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Mons, le 20 août 2026

 

Conclusions : une domination systémique

Pour ce qui concerne la Belgique, la colonisation a pris la forme d’une domination systémique – politique, économique, sociale, culturelle, religieuse, notamment – sur le Congo de 1885 à 1960, ainsi que sur le Ruanda-Urundi de 1916 à 1961. Malgré les statuts différents des deux territoires, les modes de gouvernance et d’exploitation n’ont guère été fondamentalement différents [1].

L’objectif affirmé de la politique de la Belgique au Congo est double : d’une part, faire progresser le bien-être des populations indigènes (…) pour leur faire comprendre et  apprécier les avantages de la civilisation, d’autre part, assurer le développement économique, normalement commun, des colonisateurs et des indigènes [2]. En fait, comme les organisations non gouvernementales et les institutions internationales, de même que de nombreux parlementaires et intellectuels l’ont montré, la colonisation est à la fois mise en valeur (pour qui, pour quoi ?) et exploitation des pays devenus colonies. Le Congo n’apparaît que très peu comme une colonie de peuplement pour les Belges. Quant à la mise en valeur, on doit véritablement s’interroger tant sur la volonté que sur la capacité du système colonial belge de répondre à la misère du pays conquis [3].

Les critiques des crimes et sévices liés à l’exploitation par le roi Léopold II, ses agents et ceux des entreprises à qui il a concédé des territoires mettent fin à l’État indépendant du Congo en 1908. Malgré les principes affirmés, le contrôle parlementaire et certaines actions individuelles, le système colonial mis en place, qui s’étend à partir de 1916 au Ruanda-Urundi, reste fondamentalement prédateur vis-à-vis des populations autochtones. Celles-ci, du reste, sont privées des avancées démocratiques et sociales qui se déroulent dans la métropole : droit de suffrage, droit sociaux, syndicalisme, émancipation des femmes, notamment. En fait, jusqu’en 1955-1956, l’ordre colonial – économique, social, spirituel, psychologique – qu’impose la Belgique au Congo est si écrasant qu’il semblait impossible de l’affronter ouvertement. [4]

Quatre traits essentiels et persistants du système colonial belge au Congo ont été mis en évidence par les directrices et directeur de l’ouvrage Le Congo colonial (2020 et 2023). Ils portent sur la violence, le racisme, le profit économique ainsi que la volonté de remodeler les autochtones au profit des colonisateurs. Ils peuvent nous servir de guide.

 

1. La violence est inhérente au système colonial instauré au Congo depuis 1885

La colonisation du Congo était basée sur la pénétration violente, puis la soumission forcée d’une société par une autre [5]. Un manque structurel de moyens dégagés par l’État belge face à l’ambition initiale est également un facteur de cette violence qui n’est évidemment pas générée uniquement par les colons, mais aussi par tous ceux qui, notamment par le biais de l’administration indirecte, participent au système, Noirs comme Blancs. Néanmoins, ce qui frappe, c’est, comme l’a souligné l’historien congolais Elikia M’Bokolo lors de la Commission spéciale de 2021, la mobilisation constante, continue, multiforme par le colonisateur de brutalités qui fondent un système durable de domination qui a toujours des effets : les sociétés issues d’une telle colonisation se sont trouvées dans un tout autre état, disons-le plus clairement et plus franchement, en un fort mauvais état, sans relation aucune avec ce qu’elles avaient été auparavant et ce qu’elles étaient en train de devenir au moment de la mainmise coloniale sur elles [6].

Et pourtant, dès 1886, une question avait été pertinemment posée par l’avocat, libre penseur libéral progressiste Adolphe Van Cauwergh (1849-1891). Sous le titre de Civilisation et civilisateur,  ce dernier écrivait :

Et nous nous sommes demandé si, au Congo, la barbarie, la sauvagerie et la férocité se manifestent avec l’intensité que nous constatons chez nous.

Et nous remémorant les récits des explorateurs impartiaux, qui ont retracé l’histoire de ces dernières années consacrées à la civilisation du continent noir, nous avons lu dans nos souvenirs que les exemples de barbarie, de sauvagerie et de férocité avaient été fournis, non par les nègres, mais par leurs prétendus civilisateurs.

Et, mettant en parallèle les mœurs et les tendances des Congolais avec celles d’un fort grand nombre de Belges, « jouissant des bienfaits d’une civilisation avancée », nous avons dû, à notre grande honte, reconnaître que ce n’était pas nous qui l’emportions en qualités.

La conclusion à tirer de ces réflexions est, tout naturellement, que le pays qui a besoin d’être civilisé, ce n’est pas le Congo, mais bien le nôtre [7].

Néanmoins, ainsi qu’il faut bien le constater, si elle s’est relativement apaisée en Belgique, cette violence se poursuit au Congo, au-delà du XXe siècle.

 

2. Le Congo belge, comme toute société coloniale, était structurellement raciste [8]

Le Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, particulièrement les Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, montrent tout le racisme non seulement déployé dans le système colonial belge, mais perpétué sur le long terme au sein de son administration. À côté du paternalisme qui y est affiché, on trouve à la fois un discours sur la primitivité [9] et sur des normes fondant la ségrégation. Comme l’écrivait l’historienne Gillian Mathys (UGent) dans les travaux de la Commission spéciale, les motifs racistes et les idées spécifiques sur la « primitivité » et d’autres caractéristiques supposées des Noirs ont joué un rôle central dans la légitimation du projet colonial. Les Africains étant considérés par les Européens comme fondamentalement différents et inférieurs, ils étaient traités et gouvernés en conséquence [10]. Au plan normatif, comme l’a montré Anne Cornet, chercheuse au Musée royal d’Afrique centrale à Tervueren, les juristes et fonctionnaires de la colonie belge ont employé le mot indigène. Ainsi, le docteur en droit de l’Université de Liège Albert Gohr (1871-1936), secrétaire général du ministère des Colonies, précisait-il en 1936 que ce mot était employé pour différencier les races qui, de temps immémorial, se sont établies dans les Colonies, par opposition aux personnes qui ne les habitent que depuis peu de temps. Dans ce sens, les “indigènes du Congo” sont des personnes nées de parents appartenant à une des races noires qui peuplent le Congo, même si ces personnes elles-mêmes n’y sont pas nées [11].

Cette conception se retrouve clairement dans le Recueil à l’usage des fonctionnaires, au moins dans l’édition de 1930 :

  1. Les Noirs au point de vue anthropologique.

Opposée à la race blanche ou à la race jaune, la race noire paraît d’abord homogène. Mais, à l’étude, on y découvre rapidement la même hétérogénéité.

Les Congolais se répartissent en trois races secondaires : (…)

Le mot race, que nous venons d’employer, désigne un groupe biologique basé sur des caractères physiques transmissibles par l’hérédité. Nous réservons le terme peuples aux groupements caractérisés par les langues [12].

Certes, ces descriptifs racistes s’inscrivent dans une approche soi-disant théorique, relevant fondamentalement, comme l’a noté Jean-Pierre Chrétien, d’un imaginaire social et d’une gestion politique [13] . Néanmoins, lorsqu’on parcourt les témoignages de l’époque ou même ceux plus tardifs, on est frappé par la forme d’un discours utilisé par les anciens colons, fonctionnaires ou militaires. Un discours que l’on devrait qualifier au XXIe siècle de fondamentalement raciste [14].

Du reste, les expositions universelles et leurs pavillons congolais, construits à la gloire de la colonisation, exhibant des Africains devant des millions de visiteurs, constituent plus que des symptômes du racisme et de la croyance en la supériorité fondamentale de leur civilisation qui animaient alors les autorités belges. Ils ont notamment attiré les curieux à Anvers en 1885 et 1894, à Bruxelles en 1897, ainsi qu’encore en 1958, sur le plateau du Heysel [15].

 

3. Le facteur économique et la quête insatiable du profit

Derrière des mobiles soi-disant fondés sur la civilisation, le progrès ou le développement, le facteur économique et la quête insatiable du profit constituent un élément central de la présence belge en Afrique centrale, même si le mode d’exploitation évolue au cours de la période, passant de la prédation ultraviolente de la main-d’œuvre noire à une exploitation davantage inscrite dans une tradition industrielle capitaliste [16]. C’est ce que l’économiste Frans Buelens montre lorsqu’il étudie les grands conglomérats au Congo et met en évidence le fait que, tant l’administration coloniale que la force publique, servent les intérêts du monde économique. Pour le chercheur à l’Université d’Anvers, tandis que les Congolais sont soumis à un arbitraire total, les coloniaux jouissent, eux, d’une impunité presque absolue. Le Congo est une colonie qui exerce une emprise quasi totalitaire sur ses habitants. Cette situation s’inscrit par ailleurs dans une vision utilitaire et raciste de la population. L’État colonial, en symbiose avec le monde des affaires, peut traiter la population comme il l’entend, sans la moindre pitié. Cela se traduit par un système d’apartheid et par le refus de tout développement du capital humain [17].

Cet asservissement se fait dans le cadre d’une économie congolaise fermée, malgré tous les engagements pris par les colonisateurs depuis la Conférence de Berlin. Sauf pour des raisons stratégiques impératives, les investisseurs non belges sont systématiquement écartés. Comme le rappelle Isidore Ndaywel, entre 1887 et 1953, 46,5 % des capitaux investis au Congo sont d’origine belge ; 49,2 % étaient d’origine congolaise, aux mains des Belges pour la plupart, et seulement 4,3 % étaient d’origine étrangère [18].

 

4. La volonté de remodeler les autochtones

Les colonisateurs sont animés par une volonté de remodeler les esprits et les comportements des autochtones. La société colonisée est  porteuse de tensions, voire de contradictions, à cause des trois premiers éléments rappelés ci-dessus [19]. De plus, les finalités des actions du colonisateurs peuvent être constamment mises en doute, qu’elles soient le fait de l’évangélisation, de l’éducation ou de la formation des travailleurs.

Se pose aussi la question du réel développement. Dans les années 1950, et notamment sous l’effet de la guerre de Corée (1950-1953) et du Plan Wigny, comme le rappelle Guy Vanthemsche, la croissance économique est impressionnante, les infrastructures sont développées. L’effet d’entraînement dans le domaine social est également incontestable : un certain nombre de Congolais vivaient mieux qu’avant la guerre. Tant leur niveau de consommation que leur cadre de vie s’étaient améliorés. Tout cela grâce à la colonisation. (…) Mais, avant la fin de la décennie, l’éveil du colonisateur fut brutal. La dette publique avait explosé, précisément à cause de la politique belge. La campagne et les villes n’étaient plus en mesure de se nourrir avec la production vivrière autochtone [20].

Ces facteurs économiques et sociaux sont essentiels. Moins comme bilan de la colonisation que pour contribuer à expliquer – nous n’y avons probablement pas assez insisté – les frustrations, mais aussi les craintes de l’avenir qui ont marqué l’été 1960, et contribué à ouvrir une longue période de chaos et de misères en tout genre.

Enfin, la colonisation du Congo avait été d’emblée marquée par un phénomène d’internationalisation, avant de disparaître plus ou moins de l’actualité en 1908. Toutefois, le processus de décolonisation et, en particulier, les événements de juillet 1960 font émerger non seulement le Congo mais la réalité de l’Afrique entière dans le regard du monde [21].

 

Faire mentir Patrice Lumumba

 

Patrice Lumumba à Bruxelles, 26 Janvier 1960. Collection Anefo NL-HaNA 2.24.01.05 0 910-9740 (Wikimedia)

 

Dans la dernière lettre adressée par Patrice Lumumba à son épouse Pauline, le leader congolais écrivait :

L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera aux Nations-Unies, Washington, Paris ou Bruxelles, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au Nord et au Sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. (G. HEINZ et H. DONNAY, Lumumba Patrice, Les cinquante derniers jours de sa vie, p. 195, Bruxelles, CRISP – Paris, Le Seuil, 1966.)

L’histoire de la colonisation belge au Congo est d’autant plus indigne qu’elle est encore mal présentée en 2026 au Certificat d’études de base (CEB), épreuve externe certificative organisée en fin de 6e année primaire dans toutes les écoles de la Communauté française de Belgique. 

Cette indignité est d’autant plus inacceptable que, depuis très longtemps, les historiennes et historiens professionnels ont réalisé des travaux solides. C’est sans concession qu’ils ont analysé cette problématique de notre histoire. Ils l’ont souvent fait en dialogue avec des collègues congolais ou étrangers, dont les capacités critiques ne sont pas moindres. Citons notamment Jean Stengers, Michel Dumoulin, Jean-Luc Vellut, Guy Vanthemsche, Idesbald Godderis, Amandine Lauro.

C’est pour cette raison que j’ai voulu mettre en exergue un des chapitres essentiels de l’enseignement de l’Histoire de la Belgique contemporaine que je dispense à l’Université de Mons. Vous pouvez retrouver une version plus avancée de ce texte dans mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll. de l’Ecole de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

Les arches du Cinquantenaire qui figurent sur la couverture de ce livre ne rappellent pas seulement l’indépendance de la Belgique. Elles témoignent également de l’exploitation violente et scandaleuse des populations congolaises, soumises à Léopold II. C’est cette exploitation qui a financé la construction de ce monument. Ce n’est pas pour rien que, le 28 février 1905 à la Chambre, le député Emile Vandervelde y faisait référence en disant qu’on appellera peut-être ce symbole de la Belgique les arcades des mains coupées…

Il est plus que temps de faire mentir Patrice Lumumba sur la manière d’enseigner, à Bruxelles, l’histoire de la colonisation belge au Congo.

 

Philippe Destatte

 

Bibliographie succincte

Pierre-Alain TALLIER, Marie VAN EECKENRODE et Patricia VAN SCHUYLENBERGH dir., Belgique, Congo, Rwanda et Burundi, Guide des sources de l’histoire de la colonisation (19e-20e siècle), 2 vol., Bruxelles, Brepols, 2021.

Open access: https://www.brepolsonline.net/doi/epdf/10.1484/M.STMCH-EB.5.127294

Frans BUELENS, Congo 1885-1960, Een finantieel-economische geschiedenis, Berchem, EPO, 2007.

Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, Paris, Flammarion, 2011.

Anne CORNET et Françoise GILLET, Congo Belgique (1955-1965) : entre propagande et réalité, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 2012.

Robert CORNEVIN, Histoire du Congo (Léopoldville), Paris, Berger-Levrault, 1963.

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Clémentine FAIK-NZUJI, Tu le leur diras, (Congo 1890-2000), Braine-l’Alleud, Alice Editions, 2005.

Jules GERARD-LIBOIS et Benoit VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP, CRISP, no 1077,‎ 1985.

Idesbald GODDEERIS, Amandine LAURO & Guy VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2023 (1e éd. 2020).

Nancy Rose HUNT, A Nervous State, Violence, Remedies, and Reverie in Colonial Congo, Durham NC, Duke University Press, 2016.

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Elikia M’BOKOLO dir., L’Afrique entre l’Europe et l’Amérique : le rôle de l’Afrique dans la rencontre de deux mondes, 1492-1992, Paris, Unesco, 1995.

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Robert SENELLE et Émile CLEMENT, Léopold II et la Charte coloniale, De l’État indépendant du Congo à la Colonie belge, Bruxelles, Mols, 2009.

Éric VAN DEN ABEELE, Ekoki ! (Ça suffit !), La colonisation belge au Congo à travers l’image, Bruxelles, Walden & Whitman, 2022.

Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise, Bruxelles, Complexe, 1985.

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Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960, Paris, Karthala, 2e éd., 2021.

Benoît VERHAEGEN, La colonisation et la décolonisation dans les manuels d’histoire en Belgique, in Marc Quaghebeur & Emile VAN BALBERGHE dir., Papier blanc, encre noire : cent ans de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi), vol. 2, p. 333-379, Bruxelles, Labor, 1992.

 

 

 

 

[1] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, … p. 35.

[2] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 7-8,

[3] J-L VELLUT, Détresse matérielle et découvertes de la misère dans les colonies belges d’Afrique centrale, ca 1900-1960, p. 177, dans Michel DUMOULIN et Eddy STOLS dir., La Belgique à l’étranger aux XIXe et XXe siècles,  p. 147-186, Louvain-la-Neuve, Collège Erasme – Bruxelles, Nauwelaerts, 1887.

[4] J-L. VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 484.

[5] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25. Voir également Nancy Rose HUNT, A Nervous State, Violence, Remedies, and Reverie in Colonial Congo, p. 27sv, Durham NC, Duke University Press, 2016.

[6] Elikia M’BOKOLO, Brutalisation et brutalités coloniales : la formation de la société congolaise dans l’État indépendant du Congo et au Congo belge, dans Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo …, Rapports des experts, p. 44.

[7] Adolphe VAN CAUBERGH, Civilisation et civilisateur, dans Le Peuple, 7 février 1886, p. 1. – Jean PUISSANT, Adolphe Van Caubergh dans Le Maitron, 2020. https://maitron.fr/spip.php?article230236

[8] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25.

[9] Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge…, p. 85-86.

[10] Gillian MATHYS, Traces profondes d’une politique identitaire coloniale dans l’État indépendant du Congo et au Congo belge, dans Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo …, Rapports des experts, p. 324.

[11] Albrecht GOHR, De la compétence judiciaire des tribunaux coloniaux, Les Novelles. Corpus Juris Belgici. Droit colonial, t. II, p. 196, Bruxelles, 1936. Cité par Anne CORNET, Punir l’indigène : les infractions spéciales au Ruanda-Urundi (1930-1948) dans Afrique & histoire, 2009/1 (vol. 7), p. 49-73.

https://www.cairn.info/revue-afrique-et-histoire-2009-1-page-49.htm

[12] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 62-63, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[13]  J-P. CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 62.

[14] Voir par exemple les témoignages dans P. DE VOS, op. cit.

[15] Matthew G. STANARD, Apprendre à aimer un fantôme : propagande pro-impériale, mémoire de Léopold II et culture coloniale en Belgique (1880-1960), dans A. LORIN et Chr. TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes…, p. 57.

[16] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25-26.

[17] Frans BUELENS, Les grands conglomérats, ou comment l’économie capitaliste s’est implantée au Congo, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 138.

[18] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 373.

[19] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 26.

[20] Guy VANTHEMSCHE, Le Congo, une colonie « en voie de développement » ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 206-207.

[21] P. BOHANNAN et Ph. CURTIN, L’Afrique et les Africains…, p. 9-10.

Mons, le 8 août 2026

Le 24 août 1958, dans un contexte général de décolonisation, marqué notamment pour les Français par la Guerre d’Indochine (1946-1954) puis par le conflit armé qui mène l’Algérie à son indépendance (1954-1960), le général Charles de Gaulle (1890-1970) prononce un discours à Brazzaville, de l’autre côté du fleuve Congo. Le président du Conseil, fraîchement investi, propose au Congo français une communauté avec la France où chacun aurait le gouvernement libre et entier de lui-même. Pour ceux qui seraient réticents à cette idée, le général conclut : l’indépendance, quiconque la voudra pourra la prendre aussitôt. La métropole ne s’y opposera pas [1]. Les effets se font rapidement sentir de l’autre côté du fleuve.

 

Des facteurs d’émancipation

Le terrain est en effet devenu de plus en plus fertile aux idées politiques, notamment d’émancipation. Les facteurs sont nombreux et divers. On peut d’abord citer le choc culturel entre la colonie et la métropole qui avait auparavant été si souvent évité et qui ne peut être empêché par la présence de plusieurs centaines de Congolais à l’exposition universelle et internationale de Bruxelles, l’Expo’58 [2]. Les Belges qu’ils y rencontrent leur paraissent profondément différents de ceux de la colonie… travailleurs et aimables… Vient ensuite le développement de l’enseignement secondaire et universitaire et de la politisation qui l’accompagne au sein même de la colonie : ce sont les effets de l’initiative du ministre libéral Auguste Buisseret (1888-1965) qui brise le monopole de l’Église catholique sur l’enseignement au Congo en développant un enseignement officiel par la création d’athénées – ouvertes aux autochtones – et d’une université publique du Congo et du Ruanda-Urundi fondée en 1956 à Élisabethville, à côté de l’Université catholique Lovanium. Cette dernière a été créée en 1954 ; ses premiers étudiants sont diplômés en 1958. Certains Belges ne manquent pas d’accuser Buisseret d’avoir transplanté la guerre scolaire au Congo, d’autant que, parallèlement, les problèmes linguistiques y surgissent. De plus, la liberté syndicale y est acquise à ce moment pour les travailleurs indigènes [3]. Ces différends entre Belges sur les questions scolaires ou linguistiques compromettent encore davantage la vision monolithique qu’ils tentaient depuis l’EIC d’offrir aux Congolais. Enfin, la mise en œuvre des décrets du 26 mars et du 10 mai 1957 sur la réforme des villes permet d’organiser des élections ou consultations locales à Léopoldville, Élisabethville et Jadotville le 8 décembre 1957. Même si le suffrage est uniquement masculin, portant sur les Belges et Congolais en métropole, âgés de 25 ans au moins, il s’agit d’un écolage politique, à défaut d’être un exercice pleinement démocratique. Le Premier Bourgmestre reste en effet un Européen nommé, en charge de la police. Le Conseil comprend des membres de droit, des membres nommés et… des membres élus. Comme l’a écrit l’ABAKO le 4 mai précédant : tout enfin dans les réformes administratives s’arrange pour les Noirs, sans les Noirs et loin des Noirs [4].

C’est le 5 octobre 1958 qu’est créé le Mouvement national congolais (MNC) par Patrice Lumumba (1925-1961), Joseph Iléo (1921-1994), Cyrille Adoula (1921-1968) et quelques autres militants de l’indépendance congolaise. Du 5 au 13 décembre 1958, Lumumba participe avec deux autres délégués congolais à la All-African Peoples’ Conference d’Accra, à l’invitation du président du Ghana, Kwame Nkrumah (1909-1972), qui a arraché l’indépendance de son pays aux Anglais en 1957. Les Congolais y rencontrent les nouveaux acteurs de l’émancipation africaine : le Guinéen Ahmed Sékou Touré (1922-1984), le Zambien Kenneth Kaunda (1924-2021), l’Angolais Holden Roberto (1923-2007), etc. [5]

De retour de cet événement et fort de cet engagement, Lumumba s’adresse aux Congolais lors d’un rassemblement à Kalamu, dans la banlieue de Léopoldville le 28 décembre 1958, et y revendique l’indépendance, jouissance d’un droit que le peuple congolais avait perdu. Le leader du MNC dénonce le régime de colonisation, mais aussi les risques de balkanisation du territoire national.

En effet, le réinvestissement sur place de tous les bénéfices réalisés par les entreprises nationales, l’accélération du programme d’industrialisation, l’octroi par l’Etat congolais de nombreuses bourses d’études aux nationaux, la suppression du cautionnement actuel de 50.000 frs pour tout Congolais désirant aller se perfectionner à l’étranger, l’octroi de nombreux prêts aux classes moyennes congolaises, l’organisation d’un enseignement obligatoire et gratuit à tous les degrés, le développement des paysannats et coopératives dans les milieux ruraux, la suppression radicale de toutes les discriminations légales, l’enthousiasme au travail provoqué par l’octroi de salaires décents et la jouissance des libertés humaines, tout cela nous prouve, Mesdames et Messieurs, que l’accession du Congo à l’indépendance apportera un plus grand bien-être aux habitants de ce pays, bien-être qu’ils ne peuvent trouver pleinement sous le régime actuel [6].

Les craintes de Lumumba de voir des dynamiques de forte décentralisation, voire de fédéralisme ou de confédéralisme – ce qu’il appelle « balkanisation » – qui seraient instaurées dans un Congo futur ne sont pas partagées par tous ses collègues activistes. Ainsi, l’Abako a son assise dans le Bas-Congo, la Confédération des Associations tribales du Katanga (Conakat) de Moïse Tshombe (1919-1969) se revendique de cette province, et le Parti solidaire africain (PSA) d’Antoine Gizenga (1925-2019) et de Pierre Mulele (1929-1968) est ancré dans le Kwilu. Ce ne sont que trois exemples parmi beaucoup d’autres tant le monde politique congolais est fragmenté par ce qu’on appelle alors des peuples et des ethnies [7]. Seul parti à vocation véritablement nationale, le MNC va lui-même s’affaiblir par la dissidence d’Albert Kalonji (1929-2015) qui trouve ses appuis parmi les Luba du Kasaï.

 

Des émeutes à la Table ronde

Dans un climat politique qui se tend autour de ces revendications nationalistes et territoriales, l’année 1959 commence très mal : l’interdiction trop tardive d’un meeting de l’Abako présidé par Joseph Kasa-Vubu, le 4 janvier, provoque un véritable soulèvement de la population à Léopoldville. Police, Force publique et même l’armée déploient près de 3.000 hommes et mettent plus de trois jours à ramener le calme au prix de dizaines, voire d’une centaine de morts – les chiffres divergent toujours [8] – et de milliers de blessés, quasi tous congolais. L’Abako est dissoute par les autorités et ses leaders arrêtés.

Les émeutes ont pris de vitesse le gouvernement belge qui travaillait à une déclaration sur sa politique congolaise après la tenue d’un groupe de travail parlementaire. En fait, le roi Baudouin, qui mène une politique personnelle concernant l’avenir du Congo [9], dévoile une nouvelle carte politique congolaise avant même que le gouvernement en ait pris connaissance et une heure à peine avant la déclaration de celui-ci devant la Chambre. Le Premier ministre Gaston Eyskens (1905-1988) le couvrira a posteriori [10]. Le 13 janvier 1959, à Léopoldville comme à Bruxelles, dans une allocution radiophonique, le roi déclare que :

Le but de notre présence sur le continent noir a été défini par Léopold II : ouvrir à la civilisation européenne ces pays attardés, appeler leurs populations à l’émancipation, à la liberté et au progrès après les avoir arrachées à l’esclavage, aux maladies et à la misère.

Continuant ces nobles visées, notre ferme résolution est, aujourd’hui, de conduire, sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix [11].

La déclaration du gouvernement qui vient plus tard est moins explicite que celle du roi : la Belgique entend organiser au Congo une démocratie capable d’exercer les prérogatives de la souveraineté et de décider de son indépendance [12]. Ce positionnement du gouvernement Eyskens s’explique par la profondeur des divergences entre les ministres tant sur le processus que sur l’emploi du terme d’indépendance. Les influences sont nombreuses, tant en provenance des milieux économiques que de l’opinion internationale ou des Blancs de la colonie. Là, des organisations, comme la FEDACOL, devenue la Fédération congolaise des Classes moyennes, ou l’UCOL Katanga, relaient les positions des colons : elles dénoncent le « système » de Bruxelles, fustigent les intellectuels de Lovanium, s’opposent systématiquement aux réformes politiques et sociales et s’appuient, comme l’écrit alors le CRISP, sur des éléments instables des classes moyennes du Congo pour transformer le Katanga en un dominion escomptant ainsi une neutralisation des courants nationaux et de l’influence de Léo [13] sur les autres centres congolais [14]. Il est vrai que sur les 109.000 Européens au Congo en 1958, 34.000 résident au Katanga [15]

Lors du débat à la Chambre, le 13 janvier, le député socialiste anversois Jos Van Eynde (1907-1992) approuve la déclaration du gouvernement et indique que l’essentiel, c’est l’acheminement de la population du Congo vers l’indépendance dans la libre détermination de son propre destin. Et, au nom de son groupe politique, de se porter garant envers les Congolais de la sincérité du peuple belge. Jos Van Eynde précise ensuite les conditions primordiales qu’il s’agira de réaliser pour construire un véritable régime démocratique : libertés publiques, disparition de la discrimination raciale, progrès social et association des travailleurs, politique économique centrée sur le bien-être des habitants, assurances contre l’exploitation [16]. Quant au député communiste de l’arrondissement de Nivelles, Gaston Moulin (1911-1981), il estime que la déclaration du Premier ministre ne précise pas le droit indéfectible du peuple congolais à l’indépendance [17].

Si l’annonce royale du 13 janvier est généralement bien reçue par les populations noires du Congo – moins par les blanches -, les relations avec les autorités officielles se dégradent dans plusieurs provinces au cours de l’année 1959, en particulier au Kasaï et au Kivu, avec de surcroît, des affrontements tribaux. Mais c’est à Stanleyville (Kisangani) dans le Haut Congo, où s’est tenu un congrès du MNC, que se déroule une nouvelle émeute le 30 octobre 1959. La troupe tire à nouveau : des Congolais sont tués et  blessés. Tenu pour responsable, Patrice Lumumba est arrêté le 1er novembre et condamné à une peine de prison.

 

Transfert de Patrice Lumumba par les autorités belges en *janvier 1960*. A noter que cette photo constitue un beau sujet de critique historique. En effet, elle est souvent identifiée et mise en évidence comme datée de janvier 1961, soit peu de temps avant la mort du Premier Ministre congolais. G. Heinz et H. Donnay signalaient déjà cette confusion en 1966, particulièrement courante sur les réseaux sociaux. Sans surprise, l’IA de Google l’identifie erronément en ce mois d’août 2026 en l’attribuant à janvier 1961… ce qui n’est pas indifférent.

À la demande des partis congolais, et pour trouver une issue à une situation de plus en plus compliquée et tendue, le gouvernement de Gaston Eyskens accepte la tenue à Bruxelles d’une Table ronde réunissant du 20 janvier au 20 février 1960 une quarantaine de délégués de quinze partis congolais, plus leurs suppléants, ainsi que les représentants belges, ministres et parlementaires des partis socialiste, social-chrétien et libéral, les communistes n’étant pas invités. Des experts belges accompagnent également les Congolais [18]. Ces derniers, qui agissent en Front commun contrairement aux espérances gouvernementales, exigent la libération de Lumumba qui rejoint la conférence le 26 janvier. Ensemble, ils imposent leur propre calendrier qui fixe l’indépendance du Congo au 30 juin suivant, c’est-à-dire dans moins de six mois, ce que le gouvernement accepte. Une tentative du gouvernement belge de placer Baudouin Ier comme futur chef d’État du Congo, – ne fût-ce que jusqu’à l’adoption d’une future Constitution congolaise – échoue, de même que la possibilité que la Belgique se réserve certaines compétences régaliennes après l’indépendance. On peut observer avec les chercheurs réunis quelques années plus tard sous la direction de Jean Meynaud, Jean Ladrière et François Perin que la date de l’indépendance fut acquise sans qu’il y ait eu accord sur son contenu et sur les structures politiques du nouvel État et que le ministre du Congo s’engage sur une date alors qu’il avait une conception de l’indépendance fort différente de celle des délégués congolais [19]. Cet écart de compréhension va pourtant se poursuivre.

La Table ronde s’inspire du système constitutionnel belge pour dessiner le futur État congolais sous la forme d’une Constitution provisoire : système parlementaire bicaméral, avec un suffrage universel masculin direct, un Sénat représentant les provinces, un Chef de l’État – président de la République élu par le Parlement, mais non responsable -, un Premier ministre qui détient l’essentiel du pouvoir exécutif, des provinces très autonomes. Seize résolutions sont adoptées en séance plénière de la Table ronde le 20 février 1960. Le 10 mai, la Chambre belge vote par 151 voix sur 154 le projet de loi fondamentale provisoire relative aux structures du Congo, transcrivant les résolutions de la Table ronde. La Chambre debout applaudit les vœux de bonheur, de prospérité et d’heureux développement adressés par son président au Congo à la veille de son émancipation [20]. Le Sénat de Belgique vote à son tour le texte huit jours plus tard.

Une Table ronde économique, composée de délégués et d’experts belges et congolais, qui se tient d’avril à mai 1960, adopte dix-huit résolutions, réaffirmant notamment l’attachement au libéralisme économique, mais ne parvient pas à régler le problème de la dette publique congolaise qui s’est accrue considérablement depuis le lancement du Plan décennal [21]. Kasa-Vubu est, de plus, particulièrement inquiet des transferts de fonds, de biens, voire d’impôts de sociétés congolaises vers la Belgique depuis l’annonce de l’indépendance : les Belges seraient en train de vider les caisses… [22]. Dans la crainte d’éventuelles nationalisations congolaises, le 17 juin 1960, une loi est votée au Parlement belge qui permet aux sociétés actives au Congo d’adopter la nationalité belge et de se placer sous protection de la Belgique. Les compagnies à charte sont dissoutes par la loi du 27 juin 1960. Cela implique que les grandes entreprises puissent échapper aux nouvelles autorités congolaises [23]. Le choix des vénérables Union minière du Haut Katanga et de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie (CCCI), fondée en 1866 fut celui du droit belge, la Forminière, fondée en 1906, optant pour le statut congolais [24]. Deux jours plus tard, veille de l’indépendance, un traité général d’amitié, d’assistance et de coopération entre le Congo et la Belgique est signé entre les gouvernements belge et congolais sans que ne soit réglée, comme en 1908, la question de la reprise des actifs et des passifs de la colonie [25].

Les élections qui se déroulent du 11 au 25 mai 1960 voient la victoire des listes indépendantistes, en particulier du Mouvement national congolais et de son cartel, même s’ils sont loin d’être majoritaires en raison de la fragmentation des listes et des voix. Patrice Lumumba, après de longues et difficiles tractations compte tenu de la dispersion des sièges, est investi Premier ministre du Congo par la Chambre congolaise le 23 juin 1960. Joseph Kasa-Vubu est élu chef de l’État et prête serment le 27 juin. Comme l’écrit l’historien congolais Isidore Ndaywel, les Chambres, bien qu’à majorité « lumumbistes » jugèrent opportun, par souci d’équilibre et de stabilité, d’élire Iléo à la tête du Sénat et de porter Kasa-Vubu à la magistrature suprême [26].

 

Une indépendance qui dérape vers le chaos

30 juin 1960: ce jour est un jour de fête, celui de l’indépendance du Congo. Les discours croisés de Baudouin Ier et de Lumumba montrent la distance qui sépare le paternalisme voire le mépris des autorités belges des frustrations d’une partie des responsables politiques congolais. Comme l’a écrit Spaak, qui avait suivi ces événements à distance, tout cela s’est réalisé dans une improvisation que l’optimisme officiel des Belges et l’étonnement joyeux des Congolais ne pouvaient pas rendre moins dangereuse [27].

Il ne faut que quelques jours pour que la situation dérape et qu’advienne le chaos.

Une mutinerie éclate au sein de la Force publique le 5 juillet 1960. Cette dernière se révolte à Thysville (Mbanza-Ngungu, entre Kinshasa et Matadi), Léopoldville, Luluabourg (Kananga au Kasaï), Élisabethville. Les soldats congolais mettent directement en cause leur chef, le lieutenant-général Émile Janssens (1902-1989), en fonction depuis 1954. Celui-ci sera considéré à Bruxelles comme coresponsable de la mutinerie de ses troupes par des déclarations étourdies après l’indépendance [28]. Les soldats (20.000 dans la Force publique) s’en prennent également à leurs supérieurs blancs, officiers et sous-officiers (au nombre de 1.000 [29]), mais aussi au gouvernement congolais de Patrice Lumumba, ministre de la Défense. Les mutins commettent des sévices contre des Belges et leur famille, mais sans massacres systématiques, provoquant une vague de panique et un exode massif. 25.000 Européens sont évacués par un pont aérien de la SABENA avant le 28 juillet, une dizaine de milliers d’autres traversent le fleuve vers le Congo-Brazzaville [30]. Le retour précipité à Zaventem des premières victimes dramatise la situation. Devant la menace qui porte sur ses nationaux, le gouvernement belge fait intervenir, dès le 10 juillet, des troupes depuis ses bases de Kamina, Kitona et Banana, ainsi que des parachutistes, envoyés depuis la métropole. Pour le général Charles Cumont (1902-1990) qui commande l’ensemble des troupes belges, les ordres sont clairs : d’une part, protégez les vies humaines, d’autre part, soutenez le Katanga [31]. Son action, jugée trop vigoureuse par le ministre de la Défense, conduit à ce qu’il soit déchargé de sa mission après 13 jours [32].

En effet, cette véritable reconquête du Congo déclenche une escalade dans les violences. Contrairement au traité d’amitié du 30 juin, cette intervention se fait non seulement sans accord du nouveau gouvernement congolais mais, de plus, face à plusieurs refus formels du Premier ministre Patrice Lumumba d’activer cette clause. Les troupes belges interviennent brutalement à Matadi – où, pourtant aucun Belge n’est en danger [33] -, à Luluabourg, Élisabethville et à Léopoldville en vue de rétablir l’ordre, désarmant aussi de manière préventive les troupes congolaises. Aux yeux des Africains, mais aussi des Nations Unies – trop longtemps tenues à l’écart par Bruxelles -, l’opération apparaît comme une attaque en règle par des troupes belges d’un territoire étranger [34]. En quelques jours, les forces belges sont au nombre de 10.000 hommes. En une semaine; elles occupent Élisabethville, puis Matadi, Léopoldville, le reste du Bas Congo, le Katanga, etc.

La situation politique s’aggrave le 11 juillet lorsque Moïse Tshombe, président du parti fédéraliste Conakat (Le Katanga aux Katangais) proclame l’indépendance de la riche province du Katanga, en profitant de l’intervention des forces belges et du désarroi de l’Armée nationale congolaise. Tshombe dispose clairement du soutien direct de l’Union minière [35] et de l’appui de Belges sur place ou à Bruxelles – notamment au Palais [36]. Un homme joue un rôle central : le comte Harold d’Aspremont Lynden (1914-1967), devenu ministre belge des Affaires africaines, qui s’appuie sur une mission d’assistance technique au Katanga, la Mistebel [37]. Disposant de moyens financiers importants, Tshombe recrute aussi des mercenaires. Les Belges aident à la création d’une gendarmerie katangaise qui sera utilisée contre l’armée congolaise. La Commission d’enquête parlementaire Lumumba a, en 2001, émis les considérations suivantes au sujet du rôle du chef de l’État belge, le roi Baudouin :

On ne connaît toujours pas aujourd’hui les tenants et aboutissants de la crise qui se déroule – à l’insu du grand public – entre le 5 et le 10 août 1960. Certains éléments indiquent que le Roi veut mettre sur pied un gouvernement qui joue carrément la carte du Katanga (reconnaissance en droit et, par conséquent, opposition à l’entrée des troupes des Nations unies). Il est difficile de dire, à cet égard, si le Roi agit de sa propre initiative ou sous la pression d’autres centres de pouvoir (par exemple, des groupes financiers). Mais l’initiative du Roi dépasse les limites de la crise congolaise. Aussi bien le gouvernement que le parlement se sont discrédités aux yeux de l’opinion publique. Depuis le début de la crise congolaise, des voix s’élèvent pour réclamer la formation d’un cabinet fort et certaines tendances antidémocratiques se font jour [38].

Face à cette situation dans laquelle ses initiatives sont balayées, le gouvernement congolais fait alors appel aux Nations Unies afin de protéger le territoire national contre l’acte d’agression des troupes métropolitaines belges [39]. Réuni d’urgence le 13 juillet, le Conseil de Sécurité adopte une résolution appelant le gouvernement belge à retirer ses troupes du territoire de la République du Congo [40]. Les autorités congolaises adressent un ultimatum formel à la Belgique à ce sujet. Les relations diplomatiques sont dès lors rompues entre les deux pays, à l’initiative du gouvernement Lumumba (14 juillet). La crise semble à son comble. 18.000 Casques bleus de l’Onu sont progressivement déployés à partir du 15 juillet. Malgré le fait que, le 22 juillet, une résolution des Nations Unies en faveur de l’intégrité territoriale du Congo a été votée à l’unanimité, le 8 août, c’est la province du Kasaï qui proclame son autonomie à l’initiative d’Albert Kalonji. Les troupes belges tardent à se retirer : le 31 août, Dag Hammarskjöld (1905-1961), le secrétaire général des Nations Unies, proteste contre cette lenteur.

Lumumba se rend alors aux États-Unis pour avoir des entretiens à l’Onu et pour chercher un appui auprès du président Dwight D. Eisenhower (1890-1969), en vain, le président lui faisant savoir que les Américains n’interviendraient que sous couvert des Nations Unies [41].

Dans un contexte de Guerre froide, Lumumba et Kasa-Vubu font appel aux Soviétiques, mais sans recevoir l’appui attendu, ce qui les empêche de réussir une contre-offensive sur les provinces en sécession. Devenu ennemi numéro 1 des Occidentaux, placé en ligne de mire d’agents américains, Patrice Lumumba est destitué par le président Kasa-Vubu le 5 septembre, mais le Premier ministre se proclame chef de l’Etat et commandant en chef le 9 septembre. Joseph Iléo est désigné comme Premier ministre par Kasa-Vubu. Le Congo vit une confusion institutionnelle.

Le 13 septembre, les forces de l’Onu affrontent directement les gendarmes katangais et leurs supplétifs blancs à Élisabethville. Les combats vont sporadiquement se poursuivre pendant plusieurs mois [42].

La roue tourne à nouveau le 14 septembre : par un coup d’État, le colonel Joseph-Désiré Mobutu (1930-1997), chef de l’Armée nationale congolaise, neutralise Kasa-Vubu, Lumumba et Iléo. Mobutu installe un Collège de commissaires généraux, composé surtout de jeunes universitaires et d’étudiants. Ce Collège exerce le rôle des Chambres jusqu’au 9 février 1961.

Mis en résidence surveillée, Patrice Lumumba tente de rejoindre Stanleyville où un gouvernement lumumbiste mené par Antoine Gizenga (1925-2019) a proclamé début décembre une république libre du Congo. Arrêté par l’Armée nationale congolaise, Lumumba est ramené à Léopoldville puis expulsé vers Élisabethville. Il y est assassiné par des soldats katangais le 17 janvier 1961, en même temps dque deux compagnons et en présence de plusieurs ministres katangais, dont Moïse Tshombe, et d’agents belges [43]. En 2023, les historiens belges Guy Vanthemsche et Roger De Peuter observent que les autorités belges étaient non seulement informées, mais qu’elles ont même facilité l’assassinat [44]. Quant à l’historien congolais Isidore Ndaywel, il estime qu’il s’agissait de l’aboutissement d’une politique méthodique de Bruxelles, New York et Washington, soutenues par des complicités kinoises [45].

 

Changement de gouvernement et de politique à Bruxelles

Le 25 avril 1961, à Bruxelles, le Gantois Théo Lefèvre (1914-1973), président du Parti social-chrétien, remplace Gaston Eyskens au 16, rue de la Loi et devient Premier ministre d’un gouvernement social-chrétien – socialiste où Paul-Henri Spaak est vice-Premier et ministre des Affaires étrangères. Dans leur déclaration gouvernementale, les nouveaux ministres ont inscrit une mention spéciale concernant le Congo :

Sans doute n’est-il pas nécessaire d’affirmer que la Belgique, qui a librement donné l’indépendance au Congo, a renoncé définitivement à toute politique colonialiste ou néo-colonialiste. La Belgique entend poursuivre avec la République du Congo, État indépendant et souverain, une politique d’amitié. Elle reste prête à l’aider dans les limites de ses moyens et pour autant que cette aide soit désirée par l’autorité légitime du Congo.

La Belgique reste fidèle à l’idéal des Nations-Unies, tel qu’il est exprimé dans la Charte. Elle entend collaborer avec elles tout en y défendant avec énergie, contre des accusations souvent odieuses, ses intérêts et son honneur[46].

Le gouvernement Lefèvre-Spaak doit également se saisir des problèmes du Ruanda-Urundi. En effet, depuis l’été 1959, le pays est déchiré par une guerre civile entre populations suivant le clivage entre Hutu et Tutsi, obsessionnel chez le colonisateur [47], que les autorités belges, ainsi que l’Église catholique et les mouvements belges qui lui sont proches, ont encouragé dans le cadre de leur administration indirecte. Ces clivages avaient également une forte signification sociale [48]. Sous la pression des Nations Unies, et craignant un scénario à la congolaise, le 1er juillet 1962, la Belgique accorde l’indépendance au Ruanda-Urundi. Le Rwanda devient une république, tandis que le Burundi se constitue en monarchie constitutionnelle.

Alors que le Congo essaie de sortir de la guerre civile et de se reconstruire politiquement, en janvier 1963, une intervention militaire musclée de l’ONU met fin à l’indépendance katangaise. Les relations diplomatiques sont rétablies entre le Congo et la Belgique en décembre 1961.

 

Épilogue

Fin 1963, le lancement d’une guérilla d’insurrection dans le Kwilu par Pierre Mulele, ancien ministre de l’Éducation de Lumumba, met de nouveau en danger dans cette région des Européens, mais aussi des Asiatiques. Rappelé d’exil par Kasa-Vubu, Moïse Tshombe  remplace Cyrille Adoula, Premier ministre de 1961 à 1964, et prend la tête d’un gouvernement de salut public. Il fait appel à la Belgique qui, avec l’appui de la logistique américaine, envoie à nouveau des troupes au Congo. L’intervention contre les insurgés, à nouveau hors du cadre de l’ONU, combine, d’une part, des colonnes composées de soldats de l’Armée nationale congolaise, des militaires belges, d’anciens gendarmes katangais et des mercenaires dirigés par un colonel belge [49] et, d’autre part, des opérations de parachutistes belges sur Stanleyville (Kisangani) et Paulis (Isiro). Les 24 et 26 novembre 1964, ils affrontent les troupes mulelistes (Simbas) et délivrent des otages. Des milliers d’Africains et une centaine d’Européens sont tués.

La situation reste confuse jusqu’au 25 novembre 1965, date à laquelle Joseph-Désiré Mobutu, promu lieutenant général par Kasa-Vubu, prend le pouvoir, abolissant toutes les institutions, instaurant la Deuxième République. Il se maintient au pouvoir jusqu’en 1997, mettant fin à la guerre civile par un régime dictatorial.

En mai 1978, une nouvelle intervention militaire sera nécessaire pour neutraliser plusieurs milliers de rebelles katangais venu d’Angola à Kolwezi, ville minière du Shaba (Katanga). Une opération est montée à cet effet par les parachutistes français et belges, ainsi que par l’armée congolaise.

Philippe Destatte

@PhD2050

A suivre : 5. Faire mentir Patrice Lumumba

 

[1] Discours prononcé par le général de Gaulle, président du Conseil, à Brazzaville (Congo), 24 août 1958. https://www.elysee.fr/charles-de-gaulle/1958/08/24/discours-prononce-par-le-general-de-gaulle-president-du-conseil-a-brazzaville-congo-24-aout-1958

[2] Robert CORNEVIN, Histoire du Congo (Léopoldville), p. 240, Paris, Berger-Levrault, 1963. – Philippe DECRAENE, L’Afrique noire tout entière fait écho aux thèmes panafricains exaltés à Accra, dans Le Monde diplomatique, Février 1959, p. 1 et 10.

[3] J. BRASSINNE DE LA BUISSIERE & G-H DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo…, p. 30. – Décret du 25 janvier 1957.

[4] Faut-il que le gouvernement désigne ou que le peuple vote ?, dans Congo, 4 mai 1957, cité dans Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise, p. 41, Bruxelles, Complexe, 1985.

[5] André BLANCHET, La conférence d’Accra a consacré la constitution d’un bloc africain sur le plan international, dans Le Monde, 24 avril 1958.

[6] Discours prononcé par Patrice Emery LUMUMBA à Kalamu le 28 décembre 1958 dans La Pensée politique de Patrice Lumumba, Textes et documents recueillis et présentés par Jean VAN LIERDE, p. 16-17, Paris, Présence africaine, 1963.

[7] Jean OMASOMBO TSHONDA et Guy VANTHEMSCHE, 1960 : la fin de la colonisation du Congo ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 83.

[8] Pierre DE VOS, La décolonisation, Les événements du Congo de 1959 à 1967, coll. Les grands dossiers de la RTB, p. 5, Bruxelles, ABC, 1975.

[9] J. OMASOMBO TSHONDA et G. VANTHEMSCHE, 1960 : la fin de la colonisation du Congo ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 85.

[10] Gaston EYSKENS, Mémoires, p. 657-658, Bruxelles, CRISP, 2012.

[11] Baudouin 1er, 13 janvier 1959, allocution radiophonique, Archives INR. Voir aussi Pascal DELWIT, La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours, p. 309, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2022.

[12] Annales parlementaires, Chambre des représentants, 13 janvier 1959, p. 3 – 8.

[13] Léo, diminutif de Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

[14] La déclaration gouvernementale sur l’avenir du Congo, Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 5, no. 5, 1959,. p. 22-23. https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1959-5-page-4.htm#no3

[15] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique, Le pouvoir et les groupes, p. 355, Paris, A. Colin, 1965.

[16] Jos VAN EYNDE, Annales parlementaires, Chambre, 13 janvier 1959, p. 9.

[17] Gaston MOULIN, Annales parlementaires, Chambre, 13 janvier 1959, p. 12.

[18] Jacques BRASSINNE, Les conseillers à la Table ronde belgo-congolaise, dans Courrier hebdomadaire, CRISP, n° 1263-1264, 1989.

[19] J. MEYNAUD, J. LADRIERE et F. PERIN dir., La décision politique en Belgique…, p. 357. Le ministre du Congo était alors le social-chrétien gantois Auguste De Schrijver 1898-1991).

[20] Annales Parlementaires, Chambre des Représentants, 10 mai 1960, p. 47.

[21] Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise…, p. 32.

[22] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 444.

[23] J. OMASOMBO TSHONDA et G. VANTHEMSCHE, op. cit., p. 91. – Jean-Louis MOREAU, De la décolonisation à la zaïrianisation, …, p. 10.

[24] X. MABILLE ea, La Société générale de Belgique…, p. 96.

[25] Alain STENMANS, op. cit., p. 30.

[26] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 449-450.

[27] Paul-Henri SPAAK, Combats inachevés…, p. 238.

[28] G. EYSKENS, Mémoires…, p. 722-723. – J. VANDERLINDEN, op. cit., p. 140-141. – « Pour un soldat, pour un officier, pour un militaire : avant l’indépendance = après l’indépendance. » Témoignage du Général Janssens dans P. DE VOS, La décolonisation…, p. 113.

[29] Emmanuel GERARD, La crise du Congo (1960-1963) : la démonstration d’une décolonisation ratée ? dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 98.

[30] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 223. – G. VANTHEMSCHE, 1960, Un pont aérien évacue 25.000 Belges du Congo, dans M. BEYEN ea., Histoire mondiale de la Flandre, Waterloo, La Renaissance du Livre – Ons erfdeel, 2020, pp. 484-489

[31] Témoignage dans P. DE VOS, La décolonisation…, p. 153.

[32] Louis-François VANDERSTRAETEN, Charles de Cumont, dans Nouvelle Biographie nationale, p. 87-88, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1997.

[33] Cette intervention, qui coûte la vie à des soldats congolais, est considérée par certains témoins comme décisive dans le processus qui relance la mutinerie. André SCHÖLLER, Congo-1960, Mission au Katanga, Intérim à Léopoldville, p. 209, Paris-Gembloux, Duculot, 1982.

[34] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 475. – G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 224-225. P. DE VOS, op. cit., p. 145 sv. – Jean-Pierre Chrétien note : En 1960 et 1961, on assiste à une course contre la montre entre l’ONU, soucieuse d’assurer un passage démocratique à l’indépendance, et la Belgique, désireuse de mettre en place des autorités autonomes qui lui soient dévouées. Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, …, p. 265, Paris, Flammarion, 2011.

[35] L’UMHC versa à Tshombe 1, 25 milliards de francs belges à titre de provision sur les impôts de 1960 qu’elle devait à l’État congolais. I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 476. – X. MABILLE ea, La Société générale…, p. 98-99.

[36] Le discours de Baudouin Ier, le 21 juillet 1960, constitue un argument puissant en ce sens : Des ethnies entières, à la tête desquelles se révèlent des hommes honnêtes et de valeur, nous ont conservé leur amitié et nous adjurent de les aider à construire leur indépendance au milieu du chaos qu’est devenu aujourd’hui ce que fut le Congo belge. Notre devoir est de répondre à tous ceux qui nous demanderont loyalement notre collaboration. Le roi Baudouin : notre devoir est de répondre à tous ceux qui nous demanderont loyalement notre collaboration, dans Le Monde, 23 juillet 1960.

[37] Emmanuel GERARD, La crise du Congo (1960-1963)… dans I. GODDEERIS ea, dir., Le Congo colonial…, p. 103-104... – Jacques BRASSINNE de LA BUISSIERE, La sécession du Katanga : témoignage (juillet 1960 – janvier 1983), Lausanne, Peter Lang, 2016.

[38] Enquête parlementaire (…) Lumumba, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête, Vol. 1, Doc 50 0312/006, 16 novembre 2001, 574 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312006.pdf

[39] Michel VIRALLY, Les Nations Unies et l’Affaire du Congo en 1960, aperçu sur le fonctionnement des Institutions, dans Annuaire français de droit international, vol. 6, 1960. p. 565.

[40] Cette demande exprimée dans la Résolution S/4387 est réitérée le 22 juillet (S/4405), ainsi que le 9 août concernant le Katanga (S/4426). M. VIRALLY, op. cit., p. 595-597.

[41] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 477. – Romain YAKEMTCHOUK, Les relations entre les Etats-Unis et le Zaïre, dans Studia Diplomatica, vol. 39, no. 1, 1986, p. 10-11.

[42] Jules-Gérard LIBOIS, Sécession au Katanga, Bruxelles- Léopoldville, CRISP-INEP, 1963.

[43] Jacques BRASSINNE de LA BUISSIERE, L’exécution de Lumumba, Témoignage(s), Bruxelles, Racine, 2018.

[44] Guy VANTHEMSCHE & Roger DE PEUTER, A Concise history of Belgium, p. 334, Cambridge University Press, 2023

[45] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 483. – Sur ces faits, selon un des historiens de la Commission parlementaire, le dernier paragraphe du rapport historique est explicite : On peut affirmer avec certitude que les instances gouvernementales belges ont aidé à chasser Lumumba du pouvoir, se sont ensuite opposées à toute réconciliation avec ce dernier et ont tenté d’empêcher son retour au pouvoir. Elles ont insisté pour qu’il soit arrêté, mais pas pour qu’il soit jugé. Elles ont appuyé le transfert de Lumumba au Katanga, sans exclure, par des mesures appropriées, la possibilité qu’il soit mis à mort. Philippe RAXHON, Le débat Lumumba, Histoire d’une expertise, p. 83, Bruxelles, Labor, 2002.

[46] Déclaration gouvernementale lue par le Premier ministre Théo Lefèvre à la Chambre le 2 mai 1961 et au Sénat le 2 mai 1961. CRISP, https://www.crisp.be/documents-politiques/gouvernements/gouvernements-nationaux-federaux/

[47] Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 246.

[48] Lettre des étudiants Banyarwanda au ministre De Schrijver, Léopoldville, 27 novembre 1959, dans Les problèmes du Ruanda, Courrier hebdomadaire du CRISP, 1960/5, n°51), p. 1-23. https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1960-5-page-1.htm – Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, Paris, Flammarion, 2011. – J-P. CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 264-265.

[49] Frédéric VANDEWAELE, L’Ommegang, Odyssée et reconquête de Stanleyville, 1964, Bruxelles, Le Livre africain, 1970.

Mons, le 30 juillet 2026

La Charte coloniale

La Charte coloniale instaure un système politique marqué par la centralisation des pouvoirs dans la métropole : ministre des Colonies, responsable devant les Chambres, y compris pour le budget, Conseil colonial chargé d’examiner les projets de décret. Un Gouverneur général est, au Congo, chargé de mener cette politique, mais sans réel pouvoir législatif. Toute décision reste aux mains du ministère des Colonies à Bruxelles, à 6.000 km de Boma ou de Léopoldville, qui lui succède comme capitale en 1929. Quant aux colons européens, qui passent de 3.000 à 100.000 de 1908 à 1958 – face à 14 millions de Congolais à ce moment -, ils n’ont aucune représentation formelle et ne jouent quasi aucun rôle politique dans le Congo belge même si un Conseil consultatif, essentiellement réservé aux Européens, servira de Conseil de Gouvernement à partir de 1915 [1].

Le principe d’autonomie financière de la colonie est réaffirmé dès l’article 1er de la Charte coloniale, ce qui a des conséquences sur le maintien des modes d’exploitation. Alors qu’elle interdit, en son article 2, le travail forcé pour les entreprises et les particuliers, et que le régime domanial est supprimé en 1912 par le ministre catholique des Colonies Jules Renkin (1862-1934), le travail forcé est resté une constante [2]. La Belgique refuse jusqu’en 1944 de signer la Convention de l’Organisation internationale du Travail (OIT) sur le travail forcé. Les syndicats restent interdits aux Africains dans la colonie jusqu’à l’ordonnance du 17 mars 1946. Avec le Portugal, la Belgique figure jusqu’en 1953 sur la liste, dressée par l’OIT, des pays pratiquant le travail forcé colonial [3]. Cette situation oppressive découle également de la différence de cadre juridique entre la population congolaise (les indigènes) et la population belge : le dernier alinéa de la Charte de l’article 2 de la Charte coloniale dispose en effet que des lois, régleront, à bref délai, en ce qui concerne les indigènes, les droits réels et la liberté individuelle [4]. Cette disposition est évidemment porteuse de ségrégation entre les populations. La référence à l’application d’un droit dit coutumier va légitimer des peines différentes pour des délits et des crimes selon que l’on est européen ou indigène. C’est le cas du fouet, appelé chicotte, déjà largement dénoncé comme abus à l’époque de l’EIC. Ainsi, le décret du 15 avril 1926 sur les juridictions indigènes dispose en son article 18 que :

Dans le cas où un fait, auquel la coutume attache des peines, n’est pas érigé en infraction par la loi écrite, les peines applicables sont exclusivement :

1° La servitude pénale principale sans qu’elle puisse dépasser deux mois ; 

2° Le fouet, si la coutume le permet et sans que cette peine puisse excéder douze coups et être prononcée contre les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfants et les autres catégories de personnes déterminées par le Gouverneur de la Province.

Pour un même fait, le fouet ne peut être cumulé avec la servitude pénale principale ; (…) [5]

Comme le rappelle le rapport des experts à la Commission d’enquête du Parlement belge en 2021, des législations différentes s’appliquaient tant au Congo qu’au Ruanda-Urundi, pour les populations noires et les populations blanches. Dans ces pays, les non-indigènes étaient punis par des magistrats, tandis que les indigènes l’étaient par des fonctionnaires coloniaux. L’historien Jean-Luc Vellut, qui a enseigné aux universités de Kinshasa et Lubumbashi, a bien montré que la nature du châtiment, y compris l’application de la peine de mort, dépendait également de la couleur de peau de l’auteur des faits comme de celle de la victime [6]. Le décret du 24 juillet 1918 portant sur la discipline des noirs au Congo belge, est caractéristique de cette ségrégation [7].

Dans les zones rurales, ce sont aussi les structures traditionnelles héritées de l’EIC, dites chefferies, qui exercent un contrôle sur la population congolaise. Instaurées dès 1891, elles sont confirmées par le décret du 2 mai 1910, avec effet de réduire la mobilité des populations indigènes soumises à l’autorité du chef. Celui-ci a également pour tâche de fournir la main-d’œuvre pour les entreprises, les corvées ou l’armée [8].

Les villes congolaises vont être marquées par la ségrégation. En effet, le décret du 16 juillet 1918, créant au Congo belge, dans les centres urbains, des quartiers distincts pour les Européens et les non-Européens se fonde sur l’urgence dans l’intérêt de l’hygiène et de la bonne police, pour confier au gouverneur général la mission de déterminer les localités où doivent être créés des quartiers pour les Européens. Le décret précise que sont considérés comme Européens les personnes d’autres races que le gouverneur général y assimilera. Le décret organise la localisation des Européens dans ces quartiers, les procédures d’occupation, de rachats ou d’expropriation des immeubles acquis par les non-Européens [9]. Néanmoins, comme l’ont montré historiens et architectes contemporains, ségréguer une ville est une tâche difficile et on observe souvent une différence entre la loi et sa mise en œuvre [10]. Il n’empêche que, dans les villes où ce dispositif pourra être mis en œuvre, il sera à l’origine de réelles discriminations et frustrations. Il en est de même bien sûr de la liberté de circulation : les Noirs ne peuvent se déplacer la nuit dans les circonscriptions urbaines, suivant des heures déterminées par les gouverneurs de province. S’ils sont en service, ils doivent disposer d’autorisations spéciales [11].

Ainsi, l’annexion de 1908 est-elle loin de constituer un moment de rupture dans l’administration du Congo d’autant que la Charte coloniale, par son article 38,  dispose que : après l’annexion, les magistrats de carrière, les fonctionnaires et tous les autres agents de l’État indépendant du Congo conserveront leurs attributions jusqu’au terme et dans les conditions prévues par leur contrat d’engagement [12].

 

La Première Guerre mondiale et ses conséquences

Durant la Première Guerre mondiale, la Belgique mène, au côté de la Grande-Bretagne, des opérations militaires au Cameroun, en Rhodésie du Nord et en Afrique orientale allemande (Tanzanie) contre les troupes du Kaiser (prises de Tabora et de Mahenge). La Force publique occupe le Ruanda et l’Urundi. Près de 300.000 Congolais ont été mobilisés comme soldats et surtout comme porteurs [13]. En novembre 1919, Paul Panda Farnana (1888-1930) et quelques anciens combattants congolais du front européen créent l’Union congolaise, première organisation de solidarité exprimant des revendications pour les habitants de la colonie : en août 1920, l’association dépose une pétition au Parlement belge demandant l’élection d’indigènes au Conseil consultatif du Congo-Kasaï [14]. À la même époque, mais dans la colonie elle-même, c’est la personnalité de Simon Kimbangu (1887-1951) qui va émerger et s’installer pour longtemps comme référence fondamentale et mythe d’une forme de résistance congolaise. Prédicateur protestant, il porte un message plus religieux et social que politique. Son messianisme et peut-être ses facultés de guérisseur séduisent ses congénères, mais effrayent l’Administration. Arrêté pour sédition, il est condamné à mort en 1921 par un tribunal militaire, effet à la hauteur de la crainte qu’il inspire. Sa peine commuée en prison à vie, à Élisabethville – c’est-à-dire à l’autre bout du pays -, il meurt en 1951. Le kimbanguisme lui survit jusqu’aujourd’hui et demeure important [15].

Alors que l’article 119 du Traité de Versailles du 28 juin 1919 prive Berlin de toutes ses possessions en Afrique au profit des Alliés, la Belgique est exclue du partage. Ses protestations débouchent sur les accords du 30 mai 1919 conclus entre les diplomates belge et britannique Pierre Orts (1872-1958) et Alfred Milner (1854-1925) qui permettent in fine à la Belgique d’obtenir, grâce au soutien britannique, un mandat de la Société des Nations (SDN) sur le Ruanda-Urundi. L’article 3 du mandat rend la Belgique responsable de la paix, du bon ordre et de la bonne administration du territoire. Il est tenu d’accroître par tous les moyens en son pouvoir le bien-être matériel et moral des habitants et de favoriser leur progrès social. Cette décision est entérinée par la SDN en 1922. La loi belge du 20 octobre 1924 sanctionne cette décision. La Convention de Saint-Germain-en-Laye (France) du 10 septembre 1919, qui actualise les principes de Berlin (1885) et de Bruxelles (1890), observe que les territoires du Congo sont actuellement placés sous des autorités reconnues, qu’ils sont dotés d’ins­titutions administratives conformes aux conditions locales et que l’évolution des populations indigènes s’y poursuit progressivement [16].

Ainsi, le Ruanda-Urundi rentre-t-il dans le giron du ministre des Colonies, le libéral anversois Louis Franck (1868-1937). Celui-ci rédige un mémorandum secret, daté du 15 juin 1920, où s’inscrit déjà tant à la fois et la complexité de la situation et la politique irréaliste que les Belges veulent y mener par une administration indirecte, que les dangers que l’une et l’autre comportent. D’emblée, d’ailleurs, le ministre inscrit sa politique dans un schéma racial :

Nous pratiquerons dans le Ruanda et l’Urundi une politique de protectorat colonial. Cette politique a pour base le maintien des institutions indigènes. Elle fait de l’Euro­péen le guide et l’éducateur. Elle exclut l’administration directe. Elle est parfaitement réalisable dans les pays dont l’organisation est ancienne et remarquable et dont la classe dirigeante montre des talents politiques évidents. (…)

À côté de nos obligations de politique générale, nous avons des devoirs envers les Wahutu. Nous devons les protéger contre les actes arbitraires dont ils sont souvent victimes, et leur assurer la paix, la sécurité de leurs biens et de leur travail et la justice. Mais nous n’irons pas plus loin : il ne s’agit pas, sous prétexte d’égalité de toucher aux bases de l’institution politique ; nous trouvons les Watuzi établis d’ancienne date, intelligents et capa­bles ; nous respecterons cette situation [17].

Comme l’écrit l’historien Filip Reyntjens, professeur à l’Université d’Anvers, à qui nous devons ce texte, l’équilibre proposé est bien trop subtil et théorique pour être mis à exécution : respecter et développer à la fois les institutions indigènes ; maintenir l’autorité royale, mais pas trop ; protéger les Hutus sans toucher aux essences du régime politique… [18]

C’est la loi belge du 20 octobre 1924 qui porte acceptation du mandat de la Société des Nations. Celle du 12 août 1925 détermine le gouvernement du Ruanda-Urundi en unissant ce territoire administrativement à la Colonie du Congo belge. La Belgique soumet le Ruanda-Urundi, qui a une personnalité juridique distincte, aux lois du Congo belge, sous réserve des dispositions congolaises qui seraient contraires aux stipulations du mandat de la Société des Nations.

 

Que faisons-nous au Congo ?

Que faisons-nous au Congo ? Cette question est celle que le ministère des Colonies estime pertinente et légitime de la part de ses agents qui débarquent sur le sol congolais et à laquelle elle tente de répondre aussi clairement que possible. On y retrouve les deux axes complémentaires, indissolublement liés, comme le juriste Édouard Descamps l’avait déjà mis en évidence en 1903 : un objectif moral et un objectif économique. D’une part, il s’agit de liberté individuelle et de la propriété ainsi que de leur instruction, bref, leur faire comprendre et apprécier la civilisation. D’autre part, la Belgique poursuit au Congo un objectif économique : la mise en valeur du pays au profit des colonisateurs et des indigènes, par une organisation de plus en plus complète faisant régner l’ordre et la paix, protégeant l’agriculture, le commerce et l’industrie [19]. Ces finalités correspondent bien à l’analyse des historiens contemporains qui mettent en évidence à la fois l’implication intéressée de l’État par ses participations dans l’économie de la colonie : l’État colonial fut un État-holding, écrit Jean-Luc Vellut, qui montre aussi que la représentation de l’État dans les sociétés fut aussi bien celle des sociétés dans l’État, au-delà des relations personnelles entre les uns et les autres [20].

La fondation de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie (CCCI) dès 1886, puis du Comité spécial du Katanga (CSK) en 1900, de la Compagnie du Chemin de fer du Congo supérieur aux Grands Lacs africains (CFL), puis du Comité national du Kivu en 1927 montre, non seulement l’enchevêtrement des intérêts publics et privés, mais aussi à quel point le Congo va constituer le terrain de jeux des holdings [21]. La fusion en 1928 de la Banque d’Outremer, dont le portefeuille est composé essentiellement d’entreprises congolaises, avec la Société générale donne à cette dernière un rôle de leader industriel et commercial sur le Congo, aux côtés de la Banque de Bruxelles, du Groupe Empain, de la Cominière et du Groupe Lambert. Comme l’écrit l’économiste Frans Buelens, chercheur à l’Université d’Anvers, entre ces holdings la rivalité est minimale et la coopération très fréquente [22].

Thomas Vinçotte (1850-1925), Monument aux pionniers belges au Congo, « La race noire accueillie par la Belgique », Cinquantenaire, 1921.  (Photo Wikimedia Commons) – https://monument.heritage.brussels/fr/Bruxelles_Extension_Est/Parc_du_Cinquantenaire/A004/18710

Faisant suite aux années de réorganisation de l’après-Première Guerre mondiale, les effets de la Grande Dépression de 1929 provoquent des difficultés en chaîne dans la métropole comme dans la colonie. Les baisses de salaires et les hausses de l’impôt qui constituent les réponses des industriels et commerciaux, mais aussi de l’État induisent des contestations voire des révoltes. C’est le cas aux confins des provinces du Congo-Kasaï et de l’Équateur en 1931, en région cotonnière où les travailleurs sont soumis à des sévices. La même année, c’est dans les régions du Kwilu et du Kwango, au sud-est de Léopoldville qu’une révolte éclate. Un agent territorial belge est tué. La Force publique va pacifier la région au prix de 400 à 500 victimes africaines selon l’enquête du haut magistrat belge dépêché sur place [23]. Le député socialiste Émile Vandervelde interpelle le ministre catholique des Colonies Paul Crokart (1875-1955) à partir de ces événements en les mettant en relation avec le refus de la Belgique de signer le projet de convention sur le travail obligatoire à la conférence de Genève en juin 1930. Vandervelde n’est pas dupe : dans les deux cas, il s’agit, dit-il, d’un système d’organisation du travail que certains appellent l’esclavage déguisé et que je me bornerai à appeler le servage de gens corvéables et taillables à merci [24].

 

La Seconde Guerre mondiale et ses effets

Dès le mois de juin 1940, grâce aux initiatives du ministre catholique flamand des Colonies Albert De Vleeschauwer (1897-1971), parmi les premiers réfugiés à Londres, et du gouverneur général Pierre Ryckmans (1891-1946), le Congo se range dans le camp des Britanniques. En 1941, la Force publique intervient au côté de ceux-ci contre les Italiens en Abyssinie et remporte quelques victoires à Asosa, Gambela et Saiö. D’autres troupes sont envoyées au Nigéria, en Égypte, en Palestine et même en Birmanie. Contrairement aux unités coloniales françaises et britanniques, elles ne sont pas engagées en Europe, sauf une trentaine de volontaires. L’essentiel de l’effort de guerre de la colonie belge est économique : mettre à disposition des Alliés les énormes richesses naturelles du Congo, notamment l’uranium de la mine de Shinkolobwe au Katanga, qui servira pour fabriquer les bombes atomiques. L’effort de guerre imposé aux populations est particulièrement pénible dans les plantations comme dans les mines. Le travail obligatoire, réorganisé par un décret de 1933, est accentué par ordonnance en 1942 et porté à 120 jours par an, provoquant de nouvelles frustrations et colères. Le nombre de salariés congolais passe de 480.000 en 1938 à 800.000 en 1945 [25]. La structure sociale du Congo évolue fortement : les paysans appauvris par l’inflation émigrent vers les villes. Les salariés blancs sont également sous pression. Des grèves éclatent parmi les ouvriers européens à l’Union minière en novembre 1941, ainsi que des troubles chez les Africains à Jadotville (aujourd’hui Likasi) et Élisabethville (Lubumbashi). Elles sont réprimées par la Force publique : 48 morts et 80 blessés sont relevés parmi les manifestants africains à E’ville. Une mutinerie éclate dans un bataillon de cette même Force publique à Luluabourg (Kananga), en 1944. Elle est également neutralisée [26].

Après la guerre, l’étreinte économique et sociale se relâche quelque peu sur la colonie. Les conditions de vie s’améliorent. Une élite urbaine congolaise, composée à partir des salariés indigènes qui sont alors désignés comme évolués, est reconnue en fonction de critères précis liés à leur mode de vie. Des moyens d’expression leur sont également reconnus : premiers journaux, premiers syndicats et associations culturelles. La contrainte coloniale n’en subsiste pas moins : l’ordonnance du 20 juillet 1945 sur les cités indigènes en est une, mais il en existe beaucoup d’autres qu’un rapport du Sénat de Belgique met en évidence en 1947. Ainsi, les prisons congolaises comptent-elles 28.000 détenus fin 1946 tandis que plusieurs milliers d’indigènes sont relégués loin de leur foyer par décision administrative et non judiciaire [27]. Quant au système de soins, les services y apparaissaient très insuffisants aux sénateurs belges. L’historien Guy Vanthemsche en a d’ailleurs tiré un bilan :

L’État colonial s’efforce d’établir un réseau éducatif, sanitaire et médical « de base » ; il est confié aux bons soins des missions religieuses, très actives au Congo dès les débuts de l’entreprise coloniale (les autorités privilégient les missions catholiques plutôt que les protestantes). L’ampleur de cet effort éducatif et médical reste toutefois modeste avant la Seconde Guerre mondiale. En 1921, le Congo ne compte, en tout et pour tout, que 57 médecins. (…) Entre 1947 et 1958, le nombre de médecins s’accroît de 417 à 703. La crise des années 1930 et l’énorme effort productif durant la guerre de 1940-1945 causent encore de grands ravages sociaux ; les dures conditions de vie des populations autochtones ne commencent à s’améliorer qu’à partir de la seconde moitié des années 1940 [28].

Face à ces difficultés sociales et à un bilan économique qui semble misérable pour la colonie, un plan décennal pour le développement économique et social du Congo est préparé à l’initiative du ministre démocrate-chrétien des Colonies, Pierre Wigny (1905-1986), pour être lancé dès 1949. S’il va porter des fruits indéniables, notamment en amélioration du Produit intérieur brut ou des infrastructures, les disparités restent considérables. Entre ville et campagne, bien sûr, mais surtout dans la répartition des richesses entre salariés européens et congolais. Ainsi, en 1957, alors que les 25.000 salariés européens vivent avec un salaire moyen annuel de 400.000 francs belges, les 1.200.000 salariés congolais n’ont à leur disposition que 9.000 francs par an [29]. Les progrès scolaires avaient fait en sorte que, parmi ces travailleurs congolais, un nombre de plus en plus important était composé de travailleurs lettrés, non manuels. Ils étaient plus de 21.000 en 1958 dont plus de 11.000 dans la capitale. Incontestablement, l’élite congolaise acquérait de jour en jour un plus grand poids [30].

Mais, comme le rappelle Jean-Luc Vellut, le Plan décennal de Pierre Wigny ne consacrait pas un mot à la dimension politique de l’avenir du Congo [31].

Cela aurait pourtant été utile, car le contexte changeait…

 

L’évolution du contexte politique

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, cinquante et un États adoptent à San Francisco, Ie 26 juin 1945, la Charte des Nations Unies. Le chapitre XI de la Charte est constitué d’une déclaration relative aux territoires non autonomes. Il s’agit de donner aux populations des colonies, au sens Ie plus large, certaines marques d’intérêt qui ne se trouvaient pas dans le Pacte de la Société des Nations (SDN) du 28 juin 1919. Les mem­bres des Nations Unies qui administrent de tels territoires reconnaissent la primauté des intérêts des habitants et la nécessité de favoriser leur prospérité, de respecter leur culture et développer leurs capacités politiques et sociales ainsi que leur instruction. Dans les faits, la Belgique n’entamera qu’en 1957 la formation proprement politique des Congolais et la structuration politique de la colonie.

Alors que France est contrainte de céder l’Indochine et voit naître la guerre d’Algérie, en  Belgique, le gouvernement envisage en 1954 de modifier l’article 1er de la Constitution pour faire du Congo une province belge  [32].

C’est dans ce contexte qu’un signal d’autonomisation de la colonie émerge dans la métropole : le juriste Jef Van Bilsen (1913-1996), professeur à Anvers et ancien chef de Cabinet adjoint du ministre social-chrétien Pierre Harmel (1911-2009), s’interroge à propos du Congo, mais aussi du Ruanda-Urundi : ne faudrait-il pas dresser un plan de trente ans de l’émancipation intérieure ?

Nous devons avoir un plan précis, et souple à la fois qui canalise les immenses espoirs qui germent et se développent dans les agglomérations indigènes grouillantes, et dans les savanes de notre Afrique. il faut que ces aspirations indigènes qui se tournent vers des temps nouveaux parviennent par des voies sûres à des équilibres stables [33].

Le projet de Plan de trente ans élaboré par Van Bilsen est publié fin 1955 en néerlandais, puis édité en français début 1956. Comme l’écrira Jean Stengers, les Congolais se saisiront avec un intérêt avide de ce document et disposeront d’une source d’inspiration précise [34]. Ainsi, pourront-ils mettre au point leurs propres idées concernant l’émancipation de leur pays.

Mais ce type de signal s’adresse aussi au gouvernement belge. D’autres personnalités s’inquiètent de l’évolution de la colonie. À l’automne 1956, de retour du Congo où il s’est rendu aux cinquante ans de l’Union minière du Haut Katanga et a visité pour la première fois la colonie, Paul-Henri Spaak (1899-1972) adresse une note d’information au Conseil des ministres dont il ne fait plus partie. L’ancien Premier ministre socialiste y préconise notamment la création d’un Congo fédéral, une forte décentralisation de l’administration, une réduction du pouvoir de l’administration des Colonies, mais aussi un renforcement du nombre d’agents territoriaux, de médecins et d’agronomes dans la colonie, ainsi qu’un effort financier de la métropole. Spaak souligne également la nécessité de renforcer le contact avec les Noirs de même que de lutter à fond contre les préjugés de couleur [35]. La plupart de ces points vont bientôt arriver à l’agenda politique des Congolais. Spaak, quant à lui, devient secrétaire général de l’OTAN à la mi-mai 1957 jusqu’en avril 1961. Hors du jeu congolais pour un temps.

L’été 1956 constitue une étape de la politisation de la société congolaise et l’ouverture d’une réflexion sur l’émancipation. Le Manifeste du groupe Conscience africaine, fondé en 1951 par des intellectuels catholiques, en particulier l’abbé Joseph Malula (1917-1989) et Joseph Ileo (1921-1994), émerge dans les milieux catholiques et affirme sans ambages le credo que le Congo est appelé à devenir, au centre du continent africain, une grande nation [36]. Ce texte est suivi par le contre-manifeste de l’ABAKO (Alliance des Bakongo) de l’ancien séminariste Joseph Kasa-Vubu (1917-1969) qui estime que l’indépendance totale du Territoire congolais est la seule solution pacifique et capable d’harmoniser et de stabiliser les relations qui pourraient exister entre le Congo et la Belgique [37].

Un processus est lancé. Les évêques du Congo belge et du Ruanda-Urundi soulignent eux aussi dans une déclaration de septembre 1956, la nécessité de respecter le droit des habitants du Congo de participer à la conduite des affaires publiques ainsi que la nécessité d’en favoriser l’exercice par une éducation politique progressive [38]. Mais la dynamique émancipatrice des élites de la population noire n’est pas la seule à l’œuvre au Congo. Certains capitaines industriels et financiers s’inquiètent et veulent également agir. Le 24 décembre 1957, Jules Cousin (1884-1965), ancien administrateur général de l’Union minière du Haut Katanga, écrit à son successeur Aimé Marthoz (1894-1962) qui est aussi membre du Comité de direction de la Société générale :

On a un ministère des Colonies et je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas quatre ou six colonies. Le vieil adage romain “diviser pour régner” est plus vrai aujourd’hui que jamais (…). Si nous ne faisons rien pour éviter l’institution d’une nation congolaise (…) on nous expulsera pour s’emparer de tout ce que nous aurons créé ici au Congo [39].

Il est vrai que la Société générale, dont les valeurs coloniales représentent près de la moitié du portefeuille, contrôle alors directement ou indirectement 70% de l’économie congolaise [40]. Elle est à ce moment la colonne vertébrale de l’économie du Congo. Comme le rappelle l’historien et archiviste d’entreprises Jean-Louis Moreau, en 1955, les valeurs africaines contribuent pour 44% des revenus du holding belge qui s’élèvent alors à près de 500 millions de francs. C’est par les industries qu’elle contrôle que sont produits 100% du cuivre, du zinc, du cobalt, du diamant et du cadmium de la colonie [41]. Son activité minière est concentrée au Katanga et au Kasaï. Ainsi, l’opinion qui prévaut fin des années 1950 dans les holdings est que rien ne se ferait contre l’opposition déclarée des groupes financiers [42].

Le siège de la Générale à Bruxelles n’est alors qu’à un jet de pierre du ministère des Colonies, de la rue de la Loi, mais aussi du Palais royal.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

A suivre : 4. La difficile décolonisation (1958-1965)

 

[1] Isidore NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo, Des origines à la République démocratique, p. 359, Bruxelles – Tervuren, Africa, Le Cri, Buku, 2012.

[2] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 46.

[3] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 195. – Voir Julia SEIBERT, Doit-on le « développement » du Congo belge au travail forcé ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 141-154.

[4] La Charte coloniale est notamment reproduite en annexe de l’ouvrage de Robert SENELLE et Émile CLEMENT, Léopold II et la Charte coloniale, p. 165-175, Bruxelles, Mols, 2009.

[5] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 181-182, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[6] Jean-Luc VELLUT, La peine de mort au Congo colonial, dans J-L VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 247-283. – Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 234-235.

[7] Décret du 24 juillet 1918 sur la disciplines des noirs au Congo belge, Moniteur des 8-14 septembre 1918, dans Pasinomie, Collection complète des lois, règlements, arrêtés et règlements généraux qui peuvent être invoqués en Belgique, et des lois, décrets et arrêtés de la Colonie du Congo belge, mis en ordre et annoté par J. SERVAIS, n°66-68, p. 24, Bruxelles, Bruylant, 1918.

[8] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 221-224. – Décret du 18 juillet 1918 sur les chefferies au Congo belge, punissant l’inexécution ou la négligence de l’exécution des travaux imposés légalement, Moniteur des 8-9 septembre 1918, Pasinomie…, p. 24.

[9] Décret du 16 juillet 1918, créant au Congo belge, dans les centres urbains, des quartiers distincts pour les Européens et les non Européens, Moniteur belge des 29-30 septembre, 1er-5 octobre 1918, dans Pasinomie…, N°64-65, p. 22-23.

[10] Voir Johan LAGAE et Jacob SABAKINU KIVULU, Infrastructure, paysages urbains et architecture : témoins du « développement » ou instruments d’une mise en valeur » ? dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 183-195.

[11] Ordonnances des 7 janvier 1929 et 19 janvier 1930 dans Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 130-131. Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[12] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 20 août 1908, p. 794.

[13] G. VANTHEMSCHE, Les deux guerres mondiales : un tournant dans l’histoire du Congo et des Congolais ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 70. – Isidore NDAYWEL et Pamphile MABIALA dir., Le Congo belge dans la Première Guerre mondiale, Paris, L’Harmattan, 2015.

[14] J-L. VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 196.

[15] J-L VELLUT, Simon Kimbangu dans le « roman national » congolais, dans Congo, Ambitions…, p. 326-265. – Dans le même ouvrage, p. 192sv.

[16] A. STENMANS, op. cit., p. 27. – Vincent GENIN, La situation internationale du Congo belge du point de vue des juristes du droit international, De la Convention de Saint – Germain-en-Laye (1919) au casus Oscar Chinn de la CPJI (1934), dans International Conference The Belgian Congo between the Two World Wars, Royal Academy for Overseas Sciences, Brussels, 17-18 March 2016, p. 39-54.

[17] Louis FRANCK, Mémorandum confidentiel du ministre des Colonies, daté de Buta, le 15 juin 1920, Archives africaines, AE/II n°1849 (3288), cité dans Filip REYNTJENS, Statut international et droit constitutionnel au Ruanda-Urundi, dans E. LAMY & L. DE CLERCK, L’ordre juridique colonial belge en Afrique centrale, Éléments d’histoire, Recueil d’études, p. 74, Bruxelles, ARSOM, 2004.

[18] Ibidem, p. 74.

[19] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 7-8, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[20] Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1889-1960…, p. 111.

[21] Frans BUELENS, Les grands conglomérats, ou comment l’économie capitaliste s’est implantée au Congo, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 130-132.

[22] Ibidem.

[23] Amandine LAURO et Benoit HENRIET, Répression : le Congo après Léopold II, une colonie violente ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 230-231.

[23] Ibidem. – J-L VELLUT, op. cit., p. 180-183.

[24] Interpellation du ministre des Colonies sur la non-adhésion de la Belgique à la convention relative au travail forcé dans les colonies et sur les faits qui se sont produits soit dans la région cotonnière du Kivu, soit au Kwango, Annales parlementaires, Chambre, 14 juin 1932, p. 2060.

[25] J. GERARD-LIBOIS et B. VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance…, p. 13-14. – G. VANTHEMSCHE, Les deux guerres mondiales…, p. 74.

[26] A. LAURO et B. HENRIET, Répression : le Congo après Léopold II, une colonie violente ?…, p. 231-232.

[27] Rapport de la mission sénatoriale au Congo et dans les territoires sous tutelle belge, p. 68-69, Bruxelles, Sénat de Belgique, 1947. Cité dans J-L VELLUT, Congo, Ambitions…, p. 464.

[28] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo, Empreintes d’une colonie (1885-1980)…, p. 47.

[29] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités, p. 189.

[30] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 415.

[31] J-L VELLUT, Congo, Ambitions…, p. 469.

[32] A. STENMANS, op. cit., p. 31.

[33] Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie, … p. 126.

[34] Jean STENGERS, Congo, Mythes et réalités…, p. 236-237. – Un plan d’émancipation : permettre au Congo et au Ruanda-Urundi de devenir dans des délais loyaux des États souverains et libres, 1955-1956, reproduit en annexe de Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie…, p. 365-380.

[35] Paul-Henri SPAAK, Note pour le Conseil des Ministres (1956), reproduit dans P-H SPAAK, Combats inachevés, t.2, De l’espoir aux déceptions,  p. 236-237, Paris, Fayard, 1969.

[36] Conscience africaine, 30 juin 1956, Numéro spécial de Conscience africaine, Juillet-Août 1956 (Rédacteur en chef, Joseph ILEO).

[37] L’ABAKO (Alliance des Bakongo) demande l’indépendance, Contre-manifeste de l’ABAKO, 23 août 1956. AGR, Archives Ernest Glinne, boîte 19.  – I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 425-426.

[38] Jacques BRASSINNE DE LA BUISSIERE & Georges-Henri DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo, dans Courrier hebdomadaire du CRISP, 2010/18-19, p. 25-26.

[39] Jean-Louis MOREAU, De la décolonisation à la zaïrianisation, Le sort des capitaux belges au Congo, dans Cahiers IRICE, 2010:2, n°6, p. 10. https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-irice-2010-2-page-61.htm

[40] Xavier MABILLE, Charles-X TULKENS & Anne VINCENT, La Société générale de Belgique, 1822-1997, Le pouvoir d’un groupe à travers l’histoire, p. 95, Bruxelles, CRISP, 1997.

[41] J-L MOREAU, De la décolonisation…, p. 61-77.

[42] J. BRASSINNE DE LA BUISSIERE & G-H DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo…, p. 25-26.

Mons, 14 juillet 2026

 

Des excédents financiers détournés

Alors que le roi et le gouvernement s’étaient dit convaincus que les ressources du nouvel État suffiraient à son développement, le gouvernement belge doit intervenir en 1890 et 1895 pour renflouer les caisses de l’EIC et son souverain par des prêts financiers. Le régime domanial instauré au profit de l’État indépendant à partir de 1891-1892 et l’importance des récoltes de caoutchouc obtenues par le travail forcé des indigènes dans le Domaine de la Couronne et les concessions privées changent la donne à partir de 1896. D’autant que les besoins industriels de ce matériau s’accroissent. Léopold III va alors disposer d’excédents financiers considérables. Néanmoins, à l’encontre de la doctrine coloniale de la fin du XIXe siècle qui affirmait que les revenus coloniaux devaient être affectés au développement des colonies elles-mêmes, le roi les détourne au profit de grands travaux en Belgique, ainsi que pour accroître son propre domaine : Arcades du Cinquantenaire, Musée de Tervueren, Tour japonaise, Pavillon chinois, travaux d’Ostende, château de Ciergnon, golf de Klemskerke, parmi d’autres. Analysées par les historiens d’aujourd’hui, les pratiques royales ne manquent pas de surprendre. Ainsi que l’écrit le professeur à la VUB Guy Vanthemsche : le roi a déployé une panoplie de méthodes peu communes pour lancer, puis pour maintenir à flot coûte que coûte son entreprise congolaise : écrans de fumée et hommes de paille ; alibis humanitaires et philanthropiques ; corruption de journalistes et campagnes de propagande destinées à influencer l’opinion publique nationale et internationale ; duplicité, manipulation de textes officiels, omissions volontaires voire même mensonges tout court – même à l’égard de pays comme la Grande-Bretagne et les États-Unis ou du gouvernement de son propre pays ; reniements de parole, improvisations impulsives et revirements inattendus – tout ceci joint à une extraordinaire ténacité, à une incroyable force de travail et à un appel incessant à sa fortune personnelle [1].

Dès 1890, alors qu’une nouvelle conférence internationale se tient à Bruxelles pour renforcer la lutte contre la traite des Noirs et encourager le développement de l’Afrique, Léopold II obtient, en contradiction avec l’Acte de Berlin, qu’une perception sous forme de droits d’entrée de 10% des biens importés dans le bassin du Congo soit affectée à l’EIC pour financer ces initiatives humanitaires [2]. Animé par un souci d’accroissement des revenus, à partir de 1891, le roi mène une nouvelle politique foncière en considérant comme terres vacantes toutes les terres non occupées par des villages ou des cultures indigènes. En expropriant la presque totalité du territoire, il en dispose pour ses besoins propres ou pour les concéder à des compagnies privées comme l’Anversoise ou l’ABIR (Anglo-Belgian India Rubber Company). Celles-ci possèdent dès lors des droits quasi régaliens sur les territoires concédés où elles établissent un système de travail obligatoire. De surcroît, L’EIC instaure de manière systématique un impôt en industrie en faisant travailler les indigènes comme contribuables par des corvées, portages et fournitures de biens ou en les obligeant par la force armée à fournir du caoutchouc ou du copal. De grandes sociétés minières seront également fondées dès 1906, et qui bénéficieront de cet appui en main-d’œuvre, sous des statuts en évolution. Elles sont appelées à un long avenir : l’Union minière du Haut Katanga (UMHK), la Société internationale forestière et minière du Congo (FORMINIERE) qui fera fortune dans le diamant, ainsi que la Compagnie de Chemin de fer du Bas-Congo (BCK). Outre les entrepreneurs et financiers impliqués, les soutiens à l’initiative royale ne manquent pas : des économistes ou des juristes reconnus comme Émile de Laveleye (1822-1892) [3] ou Édouard Descamps (1847-1933) légitiment à la fois l’action civilisatrice et la recherche conjointe d’avantages et d’intérêts par le colonisateur [4].

Des voix s’élèvent pourtant, en Belgique et à l’étranger, pour dénoncer les violences du système mis en place dans l’État indépendant. Ainsi, dans sa lettre au roi Léopold II du 18 juillet 1890, l’historien afro-américain George Washington Williams (1849-1891), qui avait d’abord soutenu avec enthousiasme l’initiative du Free Congo State – comme on appelle l’EIC dans le monde anglo-saxon –, fait rapport d’une mission sur place et décrit un régime colonial prédateur :

Le gouvernement de Votre Majesté a été, et est encore, coupable de mener des guerres injustes et cruelles contre les indigènes, dans l’espoir d’obtenir des esclaves et des femmes pour répondre aux demandes des fonctionnaires de votre gouvernement. Dans ces raids de chasse aux esclaves, un village est armé par l’État contre l’autre, et la force ainsi obtenue est incorporée aux troupes régulières. Je n’ai pas de termes adéquats pour décrire à votre Majesté les actes brutaux de vos soldats lors de ces raids [5].

Sa Lettre trouve un écho jusque dans la presse belge et à la Chambre où le ministre Auguste Beernaert, en charge des Finances, disqualifie le témoignage au nom du gouvernement [6]. Les regards pourtant changent sur l’œuvre congolaise, y compris aux yeux des diplomates qui avaient soutenu fortement le roi-souverain. En 1893, Émile Banning lui-même doit le constater : l’État indépendant du Congo est entré, depuis 1890, dans une période de crise. Une politique irrationnelle, servie par une volonté aussi tenace dans la poursuite de son but que variable dans ses directions et ses combinaisons, a transformé peu à peu le territoire de l’État, de colonie libre, ouverte à toutes les initiatives conformément aux vues de la Conférence de Berlin, en un vaste monopole exercé au profit du gouvernement par ses propres agents [7].

C’est dans ce contexte que, à l’occasion de la révision constitutionnelle de 1893, le gouvernement belge anticipe une éventuelle prochaine reprise du Congo en ajoutant un alinéa à l’article 1er de la loi fondamentale disposant que les colonies, possessions d’outre-mer ou protectorats que la Belgique peut acquérir sont régis par des lois particulières. Les troupes belges destinées à leur défense ne peuvent être recrutées que par des engagements volontaires [8]. La dernière phrase a vocation à empêcher l’implication de la Belgique dans une guerre coloniale.

Des descriptions émergent en Belgique sur les terribles violences commises par les agents de Léopold II et la condition de véritable servage imposée aux populations congolaises. En 1896, le jurisconsulte Edmond Picard (1836-1924), un des théoriciens du racisme et sénateur socialiste depuis 1894, se rend sur place et décrit longuement son voyage et les misères qu’il y rencontre [9]. Mais c’est le franco-britannique Edmund D. Morel (1873-1924), qui après avoir physiquement travaillé sur la liaison maritime Anvers-Boma, recueille de nombreux témoignages d’atrocités [10], notamment émanant de missionnaires et qui lance une large campagne de protestation internationale contre l’EIC. Une mission officielle est alors confiée par le Foreign Office à Roger Casement (1864-1916), consul de Grande-Bretagne à Boma. Son rapport est également accablant.

La seule façon d’obtenir du caoutchouc est de se battre pour l’obtenir. (…)

Chaque fois que le caporal va chercher du caoutchouc, on lui donne des cartouches. Il doit rapporter toutes celles qui n’ont pas été utilisées ; et pour chaque cartouche utilisée, il doit rapporter une main droite. M. P. m’a raconté qu’il leur arrivait de tirer une cartouche sur un animal à la chasse ; ils coupaient alors une main à un homme vivant. En ce qui concerne l’ampleur de cette pratique, il m’a informé qu’en six mois, l’État, sur la rivière Momhoyo, avait utilisé 6000 cartouches, ce qui signifie que 6000 personnes ont été tuées ou mutilées. C’est plus que 6 000, car la population m’a dit à plusieurs reprises que les soldats tuent des enfants avec la crosse de leurs fusils [11].

Photo Alice Harris, Congo Balolo Mission, Equateur 1904. Collection Anti-Slavery International, Londres. Isidor NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo, Des origines à la République démocratique, p. 337, Bruxelles, Le Cri – Kinshasa, Buku, 2012.

https://digitalcollections.nypl.org/items/e19d09d0-c6bf-012f-feb3-58d385a7bc34?canvasIndex=0

 

Le document est adressé en 1904 aux puissances de la Conférence de Berlin. Le scandale oblige l’État indépendant du Congo à mettre en place une Commission d’enquête. Elle est présidée par Edmond Janssens, avocat général auprès de la Cour de Cassation de Bruxelles, et composée de l’italien Giacomo de Nisco (1860-1942), président de la Cour d’Appel de Boma, ainsi que du juriste suisse Edmond de Schumacher (1859-1908). Le rapport [12] confirme, en termes prudents, les exactions dénoncées par les travaux de Morel et Casement. Ces informations sont relayés par la campagne anti-léopoldienne de la Congo Reform Association qu’ils ont fondée en 1904, ainsi que par des personnalités scientifiques, religieuses et politiques belges, comme le professeur Félicien Cattier (1869-1946), le père jésuite Arthur Vermeersch (1858-1936) [13] et le leader socialiste Émile Vandervelde (1866-1938) qui dénonce à la Chambre une situation morale impossible [14]. Quant au futur doyen de la Faculté de Droit à l’ULB, il va plaider pour l’annexion immédiate par l’État belge, seule issue honorable à la situation actuelle.

La vérité la plus claire et la plus incontestable qui ressort de l’ensemble de ce travail est que l’État du Congo n’est point un État colonisateur, que c’est à peine un État : c’est une entreprise financière. Les préoccupations premières de ses gouvernants ont été d’ordre pécuniaire : augmenter le rendement de l’impôt, exploiter rapidement les richesses naturelles, réaliser tous les travaux d’utilité publique qui devaient augmenter la rentabilité du territoire, tels sont les buts que l’État a poursuivis. Tout le reste n’a été qu’accessoire. La colonie n’a été administrée ni dans l’intérêt des indigènes ni même dans l’intérêt économique de la Belgique : procurer au Roi-Souverain un maximum de ressources, tel a été le ressort de l’activité gouvernementale [15].

 

Vers la reprise du Congo par la Belgique

L’idée est bien sûr dans l’air. En effet, dans le contexte de nouvelles difficultés économiques de la colonie, le 9 janvier 1905, un traité de cession de l’État indépendant du Congo à la Belgique est signé. Le gouvernement homogène catholique n’ose toutefois pas le déposer au Parlement, craignant ne pas disposer d’une majorité suffisante pour l’approuver [16]. Néanmoins, la campagne contre l’EIC et son roi – qui s’accroche à ce qu’il considère comme son bien – devient de plus en plus virulente. Les pressions diplomatiques internationales s’accentuent. La menace de la convocation d’une nouvelle conférence internationale qui enlèverait le Congo aux Belges s’accentue. C’est la Résolution du sénateur américain John Cabot Lodge (1850-1924) du 11 décembre 1906 et son vote par le Congrès des États-Unis le 15 février 1907, ainsi que la prise de conscience croissante par les Belges des maltraitances subies par les Congolais, qui font céder le roi et le poussent à renoncer à sa souveraineté. Le 20 août 1908, la Chambre vote l’annexion du Congo à la majorité simple par 83 voix contre 54 non et 9 abstentions, suivie par le Sénat. Le 15 novembre 1908, l’État indépendant du Congo est dissout et le Congo devient une colonie belge.

À la Chambre, le débat, portant à la fois sur le bilan de la colonisation et sur ce qu’il faut faire du Congo dans l’avenir, a été particulièrement long et vif entre parlementaires de la majorité et de l’opposition dite d’extrême gauche : socialistes et libéraux radicaux ont notamment proposé, sans succès, l’internationalisation du Congo. Du côté catholique, un ténor conservateur comme Charles Woeste (1837-1922) justifie la souveraineté absolue pour les nations dans l’enfance quand il s’agit d’introduire la civilisation dans les pays barbares [17], tandis qu’Auguste Beernaert n’ose imaginer ce que deviendrait un Congo, exclusivement africain, sans attaches avec une mère-patrie et n’ayant d’autres ressources, d’autres concours, d’autres influences que ceux qu’elle pourrait se procurer par elle-même [18]. Quant à Jules Destrée (1863-1936), membre de l’opposition, il voit dans la reprise du Congo un nouveau déshonneur pour la Belgique. Le député du Parti ouvrier belge estime que l’image du pays a été salie par le régime léopoldien, et ce malgré la défense des indigènes par ses collègues Georges Lorand (1860-1918, libéral) et Émile Vandervelde. Ainsi, au moment du vote, l’avocat de Charleroi fustige-t-il les catholiques et la partie de la gauche libérale qui soutient la colonisation du Congo par la Belgique :

Déroulant logiquement ses conséquences, la politique coloniale capitaliste vous a fait condamner les libertés constitutionnelles ; vous avez refusé la liberté de la presse et la liberté de réunion et d’association, même pour les Belges établis au Congo ; sous prétexte qu’un pouvoir fort est nécessaire, vous avez refusé au parlement le droit d’enquête et vous l’avez privé de tout contrôle sérieux sur les affaires coloniales ; — nous vous avons dit l’appréhension populaire du service militaire colonial et avons réclamé des garanties du caractère volontaire des enrôlements; vous nous les avez refusés ; enfin, faute plus grave, vous avez refusé de reconnaître les droits des indigènes à leurs terres et à la liberté, vous avez refusé d’abroger les décrets homicides relatifs au travail forcé ! Décisions d’autant plus scandaleuses que chez certains d’entre vous elles restent tarées de soupçon d’intérêt personnel ! (…)

Vous assumez des responsabilités redoutables ; mais vous les assumez entières [19].

La loi-cadre du 18 octobre 1908 sur le gouvernement du Congo belge, aussi appelée Charte coloniale, est un texte législatif belge qui établit les principes de base de fonctionnement de la colonie. Il est adopté par le Parlement à la majorité simple. Par son contenu, c’est pourtant une véritable Constitution. Néanmoins, dans ce texte, comme l’observait Destrée, mais aussi d’autres juristes contemporains, certaines règles qui relèvent traditionnellement des constitutions libérales sont absentes [20]. La Charte met toutefois fin au pouvoir absolu que le roi avait dans l’État indépendant du Congo.

La communauté internationale n’est cependant pas encore totalement rassurée et les regards suspicieux restent longtemps tournés vers la Belgique, même s’ils vont être bientôt distraits par la Grande Guerre. En 1909, le médecin et écrivain anglais Arthur Conan Doyle (1859-1930), ancien militaire des campagnes anglaises en Afrique du Sud, publie un ouvrage bien informé, The Crime of the Congo, dans lequel, loin d’exonérer la Belgique, l’auteur de Sherlock Holmes estime qu’il est trop facile de se défaire de sa responsabilité :

L’État du Congo a été fondé par le roi des Belges et exploité par des capitaux belges, des soldats belges et des concessionnaires belges. Il a été défendu et maintenu par les gouvernements belges successifs, qui ont tout fait pour décourager les réformateurs. Malgré les arguties juridiques, c’est une insulte au bon sens que de supposer que la responsabilité du Congo n’a pas toujours incombé à la Belgique. L’appareil belge a toujours été prêt à aider et à défendre l’État, mais jamais à le contrôler et à l’empêcher de commettre des crimes [21].

Alors que la plupart des pays ont reconnu l’annexion dans la foulée du vote, trois pays tardent, notamment par méfiance à l’égard de la Belgique : les États-Unis ne la reconnaissent qu’en 1911, la Russie l’année suivante et, finalement, la Grande-Bretagne en 1913.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

A suivre : 3. Le Congo belge, une colonie modèle ? (1908-1958)

 

[1] Guy VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo, Empreintes d’une colonie (1885-1980), Nouvelle Histoire de Belgique, vol. 4, p. 34, Bruxelles, Complexe, 2007.

[2] Alain STENMANS, Le statut international et les lois fondamentales du Congo, ds. Émile LAMY & Louis DE CLERCK éd., L’ordre juridique colonial belge en Afrique centrale, Éléments d’histoire, p. 13, Bruxelles, ARSOM, 2004.

[3] Émile de LAVELEYE, Le partage de l’Afrique en 1891, The Forum de New-York, janvier 1891 et Revue de Belgique, 15 mars 1891, dans Essais et études, t.3, p. 338, Gand, Vuylsteke – Paris, Alcan, 1897.

[4] Edouard DESCAMPS (1847-1933), L’Afrique nouvelle. Essai sur l’état civilisateur dans les pays neufs et sur la fondation, l’organisation et le gouvernement de l’État Indépendant du Congo, p. 35, 37-38, 41, Paris-Bruxelles, Hachette-Lebègue, 1903.

[5] George Washington WILLIAMS, An Open Letter to His Serene Majesty Leopold II, King of the Belgians and Sovereign of the Independent State of Congo, p. 250-251, Stanley Falls, Central Africa, July 18th, 1890. http://people.umass.edu/hist101/WILLIAMS%20Open%20Letter.pdf – Ces faits sont confirmés par G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 38.

[6] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 juin 1891, p. 1351sv.

[7] AGR, Papiers Banning, n°156, La Belgique et l’État indépendant du Congo, Introduction, p. 1, (1893) dans Louis-Th. MAES et René VAN SANTBERGEN, Documents d’Histoire de Belgique, t. 2, p. 247, Bruxelles, Ministère des Affaires étrangères, 1978.

[8] Alain STENMANS, Le statut international et les lois fondamentales du Congo…, p. 31.

[9] Lettre de l’inspecteur d’État de l’EIC Marcelin De Saegher (1858-1896) à Émile Steyaert, président du Tribunal de Première Instance de Gand,  16 février 1895 dans Philippe MARECHAL, La controverse sur Léopold II et le Congo dans la littérature et les médias. Réflexions critiques, Jean-Luc VELLUT ed., La mémoire du Congo. Le temps colonial, p. 45-46, Tervuren, MRAC – Snoeck, 2005. – Edmond PICARD, En Congolie, p. 79-80, 96-97, Bruxelles, Lacomblez, 1896. – Sur Edmond Picard, voir Foulek RINGELHEIM, Edmond Picard, jurisconsulte de race, Bruxelles, Larcier, 1999. – Sur la réalité des violences, voir : Bas DE ROO, L’État indépendant du Congo, une machine à piller au service d’un Léopold II impitoyable ?, dans I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, p. 44-49. – Daniel VANGROENWEGHE, Du sang sur les lianes, Léopold III et son Congo, Bruxelles, Aden, 2010.

[10] Edmund D. MOREL, Affairs of West Africa, London, William Heinemann, 1902.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c8/Affairs_of_West_Africa_%28IA_affairsofwestafr00more%29.pdf?uselang=fr

[11] Roger CASEMENT, Correspondence and Report from His Majesty’s Consul at Boma respecting the Administration of the Independant State of Congo, Accounts and papers: Sixty-five volumes, Colonies and British Possessions, continued, Session 2 February 1904 – 15 août 1904, vol. LXII, p. 47, 1904.

[12] Bulletin officiel de l’État indépendant du Congo, n°9 & 10, Rapport au Roi-souverain, 21e année, Sept-oct. 1905, p. 104-105. http://www.droitcongolais.info/files/rapport-d-enquete-Leopold-II,-l-EIC-et-le-genocide.pdf

[13] Arthur VERMEERSCH, La question congolaise, Bruxelles, Bulens, 1906. https://donum.uliege.be/bitstream/2268.1/10515/1/061222A.pdf

[14] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 28 février 1905, p. 821.

[15] Félicien CATTIER, Étude sur la situation de l’État indépendant du Congo, p. III-IV et 343, Bruxelles, Larcier, Paris, Pedone, 1906.

[16] J. GERARD-LIBOIS et B. VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance…, p. 7.

[17] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 29 novembre 1906, p. 88.

[18] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 6 décembre 1906, p. 139.

[19] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 20 août 1908, p. 794.

[20] A. STENMANS, op. cit., p. 30-31.

[21] Arthur Conan DOYLE, The Crime of the Congo, p. viii, New York, Doubleday, Page & Company, September 1909.

Mons, le 6 juillet 2026

Les réactions qui viennent de suivre les questions, à tout le moins légères, posées aux élèves du Certificat d’études de base (CEB), épreuve externe certificative organisée en fin de 6e année primaire dans toutes les écoles de la Communauté française de Belgique, ne sont que le symptôme de la difficulté persistante à aborder le sujet de la colonisation du Congo par la Belgique. Ce constat est d’autant plus surprenant que les historiens professionnels ont, depuis très longtemps, consacré des travaux analysant sans concession cette problématique de notre histoire : on peut citer Jean Stengers, Michel Dumoulin, Jean-Luc Vellut, Guy Vanthemsche, Idesbald Godderis ou Amandine Lauro, etc., souvent en dialogue avec des collègues congolais ou étrangers, dont les capacités critiques ne sont pas moindres.

Dans mes enseignements en Histoire de la Belgique contemporaine à l’Université de Mons, je consacre d’ailleurs un chapitre à la colonisation et à la décolonisation du Congo (1885-1965) dont je vais livrer ici une synthèse en quelques épisodes. On peut retrouver une version plus avancée de ce texte dans mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll. de l’Ecole de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

 

Introduction : historicité et légitimité de la colonisation

Aborder les relations entre l’Afrique centrale et la Belgique aux XIXe et XXe siècles est porteur d’enjeux que l’on pourrait formuler de la manière suivante : pourquoi la Belgique s’est-elle embarquée dans l’aventure coloniale européenne en Afrique au XIXe siècle ? Comment a-t-elle géré cette situation ? Et ensuite fait face au processus de décolonisation encouragé par les Nations Unies puis finalement revendiqué par les populations elles-mêmes ?

Par colonisation, nous entendrons, avec l’historienne Christelle Taraud, la mise en dépendance d’un territoire, qui peut être un Etat, par une métropole coloniale, qu’elle repose sur une administration directe ou indirecte et qu’elle soit de peuplement, d’exploitation, ou les deux ensemble [1]. On peut compléter cette définition en qualifiant cette mise en dépendance de processus politique de domination et d’oppression tout en attendant nos conclusions pour voir s’il s’applique à l’histoire de Belgique et de quelle manière :

 Phénomène de domination et d’oppression, la colonisation, en tant que processus politique transcendant les frontières idéologiques, a revêtu de multiples formes selon les empires, les terrains et les populations considérés, suivant des chronologies propres à chaque territoire colonisé [2].

Pour ce qui concerne la décolonisation, dont le concept a été également très discuté, la définition du sociologue franco-tunisien Albert Memmi (1920-2020) nous paraît la plus nuancée : l’ensemble des processus qui doivent conduire un peuple colonisé de la dépendance à l’indépendance.

Au sens large, la décolonisation est l’ensemble des réponses négatives d’un peuple colonisé à la condition qui lui est faite ; en fait, un mouvement parallèle et synchrone à celui de la colonisation, qui toujours l’accompagne et le nie [3].

Au sens étroit, on peut réserver le mot de décolonisation à la phase ultime du mouvement, lorsque l’ex colonisé achève la liquidation de la relation coloniale et inaugure sa vie d’homme libre [4].

Probablement davantage encore que pour d’autres problématiques, construire ce chapitre exige une démarche heuristique particulièrement rigoureuse, faite de réflexivité et d’empathie. Le cas de la Belgique n’est évidemment pas unique face à ces dynamiques de colonisation et de décolonisation, même si le débat y est particulièrement vif entre les mémoires et l’histoire. Avec leurs qualités et leurs défauts, les heureuses initiatives parlementaires de 2000-2001 [5] et 2020-2021 [6] constituent des éléments probants de cette vivacité. Les membres de la Commission « Lumumba » avaient observé que ce poids colonial était toujours bien présent et que les populations congolaises et belges n’avaient pas exorcisé les démons du passé [7]. C’est probablement toujours vrai plus de vingt ans plus tard même si l’historiographie s’est considérablement enrichie et si, surtout, le dialogue et la collaboration entre historiens congolais et belges se sont accrus. Comme le notait en 2023 Pierre Singaravélou, directeur de l’imposant ouvrage Colonisations, Notre histoire :

L’enquête historique ne fait pas bon ménage avec la morale et l’idéologie, dont elle est le meilleur révélateur, éclairant la manière dont se forgent les légendes dorées et les romans nationaux dans les métropoles impériales et les nations nouvellement indépendantes. Elle appréhende avec lucidité et sang-froid les sujets les plus brûlants, retrace leur généalogie, propose une multiplicité d’approches et d’interprétations, excluant la doxa du récit unique [8].

Néanmoins, nous aurions tort de considérer que le débat sur la colonisation ne serait que contemporain. Ainsi que la plupart des travaux le rappellent, en particulier celui qui vient d’être cité, les abus de droit, les violences, les spoliations, les massacres nous sont connus, car ils ont été dénoncés et documentés à l’époque. Déjà en 1885, le vif échange entre Jules Ferry (1832-1893) et George Clemenceau (1841-1929) à la Chambre des Députés de la République posait parfaitement la question de la légitimité de cette colonisation fondée sur les conceptions philosophiquement et scientifiquement inexactes ­de hiérarchie de ce qu’ils nommaient races et civilisations. Cette théorie raciste a notamment été répandue notamment par le diplomate français Arthur de Gobineau (1816-1882) dans son livre Essai sur l’inégalité des races humaines, publié en 1853. Elle est alors contestée, voire réfutée, en 1885 par l’intellectuel et homme politique haïtien (Joseph) Anténor Firmin, alors membre de la Société d’Antropologie de Paris [9]. Ainsi, d’emblée la question de l’égalité et des droits de l’être humain est-elle  convoquée [10].

À cet affrontement originel entre deux grands élus français, en correspond un autre tout aussi renommé, mais portant sur un bilan de colonisation belge. C’est évidemment la divergence des discours prononcés par, d’un côté, le roi Baudouin Ier (1930-1993) et, d’un autre, le Premier ministre Patrice Lumumba (1925-1961), lors de la cérémonie d’indépendance du Congo, le 30 juin 1960 au Palais de la Nation à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

Ainsi, pour le chef de l’État belge, le bilan de 80 ans de colonisation, c’est-à-dire en remontant à 1880, semblait particulièrement positif :

Messieurs, L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. Elle marque une heure décisive dans les destinées non seulement du Congo lui-même, mais je n’hésite pas à l’affirmer, de l’Afrique tout entière. Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations ; ensuite, pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s’apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d’Afrique ; enfin, pour appeler à une vie plus heureuse les diverses régions du Congo que vous représentez ici, unies en un même Parlement...[11]

En réponse, le discours surprise du nouveau Premier ministre congolais était fondé sur un tout autre regard de l’histoire. Patrice Lumumba s’est distancié à la fois des Belges et du discours pusillanime du président de la République, Joseph Kasa-Vubu (1917-1969), même si celui-ci avait renoncé en séance à prononcer la dernière partie de son allocution, la plus aimable à l’égard du colonisateur et du roi Baudouin [12]. De surcroît, Kasa-Vubu n’avait pas joué le jeu de la responsabilité ministérielle. Dès lors, le discours de Lumumba joua-t-il un rôle déterminant dans ce moment particulier d’émancipation des Congolais. On peut en juger par cet extrait de l’intervention du Premier ministre congolais :

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort ; nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine, pour les autres [13].

Comme l’écrit l’historien Jean-Luc Vellut, ce discours n’était pas surprenant par rapport à la ligne politique que Patrice Lumumba tenait depuis des mois dans son combat pour l’indépendance de son pays. Mais, outre qu’il était inattendu, il était fondamentalement différent de celui prononcé quelques jours auparavant par le Premier ministre lors de son investiture devant le Parlement congolais [14].

Un flashback est assurément nécessaire sur l’histoire des anciennes colonies, non seulement pour établir ce qui fondait cette différence radicale de regards et de postures, mais surtout pour les comprendre. Tout en ayant constamment à l’esprit que le Congo de 1955 n’est plus celui de 1885. Mais certains traits essentiels du système colonial persistent bel et bien tout au long de la domination belge [15].

 

1. L’État indépendant du Congo, une colonie sans métropole (1885-1908)

 L’entrée visible de l’Afrique dans l’empire de la civilisation, la distribution de ses vastes territoires entre les nations de l’Europe, l’initiation, sous leur conduite, de millions de nègres à des conditions supérieures d’existence, apparaîtront à juste titre comme l’une des révolutions les plus considérables de notre temps, les plus fécondes en conséquences économiques et politiques, peut écrire en 1888 Émile Banning (1836-1898) [16]. Ce fonctionnaire au ministère belge des Affaires étrangères, diplômé de l’Université de Liège, va jouer un rôle considérable pour diffuser l’idée de colonisation et soutenir une politique coloniale belge en Afrique.

 

La conquête de l’Afrique

Au milieu du XIXe siècle, de grands explorateurs comme David Livingstone (1813-1873), Henry M. Stanley (1841-1904), Verney L. Cameron (1844-1894), Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905), Carl Peters (1856-1918), notamment, ouvrent les voies de la colonisation de l’Afrique par les nations européennes. Celles-ci entrent progressivement en concurrence. Les explorations prennent progressivement la forme de colonnes militaires qui se font face, nécessitant un développement du droit international. La Belgique va investir cette compétence : l’Institut de Droit international est fondé à Gand en 1873 à l’initiative du juriste Gustave Rolin-Jaequemyns (1835-1902), futur ministre de l’Intérieur, libéral.

En fait, les intentions des nations européennes qui proclament leurs volontés humanitaires et civilisatrices sont ambiguës. De plus, elles se fondent sur le mythe d’une Afrique sauvage, inhabitée, inexploitée, hors du temps [17]. Le cas de la Belgique est caractéristique si on observe l’ambition de Léopold II (1835-1909), qui règne de 1865 à 1909, et rêve depuis 1855 d’offrir des débouchés commerciaux extérieurs à l’industrie belge [18]. En 1876, le roi organise au Palais royal à Bruxelles une conférence géographique internationale rassemblant les principaux voyageurs africains et géographes renommés. Dans son discours d’ouverture, Léopold II appelle à une croisade pour ouvrir l’Afrique à la civilisation et faire de Bruxelles, en quelque sorte, le quartier général de ce mouvement civilisateur [19]. C’est à cet effet qu’il fonde alors l’Association internationale africaine pour l’exploration et la civilisation de l’Afrique centrale, à vocations scientifique et philanthropique. Néanmoins, comme l’écrit l’historien bruxellois Jean Stengers (1922-2002), même s’il paraît convaincant, le langage humanitaire du roi, peut être interrogé : est-il philanthrope et naïf l’homme qui, en 1877, écrit que l’heure lui paraît propice pour « nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain » – et chez qui l’idée de la « part du gâteau » est évidemment demeurée, par la suite, l’idée fondamentale, qui inspire toute son action [20].

Alors que les puissances européennes commencent à s’emparer de ces parties de l’Afrique (Tunisie en 1881, Égypte en 1882, Guinée en 1884, Soudan en 1884, Érythrée en 1885, Togo, Cameroun et Sud-Ouest africain en 1885), quatorze États se réunissent à Berlin de novembre 1884 à février 1885, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck (1815-1898). L’objectif de cette conférence internationale est de se concerter sur les questions de liberté de commerce et de culte, d’esclavagisme et de souveraineté du continent africain, afin d’éviter de futures tensions voire des conflits entre Etats participants. Comme les Anglais refusent de parler du bassin du fleuve Niger et les Français de celui du Sénégal, la conférence va se focaliser sur le bassin du Congo auquel Lisbonne et Paris, mais aussi Léopold II, s’intéressent particulièrement. L’acte général de la Kongokonferenz proclame la liberté de commerce dans le bassin du Congo et arrête des principes humanitaires en matière de traite des esclaves, de circulation d’armes et d’alcool [21].

Le bassin du Congo en 1885 dans la carte de l’Afrique selon les connaissances européennes, établie par John Bartholomew (1831-1893) – Wikimedia Commons

L’honneur de Xavier Neujean

Léopold II, qui a transformé l’Association internationale africaine en Association internationale du Congo (AIC), se voit reconnaître depuis 1884, en marge de la conférence convoquée par Bismarck, et de manière indirecte par une série d’accords bilatéraux [22], la souveraineté personnelle sur l’État indépendant du Congo (EIC). Si ce territoire ne doit pas son existence à l’Acte de Berlin, ce texte lui impose d’importantes contraintes, parmi lesquelles la neutralité. Néanmoins, comme le souligne Jean Stengers, il s’agit du cas, unique dans l’histoire contemporaine, d’un État dont la souveraineté était investie dans la personne du souverain. Ainsi, les puissances avaient délibérément reconnu à un homme le droit de créer un État dont il serait le maître [23].

La Chambre belge vote la sanction de l’acte de la Conférence de Berlin qui revêt le caractère d’un traité de commerce universel. Le 10 mars 1885, le chef du Cabinet (« le Premier ministre »), le catholique Auguste Beernaert (1829-1912) se réjouit des résultats des manœuvres diplomatiques en marge de la Conférence de Berlin où la Belgique était représentée et en informe la Chambre des Représentants.

Un nouvel État se trouve ainsi, par l’accord unanime des nations, né à la vie publique. Et, pour la première fois sans doute dans l’histoire du monde, semblable événement se produit, non par l’effet de la conquête ou de révolutions sanglantes, mais comme un gage de paix, de civilisation et de progrès.

C’est une œuvre internationale ; mais cependant, nous avons le droit de le dire avec fierté, c’est essentiellement une œuvre belge. Et c’est pour nous une satisfaction patriotique de reconnaître, avec l’Europe entière, que le mérite en revient surtout à l’initiative, à la persistante énergie et aux sacrifices de notre Roi. (Très bien! très bien! sur tous les bancs.) (…)

Puisse, messieurs, dès aujourd’hui le Congo offrir à notre activité surabondante, à nos industries de plus en plus à l’étroit, des débouchés dont elles sachent profiter ! Puisse l’esprit d’initiative du Roi encourager nos compatriotes à chercher même au loin des sources nouvelles de grandeur et de prospérité pour notre chère patrie ! (Applaudissements.) [24]

L’enthousiasme de la Chambre, qui vote une adresse de félicitations au roi, ne la dispense toutefois pas d’un débat parlementaire plus approfondi. En effet, l’article 62 (87 nouveau) de la Constitution belge dispose depuis 1831 que :

Le Roi ne peut être en même temps chef d’un autre État, sans l’assentiment des Chambres. Aucune des deux Chambres ne peut délibérer sur cet objet si deux tiers au moins des membres qui la composent ne sont présents, et la résolution n’est adoptée qu’autant qu’elle réunit au moins deux tiers des suffrages [25].

Même si, au sortir de la Révolution de 1830, cet article avait été conçu afin d’éviter l’absorption du pays sous prétexte d’union personnelle, il n’en constitue pas moins en 1885 un obstacle formel pour le roi. Dûment cornaqué par Beernaert, le 28 avril 1885, le Parlement vote une résolution autorisant le roi à devenir le Chef de l’État fondé par l’Association internationale du Congo en précisant que l’union entre la Belgique et le nouvel État du Congo sera exclusivement personnelle. 124 membres sur 126 autorisent le roi. Seul le député libéral liégeois Léonard Xavier Neujean (1840-1914), avocat à la Cour d’Appel de Liège et futur bâtonnier, s’y oppose clairement en s’interrogeant – en juriste rigoureux qu’il est – sur la légitimité de l’initiative à l’égard des populations autochtones qui pourraient avoir été spoliées.

Le gouvernement ne fait ni ne tente aucune réponse à cette question capitale, qui est sur toutes les lèvres ! Il ne nous renseigne ni sur le caractère, ni sur les religions, ni sur les besoins, ni sur la densité, ni sur les dispositions des populations du nouvel État. Il nous laisse sous l’impression plus que vague d’une carte qui indique… des immensités inexplorées ! II n’explique ni peu ni point ce que sont « ces traités conclus avec les souverains légitimes dans le bassin du Congo et de ses tributaires qui ont cédé à l’Association internationale en toute souveraineté de vastes territoires en vue de l’érection d’un État libre et indépendant. » Nous en sommes réduits à cette phrase un peu sibylline que j’extrais de la déclaration de l’Association du 25 février 1885.

 Le gouvernement a-t-il pris connaissance de ces traités qui fournissent la matière du nouvel État, qui constituent ses titres et doivent contribuer à lui assurer la tranquillité ? Je concilie difficilement l’existence de ces traités avec les vides qui remplissent les 9/10 de la carte du nouvel État. La Belgique, dont le droit est la force, est-elle donc indifférente à la légitimité de cette souveraineté du nouvel État ? Le gouvernement ne cherche nullement à nous édifier, même sommairement, sur la viabilité du nouvel État ! [26]

En fait, la volonté du gouvernement est de faire échapper la Belgique à la responsabilité morale de l’initiative royale au Congo [27]. Néanmoins, très rapidement, l’expression Congo belge est utilisée, notamment à l’étranger et dans les milieux diplomatiques pour désigner la colonie : outre la personne du roi, tous les services centraux de l’EIC ont leur siège à Bruxelles, tous les fonctionnaires sont belges tandis que, au Congo même, les Belges jouent le rôle essentiel dans l’administration, la justice et l’armée où les officiers sont des détachés de l’Armée belge. Il en est de même pour les missions catholiques. Le roi toutefois distingue bien son rôle entre les deux États : dans la monarchie constitutionnelle, il n’exerce aucune responsabilité sans ses ministres et dans l’EIC, il les exerce toutes, souverainement, sur ce qu’il considère comme un bien privé, en particulier le Domaine de la Couronne, partie considérable de la province de l’Équateur qu’il se réserve par décret en 1896 et dont les revenus lui sont attribués. Ce domaine est à distinguer du Domaine privé, établi en 1892 pour couvrir les dépenses publiques de l’EIC.  Quant à la base juridique des droits de Léopold II sur le Congo, elle demeure dans une ombre que personne n’essaya de percer [28]. Cumulant à lui seul tous les pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire –, celui que l’on désigne désormais comme le roi-souverain échappe pour ses affaires congolaises aux règles de la responsabilité ministérielle, établit des décrets secrets, et peut révoquer à tout moment tout agent qu’il désigne, dérogeant au principe de l’inamovibilité des magistrats exerçant la justice [29].

Philippe Destatte

A suivre : 2. Un régime colonial prédateur

 

[1] Christelle TARAUD, Définition, Colonisation dans Christelle TARAUD, Idées reçues sur la colonisation, La France et le monde : XVIe-XXIe siècles, , p. 9-10, Paris, Le Cavalier Bleu, 2018.

[2] Amaury LORIN et Christelle TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles), Sociétés, cultures, politiques, p. 3, Presses universitaires de France, 2013. – Dans le Dictionnaire de l’histoire, figurant sur le site d’historiens professionnels Herodote.net, il est rappelé que le concept de colonisation est polysémique selon les périodes. Au XIXe siècle, par abus de langage, le mot colonie s’est appliqué à des territoires conquis et administrés par les Européens sans que les conquérants aient eu le souci de peupler ces territoires (ce fut le cas de la plus grande partie de l’Afrique noire ainsi que de l’Asie du Sud). https://www.herodote.net/colonie_colonisation_colonialisme-mot-13.php

[3] La frontière entre guerres et résistances se révèle très mince note l’historien français Lancelot Arzel : la conquête et la pacification du Congo léopoldien se résument à une guerre de près de trente ans, du Katanga de Msiri à la marche sur le Bahr el-Ghazal (1876-1906). Les grands chocs frontaux restent alors l’exception : ils laissent place à des ripostes ponctuelles engageant, contre les colonisés révoltés, de petites expéditions et des traques à l’ennemi à la fois nombreuses et violentes. Lancelot ARZEL, Du gibier au colonisé ?, Chasse, guerre et conquête coloniale en Afrique (France, Royaume-Uni, Belgique, 1870-1914), dans A. LORIN et Chr. TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes… p. 22.

[4] Albert MEMMI, Décolonisation dans  Encyclopaedia Universalis, t. 5,  p. 364, Paris, 1978. – Voir aussi : A. MEMMI, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, Paris, Corréa, 1957 – Gallimard, 1985.

[5] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba et l’implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête par MM. Daniel Bacquelaine et Ferdy Willems et MME Marie-Thérèse Coenen, Vol. 1, Doc 50 0312/006, 16 novembre 2001, 574 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312006.pdf – vol. 2,  Doc 50 0312/007, 16 novembre 2001, 412 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312007.pdf

[6] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, ses conséquences et les suites qu’il convient d’y réserver, Rapport des experts, Chambre des Représentants de Belgique, Doc. 55 1462/002, 26 octobre 2021, 689 p. https://www.dekamer.be/FLWB/PDF/55/1462/55K1462002.pdf

[7] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba…, vol. 2, p. 839.

[8] Pierre SINGARAVELOU dir., Colonisations, Notre histoire, p. 6, Paris, Seuil, 2023.

[9] Anténor FIRMIN, De l’égalité des Races humaines (Anthropologie positive), p. 230, Paris, Pichon, 1885. gallica.bnf.fr/  – Elikia M’BOKOLO dir., L’Afrique entre l’Europe et l’Amérique : le rôle de l’Afrique dans la rencontre de deux mondes, 1492-1992, p. 28, Paris, Unesco, 1995.

[10] Sur la complexité à manier les notions de race et de racisme, voir : Claude-Olivier DORON (Université Paris-Cité), Histoire épistémologique et histoire politique de la race, dans Archives de philosophie, 2018/3, p. 477-499. – Juliette GALONNIER, Patrick SIMON et Julie RINGELHEIM, Faire avec ou contre la race ? Les dilemmes des organisations internationales, dans Critique internationale, Presses de Sciences Po, n°86, 2020/1, p. 11 à 24.

[11] Baudouin, roi des Belges, Discours sur l’indépendance du Congo prononcé le 30 juin 1960 au Palais de la Nation à Léopoldville, Africa Museum,https://www.youtube.com/watch?v=dhDSFLw2Epo&t=104s

[12] Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie, p. 232, Bruxelles, CRISP, 1994.

[13] Patrice Emery Lumumba, Premier Ministre du Congo, Discours du 30 juin 1960 lors de la proclamation de l’indépendance au Palais de la Nation à Léopoldville, Africa Museum, https://www.youtube.com/watch?v=dVZ1Gz9YFHY

[14] Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960, p. 491, Paris, Karthala, 2e éd., 2021.

[15] Idesbald GODDEERIS, Amandine LAURO & Guy VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions, p. 24, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2023.

[16] Émile BANNING, Le partage de l’Afrique d’après les transactions internationales les plus récentes (1885-1888), Bruxelles, Mucquardt, 1888.

[17] Paul BOHANNAN et Philip CURTIN, L’Afrique et les Africains, p. 14-15, Paris, Ed. internationales, 1973. – La Première traversée du Katanga en 1806, Voyage des « Pombeiros » d’Angola aux Rios de Sena, traduit et annoté par A. VERBEKEN et M. WALRAET, Bruxelles, Institut royal colonial belge, 1953.

[18] Complément de l’œuvre de 1830, Établissements à créer dans les pays transatlantiques, Avenir du commerce et de l’Industrie belge, p. 36, Bruxelles, Muquardt, 1860. – Léopold, Duc de Brabant, Discours au Sénat, 17 février 1860, Annales parlementaires, Sénat, 1859-1860, p. 55 et 58.

[19] Discours du roi Léopold II devant la Conférence géographique internationale convoquée par lui à Bruxelles (Palais royal) le 12 septembre 1876, reproduit dans Louis VERNIERS, Paul BONENFANT et Fritz QUICKE, Lectures historiques, Histoire de Belgique, t. 3, p. 162, Bruxelles, De Boeck, 1936.

[20] Jean STENGERS, Léopold II et le Cabinet Malou, (juin-octobre 1884), dans Emiel LAMBERTS & Jacques LORY éd., 1884 : un tournant politique en Belgique, p. 151-177, Bruxelles, Facultés universitaires St. Louis, 1986.

[21] Acte général de la Conférence de Berlin, 26 février 1885, reproduit dans E. BANNING, Le partage politique de l’Afrique…,  p. 161-181. Aussi : https://www.herodote.net/Textes/berlin-acte.pdf

[22] Voir par exemple la convention avec l’Empire allemand du 8 novembre 1884, sept jours avant l’ouverture de la Conférence de Berlin, dans E. BANNING, Le partage politique de l’Afrique…, p. 93-94. La déclaration échangée avec les Etats-Unis date du 22 avril 1884.

[23] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités, 100 ans d’histoire, p. 94, Paris – Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989.

[24] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 10 mars 1885, p. 735.

[25] Actes du Congrès national, Constitution belge, dans Théodore JUSTE, Le Congrès national de Belgique, 1830-1831, précédé de quelques considérations sur la Constitution belge par Emile de Laveleye,  t. 2, p. 395, Bruxelles, Muquardt, 1880.

[26] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 28 avril 1885, p. 1027.

[27] Annales parlementaires, Chambre, 28 avril 1885, p. 1030.

[28] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités…, p. 91-93.

[29] Jules GERARD-LIBOIS et Benoit VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP, no 1077, p. 5,‎ 1985.

Hour-en-Famenne, Wallonie, 4 juillet 2026

 

 1. Des moments de ruptures fascinants à vivre ?

Vivre à un moment de rupture [1], à une de ces bifurcations de la trajectoire collective des femmes et des hommes pendant lesquelles l’horizon s’ouvre, c’est ce qu’a connu Thomas Jefferson, à l’instar de ses contemporains. C’est probablement dans ces moments-là que la capacité de créativité et d’innovation tout comme la volonté de changement peuvent le mieux s’exprimer. Ce sont ces périodes que l’on nomme « Révolution ». Cela signifie que toutes les dimensions de la société s’inscrivent dans une logique de mutation profonde et systémique. Tous les domaines de l’activité humaine se transforment alors : la culture, l’éducation, l’économie, la société, la politique, les infrastructures, etc. Nous connaissons en ce début de XXIe siècle, bien sûr, et depuis plusieurs décennies, ce type de transformation qui nous fait passer des sociétés industrielles, fondées sur des matériaux, des énergies et des modes de régulation qui leur sont spécifiques, à un autre type de société que l’on décrit comme post-modernes, de l’information, ou cognitives, et dont les modes de fonctionnement et de gouvernance restent largement à inventer. Les analystes dans le domaine de la prospective considèrent d’ailleurs que, loin d’être terminée, cette mutation ne serait qu’à ses débuts et prendra encore quelques décennies. C’est dire si les changements seront profonds, notamment si nous prenons en compte les effets de la convergence entre la biologie et l’informatique de pointe dans les champs des biotechnologies et de la génomique. Domaine du vivant, matières nouvelles, énergie et temps se recombinent pour faire émerger un monde transformé [2]. Tout comme un individu réapparaissant aujourd’hui après 50 ans se sentirait probablement perdu, il est assez difficile pour nous d’imaginer ce que sera le monde dans un quart ou un demi-siècle…

Une autre période fut fascinante, et qui peut nous servir de cadre sinon de modèle de référence pour mesurer les effets politiques, technologiques, sociaux ou culturels des changements. C’est celle de la fin de l’Ancien Régime, à la fin du XVIIIe siècle, lors du passage de sociétés encore très agricoles vers une société nouvelle, progressivement formatée par les entrepreneurs de l’industrie. C’est celle qui fut décryptée, théorisée et en partie transformée par ceux qu’on appelle « les Lumières ». On passait alors effectivement d’un monde à l’autre, en faisant appel à la science et à la technologie mais aussi à la philosophie et à la science politique. On compare très souvent cette période à celle de la Révolution industrielle anglaise du XVIIIe siècle ou à celle, très proche de nous – puisque nous l’avons partiellement vécue, directement ou indirectement – de la Révolution française de 1789. La période de la Révolution américaine et de la fondation de la République des Etats-Unis est également révélatrice de cette logique de mutation, notamment politique. Elle est également très riche d’enseignement, car elle est à la fois émancipation coloniale – une des premières d’une longue série -, débat sur le changement sociétal, et construction d’une démocratie qui, jusqu’alors, n’avait été que rêvée et que très peu esquissée. En être témoin et/ou acteur a dû être passionnant pour les contemporains, car il s’agissait non plus seulement de discourir sur la Liberté, mais de la saisir à pleins bras, ainsi que de la mettre en œuvre, dans des conditions qui furent réellement difficiles et périlleuses. Il s’agissait de recueillir la démocratie et de lui préparer un refuge, comme on disait à l’époque…

Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, 4 juillet 1776 (Dreamstime) 

2. L’exercice d’un leadership par des personnalités hors du commun

La plus connue parmi les personnalités qui jouèrent un rôle important dans la Révolution américaine est certainement le vainqueur de Trenton (1776) et de Yorktown (1781), George Washington (1732-1799). Commandant en chef des Patriots, il est aussi apprécié comme grand gestionnaire d’un nouveau pays, puisqu’il fut le premier président des Etats-Unis. Mais ils furent nombreux dans cette œuvre collective, puisque l’on ne dénombre pas moins de 56 signataires de la Déclaration d’Indépendance et 39 signataires de la Constitution, dont certains évidemment se recoupent. D’autres s’y ajoutent qui ont joué un rôle considérable comme l’Anglais Thomas Paine (1737-1809), qui écrivait dans Common Sense (1776) qu’un seul honnête homme est plus précieux à la société que tous les coquins couronnés de la terre. On peut aussi citer Benjamin Franklin (1706-1790), Samuel Adams (1722-1803), Alexander Hamilton (1757-1804), Thomas Jefferson (1743-1826) et quelques autres.

Thomas Jefferson par Rembrandt Peale (1778-1860), 1800, huile sur toile, conservé à la Maison-Blanche

Thomas Jefferson est probablement celui qui retient le plus l’attention dans l’histoire et en termes de leadership car, comme l’a écrit l’historien français André Kaspi, en dehors de son importance politique, c’est probablement lui qui a le mieux incarné la société américaine de la fin du XVIIIe siècle. C’était un Virginien, né en 1743. Il deviendra d’ailleurs gouverneur de cet État en 1779 [3]. Thomas Jefferson était manifestement vif et direct, épris de liberté, et rédigeait avec clarté. André Maurois (1885-1967) a fait jadis une description de ce révolutionnaire d’une trentaine d’années, que chaque intellectuel ou homme d’action pourrait envier : il était parvenu à exprimer sous une forme simple les idées des Américains de son temps, tout en intégrant des enseignements de John Locke (1632-1704) et de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Jefferson était un être de bon sens, convaincu et déterminé mais non fanatique [4]. Il fut le réel rédacteur de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis, qu’il écrivit en quelques semaines et qui fut adoptée par le Congrès américain le 4 juillet 1776. On devra peut-être, en Belgique, s’inspirer un jour du préambule de ce texte dans lequel Jefferson explique que, quand le cours des événements humains contraint un peuple à dissoudre les liens politiques qui l’unissaient à un autre peuple, un élémentaire respect de l’opinion humaine l’oblige à déclarer les causes qui ont motivé cette rupture… Et de formuler ces mots extraordinaires : tous les hommes ont été créés égaux et ils ont été dotés – par leur Créateur, écrit Jefferson -, de droits inaliénables parmi lesquels la vie, la liberté et la poursuite du bonheur : Life, Liberty and the pursuit of Happiness [5]. Le texte indique ensuite que les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits et que leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Mais, ont précisé les rédacteurs – et d’abord Jefferson – chaque fois qu’une forme de gouvernement devient destructrice de cet objectif, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur  [6]. Sans en changer bien sûr pour le simple plaisir…

 

3. Certes, un homme de son temps…

Thomas Jefferson compléta encore sa connaissance des hommes et du changement comme ambassadeur des Etats-Unis en France, où, de 1785 à 1789, il assista à la fin du pouvoir des Bourbons et renforça, dans une période particulièrement trouble, sa conviction républicaine. Il impressionna aussi les Français par ses qualités de juriste mais aussi de philosophe. C’était une personnalité comme on en connaissait quelques-unes à cette époque au niveau mondial qui croyait en la science et s’intéressait à tout : agronomie, architecture, archéologie, géographie, œnologie, etc. Certes, c’était un homme de son temps, qui se méfiait du peuple et des femmes en démocratie… S’il contribua à l’abolition des esclaves noirs en Virginie, il ne put faire aboutir cette idée pour l’ensemble des États-Unis et, lui-même, n’a, de manière assez paradoxale, jamais libéré les siens… Il a d’ailleurs défendu l’idée d’un fédéralisme où les entités fédérées étaient quasi souveraines pour toutes les affaires intérieures, ce qui l’opposa fortement au secrétaire d’État au Trésor, le fédéraliste et quasi monarchiste, Alexander Hamilton.

On sait que Thomas Jefferson devint président des Etats-Unis de 1801 à 1809 et que c’est lui qui racheta la Louisiane à Napoléon. Il s’agissait alors d’une vaste étendue de 2 millions de km2 qui comprenait la rive gauche du Mississippi, du golfe du Mexique aux Grands Lacs, soit plus de dix États américains actuels. Jefferson était un visionnaire et on s’est souvenu ces dernières années de sa belle et pertinente formule de 1816 : je crois sincèrement, avec vous, que les institutions bancaires sont plus dangereuses que des armées sur pied de guerre et que le principe de dépenser de l’argent qui devra être remboursé par la postérité, sous l’appellation de financement, n’est rien d’autre qu’une escroquerie à large échelle au détriment de l’avenir  [7].

 Ainsi, certaines femmes ou certains hommes de l’histoire peuvent, par certaines pensées, nous rester très proches…

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Une première version de ce texte a été publiée dans Le Vif du 31 août 2012 sous le titre de Philippe Destatte : « Faire naître les Etats-Unis avec Washington et Jefferson », Entretien avec Pierre Haveaux, p. 86-87.

[2] Thierry GAUDIN, L’Avenir de l’esprit, Prospectives, Entretien avec François L’Yvonnet, Paris, Albin Michel, 2001.

[3] Sur Thomas Jefferson voir surtout : Thomas JEFFERSON, Writings, New York, The Library of America, 1984, 1600 p. – André KASPI, Jefferson le père de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, Revue de l’ENA, décembre 2003. – Andrew BURSTEIN, Being Thomas Jefferson, An Intimate History, London-New York, Bloomsbury Publishing, 2026.

[4] André MAUROIS, Histoire des Etats-Unis (1492-1828), p. 168-169, New York, Éditions de la Maison française Inc., 1943.

[5] The unanimous declaration of the Thirteen United States of America, dans Jean-Pierre MARTIN et Daniel ROYOT, Histoire et civilisation des Etats-Unis, Textes et documents commentés du XVIIe siècle à nos jours, p. 24-27, Paris, Nathan, 1974. – Thomas JEFFERSON, Écrits politiques, Préface de Jean-Philippe FELDMAN, p. 61sv, Paris, Les Belles Lettres, 2006.

[6] Ibidem.

[7] And I sincerely believe, with you, that banking establishments are more dangerous than standing armies; and that the principle of spending money to be paid by posterity, under the name of funding, is but swindling futurity on a large scale. Thomas Jefferson to John Taylor, May 28, 1816, in Paul Leicester FORD, The Writings of Thomas Jefferson, vol. 10, p. 31, New York, 1899.

Bruxelles, 2 octobre 2025

En cette année internationale des coopératives, promues par les Nations Unies, il faut tout d’abord souligner l’importance du COOPDAY sur le plan de la pédagogie : mieux connaître et faire connaître l’importance fondamentale de la dynamique des entreprises coopératives, ainsi que de l’économie sociale et solidaire, constitue un enjeu majeur [1].

Personnellement, j’ai toujours considéré que l’économie coopérative s’inscrivait pleinement dans le champ de l’économie productive. La pertinence de cet ancien instrument que constitue la coopérative peut encore répondre aux défis du XXIe siècle. Elle est même particulièrement importante à notre époque et devrait l’être davantage à l’avenir en Wallonie.

Dans sa contribution, Sébastien Durieux, membre du Comité de direction de Wallonie Entreprendre, a montré que, dans le système d’innovation et le paysage du redéploiement de la Wallonie, l’économie coopérative a pleinement sa place. C’est également mon message : pourquoi faut-il répondre maintenant à ce besoin d’accroissement et de développement des coopératives ?

 

1. L’économie coopérative ouvre la porte à un entrepreneuriat alternatif

D’abord parce que, qu’on le veuille ou non, malgré tous les efforts des gouvernements, des administrations, des associations patronales et sectorielles, des fondations et des universités, l’esprit d’entreprendre reste faible en Wallonie et même, dans certaines sous-régions, marginal. Les traumatismes des déclins industriels ont marqué des générations. Il faudra probablement quelques décennies supplémentaires pour guérir les plaies culturelles et psychologiques qui subsistent. Les témoignages sont légion [2]. Or, on l’a répété, l’entrepreneuriat collectif constitue une alternative au modèle capitaliste classique tel qu’il a été décrit par Adam Smith au XVIIIe siècle. Les coopératives mettent en œuvre un vrai entrepreneuriat capable de produire de la valeur – pas uniquement au sens large, au sens le plus restreint également – et de la diffuser. Elles offrent de surcroît la possibilité de mise en commun d’un capital humain et financier ainsi que l’application de règles spécifiques en termes de propriété et de gouvernance [3].  Cela peut se faire évidemment par toute une série de mécanismes d’accompagnement qui existent et qui ont été développés par les gouvernements wallons successifs et leur administration [4].

 

2. La contribution à une économie créatrice de valeur au sens restreint

Ensuite, parce que la transition coopérative, les coopératives, l’économie sociale et solidaire, constituent vraiment une alternative pour des services d’intérêt général, où elles peuvent remplir des missions économiques, sociales, culturelles, avec une forte implication, une motivation particulière du personnel, tout en se situant dans le sens de la création de valeur, donc de l’activité économique productive.

En Wallonie, cette question est fondamentale puisque, nous le savons, depuis les années 1990, notre économie souffre d’un déficit d’emplois productifs, créateurs de valeur au sens de la taxe sur la valeur ajoutée, entre 80.000 et 100.000 emplois. Et il ne s’agit pas simplement d’une question de taux d’activité. Il s’agit de pouvoir, comme le veut le Rapport Brundtland Notre Avenir à tous (1987) sur la durabilité, la soutenabilité, disposer d’une économie qui dégage des excédents. Seuls ceux-ci peuvent permettre à l’État, par la fiscalité, d’adresser les défis fondamentaux qui sont les nôtres : décarbonation, production et infrastructures d’énergie, cohésion sociale, santé, coopération au développement, défense et lutte contre la criminalité, rééquilibrage du fédéralisme belge [5]. Pour ce dernier enjeu, il s’agit de mettre fin aux transferts Nord-Sud de la Belgique par la création de ces emplois [6] et de rendre sa dignité à la Wallonie [7].

Notons toutefois que, sur le temps long 1995 à 2023, alors que la population wallonne s’accroît de 11,4%, l’emploi total s’accroît quant à lui de 29%. Alors que le nombre d’indépendants reste assez stable (+7,3%), le nombre d’emplois dans la fonction publique augmente de 24%. Néanmoins, le nombre de personnes travaillant dans les entreprises passe de 514.740 à 769.194, soit un accroissement de près de 50% (49,4%) [8].

Parmi ces défis, il est également fondamental de répondre à celui de la recherche de sens, de l’intérêt général et du bien commun rappelé par notre collègue finlandais. Ce besoin touche bien sûr les jeunes, mais est également devenu transgénérationnel et concerne toutes les sphères de la société. Il s’agit également de recréer du narratif débouchant sur des projets concrets et sur leur réalisation, comme l’a rappelé Victor Meseguer Sánchez, directeur général adjoint de la coopérative ABACUS, dans sa remarquable présentation de ce superbe instrument éducatif catalan [9].

 

 3. Un « moment coopératives »

Enfin, nous avons besoin de poursuivre notre effort parce qu’il existe aujourd’hui en Wallonie un « moment coopératives », un moment favorable à la transition coopérative lié aux métiers du futur. Certes, rien de plus difficile que la prospective des métiers et des compétences nécessaires pour identifier les domaines, s’y former et devenir capable de pratiquer au quotidien. Les travaux pour ce type de prospective sont nombreux et l’intérêt est grand [10]. Au Québec, les rectrices et les recteurs des universités, ainsi qu’une série d’acteurs clefs, lancent d’ailleurs actuellement un vaste Plan Talents pour rencontrer cette question et y faire face.

Si je vous dis : aide aux personnes, soins à domicile, accueil de l’enfance, politique d’égalité des chances, politique de la santé, aménagement du territoire, protection de l’environnement, économie circulaire, matériaux, politique de l’énergie, rénovation rurale, logement et habitat, activités parascolaires, services psycho-médico-sociaux, politique de la jeunesse, éducation permanente et animation culturelle, développement rural, soutien à la recherche d’emploi, économie sociale… Voilà autant de domaines et de métiers où se déploient des coopératives…

En fait, il s’agit de champs d’action actuels, tels que les identifie le cadastre des APE, des aides à l’emploi 2024, établi par le Forem en vertu du décret du 6 juin 2021, sous la rubrique « compétences fonctionnelles et activités d’intérêt général » [11].

À l’heure où la Déclaration de Politique régionale wallonne, engageant le Gouvernement wallon et le ministre wallon de l’Économie en particulier, a pris la décision de renvoyer 50 voire 60.000 équivalents temps plein APE vers les départements fonctionnels de la Région wallonne et de la Communauté française, le moment est essentiel pour faire entrer une bonne partie de ces emplois dans le champ de l’économie sociale et solidaire, coopérative et productive.

 

Ruslan Batiuk – Dreamstime

Certes, je n’ignore pas, à la lecture de ce cadastre, qu’un certain nombre des emplois mentionnés dépendent déjà de nombreuses coopératives, mais beaucoup de ces emplois sont inscrits sur le payroll d’ASBL et d’administrations publiques communautaires, régionales, provinciales ou communales, donc souvent hors du champ productif tel que je l’ai évoqué, au sens restreint. C’est là qu’une formidable opportunité existe d’établir une véritable mutation de notre économie.

Je n’ignore pas non plus la difficulté de cette transition. Assurément, elle ne se fera pas toute seule : des mécanismes, des sas, des dispositifs innovants devront être mis en place par tous les acteurs concernés, mais l’occasion est réelle de rééquilibrer et redynamiser l’économie régionale.

 

 4. Conclusion : dire et faire…

Le rapport prospectif 2025, Résilience 2.0 de la Commission européenne, publié en ce mois de septembre 2025, contient deux affirmations que je veux mettre en exergue. La première concerne l’État-providence : pour que l’État-providence subsiste, il faut des finances publiques viables, une économie productive et compétitive [12].

La seconde porte sur la résilience et le renouveau démocratiques [qui] ont leurs racines dans la cohésion sociale, dans les mécanismes institutionnels d’équilibre des pouvoirs et dans l’innovation visant à améliorer la démocratie et la démocratie des entreprises [13].

L’articulation de ces deux affirmations, qui touchent à notre souveraineté [14], ne va pas de soi, notamment si on regarde l’évolution des tendances dans la démographie de l’emploi. En effet, le même rapport met en évidence que, en 2040, l’Union européenne pourrait compter 17 millions de personnes en moins en âge de travailler qu’aujourd’hui [15]. Je vous laisse imaginer les impacts sur la compétitivité, les pressions sur le marché du travail et sur les budgets publics, en les liant avec des fiscalités lourdement secouées.

 Le développement du modèle coopératif ne répondra pas à l’ensemble de ces défis, mais, en tout cas, pour la Wallonie, j’ai la conviction qu’il peut contribuer, de manière tangible, à une refonte et à un accroissement des systèmes productifs et de l’économie productive en Wallonie. Cette hypothèse demande, à tout le moins, une sérieuse et rapide évaluation ex-ante voire une analyse préalable d’impact.

Quelque chose se passe, disait la présidente de la Febecoop, Hilde Vernaillen en ouverture du COOPDAY à Bruxelles ce 2 octobre 2025. En tout cas, il me semble qu’en Wallonie, quelque chose peut se passer à un moment particulier : transformer une économie soutenue – celle des APE – en économie portante – celle des entreprises coopératives.

Le dire est facile, le faire pourrait être enthousiasmant…

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon intervention dans le panel Région wallonne du COOPDAY organisé par la Febecoop au Centre culturel Flagey à Bruxelles le 2 octobre 2025, aux côtés de Sébastien Durieux et de Fabrice Collignon.

[2] Voir, par exemple, le propos d’Emmanuelle Ghislain, CEO de Pulse Foundation : L’inconfort (pour ne pas dire le rejet) de certaines des parties prenantes du système éducatif francophone envers les critères de « création de valeur », pourtant à la base de la démarche entrepreneuriale, freine son bon déploiement. Il est encore bien difficile de faire cohabiter valeur économique et sociale dans les esprits. Emmanuelle GHISLAIN, Diffuser l’esprit d’entreprendre au 1,1 million des « 6-25 ans » de notre communauté ne peut s’envisager que si l’enseignement s’approprie pleinement cette compétence, dans L’Écho, 28 octobre 2023. https://www.lecho.be/opinions/general/comment-cultiver-l-esprit-d-entreprendre-aupres-des-jeunes/10502329.html – Voir également les données régionales dans J. DE MULDER & H. GODEFROID, Comment stimuler l’entrepreneuriat en Belgique ?, Bruxelles, Banque nationale de Belgique, 2016. https://www.nbb.be/fr/media/22103 – Béatrice VAN HALPEREN, Esprit d’entreprendre et entrepreneuriat en Wallonie : Contexte et développements récents, dans Dynamiques régionales, 7 (1), 2019, p. 5-12. https://shs.cairn.info/revue-dynamiques-regionales-2019-1-page-5?lang=fr

Voir aussi : Olivier MEUNIER, Mathieu MOSTY et Béatrice VAN HALPEREN,  Les mesures de sensibilisation à l’esprit d’entreprendre : quel impact sur les élèves de l’enseignement secondaire supérieur ?, IWEPS, Rapport de recherche n°22, Décembre 2018. https://www.iweps.be/publication/mesures-de-sensibilisation-a-lesprit-dentreprendre-impact-eleves-de-lenseignement-secondaire-superieur/

La Wallonie présente une tendance à la hausse du nombre de créations d’entreprises, bien qu’elle soit moins marquée que celle de la Flandre. Le nombre de nouvelles entreprises est passé de 21.868 en 2014 à 25.718 en 2023, soit une augmentation d’environ 17,6%.  Robin DEMAN, Charlie TCHINDA et Eric VAN DEN BROELE, Atlas du créateur 2024, Graydon, UNIZO, UCM, 2024, p. 13. https://www.ucm.be/actualites/starteratlas-2024-le-nombre-de-cessations-dentreprises-atteint-des-records Il serait probablement nécessaire de mettre à jour le Global Entrepreneurship Monitor (GEM) qui mesure l’intention d’entreprendre ou encore l’esprit d’entreprendre d’un pays ou d’une région à partir d’un échantillon représentatif de cette population, pour la Wallonie.

https://www.gemconsortium.org/file/open?fileId=47205DE

[3] Thomas LAMARCHE & Jérémie BASTIEN, Méso-économie, Penser la pluralité des dynamiques économiques, p. 115-125, Paris, Dunod, 2025.

[4] Voir, par exemple, Le soutien de l’entrepreneuriat des jeunes, une des ambitions de Wallonie Entreprendre, Liège, WE, 17 avril 2024. https://www.wallonie-entreprendre.be/fr/actualites/accompagnement/le-soutien-de-lentrepreneuriat-jeune-une-des-ambitions-strategiques-de-wallonie-entreprendre

[5] Le Rapport Brundtland (1987) sur le développement durable insiste sur la nécessité de construire un système économique capable de dégager des excédents. Or, en Wallonie, dès 1991, l’économiste Henri Capron (ULB-DULBEA) montrait, dans le cadre des travaux La Wallonie au futur, que le secteur public était devenu l’activité dominante en Wallonie, supplantant ainsi l’activité industrielle. En effet, en 1989, l’emploi salarié par rapport à la population était de 6,47 % en Wallonie (contre 5,46 % en Flandre) tandis que l’emploi manufacturier, qui avait chuté de 12,8 % les quatre dernières années, était au niveau de 5,41 % contre 7,83 % en Flandre. Le Professeur Capron mettait également en évidence la vulnérabilité de la Wallonie qui ne disposait plus que d’une base industrielle très faible et la nécessité pour la région de développer une véritable stratégie industrielle tant par une consolidation de ses acquis, que par une plus grande diversification. Pour ce faire, il insistait sur l’importance de la revitalisation qui devrait se fonder sur des pôles de compétitivité technologique structurants. Parallèlement, et à la suite des recherches d’Albert Schleiper (CUNIC), pilotant un groupe d’économistes régionaux, ces travaux mettaient en évidence l’importance du secteur non marchand par rapport au secteur marchand, proportionnellement plus élevé que dans le reste de la Belgique, en raison de la réduction excessive ou de la croissance trop faible des emplois dans le secteur marchand. Ces travaux montraient que les activités non marchandes, concentrées dans les deux secteurs « Services publics, enseignement » et « Services divers », représentaient ensemble 43,7 % de l’emploi salarié wallon (351.286 emplois sur 804.553) et 32,3 % de l’emploi total du côté flamand. Ce différentiel de plus de 10 % représentait un déficit de plus de 90.000 emplois dans le secteur marchand wallon. Le groupe de travail arrivait à la conclusion que l’évolution de l’activité économique à l’horizon 2010 impliquait une répartition de l’emploi entre les divers secteurs compatibles avec la finalité des activités économiques, à savoir la création de richesse, ce qui, à court et à moyen terme, nécessite une importante croissance nette de l’emploi dans les secteurs industriels et tertiaires marchands. Henri CAPRON, Réflexions sur les structures économiques régionales, dans La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 176-177, Charleroi, Institut Destrée, 1992.La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 130sv, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Albert SCHLEIPER, Le devenir économique de la Wallonie, dans La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 131-133, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Ph. DESTATTE, La Wallonie au futur, 10 ans de construction d’un projet de société, p. 20, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

[6] Didier PAQUOT, Trajectoire des transferts financiers interrégionaux Flandre-Wallonie, Namur, Institut Destrée, 28 février 2021, 12 p.

[7] Ph. DESTATTE, « J’aurais honte, en tant qu’élu wallon, d’encore demander de l’argent à la Flandre », Entretien avec Han Renard, Traduction de l’interview réalisée par la journaliste Han Renard le 1er février 2023 et publiée dans le magazine Knack le 4 février 2023 sous le titre Historicus Philippe Destatte: “Ik zou me als Waalse politicus schamen om nog geld te vragen aan Vlaanderen”, Hour-en-Famenne, Blog PhD2050, 1er février 2023. https://phd2050.org/2023/02/05/dignite/

[8] Banque nationale, ICN, Répartition de l’emploi par secteurs institutionnels et STATBEL, calculs propres 30 septembre 2025.

[9] ABACUS Cooperativa : https://www.abacus.coop/es/home

[10] Philippe DESTATTE, Les métiers de demain… Question d’intelligence(s), Blog PhD2050, 24 septembre 2018. https://phd2050.wordpress.com/2018/09/24/helmo2018/ – Ph. DESTATTE, L’évolution des compétences et des métiers, et ceux qui viendront demain, Mission Prospective Wallonie 21, Namur, Institut Destrée, 2021. – Assessing and Anticipating Skills for the Green Transition: Unlocking Talent for a Sustainable Future, Getting Skills Right, Paris, OECD, 2023.OCDE

[11] Aide à l’Emploi (APE), FOREM, 2025. https://www.leforem.be/entreprises/aides-financieres-aides-promotion-emploi.html

[12] Rapport de prospective stratégique 2025, Résilience 2.0 : donner à l’UE les moyens de prospérer malgré les turbulences et les incertitudes, Communication de la Commission au Parlement européen et au Conseil, Strasbourg, 9 septembre 2025, COM (2025) 484 final, p. 11. – Philippe DESTATTE, Finances wallonnes :  il faut poursuivre et accentuer la trajectoire Hilgers…, Blog PhD2050, Namur, 12 mai 2024 https://phd2050.org/2024/05/12/hilgers/

[13] Rapport de prospective stratégique 2025, Résilience 2.0…, p. 14. – Ph. DESTATTE, La cohésion sociale pour la Wallonie à l’horizon 2050, De la citoyenneté belge à la concitoyenneté wallonne, Communication au Palais des Congrès de Namur à l’occasion de la journée « 30 ans au service de la cohésion sociale en Wallonie » organisée par la direction de la Cohésion sociale du Service public de Wallonie. Namur, Blog PhD2050, 1er décembre 2022. https://phd2050.org/2022/12/04/concitoyennete/ – Voir aussi : Ph. DESTATTE, Système, enjeux de long terme et vision de la cohésion sociale en Wallonie à l’horizon 2050, dans L’Observatoire, Hors-série, Liège, Mai 2023, p. 35-41.

https://phd2050.org/wp-content/uploads/2023/07/Philippe-Destatte_Vision_Cohesion-sociale_Tire-a-part-Observatoire_Mai_2023.pdf

[14] François ECALLE, Mécomptes publics, Conception et contrôle des politiques économiques depuis 1980, p. 307, Paris, Odile Jacob, 2025.

[15] Op. cit, p. 11. – Choosing Europe’s future. Global trends to 2040,EC, ESPAS, 2024, https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/848599a1-0901-11ef-a251-01aa75ed71a1/language-en – Annual report on taxation 2025, Review of taxation policies in the EU Member States, European Commission, 2025, https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/998524d7-4fe5-11f0-a9d0-01aa75ed71a1/language-en. – 2024 Ageing Report. Economic and Budgetary Projections for the EU Member States, European Commission, April 18, 2024. https://economy-finance.ec.europa.eu/publications/2024-ageing-report-economic-and-budgetary-projections-eu-member-states-2022-2070_en

Mons, 27 September 2025

Artificial intelligence (AI) tells blatant lies. This is an observation which, according to others [1], I really must present here as a result of an experience I had after two years of reasonable use, marked by a sense of cautious optimism. I currently use a paid version of AI Chat Online from OpenAI, under MacOS. This system is based on GPT-4 (Generative Pre-trained Transformer 4). It describes itself as an advanced artificial intelligence model capable of natural language understanding and generation.

For educational reasons, at the beginning of the new school and academic year or in business or institutional seminars, I have always introduced my lessons and talks, in both history and foresight, with a lesson on heuristics and therefore on source criticism. However, as highlighted by Caroline Muller, a lecturer in contemporary history at the French University of Rennes, researchers must not only be committed to criticism of the discovered source, but must also clarify the rationales for source discoveries [2].

This experience will undoubtedly be shared with my students as well as my colleagues [3].

 

1. Specific extracts from a reference work

The experience was as follows. I asked OpenAI how two authors defined a concept which I was interested in for a work on governance, with reference to some scientific works and specifying the reference work of these authors.

As always, the AI responded immediately and in great detail, opening up the concept across several dimensions and commenting on these various configurations in a few lines, before presenting a three-point summary referring to the reference work originally cited. To my surprise, the AI added: If you wish, I can also provide you with some specific extracts or reposition this definition in the broader context of their analysis on public sector reform.

My surprise stemmed from the fact that the work, which had been produced by an internationally renowned university, is not publicly accessible and was published less than ten years ago.

Therefore, out of curiosity, I replied positively to the proposal to provide me with the extracts, asking the AI to send me the page references.

The AI responded immediately, sending me three specific extracts from the reference work, in inverted commas, with references to the page in the book for each of them. At the same time, OpenAI offered to provide me with other extracts or a more detailed summary.

As the extracts were in French and the work had been published in the language of Shakespeare, I asked the AI to send them to me in the original English. It did so immediately:

Excerpt 1 – title, page.

 » (…) »;

Excerpt 2 – title, page.

 » (…) »;

Excerpt 3 – title, page.

 » (…) ».

adding: Please let me know if you would like other quotations or more specific contextualisation.

I should have been delighted. In reality, I was sceptical. I ordered the reference work in question which I received a few days later.

Michal Bednarek – Dreamstime

 

2. A rather devious plan…

Upon opening the reference work at the pages referenced for the three extracts communicated by the AI, I could not find them. As the work had a detailed index, I searched for the concept which appeared in various forms. Naturally, I looked to see whether there were other editions of the work, which was clearly not the case. The book was listed in Google Books. Although it was not publicly accessible, it was still possible to search it for certain uncommon words taken from the quotations. These did not seem to appear in the book.

Had the AI deceived me?

I came up with a rather devious plan.

I opened a new session of OpenAI and asked it directly: From which book is that quote taken?, entering in inverted commas the first extract which it had communicated to me a few days earlier.

I was stunned by the immediate response as it was so assertive and conclusive: according to OpenAI, the extract came from a book which is another reference work, written by other authors, published by other publishers, with several editions between 2004 and 2019.

I immediately replied that, a few days earlier, the AI had attributed the extract to two other authors which I named.

Again, the response left me astonished:

Thank you for pointing that out. You are correct.

 The quote: (extract)

is attributed to ** (the author I had initially provided) ** in their work:

** » (…) « ** (2015).

I apologize for the initial incorrect attribution. The correct source is (authors from 2015).

Since I indicated that the book was in front of me, on my table, and that I had purchased it, OpenAI thanked me for informing it and told me that it understood how frustrating it must be not to find the quotation mentioned in the book. In order, it wrote, to try to clarify, it told me that the exact quotation which I had provided (in reality, it was OpenAI that had provided it) was not a verbatim extract from this book. And the AI told me:

The quotation you have could be a **paraphrase, a summary or an interpretation** of the authors’ ideas, stemming perhaps from a synthesis article, a secondary source or course notes referring to these authors rather than from a direct quote.

 

 3. My confidence in your ability to give relevant answers is at stake

OpenAI then invited me to look in the work’s index after an occurrence of the concept, then to search online if I couldn’t find the quotation, then to search similar works by those authors or other researchers in the field to find variants and, lastly, to search in the preface or conclusion of the book in my possession. If you wish, I can help you refine your searches to find the exact source or suggest fundamental texts on the concepts… Would you like me to do that?

With some exasperation, I gave a positive reply:

Yes, since you have given me this quotation indicating the exact page, page x, it’s a shame that it cannot be found there. As you have given it to me in quote form, I would be pleased to know where it comes from… My confidence in your ability to give relevant answers is at stake...

OpenAI then adopted a low profile:

I totally understand your concerns, and I offer my sincere apologies for the confusion and frustration that this may have caused. It is very important to provide accurate and verifiable information, and I regret that I was unable to do so in this particular instance.

 In order to clarify things and be totally transparent, the AI stated that it did not have direct access to the specific content of the pages in copyrighted books, such as the book I had mentioned, and that the quotation I had shared (in reality, which it had provided) was often paraphrased or summarised in discussions, but that it was not necessarily a direct quotation with an exact reference to the page in their book. Lastly, OpenAI stated that when it had previously mentioned the quotation attributed to page x, this was an error caused by excessive generalisation based on summaries and common interpretations in the literature on the concept being investigated.

 OpenAI then invited me:

– 1. To search in the book for similar expressions or conceptual explanations, even if they are not verbatim.

– 2. To search in authoritative secondary sources (review articles, critiques or public administration handbooks) which quote the authors and use the quotation or a very similar expression, which could be the place where the exact phrase appeared.

– 3. The AI offered to assist me by searching in university databases or reliable reference repositories (such as Google Scholar, JSTOR or ResearchGate) for the exact quotation or close variants, providing me with key articles or chapters in which the discussion on the concept is well established, with verifiable quotations.

I undertake to provide you with accurate information verified at source. To regain your trust, I propose the following:

– Allow me to carry out a **source verification search** specifically for this quotation or its closest form, in credible university or governmental publications.

– Provide you with references to documents that include a direct and exact quotation, or identify whether it is a **conceptual summary derived from several authors** rather than a verbatim quotation.

 Would you like me to carry out this search and provide you with an annotated list of verified sources? In this way, you will receive the most reliable information and quotations possible.

I again accepted and re-entered in the thread the quotation which the AI had originally given me.

In the new search, OpenAI:

– confirmed the title and the edition of the original work.

– launched a verification process which showed that the first reference page was at the beginning of the book, the second in the middle, the third at the end, etc.

– confirmed that no exact match for the quotation was found in Google Books, or on the University website, or on third-party sites.

– noted that the other sources confirmed the meaning but not the quotation.

OpenAI then gave me its **Conclusion:**

The quotation seems to be either a **paraphrase or a synthesis combining the authors’ ideas on the concept**, rather than a direct extract from the pages cited.

It then proposed three recommendations: firstly, it would be better to express the quotation as a summary or a synthesis rather than a direct quotation, giving me an example. Next, it would be better to refer to actual books, physical or digital, rather than online overviews. Lastly, for greater security, it restated the book’s complete reference and sent me a new bibliography on the concept.

Thus, OpenAI confirmed to me to once again that the quotation it had given me, with its reference work, inverted commas and page number, did not exist as such.

 

4. Conclusion: its shortcomings and ours

There is no doubt that, in the light of such an experience, after other, albeit more positive, ones, researchers should reflect on the quality of their own questioning and the limits of what can be expected from artificial intelligence.

Next, we should observe that, OpenAI produced on its own initiative simple responses to the questions posed to venture into an area to which it is unsuited, both legally and in terms of its capability. As we have seen, its very proposal to provide referenced extracts is disturbing. This could be seen as an unintentional initiative on the part of the AI, a form of slippage.

Lastly, this incident forces us to re-examine our own daily observance of referencing and the stringency that historians bring to this work. At a time when the heuristic norm is collapsing, observed among many social science colleagues, including those in economics and geography, this experience reiterates the importance of precise and accurate referencing. The current practice aims to reference an author and a year, without offering the actual ability to verify the source, in other words stating the page(s) on which the information can be found, if not the evidence that underpins the thinking. In spite of the appended bibliographies, good luck to those who have to cope with (Hobbes, 1983) for the Leviathan (780 pages) [4], (Jacob & Schiffino, 2021) for Politiques publiques, Fondements et prospective pour l’analyse de l’action publique (956 pages)[5] or (Hautcœur & Virlouvet, 2025) for Une histoire économique et sociale de la France de la Préhistoire à nos jours (1,062 pages) [6]. We may well conclude that it only makes sense that AI is developing its critical laxness in our image.

But that’s not all.

This experience shows that AI tells lies, blatant lies.

Admittedly, in writing this, we all understand that I am anthropomorphising the machine whereas we all know that AI is merely an algorithm whose responses I interpret: I react as if they were expressed by a sensitive person endowed with intelligence and will. I should therefore write instead: if the AI was a human, it would be caught lying. I was rightly reminded of this by my colleague Thierry Dutoit, professor at the Polytechnic Faculty at the University of Mons, with this elegant phrase: L’habit ne fait pas le moine; l’IA ne fait pas l’Homme [Looks can deceive; AI does not make the Man] [7].

We must distance ourselves from the epistemic fog that is artificial intelligence and shake off the current beliefs in an all-knowing AI and the pretences that such resources generate.

Epistemic fog? What does OpenAI think of that?

Saying that **AI is an epistemic fog** is a metaphorical way of highlighting that AI may introduce or reveal obscure areas in the way we acquire and validate knowledge. It is a relevant expression in a philosophical, epistemological or critical reflection on the impacts of artificial intelligence on knowledge [8].

A tit-for-tat response?

As researchers, we alone are able to shed light on these obscure areas.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Alice RIGOR, Stéphanie BILLOT-BONEF, Intégrité scientifique à l’heure de l’intelligence artificielle générative: ChaptGPT et consorts, poison et antidote? in Environnement, risques et santé, 2024/5, vol. 23, p. 235-238. DOI10.1684/ ers.2024.1818

https://stm.cairn.info/revue-environnement-risques-et-sante-2024-5-page-235?lang=fr&tab=texte-integral – Adam T. KALAI, Ofir NACHUM, Santosh S. VEMPALA, Edwin ZHANG, Why Language Models Hallucinate, Cornell University, arXiv, 4 September 2025. https://doi.org/10.48550/arXiv.2509.04664

[2] Caroline MULLER, with Frédéric CLAVERT, Écrire l’histoire, Gestes et expériences à l’ère numérique, p. 61, Paris, A. Colin, 2025.

[3] Ph. DESTATTE, Opinions which are partial have the effect of vitiating the rectitude of judgment », Heuristics and criticism of sources in science, University of Mons – EUNICE, Mons, 21 October 2021, Blog PhD2050, https://phd2050.org/2021/10/26/heuristics/ – Philippe DESTATTE, Territorial Foresight, Intellectual Indiscipline with Demanding Heuristics, Speech to the 2023 Science Congress, held at the University of Namur (Wallonia) on 23 and 24 August 2023, Blog PhD2050, October 20, 2023. https://phd2050.org/2023/10/19/heuristics-2/

[4] Thomas HOBBES, Léviathan, Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, Paris, Sirey, 1983.

[5] Steve JACOB & Nathalie SCHIFFINO dir., Politiques publiques, Fondements et prospective pour l’analyse de l’action publique, Brussels, Bruylant, 2021.

[6] Pierre-Cyrille HAUTCŒUR and Catherine VIRLOUVET dir., Une histoire économique et sociale, La France de la Préhistoire à nos jours, Paris, Passés/Composés, 2025.

[7] Message from Thierry Dutoit, 8 September 2025.

[8] Summary of OpenAI’s response to the question: ‘can one write that AI is an epistemic fog?’, 10 September 2025.

Mons, le 10 septembre 2025

 

Envole-toi bien loin de ces mIAsmes morbides ;

Va te purifier dans l’air supérieur,

Et bois, comme une pure et divine liqueur,

Le feu clair qui remplit les espaces limpides [1].

 

L’intelligence artificielle (IA) ment effrontément. C’est un constat que, après d’autres [2], je dois bien poser ici à la suite d’une expérience menée après deux ans d’utilisation raisonnable, marquée par un enthousiasme prudent. J’utilise actuellement AI Chat Online payant de OpenAI sous macOS. Ce système est basé sur GPT-4 (Generative Pre-trained Transformer 4). Il se définit lui-même comme un modèle avancé d’intelligence artificielle capable de comprendre et de générer du texte en langage naturel.

Pour des raisons pédagogiques, en période de rentrée scolaire et académique ou dans des séminaires en entreprise ou institutions, j’introduis depuis toujours mes cours et exposés, tant en histoire qu’en prospective, par une leçon d’heuristique et donc de critique des sources. Cependant, comme le soulignait Caroline Muller, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rennes, la chercheuse et le chercheur ne doivent plus seulement s’attacher à la critique de la source découverte, mais aussi élucider les logiques de découvertes de la source [3] .

Nul doute que cette expérience sera partagée avec mes étudiantes et étudiants, autant qu’avec mes collègues [4].

 

1. Des extraits précis d’un ouvrage de référence

L’expérience est la suivante. Je demande à OpenAI comment deux auteurs définissent un concept auquel je m’intéresse pour un travail portant sur la gouvernance, en référence à des travaux scientifiques et en précisant l’ouvrage de référence de ces auteurs.

Comme toujours, l’IA me répond immédiatement et de manière circonstanciée, en ouvrant le concept sur plusieurs dimensions et en commentant ces différentes configurations par quelques lignes, avant de faire un résumé de trois points renvoyant à l’ouvrage de référence cité initialement. À ma surprise, l’IA ajoute : si vous le souhaitez, je peux aussi vous fournir des extraits précis ou resituer cette définition dans le cadre plus large de leur analyse sur les réformes de la fonction publique.

Ma surprise vient du fait que l’ouvrage, publié aux presses d’une université très connue internationalement, n’est pas en accès public et a été édité voici moins de dix ans.

Curieux, je réponds donc positivement à la proposition de me fournir les extraits en demandant de me transmettre le référencement des pages.

L’IA me répond immédiatement en me communiquant trois extraits précis de l’ouvrage de référence, entre guillemets, avec renvois à la page du livre pour chacun d’entre eux. Dans le même temps, OpenAI propose de me fournir d’autres extraits ou un résumé plus détaillé.

Comme les extraits sont en français et que l’ouvrage a été publié dans la langue de Shakespeare, je demande alors à l’IA de me les communiquer dans la version originale en anglais. Ce qu’elle fait immédiatement :

Excerpt 1 – titre, page.

 » (…) « ;

Excerpt 2 – titre, page.

 » (…) « ;

Excerpt 3 – titre, page.

 » (…) « .

tout en ajoutant :

N’hésitez pas si vous souhaitez d’autres citations ou une contextualisation plus précise.

Je devrais être ravi. En réalité, je suis sceptique. Je commande l’ouvrage de référence en question que je reçois quelques jours plus tard.

 

Photo Dreamstime – Aleksandar Ilic

2. Une idée, un peu diabolique…

En ouvrant le livre de référence aux pages référencées des trois extraits communiqués par l’IA, je ne trouve pas les extraits. L’ouvrage disposant d’un index précis, je fais des recherches sur le concept qui se décline sous différentes formes. Bien entendu, je cherche s’il existe d’autres éditions de l’ouvrage, ce qui n’est manifestement pas le cas. Le livre existe dans Google Books. S’il n’est pas en accès ouvert, il est tout de même possible d’y faire des recherches sur certains mots non courants extraits des citations. Ceux-ci ne semblent pas apparaître dans le livre.

L’IA m’aurait-elle trompé ?

Il me vient une idée, un peu diabolique…

J’ouvre une nouvelle session d’OpenAI et lui demande tout de go : From which book is that quote taken?, en glissant entre guillemets le premier extrait qu’elle m’a communiqué quelques jours auparavant.

La réponse immédiate me laisse KO tant celle-ci est affirmative et sans appel : pour OpenAI, l’extrait vient d’un livre qui est un autre ouvrage de référence, écrit par d’autres auteurs, publié chez d’autres éditeurs, avec plusieurs éditions, de 2004 à 2019.

Je réponds immédiatement que, quelques jours auparavant, l’IA avait attribué l’extrait à deux autres auteurs que je nommais.

La réponse me laisse à nouveau pantois :

Thank you for pointing that out. You are correct.

 The quote: (extrait)

 is attributed to ** (l’auteur que j’avais fourni initialement) ** in their work:

 ** » (…) « ** (2015).

I apologize for the initial incorrect attribution. The correct source is (auteurs de 2015).

Comme j’indique que le livre est devant moi, sur ma table, et que j’en ai fait l’acquisition, OpenAI me remercie de l’avoir informée, me dit qu’elle comprend à quel point il doit être frustrant de ne pas trouver la citation mentionnée dans le livre. Pour, écrit-elle, tenter de clarifier, elle m’indique que la citation exacte que je lui avais fournie (en réalité, c’est elle qui me l’a fournie) n’est pas un extrait mot pour mot de ce livre. Et l’IA de me préciser :

La citation dont vous disposez pourrait être une **paraphrase, un résumé ou une interprétation** des idées des auteurs, provenant peut-être d’un article de synthèse, d’une source secondaire ou de notes de cours faisant référence à ces auteurs plutôt que d’un extrait direct.

 

 3. Ma confiance en votre capacité à donner des réponses pertinentes est en jeu

OpenAI m’invite alors à regarder dans l’index de l’ouvrage après une occurrence du concept, ensuite à chercher en ligne si je ne trouve pas la citation, puis à rechercher des ouvrages similaires de ces auteurs ou d’autres chercheurs du domaine pour trouver des variantes, et, enfin, à rechercher dans la préface ou la conclusion du livre dont je dispose. Si vous le souhaitez, je peux vous aider à approfondir vos recherches afin de retrouver la source exacte ou vous suggérer des textes fondamentaux sur les concepts…Voulez-vous que je le fasse ?

Je lui réponds positivement, avec un certain agacement :

Oui, puisque vous m’avez donné cette citation en indiquant la page exacte, la page #, il est dommage de ne pas la trouver à cet endroit. Comme vous me l’avez donnée sous forme de citation, je serais heureux de savoir d’où elle provient… Ma confiance en votre capacité à donner des réponses pertinentes est en jeu…

OpenAI fait alors profil bas :

Je comprends tout à fait vos préoccupations et je vous présente mes sincères excuses pour la confusion et la frustration que cela a pu causer. Il est très important de fournir des informations précises et vérifiables, et je regrette de ne pas avoir été en mesure de le faire dans ce cas précis.

 Pour clarifier les choses et être totalement transparent, l’IA précise ne pas avoir accès direct au contenu spécifique des pages de livres protégés par le droit d’auteur, tels que celui que j’ai mentionné, que la citation que j’ai partagée (en réalité, qu’elle a fournie) est souvent paraphrasée ou résumée dans les discussions, mais qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une citation directe avec une référence exacte à la page de leur livre. Enfin que, lorsqu’OpenAI a précédemment mentionné la citation attribuée à la page #, il s’agissait d’une erreur causée par une généralisation excessive à partir de résumés et d’interprétations courantes de la littérature sur le concept étudié.

OpenAI m’invite alors à :

– 1. Vérifier et à aller de l’avant en recherchant dans le livre des formulations similaires ou des explications conceptuelles, même si elles ne sont pas mot pour mot.

– 2. Rechercher des sources secondaires faisant autorité (articles de revues, critiques ou manuels d’administration publique) qui citent les auteurs et utilisent la citation ou une formulation très similaire, ce qui pourrait être l’endroit où la phrase exacte est apparue.

– 3. L’IA propose de m’aider en recherchant dans des bases de données universitaires ou des référentiels fiables (tels que Google Scholar, JSTOR ou ResearchGate) la citation exacte ou des variantes proches, en me fournissant des articles ou des chapitres clés où la discussion sur le concept est bien établie, avec des citations vérifiables.

Je m’engage à vous fournir des informations précises et vérifiées à la source. Pour rétablir la confiance, je propose ceci :

– Permettez-moi d’effectuer une **recherche de vérification des sources** spécifiquement pour cette citation ou sa forme la plus proche, à partir de publications universitaires ou gouvernementales crédibles.

– Vous fournir des références à des documents où l’on trouve une citation directe et exacte, ou identifier qu’il s’agit d’un **résumé conceptuel dérivé de plusieurs auteurs** plutôt que d’une citation mot pour mot.

 Souhaitez-vous que je procède à cette recherche et que je vous fournisse une liste annotée de sources vérifiées ? De cette façon, vous recevrez les informations et les citations les plus fiables possibles.

J’accepte à nouveau, remets dans son fil la citation que l’IA m’avait fournie initialement.

Dans la nouvelle recherche, OpenAI :

– confirme le titre et l’édition de l’ouvrage initial.

– lance un processus de vérification qui montre que la première page de référence se trouve au début, la deuxième au milieu du livre, la troisième à la fin…

– confirme que la correspondance exacte de la citation ne se trouve ni dans Google Books, ni sur le site de l’Université, ni dans des sites tiers.

– note que les autres sources confirment le sens, mais pas la citation.

OpenAI me confie alors sa **Conclusion :**

La citation semble être soit une **paraphrase, soit une synthèse combinant les idées des auteurs sur le concept **, plutôt qu’un extrait direct des pages citées.

Elle propose alors trois recommandations : d’abord, il vaut mieux formuler la citation comme un résumé ou une synthèse et non comme une citation directe, en me donnant un exemple. Ensuite, il vaut mieux se référer aux livres réels, physiques ou numériques plutôt qu’aux aperçus en ligne. Enfin, pour plus de sécurité, elle me rappelle la référence complète du livre et me transmet une nouvelle bibliographie sur le concept.

Dès lors, OpenAI me confirme une nouvelle fois que la citation, qu’elle m’avait pourtant fournie avec référence, guillemets et numéro de page, n’existe pas telle qu’elle.

 

4. Conclusion : ses lacunes et les nôtres

Il est certain que face à une telle expérience, après d’autres – néanmoins plus positives –, la chercheuse ou le chercheur s’interroge d’abord sur la qualité de son propre questionnement et sur les limites de ce que l’on peut espérer de l’intelligence artificielle.

Ensuite, observons que, à sa propre initiative, OpenAI est sortie des simples réponses aux questions posées pour s’aventurer sur un terrain qui n’est pas le sien, ni en termes de capacité ni sur le plan juridique. En fait, on l’a vu, sa proposition même de fournir des extraits référencés est troublante. On pourrait y voir une initiative intempestive de l’IA, une forme de dérapage…

Enfin, cette aventure nous renvoie à notre propre observation quotidienne du référencement et à l’exigence que porte l’historienne ou l’historien à ce devoir. À l’heure de l’affaissement de la norme heuristique, observée parmi de nombreux collègues des sciences sociales, y compris celles et ceux des sciences économiques et de la géographie, cette expérience rappelle l’importance du référencement précis et correct. La pratique actuelle vise à renvoyer à un auteur et à une année, sans donner la capacité véritable de contrôler la source, c’est-à-dire la ou les pages où l’on peut trouver l’information, sinon la preuve, sur laquelle s’assoit la pensée. Malgré les bibliographies annexées, bon courage à celles et ceux qui doivent se débrouiller avec (Hobbes, 1983) [5] pour le Léviathan (780 pages), (Jacob & Schiffino, 2021) pour Politiques publiques, Fondements et prospective pour l’analyse de l’action publique (956 pages) [6] ou (Hautcœur & Virlouvet, 2025) pour Une histoire économique et sociale de la France de la Préhistoire à nos jours (1.062 pages) [7]. Nous pourrions conclure qu’il n’est que justice que l’IA développe sa légèreté critique à notre image.

Mais, en fait, il y a plus.

Cette expérience montre que l’IA ment. L’IA ment effrontément.

Certes, écrivant cela, nous comprenons toutes et tous que j’anthropomorphise la machine alors que chacune et chacun sait que l’IA n’est qu’un algorithme dont j’interprète les réponses : je réagis comme si elles étaient formulées par une personne sensible, dotée d’intelligence et de volonté. Dès lors, je devrais plutôt écrire : si l’IA était un humain, il serait pris en flagrant délit de mensonge. C’est ce que me rappelait très justement mon collègue Thierry Dutoit, professeur à la Faculté polytechnique de l’UMons, avec cette belle formule : L’habit ne fait pas le moine ; l’IA ne fait pas l’Homme [8].

Il nous faut prendre de la hauteur par rapport à cette brume épistémique que constitue l’intelligence artificielle et nous débarrasser des croyances actuelles en une IA qui connaîtrait tout, autant que des faux-semblants que ces ressources génèrent.

Brume épistémique ? Qu’en pense OpenAI ?

Dire que **l’IA constitue une brume épistémique** est une manière métaphorique de souligner que l’IA peut introduire ou révéler des zones obscures dans notre manière d’acquérir et de valider le savoir. C’est une expression pertinente dans une réflexion philosophique, épistémologique ou critique sur les impacts de l’intelligence artificielle sur la connaissance [9].

Une réponse de la bergère au berger ?

Nous sommes, chercheuses, chercheurs, les seuls à pouvoir éclairer ces zones obscures…

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

[1] Charles BAUDELAIRE, Élévation, dans Les Fleurs du mal, p. 18, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1857. https://fr.wikisource.org/wiki/Livre:Baudelaire_-_Les_Fleurs_du_mal_1857.djvu

Merci à mon collègue Paul Delforge de m’avoir confié ces quelques vers.

[2] Alice RIGOR, Stéphanie BILLOT-BONEF, Intégrité scientifique à l’heure de l’intelligence artificielle générative : ChaptGPT et consorts, poison et antidote ? dans Environnement, risques et santé, 2024/5, vol. 23, p. 235-238. DOI10.1684/ers.2024.1818

https://stm.cairn.info/revue-environnement-risques-et-sante-2024-5-page-235?lang=fr&tab=texte-integral

[3] Caroline MULLER, avec Frédéric CLAVERT, Écrire l’histoire, Gestes et expériences à l’ère numérique, p. 61, Paris, A. Colin, 2025.

[4] Ph. DESTATTE, Les opinions partiales altèrent la rectitude du jugement, Heuristique et critique des sources dans les sciences, Conférence présentée à la Salle académique de l’Université de Mons, dans le cadre du Réseau EUNICE, le 21 octobre 2021, Blog PhD2050, 1er novembre 2021. https://phd2050.org/2021/11/01/heuristique/ – Ph. DESTATTE, La prospective territoriale, « indiscipline intellectuelle » à l’heuristique exigeante, Intervention au Congrès des Sciences 2023, Université de Namur, 24 août 2023. https://phd2050.org/2023/10/07/prospective-heuristique/

[5] Thomas HOBBES, Léviathan, Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, Paris, Sirey, 1983.

[6] Steve JACOB & Nathalie SCHIFFINO dir., Politiques publiques, Fondements et prospective pour l’analyse de l’action publique, Bruxelles, Bruylant, 2021.

[7] Pierre-Cyrille HAUTCŒUR et Catherine VIRLOUVET dir., Une histoire économique et sociale, La France de la Préhistoire à nos jours, Paris, Passés/Composés, 2025.

[8] Message de Thierry Dutoit, 8 septembre 2025.

[9] Résumé de la réponse d’OpenAI à la question : peut-on écrire que l’IA constitue une brume épistémique ?, 10 septembre 2025.

Monterrey (Mexico), September 26, 2024

Dear Colleagues [1],

First of all, I would like to say how pleased I am to be able to share a few moments with you. Of course, this does not make up for my regret that I cannot be in Monterrey. This is due to the narrow-mindedness of the US Administration, which cannot imagine anyone else going to Iraq.

In my presentation, I would like to focus my remarks on two points. The first, very briefly, is to tell you that while the Brussels Area Node is pursuing a wide range of activities in the field of foresight, particularly with its European partners, including the European Commission, it is also open to new initiatives.

 

1. A wide range of foresight activities

Six main developments can be briefly mentioned:

1.1. The continuation of our activities at regional, federal, interregional and European levels, particularly during the first half of 2024 as part of the Belgian Presidency of the European Union (foresight work on the European Territorial Agenda and anticipating the effects of climate change on spatial planning, etc.).

1.2. Participation with the European Commission’s DG RTD on innovation foresight in the framework of Horizon Europe. Report:

Citizens’ engagement approaches and methods in R&I foresight

1.3. Investment in global issues in partnership with the Millennium Project: Human Security for All, Establishing the common good by arming wisdom, WAAS Conference, May 2024.

1.4. Continuation of work at Wallonia level, particularly a wide-ranging foresight mission for the Government of Wallonia, with the Foresight College to prepare policy recommendations for 2024 (for a new government in July) and 2029, based on a 2050 foresight horizon. This College is made up of about twenty young people under the age of 35, mostly women. 24 recommendations were made to the government and the main social players – including the political parties – in Wallonia on subjects as diverse as preserving biodiversity, developing a more sustainable agricultural market, mapping infrastructure, social cohesion in regional planning, supporting housing renovation policies, providing educational information on public budgets, anticipating changes at local level, developing medical centres, school nutrition programmes, sharing the burden of contraception, etc.

1.5. Strong involvement in education and training in foresight at the universities of Reims (Foresight course applied to the environment and ecological transition in a new master in Sustainability Science) and Paris-Diderot / Cité (Foresight methods in Master 2) and different seminars about biodiversity, mobility and the future of religions).

The Destree Institute continues to organize its Executive Certificate in Operational Foresight: 100-hour course spread throughout the year, 4 hours every Monday afternoon with a dozen high-level speakers.

1.6. The Millennia2025 Women and Innovation Foundation continues its work to empower women and promote equality. Building on its international foresight research process, it is working to translate its six strategic axes into concrete actions.

https://www.millennia2025-foundation.org/processus_prospective.html

The inauguration of the meeting room named after Ted Gordon at The Destree Institute on the 28th of May 2024 [2] was an opportunity to welcome Nikos Kastrinos, former Foresight Leader at the EC’s DG Research, to our own planning committee. He sits alongside Marie-Anne Delahaut, President of Millennia2025 Women and Innovation Foundation – who has been active in the MP for years -, Thomas Deridder, the new CEO of The Destree Institute, as well Giovanna Sacco and Frédéric Moray, the initiators of the Open Changin’ School project.

2. The Open Changin’ School project

This new project is the second element I would like to talk about. It is supported by the Brussels Area Node of the Millennium Project and currently brings together in a fruitful exchange the Liège University College (HELMo) and the State University of Liège, the King Baudouin Foundation and The Destree Institute. This project is, by definition, open to other partnerships and I would like to invite all the nodes to participate. Our contacts with the team in charge go back to 2018 and the keynote speech I had the opportunity to give at the beginning of the academic year at this University College on « Jobs of Tomorrow ». I presented our MP work and scenarios on Future Work/Technology 2050.

This project, called Open Changin’ School, aims to help current educational models evolve in the face of the many challenges of the future by showcasing, through film, the innovative educational initiatives that are emerging around the world [3]. As Giovanna Sacco explained, for each target school, the documentary will address themes such as the school’s culture and vision of learning, the content and curricula, the skills developed, the organization of the school, the methods used, the points of view of the children, parents and teachers, and the challenges to be met. These subjects will be covered using an immersive and authentic approach, with interviews with key players in the education community, extracts from original interviews and video illustrations explaining the answers to the documentary’s ‘key’ questions. The team, consisting of an education specialist and a filmmaker, will be supported by a scientific advisory board. Of course, this can only be done effectively by building partnerships between our different countries to identify the places and processes of educational innovation that anticipate and address our 15 global challenges.

Examples of inspiring schools have already been identified: in Denmark, the United States, Uruguay, Canada, Norway and so on. But this work needs to be continued and represents a real opportunity to analyse and understand experiences. We will promote them among ourselves and try to make them inspiring objects for adapting our education systems to the changes we want to see in tomorrow’s world.

That’s why I’m listening carefully to what you have to say and I’m counting on your commitment to this project, which is so necessary for the future generations.

 

Philippe Destatte

PhD2050

 

[1]  This paper is the finalized version of my presentation to the Planning Committee of the Millennium Project, held in Monterrey, Mexico, on 26 and 27 September 2024, as chair of the Brussels’ Area Node of the Millennium Project.

[2] Ph. DESTATTE, Tribute to Ted J. Gordon (1930-2024), Brussels, May 29, 2024, https://phd2050.org/2024/05/29/ted/

[3] Giovanna SACCO & Frédéric MORAY, Open Changin’ School ou l’Ecole ouverte (sur le monde) en changement (dans son propre système), May 28, 2024, 22p.