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Prospective

Bruxelles, le 21 octobre 2023

L’histoire dément l’idée que ce qui arrive à nos générations est unique, nouveau ou inédit », écrit l’historien wallon Philippe Destatte. Dans cette contribution, il examine la difficulté de parvenir à une définition définitive du terrorisme [1].

 

La notion de terrorisme est particulièrement sensible lorsqu’elle est utilisée pour délégitimer des adversaires ou des opposants sur la scène nationale et internationale afin de les marginaliser, voire de les réprimer. Chacun peut constater la difficulté de définir le terrorisme en dehors du cadre des passions qu’il suscite à travers des actions généralement très théâtrales pour avoir un impact correspondant à ses objectifs ultimes. Il est d’ailleurs assez classique de considérer que, compte tenu de sa diversité, de l’horreur et de la fascination qu’il inspire, définir le terrorisme et en établir une théorie cohérente serait une tâche impossible. En effet, ce sont surtout les notions de terrorisme d’État et de résistance ou de libération nationale qui polluent les efforts académiques et politiques pour fonder une définition sur la raison. Ainsi, on peut suivre Anthony Richards lorsqu’il observe que considérer le terrorisme comme une méthode plutôt que comme inhérent à un type de cause particulier permet d’envisager le phénomène de manière plus objective [2].

 

Quelques-unes des formes qu’a prises le terrorisme au cours de l’histoire

La terreur semble inhérente à la violence et à la guerre. Dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, Jules César raconte comment l’éclat de ses attaques – mais aussi leur brutalité – a permis à la fois de fidéliser ses amis et de contraindre, par la peur, les hésitants à accepter des offres de paix. Les experts en linguistique comparée savent que les variantes des mots latins terror et terrere sont apparues sous de nombreuses formes au cours des siècles, bien avant la Terreur proclamée par l’Assemblée nationale française le 5 septembre 1793. On connaît la terreur que nous inspirent les peuples des steppes sous Attila le Hun au Ve siècle, le Mongol Gengis Khan au XIIIe siècle et Tamerlan au XIVe siècle. L’un des maréchaux à la tête de l’armée de la Ligue catholique de Maximilien de Bavière était Johann T’Serclaes, comte de Tilly, dont on a parfois dit qu’il était wallon. Lors d’une campagne contre l’Union évangélique protestante pendant la guerre de Trente Ans, il s’empare de la ville allemande de Magdebourg le 25 mai 1631 et permet le massacre de 20.000 personnes ainsi que de nombreuses autres atrocités sur la population pour s’assurer de la reddition des villes voisines. De nombreuses villes belges ont subi un traitement similaire lors de l’invasion allemande pendant la Grande Guerre, comme Dinant sur la Meuse le 23 août 1914 (605 morts). Le massacre de Nankin, fin 1937 et début 1938, a probablement coûté la vie à près de 250.000 personnes et représente peut-être l’apogée de ce type de terrorisme.

Dans L’Esprit des lois, Montesquieu utilise en 1748 le terme de terreur pour désigner le principe d’un gouvernement despotique. Bien avant lui, en 1690, John Locke avait déclaré dans le premier essai de ses deux Traités du gouvernement que l’épée des magistrats doit servir à terrifier les malfaiteurs pour que cette terreur oblige les hommes à respecter les lois positives de la société [3]. L’utilisation des mots terrorisme et terroristes a commencé à se répandre à partir de 1794, d’abord dans le sens d’un régime de terreur politique et de ses partisans, puis dans le sens plus large de l’utilisation systématique de la violence à des fins politiques. D’ailleurs, les termes anti-terrorisme et anti-terroriste n’apparaissent qu’un an plus tard, en 1795.

Bien entendu, l’armement moderne et mécanisé rend possible une violence de masse à une échelle sans précédent. Le bombardement de Guernica, capitale historique du Pays basque, le 23 avril 1937, a été une sorte de répétition de ce qui allait se passer pendant la Seconde Guerre mondiale. Le bombardement de Rotterdam par la Luftwaffe, le 14 mai 1940, est sans doute aussi un acte de terrorisme. Il est difficile d’exclure de cette sombre liste les bombardements massifs allemands, britanniques et américains sur des cibles civiles, et surtout sur des villes, durant ce conflit. Comme le souligne Ariel Merari, les tracts d’ultimatum largués dans ces zones témoignent de la volonté de terroriser directement les populations civiles. Les services alliés et allemands qui ont comptabilisé le nombre de victimes des bombardements sur l’Allemagne ont estimé le nombre de morts à environ 400 000, dont plus de 10 % de prisonniers de guerre ou d’étrangers. Le nombre de civils tués par les bombardements sur le Japon s’élève à environ 900 000, soit davantage que le nombre de soldats japonais tués au combat [4].

Bombardement de Tokyo du 10 mars 1945. Japan Professional Photography Society

Les actions très disparates qui ont été mentionnées révèlent les différentes formes que peut prendre le terrorisme, ainsi qu’un processus à plus long terme dans lequel nous nous situons, ce qui réfute l’idée que ce qui arrive à cette génération est unique, nouveau ou sans précédent. En limitant notre attention à l’époque moderne, nous pouvons également considérer comme faisant partie de ce processus les nombreux attentats et actions des anarchistes, nihilistes, socialistes révolutionnaires, fascistes et autres tout au long des 19e et 20e siècles : l’assassinat du tsar Alexandre II (1881), du président Sadi Carnot (1894) et de l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg (1914), des attentats de septembre noir aux Jeux olympiques de Munich (1972), des actions de la Fraction armée rouge (Hanns-Martin Schleyer, 1977), des Brigades rouges, d’Action directe et des Cellules communistes combattantes, de l’attentat de la gare de Bologne (2 août 1980), des attentats de Beyrouth contre les forces américaines et françaises (23 octobre 1983), des tueurs du Brabant (28 morts de 1983 à 1985), des attentats du GIA comme celui de la gare Saint-Michel à Paris le 28 juillet 1995, et de ce moment charnière mondial qu’est le 11 septembre 2001, qui a eu tant de répercussions sur l’Europe.

Cet inventaire bien incomplet nous montre la diversité des formes que peut revêtir le terrorisme [5]. Il aurait pu nous donner des critères précis en vue d’une définition générale. Ce n’est pourtant pas le cas. Comme le montre Ariel Merari, si le terrorisme peut apparaître comme une forme immorale de guerre, le fait que le code moral de comportement se soit fortement affaissé dans pratiquement toutes les guerres pour toutes les parties au XXe siècle, notamment en prenant les civils pour cibles, montre que la différence entre le terrorisme et les autres formes de guerres est une question de compréhension [6].

 

3. Vers une définition du terrorisme

Il est classique de commencer les discussions sur le terrorisme par considérer la difficulté de le définir dans la littérature scientifique. Nous devons éviter de le confondre avec toute forme de violence politique et d’ignorer les différentes formes de terrorisme d’État. D’emblée, pourtant, Raymond Aron avait eu un apport déterminant, dès 1962, en considérant qu’une action terroriste est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques [7]. Les différentes définitions données par les organisations internationales peuvent nous aider à appréhender le phénomène. Ainsi, la Résolution A/54/16 de l’ONU du 2 février 2000 précise-t-elle qu’il s’agit d’actes criminels avec des objectifs politiques [8].

Le Conseil de l’Union européenne y voyait en 2002 une intention d’intimider gravement la population ou de contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque ou gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou une organisation internationale [9], idée que l’on va retrouver dans de nombreuses législations nationales telles que la loi belge du 19 décembre 2003 dans laquelle l’objectif d’intimidation est l’élément fondamental qui caractérise l’infraction terroriste [10].

La définition du terrorisme par l’Otan, provenant de son glossaire 2021 en anglais et en français partage cette idée de dimension politique : l’emploi illégal ou menace d’emploi de la force ou de la violence, suscitant la peur et la terreur, contre des personnes ou des biens, afin de contraindre ou d’intimider des gouvernements ou des sociétés ou de prendre le contrôle d’une population dans le but d’atteindre des objectifs politiques, religieux ou idéologiques [11].

L’historienne française Jenny Raflik souligne l’intérêt de l’approche du phénomène par la convention arabe pour la lutte contre le terrorisme adoptée au Caire le 22 avril 1998, qui est à la fois innovante à plusieurs égards, mais intègre des limites comme la possibilité d’exclure du cadre terroriste des luttes que l’on pourrait déclarer légitimes [12]. L’important travail exploratoire que l’historienne et auditrice à l’Institut français des Hautes Études de Défense nationale a mené lui a d’ailleurs permis de proposer une définition que nous faisons nôtre : le terrorisme est un projet politique qui s’inscrit dans la durée et vise à contester un ordre établi, de tenter d’y mettre un terme et/ou d’y substituer un nouvel ordre. Il use, pour cela, tactiquement, d’une violence transgressive, bien que présentée et considérée comme légitime par le terroriste, et inscrite dans l’immédiat [13]. Cette définition nous paraît en effet très pertinente. D’abord parce qu’elle objective et prend au sérieux le terrorisme comme un projet politique et non comme une déviance, ce qui en amoindrirait l’importance et les finalités. Ensuite, parce que Jenny Raflik met en évidence le moyen que constitue une violence transgressive, assortie d’un caractère subjectif entre celui qui commet l’acte et celui qui le subit. Enfin, parce que cette définition intègre les temporalités qui portent la tension entre un événement immédiat et ses effets à longue portée.

 

Quatre considérations pour terminer ce texte, mais non pour épuiser le sujet

1. Le terrorisme n’est pas un phénomène récent. Il s’inscrit dans une évolution à long terme, de l’Antiquité à nos jours. Il doit être considéré dans sa temporalité (relations entre le passé, le présent et le futur).

2. Le terrorisme est une question complexe qui prend de nombreuses formes et peut être utilisé par des acteurs très différents, individuels ou collectifs, privés ou publics, qui sont inspirés par un projet politique et, par conséquent, par une détermination stratégique à agir afin de maintenir ou de modifier une situation existante. En définissant le terrorisme, il faut éviter de le confondre avec toutes les formes de violence politique et d’ignorer les formes de terrorisme commanditées par l’État.

3. Le recours à la terreur et au terrorisme contre les citoyens est inhérent à la philosophie politique de nos sociétés libérales, telle qu’elle est comprise notamment par John Locke et Montesquieu.

4. La légitimité de ce projet politique est subjective ; ses moyens sont transgressifs et destinés à être renforcés par leur impact psychologique et leur médiatisation.

5. Plusieurs exemples de l’évolution des relations entre des groupes clairement perçus comme terroristes, avec lesquels il semblait impossible de négocier, montrent qu’il n’en est rien et que les actions transgressives d’hier n’empêchent pas nécessairement de s’asseoir autour d’une table pour entamer des négociations fructueuses. L’évolution des relations entre Londres et l’IRA après les événements sanglants de la Seconde Guerre mondiale est intéressante à cet égard [14].

Une fois de plus, nous pouvons trouver des raisons d’espérer dans un paysage de désespoir. À condition de faire les efforts nécessaires, en se fondant sur la raison et non sur la passion.

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

Pour aller plus loin :

Ph. DESTATTE, Terrorisme : la guerre et la paix, Blog PhD2050, Châtelet, 30 novembre 2016, texte en trois parties :

https://phd2050.org/2016/12/02/terror1/

https://phd2050.org/2016/12/08/terror2/

https://phd2050.org/2016/12/14/terror3/

Ph. DESTATTE, Counter-Terrorism in Europe 2030; Managing Efficiency and Civil Rights, in Theodore J. GORDON e.a., Identification of Potential Terrorists and Adversary Planning, p. 87-105, NATO Science for Peace and Security Series – E: Human and Societal Dynamics, IOS Press, 2017. https://phd2050.org/wp-content/uploads/2023/10/Philippe-Destatte_Counter-terrorism-Europe_NATO-IOS_2017.pdf

 

[1] Ce papier a été publié en néerlandais à l’initiative du magazine flamand Knack le 19 octobre 2023 : https://www.knack.be/nieuws/geschiedenis/de-geschiedenis-laat-zien-dat-terrorisme-vele-vormen-kan-aannemen/

Cet article-ci est une nouvelle traduction en français du texte anglais fourni à la rédaction du magazine et qui était intitulé What is terrorism?, version réduite de moitié de celui qui existe sur mon blog :

https://phd2050.org/2023/10/15/what-is-terrorism/

Une première, et plus longue version a été écrite dans le cadre d’un séminaire organisé par l’OTAN à Falls Church, Virginie en 2016 :  Ph. DESTATTE, Counter-Terrorism in Europe 2030; Managing Efficiency and Civil Rights, in Theodore J. GORDON e.a., Identification of Potential Terrorists and Adversary Planning, p. 87-105, NATO Science for Peace and Security Series, IOS Press, 2017. https://phd2050.org/wp-content/uploads/2023/10/Philippe-Destatte_Counter-terrorism-Europe_NATO-IOS_2017.pdf

[2] Anthony RICHARDS, Defining Terrorism, in Andrew SILKE ed., Routledge Handbook of Terrorism and Counterterrorism, p. 17, London & New York, Routledge, 2020.

[3] John LOCKE, Two Treatises of Governement, Ch. IX, Of Monarchy by Inheritance from Adam, 92, London, Thomas Tegg & alii, 1823. McMaster University Archive of the History of Economic Thought.

[4] Thomas HIPPLER, Le gouvernement du ciel, Histoire globale des bombardements aériens, p. 156-160, Paris, Les prairies ordinaires, 2014.

[5] Voir Ugur GURBUZ ed, Future Trends and New Approaches in Defeating the Terrorism Threat, Amsterdam-Berlin-Tokyo-Washington DC, IOS Press, 2013, en particulier Ozden CELIK, Terrorism Overview, p. 1-17 et Zeynep SUTALAND & Ugur GÜNGÖR, Future Trends in Terrorism, p. 75-87.

[6] Ariel MERARI, op.cit., p. 42.

[7] Raymond ARON, Paix et guerre entre les Nations, p. 176, Paris, Calmann-Levy, 1962.

[8] « criminal acts intended or calculated to provoke a state of terror in the general public, a group of persons or particular persons for political purposes ». United Nations, Resolution adopted by the General Assembly, Measures to eliminate International Terrorism, A/RES/54/110 https://www.treasury.gov/resource-center/sanctions/Terrorism-Proliferation-Narcotics/Documents/A-RES-54-110.pdf

[9] Council Framework Decision of 13 June 2002 on combating terrorism (2002/475/JHA), Official Journal L 164, 22/06/2002 P. 0003 – 0007. http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32002F0475&from=EN

[10] Le droit belge définit par infractions terroristes les actes qui, de par leur nature ou leur contexte, peuvent porter gravement atteinte à un pays ou à une organisation internationale et sont commis intentionnellement dans le but d’intimider gravement une population ou de contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte, ou de gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou d’une organisation internationale. 17 infractions sont ainsi énoncées comme crime de terrorisme. L’objectif d’intimidation est l’élément fondamental qui caractérise l’infraction terroriste. Crime de terrorisme, SPF Justice, 2023. https://justice.belgium.be/fr/themes_et_dossiers/infractions_internationales/crime_de_terrorisme

[11] Glossaire OTAN de termes et définitions (anglais et français), AAP-O6, NSO, Edition 2021.

[12] Jenny RAFLIK, Terrorisme et mondialisation, approches historiques, p. 24, Paris, Gallimard, 2016. – Il peut aussi être intéressant d’ouvrir une discussion pour comparer cette définition avec celle de Abu Mus’ab al-Suri ainsi qu’avec sa typologie du terrorisme. Voir Key excerpts of The Global Islamic Resistance Call, in Brynjar LIA, Architect of Global Jihad, The Life of al-Qaida Strategist Abu Mus’ab al-Suri, p. 382-383, London, Hurst & Company, 2014. – voir aussi le dernier ouvrage de Jenny RAFLIK, Terrorismes en France, Une histoire XIXe-XXIe siècle, Paris, Les Éditions du Cerf, 2023. L’historienne remet utilement cette problématique de la définition au sein de sa réflexion.

[13] Jenny RAFLIK, Terrorisme et mondialisation…, p. 41.

[14] John BOWYER BELL, The Secret Army, The IRA 1916-1979, Dublin, The Academy Press, 1979.

Namur, le 24 août 2023

Abstract :

Surtout quand elle s’applique aux territoires, la prospective fonde avant tout son processus sur l’identification d’enjeux de long terme, autant de questions auxquelles les acteurs et experts impliqués devront répondre. Mobilisant à la fois un socle d’informations large et rigoureux, soumis à la critique des sources et des faits, ainsi que des ressources nées de la créativité, la prospective se veut elle-même heuristique et processus d’innovation. Créativité et rationalité se nouent ainsi, sans s’opposer, mais dans le but de faire naître des visions innovantes dans lesquelles le rêve fertilise la réalité. Dans un monde où l’on présente la mésinformation comme cinquième cavalier de l’Apocalypse, la rigueur du cadre conceptuel, la réflexivité, l’autonomie de pensée, la vérification ont leur place entière. Enfin, la solidité du processus doit permettre de résoudre les questions du présent et d’anticiper celles de l’avenir. Cela signifie non seulement réfléchir, mais aussi se donner les capacités d’agir avant ou pour que les actions se réalisent.

 

Introduction : ouvrir le futur, c’est le construire

C’est au travers de la géographie, objet de cette section du Congrès des Sciences 2023 [1], que nous aborderons la prospective territoriale et son heuristique. Si j’en crois vos collègues géographes Antoine Le Blanc (Université du Littoral – Côte d’Opale) et Olivier Milhaud (Sorbonne Université), le lien s’impose d’emblée, au-delà même de la préoccupation de l’aménagement et du développement territoriaux : nous parcourons la Terre, nous parcourons la science, écrivent-ils, sachant le parcours nécessairement inachevé, et s’en émerveillant. Tel pourrait être le positionnement heuristique des géographes. Continuons  de parcourir : même si nous nous heurtons à des limites, c’est ce qui nous permet d’en être les acteurs [2].

Parcourir de manière volontariste un chemin fait d’interrogations et de réflexivité [3] sur sa démarche avec l’ambition d’être acteur de sa trajectoire, voilà qui parle aux prospectivistes… La modestie de ce questionnement heuristique, chère aux historiens dont je suis, est également au centre de notre réflexion. Même si elle est plus courante chez les géographes français, logés dans les UFR Géographie, Histoire, Économie et Société (GHES) que chez nos collègues belges, localisés – parfois avec beaucoup trop d’assurance – dans les Facultés des Sciences. Dans tous les cas, la prospective, avec son ambition propre, se veut, comme certaines belles initiatives de terrain en géographie [4], ouverte sur les enjeux brûlants et s’applique, pour cela, à un dépassement pluri-, multi- et interdisciplinaire.

C’est pour cette raison également que les contributeurs de l’ouvrage Qu’est-ce que la géographie ? mettent en exergue l’affiche-manifeste dénommée La géographie, une clef pour notre futur, diffusée en 2016 à l’initiative de leurs collègues belges pour rappeler l’implication de la géographie dans le monde d’aujourd’hui et déjà de demain au moment où la discipline était menacée notamment par la ministre de l’Éducation de la Communauté française de Belgique. Ce faisant, la représentation systémique que soutient ce document l’inscrit dans un des principes de la prospective. En effet, le Comité national belge de Géographie associe dans un même ensemble les variables que sont : changements climatiques, risques naturels et technologiques, qualité du cadre de vie, géolocalisation, urbanisation, prévisions météo, protection de l’environnement, aménagement du territoire et urbanisme, géomatique, impact des activités économiques, politiques démographiques, politique énergétique, mobilité, conservation de la nature, conflits géopolitiques et évolution des paysages [5].

Ces premiers éléments, mis en exergue à partir de la géographie, constituent autant de ponts vers les objectifs de cette contribution : définir la prospective territoriale, en évoquer le processus et s’interroger sur son heuristique à l’heure où la question de la qualité de l’information et de la traçabilité des sources semble délaissée par d’aucuns, y compris dans le monde scientifique même.

 

1. Une attitude, une méthode, une discipline, une indiscipline

La prospective est une attitude avant d’être une méthode ou une discipline, affirmait le philosophe et pédagogue Gaston Berger (1896-1960), concepteur français de cette démarche et promoteur du concept. En 1959, alors qu’il est directeur général de l’Enseignement supérieur français, Berger décrit la prospective au travers de cinq nécessités qui s’imposent aujourd’hui plus que jamais :

Voir loin : la prospective est essentiellement l’étude de l’avenir lointain. (…) et de la dynamique du changement (…)

Voir large : les extrapolations linéaires, qui donnent une apparence de rigueur scientifique à nos raisonnements, sont dangereuses si l’on oublie qu’elles sont abstraites (…)

Analyser en profondeur : la prospective suppose une extrême attention et un travail opiniâtre (…)

Prendre des risques : prévision et prospective n’emploient pas les mêmes méthodes. Elles ne doivent pas non plus être mises en œuvre par les mêmes hommes. La prospective suppose une liberté que ne permet pas l’obligation à laquelle nous soumet l’urgence (…)

Penser à l’Homme : l‘avenir n’est pas seulement ce qui peut « arriver » ou ce qui a le plus de chance de se produire. Il est aussi, dans une proportion qui ne cesse de croître, ce que nous aurions voulu qu’il fût [6].

Héritée aussi de la pensée du philosophe pragmatiste Maurice Blondel (1861-1949) [7], l’action va donc être au centre de la préoccupation du prospectiviste. Et, comme l’a fait remarquer le polytechnicien et ingénieur du Corps des Mines Jacques Lesourne (1928-2020) qui fut un des plus brillants pionniers de sa mise en pratique comme de son enseignement, entre le prospectiviste qui réfléchit en vue de l’action et le scientifique qui œuvre en vue d’élargir les connaissances, immense est la différence des points de vue. Le second peut écarter un problème comme prématuré. Le premier doit l’accepter s’il a un sens pour les acteurs et dès lors son devoir est de prendre en compte toute information pertinente et plausible même si elle s’exprime en termes flous [8]. La tête dans le monde de la recherche de connaissance, le prospectiviste n’en sera pas moins un homme – ou une femme – de terrain et d’action concrète.

S’inspirant des travaux menés aux États-Unis, comme l’avait d’ailleurs fait Gaston Berger [9], le successeur de Jacques Lesourne à la chaire de Prospective industrielle du Conservatoire des Arts et Métiers à Paris, l’économiste Michel Godet a d’ailleurs contribué à donner à la prospective sa forte dimension stratégique. Ainsi, se basant sur les travaux du théoricien des organisations l’Américain Russell L. Ackoff (1919-2009), Michel Godet a insisté sur la vocation normative de la prospective en plus de sa dimension exploratoire [10]. Dès lors, il y adjoint la planification qui, comme l’indique le professeur à l’Université de Pennsylvanie, consiste à concevoir un futur désiré et les moyens d’y parvenir [11].

De plus, renforcé par son expérience de terrain, surtout au sein des entreprises et des territoires, Michel Godet a ajouté trois autres nécessités aux cinq caractères que Gaston Berger prônait pour la prospective :

Voir autrement : se méfier des idées reçues.

Le rêve consensuel des générations présentes est souvent un accord momentané pour que rien ne change et pour transmettre aux générations futures le fardeau de nos irresponsabilités collectives.

Voir ensemble : appropriation.

C’est une mauvaise idée que de vouloir imposer une bonne idée.

Utiliser des méthodes aussi rigoureuses et participatives que possible pour réduire les inévitables incohérences collectives. (…) Sans prospective cognitive, proclame en 2004 le président du Conseil scientifique de la DATAR, la prospective participative tourne à vide et en rond sur le présent [12].

C’est effectivement cette prospective de Michel Godet ne cessera de qualifier d’indiscipline intellectuelle, sous-titrant d’ailleurs le premier tome son Manuel de prospective stratégique de cette manière [13]. L’ancien directeur de la prospective de la SEMA y rappelle que la formule est de Pierre Massé (1898-1987). Dans son avant-propos de la revue Prospective, n°1, datant de 1973 l’ancien Commissaire général au Plan du général de Gaulle observait que le terme dont l’acception moderne était due à Gaston Berger n’était explicitement ni une science, ni une doctrine mais une recherche. En forçant les mots, écrivait Massé, on aurait pu se demander si sa vocation pour l’incertain ne condamnait pas la Prospective à être, par nature, non pas une discipline, mais une indiscipline remettant en cause la prévision sommaire et dangereuse à base d’extrapolation [14]. Et l’auteur de Le Plan ou l’Anti-hasard (1965) [15] répondait lui-même à la question qu’il avait posée : je ne le crois pas, cependant, car nous avons besoin d’une science de l’à-peu-près, d’une sorte de topologie sociale nous aidant à nous orienter dans un monde de plus en plus complexe et changeant, où l’imagination, complétée par le discernement, tente d’identifier les faits porteurs d’avenir. (…) L’objet de la prospective n’est pas de rêver, mais de transformer nos rêves en projets. Il ne s’agit pas de deviner l’avenir, comme le font non sans risques les prophètes et les futurologues, mais d’aider à le construire, d’opposer au hasard des choses l’anti-hasard créé par la volonté humaine [16].

Ainsi, outil fondé sur la temporalité, c’est-à-dire la relation complexe que le présent établit à la fois en direction de l’amont et de l’aval, du passé et de l’avenir [17], la prospective dépasse l’historicité de nos mécanismes de pensées pour se projeter dans l’avenir et en explorer les chemins possibles, souhaitables, réalisables, avant de s’y lancer.

Renforcée par la convergence des travaux du foresight anglo-saxon et de la prospective latine menée au tournant des années 2000 sous l’égide de la DG Recherche de la Commission européenne, la prospective est un processus d’innovation et de transformation stratégique, fondé sur la systémique et le long terme, pour mettre en œuvre des actions présentes et opérationnelles. Systémique, car elle s’inscrit dans l’analyse des systèmes complexes ainsi que la théorie et la pratique de la modélisation. Long terme, car elle prend en compte la longue durée chère à Fernand Braudel (1902-1985) [18] et postule le futur au pluriel pour identifier des alternatives en vue de se créer un avenir [19]. Actions présentes et opérationnelles, parce qu’elle construit et met en œuvre une volonté stratégique pour transformer, mettre en mouvement, agir sur l’histoire, le territoire, l’organisation.

C’est ainsi que s’est construite une définition que je n’hésite pas à affiner au fil du temps, depuis sa première version écrite pour la Commission européenne [20], puis pour la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective et la DATAR [21] :

La prospective est une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire en s’appuyant sur la longue durée.

La prospective peut éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au-delà de l’historicité, dans la temporalité. Résolument tournée vers le projet et vers l’action, elle a vocation à provoquer une ou plusieurs transformations au sein du système qu’elle appréhende en mobilisant l’intelligence collective [22].

Ainsi, nous pouvons reprendre et compléter l’heureuse formule de Jacques Lesourne : chaque fois qu’il y une réflexion prospective, il y a une décision à prendre [23]. Et ajouter : et à mettre en œuvre… Nous le confirmerons dans l’analyse du processus.

De nombreux débats ont eu lieu dans la communauté des prospectivistes pour savoir si la prospective territoriale était différente de la prospective d’entreprise, de la prospective industrielle ou technologique. Ces discussions sont un peu vaines et nous ne souhaitons pas nous y mêler. Mentionnons toutefois qu’un des meilleurs spécialistes de la prospective territoriale française, Guy Loinger (1943-2012) définissait celle-ci comme l’activité qui a pour objet l’expression de représentations alternatives des devenirs possibles et souhaitables d’un territoire, en vue de l’élaboration de projets de territoires et de politiques publiques locales et régionales [24]. Comme le directeur de l’Observatoire interrégional de la Prospective régionale (OIPR) l’indiquait avec raison, cette définition met clairement en avant le fait que la prospective constitue une réflexion stratégique en amont des processus décisionnels. Elle doit pouvoir déboucher sur une opérationnalisation de l’intervention de la collectivité sur le territoire. Les expériences concrètes de ce type ont été menées par l’Institut Destrée depuis vingt ans, au-delà même de celles pilotées au niveau régional wallon. Pour citer quelques exemples, on peut mentionner Luxembourg 2010, Pays de Herve au Futur, Charleroi 2020, la Communauté urbaine de Dunkerque, Wallonie picarde 2025, Côtes d’Armor 2020, Vision d’aménagement du Pays basque, Schéma d’Aménagement durable de la Région Picardie, Normandie 2020+, Région de Midi-Pyrénées, Région Lorraine, Bassin Cœur du Hainaut 2025, Schéma de développement régional de la Grande Région, etc. Autant de chantiers prospectifs territoriaux menés seuls ou en partenariat, et auxquels toute une conférence pourrait être consacrée à les décrire les uns après les autres.

Activité, attitude, démarche, processus, méthode, technique, outil, peut-être se perd-on à définir l’objet que constitue la prospective ? Lors d’une conférence qu’il donnait à Namur en 2009, Pierre Gonod (1925-2009), expert en analyse des systèmes complexes, qualifiait la prospective d’heuristique, processus de rationalité et source potentielle de créativité, véritable machine à se poser des questions [25].

Rappelons, s’il en est besoin, que l’heuristique est la partie de la science qui a pour objet la découverte des faits, et donc des sources, des documents qui fondent ces faits, la dernière partie de cette définition rappelant, selon le vocabulaire philosophique d’André Lalande (1867-1963), le métier des historiens [26]. J’y vois pourtant une nécessité pour toutes les disciplines et démarches, scientifiques ou non. Cette référence à la science est d’ailleurs difficile à appliquer à l’ensemble des préoccupations de toute discipline, mais peut plus sûrement qualifier leurs processus et démarches. En fait, l’heuristique est comme une poupée gigogne. Elle vise à repérer de manière aussi exhaustive que possible toute la documentation pertinente sur un sujet, mais aussi, au-delà de la collecte, la critique serrée des sources. Comme le rappelait Claude-Pierre Vincent, on y trouve aussi les ingrédients de la création, de l’intuition, de la créativité et de la stratégie d’innovation. Ainsi, ce sociologue et psychologue en donne-t-il une  large définition : tous les outils intellectuels, tous les processus, tous les procédés, mais aussi toutes les démarches favorisant « L’art de découvrir », mais aussi toutes les approches destinées à favoriser « l’invention dans les sciences » [27]. Notons également que le mathématicien américain George Pólya (1887-1985) observe que l’heuristique, s’occupant de la solution des problèmes, une de ses tâches spécifiques est de formuler en termes généraux des raisons pour choisir les sujets dont l’examen pourrait nous aider à parvenir à la solution [28].

Bien poser la question est en effet au centre de toute démarche scientifique, mais aussi de prospective. C’est pour cela que la phase de définition des enjeux de long terme y est tellement importante.

 

2. Un processus opérationnel et robuste

Le changement constitue la finalité du processus prospectif. Non pas, bien entendu, le changement pour le changement à tout moment, comme le dénonçait Peter Bishop dans ses cours [29], mais celui qui permet de répondre aux enjeux de long terme et d’atteindre la vision désirée à l’horizon choisi. Gaston Berger se référait déjà aux travaux du psychologue américain d’origine allemande Kurt Lewin (1890-1947) qui a élaboré un modèle de conduite du changement en trois phases dont la principale se dénomme transition : celle pendant laquelle les comportements et attitudes deviennent instables et contradictoires et où les acteurs en expérimentent et en adoptent certaines [30]. S’inspirant de cette pensée et d’autres modèles de transformation, nous avons construit avec des collègues prospectivistes un modèle de processus prospectif en sept étapes comprenant trois phases [31] :

Phase de mûrissement et de préparation (Définition des objectifs, positionnements temporel et spatial, pilotage, programmation, budget, communication, etc.).

 Phase prospective

  1. Identification (acteurs et facteurs) et diagnostic prospectif.
  2. Définition des enjeux de long terme.
  3. Construction de la vision commune.

 Phase stratégique

  1. Désignation des axes stratégiques.
  2. Mesure et choix des actions concrètes.
  3. Pilotage et suivi de la mise en œuvre.
  4. Évaluation du processus et des produits de l’exercice.

Tout au long de son parcours, le processus est nourri, d’une part, de manière interne par l’intelligence collective et, d’autre part, par la veille exercée vers l’extérieur pour être à l’affut des émergences qui ne manquent pas de se manifester. Le cheminement constitue un processus d’apprentissage sociétal permettant de collecter, de décoder, mais surtout de consolider les informations en faisant appel à des experts et en les confrontant par la délibération. L’objectif de l’exercice est de coconstruire une connaissance solide qui, partagée, servira de base de l’expression des possibles, des souhaitables, ainsi que de la stratégie.

Au fil des ans, les processus de participation s’approfondissent pour que les parties prenantes en soient vraiment et que l’implication des acteurs ne soit plus seulement conçue comme des mécanismes de consultation ou de concertation, mais comme de vraies dynamiques de co-conception, co-construction, voire de co-décision [32].

 

3. Vaincre les cinq cavaliers de l’Apocalypse

Le dessin de presse de Bill Bramhall’s, Les cinq cavaliers de l’Apocalypse, en éditorial du New York Daily News du 16 août 2021 illustre parfaitement notre propos sur la nécessité d’une heuristique formelle. Aux côtés de la guerre, de la famine, de la peste et de la mort, un cinquième cavalier chemine. La mort lui demande qui il est. Le cavalier répond, tablette ou mobile multifonction à la main : désinformation. Conçue alors que celle-ci faisait des ravages durant la pandémie de Coronavirus et en plein trumpisme, cette image continue de s’imposer. Sur beaucoup d’autres thématiques d’ailleurs que la pandémie.

Invité lors d’un de mes cours de prospective et roadmaps à l’École nationale d’Ingénieurs de Tunis, Piero Dominici, professeur à l’Université de Perugia et membre  de la World Science Academy, y évoquait les cinq illusions de la civilisation hyper-technologique : l’illusion de la rationalité, l’illusion du contrôle total, celle de la prévisibilité, celle de la mesurabilité et, enfin, l’illusion de pouvoir éliminer l’erreur de nos systèmes sociaux et de nos vies [33]. Ces différentes certitudes ont été bousculées lors du beau canular lancé par le très sérieux vulgarisateur scientifique français Étienne Klein, le 31 juillet 2022. Sur Twitter, le célèbre physicien et philosophe des sciences a illustré une description personnelle de l’étoile Proxima du Centaure, annoncée comme l’étoile la plus proche du Soleil, située à 4,2 années-lumière de nous (ce qui semble exact) et annoncée comme prise par le télescope James Webb (JWST), lancé quelques mois plus tôt. Devant l’engouement et le risque réel d’emballement médiatique autour de cette information,  Étienne Klein a annoncé que la photo publiée était en fait celle d’une tranche de chorizo prise sur fond noir. Ainsi, en diffusant cette image, l’ancien directeur de recherche au Commissariat à l’Énergie atomique avait-il voulu inciter à la prudence face à la diffusion d’images sur les réseaux sociaux sans imaginer que l’absence de critique rendrait son message viral. Il faut également mentionner qu’une petite recherche montre qu’Étienne Klein avait lui-même repris un tweet de l’astrophysicien Peter Coles de l’Université de Cardiff, daté de la veille et qui n’avait pas eu un effet de même ampleur sur les réseaux sociaux. La photo originale du chorizo est d’ailleurs plus ancienne puisqu’elle avait été postée le 27 juillet 2018 par un certain Jan Castenmiller, retraité néerlandais disant vivre à Vélez-Málaga, en Andalousie, présentant une soi-disant éclipse de lune. En fait, trois éléments peuvent expliquer l’emballement autour de cette rondelle de charcuterie : la plus grande qualité de l’image, légèrement retouchée, le contexte d’enthousiasme autour des performances du nouveau télescope et, surtout, la grande légitimité du diffuseur de l’image [34].

Cette nécessaire traçabilité des sources est essentielle à la qualité et à la fiabilité de l’information. Elle est pourtant mise à mal. Non seulement par les progrès techniques, notamment dans le domaine du numérique et de l’IA, qui permettent de transformer le texte, l’image et la voix, mais aussi par une forme d’affaissement de la norme de la part des chercheurs eux-mêmes. Ainsi, en est-il de l’utilisation de plus en plus courante du mode de référencement des sources particulièrement indigent, dit d’Harvard, et de l’habitude de remplir les textes scientifiques de mentions vagues du style (Destatte, 1997) renvoyant ici à un ouvrage de 475 pages, quand ce n’est pas – excusez le rapprochement – (Hobbes, 1993), vous condamnant à chercher la preuve de ce qui est avancé dans les 780 pages de la troisième édition Sirey de l’œuvre du philosophe anglais comme j’ai dû le faire récemment… En fait, comme le rappelait simplement Marc Bloch (1886-1944), indiquer la provenance d’un document équivaut sans plus à se soumettre à une règle universelle de probité [35].

Mais il y a plus : c’est cette traçabilité même de la pensée qui est mise en cause. Ainsi, dans un magazine économique récent, pourtant généralement jugé sérieux, un chroniqueur estimait que les notes de bas de page constituaient un enfer : baliser la compréhension d’un texte, c’est compromettre son appréhension par le lecteur, affirmait-il, estimant que si les jeunes se tournaient vers des textes de slam, de hip-hop ou de rap, c’est parce que, au moins ceux-ci ne comportent pas de notes de bas de page [36]. Plus grave encore, dans une histoire des notes de bas de page affichée sur le site prospective.fr, on peut lire depuis octobre 2022 :

Fastidieuse à lire autant que pénible à produire, celle-ci devient vite le cauchemar des lecteurs et des thésards. Pour le dramaturge britannique Noël Coward [37], « Lire une note en bas de page revient à descendre pour répondre à la porte alors qu’on est en train de faire l’amour. »

 Élément du paratexte, la note a tout du parasite. Pourtant tout avait bien commencé. Ce fut d’abord une histoire d’historiens. La note venait répondre à un besoin à mesure que l’histoire gagnait en scientificité : la nécessité de citer clairement ses sources et l’importance croissante accordée aux preuves pour étayer chaque thèse [38].

Qualifier les notes d’ennuyeuses ou de superflues ne renforcera certainement pas les qualités heuristiques de nos prospectivistes, chercheurs, étudiants et élèves. François Guizot (1787-1874), un de ces premiers scientifiques à généraliser l’emploi des notes aurait qualifié de légèreté déplorable la manière de voir des susmentionnés. L’ancien chef du gouvernement sous Louis-Philippe et néanmoins historien se plaignait de voir trop d’esprits prévenus se contenter de quelques documents en appui de leurs thèses plutôt que de poursuivre la recherche jusqu’à établir la réalité des faits [39]. Ainsi soulignait-il le danger auquel sont confrontés les enseignants, les chercheurs et les « intellectuels », la difficulté qu’ils ont à parler ou à écrire de manière neutre, objective et dépassionnée, avec la distance que l’on attend du rôle ou de la profession de celui qui exprime son opinion et à s’approcher de la vérité, voire à dire la vérité.

La recherche contemporaine nous adresse au moins deux messages. D’une part, celui de la rigueur qui consiste d’abord à savoir de quoi on parle, quel est le problème, ce que l’on cherche. Ce positionnement nécessite non seulement une culture générale, une expérience, mais aussi un apprentissage sur le sujet. C’est une phase de tout processus de recherche, mais aussi de participation à une consultation ou à un processus délibératif, y compris prospectif. Le deuxième message nous renvoie à la relativité, à l’objectivité face au sujet ainsi qu’à l’interprétation de l’expérience. Si la passion qui souvent motive positivement le chercheur peut aussi en être son ennemi intérieur, comment en préserver le citoyen, l’acteur, la partie prenante qui participent à un processus de recherche et d’innovation ?

Avant tout autre, probablement, Aristote nous rappelait au IVe siècle ANC que convaincre par la rhétorique, les techniques oratoires, n’est pas démontrer par des techniques persuasives (induction, syllogismes et autres enthymèmes). La pratique scientifique consiste à prouver, c’est-à-dire établir la preuve de ce qu’on avance, ce qui est tout différent de la rhétorique ou de la dialectique [40]. Dans le monde de la prospective, mais pas seulement, nous avons toujours plaidé pour rechercher un équilibre entre les pôles factuel (recueil des données), interactif (délibération) et conceptuel (fondant les concepts structurants), dans la logique de la méthode créatrice valorisée par Thierry Gaudin, ancien directeur de la prospective et de l’évaluation au ministère français de la Recherche [41]. Cet équilibre peut être recherché sur base des efforts et investissements en temps et en moyens réalisés dans les trois approches d’une problématique ou d’un enjeu.

Bien avant nos penseurs de la Renaissance, l’érudit nord-africain Ibn Khaldûn (1332-1406) appelait à combattre le démon du mensonge avec la lumière de la raison. Il sollicitait la critique pour trier le bon grain de l’ivraie et en appelait à la science pour polir la vérité pour la critique [42]. La rigueur de l’analyse est ici le maître-mot. Rigueur du qualitatif autant que du quantitatif. Dans les sciences, même sociales, rigueur logique et rigueur empirique se combinent pour interpréter, comprendre, expliquer [43]. Partout, la vérification de la qualité des données est essentielle : régularité des mesures, stabilité des séries, permanence de la mesure sur toute la durée analysée, existence d’une réelle variation périodique, etc. [44]

La chercheuse ou le chercheur qui prend le chemin de la prospective devra être comme le philosophe décrit par le grammairien et philosophe César Chesneau Dumarsais (1676-1756) qui a écrit cette définition dans l’Encyclopédie de 1765, dirigée par Denis Diderot, Jean Le Rond d’Alembert et Louis de Jaucourt :

La vérité n’est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe son imagination, et qu’il croie trouver partout ; il se contente de la pouvoir démêler où il peut l’apercevoir, il ne la confond point avec la vraisemblance ; il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, et pour vraisemblable ce qui n’est que vraisemblable. Il fait plus, et c’est ici une grande perfection du philosophe, c’est que lorsqu’il n’a point de motif propre pour juger, il sait demeurer indéterminé [45].

La prudence et la rigueur dans l’heuristique ne sauraient toutefois déboucher sur l’objectivisme. Distinguer le vrai du faux est absolument indispensable. Se tenir éloigné du monde et s’abstenir d’y intervenir n’est certes ni la pratique des intellectuels [46], ni celles des prospectivistes qui sont avant tout, rappelons-le, des femmes et des hommes de réflexion et d’action.

 

Conclusion : le courage intellectuel

La recherche du vrai, la distanciation et l’autonomie de pensée [47] ne valent que si elles sont accompagnées du courage de dire le vrai. On connaît tous les magnifiques paroles du député de la SFIO Jean Jaurès (1859-1914) dans son discours à la jeunesse, prononcé à Albi en 1903 :

Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques [48].

On connaît beaucoup moins la communication faite par Raymond Aron (1905-1983) devant la Société française de philosophie en juin 1939, deux mois à peine avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale… L’historien et sociologue français rappelait l’importance des qualités de discipline, de compétences techniques, mais aussi de courage intellectuel afin de tout remettre en question et dégager les problèmes dont dépendait l’existence même de son pays. Avec lucidité, Aron annonçait que la crise serait longue et profonde :

Quels que soient les événements immédiats, nous n’en sortirons pas à bon compte. L’aventure dans laquelle la France et les pays d’Europe sont engagés ne comporte pas d’issue immédiate et miraculeuse. Dès lors, je pense que les professeurs que nous sommes sont susceptibles de jouer un petit rôle dans cet effort pour sauver les valeurs auxquelles nous sommes attachés. Au lieu de crier avec les partis, nous pourrions nous efforcer de définir, avec le maximum de bonne foi, les problèmes qui sont posés et les moyens de les résoudre [49].

 Sans même évoquer l’idée que chercheurs, enseignants, intellectuels, nous serions des privilégiés par les possibilités intellectuelles et matérielles qui nous sont données [50], il n’en reste pas moins que notre responsabilité est grande à l’égard de la société. L’exerçons-nous à la hauteur du devoir qui est le nôtre et de l’attente de la société civile ? On ne peut en effet qu’en douter… en Belgique, mais surtout en Wallonie. L’absence d’espace public activé et dynamique de Mouscron à Welkenraedt et de Wavre à Arlon, est un problème réel. Ce n’est pas un vice rédhibitoire.

Alors que le décalage se fait de plus en plus flagrant entre, d’une part, les politiques publiques et collectives qui sont menées depuis l’Europe jusqu’au local et, d’autre part, les nécessités fondées par les enjeux que portent l’anthropocène et la décohésion humaine, il est grand temps de porter à nouveau haut et fort la voix des territoires.

Et, à nouveau, de tout remettre en question.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

Voir aussi : Ph. DESTATTE, « Les opinions partiales altèrent la rectitude du jugement », Heuristique et critique des sources dans les sciences.

 

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon intervention au Congrès des Sciences 2023, tenu à l’Université de Namur (Wallonie) les 23 et 24 août 2023.

[2] Antoine LE BLANC et Olivier MILHAUD, Sortir de nos enfermements ? Parcours géographiques, dans Perrine MICHON et Jean-Robert PITTE, A quoi sert la géographie ?, p. 116, Paris, PuF, 2021.

[3] Pierre BOURDIEU, Science de la science et réflexivité, Cours au Collège de France 2000-2001, p. 173-174, Paris, Raisons d’agir Éditions, 2001. – Pierre BOURDIEU (1930-2002), Réflexivité narcissique et réflexivité scientifique (1993), dans P. BOURDIEU, Retour sur la réflexivité,  p. 58, Paris, EHESS, 2022.

[4] Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER et Anne BARTHELEMI dir., L’accès aux fonctions et l’aménagement des territoires face aux enjeux de notre société, dans Géo, n°85, Arlon, FEGEPRO, 2021. – Florian PONS, Sina SAFADI-KATOUZIAN et Chloë VIDAL, Penser et agir dans l’anthropocène, Quels apports de la prospective territoriale ?, dans Géographie et cultures, n°116, Hiver2020.

[5] La géographie, une clef pour notre futur, Comité national belge de Géographie, 30 mai 2016. https://uclouvain.be/fr/facultes/sc/actualites/la-geographie-une-cle-pour-notre-futur.html – A. LE BLANC et O. MILHAUD, op. cit., p. 117.

[6] L’attitude prospective, dans L’Encyclopédie française, t. XX, Le monde en devenir, 1959, reproduit dans Gaston BERGER, Phénoménologie du temps et prospective, p. 270-275, Paris, PuF, 1964. (1959).

[7] Le philosophe français Maurice Blondel avait développé le concept de prospection qui désignait une pensée orientée vers l’action : la pensée concrète, synthétique, pratique, finaliste, envisageant le complexus total de la solution toujours singulière, où se portent le désir et la volonté, par opposition à la « rétrospection » ou « réflexion analytique » qui est une pensée repliée sur elle-même, spéculative ou scientifique, non dénuée certes d’applications possibles ou de fécondité pratique, mais n’aboutissant qu’indirectement à cette utilité et passant d’abord par la connaissance générique et statique comme par une fin autonome. (…) Maurice BLONDEL, Sur Prospection, dans André LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, p. 846, Paris, PuF, 1976.

[8] Jacques LESOURNE, Un homme de notre siècle, De polytechnique à la prospective et au journal Le Monde, p. 475, Paris, Odile Jacob, 2000.

[9]  En particulier à l’égard de la psychologie sociale : Kurt Lewin, Ronald Lippitt, Jeanne Watson, Bruce Westley. G. BERGER, Phénoménologie du temps et prospective…, p. 271.

[10] Maurice Blondel propose d’appeler Normative la recherche méthodique qui a pour but d’étudier et de procurer la démarche normale grâce à laquelle les êtres réalisent le dessein d’où ils procèdent, le destin où ils tendent. M. BLONDEL, L’être et les êtres, Essai d’ontologie concrète et intégrale, p. 255, Paris, Félix Alcan, 1935.

[11] Russell Lincoln ACKOFF, Méthodes de planification de l’entreprise, Paris, Éditions d’organisation, 1973. – A Concept of Corporate Planning, New York, Wiley, 1969. – M. GODET, Prospective et planification stratégique, p. 31, Paris, Economica, 1985.

[12] Michel GODET, Les régions face au futur, Préface à G. LOINGER dir., La prospective régionale, De chemins en desseins, p. 8, Paris, L’Aube – DATAR, 2004. – Voir aussi : Michel GODET, De la rigueur pour une indiscipline intellectuelle, Assises de la Prospective, Université de Paris-Dauphine, Paris, 8-9 décembre 1999, p. 13,

http://www.laprospective.fr/dyn/francais/articles/presse/indiscipline_intellectuelle.pdf

[13] Michel GODET, Manuel de prospective stratégique, t. 1, Une indiscipline intellectuelle, Paris, Dunod, 1997.

[14] Pierre MASSÉ, De prospective à prospectives, dans Prospectives, Paris, PuF, n°1, Juin 1973, p. 4.

[15] P. MASSÉ, Le Plan ou l’Anti-hasard, coll. Idées, Paris, nrf-Gallimard, 1965.  http://www.laprospective.fr/dyn/francais/memoire/texte_fondamentaux/le-plan-ou-lantihasard-pierre-masse.pdf

[16] P. MASSÉ, De prospective à prospectives…, p. 4.

[17] Jean CHESNEAUX, Habiter le temps, p. 18-19, Paris, Bayard, 1996. – Reinhart KOSSELECK, Le futur passé, Paris, EHESS, 1990.

[18] Fernand BRAUDEL, Histoire et Sciences sociales, La longue durée, dans Annales, 1958, 13-4, p. 725-753. https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1958_num_13_4_2781

[19] Jacques LESOURNE, Les mille sentiers de l’avenir, p. 11-12, Paris, Seghers, 1981.

[20] Voir notamment : Günter CLAR & Philippe DESTATTE, Regional Foresight, Boosting Regional Potential, Mutual Learning Platform Regional Foresight Report, Luxembourg, European Commission, Committee of the Regions and Innovative Regions in Europe Network, 2006. Philippe-Destatte-&-Guenter-Clar_MLP-Foresight-2006-09-25

[21] Ph. DESTATTE et Ph. DURANCE, Les mots-clés de la prospective territoriale, p. 46, Paris, La Documentation française, 2009. Philippe_Destatte_Philippe_Durance_Mots_cles_Prospective_Documentation_francaise_2009

[22] Ph. DESTATTE, Qu’est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, 10 avril 2013. https://phd2050.org/2013/04/10/prospective/

[23] J. LESOURNE, Conclusion, aux Assises de la prospective, Paris, Université Dauphine, 8 décembre 1999.

[24] Guy LOINGER, La prospective territoriale comme expression d’une nouvelle philosophie de l’action collective, dans G. LOINGER dir., La prospective régionale, De chemins en desseins, p. 44-45, Paris, L’Aube – DATAR, 2004.

[25] Pierre GONOD, Conférence faite à la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, Namur, Institut Destrée, 19 mai 2009.

[26] André LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, p. 413, Paris, PUF, 1976. Sur l’heuristique, voir aussi : Ph. DESTATTE, Les opinions partiales altèrent la rectitude du jugement, Heuristique et critique des sources dans les sciences, Conférence présentée à la Salle académique de l’Université de Mons, dans le cadre du Réseau EUNICE, le 21 octobre 2021, Blog PhD2050, 1er novembre 2021. https://phd2050.org/2021/11/01/heuristique/

[27] Claude-Pierre VINCENT, Heuristique, création, intuition et stratégies d’innovation, p. 32, Paris, Editions BoD, 2012. – Cette définition est fort proche de celle de l’Encyclopaedia Universalis : Jean-Pierre CHRÉTIEN-GONI, Heuristique, dans Encyclopædia Universalis, consulté le 6 mars 2023. https://www.universalis.fr/encyclopedie/heuristique/

[28] George PóLYA, L’Heuristique est-elle un sujet d’étude raisonnable ?, dans Travail et Méthodes, p. 279, Paris, Sciences et Industrie, 1958.

[29] Pour une idée des travaux de Peter Bishop, voir : P. BISHOP & Andy HINES, Teaching about the Future, New York, Palgrave-MacMillan, 2012.

[30] Kurt LEWIN, Field Theory in Social Science, Harper Collins, 1951. – Psychologie dynamique, Les relations humaines, Paris, PuF, 1972.

[31] Ph. DESTATTE, La construction d’un modèle de processus prospectif, dans Philippe DURANCE & Régine MONTI dir., La prospective stratégique en action, Bilan et perspectives d’une indiscipline intellectuelle, p. 301-331, Paris, Odile Jacob, 2014.

[32] Ph. DESTATTE, La coconstruction, corollaire de la subsidiarité en développement territorial, Hour-en-Famenne, Blog PhD2050, 3 août 2023, https://phd2050.org/2023/08/03/la-coconstruction-corollaire-de-la-subsidiarite-en-developpement-territorial/ – Ph. DESTATTE, Citizens’ Engagement Approaches and Methods in R&I Foresight, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2023.

https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/d5916d5f-1562-11ee-806b-01aa75ed71a1/language-en/format-PDF/source-288573394

[33] Piero DOMINICI, Managing Complexity ? Tunis, ENIT, 15 avril 2022.

[34] André GUNTHERT, Ce que montre le chorizo, dans L’image sociale, 17 novembre 2022. https://imagesociale.fr/10853 – André Gunthert est maître de conférences à l’École des Hautes Études en Sciences sociales à Paris, où il occupe la chaire d’histoire visuelle.

[35] Marc BLOCH, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien (1942), dans Marc BLOCH, L’histoire, la Guerre, la Résistance, coll. Quarto,  p. 911, Paris, Gallimard, 2006.

[36] Paul VACCA, L’enfer des notes de bas de page, dans Trends-Tendances, 2 mars 2023, p. 18.

[37] Sir Noël Peirce COWARD (1899-1973) Britannica, The Editors of Encyclopaedia. Noël Coward, Encyclopedia Britannica, 15 Sep. 2023, https://www.britannica.com/biography/Noel-Coward. Accessed 5 October 2023

[38] Histoire des notes de bas de page, Actualité prospective, 1er octobre 2022.

https://www.prospective.fr/histoire-des-notes-de-bas-de-page/

[39] François GUIZOT, Histoire des origines du gouvernement représentatif en Europe, (1820), p. 2, Paris, Didier, 1851.

[40] ARISTOTE, d’après Rhétorique, LI, 2, 1355sv, dans Œuvres, coll. La Pléiade, p. 706 sv, Paris, Gallimard, 2014.

[41] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Gordes, Ose Savoir – Le Relié, 2003.

[42] IBN KHALDÛN, Al-Muqaddima, Discours sur l’histoire universelle, p. 6, Arles, Acte Sud, 1997.

[43] Jean-Pierre OLIVIER de SARDAN, La rigueur du qualitatif, Les contraintes empiriques de l’interprétation socio-anthropologique, p. 8, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 2008.

[44] Daniel CAUMONT & Silvester IVANAJ, Analyse des données, p. 244, Paris, Dunod, 2017.

[45] César CHESNEAU DU MARSAIS, Le philosophe, dans  Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers…, t. XII, p. 509, Neufchâtel, 1765. http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v12-1254-0/

[46] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir, Les intellectuels en question, Paris, Agone, 2010.

[47] Sans une plus grande distanciation et une plus grande autonomie de pensée, (les chercheurs) peuvent-ils espérer mettre au service de leur prochain des instruments de pensée plus adaptés, des modèles plus conformes à la réalité que ceux dont on a, par tradition, coutume d’user, qui se transmettent sans réflexion de génération en génération, ou encore que ceux développés au hasard dans l’ardeur du combat ? Norbert ELIAS, Engagement et distanciation, Contribution à la sociologie de la connaissance (1983), p. 27-28, Paris, Fayard, 1993.

[48] Jean JAURES, Discours à la Jeunesse, Albi, 31 juillet 1903, dans J. JAURES, Discours et conférences, coll. Champs classiques, p. 168, Paris, Flammarion, 2014.

[49] Raymond ARON, Communication devant la Société française de philosophie, 17 juin 1939, dans R. ARON, Croire en la démocratie, 1933-1944, p. 102, Paris, Arthème Fayard – Pluriel, 2017.

[50] Noam CHOMSKY, De la responsabilité des intellectuels, p. 149, Paris, Agone, 2023. – Noam CHOMSKY, The Responsability of Intellectuels, New York, The New York Press, 2017.

 Hour-en-Famenne, le 3 août 2023

Dans le projet de Schéma de Développement du Territoire wallon (SDT), adopté par le Gouvernement de Wallonie, le 30 mars 2023, douze défis sociétaux ont été identifiés pour mener à bien les transitions écologique, sociale, économique et démocratique. En matière de gouvernance, le dernier de ces défis apparaît fondamental : il s’agit d’agir collectivement et de façon coordonnée. Le texte précise que les citoyens, les milieux associatifs, les auteurs de projets, les entreprises, les intercommunales de développement, les communes, la Région, etc. contribuent, chacun à leur niveau, au développement du territoire. La réussite du SDT, est-il encore noté, demande la mobilisation de toutes les parties prenantes. Avant d’affirmer que, dans le respect du principe de subsidiarité, les communes wallonnes ont, dans leur sphère de compétences, un rôle pivot à jouer notamment en tant qu’autorité de proximité [1].

 

1. La (re)mobilisation du concept de subsidiarité

Certes, concevoir l’aménagement du territoire comme le produit de décisions individuelles et collectives dans un système d’acteurs n’est pas nouveau. Dans les travaux La Wallonie au futur, les groupes de travail animés par Jacqueline Miller et Luc Maréchal cultivaient cette vision de l’aménagement du territoire comme un grand dessein politique porté collectivement où le débat s’activait de la commune à la région et où le savoir commun s’élaborait par l’interaction [2].

La mobilisation du concept de subsidiarité telle qu’elle apparaît dans le projet de SDT 2023 est particulièrement intéressante pour qui veut se pencher sur des instruments de politique nouveaux. Son utilisation de la subsidiarité s’inscrit à la fois en continuité du SDER de 1999, mais aussi dans une certaine rupture avec celui-ci. En effet, si le SDER rappelait utilement dans son glossaire le principe par lequel chaque compétence doit être exercée à l’échelon le plus pertinent en termes d’efficacité et de coût et en cas d’équivalence, à l’échelon le plus proche du citoyen [3], il s’inscrivait plutôt dans une démarche ascendante où les communes agissent dans un cadre imposé par la Région sans qu’un principe d’opportunité guide l’intervention régionale au détriment des communes [4].

Lors de la séance de présentation du projet de SDT 2023 à la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, le 6 juin 2023, les experts et responsables régionaux rappelaient que la logique de la subsidiarité était inscrite dans l’aménagement du territoire wallon depuis au moins 1991. En effet, les articles 11 et 12 du décret Liénard du 27 avril 1989 ont fondé les articles 21bis et 21ter du Code wallon de l’Aménagement du Territoire et de l’Urbanisme confiant invitant les Conseils communaux à établir un Schéma de Structure communal et en ont déterminé les modalités. De même, à la décentralisation du pouvoir régional vers la commune s’est ajoutée la participation des citoyennes et des citoyens au travers du renforcement du rôle de la désormais bien connue Commission consultative communale de l’Aménagement du territoire [5]. En défendant son projet de décret, le ministre Albert Liénard avait toutefois souligné que, s’il était adopté, celui-ci ferait naître un système hybride de deux régimes, l’un qui accorde une place prépondérante à l’intervention préalable de l’Administration régionale, l’autre, donnant aux pouvoirs locaux la possibilité, à certaines conditions, de prendre en charge l’aménagement du territoire communal [6].

En fait, dans son avis sur le projet de décret, le Conseil d’État, très réservé, avait pointé le laxisme de certains Collèges des bourgmestre et échevins dans l’octroi des permis de bâtir et de lotir ainsi que le fait que, en matière d’aménagement du territoire et d’urbanisme, les autorités communales sont particulièrement exposées à toutes sortes de pressions et ont du mal à y résister. En l’occurrence, pour le Conseil d’État, la proximité du pouvoir constituait dans cette matière un handicap plutôt qu’un avantage [7]. Le ministre et la majorité avaient plutôt pris le contre-pied de cet avis, considérant qu’en démocratie le niveau local est le plus immédiatement concerné par l’action collective [8].

Il ne nous appartient pas de juger ici et maintenant l’attitude des pouvoirs communaux depuis trente ans : ils sont assurément divers. Juste de constater avec la chercheuse en développement territorial Sophie Hanson que le principe de subsidiarité est avant tout un principe politique et que, dès lors, son efficacité est liée à l’usage que les acteurs en font ainsi que du projet commun qu’ils poursuivent ou non. Comme la maître de conférence à l’ULIEGE le constate, en l’absence de projet commun, le principe de subsidiarité ne peut que conduire à un échec [9].

Plus de trente ans après le décret de décentralisation et de participation, la subsidiarité est de nouveau à l’honneur comme principe de gouvernance dans la nouvelle mouture de SDT. Le projet commun est clair et se décline en fait de l’Europe au local. On le nomme dans le SDT optimisation spatiale [10] dans le sens d’une détermination des trajectoires communales de réduction de l’artificialisation des terres et de limitation de l’étalement urbain au travers du renforcement des centralités. Au dire de ses promoteurs, un partenariat [11] entre la Région et les communes constituerait la subsidiarité intelligente organisant l’établissement, selon les règles fixées par la Région, de Schémas de Développement communaux simplifiés.

Ces réformes visent principalement à réaliser le double objectif de l’inscription d’une trajectoire d’artificialisation nette de zéro d’ici 2050 et de la lutte contre l’étalement urbain d’ici 2050, soit concrètement  la création de trois unités de logement sur quatre dans les centralités définies et cartographiées dans le futur SDT. Après l’entrée en vigueur du SDT, les communes disposeraient néanmoins d’un délai de cinq ans afin d’adapter leur trajectoire et leurs centralités, en fonction des spécificités de leur territoire et sur la base de balises fixées par la Région, par le biais de leur Schéma de Développement communal (SDC) ou d’un Schéma de Développement pluricommunal (SDPC). Si elles ne le font pas, ce sont les dispositions du SDT qui s’appliqueront. Afin, annonce-t-elle, de garantir l’effectivité de la subsidiarité, la Région proposera qu’un diagnostic territorial – à savoir l’analyse contextuelle de tous les schémas communaux – à l’échelle de la Région wallonne soit réalisé avec l’aide des agences de développement territorial. Un volet sur la planification commerciale sera également envisagé. En outre, des budgets seront prévus en conséquence.

Photo Dreamstime Ahavelaar

Ces mécanismes pourraient correspondre aux quatre principes d’une subsidiarité active jadis prônés par l’ancien haut fonctionnaire français Pierre Calame.

  1. C’est au niveau le plus « bas », le plus proche du terrain, que l’on peut inventer des réponses adaptées à la diversité des contextes et mobilisant au mieux les acteurs et leur créativité.
  2. Cette invention doit se faire à l’intérieur d’un certain nombre de « contraintes » exprimées par le niveau d’au-dessus et qui résument les nécessités de cohérence.
  3. Ces contraintes ne doivent pas être définies comme des normes uniformes, par des « obligations de moyens », mais par des « obligations de résultat », ce qui permet à chaque niveau (…) d’inventer les moyens les plus appropriés d’atteindre ce résultat.
  4. Enfin, une obligation de résultat suppose une évaluation conjointe, elle-même moteur de l’innovation [12].

Bien entendu, la vocation des principes, c’est d’être mis en œuvre… Tandis que la subsidiarité ne saurait se limiter à la gouvernance des élus et des citoyens, entre la Région et les communes. Elle doit se faire avec toutes les parties prenantes, en particulier des entreprises qui, songeons-y, produisent l’essentiel du logement public et privé en Wallonie.

 

2. La coconstruction de politiques territoriales collectives

Écoutant dernièrement un échevin de l’aménagement du territoire d’une commune liégeoise qui disposait déjà d’un schéma communal et d’une vision claire de sa trajectoire regretter ne pas avoir été consulté en amont du processus d’élaboration du projet de SDT pour y voir inscrire la vision de sa collectivité territoriale, il me fallait bien constater que le type de gouvernance aujourd’hui sur la table est d’une autre nature.

Ainsi, comme dans d’autres domaines, nous sommes passés de la planification centralisée à la décentralisation-participation par consultation, à un nouveau type de processus fondé sur de la délibération et de la coconstruction. Avec cette coconstruction, comme le dit le géographe Jacques Lévy, on ne se contente plus de « consulter » des « usagers » ou même de proposer une « participation » à un projet. On construit ensemble. Démarche prospective en amont et évaluation en aval augmentent, pour le technicien comme pour le citoyen, les séquences de l’analyse et de l’action [13].

Alors que la capacité des acteurs – entreprises, associations environnementales, citoyennes et citoyens connectés et davantage organisés – évolue, certes à des rythmes différents, un autre modèle s’élabore. Ce modèle est fondé sur la coconstruction de politiques collectives s’associant au parlement, au gouvernement et à l’administration. Il s’établit dans le cadre d’ouvertures voulues ou forcées. Ainsi, des travaux méthodologiques se lancent sur ces questions de gouvernance dans différents écosystèmes : recherche et innovation, organisationnel ou territorial, aux niveaux régional ou européen [14]. Selon cette approche, la définition du projet et sa mise en œuvre résultent d’un travail collectif incluant tous les acteurs concernés.

Pour disposer d’une définition précise de ce mode de gouvernance, on dira avec le sociologue  Michel Foudriat que la coconstruction peut se définir comme un processus par lequel un ensemble d’acteurs différents :

– expriment et confrontent les points de vue qu’ils ont sur le fonctionnement organisationnel, sur leur représentation de l’avenir d’un territoire, sur une innovation technique, sur une problématique de connaissance ;

– s’engagent dans un processus d’intercompréhension des points de vue respectifs et de recherche de convergence entre ceux-ci ;

– cherchent à trouver un accord sur des traductions de leurs points de vue qu’ils ne jugeraient pas incompatibles entre elles pour arrêter un accord (un compromis) sur un objet matériel (une innovation technique, un nouveau produit industriel) ou immatériel (un projet). Concrètement, le processus de construction aboutit à un document formel qui devient la traduction acceptable et acceptée par les différents acteurs parties prenantes [15].

Cette méthodologie, si elle est menée de manière ambitieuse et volontaire, est particulièrement adaptée pour construire des interventions associant aux élus des organisations, des entreprises, des collectivités territoriales et visant à transformer la société. Ces interventions vont de la conception à la mise en œuvre et à l’évaluation partenariale. En effet, les enjeux des politiques publiques et collectives deviennent de plus en plus complexes, aucun acteur ne pouvant à lui seul maitriser l’ensemble des dimensions constitutives d’un projet. De plus, ce management permet de répondre à la demande croissante des acteurs, citoyens-usagers à l’élaboration des décisions qui pourraient affecter leur vie ou la trajectoire de leur organisation ou de leur territoire [16].

Lorsque la coconstruction se situe dans un cadre démocratique, elle s’inscrit dans la démocratie délibérative qui vise, avant tout à apprendre les uns des autres, à améliorer nos convictions dans la vertu de confrontations politiques fondées sur la rationalité, à nous rapprocher de la résolution des problèmes qui se posent à nous. Cela présuppose toutefois que le processus politique ait absolument une dimension épistémique… nous rappelle Habermas [17]. Cela signifie que le processus est celui de la discussion – qui relève de la rationalité – et non celui de la négociation.

Le concept de coconstruction se différencie donc de ceux d’information, de consultation et de concertation : tous les acteurs participent aux délibérations et toutes les parties prenantes participent au processus décisionnel final [18]. Ainsi, pour les acteurs, participer à la co-construction démocratique des politiques publiques n’est pas faire du lobbying. Dans le lobbying, la partie prenante concernée cherche légitimement à convaincre les élus de prendre une décision politique à son avantage. Dans la coconstruction démocratique, les parties prenantes délibèrent, ensemble et avec les décideurs, pour construire un compromis et une politique visant l’intérêt général [19].

Au-delà de la mobilisation et de l’implication des parties prenantes concernées, la coconstruction démocratique doit permettre de créer les conditions d’une délibération productive qui débouche sur des décisions de politiques publiques pertinentes. Ce travail [20] suppose une méthodologie robuste. Les méthodes d’écoute, de facilitation, d’animation, d’intelligence collective, de médiation et de production développées, testées et construites au profit de la prospective territoriale peuvent être mobilisées très heureusement dans le cadre de cette coconstruction [21]. De même, et en amont tout comme au long du processus, la mobilisation multiacteurs des ressources et connaissances sera indispensable, selon des dispositifs et expériences déjà bien connus permettant d’unir les forces en vue du changement [22].

Reconnaissons qu’il s’agit d’une révolution mentale, un changement de conception du pouvoir écrit Pierre Calame [23]. Cette méthode exige de fonder l’effort de toutes et de tous sur une intelligence partagée du bien commun, un affaissement des intérêts particuliers des groupes, chapelles, partis, et personnes, ainsi qu’une rationalité sans cesse rappelée.

 

3. Conclusion : le chemin de la contractualisation ?

Les chemins sinueux et ardus qu’ouvre le projet de SDT sont porteurs d’innovation et d’ambitions que l’on croyait oubliées. Voici plus de vingt ans, par le biais des aires de coopération supracommunale le SDER avait ouvert une capacité de renouvellement des outils de la gouvernance wallonne par la valorisation et la fédération de ces dynamiques territoriales contractuelles et endogènes : les communautés de communes, les projets de pays, les communautés urbaines, etc. Il s’agissait de favoriser une bonne application du principe de subsidiarité dans la mise en œuvre de politiques de développement, la subsidiarité n’étant possible, disait-on déjà alors, que s’il existe des dynamiques convergentes tant au niveau régional qu’au niveau local [24].

De manière encore un peu floue, le projet de SDT, avec son objectif d’optimisation spatiale, peut constituer une formidable opportunité de réactivation d’une subsidiarité intelligente, de la coconstruction de politiques concrètes et de fructueuses contractualisations entre les instances régionales, les agences de développement territorial ainsi que les communes. Pour autant que les acteurs territoriaux puissent en relever les défis et surmonter les contradictions. Plus que jamais, c’est ce que nous rappellent Michel Crozier et Ehrard Friedberg, à savoir que le changement réussi ne peut donc être la conséquence du remplacement d’un modèle ancien par un modèle nouveau qui aurait été conçu d’avance par des sages quelconques ; il est le résultat d’un processus collectif à travers lequel sont mobilisées, voire créées, les ressources et capacités des participants nécessaires pour la constitution de nouveaux jeux dont la mise en œuvre libre – non contrainte – permettra au système de s’orienter ou de se réorienter comme un ensemble humain et non comme une machine [25].

Il ne fait aucun doute que l’ampleur du changement que nécessitent la fin de l’artificialisation des terres et la limitation de l’étalement urbain appellera des types de gouvernance et des instruments de politique tout à fait innovants et collectifs. Car, comme en rêvait Michel Lussault, il s’agit de construire une autre manière de concevoir l’aménagement et l’urbanisme. Désormais, l’enjeu consiste à modifier les compromis que les groupes humains posent pour définir les fondements de leurs pratiques d’habitation. Bien sûr, le compromis planète-Terre-Monde, du global à ses déclinaisons locales, mais aussi souligne le professeur à l’ENS Lyon, le compromis que chaque société considère comme légitime en matière de définition des modalités des relations entre les personnes, entre chaque individu et les groupes, et entre les groupes, soit, dit Lussault le pacte social du moment [26].

Car qui peut encore douter que c’est notre manière d’habiter ce monde qui en déterminera l’avenir ?

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] SDT : une stratégie territoriale pour la Wallonie, Projet, p. 14-16, Namur, Gouvernement de Wallonie, 30 mars 2023, 212 p. – Je profite de cette note pour remercier mon collègue Christian Bastin, chercheur associé à l’Institut Destrée, pour ses remarques et suggestions portant sur une première version de mon texte. Cet hommage n’engage évidemment pas sa responsabilité.

[2] Il faut relire l’ensemble de ces travaux : Jacqueline MILLER et Luc MARECHAL, Les habitants, le logement et l’aménagement du territoire, dans La Wallonie au Futur, le Défi de l’Éducation, p. 315-388, Charleroi, Institut Destrée, 1992. (avec des contributions d’André Verlaine, Nicole Martin, Louis Leduc, Jean Henrottay, Catherine Blin, Camille Dermonne et Philippe Doucet).

[3] Subsidiarité, dans Schéma de Développement de l’Espace régional, adopté par le Gouvernement wallon le 27 mai 1999, p. A23, Namur, Ministère de la Région wallonne, 2000.

[4] Sophie HANSON, Entre Union européenne et Région wallonne : multiplicité des échelons de pouvoir et subsidiarité territoriale, Thèse en Science politique et sociale, p. 278, note 1113, ULIEGE, 2012. Sophie Hanson observe d’ailleurs que dans sa fonction territoriale, la subsidiarité implique que l’échelon communal, le plus proche du citoyen soit privilégié, ce qui ne ressort pas de la définition figurant dans le SDER.

https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/104000/1/%28Th%C3%A8se%20Sophie%20Hanson.pdf

Voir aussi : Charles-Hubert BORN, Quelques réflexions sur le système de répartition des compétences en matière d’environnement et d’urbanisme en droit belge, dans Revue juridique de l’Environnement, 2013/5, p. 205-229. https://www.cairn.info/revue-juridique-de-l-environnement-2013-5-page-205.htm

Thomas BOMBOIS, Le principe de subsidiarité territoriale, Vers une nouvelle répartition des compétences entre le central et le local ?, dans Annales de Droit de Louvain, vol. 61, 2001, n°2-3, p. 365-388. https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal%3A97111/datastream/PDF_01/view

[5] WALLEX, Décret de décentralisation et de participation modifiant le Code wallon de l’Aménagement du Territoire et de l’Urbanisme, 27 avril 1989. https://wallex.wallonie.be/contents/acts/0/108/1.html

http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/1988_1989/PARCHEMIN/83.pdf

[6] Conseil régional wallon, Session 1988-1989, Séance du mercredi 19 avril 1989, Compte rendu, p. 38. http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/1980/1357.pdf

On retrouvait d’ailleurs cette approche dans l’exposé des motifs du projet de décret. http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/1980/1920.pdf

Si l’Exécutif doit approuver le schéma de structure, il est évident qu’il n’y a plus décentralisation et autonomie. C’est nier le principe même de ce que nous voulons accorder aux communes. (p. 39).

[7] Conseil régional wallon, Session 1988-1989, Séance du mercredi 19 avril 1989, Compte rendu, p. 34 (Intervention du député Alfred Léonard).

[8] Ibidem.

[9] Sophie HANSON, Le principe de subsidiarité constitue-t-il un bon outil pour assurer la répartition des missions dans un contexte supra-communal ? dans Actes du colloque « La fabrique des métropoles », 24-25 novembre 2017, ULiège, 2018.

https://popups.uliege.be/lafabriquedesmetropoles/index.php?id=97&file=1

[10] L’optimisation spatiale vise à préserver au maximum les terres et à assurer une utilisation efficiente et cohérente du sol par l’urbanisation. Elle comprend la lutte contre l’étalement urbain. Projet de SDT, Namur, Gouvernement wallon, Version du 30 mars 2023, p. 7.- Pour le chercheur américain Eric Delmelle, l’optimisation spatiale consiste à maximiser ou à minimiser un objectif lié à un problème de nature géographique, tel que la sélection d’itinéraires, la modélisation de l’attribution de sites, l’échantillonnage spatial et l’affectation des terres, entre autres. Eric M. DELMELLE, Spatial Optimization Methods, in Barney WARF ed, Encyclopedia of Human Geography, p. 2657-2659, Sage, 2006-2010. – Tong DAOQIN & Alan T. MURRAY, Spatial Optimization in Geography in Annals of the Association of American Geographers, vol. 102, no. 6, 2012, p. 1290–309. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/41805898. Accessed 27 July 2023.

[11] Voir la typologie de partenariats de Y. Bruxelles, P. Feltz et V. Lapostolle, Derrière le mot « partenariat », quelle est la relation recherchée ? prestation de service, information mutuelle, consultation, concertation, collaboration, coopération, réciprocité, apprentissage mutuel, fusion ? reproduit dans Guy BAUDELLE, Catherine GUY et Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe, Concepts, enjeux et débats,  p. 147, Rennes, Presses universitaires, 2011.

[12] Pierre CALAME, Réforme des pouvoirs, des articulations grippées, dans Oser l’avenir, alliance pour un monde responsable et solidaire, Document de travail n° 100, Fondation Mayer, 1998.

[13] Jacques LEVY, Géographie du politique, p. 261, Paris, Odile Jacob, 2022.

[14] Philippe DESTATTE, Citizens ‘engagement approaches and methods in R&I Foresight, Mutual Learning Exercise: R&I Foresight – Policy and Practice, Discussions Paper, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2023. https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/d5916d5f-1562-11ee-806b-01aa75ed71a1/language-en/format-PDF/source-288573394 – On pense également au nouveau Collège de Prospective de Wallonie lancé en juin 2023 avec le soutien du Gouvernement de Wallonie.

[15] Michel FOUDRIAT, La co-construction en actes, Comment l’analyser et la mettre en œuvre, p. 17-18, Paris, ESF, 2021. – M. FOUDRIAT, La Co-construction. Une alternative managériale, Rennes, Presses de l’EHESP, 2016.

[16] Ibidem.

[17] Jürgen HABERMAS, Espace public et démocratie délibérative : un tournant, p. 38-39, Paris, Gallimard, 2023.

[18] M. FOUDRIAT, La co-construction en actes…, p. 18-19.

[19] Yves VAILLANCOURT, De la co-construction des connaissances et des politiques publiques, dans SociologieS, 23 mai 2019, 39sv. http://journals.openedition.org/sociologies/11589 – Y. Vaillancourt, La co-construction des politiques publiques. L’apport des politiques sociales, dans Bouchard M. J. (dir.), L’Économie sociale vecteur d’innovation. L’expérience du Québec, p. 115-143, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011. – Y. Vaillancourt, La co-construction des politiques publiques : balises théoriques, dans L. Gardin & F. Jany-Catrice dir., L’Économie sociale et solidaire en coopérations, Rennes, p. 109-116,  Presses universitaires de Rennes, 2016.

[21] Voir le précieux Sam KANER, Facilitator’s guide to participatory decision-making, San Francisco, Jossey-Bass – Community At Work, 2014.

[22] Merritt POLK ed, Co-producing Knowledge for Sustainable Cities, Joining forces for change, London & New York, Routledge, 2020.

[23] P. CALAME, Petit traité de gouvernance, p. 140, Paris, Éditions Charles Léopold Mayer, 2023.

[24] Ph. DESTATTE dir., Wallonie 2020, Un réflexion prospective citoyenne sur le devenir de la Wallonie, Actes de l’exercice de prospective mené en Région Wallonie de novembre 2001 à février 2004, p. 466-467, Charleroi, Institut Destrée, 2005.

[25] Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, p. 391, Paris, Seuil, 1977.

[26] Michel LUSSAULT, L’avènement du monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, p. 263, Paris, Seuil, 2013.

Namur, le 2 juillet 2023

En 2022, afin de commémorer ses trente ans d’existence, la Direction de la Cohésion sociale (DiCS) du SPW Intérieur & Action sociale s’est lancé le défi de tourner le regard vers l’avenir en projetant ce qu’elle souhaite que devienne la cohésion sociale à l’horizon 2050. Pour la guider et l’accompagner dans cette démarche prospective, elle a fait appel à l’Institut Destrée et à son Wallonia Policy Lab et invité à y participer une quinzaine de personnes, attachées à l’équipe ou en provenance de services partenaires. Cette vision devait prendre en compte les évolutions possibles de l’environnement et les transformations souhaitées du modèle qui a été construit par cette administration au fil des ans en Wallonie.

L’article qui suit, tiré à part de la revue L’Observatoire, Hors série, Mai 2023, déroule le cheminement suivi par les participantes et participants et propose dans les dernières pages le texte abouti au terme de celui-ci et présenté lors de l’événement commémoratif.

Vous le trouvez sous ce lien : Philippe-Destatte_Vision_Cohesion-sociale_Tire-a-part-Observatoire_Mai_2023

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

Sur le même sujet : Philippe DESTATTE, La cohésion sociale pour la Wallonie à l’horizon 2050, De la citoyenneté belge à la concitoyenneté wallonne, Communication au Palais des Congrès de Namur à l’occasion de la journée « 30 ans au service de la cohésion sociale en Wallonie » organisée par la direction de la Cohésion sociale du Service public de Wallonie. Namur, Blog PhD2050, 1er décembre 2022.

https://phd2050.org/2022/12/04/concitoyennete/

Namur, le 20 mai 2023

 

1. L’incertitude : un déficit de connaissance

Le monde économique a souvent considéré qu’une décennie constituait l’horizon du management de l’entreprise, ces dix ans permettant de dégager une vision d’assez long terme et de construire une stratégie portant sur les trois, voire les cinq prochaines années qui sont celles où peu de surprises majeures semblaient probables. À quelques exceptions près, le périmètre géographique d’action relativement restreint des entreprises contribuait à la stabilité sinon à la prévisibilité des aléas pouvant affecter ou favoriser leurs activités.

De tout temps, les entreprises ont façonné leur environnement en s’assurant un maximum de maîtrise de leur écosystème et des stratégies qui s’y déroulent : marchés, produits, facteurs de production, recherche et technologies, ressources financières, normes, propriété, management, réseaux, etc. Elles ont également été très conditionnées par cet environnement.

Interviewé par Olivier Mouton dans le magazine Trends-Tendances de mars 2022, l’administrateur délégué de Brussels Enterprises Commerce & Industry (BECI), Olivier Willocx, évoquait les effets de la pandémie mondiale de Covid-19, de la crise climatique et de la guerre en Ukraine et observait que si notre mode de pensée est fondé sur le risque, nous ne disposons pas de modèle en ce qui concerne l’incertitude dont il faut réapprendre la notion [1].

En fait, le problème pour l’entrepreneur, c’est que, s’il maîtrise généralement les paramètres de son métier dans un horizon assez court, il ne dispose pas d’informations objectives suffisantes lui permettant une vue claire sur son environnement à moyen et long terme. Dans un espace naturel, politique, économique, social, culturel, élargi et un monde complexe, l’émergence [2] incessante de facteurs et d’acteurs nouveaux empêche de disposer d’une connaissance raisonnable, sinon complète, de l’environnement et donc de son évolution. L’incertitude est le produit de notre connaissance incomplète de l’état du monde – passé, présent ou futur, observent les économistes John Kay (Université d’Oxford) et Mervyn King (London School of Economics) [3]. Souvent, comme le souligne leur collègue français Philippe Silberzahn, l’incertitude ne résulte pas de notre difficulté à acquérir l’information, mais du fait que cette information n’existe pas ou pas encore [4]. L’incapacité fondamentale à prévoir sur base de probabilités qui découle de cette évolution nous écarte donc de la culture du risque, relativement familière à l’entrepreneur. Celle-ci s’applique en effet à des situations parfaitement codifiées pour lesquelles, à partir d’un état du monde ou par l’établissement de scénarios de futurs possibles, on identifie l’émergence d’événements dommageables même si on ne connaît pas nécessairement leur probabilité d’occurrence.

En situation d’incertitude, l’anticipation est impossible pour le décideur par défaut de connaissance précise des comportements – parfois « dérangeants » – et des interactions des éléments du système, des acteurs et facteurs qui constituent l’environnement de l’entreprise. Mais, l’ignorance n’est pas une fatalité et (…) raisonner en termes d’incertitude, c’est déjà se donner les moyens d’en prendre la mesure [5].

 

2. Retrouver une capacité d’agir en appréhendant les réactions des acteurs du système

Longtemps, en particulier dans les pays francophones [6], la prospective [7] n’a pas parlé aux acteurs qui auraient dû être concernés et qui souvent ne s’intéressaient pas ou très peu à ses travaux. Or, l’avenir ne peut être que créé par les entrepreneurs, au sens large du terme [8].

En Wallonie, l’exercice Odyssée 2068 de l’Union wallonne des Entreprises a ouvert la voie par un travail de prospective normative en vue de la recherche d’une nouvelle harmonie régionale à l’initiative de la sphère entrepreneuriale. Ce processus a donné l’occasion à une partie du monde des entreprises de se familiariser, non sans un certain enthousiasme, au processus prospectif et à certaines de ses méthodes. En particulier, la méthode des bifurcations [9] a permis de s’interroger sur des trajectoires de long terme en se posant la question exploratoire : que peut-il advenir ? Cet exercice a permis également d’aborder – de manière certes rapide – la recherche de WildCards, de surprises majeures, c’est-à-dire d’événements inattendus, peu probables, qui peuvent avoir un effet considérable s’ils surviennent [10].

La difficulté en fait, pour l’anticipation – qui est la capacité d’agir avant que les événements n’adviennent – consiste moins à identifier l’ensemble des surprises potentielles pouvant surgir d’un monde incertain, que de bien comprendre comment le système et ses acteurs majeurs vont réagir. Or, les entrepreneurs se trouvent généralement dans l’impossibilité de concevoir clairement et exhaustivement l’ensemble de la chaîne des événements qui peuvent se produire.

Remédier à cette situation implique une fine connaissance de la structure de ce système, de son activité, de ses finalités, de son évolution, ainsi que de son environnement dans un cadre spatial déterminé, mais ouvert. En effet, si on observe les effets sur les entreprises de WildCards comme le 9/11, le Covid-19 ou la guerre en Ukraine de 2022 et leurs impacts économiques et sociaux, ceux-ci ont surtout été générés par les acteurs qui ont réagi – souvent légitimement – à ces événements que par les surprises elles-mêmes. Ce faisant, ils ont déstabilisé le système. Les organisations sont mises en danger par les grandes ruptures de leur environnement non parce qu’elles ignorent le cours des choses, mais parce qu’elles sont incapables d’y répondre [11]. En tout cas dans les délais nécessaires. Ainsi, la connaissance des hypothèses et alternatives, des marges de manœuvre des acteurs sur les événements, est plus importante et plus facile à anticiper que la connaissance précise des événements qui peuvent survenir. Et surtout le fait de savoir comment utiliser l’information générée, problème qui est au centre de toute intelligence stratégique. Comment l’indiquait Paul Saffo, professeur à l’École d’Ingénieurs de l’Université de Stanford, il s’agit moins d’identifier des certitudes illusoires qu’un ensemble de possibilités en cartographiant l’incertitude dans un monde où nos actions dans le présent influencent l’avenir et donc où l’incertitude peut ouvrir une opportunité [12].

Par expérience, notamment européenne, mais aussi par fondement théorique [13], la réponse à ces difficultés d’appréhender l’incertitude réside dans les Mutual Learning Platform en Foresight (prospective en anglais) que nous avons pilotées [14], de manières transversales, pour les directions générales de la Commission européenne et qui se poursuivent jusqu’en 2022 et 2023 avec le Foresight Mutual Learning Exercise de la DG Recherche. Cette dynamique se fonde sur des expérimentations et des processus d’apprentissages collectifs, les compétences et le travail conjoints de parties prenantes non pour tenter de prévoir ce qui peut advenir pour s’en défendre, mais par la préparation de l’action véritablement anticipatrice (prospective opérationnelle et Strategic Foresight) et créatrice, en appréhendant la complexité des systèmes dynamiques non linéaires (SDNL) [15], le jeu des acteurs et des facteurs, les émergences[16] possibles, ainsi qu’en pratiquant l’analyse préalable d’impact [17].

L’application de ces outils aux entreprises pour leur permettre de développer une autre culture que celles de la prévision et de la réactivité pour s’inscrire dans la proactivité est une nécessité. Ce n’est pas une tâche aisée ou qui va de soi même si de nombreux décideurs sont en attente d’initiatives. C’est avec raison que le patron d’Ethias, Philippe Lallemand, plaidait voici peu pour que soit nommé un ministre de la Prévention et pour davantage de partenariat entre le privé et le public pour protéger les citoyens, les entreprises et la société en général [18].

 

 3. Conclusion : armer les entreprises pour accroître leur proactivité

La nécessité de mieux armer les entreprises – petite, moyenne et grande – face à l’évolution chaotique de leur environnement est grande. Cette approche doit faire l’objet d’un mapping aussi précis que possible pour anticiper les évolutions, surprises et ruptures [19] possibles. Dans un travail important réalisé avec Michel Crozier et l’Institut français de l’Entreprise, certes déjà ancien, Jacques Lesourne en esquissait l’étendue :

– l’évolution technologique ;

– la croissance de l’économie mondiale ;

– le degré d’intégration de l’Union européenne ;

– le fonctionnement du marché du travail et l’évolution du rôle des acteurs qui le règlementent;

– la place de l’État-protecteur, la nature de ses services et les modalités de son financement ;

– l’attitude des citoyens à l’égard de l’existence, du travail, du revenu direct, des services ;

– le rôle de l’État dans la vie économique ;

– l’évolution et le développement des territoires ;

– etc. [20]

Mais, ce que Lesourne mettait le mieux en évidence, c’est la diversité des jeux stratégiques, les questions que soulève l’avenir à certains carrefours ou nœuds du système productif : monde des établissements financiers, univers des courants faibles (le numérique), domaine du pétrole et des énergies, réseau des intermédiaires des échanges internationaux, kaléidoscope des produits de grande consommation, milieux de la communication, jungle des PMI de haute technologie, etc. Tous ces éléments mettent en évidence la superficialité de l’énoncé des grandes tendances – que l’on nous sert à toutes les sauces -, la diversité extraordinaire des différentes branches de l’industrie et des services, les contextes qui diffèrent d’une entreprise à l’autre, les projets d’une multitude d’acteurs, la vanité d’une régulation de l’ensemble par des actions ponctuelles du Politique ou de l’Administration [21].

Dans un système complexe et incertain, l’entreprise proactive est plus innovante que l’entreprise réactive…

Il en est d’ailleurs de même pour toutes les organisations, en ce compris les Parlements, les gouvernements et les administrations.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

[1] Olivier MOUTON, S’habituer à un monde d’incertitude, dans Trends-Tendances, 10 mars 2022, p. 26.

[2] L’émergence peut être définie comme l’apparition ou l’évolution inattendue d’une variable ou d’un système qui ne peut résulter ou être expliqué à partir d’éléments constitutifs ou de conditions antérieures du système. La microbiologiste Janine Guespin y voit l’existence de qualités singulières d’un système qui ne peuvent exister que dans certaines conditions : elles peuvent éventuellement s’inter-convertir alors que le système conserve les mêmes constituants soumis à des interactions de même nature, si un paramètre réglant l’intensité de ces interactions franchit, lors de sa variation, un seuil critique. Janine GUESPIN-MICHEL coord. , Lucien SEVE e.a., Émergence, Complexité et dialectique, Sur les systèmes dynamiques non linéaires, p. 42, Paris, O. Jacob, 2005.

[3] John KAY & Mervyn KING, Radical Uncertainty, p. 37, London, The Bridge Press, 2021.

[4] Philippe SILBERZAHN, Bienvenue en incertitude ! Survivre et prospérer dans un monde de surprises, p. 82, Paris, Diateino, 2021.

[5] Voir le très classique Michel CALLON, Pierre LASCOUMES et Yannick BARTHES, Agir dans un monde incertain, Essai sur la démocratie technique, p. 40sv et citation p. 41, Paris, Seuil, 2001.

[6] Nous le précisons, contrairement à Silberzahn. On pense aux Etats-Unis bien sûr, mais aussi à l’Allemagne. Cornelia DAHEIM, Innovative and Sustainable Companies as engines for the Regional Development, Congrès Bifurcations 2019 et 2024, Institut Destrée, 4 décembre 2018.

[7] Nous entendons par prospective un processus d’innovation et de transformation stratégique, fondé sur la dynamique des systèmes et la prise en compte du long terme, pour mettre en œuvre – dans le présent – une action opérationnelle. Quant à l’anticipation, il s’agit bien, comme le montre son étymologie, d’agir avant que les événements n’adviennent. Et pas seulement de penser qu’ils puissent ou vont survenir. Ph. DESTATTE, De l’anticipation à l’action, un chemin prospectif essentiel pour les entreprises et les organisations, dans Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 31 décembre 2013. https://phd2050.org/2013/12/31/anticipation/

[8] Ph. SILBERZAHN, op. cit., p. 131.

[9] Une bifurcation est un moment où une variable ou un système peut évoluer vers plusieurs alternatives et réalise une seule de ces possibilités.

[10] C’est notre définition. Ph. Silberzahn et Milo Jonas définissent la surprise comme la prise de conscience soudaine que l’on a opéré sur base d’une estimation erronée rendant incapable d’anticiper un événement ayant un impact significatif sur ses intérêts vitaux. Ph. SILBERZAHN et M. JONAS, Incertitude et surprise stratégique : les leçons de l’échec de la CIA, dans Revue de Défense nationale, n°767, Février 2014, p. 114-121. – Ph. SILBERZAHN, Bienvenue en incertitude…, p. 262.

[11] Ph. SILBERZAHN, Bienvenue en incertitude…, p. 269.

[12] Paul SAFFO, Six rules for Effective Forecasting, in Harvard Business Review, July-August 2007. https://hbr.org/2007/07/six-rules-for-effective-forecasting

[13] Voir le classique : M. CALLON, P. LASCOUMES et Y. BARTHES, Agir dans un monde incertain...

[14] Günter CLAR & Philippe DESTATTE, Regional Foresight, Boosting Regional Potential, Mutual Learning Platform Regional Foresight Report, Luxembourg, European Commission, Committee of the Regions and Innovative Regions in Europe Network, 2006. Philippe-Destatte-&-Guenter-Clar_MLP-Foresight-2006-09-25 – Philippe DESTATTE & Pascale VAN DOREN dir., Transvision, Bridging neighbouring Regions belonging to different Jurisdictions, i.e., historically and culturally close Regions divided by national Borders, Blueprints for Foresight Actions in the Regions, Bruxelles, Commission européenne, DG Recherche, Septembre 2004. Philippe-Destatte_Blueprint-Transvision_Final_2004-10-28

Cornelia DAHEIM, Mutual learning exercise – R&I foresight : an introduction to the current state of play : thematic report, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, 2023.

https://data.europa.eu/doi/10.2777/528500

[15] Quand on parle de système non-linéaire, cela signifie que les interactions entre les variables qui constituent le système sont telles qu’il n’existe pas de proportionnalité entre les causes et les effets (les changements). Dès que des interactions non linéaires existent dans un système dynamique, son comportement acquiert des propriétés nouvelles, parfois étranges, souvent non prédictibles, et généralement contre-intuitives, et « dérangeantes » pour un entendement habitué à la linéarité. (…) D’une part, les interactions en jeu dans les systèmes complexes sont non linéaires presque par définition, et, d’autre part les systèmes complexes sont souvent définis par l’émergence de propriétés, dont les systèmes dynamiques non linéaires donnent au moins une première approximation. Janine GUESPIN-MICHEL et Camille RIPOLL, Systèmes dynamiques non linéaires, une approche de la complexité et de l’émergence, dans Lucien SEVE e.a., Émergence, Complexité et dialectique, Sur les systèmes dynamiques non linéaires, p. 16-17, Paris, O. Jacob, 2005.

[16] On peut affirmer avec Janine Guespin que l’émergence est un phénomène isomorphe de la bifurcation. C’est-à-dire un phénomène ponctué, critique, faisant passer un système d’un ensemble de qualités possibles à un autre. Clairement, dans un tel phénomène, les « acteurs » restent les mêmes mais leur organisation spatio-temporelle est différente avant et après la bifurcation. (…) On pourrait aussi écrire « en-deçà et au-delà » du seuil critique. J. GUESPIN, op. cit., p. 44.

[17] Ph. DESTATTE, Accroître la rationalité des décisions par l’analyse préalable d’impact, dans Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 4 octobre 2020. https://phd2050.org/2020/10/04/impact/

[18] Philippe Lallemand : Il faudrait un ministre de la prévention, Propos recueillis par Sébastien BURON, dans Trends-Tendances, 7 avril 2022, p. 44-46. – Voir aussi : Minister of the Future, Nesta Project, Dec. 2022.

[19] Une rupture est un changement majeur et brutal impactant fortement l’évolution d’une ou plusieurs variables, ou encore d’un système. La rupture se rapporte à des événements dont la logique sous-jacente est totalement inconnue. Par définition, une rupture n’est reconnue comme telle qu’ex-post. Ph. DESTATTE et Ph. DURANCE, Les mots-clés de la prospective territoriale, p. 46, Paris, La Documentation française, 2009. Philippe_Destatte_Philippe_Durance_Mots_cles_Prospective_Documentation_francaise_2009

Cette définition s’écarte de l’emploi du terme disruption, venant de l’anglais et utilisé en économie en ce que la disruption pourrait être recherchée et déclenchée de manière volontaire par les acteurs ou certains d’entre eux.

[20] Jacques LESOURNE, L’entreprise et ses futurs, Comment la voient les chefs d’entreprise, Comment l’imagine la prospective, p. 17-18, Paris, Masson, 1985. – Voir aussi Klaus BURMEISTER, Andreas NEEF, Bert BEYERS, Corporate Foresight, Unternehmen gestalten Zukunft, Hamburg, Murmann, 2004.

[21] J. LESOURNE, op. cit., p. 151.

Paris, Cloud Business Center, 30 mars 2023

La question qui m’a été posée par le ministère français de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires dans le cadre de la quatrième rencontre du Réseau national des Aménageurs (RNA) porte sur les enseignements novateurs, voire disruptifs qui ressortent des travaux européens de prospective sur les villes du futur [1]. Chacune ou chacun constatera que, parmi la galaxie des travaux menés au sein de la Commission européenne – en particulier de la DG Politiques régionales et de la DG Recherche -, du Comité des Régions d’Europe, ou de réseaux comme ORATE-ESPON, il a fallu faire des choix drastiques pour tenter dans le même temps de trouver un fil conducteur à cette intervention. À l’instar de toute démarche prospective, cette contribution partira du rêve et de l’imagination pour atterrir sur la stratégie de l’anticipation véritable : comment agir avant que les événements ne surviennent, pour les susciter ou les empêcher ? [2]

Dès lors, partant des très créatives et citoyennes Stories from 2050, nous examinerons, deux rapports prospectifs structurés Cities of TomorrowLes Villes de demain (2011) et The Future of Cities (2020), qui ont contribué, parmi d’autres sources, à construire la Nouvelle Charte de Leipzig du 30 novembre 2020. Je conclurai sur la question des moyens des politiques préconisées, question à mes yeux fondamentale dans la plupart des pays européens, mais plus particulièrement en France et en Wallonie.

 

1. Les histoires provenant de 2050…

Même si je ne suis pas a priori très emballé par l’usage du storytelling individuel en prospective, lui préférant par principe méthodologique l’intelligence collective, il faut reconnaître l’intérêt de la dynamique lancée par la DG Recherche et Innovation de la Commission européenne et portant sur les histoires provenant de 2050 [3]. À entendre leurs initiateurs, il s’agit de récits radicaux, inspirants et stimulants sur les défis et les opportunités que porte notre avenir. Une partie d’entre eux se focalisent sur le futur des villes. Rédigés en 2020 et 2021, ils sont largement marqués par les traumatismes de la pandémie de Covid 19 ainsi que par la prise de conscience des enjeux de cette nouvelle période de l’histoire du monde que l’on nomme l’anthropocène [4].

En fait, la Commission européenne a conçu ce travail comme une démarche d’écoute de la société. Notre devoir, observe Jean-Éric Paquet, n’est pas seulement de dire, mais aussi d’écouter [5]. Ainsi, le directeur général de la DG Recherche considère-t-il de plus en plus que la prospective constitue un espace qui peut permettre de s’engager avec des citoyens et d’écouter ce qu’ils ont à dire. Cette approche correspond bien aux efforts de son département de s’inscrire dans les sciences citoyennes (Citizen Sciences).

Dans les dizaines de textes récoltés et rédigés dans des formats et contenus très divers, la Commission a été confrontée à plusieurs constats. D’abord, le fait que la créativité et l’innovation sont plus que jamais nécessaires pour faire face aux enjeux de ce siècle. Ensuite, l’idée que la recherche d’une autre Terre, très présente dans ces histoires, est une ambition importante, mais que la voie la plus nécessaire pour les humains est celle de la sauvegarde de la seule planète dont nous disposons actuellement. Enfin, que la politique de recherche et d’innovation européenne peut faire son miel de ces travaux, comme l’évoquent Nikos Kastrinos et Jürgen Wengel [6].

Les deux responsables de la DG Recherche constatent que le narratif qui consiste à dire que la technologie et l’innovation vont apporter la résolution des problèmes et le bonheur de tous dans des villes où il fait bon vivre, où les entreprises s’épanouissent sans externalités néfastes, n’existe plus. Ce discours est devenu vain et désuet. Nikos Kastrino et Jürgen Wengel observent aussi que selon les récits prospectifs, la source des difficultés ne résulte pas dans le défaut de créativité et d’innovation, mais bien dans la réalité primaire et égoïste de l’être humain, fondamentalement prédateur. Les récits citoyens eux-mêmes apparaissent porteurs d’empathie, de respect de l’autre et de dépassement de soi. Si cela nous écarte de la Recherche et de l’Innovation, cette société du futur nous rapproche certainement d’une meilleure humanité [7].

Parmi ces histoires, j’en ai pointé trois qui me paraissent caractéristiques de l’effort fourni. La première s’intitule La promesse du prospectiviste et fait la part belle à l’anticipation [8]. La deuxième choisie porte sur la construction de la ville de Nüwa, localisée sur Mars, et valorise l’autonomie et l’autarcie locales [9]. La troisième est celle des futurs protopiens qui portent sur un monde non violent et inclusif, fait de « tendresse radicale », de tolérance et de célébrations de la vie [10].

Le projet Stories from 2050 montre la capacité des citoyens à s’engager dans une réflexion à long terme, à être créatifs et à produire des idées utiles pour la conception d’une nouvelle société. Les citoyennes et citoyens eux-mêmes ont vraiment apprécié cet exercice [11]. Pour la DG Recherche et Innovation de la Commission européenne, l’intérêt de l’initiative permet  de sortir d’un modèle de pensée scientiste et technologique dans lequel on peut résoudre tous les problèmes de l’avenir pour, par l’écoute de la société, montrer que les enjeux sont complexes et que l’être humain en est, de manière modeste, l’acteur principal de leurs résolutions.

 

2. Un modèle européen de développement urbain

Pour passer de la prospective à la stratégie, partie intégrante de la première, deux travaux sur l’avenir des villes paraissent devoir être rappelés. Le premier s’intitule Les villes de demain, Défis, visions et perspectives, travail dans lequel mes collaborateurs et moi-même fûmes impliqués comme experts en prospective pour la direction générale Politique régionale de la Commission européenne en 2010 et 2011, sous la direction de Corinne Hermant-de Callattaÿ et Christian Svantfeldt [12]. Le deuxième travail, plus récent, intitulé The Futures of Cities a été piloté par le Joint Research Centre de la Commission européenne en 2019 et publié en 2020.

 

2.1. Cities of TomorrowLes Villes de demain (2011)

Le premier exercice répondait notamment à la question de savoir s’il existe un modèle européen de développement urbain [13]. La réponse est positive et ce modèle y est déjà clairement décrit : approche intégrée et durable, lieux avancés de progrès social, plateformes pour la démocratie, lieux de régénération verte, instruments d’attractivité et de croissance économique.

La vision partagée du modèle européen de développement urbain consiste en une approche intégrée qui prend en compte toutes les dimensions du développement durable. Ainsi, les villes européennes de demain sont :

– des lieux avancés de progrès social ;

– des plateformes pour la démocratie, le dialogue culturel et la diversité ;

– des lieux de régénération verte, écologique ou environnementale ;

– des lieux d’attraction et des moteurs de croissance économique [14].

 Cette vision rassemble ainsi les finalités principales supportant l’ensemble des politiques européennes de ces années 2010, intégrant durabilité, équilibre territorial, polycentrisme, étalement urbain limité, qualité et bien-être de l’habitat et de l’environnement. Comme les auteurs l’écrivent : le développement futur des territoires urbains européens doit être le reflet d’un développement durable de l’Europe fondé sur une croissance économique et une organisation territoriale plus équilibrées, avec une structure urbaine polycentrique ; il doit se fonder sur des centres régionaux prospères qui offrent une bonne accessibilité aux services d’intérêt économique général ; il doit être caractérisé par une implantation compacte de l’habitat avec un étalement urbain limité ; et il doit jouir d’un haut niveau de protection et de qualité de l’environnement qui entoure les villes [15].

L’enjeu climatique et son corollaire énergétique peuvent ne pas apparaître en toute première ligne comme c’est généralement le cas dans la plupart des travaux depuis les Accords de Paris du 12 décembre 2015, même s’ils sont très présents dans les travaux en amont et dans le rapport lui-même. Dès la préface du Commissaire européen Johannes Hahn, la ville y est néanmoins considérée comme un atout essentiel pour réduire l’impact du changement climatique [16]. Ainsi, poursuit plus loin de rapport, les villes sont des acteurs clés pour diminuer les émissions de CO2 et lutter contre le changement climatique. Et d’expliquer que la consommation d’énergie dans les zones urbaines est principalement liée aux transports et au logement, et est donc responsable d’une grande partie des émissions de CO2. Se référant au World Energy Outlook, le rapport observe qu’environ deux tiers de la demande finale en énergie sont liés aux consommations urbaines et jusqu’à 70 % des émissions de CO2 sont générées dans les villes. Les auteurs peuvent ainsi conclure que le mode de vie urbain fait partie à la fois du problème et de la solution [17].

Le modèle le plus prégnant est celui de la ville plurielle, lieu de cohésion sociale, ainsi que de mixité culturelle et humaine où les différents points de vue spatiaux et sociaux des habitants sont pris en compte [18]. La Charte de Leipzig sur la ville européenne durable, adoptée en 2007, est mobilisée pour concevoir une ville compacte et écologique : habitat groupé, méthodes de planification pour empêcher l’étalement urbain, gestion de l’offre de terrains, limitation des tendances à la spéculation, mixité des quartiers, participation des acteurs concernés et des habitants, etc. [19]

 

2.2. The Future of Cities (2019)

Parmi ses messages principaux, le rapport The Future of Cities, réalisé en 2019 par le Joint Research Centre de la Commission européenne, en affiche au moins trois qui nous intéressent au premier chef : la performance des villes dans l’utilisation des ressources et leur efficacité énergétique, les déséquilibres, disparités voire divergences dont elles sont l’objet, enfin l’interaction qu’elles peuvent développer avec elles-mêmes, en fait leurs habitants. Voici ces trois messages :

– La lutte pour la durabilité sera fortement influencée par ce qui se passe dans les villes. Si les villes exercent généralement une pression plus forte sur les ressources naturelles, elles sont plus performantes dans l’utilisation des ressources et ont un plus grand potentiel en matière d’efficacité énergétique. De nombreuses villes ont déjà pris des mesures en faveur de la durabilité environnementale, y compris en matière de changement climatique.

Il existe un risque de polarisation à l’intérieur des villes et entre les villes. D’une part, l’incapacité à faire le point sur les questions mises en évidence conduira à une aggravation des inégalités au sein d’une ville. D’autre part, une trajectoire divergente entre les villes en retard et les villes capitalisant sur les tendances émergentes peut entraîner un déséquilibre social et économique supplémentaire entre les différentes zones urbaines.

– Le lien étroit entre espace/service/personne est au cœur de la capacité des villes à répondre aux besoins de la population et à gérer les nouveaux défis dans un contexte plus large, au-delà des frontières administratives et des domaines sectoriels. Une approche véritablement holistique est nécessaire pour optimiser la fourniture de services et créer une interaction intelligente entre la ville et ses habitants, tout en maintenant ou en améliorant la qualité de vie [20].

Fort utilement, le rapport présente les enjeux des villes sous forme d’un système, avec quatorze sous-systèmes où la santé, le climat, la résilience, l’empreinte environnementale, la gouvernance urbaine, l’innovation côtoient la mobilité, le logement, les services, l’environnement, etc.

L’exercice relaie les ambitions de la Convention européenne des Maires de 2018 [21], où l’on pointe les objectifs climatiques et énergétiques avec les horizons européens de réduction des émissions de Carbone. À ce moment-là, les 8.800 villes ambitieuses s’étaient engagées à contribuer aux objectifs de réduction de 20% d’émissions de CO2 en 2020, de -40% en 2030, ainsi que de décarbonation de leurs villes en 2050 [22] .

La gouvernance se met au service des objectifs climatiques et énergétiques avec des orientations stratégiques pour les atteindre :

– gouvernement par l’offre de services et surtout les ressources financières ;

– coconstruction et facilitation citoyenne des politiques ;

– autonomie municipale ;

– régulation et planification pour les secteurs du transport, de la mobilité, de l’éclairage, de l’urbanisme, de l’aménagement, des énergies renouvelables.

 

Il s’agit aussi pour ces villes du futur d’exploiter leur potentiel d’innovation. Le rapport rappelle la formule de l’Agenda du Futur 2017 selon lequel les villes sont souvent des lieux de grande énergie ainsi que d’optimisme et que c’est là que la plupart des humains choisissent de vivre, de travailler et d’interagir avec les autres. Par conséquent, selon cette même source, les villes sont le lieu de l’innovation, où se forment les idées dont découle en grande partie la croissance économique [23]. Ainsi, le rapport du Joint Research Centre rappelle que les citoyens peuvent jouer, dans une logique de cocréation, un rôle majeur dans l’identification ou la résolution des enjeux urbains.

 

3. La Nouvelle Charte de Leipzig (2020)

La Nouvelle Charte de Leipzig du 20 novembre 2020, bien connue de tous les aménageurs et urbanistes, est en partie la résultante de ces travaux prospectifs auxquels elle fait référence. La charte appelle l’alignement des politiques européennes au profit du développement urbain dans un modèle mis en évidence au travers de ses trois axes : la ville juste (inclusive, cohésive et apprenante), la ville verte (décarbonée, sobre en déchets, régénératrice) et la ville productive [24]. Au cœur de sa vision, ses finalités sont le bien commun, le bien-être public, la qualité des services, ainsi que la responsabilisation des acteurs qui permet la participation, la délibération, la co-construction des politiques collectives.

L’approche intégrée et fondée sur le lieu, qui avait déjà été inscrite dans la charte de 2007, constitue toujours le principe directeur du texte de 2020. L’angle de vue s’élargit toutefois aux quartiers défavorisés, aux zones fonctionnelles et à l’ensemble du contexte urbain.

La gouvernance multiniveaux rappelle la nécessité de politiques urbaines articulées et fortes, c’est-à-dire budgétaires solides, de l’Europe au local, s’inscrivant dans la durabilité.

La participation citoyenne doit se combiner avec la co-création, la co-conception et la lutte contre les inégalités et la décohésion dans les villes, en mobilisant des outils et dispositifs dans les domaines du logement, de l’attractivité pour les entreprises, de l’aménagement du territoire et la régénération environnementale.

Pour sa mise en œuvre, les signataires de la charte recherchent un alignement stratégique plus fort entre l’Agenda territorial 2030 de l’Union [25], la dimension urbaine de la politique de cohésion, les cadres nationaux de politique urbaine et l’Agenda urbain pour l’Union européenne [26].

 

4. Conclusion : une ville qui produit de la valeur économique et financière

L’idée selon laquelle les villes contribuent à la fois aux problèmes et aux solutions est bien ancrée aujourd’hui dans notre paysage mental. Lieux de concentration de problèmes – désœuvrement, chômage, décohésion sociale, transmission de maladies, exclusion, ségrégation, racisme, xénophobie, violence -, elles sont aussi les lieux privilégiés pour guérir ces maux en y mobilisant les ressources adéquates.

L’enquête sur la gouvernance urbaine menée en 2016 par la London School of Economics, avant la dernière avalanche de crises, montrait que la moitié des représentants des villes considèrent le manque de fonds comme le plus grand défi en matière de gouvernance urbaine, suivi par la politisation des questions locales, la complexité de la gestion des problèmes urbains contemporains, et les silos politiques inadaptés ou dépassés [27]. Le rapport du JRC notait lui aussi que l’insuffisance des moyens budgétaires constituait un des défis majeurs de la gouvernance urbaine [28].

Les villes qui ne produisent pas des excédents économiques et financiers sont et seront incapables de faire face aux enjeux du présent et du futur. Nous le savons : ceux-ci sont colossaux. La décarbonisation se paiera au prix élevé, nul besoin d’en rappeler les termes. Les effets des changements climatiques appelleront de coûteux travaux de prévention et de réparation.

Les crises déjà subies, les « quoi qu’il en coûte » des réponses publiques aux jacqueries sociales [29], de la pandémie de Covid 19 et des effets de la guerre en Ukraine et de ses conséquences en termes de régulation énergétique ou d’investissements militaires, ont accru considérablement une crise majeure des finances publiques. Celle-ci est déjà dans notre paysage politique, économique et social depuis le début du siècle, et a été amplifiée par le grand choc de 2008-2009 dont nous ressentons encore les répliques. À la disette budgétaire, s’ajoute, on l’a vu, l’égoïsme de l’individualisme sociétal allant, chez certains – riches ou pauvres – jusqu’au refus de l’impôt. Les inquiétudes sont réelles quand on mesure l’ampleur de la dette de nos pays et surtout les soldes primaires négatifs de nos budgets.

La raréfaction budgétaire laisse la place à ceux parmi les promoteurs qui vont à l’encontre des intérêts communs valorisés par la Nouvelle Charte de Leipzig. Les élus, jadis bâtisseurs, aujourd’hui transiteurs, comme un maire l’a bien souligné, pourraient demain être budgétairement désarmés. Certains le sont déjà, qui n’ont plus d’autre vocation que celle d’essayer de donner un sens aux prédations de ceux qui se substituent à eux et à l’intérêt commun dont ils étaient porteurs.

Le principal remède à ce mal réside dans la participation multiniveaux qui va de la consultation classique, puis à la concertation jusqu’à la délibération citoyenne puis la co-construction avec les acteurs [30]. Dans sa conception de la ville plurielle, le sociologue Jan Vranken de l’Université d’Anvers, nous invitait d’ailleurs en tant que citoyennes et citoyens, ou simple résidant, à des forums où les questions budgétaires de la ville puissent être discutées librement puisque, le rappelait-il, tout le monde est concerné par l’exercice du budget public [31].

Le remède passe aussi par la case de la ville productive affirmée dans la Nouvelle Charte de Leipzig. Cela implique, tout comme dans le Rapport Brundtland, Notre Avenir à tous, de 1987, une économie qui produise des excédents comme gage de sa durabilité. Ainsi, le maintien de niveaux de productivité élevés sera-t-il d’une importance capitale pour conserver la production dans le périmètre des villes. Comme le souligne un rapport de 2020 de l’Observatoire en réseau de l’Aménagement du territoire européen (ORATE), si nous souhaitons maintenir et développer sur le long terme les activités productives dans les villes, il est essentiel de comprendre à la fois les raisons qui ont permis d’y tenir une activité manufacturière et de favoriser l’innovation ainsi que les activités entrepreneuriales. Identifier et aménager des sites appropriés doit encourager le retour de l’industrie dans la cité [32].

C’est assurément le prix de l’autonomie et du bien-être des habitants de nos villes européennes et de leurs élues et élus.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte est la mise au net et l’actualisation de la note préparée le 19 mars 2023 en vue d’une communication lors de la Quatrième rencontre du Réseau national français des Aménageurs (RNA), à l’initiative du Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des Territoires, le 30 mars 2023 à Paris.

[2] Philippe DESTATTE, Qu’est-ce que la prospective ? Blog PhD2050, Namur, le 10 avril 2023.

https://phd2050.org/2013/04/10/prospective/ – Ph. DESTATTE et Philippe DURANCE dir., Les mots-clés de la prospective territoriale, coll. Travaux, Paris, Collège européen de Prospective territoriale – DIACT – La Documentation française, 2009.

https://www.institut-destree.eu/wa_files/philippe-destatte_philippe-durance_mots-cles_prospective_documentation-francaise_2008.pdf

[3] Tanja SCHINDLER, Graciela GUADARRAMA BAENA, ea, Stories from 2050, Radical, inspiring and thought-provoking narratives around challenges and opportunities of our futures, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, October 2021.

https://research-and-innovation.ec.europa.eu/news/all-research-and-innovation-news/stories-2050-radical-inspiring-and-thought-provoking-narratives-around-challenges-and-opportunities-2021-12-09_en

https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/87769c66-5d5a-11ec-9c6c-01aa75ed71a1/language-en/format-PDF/source-245938989

[4] Nous vivons dans l’Anthropocène, l’ère géologique où les humains ont l’impact et l’influence les plus significatifs sur le climat, l’environnement et l’ensemble de la planète. La biodiversité sur Terre se réduit à un rythme effrayant. L’extinction des espèces animales causée par l’activité humaine pourrait conduire à la prochaine vague d’extinction massive depuis la disparition des dinosaures. depuis la disparition des dinosaures. C’est pourquoi les voyages spatiaux fictifs ont été utilisés dans ce processus afin de déterminer s’il est, premièrement, possible et, deuxièmement, souhaitable de quitter la Terre pour aller perturber une autre planète. En outre, les fantasmes et les aspirations en matière de voyages spatiaux sont liés à la quête de connaissances et d’exploration, et encouragent les participants à aller au-delà de leur pensée habituelle et à laisser derrière eux les barrières et les obstacles actuels. Stories from 2050…, p. 13. (Notre traduction)

[5] Our duty is not only to tell, but also to listen, Jean-Eric PAQUET, Foreword, in Stories from 2050…, p. 5.

[6] Nikos KASTRINOS & Jürgen WENGUEL, Epilogue: What can EU R&I policy lean from Stories from 2050? in Stories from 2050…, p. 107sv.

[7] Ibidem, p. 108-109.

[8] The Foresight Pledge, in Stories from 2050, p. 75, EC, DG Research, 2021.

[9] Totti KONNOLA, Inside the first self-sustainable city on Mars, ready for humans in 2100, March 24, 2021. https://www.storiesfrom2050.com/discuss/message-from-the-future/inside-the-first-self-sustainable-city-on-mars-ready-for-humans-in-2100

[10] Protopian Future, in Stories from 2050…, p. 95. – La protopie fait référence à une société qui, au lieu de résoudre tous ses problèmes comme dans une utopie, ou de tomber dans un dysfonctionnement grave comme dans une dystopie, progresse graduellement sur une longue période, grâce à la manière dont les avancées technologiques renforcent le processus naturel d’évolution. Kevin KELLY, What Technology wants, London, Penguin, 2011.

[11] Tanjia SCHINDLER, Stories from 2050, Project Overview and Process, Mutual Learning Exercise, Research and Innovation Foresight, Policy and Practice, Citizens’ Engagement Approaches & Methods on good practices in the use of Foresight in R&I policy planning and programming, Strengthening the role of foresight in the process of identifying research priorities, 31 January, 1 & 2 February 2023.

[12] Corinne HERMANT- de CALLATTAŸ et Christian SVANTFELDT, Les villes de demain, Défis, visions et perspectives, Bruxelles, Commission européenne, Direction générale de la Politique régionale, 2011. https://op.europa.eu/fr/publication-detail/-/publication/a806c8d9-321e-4b2d-9fdf-6d86e5226cd6 – Voir aussi : Chr. SVANFELDT, C. HERMANT- de CALLATAŸ, La “ville de demain” vue par l’Union européenne, in Les Cahiers du Développement social urbain, 2012/2 (N° 56), p. 52-54.

https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-developpement-social-urbain-2012-2-page-52.htm

[13] Le « modèle européen de la ville » est une question fascinante. D’une part, il tient compte des caractéristiques essentielles de l’histoire culturelle de l’Europe et est profondément enraciné dans le passé, étant de ce fait associé à la question de l’identité. D’autre part, il regroupe des aspects essentiels de la vision politique de l’Union européenne et, dès lors, de l’avenir tel qu’il est envisagé par la société sous-jacente. Les villes de demain…, p. 1.

[14] Cities of Tomorrow…, p. 10-12.

[15] Les villes de demain…, p. 13.

[16] Cities of Tomorrow, p. III.

[17] Cities of Tomorrow, p. 5. – Le rapport met ainsi en évidence que 2/3 de la demande finale en énergie sont liés aux consommations urbaines et jusqu’à 70% des émissions de CO2 générées dans les villes alors qu’elles sont habitées par 50% de la population mondiale en 2010) en se référant au World Energy Outlook 2008. Observons que selon le World Energy Outlook 2022 : 70% de la population mondiale pourraient habiter dans les villes en 2050, soit un accroissement de 2 milliards d’habitants dans les villes au niveau mondial  (p. 110 et 464). – On retrouvera cette analyse dans le rapport Futures of Cities en 2020 : Bien qu’elles soient responsables d’un niveau élevé de consommation d’énergie et qu’elles génèrent environ 70 % des émissions mondiales de GES, les villes sont particulièrement vulnérables aux impacts du changement climatique. Par conséquent, elles jouent un rôle clé dans la réalisation des objectifs énoncés dans l’Accord de Paris (CCNUCC 2015) sur le changement climatique. L’engagement des villes et des parties prenantes urbaines est soutenu par le Nouvel agenda urbain et les ODD 2030. Les villes sont plus efficaces pour prendre des mesures de lutte contre le changement climatique lorsqu’elles sont alignées les unes sur les autres et sur les acteurs de niveau national et régional. The Future of Cities, JRC, 2019, p. 83.

[18] Cities of Tomorrow, p. 35.

[19] Cities of Tomorrow, p. 43-48.

[20] The Future of Cities, Main messages, European Commission, Urban Data Platform, 2019. https://urban.jrc.ec.europa.eu/thefutureofcities/executive-summary#the-chapterThe Future of Cities…, p. 9.

[21] Convention européenne des Maires : les villes au premier plan de l’action pour le climat, 19 février 2018.

https://www.europarl.europa.eu/news/fr/headlines/eu-affairs/20180216STO98009/convention-des-maires-les-villes-au-premier-plan-de-l-action-pour-le-climat

[22] Convention européenne des Maires de 2018…

[23] Cities are often places of great energy and optimism. They are where most of us choose to live, work and interact with others. As a result, cities are where innovation happens, where ideas are formed from which economic growth largely stems. Future of Cities, Insights from Multiple Expert Discussions Around the World, p. 3, London, Futureagenda 2017. https://www.futureofcities.city/pdf/full/Future%20of%20Cities%20Report%202017.pdf – The Future of Cities, p. 105.

[24] The New Leipzig Charter, The Transformative power of cities for the common good, 30 November 2020.

https://ec.europa.eu/regional_policy/sources/brochure/new_leipzig_charter/new_leipzig_charter_en.pdf

[25] Territorial Agenda, A future for all places, 1er décembre 2020. https://territorialagenda.eu/fr/

[26] Implementing the New Leipzig Charter through multi-level governance, Next Steps for the Urban Agenda for the EU, p. 4, EU2020.de, 2020. https://futurium.ec.europa.eu/sites/default/files/2021-03/new_leipzig_charter_implem_en.pdf

[27] The Urban Governance Survey, 2016, Cities UN Habitat and the United Cities and Local Governments, London School of Economics, 2016. – The Future of Cities…, p. 129 & 149. https://unhabitat.org/the-urban-governance-survey-by-un-habitat-uclg-and-lse-cities

[28] The Future of Cities…, p. 106.

[29] Selon Anne de Guigné, l’impact budgétaire de la crise des gilets jaunes s’est élevé à 17 milliards d’euros de nouvelles dépenses ou de moindres recettes. Anne DE GUIGNE, Emmanuel Macron et la dette : six ans de rendez-vous manqués, dans Le Figaro Économie, 29 mars 2023, p. 24.

[30] Michel FOUDRIAT, La co-construction en actes, Savoirs et savoir-faire pratiques pour faciliter sa mise en œuvre, Montrouge, ESF, 2021.

[31] Cities of Tomorrow…, p. 35.

[32] Europe’s productive cities and metros, Policy Brief, p. 2, Luxembourg, European Union, ESPON, 2021.

Hour-en-Famenne, 10 décembre 2022

La Déclaration de Politique régionale wallonne du 16 septembre 2019 indiquait la volonté du Gouvernement de Wallonie de mettre en place des outils de gestion des risques afin de pouvoir prévenir et réagir rapidement lors des crises et aussi d’aléas climatiques et sanitaires (p. 75). La DPR précisait également que des mesures seraient prises pour protéger les ressources en eau, notamment face aux risques de pollutions, au maintien et au développement des habitats naturels humides ou aux problèmes d’approvisionnement (p. 82). D’autres types de risques devaient également être anticipés comme les risques numériques et sanitaires (exposition aux ondes, p. 90), les risques menant à l’exclusion et à la pauvreté (p. 117), les risques chimiques (phytosanitaires, p. 118), etc. [1]

Les événements majeurs que la Wallonie a connus depuis l’adoption de ce document – la pandémie liée au Covid-19, les stress climatiques (inondations de 2021, sécheresse de 2022), la crise énergétique multifactorielle – ont interpellé l’ensemble des acteurs, des citoyennes et des citoyens. Les impacts de ces événements ont été et restent considérables, même s’ils ont connu et connaissent des impacts différents selon les parties prenantes et les localisations. Ainsi, la pandémie n’a pas frappé les différents territoires de manière identique : elle s’est attaquée davantage aux régions présentant une densité élevée ; les inondations ont frappé des vallées où la présence d’une urbanisation importante induisant une artificialisation des sols a été mise en question, la sécheresse et les grandes chaleurs ont des effets différents sur les campagnes ou dans les zones urbaines. À la densité de l’habitat s’ajoutent d’autres facteurs de vulnérabilité, d’exposition au risque, comme l’âge croissant et le faible niveau socio-économique de nombreux habitants, leur capacité à relever les défis, c’est-à-dire leur résilience. Des questions structurelles de gestion des risques à l’échelle de l’ensemble des secteurs et des échelons administratifs se posent également [2]. En ce qui concerne les effets de la crise énergétique, la localisation est également déterminante : coût du chauffage, coût des déplacements, accès aux énergies fossiles et renouvelables, etc. On pourrait également analyser les impacts du terrorisme – qui semble parfois sorti de notre horizon intellectuel – à l’aune de cette localisation.

 

1. Les risques sont associés à des événements parfaitement descriptibles

Voici déjà plus de vingt ans, Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe ont observé que la notion de risque est étroitement associée à celle de décision rationnelle. Selon eux, cette dernière nécessite la réunion de trois conditions pour que le décideur puisse établir des comparaisons entre les options qui s’ouvrent à lui. D’abord, être capable d’établir, de manière exhaustive, la liste des options ouvertes. Ensuite, il faut que, pour chaque option, le décideur soit en mesure de décrire les éléments, entités, qui composent le monde supposé par cette option. Enfin, il s’agit de réaliser l’inventaire des interactions significatives qui sont susceptibles de se produire entre ces différents éléments, entités. Les auteurs rappellent dès lors la notion d’états du monde possibles, qui se rapprochent des scénarios des prospectivistes [3].

Ajustées et amendées, les recommandations que faisait l’OCDE dans son rapport Renforcer la résilience grâce à une gouvernance innovante des risques (2014), pourraient servir de base à une nouvelle approche dans les matières du développement régional et territorial :

– favoriser une gouvernance des risques tournée vers l’avenir et tenant compte des
risques complexes ;

– insister sur le rôle de la confiance et mettre en avant l’action de longue haleine menée par les pouvoirs publics pour protéger la population ;

– adopter une définition commune des niveaux de risques acceptables par les parties
prenantes de tous niveaux ;

– définir une panoplie optimale de mesures de résilience d’ordre matériel et immatériel
(mesures portant sur les infrastructures et mesures de planification, par exemple) ;

– adopter une démarche à l’échelle de l’ensemble de la société afin d’associer tous les
acteurs au renforcement de la résilience ;

– reconnaître le rôle important des institutions et des blocages institutionnels dans
l’efficacité des mesures de gestion des risques afin d’augmenter le niveau de
résilience ;

– recourir à des cadres de diagnostic pour recenser les barrières d’ordre institutionnel
et réorganiser les incitations de façon à favoriser la résilience [4].

Dans La société du risque, le sociologue allemand Ulrich Beck (1944-2015) est allé plus loin, rappelant que les risques ne se résument pas aux conséquences et aux dommages survenus, mais qu’ils peuvent aussi désigner un futur qu’il s’agit d’empêcher d’advenir. La conscience que l’on a du risque ne se situe pas dans le présent, mais essentiellement dans l’avenir, écrit-il [5]. Les prospectivistes le savent, eux qui manient les Wild Cards, tant pour identifier des jokers qui peuvent survenir dans notre trajectoire que pour les utiliser comme stress tests sur le système et mesurer dans quelle mesure ces événements peuvent se transformer en opportunités réelles pour mettre en œuvre une vision souhaitable de l’avenir.

 

2. L’incertitude, produit de notre ignorance

Bien que les termes de risque et d’incertitude soient souvent utilisés de manière interchangeable, ils ne sont pas identiques. Ainsi, le risque désigne-t-il un danger bien identifié, associé à l’occurrence d’un événement ou d’une série d’événements, parfaitement descriptibles, dont on ne sait pas s’ils se produiront, mais dont on sait qu’ils sont susceptibles de se produire [6]. Quand des outils statistiques peuvent être mobilisés, on définit le risque comme la probabilité qu’un événement non souhaitable, indésirable, se produise et l’importance de l’impact de cette occurrence sur la variable ou le système en fonction de sa vulnérabilité. Ainsi, au facteur de probabilité qu’un événement advienne, s’ajoute un facteur de sévérité des conséquences de cet événement. Il en résulte un troisième facteur, subjectif, qui, sur base des deux premiers, évalue et éventuellement quantifie le niveau de risque [7].

C’est parce que la notion de risque joue un rôle capital dans la théorie de la décision rationnelle et dans le choix qu’elle suppose entre plusieurs états du monde ou scénarios, qu’il est sage – disent Callon et alii, de réserver son usage à ces situations parfaitement codifiées [8]. Dès lors, dans les situations d’incertitude, l’utilisation de cette notion de risque ne permet pas d’établir la liste et de décrire de manière précise les options du décideur ni l’état des mondes possibles qui permettraient d’élaborer une anticipation sérieuse.

Photo Mudwalker – Dreamstime

Dans un espace naturel, politique, économique, social, culturel, élargi et un monde complexe, l’émergence [12] incessante de facteurs et d’acteurs nouveaux rend impossible de construire et de disposer d’une connaissance raisonnable, sinon complète, de l’environnement, de ses effets – y compris perturbateurs – sur le système et donc de l’évolution de celui-ci.

 

3. Faire face à l’incertitude

Ainsi que les auteurs d’Agir dans un monde incertain l’ont montré, en situation d’incertitude, l’anticipation est impossible pour le décideur par défaut de connaissance précise des comportements et des interactions des éléments du système, des acteurs et facteurs qui constituent l’environnement. Mais, l’ignorance n’est pas une fatalité et (…) raisonner en termes d’incertitude, c’est déjà se donner les moyens d’en prendre la mesure [13].

En effet, l’ignorance n’est pas nouvelle et ne naît pas au XXIe siècle. Ce qui est nouveau, et – espérons-le, grandissant, c’est la conscience de cette ignorance. Néanmoins, comme le rappelaient, dans un texte produit en 1982 déjà, Daniel Kahneman et son collègue psychologue de l’Université de Stanford, Amos Tversky (1937-1996), l’incertitude est un fait auquel toutes les formes de vie doivent être préparées à faire face. Pour les inventeurs de la Théorie des perspectives [14] (Prospect Theory), à tous les niveaux de complexité biologique, il existe une incertitude quant à la signification des signes ou des stimuli et aux conséquences possibles des actions. À tous les niveaux, des mesures doivent être prises avant que l’incertitude ne soit levée, et un équilibre doit être atteint entre un niveau élevé de préparation spécifique aux événements les plus susceptibles de se produire et une capacité générale à réagir de manière appropriée lorsque l’inattendu se produit [15].

Si les chocs perturbateurs que nous avons connus depuis le début 2020 pouvaient être anticipés, leur puissance et leur complexité ont surpris tous les analystes [16]. Il n’est pas exclu que des catastrophes de ce type puissent se reproduire, ni que d’autres, ne faisant actuellement l’objet d’aucunes ou de peu de préoccupations, puissent se produire à l’avenir.

Il paraît dès lors indispensable de questionner les différentes politiques menées à l’aune de nouvelles émergences, de catastrophes ou d’autres risques potentiels qu’ils soient naturels ou anthropiques, distinction difficile à établir du fait de la transformation croissante des milieux biophysiques [17]. Le concept de catastrophe peut être nourri par l’étymologie indiquant non seulement un bouleversement brusque et effroyable – qui provoque la mort de nombreuses personnes -, mais aussi par la systémique au travers des travaux des mathématiciens René Thom (1923-2002) et d’Erik Christopher Zeeman (1925-2016). Il s’agit alors de discontinuités qui peuvent se présenter dans l’évolution d’une variable ou d’un système, entraînant des modifications de sa stabilité morphologique. Ainsi, la catastrophe relève-t-elle davantage des variables d’entrée (inputs) du système, de l’espace des paramètres, que du résultat de leurs évolutions. Pour Zeeman, il y a catastrophe lorsqu’une variété continue des causes entraîne une variation discontinue des effets [18].

Le géographe français Jérôme Dunlop note quant à lui que, alors qu’un risque résulte de la combinaison d’une vulnérabilité et d’un aléa, dont l’éventuelle occurrence détruirait tout ou partie des enjeux qui lui étaient exposés (êtres humains et richesses), on parle de catastrophe quand les enjeux détruits sont estimés majeurs par le groupe humain atteint. L’importance du risque lui-même varie avec l’importance des enjeux et celle de la probabilité d’occurrence de l’aléa. L’occupation humaine augmente d’ailleurs la probabilité de leur occurrence sur les milieux naturels. Ainsi, les risques d’inondations sont-ils largement majorés par l’urbanisation des lits majeurs des cours d’eau et par l’imperméabilisation des sols qui résulte du développement des réseaux routiers et de la croissance urbaine, ou encore par les mutations des paysages agraires [19]. Dès lors, c’est avec raison que l’historien Niall Ferguson, professeur à Oxford et à Harvard, observe que la distinction entre les catastrophes naturelles et les catastrophes causées par les êtres humains est purement artificielle. Il existe, constate-t-il, une interaction constante entre les sociétés humaines et la nature. L’exemple qu’il donne est que nous avons déjà mis en évidence en nous référant au désastre de Lisbonne : un choc endogène détruit la santé et la vie humaines en fonction de la proximité des habitats du lieu de l’impact [20].

 

Conclusion : les chocs perturbateurs comme occasions de transformations structurelles dans un système initialement pataud, voire bloqué

Une attention nouvelle se porte sur l’impact global de l’humanité sur le système terrestre dans son ensemble. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui, l’anthropocène, en lisant cette époque comme une rupture [21].  Ainsi, peut-on considérer que si l’activité humaine a affecté la nature de telle sorte que les catastrophes naturelles, hydrométéorologiques et géophysiques se multiplient en faisant de nombreuses victimes, il est aujourd’hui indispensable de mieux appréhender les catastrophes et d’anticiper les risques [22].

La recherche a, depuis quelques décennies, pris conscience de la vulnérabilité  des territoires et des communautés. La vulnérabilité, déjà évoquée, pourrait être décrite comme une circonstance ou un contexte propre à certains groupes (ou territoires) qui se trouvent dans une situation de fragilité face à certains risques, et causée par la construction sociale persistante des risques. Dans cette perspective, la résilience désignerait le développement par le groupe ou le territoire des capacités de déployer des processus – ayant une incidence sur les pratiques – afin de réduire leur vulnérabilité à certains risques [23]. Les chercheurs ont construit de nouveaux concepts pour saisir ce phénomène et en identifier les types : vulnérabilité différentielle ou différenciée, vulnérabilité accumulée et vulnérabilité globale, etc. Il s’agit maintenant, notre attention étant renforcée par les chocs que nous subissons concrètement, de traduire ces questionnements en politiques publiques et collectives d’anticipation et de prévention, en déterminant, espace par espace, territoire par territoire, à quels risques nous sommes confrontés, quelles sont nos propres vulnérabilités ou comment se déclinent ici et là les vulnérabilités globales. Enfin, s’il existe des relations entre la vulnérabilité, le sous-développement et la pauvreté, il apparaît que la capacité de se remettre d’une catastrophe et de se préparer contre les risques est un élément plus critique que le niveau de pauvreté [24]. L’analyse des facteurs de risques, y compris climatiques [25], est encouragée par le Bureau des Nations Unies pour la Réduction des Risques de Catastrophes (UNISDR-UNDRR) [26]. Les travaux de cette institution, notamment ses rapports d’évaluation peuvent contribuer à construire un cadre méthodologique utile.

Complémentairement, on ne peut passer sous silence une des conclusions des travaux de l’anthropologue et historienne Virginia Garcia-Acosta, à savoir que la présence périodique de certains phénomènes naturels, comme les ouragans, a permis à certains groupes humains de pratiquer des changements culturels dans leur vie et leur organisation matérielle pouvant conduire à l’application de stratégies de survie et de possibilités d’adaptation [27]. Ainsi, comme l’indiquait déjà Edgar Morin dans La Méthode, en évoquant le concept de catastrophe, la rupture et désintégration d’une ancienne forme est le processus constitutif même de la nouvelle [28]. En d’autres termes, les chocs perturbateurs pourraient constituer de vraies occasions de transformations structurelles dans un système initialement pataud, voire bloqué.

Toute approche des risques et des catastrophes implique d’appréhender la question du risque acceptable dans une stratégie et sa mise en œuvre concrète, donc, également d’aborder la question difficile du principe de précaution, avec les outils multiples du développement régional et de l’aménagement des territoires [29].

Se doter d’outils, de dispositifs et de processus anticipateurs pour affronter l’incertitude constitue une sagesse de base de toute gouvernance contemporaine de nos sociétés [30]. Cette approche permettrait également de considérer les chocs perturbateurs comme autant d’occasions de transformations structurelles dans un système initialement pataud, voire bloqué face à l’ampleur des défis.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Déclaration de Politique régionale wallonne, 2019-2024, Namur, 16 septembre 2019, 122 p.

[2] Dans son rapport Boosting Resilience through Innovative Risk Governance, OECD Reviews of Risk Management Policies, p. 16, Paris, OECD, 2014, l’OCDE écrit que : dans leur quasi-totalité, les pays de l’OCDE prennent systématiquement en compte les risques de catastrophe dans leurs stratégies et leurs plans sectoriels en matière d’investissements publics. L’importance attribuée à l’échelon local est illustrée par la mise en place de cadres juridiques pour les responsabilités locales avec, notamment, une réglementation tenant compte des risques pour l’occupation des sols et la promotion immobilière privée. – Voir aussi : Bassin de la Loire, France, Étude de l’OCDE sur la gestion des risques d’inondation, Paris, OCDE, 2010.

[3] Michel CALLON, Pierre LASCOUMES et Yannick BARTHES, Agir dans un monde incertain, Essai sur la démocratie technique, p. 37-39, Paris, Seuil, 2001.

[4] Boosting Resilience through Innovative Risk Governance, OECD Reviews of Risk Management Policies, p. 17-18, Paris, OECD, 2014.

[5] Ulrich BECK, La société du risque, Sur la voie d’une autre modernité (1986), p. 60-61, Paris, Flammarion, 2008.

[6] M. CALLON, P. LASCOUMES et Y. BARTHES, op. cit., p. 37.

[7] Carl L. PRITCHARD, Risk Management, Concepts and Guidance, p. 7-8, Arlington VA, ESI, 1997.

[8] Ibidem, p. 39.

[9] John KAY & Mervyn KING, Radical Uncertainty, p. 37, London, The Bridge Press, 2021.

[10] Philippe SILBERZAHN, Bienvenue en incertitude ! Survivre et prospérer dans un monde de surprises, p. 82, Paris, Diateino, 2021.

[11] Daniel KAHNEMAN, Olivier SIBONY, Carl R. SUNSTEIN, Noise, Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter, p. 144-146, citation p. 152, Paris, Odile Jacob, 2021.

[12] L’émergence peut être définie comme l’apparition ou l’évolution inattendue d’une variable ou d’un système qui ne peut résulter ou être expliqué à partir d’éléments constitutifs ou de conditions antérieures du système. La microbiologiste Janine Guespin y voit l’existence de qualités singulières d’un système qui ne peuvent exister que dans certaines conditions : elles peuvent éventuellement s’inter-convertir alors que le système conserve les mêmes constituants soumis à des interactions de même nature, si un paramètre réglant l’intensité de ces interactions franchit, lors de sa variation, un seuil critique. Janine GUESPIN-MICHEL coord. , Lucien SEVE e.a., Émergence, Complexité et dialectique, Sur les systèmes dynamiques non linéaires, p. 42, Paris, O. Jacob, 2005.

[13] M. CALLON, P. LASCOUMES et Y. BARTHES, Agir dans un monde incertain, p. 40sv et citation p. 41.

[14] Théorie descriptive de la décision en situation risquée. Voir Frédéric MARTINEZ, L’individu face au risque : l’apport de Kahneman et Tversky, dans  Idées économiques et sociales, vol. 161, no. 3, 2010, p. 15-23. https://www.cairn.info/revue-idees-economiques-et-sociales-2010-3-page-15.html

[15] Uncertainty is a fact with which all forms of life must be prepared to contend. At all levels of biological complexity there is uncertainty about the significance of signs or stimuli and about the possible consequences of actions. At all levels, action must be taken before the uncertainty is resolved, and a proper balance must be achieved between a high level of specific readiness for the events that are most likely to occur and a general ability to respond appropriately when the unexpected happens. Daniel KAHNEMAN, Paul SLOVIC & Amos TVERSKY, Judgment under uncertainty: Heuristics and biases, p. 509-510, Cambridge University Press, 2001.

[16] Voir Ph. DESTATTE, On demande de voir loin alors que le futur n’existe pas, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 20 août 2021. https://phd2050.org/2021/08/20/futur-nexiste-pas/

[17] Cyria EMILIANOFF, Risque, dans Jacques LEVY et Michel LUSSAULT, Dictionnaire de la Géographie, p. 804-805, Paris, Belin, 2003. La définition du risque dans cet ouvrage est : probabilité d’un danger menaçant ou portant atteinte à la vie et, plus globalement, au cadre d’existence d’un individu ou d’un collectif. – Voir aussi : Yannick LUNG, Auto-organisation, bifurcation, catastrophe… les ruptures de la dynamique spatiale, Talence, Presses universitaires de Bordeaux, 1987.

[18] E.C. ZEEMAN, Catastrophe Theory, Selected Papers, 1972-1977, p. 615-638, Addison Wesley Publishing Co, Reading, Mass. – London – Amsterdam, 1977. – R. THOM, Paraboles et catastrophes, Entretiens sur les mathématiques, la science et la philosophie, p. 59sv, Paris, Flammarion, 1983.

[19] Jérôme DUNLOP, Les 100 mots de la géographie, p. 71-72, Paris, PUF, 2009.

[20] Philippe DESTATTE, On demande de voir loin alors que le futur n’existe pas, Hour-en-Famenne, 20 août 2021, Blog PhD2050, https://phd2050.org/2021/08/20/futur-nexiste-pas/

[21] Clive HAMILTON, The Anthropocene as rupture, in The Anthropocene Review, 3, 2, 2016, p. 93-106.

[22] Virginia GARCIA-ACOSTA, Catastrophes non naturelles et anthropocène, Leçons apprises à partir de perspectives anthropologiques et historiques, dans Rémi BEZAU & Catherine LARRERE dir., Penser l’anthropocène, p. 325sv, Paris, Presses de Sciences Po, 2018.

[23] V. GARCIA-ACOSTA, Catastrophes non naturelles et anthropocène…, p. 33.

[24] V. GARCIA-ACOSTA, Catastrophes non naturelles et anthropocène…, p. 329-330.

[25] Et les liens climat-santé : Jacques BLAMONT, Introduction au siècle des menaces, p. 505sv, Paris, Odile Jacob, 2004

[26] Le Bureau des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophe a été créé en 1999 pour assurer la mise en œuvre de la Stratégie internationale de Prévention des catastrophes.  https://www.undrr.org/

[27] V. GARCIA-ACOSTA, Prevencion de desastres, estrategias adaptivas y capital social, in Harlan KOFF ed., Social Cohesion bin Europe and the Americas, Power, Time and Space, p. 115-130, Berne, Peter Lang, 2009. – Catastrophes non naturelles et anthropocène…, p. 332.

[28] Edgar MORIN, La Méthode, 1. La nature de la nature, p. 44, Paris, Seuil, 1977. – René THOM, Stabilité culturelle et Morphogénèse, Essai d’une théorie génétique des modèles, Paris, Ediscience, 1972.

[29] Questionnement aigu et difficile s’il en est dans la « société du risque ». Voir notamment Dominique BOURG et Jean-Louis SCHLEGEL, Parer aux risques de demain, le principe de précaution, Paris, Seuil, 2001. – Ulrich BECK, Risk Society, Towards a New Modernity, London, Sage, 1992. – François EWALD, Aux risques d’innover, Les entreprises face au principe de précaution, Paris, Autrement, 2009.

[30] Tous les gouvernements, les organismes internationaux, les universités et les entreprises devraient avoir leur Cassandre, leur « Office national des avertissements », chargés d’identifier les pires scénarios, de mesurer les risques et de concevoir des stratégies de protection, de prévention et d’atténuation. Niall FERGUSON, Apocalypses, De l’antiquité à nos jours, p. 393, Paris, Saint-Simon, 2021.

Namur, le 1er décembre 2022

 

Chère Carine [1],

Mesdames et Messieurs,

Vous me pardonnerez de partager avec vous d’emblée un souvenir personnel. Dans cette même salle aujourd’hui transformée en palais des congrès, mais qui était alors le Conseil régional wallon, j’étais présent le 22 janvier 1992 – voici un peu plus de 30 ans – pour entendre le Ministre-Président Guy Spitaels, « dieu lui-même » disait-on à l’époque, présenter la Déclaration de Politique régionale de son gouvernement.

J’avais d’entrée été frappé par la structure de son texte qui mettait en avant, c’était son premier chapitre, le refus d’une société duale : d’une part par le développement de l’emploi, d’autre part par l’engagement de son exécutif régional contre l’exclusion sociale. Ainsi, la solidarité avec les moins favorisés était-elle au cœur du projet présenté aux parlementaires. Guy Spitaels affirmait son intention de contrecarrer le prolongement d’une société fracturée entre riches et pauvres, nationaux et immigrés.

Pour la première fois, à ma connaissance, l’Exécutif wallon abordait explicitement cette problématique de l’exclusion et se fixait un programme destiné à en contrecarrer le développement. Avec beaucoup de sagesse, Guy Spitaels soulignait que l’exclusion sociale ne peut en effet être combattue efficacement que si l’on coordonne dans un même effort des mesures en matière de logement, de lutte contre le chômage, d’aménagement du territoire, d’énergie, de transports en commun, de pouvoirs locaux et de politique économique [2].

C’est à cette coordination que s’est attelée Carine Jansen pendant trente ans [3], dans une véritable logique de gouvernance multiniveaux, puisant son inspiration tant dans les étoiles des Nations Unies et de l’Europe que dans les réalités de terrain de nos communes et villages. Toutes et tous nous la remercions chaleureusement ainsi que les équipes successives que Carine a eu à piloter et sur lesquelles elle s’est appuyée.

 

Une démarche de prospective pour la cohésion sociale

C’est d’une démarche prospective – dont nous lui devons encore l’initiative – que je suis venu vous parler. Cet exercice avait quatre objectifs que nous avons tenté d’atteindre afin d’être prêts à vous la présenter ce 1er décembre 2022.

  1. Disposer pour l’événement de décembre 2022 d’une vision d’avenir de la cohésion sociale et plus particulièrement de l’accès aux droits, de la solidarité entre citoyens, de la justice sociale en Wallonie à l’horizon 2050, compte tenu des évolutions possibles de l’environnement et du modèle qui a été construit par la DICS au fil des ans en Wallonie.
  2. Anticiper les impacts de long terme des crises et mutations actuelles révélées depuis 2020, au-delà des macro-enjeux envisagés dans le Rapport 2019 sur la Cohésion sociale et faire émerger de nouveaux enjeux.
  3. Redéfinir à la lueur de ces travaux les contours de la cohésion sociale en Wallonie en prenant en compte les besoins nouveaux ainsi que les opportunités et contraintes politiques et budgétaires.
  4. Préparer les prochaines programmations des plans d’action transversaux : le Plan de cohésion sociale, le Plan d’action relatif aux Droits de l’enfant et le Plan Habitat permanent, etc.

La dynamique s’est naturellement fondée sur le modèle et processus de cohésion sociale et leurs acquis développé par la Direction de la Cohésion sociale du SPW qui embarque la stratégie européenne de cohésion sociale, la politique de cohésion sociale régionale portée par le SPW, la politique de cohésion sociale locale activée sur le terrain par les communes et les différents partenaires, ainsi que les précieux apports de l’IWEPS en données d’aide au pilotage : Indicateur synthétique d’accès aux droits fondamentaux (ISADF) [4], Indicateur de situation sociale de la Wallonie (ISS), dont Christine Ruyters a nourri notre travail en nous livrant la dernière et toute récente version.  On peut citer également, les travaux d’Eurostat sur la population en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale à l’horizon 2050 [5], ou ceux de l’OCDE sur la fragilité [6], etc. Faut-il rappeler que la mesure de ce que nous étudions et voulons transformer est essentielle à cette transformation et donc au pilotage des politiques publiques et collectives ?

Toutes ces données montrent l’ampleur des efforts encore à fournir. Le Gouvernement de Wallonie en était conscient dès avant les impacts du Coronavirus, des inondations et de la crise de l’énergie, lui qui lors de la rédaction de la DPR annonçait sa volonté de lutter contre le sans-abrisme, d’assurer le respect des droits fondamentaux, dans une démarche de cohésion sociale, en concertation avec les autorités communales concernées. Quelle que soit son origine sociale ou économique, notait-il en septembre 2019, chacun doit pouvoir participer et se sentir légitime à participer à la construction de notre avenir et de notre démocratie. Le Gouvernement veillera à l’intégration sociale et à la participation des personnes plus précarisées en tant que force sociale à part entière [7].

Ces droits fondamentaux, bien identifiés dans les rapports de la DICS, ont constitué le périmètre de la réflexion prospective sur les enjeux de long terme de la cohésion sociale en Wallonie. Cependant ces 15 facteurs ont été complétés par d’autres facteurs et acteurs, pour constituer autant de variables du système wallon de la cohésion : solidarité entre citoyennes et citoyens, Plans de cohésion, Plateforme pour le service citoyen, Centre de Médiation des gens du voyage, Service interfédéral Pauvreté, AVIQ, ISSEP, GW, Parlement, Observatoire de la Santé, IFAPME, Sociétés de Logements publics, FOREM, Maisons de Justice, système éducatif, Délégation aux Droits de l’enfant, Agences immobilières sociales, ONE, Provinces, communes et CPAS, sens et valeurs, vieillissement, institutions internationales, la disponibilité des ressources, citoyennes et citoyens, la numérisation, etc., etc. Non seulement s’agissait-il de cartographier ce ou ces systèmes, mais aussi de se poser les questions de savoir qui interagit avec qui, quand, sous quelle forme, avec quelle intensité et vélocité, comment peut évoluer la relation entre chacune de ces variables à l’horizon 2050, quels sont les émergences et les autres macro-états qui peuvent être a priori déduits des propriétés des éléments du système ? Cet exercice d’analyse de la dynamique du ou des systèmes nous a servi de diagnostic prospectif. Il a permis l’engagement de parties prenantes motrices dans l’exercice ainsi que les expérimentations et l’apprentissage collectif, autour d’ailleurs de quelques aimables et fructueuses controverses.

La construction de huit scénarios exploratoires par la méthode dite de la boussole de l’avenir  a permis d’explorer les futurs possibles et d’identifier des enjeux de long terme. Il s’est agi d’explorer l’avenir en articulant dans deux groupes des tensions liées à la capacité d’action (Résilience vs dépendance), à l’axe relationnel (individuel vs collectif), à la gouvernance (ascendante vs descendante) et à la vision de la cohésion (sectorielle et individuelle vs transversale, collective, inclusive). Dans la mesure du possible, cinq autres variables étaient mobilisées dans chacun des scénarios : évolution du climat, consommation des ressources, évolutions démographiques, développement du numérique.

C’est sur ces bases que huit scénarios ont été écrits à partir des quatre quadrants des deux boussoles : sobriété heureuse en autonomie locale, société solidaire sans garant, du rouge au vert, transhumanisme, Flash info spécial 2079, coups de freins et coudes serrés, le bonheur autarcique, le monde d’après la rupture. Ces scénarios sont remarquablement bien construits, ils ont donc bien joué leur rôle de sondes exploratoires des futurs possibles. Treize enjeux ont donc été identifiés collectivement dans la foulée de leur audition :

  1. Comment éviter une désorganisation sociale face à une économie totalitaire, porteuse d’attaques contre la démocratie, de la confiscation du bien commun et des ressources naturelles, d’archipellisation de la cohésion sociale et du repli identitaire ?
  2. Comment, dans un système de gouvernance hyperorganisé et hypercontrolé, du global au local, maintenir des espaces de liberté suffisants pour permettre l’innovation, la créativité, le sens, la place de la nature humaine ?
  3. Comment s’assurer de la loyauté des gouvernants vis-à-vis des droits fondamentaux dans un système démocratique où la place du citoyen et de la citoyenne est questionnée ?
  4. Comment réancrer une cohésion et une résilience au niveau local tout en gardant une capacité d’action au niveau plus global, et une capacité technique d’adresser les enjeux ?
  5. Comment impliquer et coconstruire des politiques collectives tout en maintenant un leadership, un savoir-faire, une anticipation et une réactivité, une mémoire et une continuité d’action suffisante pour affronter les grands défis ?
  6. Comment maintenir de hauts niveaux de connaissances et de compétences fondés sur les échanges internationaux dans un monde qui se replierait sur des communautés plus nationales, voire locales, et où le numérique serait très sobre ?
  7. Comment, dans un monde de plus en plus numérique, interconnecté, virtuel et tendu par des ressources réduites, garder le contrôle, maintenir le sens, la vie en société, c’est-à-dire un monde de liberté, en paix et véritablement durable pour l’être humain et le vivant ?
  8. Comment concilier une grande capacité de résilience, de solidarité communautaire, voire familiale, de sécurité physique et culturelle, avec une ouverture, une intégration, et une cohésion sociale ouverte (vs assimilation), et maintenir la richesse du collectif, de l’espace public ? Comment faire encore société ?
  9. Comment organiser une solidarité dans un système diversifié, sage, cohérent, en croissance, et performant, mais où des faiblesses territoriales ou sectorielles existent, où l’ensemble n’existe pas ou est faible en termes de capacité de gouvernance et d’action ?
  10. Comment concilier la définition d’une vision du bien de tous, valoriser et mettre en œuvre l’ensemble des droits, tout en maintenant des capacités d’innovation, de réelle liberté et d’espace d’action individuelle dans la population ?
  11. Comment garder un modèle commun qui respecte les diversités et s’invente un récit commun qui soit coconstruit et appropriable, et qui soit capable d’engager une mise en œuvre pragmatique ?
  12. Comment faire en sorte que chacune et chacun soit en capacité de s’élever au-dessus de ses besoins primaires et participer à un effort collectif en vue d’impulser des droits fondamentaux et de la cohésion sociale ?
  13. Comment outiller les citoyennes et citoyens pour se défendre ainsi que se donner des espaces de pensée et d’action dans un système étatique et numérique qui est restreint ?

Nous disposions ainsi de l’essentiel : nos questions de recherche, les interrogations auxquelles nous devions répondre en termes de futurs souhaitables et surtout de finalité pour construire notre vision de l’avenir de la cohésion sociale en Wallonie à l’horizon 2050.

Cette image très dure n’est ni wallonne ni très bien connue. Il s’agit des sculptures situées sur le site physique de la World Poverty Stone des Nations Unies à Dublin, inaugurée en 2008 dans le cadre de l’Éradication of Poverty Day.

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Ces personnages montrent des êtres errants, seuls et séparés. Ces solitudes sont l’image absolue de la décohésion. Ce mot décohésion n’est pas dans nos dictionnaires ni anglais ni français. C’est un vieux néologisme, si je peux me permettre cette formule. En cherchant, je l’ai retrouvé sur mon ordinateur dans un exposé que j’ai fait en 1999 sur la contractualisation des politiques publiques [8]. Je l’avais entendu chez Jacques Cherèque, ancien secrétaire général des métallos CFDT en Lorraine, nommé préfet délégué pour le redéploiement industriel en Lorraine par François Mitterrand. Cherèque avait été maintenu à ce poste par Jacques Chirac et était devenu ministre de l’Aménagement du territoire et de la reconversion dans le gouvernement de Michel Rocard. C’est dans ce cadre que j’ai eu l’honneur de le  rencontrer.

Cette décohésion, vécue jadis en Irlande, représente aujourdd’hui dans le monde plus qu’un risque d’exclusion : c’est devenu une réalité pour beaucoup. Je ne reviens ici ni sur les chiffres ni sur les descriptions.

Le préambule de la vision nous rappelle la trajectoire de la Wallonie et ainsi, que la solidarité est une idée profonde, forgée dans les anciennes industries du charbon, de l’acier, du textile et du verre. C’est là que les fortes amitiés de travail, de joies et de misères, ont pu rapprocher les femmes et les hommes des villes et des campagnes, d’ici et aussi du très loin ailleurs. Quand les activités industrielles d’hier se sont effondrées pour faire progressivement place à celles plus dynamiques d’aujourd’hui et de demain – numérique, sciences du vivant, aéronautique, recyclage, etc. – les besoins de cohésion sociale ont été et sont restés considérables.

Cette introduction nous rappelle aussi sur quoi porte la cohésion sociale aujourd’hui :

Il s’agit d’assurer aux individus et aux groupes l’égalité des chances et des conditions, l’accès effectif aux droits fondamentaux et au bien-être économique, social et culturel. Il s’agit également de permettre à chacune et à chacun de participer activement à la société et d’y être reconnu, quel qu’il soit, et d’où qu’il ou qu’elle vienne [9].

Une idée, davantage exprimée dans les groupes restreints ou lors des pauses dans le travail, qu’affirmée d’emblée est à mes yeux assez disruptive. Elle fait référence aux données de ce qu’on appelle déjà la grande démission, qui se manifeste en burn-out et maladies de longue durée et atteint des chiffres qui concurrencent en volume ceux du chômage.

Cette reconnaissance des droits, ces réponses de la collectivité et de l’État aux fragilités des personnes sont indissociables de la responsabilité personnelle. Celle-ci implique que chaque Wallonne et chaque Wallon, s’investisse dans une société commune et y contribue par sa volonté, par son engagement et par son travail. On nomme cet engagement le civisme, c’est-à-dire le dévouement que chacune et chacun nous devons consacrer à la société que nous formons ensemble. En effet, la cohésion sociale ne saurait remplacer le courage de celles et de ceux qui seraient trop vite enclins à baisser les bras.

Cette affirmation n’est pas un positionnement idéologique ou politique. C’est le constat que le processus de cohésion sociale n’est pas unilatéral : il est réciproque, partagé, commun.

On ne saurait aider sérieusement ceux qui sont au bord du chemin pour de bonnes raisons si nous nous asseyons toutes et tous au bord du chemin pour de mauvaises raisons.

Cinq grandes finalités, cinq buts ultimes constituent la vision de la cohésion sociale que la Wallonie, la Direction de la Cohésion sociale du Service public de Wallonie et ses partenaires, pourraient atteindre  à l’horizon 2050 :

– un État indépendant, stratège, fiable et loyal ;

– une société qui élimine toute forme de discrimination ;

– une justice sociale, environnementale et climatique ;

– une démocratie nouvelle, vecteur de sécurité, de bien-être et de bonheur ;

– un réenchantement du monde.

 

1. Un État indépendant, stratège, fiable et loyal

La fragilité, nous dit l’OCDE, est la conjonction d’une exposition à des risques et d’une capacité insuffisante de l’État, d’un système ou d’une communauté à gérer, absorber ou atténuer ces risques. Elle se décline en six dimensions : économique, environnementale, politique, sécuritaire, sociale et humaine [10]. En Europe, l’État est au centre de toute politique cohésive même s’il n’en est pas le seul acteur.

Mais méfions-nous, dans bien des cas, cette capacité de grand stratège demeure virtuelle, car l’État peut se révéler aveugle, versatile, voire borné, notamment lorsque les dirigeants se laissent guider par la seule temporalité du cycle électoral [11].

Ce que l’incertitude des temps paraît exiger, disait Robert Castel, ce n’est moins d’État. (…) Ce n’est pas non plus sans doute davantage d’État (…). Le recours, c’est un État stratège qui redéploierait ses interventions pour accompagner le processus d’individualisation [12] .

L’idée d’État stratège résulte de la nécessité pour l’État de fixer des objectifs à long terme en concertation, voire en coconstruction avec les acteurs de la gouvernance : société civile, sphère privée, voire publique si l’on songe à sa propre administration, trop souvent by-passée. Cet État, que Louis Côté et Benoît Lévesque qualifient d’État pompier en parlant du Québec, souffre souvent d’un manque de vision, de cohérence et d’anticipation, c’est-à-dire de capacité d’agir avant que les choses n’adviennent, ou pour qu’elles adviennent. Ils voient cet État embourbé dans ses fonctions opérationnelles, incapable de concevoir des projets d’avenir et faisant preuve d’une grande timidité à défendre ce qui semble relever de l’intérêt général [13].

C’est pour y répondre que des modèles de gouvernance – gestion par les acteurs – ont été avancés. Les modèles du Club de Rome ou du PNUD, bien sûr, mais aussi celui d’une bonne société, chère à Anthony Giddens, où règnerait l’équilibre entre le marché concurrentiel, le tiers secteur d’une solide société civile et l’État démocratique [14]. Le modèle alors développé porte le nom d’État providence positif ou actif qui articule les concepts de capital social, de citoyenneté active, de société civile, d’investissement social. On sait que ce modèle s’est identifié avec la Troisième Voie du couple Tony Blair-Giddens [15].

L’économiste Philippe Bance, président du Conseil scientifique international du CIRIEC voit l’État stratège comme un dépassement de l’État providence, en ce qu’il recentre son action sur ses fonctions essentielles – parmi lesquelles la cohésion sociale – pour rechercher une plus grande efficacité dans le pilotage à long terme de l’économie nationale ainsi qu’en matière de gouvernance des politiques publiques [16]. En matière de cohésion sociale, l’État stratège doit assumer sans complexe les valeurs qui fondent la solidarité nationale, dont il doit conserver le monopole. Toutefois, comme stratège, il doit accepter de se défaire d’une partie de ses compétences au profit des associations, collectivités territoriales et acteurs de terrain davantage au fait des besoins des populations locales [17].       

Système éducatif et de formation de qualité, solide sécurité sociale, soins de santé modernes, investissements conséquents dans la recherche, sont dans la vision à 2050 les capacités d’agir de l’État.

Cet État, sur qui on pourra compter, a repris son rôle d’arbitre impartial et de régulateur respecté parce qu’il est parvenu à empêcher une privatisation des biens communs, à endiguer la loi du plus fort, à combattre la financiarisation et la marchandisation des ressources ainsi que le délitement de l’économie.

 

2. Une société qui élimine toute forme de discrimination

 C’est par un processus interne que la société cohésive élimine toute forme de discrimination. Sa société attendue constitue un monde ouvert, une Europe et une Wallonie accueillante qui brasse ses populations, les aime, les respecte. D’où qu’ils viennent, où ils se rendront ensuite. Chaque citoyen grandit désormais en dépassant sa peur de l’Autre et en renforçant son empathie. Ainsi, la société nouvelle confère aux citoyens les valeurs d’équité et de tolérance et promeut les intérêts collectifs avant les intérêts individuels, lit-on dans la vision commune.

L’équité est rendue possible grâce à un système scolaire qui développe l’esprit critique et favorise les valeurs du vivre ensemble. Cette éducation ne vise pas à légitimer ni à perpétuer l’ordre établi – a-t-on écrit- mais bien à permettre aux citoyennes et citoyens de s’émanciper, de se responsabiliser et de s’investir dans un monde qu’ils rendront ouvert et bienheureux.

Un accès effectif de toutes et de tous à l’emploi, au logement, à la culture, à un environnement sain et une réelle égalité territoriale ont également contribué à faire naître cette société cohésive.

Il s’agit de donner ses chances à chaque personne, à chaque territoire, pour qu’ils puissent prendre leur place dans l’espace commun et contribuer à son développement.

3. Une justice sociale, environnementale et climatique

À l’échelle temporelle, la justice environnementale et climatique ajoute celle de la géographie : à l’ère de l’anthropocène, les prédations humaines ne se répartissent pas uniformément sur tous les territoires, sur tous les pays, tous les continents.

Pour la génération actuelle, notait Riccardo Petrella, le principal défi est celui de l’humanité, de son existence en tant qu’ensemble des êtres humains, en symbiose avec la vie sur la planète Terre. La non-éradication de la pauvreté sera la mort de l’humanité en tant que communauté sociale. La continuation de la dégradation de l’écosystème Terre sera la mort de la planète en tant que « maison de l’humanité » et de l’économie en tant que « règles de la maison », son sens étymologique [18].

L’économie locale et circulaire constitue une réponse sérieuse à la dégradation de la situation environnementale et climatique.

La vision rappelle ici que la solidarité est inscrite dans la mise en œuvre concrète des droits humains. Les institutions internationales constituent des appuis tangibles, des recours, mais aussi, le Conseil de l’Europe nous la rappelle, des lieux d’inspiration et de convergences.

4. Une démocratie nouvelle, vecteur de sécurité, de bien-être et de bonheur

C’est la sociologue Dominique Schnapper, à laquelle nous avons fait plusieurs fois référence dans nos travaux qui nous le dit : dans la mesure même où le principe qui fonde la légitimité politique et le lien social est intériorisé, les processus d’exclusion de fait (…) constituent pour les sociétés démocratiques riches un scandale. Ils remettent en cause les valeurs mêmes qui sont au fondement de l’ordre social et de l’idée de justice qui préside à son organisation [19].

Il s’agit donc de refuser toute exclusion et de faire en sorte que toutes les citoyennes et tous les citoyens participent à la vise collective.

Nous avons rêvé de parlements, de gouvernements, d’une Justice, d’un État qui exercent leur pouvoir dans le respect de la liberté de chacune et chacun ainsi que dans la séparation stricte de leurs domaines d’actions et prérogatives. D’élues et d’élus qui cultivent l’intérêt général, gardent le contrôle sur les acteurs qui mettraient l’économique ou le numérique au-dessus de l’éthique,  qui tiennent à distance les égoïsmes, les détournements de sens et de moyens, les stratégies autocentrées qui compromettent les ambitions partagées de la société.

Des élus loyaux à l’égard de leurs valeurs, échappant aux intérêts de partis, responsables et rendant compte devant la société tout entière. Qui s’attachent à prévenir plutôt qu’à guérir, à anticiper plutôt qu’à subir.

En 2050, la démocratie se serait revivifiée par le renouvellement de la citoyenneté et une véritable participation citoyenne, des processus de délibération, des politiques collectives pertinentes et efficientes. Une action publique et collective qui se fonde sur des principes de coresponsabilité, de coconstruction et de polycentrisme. Où les responsables politiques font confiance à une Administration indépendante, remotivée et redynamisée, qu’ils mobilisent en première ligne.

Une gouvernance multiniveaux contractualisée, où chacune ou chacun prend conscience des enjeux vécus et à relever aux autres niveaux.

 

5. Un réenchantement du monde

Rêver et construire ensemble de nouveaux grands récits connectés au vivant afin de réenchanter notre monde est au centre de la vision de la cohésion sociale. Il s’agit également, y lit-on, d’avoir foi dans la capacité des générations futures de prendre mieux en compte les enjeux qui leur sont transmis. C’est aussi la conviction profonde du bien commun fonde une planète où les humains ne se veulent pas tout puissants et veulent vivre en symbiose avec la faune et la flore.

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Et de réaffirmer que, pour réaliser ce projet et en mesurer l’avancement, les indicateurs de bien-être sociétal intergénérationnel ont remplacé les indicateurs économiques de croissance.

Ce réenchantement consiste aussi à remplacer le modèle productiviste, dépassé par son incapacité à répondre aux besoins humains et environnementaux ainsi qu’aux défis climatiques, par un monde où les femmes et les hommes ont appris à trouver ou à redonner un sens à leur existence autrement que par l’accumulation de biens et de services marchands.

 

Faire richesse commune : sagesse, prospérité et épanouissement

Face au risque de désorganisation sociale portée par une économie débridée qui pouvait s’avérer totalitaire, mettre en cause la démocratie, confisquer l’intérêt général,  induire le repli identitaire et l’archipellisation de la cohésion sociale, la société wallonne sait affirmer et promouvoir le bien commun, nous avons fait nôtre l’idée de bien commun, si bien portée par Riccardo Petrella. Ce bien commun, rappelait le politologue et économiste italien, consiste d’abord à faire richesse commune, c’est-à-dire à la fois sagesse, prospérité et épanouissement, l’ensemble des principes, des règles, des institutions et des moyens qui permettent de promouvoir et garantir l’existence de tous les membres d’une communauté humaine [20]. Ainsi, la vision a-t-elle affirmé la nécessaire reconnaissance et l’inscription progressive des notions centrales d’humanité et de bien commun dans tous les textes de référence, du global au local, afin qu’ils donnent une nouvelle consistance tant à la société qu’à la démocratie.

De la commune à l’Europe, ainsi que dans les organes où une gouvernance mondiale s’esquisse et s’élabore, le patrimoine matériel et immatériel, les ressources de la biosphère, les connaissances sont protégés par le Droit comme autant de biens précieux pour la survie de l’humanité.

C’est sur cette base de coresponsabilité pour le bien-être de l’humanité que réfléchissent et agissent désormais tous les acteurs de la société. C’est à cette aune que se développe le ciment de la cohésion sociale : une humanité, mais aussi une Wallonie où chacune et chacun se sent responsable non seulement d’elle-même ou de lui-même, mais aussi des autres.

 

Conclusion personnelle : la citoyenneté comme forme à la fois juridique et sociale

La citoyenneté est un ensemble de droits rappelait Pierre Rosanvallon, le citoyen membre d’une collectivité étant protégé par cet ensemble, exerçant son droit de vote, lorsque des conditions sont remplies. D’autant que ce droit a été obtenu après de durs combats. Cette citoyenneté reste au cœur de nos régimes démocratiques, même si elle subit un certain désenchantement.

Mais, nous dit l’historien auteur de La Société des Égaux [21], la citoyenneté est aussi une forme sociale. Le citoyen ne se définit plus seulement par rapport à son individualité et à ses droits personnels : il se défit par rapport à sa relation aux autres.

Le citoyen devient concitoyen. Il se réfère à une communauté d’habitat, avec le parent, l’ami, l’allié. Le concitoyen est alors engagé dans la construction d’un monde commun avec ses pairs, à une communalité, complémentaire à sa citoyenneté juridique.

Je nous invite toutes et tous, à passer de notre citoyenneté belge à une concitoyenneté wallonne où la cohésion entre toutes et tous se renforce pour le bien et l’avenir communs.

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Cette communication a été faite au Palais des Congrès de Namur à l’occasion de la journée « 30 ans au service de la cohésion sociale en Wallonie » organisée par Carine Jansen, directrice de la direction de la Cohésion sociale du Service public de Wallonie. Cet événement constituait aussi l’aboutissement d’un exercice de prospective lancé au sein de la DICS, avec de nombreux partenaires, en septembre 2022.

[2] Conseil régional wallon, Session extraordinaire 1992, Séance du mercredi 22 janvier 1992. (CRI n°2 (SE 1992), p. 4. – Conseil régional wallon, Session extraordinaire 1992, Déclaration de Politique régionale de l’Exécutif régional wallon, 22 janvier 1992. 6 (SE 1992) – N°1, p. 7.

[3] Dès 1992, le Gouvernement wallon s’est engagé à mettre en œuvre une région solidaire, en insistant sur le fait que la solidarité et le développement de la lutte contre toutes les formes d’exclusion se fondent sur une coordination accrue des différents outils créés à cette fin.  Fort de sa volonté de lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, il décide d’y procéder en actionnant tous ses leviers de compétence et de le faire de manière coordonnée en créant  un service transversal et expérimental au sein de l’administration wallonne : la Cellule d’Intégration sociale.

Histoire de la DICS, SPW, 2022 http://cohesionsociale.wallonie.be/content/histoire-de-la-dics

[4] Indicateur synthétique d’accès aux droits fondamentaux (ISADF)., IWEPS, 2019, https://isadf.iweps.be/isadf.php

[5] Eurostat (ilc_peps11), La cohésion en Europe à l’horizon 2050, 8e Rapport sur la CEST, Déc. 2021.

https://ec.europa.eu/regional_policy/sources/docoffic/official/reports/cohesion8/8cr_fr.pdf

[6] OECD (2022), States of Fragility 2022, OECD Publishing, Paris, https://doi.org/10.1787/c7fedf5e-en.

[7] Déclaration de Politique régionale, DPR, Namur, 2019, p. 49.

[8] Philippe DESTATTE dir. , Contrats, territoires et développement régional, p. 142, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

[9] Cfr. le Décret du 22 novembre 2018 relatif au plan de cohésion sociale pour ce qui concerne les matières dont l’exercice a été transféré de la Communauté française. (Wallex.wallonie.be)

[10] OECD (2022), States of Fragility 2022, OECD Publishing, Paris, https://doi.org/10.1787/c7fedf5e-en

[11] Louis CÔTE et Benoît LEVESQUE, L’État stratège, la citoyenneté active, la démocratie plurielle et la gouvernance partagée, dans Louis CÔTE, Benoît LEVESQUE et Guy MORNEAU, État stratège & participation citoyenne, p. 19-20 , Québec, Presses de l’Université du Québec, 2009.

[12] Robert CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale : chronique du salariat, p. 474, Paris, Fayard,1995.

[13] Louis CÔTE et Benoît LEVESQUE, L’État stratège, la citoyenneté active, la démocratie plurielle et la gouvernance partagée, dans Louis CÔTE, Benoît LEVESQUE et Guy MORNEAU, État stratège & participation citoyenne, p. 12 , Québec, Presses de l’Université du Québec, 2009.

[14] Anthony GIDDENS, Le nouveau modèle européen, p. 158, Paris, Hachette, 2007.

[15] L. CÔTE et B. LEVESQUE, L’État stratège…, p. 16-17.

[16] Philippe BANCE dir., Quel modèle d’État stratège en France, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2016. – Sarah ROZENBLUM, Quel modèle d’État stratège en France ?, sous la direction de Philippe Bance, 2016, dans  Revue française des affaires sociales, p. 241-245. https://www.cairn.info/revue-francaise-des-affaires-sociales-2017-3-page-241.htm

[17] Nicole QUESTIAUX, L’État stratège et la cohésion sociale et territoriale, in Philippe BANCE dir.,  Quel modèle d’État stratège en France… ? p. 103

[18] Riccardo PETRELLA, Pour une nouvelle narration du monde, p. 176, Montréal, Ecosociété, 2007.

[19] Dominique SCHNAPPER, De la démocratie en France, République, nation, laïcité, p. 69, Paris, Odile Jacob, 2017.

[20] Riccardo PETRELLA, Le bien commun, Éloge de la solidarité, p. 13, Bruxelles, Labor, 1996.

[21] Pierre ROSANVALLON, La société des Égaux, p. 381-382, Paris, Seuil, 2011.

Liège, 24 octobre 2022

Au Professeur Charles Hyart

 

1. La Russie est une puissance européenne

Россия есть Европейская держава, Russia estié evropeïskai dejava.

La Russie est une puissance européenne. Cette formule, mon professeur de langue et d’histoire de la civilisation russe à l’Université de Liège, Charles Hyart (1913-2014) me l’a souvent répétée [1]. Elle figure à l’article 6 du Nakaz de l’impératrice Catherine II de Russie (1729-1796), les instructions délivrées en 1767 à la Commission législative chargée d’harmoniser les lois. Cet ouvrage constitue un véritable traité de philosophie politique, inspiré de L’esprit des Lois (1748) de Montesquieu (1689-1755) et du juriste italien Cesare Beccaria (1738-1794). Il a été écrit en français, puis traduit en russe par la tsarine elle-même [2]. La formule contenue dans cet article 6 rappelle qu’il existait, au moins dans l’esprit de certains dirigeants – fussent-ils des despotes, éclairés ou non -, une volonté d’imposer aux Russes comme aux occidentaux, l’idée d’une Russie européenne.

Cette orientation ne naît d’ailleurs pas au XVIIIe siècle. Depuis Ivan IV dit Grozny, le Terrible (1530-1584), premier tsar de Russie qui règne de 1547 à 1584, la Russie s’ouvre régulièrement à l’Ouest, notamment aux Anglais par les ports du Nord. Avec Pierre le Grand (1672-1725), qui règne de 1694 à 1725, on entre dans un véritable processus d’occidentalisation du pays. Ce mouvement se poursuivra jusqu’à la Maison commune européenne de Mikhaël Gorbatchev (1931-2022), même si des effets de balancier s’opèrent qui tantôt valorisent l’identité européenne de la Russie tantôt la rejettent [3]. En effet, certains acteurs voient dans l’occidentalisation de leur pays un processus de dérussification. Ils considèrent cette dernière comme une trahison de l’héritage triomphant de Byzance dont la Russie est la fille. L’occidentalisation est alors vécue comme une déviance, au nom de la slavophilie – le nationalisme slave -, de l’asianité ou de l’eurasianité, qui plongent dans l’immensité des deux continents que chevauche la Russie [4].

Mais c’est aussi au nom de cette immensité que, malgré sa proximité intellectuelle avec Denis Diderot (1713-1784) et d’Alembert (1717-1783), la Grande Catherine inscrit aux articles 9 et 11 de ses instructions que :

[…] le souverain est absolu, car aucune autre autorité que celle détenue par sa seule personne ne saurait agir avec la vigueur que requièrent des possessions aussi étendues. […] Toute autre forme de gouvernement, de quelque nature qu’il soit, serait non seulement préjudiciable en Russie, mais, plus encore, mènerait le pays à sa ruine [5].

Nous ne tomberons pas dans ce déterminisme…

Le regard des Européens occidentaux sur la Russie varie lui aussi : la présence violente des cosaques du tsar Alexandre Ier  (1777-1825), vainqueur de Napoléon (1769-1821), que Liège, l’Ardenne puis Paris ont connue en 1814, puis les craintes des troupes d’une Russie « gendarme de l’Europe », celle de Nicolas Ier  (1796-1855), menaçant de loin la Révolution belge de 1830, feront place après la Guerre de Crimée (1853-1856), à l’Alliance franco-russe de 1892 et à l’affrontement sanglant de 1914-1918 qui mène au traité de Brest-Litovsk du 3 mars 1918. Ce dernier document, dans lequel les empires centraux imposent la paix sur le front de l’Est, signifie pour la Russie la perte de l’Ukraine, des pays baltes, et du Caucase, sur fond de croisades antibolcheviques des Alliés : Anglais, Français, Italiens et Américains, mais aussi les Japonais, interviennent directement et militairement jusqu’en 1920 [6].

Vient ensuite la fascination que Petrograd puis Moscou, nouvelle capitale d’un socialisme bolchevique, exerceront sur nos intellectuels et nos prolétariats, jusqu’à la fin du XXe siècle pour certains. Il était donc une terre, disait André Gide (1869-1951) en 1936, où l’utopie était en passe de devenir réalité…[7] Et qui s’affirme alors, de plus en plus, comme une superpuissance mondiale avec les États-Unis, ainsi que le sociologue français Alexis de Tocqueville  (1805-1859) l’avait pressenti un siècle plus tôt, dès 1835 dans De la démocratie en Amérique :

Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains.

Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, et le monde a appris presque en même temps leur naissance et leur grandeur.

Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu’a tracées la nature, et n’avoir plus qu’à conserver ; mais eux sont en croissance : tous les autres sont arrêtés ou n’avancent qu’avec mille efforts ; eux seuls marchent d’un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne [8].

 

2. La Deuxième Révolution russe

L’arrivée au Kremlin de Mikhaïl Gorbatchev, en mars 1985, constitue une bifurcation majeure qui amorce un mouvement de retour à l’Europe. Le contexte est marqué par l’échec partiel de la mise en œuvre de la conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE), tenue à Helsinki en 1975. C’est aussi l’époque des tensions sur l’implantation des missiles en Europe, de l’invasion de l’Afghanistan et de la crise polonaise du tournant des années 1980.

À partir des années 1985-1986, le leader réformateur russe va donner forme à une idée qu’il a avancée dans un discours qu’il a prononcé à Londres en 1984. pour lui, L’Europe est notre maison commune [9]. Ce premier signal permet, dès l’année suivante, à la Communauté économique européenne d’ouvrir des négociations avec Moscou, en vue d’un projet d’accord sur le commerce et la coopération. Un de collaborateurs de Gorbatchev, Vladimir Loukine, diplomate du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie (MID), observe en 1988 que la Maison commune européenne affirmée par le Président Gorbatchev représente la maison d’une civilisation à la périphérie de laquelle nous sommes longtemps restés. Ce processus, qui se développe alors en Russie et dans un certain nombre de pays de l’Est, revêt partout – note le futur ambassadeur à Washington – la même dimension historique, à savoir la dimension d’un retour vers l’Europe [10].

Avec sa Nouvelle pensée politique, Gorbatchev poursuit sa rénovation de l’URSS [11]. Dans son fameux discours du 7 décembre 1988 aux Nations Unies à New York, le chef du Kremlin montre un nouveau visage de la Russie et s’engage à retirer d’Allemagne et d’Europe de l’Est une partie substantielle des troupes soviétiques qui y sont casernées.

Quelques mois plus tard, le 6 juillet 1989, devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg, là où le général de Gaulle (1890-1970) avait en 1959 évoqué l’Europe, depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural [12], Mikhaïl Gorbatchev annonce l’abrogation de la doctrine Brejnev. Celle-ci porte sur le droit que se réservait l’URSS d’intervenir dans les pays socialistes pour y sauvegarder la doctrine communiste et ses acquis territoriaux. C’est dans ce discours que le Premier Secrétaire du Parti communiste soviétique répète les phrases de Victor Hugo (1802-1885) sur les États-Unis d’Europe, prononcées en 1849 :

[…] un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne… Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées [13].

Le Président MIkhaïl Gorbatchev au Conseil de l’Europe à Strasbourg, le 6 juillet 1989 (Photo capture INA)

Gorbatchev y explicite largement son concept de Maison européenne et conclut que, en s’unissant, les Européens sauront relever les défis du XXIe siècle :

[…] nous sommes animés par la conviction qu’ils ont besoin d’une Europe unie, pacifique et démocratique, gardant tout son caractère hétérogène et fidèle aux idéaux humanistes universels, une Europe prospère, tendant la main à toutes les autres parties du monde. Une Europe qui progresse avec assurance vers son avenir. C’est dans cette Europe que nous situons notre propre avenir [14].

Ce projet soviétique, à l’orientation de plus en plus sociale-démocrate, est alors fortement soutenu par François Mitterrand (1916-1996) qui tente de lui donner davantage de contenu notamment quand le président français esquisse le 31 décembre 1989 à la télévision le projet suivant :

à partir des accords d’Helsinki, je compte voir naître dans les années 90 une confédération européenne au vrai sens du terme, qui associera tous les États de notre continent dans une organisation commune et permanente d’échanges, de paix et de sécurité [15].

Union paneuropéenne, la confédération qu’il annonce n’a pas, aux yeux du locataire de l’Élysée, vocation à se substituer à la CEE.

Dans cette perspective, les pays du Pacte de Varsovie signent avec ceux de l’OTAN le traité de Paris sur la réduction des armes conventionnelles en Europe. De même, dans la foulée, Moscou adhère à la Charte pour une Nouvelle Europe, adoptée par les 34 pays à l’issue de ce même sommet organisé par anticipation de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE) du 19 au 21 novembre 1990 [16]. Cette charte porte sur le respect du pluralisme démocratique, des libertés et des droits humains, elle veut ouvrir une nouvelle ère :

Nous, chefs d’État ou de gouvernement des États participant à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, sommes réunis à Paris à une époque de profonds changements et d’espérances historiques. L’ère de la confrontation et de la division en Europe est révolue. Nous déclarons que nos relations seront fondées désormais sur le respect et la coopération. L’Europe se libère de l’héritage du passé. Le courage des hommes et des femmes, la puissance de la volonté des peuples et la force des idées de l’Acte final de Helsinki ont ouvert une ère nouvelle de démocratie, de paix et d’unité en Europe [17].

Faut-il préciser que l’espoir est alors immense ?

 

3. Les graines d’un problème futur

Pourtant, dès la fin juin 1991, après les Assises de la Confédération européenne organisée à Prague, à l’initiative de François Mitterrand et endossée par Vaclav Havel (1936-2011), président de la République tchèque et slovaque, il apparaît que c’est un échec [18]. Dans cette affaire, écrit son ancien conseiller en charge du dossier, le président français n’eut que le tort d’avoir raison trop tôt. Sa clairvoyance se heurta à la conjonction du conservatisme (celui des Américains, prioritairement attachés au maintien de leur influence en Europe) et de l’impatience (celle des pays d’Europe de l’Est, pressés de monter dans le train communautaire) [19]. En effet, l’accélération des processus d’ouverture aux anciens pays de l’Est, la réunification allemande, l’hostilité des États-Unis à un processus dont ils ne sont pas parties prenantes ont eu raison tant de la Confédération que de la Maison commune [20]. Jacques Lévesque, professeur à l’UQAM, l’a montré :

l’effondrement rapide et inattendu des régimes de l’Europe de l’Est a entraîné la ruine de l’idéologie de la transition et de la politique européenne de Gorbachev en le privant des leviers essentiels à sa mise en œuvre et a précipité la désintégration de l’Union soviétique elle-même [21].

En décembre 1991, l’URSS gorbatchévienne implose au profit de la Communauté des États indépendants (CEI) dominée par la Fédération de Russie.

Au printemps 1992, après ces événements, Andrei Kozyrev, ministre des Affaires étrangères du président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine (1931-2007), souligne l’importance future pour la Russie de participer aux structures européennes et affirme l’intérêt d’une participation active au processus européen. L’utilisation des normes et de l’expertise accumulées dans le cadre européen sera, observe-t-il, d’une aide réelle pour résoudre les problèmes internes de la Russie et ceux des autres républiques ex-soviétiques [22]. Sous son influence, la Russie pose sa candidature au Conseil de l’Europe en mai 1992, où elle entrera le 28 février 1996 [23]. Cette étape est importante ; on l’oublie trop souvent. En novembre 1992, elle entame aussi des négociations avec la CEE en vue d’un accord de partenariat et de coopération sur des valeurs partagées de démocratie, de respect des droits de l’homme et d’entrepreneuriat. Cet accord est signé le 24 juin 1994 à Corfou où la Russie et l’Union européenne se sont déclarées partenaires stratégiques l’une et l’autre [24]. C’est une autre étape importante dans le rapprochement entre la Russie et l’Europe. Ce rapprochement n’est pas qu’une signature sur un papier : de 1990 à 1994, la CEE prend en charge 60% des aides internationales à la Russie via le programme TACIS [25], et elle devient un partenaire commercial de premier plan pour Moscou, en représentant plus d’un tiers des échanges extérieurs de la Russie [26].

Ce processus de rapprochement va souffrir de la marginalisation de la Russie par l’OTAN dans les guerres balkaniques [27]. Cette marginalisation déclenche des sentiments anti-occidentaux et coûte son poste à Kozyrev, malgré les efforts de ce dernier d’effectuer, face à une pression nationaliste russe de plus en plus marquée, un revirement de sa politique vers une défense de la Communauté des États indépendants (CEI), intérêt vital de la Russie [28].

En janvier 1996, Kozyrev est remplacé par Evgueni Primakov (1929-2015). Brillant académique, maîtrisant plusieurs langues, dont l’arabe et le français, Primakov est partisan d’une diplomatie multipolaire où la Russie doit assumer une vocation de puissance eurasienne, y compris sur l’étranger proche des anciennes républiques soviétiques. Cette multipolarité est vue outre-Atlantique comme une volonté de nuire aux États-Unis sur tous les fronts [29]. L’Europe reste cependant un partenaire privilégié de la Russie quand un Accord de partenariat renforcé est signé en novembre 1997 [30]. L’attractivité de l’Europe pour les Russes a perdu l’euphorie des débuts, d’autant que Bruxelles agace par ses critiques constantes notamment sur la question tchétchène. En mars 1999, c’est l’intervention unilatérale déclenchée par l’Administration américaine au Kosovo qui ouvre une crise avec l’OTAN ; elle connaît son paroxysme avec l’occupation par les paras russes de l’aéroport de Slatina – Pristina le 12 juin 1999 [31]. C’est aussi l’époque de l’élargissement de l’OTAN aux « pays de l’Est ».

Les responsables américains et leurs homologues ouest-allemands ont habilement déjoué les plans de Gorbatchev, en étendant l’OTAN à l’Allemagne de l’Est et en évitant de faire des promesses formelles, en tout cas écrites, sur l’avenir de l’alliance [32]. Mais comme Mary Elise Sarotte, l’a souligné, en rappelant ce que James Baker, l’ancien secrétaire d’État de George H. W. Bush (1924-2018), de 1989 à 1993, a écrit dans ses mémoires : presque chaque réussite contient en elle les graines d’un problème futur. La professeure d’histoire à l’Université de Southern California observe que, à dessein, la Russie a été laissée à la périphérie de l’Europe de l’Après-Guerre froide. Et l’historienne de faire remarquer qu’un jeune officier du KGB en poste en Allemagne de l’Est en 1989 a livré son propre souvenir de l’époque dans une interview réalisée dix ans plus tard, dans laquelle il se souvient être rentré à Moscou plein d’amertume face à la façon dont « l’Union soviétique avait perdu sa position en Europe » [33].

Il s’appelait Vladimir Poutine, et il aurait un jour le pouvoir d’agir sur cette amertume [34].

 

4. Main tendue et poing fermé

L’arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin se fait pourtant dans un contexte de décrispation avec l’Occident, où la lutte contre le terrorisme après le 11 Septembre et le développement de la coopération énergétique avec l’Europe de l’Ouest constituent des facteurs majeurs.

Premier chef d’État russe à prendre la parole au Bundestag, en septembre 2001, Vladimir Poutine commence son discours en russe puis le poursuit longuement dans la langue de Goethe, Schiller et Kant. Il y souligne l’importance de la culture européenne en rappelant la contribution significative de la Russie à cette culture qui, affirme-t-il, n’a pas de frontière et a toujours constitué un bien commun. Et le président poursuit :

Quant à l’intégration européenne, non seulement nous soutenons ces processus, mais nous les envisageons avec espoir. Nous les considérons comme un peuple qui a très bien appris la leçon de la Guerre froide et le péril de l’idéologie de l’occupation. Mais ici, je pense qu’il serait pertinent d’ajouter que l’Europe n’a pas non plus tiré profit de cette division.

Je suis fermement convaincu que dans le monde d’aujourd’hui qui change rapidement, dans un monde qui connaît des changements démographiques vraiment spectaculaires et une croissance économique exceptionnellement élevée dans certaines régions, l’Europe a également un intérêt immédiat à promouvoir les relations avec la Russie.

Personne ne remet en question la grande valeur des relations de l’Europe avec les États-Unis. Je suis simplement d’avis que l’Europe renforcera sainement et pour longtemps sa réputation de centre fort et véritablement indépendant de la politique mondiale si elle parvient à réunir son propre potentiel et celui de la Russie, y compris ses ressources humaines, territoriales et naturelles et son potentiel économique, culturel et de défense [35].

À côté de cette main tendue, le chef du Kremlin regrette les oppositions qui subsistent avec l’Ouest, et exige de la loyauté de la part de l’OTAN en interrogeant le bien-fondé de l’élargissement à l’Est et en regrettant l’incapacité de s’entendre sur les systèmes de défense antimissile. Clôturant son discours sur les relations germano-russes, Vladimir Poutine dit sa conviction que l’Allemagne et la Russie tournent une nouvelle page dans leurs relations, apportant ainsi une contribution commune à la construction d’une maison européenne commune [36].

Dans les années qui suivent, l’Europe devient le partenaire commercial principal d’une Russie dont la croissance du PIB atteint une moyenne de 7% par an de 2000 à 2007 [37]. Ce climat favorable permet le succès du Sommet russo-européen de Saint-Pétersbourg de mai 2003. Les diplomates russes et européens y définissent quatre espaces : espace économique commun, espace commun de liberté, de sécurité et de justice, espace de coopération dans la sécurité extérieure, espace de recherche et d’éducation [38]. Le Sommet de Moscou de mai 2005 dessine une série de roadmaps pour la mise en œuvre de ces espaces de coopération fondés sur la sécurité et la stabilité. Russes et Européens conviennent de les promouvoir activement, de manière mutuellement bénéfique, par une collaboration et un dialogue étroits et axés sur les résultats entre l’UE et la Russie, contribuant ainsi efficacement à la création d’une Grande Europe sans clivages et fondée sur des valeurs communes [39].

Le contexte géopolitique pourtant s’assombrit à nouveau. Les attentats terroristes tchétchènes à Moscou (2002) et à Beslan (2004), les effets de l’élargissement à l’Est de l’Union européenne en 2004 de huit pays postcommunistes faisant que l’étranger proche de la Russie – en particulier la Biélorussie et l’Ukraine – est devenu l’étranger proche de l’Europe, la suspicion de soutien européen aux révolutions de couleurs – Géorgie en 2003, Ukraine en 2004, Kirghizistan en 2005 – induisent une nouvelle méfiance russe à l’égard de l’Europe. Parallèlement, les manquements flagrants aux droits humains du régime de Vladimir Poutine et en particulier l’assassinat, en 2006, de la journaliste moscovite Anna Politkovskaïa ont pourri les espoirs européens nés du Sommet de 2003.

Vladimir Poutine à la Conférence sur la Sécurité à Munich le 10 février 2007. Photo du Ministère US de la Défense par Cherie A. Thurlby

C’est un Vladimir Poutine contrarié qui participe, le 10 février 2007, à la 43e conférence de Munich sur la Sécurité. Comme l’a écrit le professeur Richard Sakwa de l’Université de Kent, celui qui était probablement le leader russe le plus européen que son pays ait connu, va faire entrer son pays dans une nouvelle phase de relations internationales [40]. Le Président russe met directement en cause le modèle unipolaire fondé par le rôle des États-Unis dans le monde et prône le retour à un monde multipolaire qui tienne compte des nouvelles réalités économiques de la planète : Chine, Inde, BRICS, dont la Russie, ont émergé, souligne-t-il. Et si le chef du Kremlin en fin de mandat évoque de nouveau « la grande famille européenne », il dénonce surtout l’insécurité que l’expansion de l’OTAN fait courir aux frontières de la Russie :

je pense – affirme-t-il – qu’il est évident que l’expansion de l’OTAN n’a aucun rapport avec la modernisation de l’Alliance elle-même ou avec la garantie de la sécurité en Europe. Au contraire, elle représente une grave provocation qui réduit le niveau de confiance mutuelle. Et nous sommes en droit de demander : contre qui cette expansion est-elle destinée ? [41]

Quand le nouveau président Dmitri Medvedev prend ses fonctions le 7 mai 2008, on pourrait croire que toute cette tension est oubliée. Le concept politique des Affaires étrangères que le président de la Fédération de Russie approuve le 15 juillet 2008 appelle à fonder les relations stratégiques avec l’Union européenne sur une base juridique solide et moderne et d’établir un espace juridique sous les auspices du Conseil de l’Europe qui s’étendrait à l’ensemble de l’Europe.

L’objectif principal de la politique étrangère russe sur le volet européen est de créer un système véritablement ouvert et démocratique de sécurité et de coopération collectives régionales assurant l’unité de la région euroatlantique, de Vancouver à Vladivostok, de manière à ne pas permettre sa nouvelle fragmentation et la reproduction des approches basées sur les blocs qui persistent dans l’architecture européenne qui a pris forme pendant la période de la Guerre froide. C’est précisément l’essence de l’initiative visant à conclure un traité de sécurité européenne dont l’élaboration pourrait être lancée lors d’un sommet paneuropéen [42].

Dès lors, Moscou appelle à la construction d’une Europe véritablement unifiée, sans lignes de division, par une interaction égale entre la Russie, l’Union européenne et les États-Unis. De plus, la Russie s’affirmant comme plus grand État européen doté d’une société multinationale et multiconfessionnelle et d’une histoire séculaire, le Kremlin propose de jouer un rôle constructif pour assurer la compatibilité civilisationnelle de l’Europe et l’intégration harmonieuse des minorités religieuses, notamment au vu des diverses tendances migratoires existantes. Le nouveau concept politique appelle aussi au renforcement du rôle du Conseil de l’Europe, ainsi que de l’OSCE, et annonce la volonté de la Fédération de Russie de développer ses relations avec l’Union européenne, partenaire majeur en matière de commerce, d’économie et de politique étrangère. La Russie se dit en outre intéressée par le développement d’un partenariat stratégique avec l’Union européenne ainsi que des relations bilatérales mutuellement avantageuses avec les pays qui la composent [43].

En fait, les ambiguïtés s’accroissent également entre les démocraties atlantiques. Alors que les États-Unis considèrent d’abord l’OTAN comme un outil de leadership notamment destiné à rassembler des partenaires sur des missions qui pourraient dépasser le théâtre européen, les pays d’Europe occidentale y voient essentiellement un instrument de paix en Europe. De leur côté, les nouveaux membres d’Europe centrale et orientale considèrent l’Alliance comme un rempart contre une Russie qu’ils continuent à craindre. Comme l’écrit alors Charles Kupchan, la préoccupation de ces pays les rend ouverts à un ordre euroatlantique davantage centré sur l’OTAN que sur l’Union européenne. Cette analyse amène le professeur de Relations internationales de l’Université Georgetown à Washington à plaider pour une entrée de la Russie dans l’Alliance atlantique [44].

En effet, pour répondre à l’expansion continue de l’OTAN à l’Est, la nouvelle doctrine militaire de Moscou considère l’élargissement de l’OTAN comme une menace extérieure majeure, en particulier quand l’alliance envisage l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine. En vue de la réunion annuelle de l’OSCE à Athènes, le 1er décembre 2009, le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, depuis 2004, Sergueï Lavrov, présente un projet de traité sur la sécurité européenne, ce qui ne manque pas d’inquiéter les Européens de l’Est et d’irriter Washington. Cette réorganisation de l’architecture de sécurité se fonde sur l’idée que toute mesure prise par une des parties, individuellement ou collectivement, y compris dans le cadre d’une organisation internationale, d’une alliance ou d’une coalition militaire doit tenir compte des intérêts des autres parties signataires du traité. L’Union européenne y répond poliment, tout en attirant l’attention sur le fait que cette nouvelle proposition ne doit en aucun cas mettre en cause les obligations actuelles des États membres de l’Union en matière de sécurité [45].

En 2010, une nouveau souffle semble marquer les relations entre la Russie et l’Occident au travers d’un certain nombre d’initiatives. Ainsi, aux Nations Unies, la Russie vote en faveur des sanctions contre l’Iran, ce qui est perçu positivement à Bruxelles. Comme Premier ministre russe, Vladimir Poutine accueille son homologue polonais Donald Tusk à Katyn et exprime des remords au sujet du massacre y perpétré par ordre de Staline (date-date) en 1940. En avril 2010, à Prague, le président  Dmitri Medvedev signe le traité New Start avec le président Barack Obama en vue de limiter le nombre de missiles balistiques intercontinentaux. Un mois plus tard, les troupes de l’OTAN, invitées amicalement par les Russes, défilent sur la Place Rouge pour commémorer le 65e anniversaire de la victoire contre le nazisme [46]. Des efforts sont également maintenus, de part et d’autre, pour concrétiser certaines coopérations. Au Sommet russo-européen de Rostov-sur-le-Don, au printemps 2010, un partenariat pour la modernisation (Partnership for Modernization – P4M) est lancé dans un climat de détente, mais sans qu’il puisse améliorer substantiellement une relation que certains voient déjà compromise [47]. C’est vrai qu’un sentiment d’inquiétude grandit en Europe sur la fiabilité de l’approvisionnement énergétique russe [48]. Le conflit sur l’Ossétie du Sud entre la Russie et une Géorgie qui semble s’aligner sur l’Ouest a, lui aussi, accru les tensions sur le plan diplomatique comme militaire.

 

5. Des relations dans l’impasse

Cependant, en juillet 2013, le ministre russe Sergueï Lavrov publie un article dans la très sérieuse revue académique internationale Journal of Common Market Studies ;  l’ancien représentant de la Russie à l’ONU (1994-2004) y affirme que :

L’histoire européenne ne peut être imaginée sans la Russie, tout comme l’histoire de la Russie ne peut être imaginée en dehors de l’Europe. Depuis des siècles, la Russie contribue à façonner la réalité européenne dans ses dimensions politiques, économiques et culturelles. Pourtant, le débat sur le degré de proximité entre la Russie et ses partenaires d’Europe occidentale et sur la mesure dans laquelle la Russie est un pays européen se poursuit également depuis des siècles.

Le ministre Lavrov y rappelle également que, ces dernières années (…) nous avons une occasion sans précédent de réaliser le rêve d’une Europe unie [49]. On peut néanmoins se demander si cette occasion n’est pas passée.

Le Président du Conseil européen Herman Van Rompuy à l’Université européenne de Saint-Péterbourg, 5 septembre 2013 (Photo Université européenne)

Moins de deux mois plus tard, le 5 septembre 2013, présent à Saint-Pétersbourg à l’occasion du G20, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy délivre une conférence à l’Université européenne. Son discours fait écho à ceux de Victor Hugo en 1849, mais aussi de Vladimir Poutine en 2001, pour ne citer que ceux-là :

[…] nous, les Européens, nous nous connaissons. Nous – les Français, les Prussiens puis les Allemands, les Suédois, les Hollandais, les Italiens, les Polonais, les Britanniques, les Russes et tous les autres, nous avons lu les livres des autres, nous avons écouté la musique des autres, nous avons cru au même Dieu, nous nous sommes engagés dans des batailles entre différents camps, nous avons parlé, fait du commerce et nous avons appris les uns des autres, et parfois nous nous sommes mal compris. Peut-être sommes-nous, comme on l’a dit, une « famille européenne ». Mais là encore, il faut être prudent avec un mot comme celui-là, car il me fait immédiatement penser à la première ligne du roman Anna Karénine de Tolstoï : « Toutes les familles heureuses se ressemblent, toute famille malheureuse est malheureuse à sa manière » ! Je dirais que la famille européenne peut être heureuse à sa manière [50].

Comme chez Poutine au Bundestag, la suite du texte laisse toutefois poindre les difficultés, lorsque Herman Van Rompuy constate :

Nous avons des frontières communes, mais aussi des voisins communs. L’Ukraine, l’Arménie, la Moldavie qui comptent pour nous deux doivent définir leur propre voie. Mais à notre avis, pour l’Ukraine, un accord d’association avec l’Union européenne ne porterait pas atteinte aux liens de longue date du pays avec la Russie. Pourquoi faudrait-il que ce soit l’un ou l’autre ? [51]

La création de l’Union douanière eurasienne (UDE) entre la Russie, le Belarus et le Kazakhstan en 2010 et l’ambition de la transformer rapidement en une véritable union économique eurasiatique (UEE) peuvent être interprétées comme une initiative visant à contrer la présence croissante de l’Union européenne dans l’espace postsoviétique. Les manifestations Euromaïdan qui éclatent en Ukraine en 2013 devant le refus du Président Viktor Ianoukovytch de signer l’accord d’association avec l’UE au profit d’un accord avec la Russie semblent donner raison aux pires craintes du Kremlin de voir investi son étranger proche.

L’annexion de la Crimée en mars 2014 et surtout l’abattage au-dessus de la région du Donetsk du vol MH-17 Amsterdam-Kuala Lumpur de la Malaysia Airlines, le 17 juillet 2014 déclenchent des sanctions économiques européennes. Elles accélèrent ce processus de pourrissement des relations, d’autant qu’elles favorisent considérablement le rapprochement de Bruxelles avec Kiev : dès le 16 septembre 2014, l’accord d’association est ratifié par la Verkhovna Rada d’Ukraine et le Parlement européen. Se basant sur des déclarations du vice-président US Joe Biden selon lequel les dirigeants américains avaient cajolé l’Europe pour qu’elle impose des sanctions à la Russie, alors que l’UE y était initialement opposée, Sergueï Lavrov fait alors remarquer que pendant quelques années, la Russie a surestimé l’indépendance de l’Union européenne et même des grands pays européens. Le ministre russe des Affaires étrangères de la Fédération de Russie répétera cette formule en 2017 [52].

Pour reprendre une formule de l’historien russe Sergei Medvedev, les relations entre l’Europe et la Russie sont alors dans l’impasse [53]. Ainsi, réunis à Bruxelles le 14 mars 2016, sous la présidence de l’Italienne Federica Mogherini, Haute Représentante européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de Sécurité, les ministres des Affaires étrangères des 28 adoptent à l’unanimité cinq principes destinés à guider la politique de l’Union à l’égard de la Russie :

– la mise en œuvre de l’accord de Minsk sur le Donbass de septembre 2014 et février 2015 [54] comme condition essentielle à tout changement substantiel de la position de l’Union européenne à l’égard de la Russie ;

– le renforcement des relations avec les partenaires orientaux de l’UE et d’autres voisins, en particulier en Asie centrale ;

– le renforcement de la résilience de l’UE (par exemple, sécurité énergétique, menaces hybrides ou communication stratégique ;

– la nécessité d’un engagement sélectif avec la Russie sur les questions intéressant l’UE ;

– la nécessité d’établir des contacts interpersonnels et de soutenir la société civile russe [55].

Ces positions bien affirmées illustrent, mais aussi contribuent à la distanciation entre l’Europe et la Fédération de Russie. Cette dernière néglige d’ailleurs de plus en plus ouvertement l’Union en tant qu’institution, comme l’a montré la visite à Moscou de Josep Borrell, en février 2021, correspondant à l’expulsion de diplomates européens dans le cadre de l’affaire de l’opposant russe Alexeï Navalny [56]. La Russie semble se détacher progressivement de l’Europe, écrivait le Haut Représentant de l’UE à son retour de ce déplacement difficile [57].

L’engagement de l’Union européenne du côté des Ukrainiens est devenu de plus en plus manifeste depuis l’agression russe du 24 février 2022. Ainsi, lors du Conseil des ministres européens des Affaires étrangères du 17 octobre 2022, les ministres, informés de l’escalade militaire et des frappes menées sur Kiev par l’armée russe ont pris des décisions importantes. Ils ont convenu d’établir une mission d’assistance militaire de l’UE pour soutenir les forces armées ukrainiennes. La mission formera environ 15 000 soldats sur le sol de l’UE. Ils ont également convenu d’allouer 500 millions d’euros supplémentaires au titre de la Facilité européenne de soutien à la paix pour financer les livraisons destinées aux forces ukrainiennes, portant ainsi l’assistance militaire de l’UE à l’Ukraine à un total de 3,1 milliards d’euros.[58]

Cet engagement donne évidemment des arguments au ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov lorsqu’il déclare le 20 octobre 2022 que les livraisons d’armes de l’Union européenne à Kiev faisaient d’elle une « partie prenante du conflit » en Ukraine et que les pays qui fournissaient l’Ukraine en armes étaient des « sponsors du terrorisme » [59].

 

6. Conclusion : la puissance, ce n’est pas l’émotion

6.1. Entre Kant et Hobbes…

Depuis les origines de leurs contacts, les pays et peuples de l’Europe de l’Ouest ont entretenu des relations complexes avec la Russie. L’analyse de ces relations est d’ailleurs fondée sur les questions préalables de savoir, d’une part, qu’est-ce que la Russie et, d’autre part, qu’est-ce que l’Europe. Bien malin qui pourrait y répondre… Intuitivement, nous sentons qu’il s’agit de temporalité : la relation complexe que notre présent entretient avec le passé, l’histoire, ainsi qu’avec le futur : l’avenir, l’aspiration, le projet.

Il est évident que l’Union européenne et la Russie n’utilisent pas la même grammaire géopolitique [60], l’Europe se décrédibilisant bien souvent aux yeux de Moscou par son soft power, perçu par le Kremlin, mais aussi par d’autres gouvernements, comme de la politique hiératique, brouillonne et faible. L’évolution du discours de plusieurs représentants de l’Union européenne depuis l’agression de mars 2022 a d’ailleurs pu surprendre les observateurs. Ainsi en est-il, lorsque le Haut Représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de Sécurité, vice-président de la Commission européenne, Josep Borrell déclare le 13 octobre 2022 en réponse à la rhétorique belliqueuse de Vladimir Poutine qu’une frappe nucléaire russe contre l’Ukraine provoquerait une réponse si puissante (such a powerful answer) que l’armée russe serait anéantie (annihilated) [61]. On peut s’interroger sur la nature et la légitimité de telles déclarations. Comme l’écrit Kathleen R. McNamara dans The Washington Post, sous le titre Vénus est-elle en train de devenir Mars ?, alors qu’autrefois, l’Union européenne cherchait à s’élever au-dessus de la mêlée des luttes entre grandes puissances, tentant d’offrir une alternative pacifique à la violence et à la coercition, les dirigeants européens semblent vouloir remodeler l’ADN européen et devenir a traditional power player, un acteur traditionnel du pouvoir [62]. Cette évolution étonne d’autant plus la spécialiste des questions européennes que, dans son livre portant sur la construction de l’autorité de l’Union et publié en 2017, la professeure à l’Université de Georgetown avait montré que la politique de l’Union européenne, se voulant complémentaire plutôt que concurrente des États-nations qui la composent, rendait son autorité intrinsèquement fragile [63].

L’historien et politologue néo-conservateur américain Robert Kagan, basé à Bruxelles au début des années 2000, avait d’ailleurs décrit l’Union européenne comme un acteur particulièrement faible et passif dans les relations internationales, la décriant comme entrant dans un paradis post-historique de paix et de prospérité relative, en faisant référence à la réalisation de la Paix perpétuelle d’Emmanuel Kant (1724-1804) publiée en 1795 [64]. Kagan affirmait également dans une formule très genrée et restée célèbre que les Américains sont de Mars et que les Européens sont de Vénus. Ainsi, constatait Kagan, plutôt que de considérer l’effondrement de l’Union soviétique comme l’occasion pour faire jouer ses muscles au niveau mondial, les Européens ont saisi l’instant pour encaisser les importants dividendes de la paix [65]. Et l’auteur de Of Paradise and Power (2003) de dénoncer tout à la fois le gaullisme, l’Ostpolitik, ainsi que la conviction européenne que l’approche des États-Unis à l’égard de l’Union soviétique était trop conflictuelle, trop militariste, trop dangereuse. Dans cet ouvrage consacré aux relations entre les États-Unis et l’Europe, Kagan distinguait l’Europe de l’Ouest, en particulier la France et l’Allemagne des nations d’Europe centrale et orientale qui, par leur histoire différente, ont une crainte historiquement enracinée de la puissance russe et par conséquent une perception plus américaine des réalités hobbésiennes [66]. Pour éclairer cette analyse, rappelons que dans son célèbre traité publié en 1651, Léviathan, le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) affirmait que :

[…] la crainte d’être attaqué à l’improviste dispose l’homme à prendre les devants, ou à chercher secours dans l’association : il n’y a pas d’autre façon en effet, de mettre en sûreté sa vie et sa liberté.

Les hommes qui se défient de leur propre subtilité sont dans les troubles et les discordes civiles mieux préparés à la victoire que ceux qui s’imaginent  être pleins de sagesse ou d’astuce. Car ces derniers aiment à délibérer, alors que les autres, craignant de se laisser circonvenir, aiment à frapper les premiers [67].

Or, la crainte étant une passion communicative, elle met les hommes dans un état de perpétuelle défiance dans ce que Hobbes appelle la guerre de chacun contre chacun.

Cette guerre de chacun contre chacun a une autre conséquence : à savoir que rien ne peut être injuste. Les notions de légitime et d’illégitime, de justice et d’injustice, n’ont pas ici leur place. Là où il n’est pas de pouvoir commun, il n’est pas de loi ; là où il n’est pas de loi, il n’est pas d’injustice. La violence et la ruse sont en temps de guerre les deux vertus cardinales. Justice et injustice ne sont en rien des facultés du corps ou de l’esprit [68].

Le philosophe et politologue français Jean-Marc Ferry, qui a enseigné à l’Université libre de Bruxelles et à l’Université de Nantes, a critiqué assez sèchement l’analyse de Kagan en considérant que l’Américain n’a pas su cerner la percée philosophique qui fait que l’Union européenne, en particulier certains États de cette Union (la France, l’Allemagne, la Belgique) s’orientent vers la perspective, de plus en plus investie, d’un ordre de droit cosmopolitique [69]. Ferry observe que les nations d’Europe étaient plus faibles voici un demi-siècle, qu’aujourd’hui, y compris par rapport à l’Amérique.

C’est justement leur force, aujourd’hui, – poursuit-il – que d’affirmer l’orientation « kantienne » face aux États-Unis.

En fait, Ferry reproche à Kagan la confusion, l’amalgame entre puissance et violence. Le philosophe souligne que le pari de l’Europe est précisément qu’il puisse y avoir puissance sans recours à la violence.

En tant que « kantiens », les Européens comptent sur une puissance, qui est une puissance morale et critique à la fois, et non pas une puissance physique. (…)  Il est clair que si, comme les États-Unis, on prétend avoir toujours raison et ne jamais combattre que pour le Juste (les adversaires incarnant le mal, tandis que l’on incarnerait soi-même le bien), il sera difficile d’avoir un discours authentique sur le Droit. Celui-ci exige une sensibilité, dirait-on, historique, à ce que Hegel nommait « causalité du destin ». Il n’y a, de la part des Américains, guère de tentative sérieuse pour comprendre les raisons historiques qui font que la grande majorité des États est organisée de façon autoritaire, voire totalitaire ; que, partant, il est illusoire de vouloir instaurer la démocratie par la force sans tenir compte du contexte. Or, la sensibilité à l’histoire, les Européens l’ont certainement – presque trop [70].

Pour revenir à Josep Borrell, dans son discours du 10 octobre 2022 devant les ambassadeurs, le Haut représentant de l’Union européenne faisait sienne la formule selon lequel nous, Européens, serions trop kantiens et pas assez hobbésiens [71]. Comme le note la chercheuse dans The Washington Post, la référence à Hobbes est un rappel frappant de la vision dédaigneuse que Kagan a développée de l’Union européenne comme un acteur faible et cosmopolitique [72]. Néanmoins, observe McNamara, il n’existe pas de solide capacité militaire, derrière la menace que M. Borrell proférait le 13 octobre, qui puisse faire en sorte que l’armée russe puisse être annihilée.

C’est d’ailleurs ce que répétait, dans la Pravda du 14 octobre 2022, le vice-président du Conseil de Sécurité de Russie, Dmitri Medvedev, de manière plus acerbe, en qualifiant Josep Borrell de grand stratège et de grand chef militaire dans une armée européenne non existante [73].

 

6.2. Davantage de RealPolitik pour l’Europe ?

Dans un ouvrage collectif publié en septembre 2022 et intitulé Ukraine, Première guerre mondialisée, Nicole Gnesotto observe que pour que l’Europe soit une puissance, sa responsabilité consisterait à accepter de confronter ses principes à la réalité. (…) Une sortie de la crise ukrainienne, indiquait-elle, suppose que l’Europe accepte de dépasser la diplomatie des valeurs pour en revenir à davantage de Realpolitik [74]. Dans son ouvrage récent L’Europe: changer ou périr, l’historienne française rappelle l’importance du rapport réalisé par l’ancien Homme d’État belge Pierre Harmel (1911-2009) en 1967 pour le Conseil de l’Alliance atlantique. Cette nouvelle édition de l’évangile de la nouvelle alliance, pour reprendre la formule de l’ancien ministre des Affaires étrangères devant la Chambre belge [75] visait non seulement à assurer une défense collective de la zone atlantique, mais aussi de tenter de réduire les tensions est-ouest. Comme Harmel l’écrit :

le relâchement des tensions n’est pas l’objectif final : le but ultime de l’Alliance est de parvenir à un ordre pacifique juste et à durable en Europe, accompagné des garanties de sécurité appropriées, but ultime de l’alliance [76].

Cette finalité de l’Exercice Harmel reste fondamentalement d’actualité. D’ailleurs, évoquant l’échec d’une relance des relations entre l’Europe et la Russie à l’initiative de la France en mai 2021, Gnesotto appelle à mettre la puissance militaire à sa juste de place, d’en faire un facteur indispensable à la crédibilité de la diplomatie, un outil au service de l’intelligence, de la négociation, de la persuasion [77].

Le moment, dit-on, est mal choisi. Mais ce moment viendra où il faudra prendre en considération des griefs des différentes parties sur le terrain [78].

Pourtant, c’est aussi cette conviction que Dominique de Villepin exprimait très nettement en parlant d’innovation en diplomatie, de capacité de proposer un chemin nouveau : même, affirme l’ancien Premier ministre de la France sous la présidence de Jacques Chirac (1932-2019),

[…] quand on a un adversaire dont on pense qu’il a tout faux, qu’il est un criminel de guerre, qu’il est malfaisant, eh bien, il faut faire une partie du chemin. Sans quoi, il ne se passe rien [79].

Edgar Morin va plus loin : il expose, pour aujourd’hui même, les bases d’un compromis de paix entre les belligérants. À la fin de son analyse, le sociologue français préconise pour l’Ukraine une neutralité à l’instar de l’Autriche ou bien une intégration européenne. Et il ajoute qu’il serait important d’envisager dans le futur l’inclusion de la Russie dans l’Union européenne comme issue positive à la relation Russie-Occident. Prévenant les éventuelles vives réactions des lecteurs, Morin observe que :

 l’hystérie antirusse, non seulement en Ukraine, mais aussi en Occident, notamment en France, devrait finir par s’atténuer et disparaître, comme se sont éteintes l’hystérie nationaliste de l’Allemagne nazie et l’hystérie antiallemande qui identifiait Allemagne et nazisme [80].

Dans son ouvrage sur la paix perpétuelle, Kant observait que, quoi qu’il en soit, le champ de bataille est le seul tribunal où les États plaident pour leur droits ; mais la victoire, en leur faisant gagner le procès, ne décide pas en faveur de leur cause [81]. Certes, c’était avant que les Nations unies ne tentent vainement, après deux holocaustes mondiaux, d’établir la Paix perpétuelle chère au grand philosophe prussien.

Il me semble néanmoins que l’Europe ne doit pas renoncer à son ambition kantienne de préférer la puissance du droit à celle de la violence. Néanmoins, on peut suivre Henry Kissinger lorsqu’il affirmait que la politique étrangère la plus efficace est celle qui allie les principes de puissance et de légitimité [82]. Pour autant que la légitimité soit celle du Droit. Puissance et légitimité de l’Europe fidèle à ses valeurs et échappant au débat américain entre deep-engagers au profit du leadership US via l’OTAN et restrainers favorables au désengagement et qui observent que leurs troupes sont restées deux fois plus de temps en opérations depuis la fin de la Guerre froide que pendant cette période [83].

C’est aux Européens eux-mêmes à assumer ce qu’ils sont. Si possible de l’Atlantique jusqu’à l’Oural.

Certes, le prix à payer pour l’Union apparaît aujourd’hui très élevé, car il s’agit de disposer à la fois d’une diplomatie européenne à la hauteur, c’est-à-dire qui soit davantage dans la puissance que dans l’émotion.

Une puissance militaire qui nous garde et protège, et nous autonomise des États-Unis.

Une puissance diplomatique qui déploie une véritable possibilité de faire entendre une autre voix que celle de la violence.

 

Philippe Destatte

PhD2050

[1] Ce texte trouve son origine dans une conférence présentée au Blue-Point à Liège le 24 octobre 2022 à l’initiative du Rotary de Liège. Je remercie Caroline Goffinet et Alain Lesage pour leur initiative. Je sais gré à mon collègue historien Paul Delforge pour sa relecture attentive du manuscrit et ses suggestions. Le sujet étant particulièrement vaste, on se référera à l’abondante littérature scientifique récente sur le sujet, notamment : Tom CASIER and Joan DE BARDELEBEN ed., EU-Russia Relations in Crisis, Understanding Diverging Perceptions, Abingdon, Routledge, 2018. – David MAXINE, Jackie GOWER, Hiski HAUKKALA ed., National Perspectives on Russia European Foreign Policy in the Making, Abingdon, Routledge, 2013. – Tuomas FORSBERG & Hiski HAUKKALA, The European Union and Russia, London, Palgrave Macmillan, 2016. – Romanova, Tatiana ROMANOVA and David MAXINE ed., The Routledge Handbook of EU-Russia Relations, Structures, Actors, Issues, Abingdon: Routledge, 2021. – Stephan KEUKELEIRE & Tom DELREUX, The Foreign Policy of the European Union, Bloomsbury Academic, 2022.

[2] Nicholas V. RIASANOVSKY, Histoire de la Russie des origines à nos jours, p. 283-285, Oxford University Press – Robert Laffont, 2014.

[3] Tom CASIER, Gorbachev’s ‘Common European Home’ and its relevance for Russian foreign policy today. Debater a Europa, 2018, 18, p. 17-34. https://kar.kent.ac.uk/66331/

[4] Walter LAQUEUR, Russian Nationalism, in Foreign Affairs, vol. 71, nr 5, Winter 1992-1993, p. 103-116.

[5] Marie-Pierre REY, La Russie face à l’Europe, d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, p. 144, Paris, Flammarion, 2002.

[6] N. V. RIASANOVSKY, Histoire de la Russie…, p. 522-523.

[7] André GIDE, Retour de l’URSS, Paris, Gallimard, 1936. Rappelé par Marie-Pierre REY, La Russie face à l’Europe, d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, p. 12, Paris, Flammarion, 2002.

[8] Alexis de TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique, I (1835), dans Œuvres, II, collection La Pléiade, p. 480, Paris, Gallimard, 1992.

[9] M.-P. REY, Europe is our Common Home, A study of Gorbatchev’s Diplomatc Concept, in The Cold War History Journal, volume 4, n°2, Janvier 2004, p.33–65. https://digitalarchive.wilsoncenter.org/document/%20116224%20.pdfGorbachev at the United Nations, President Gorbachev, addressed at the United Nations General Assembly, December 7, 1988. https://www.c-span.org/video/?5292-1/gorbachev-united-nations – Text provided by the Soviet Mission, Associated Press, https://apnews.com/article/1abea48aacda1a9dd520c380a8bc6be6 – Voir Richard SAKWA, Gorbachev and His Reforms, 1985-1990, New Jersey, Prentice Hall, 1990.

[10] Vladimir LUKIN, in Moskovskie Novosti, n° 38, 1988, in Neil MALCOM ed., Russia and Europe: An End to Confrontation?, p.14, London, Pinter, 1994 – M.-P. REY, « Europe is our Common Home »: A study of Gorbachev’s diplomatic concept, in Cold War History, vol. 4, 2, p. 33-65, 2004.

[11] Mikhail GORBACHEV, Perestroika: New Thinking for our Country and the World, New York, Harper & Collins, 1987.

[12] Oui, c’est l’Europe depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, toutes ces vieilles terres où naquit, où fleurit la civilisation moderne, c’est toute l’Europe qui décidera du destin du monde. C. de GAULLE, Discours de Strasbourg du 23 novembre 1959.

[13] Discours inaugural du Congrès de la paix, prononcé à Paris, le 21 août 1849, in Victor HUGO, Œuvres complètes, Actes et Paroles, t.1., Paris Hetzel, 1882. – Stéphanie TONNERRE-SEYCHELLES, Victor Hugo et les Etats-Unis d’Europe, 8 avril 2019. Blog Gallica, https://gallica.bnf.fr/blog/08042019/victor-hugo-et-les-etats-unis-deurope-i?mode=desktop

[14] Discours de Mikhaïl Gorbatchev devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg, 6 juillet 1989.

https://www.cvce.eu/obj/discours_de_mikhail_gorbatchev_devant_le_conseil_de_l_europe_strasbourg_6_juillet_1989-fr-4c021687-98f9-4727-9e8b-836e0bc1f6fb.htmlAddress given by Mikhail Gorbachev to the Council of Europe (Strasbourg, 6 July 1989) https://www.cvce.eu/obj/address_given_by_mikhail_gorbachev_to_the_council_of_europe_6_july_1989-en-4c021687-98f9-4727-9e8b-836e0bc1f6fb.html

[15] Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l’occasion de la présentation de ses vœux, Paris, dimanche 31 décembre 1989, Texte intégral, République française, Vie publique. https://www.vie-publique.fr/discours/139496-allocution-de-m-francois-mitterrand-president-de-la-republique-loc

[16] Hubert Védrine constate : pour les Etats-Unis, il est intolérable que l’on puisse songer à fonder une confédération européenne sans eux. Hubert VEDRINE, Les mondes de François Mitterrand, Paris, A. Fayard, 1996. – reproduit dans Une vision du monde, p. 489-491, Paris, Bouquins, 2022.

[17] Charte de Paris pour une nouvelle Europe, Paris, 21 novembre 1991. https://www.osce.org/files/f/documents/3/2/39517.pdf

[18] Le journal Le Monde avait qualifié cette conférence de Prague du 12 au 14 juin 1991 de politiquement aussi inoffensive qu’un colloque de la Sorbonne, voir : Une initiative controversée de M. Mitterrand, Prague accueille les Assises de la Confédération européenne, dans Le Monde, 13 juin 1991. https://www.lemonde.fr/archives/article/1991/06/13/une-initiative-controversee-de-m-mitterrand-prague-accueille-les-assises-de-la-confederation-europeenne_4160582_1819218.html – La place des Etats-Unis dans cette initiative semble au cœur de la conférence de presse des deux présidents à l’issue de la conférence : Conférence de presse conjointe de M. François Mitterrand, Président de la République, et M. Vaclav Havel, président de la République tchécoslovaque, notamment sur le rôle des Etats-Unis dans la construction de l’Europe, la notion géographique de l’Europe et l’éventuelle intégration de la Tchécoslovaquie à l’OTAN, Prague, le 14 juin 1991, Texte intégral, République française, Vie publique. https://www.vie-publique.fr/discours/133511-conference-de-presse-conjointe-de-m-francois-mitterrand-president-de-l

[19] Jean MUSITELLI, François Mitterrand, architecte de la Grande Europe, Paris, Institut François Mitterrand, 5 février 2012. https://www.mitterrand.org/francois-mitterrand-architecte-de.html – Frédéric BOZO, Mitterrand, la fin de la guerre froide et l’unification allemande, p. 344-361, Paris, Odile Jacob, 2005. – Sylvain KAHN, Histoire de la construction de l’Europe depuis 1945, p. 224, Paris, PuF, 2021.

[20] M.-P. REY, La Russie face à l’Europe…, p. 429.

[21] Jacques LEVESQUE, 1989, la fin d’un empire, L’URSS et la libération de l’Europe de l’Est, Paris, Presses de Science Po, 1995. – The Enigma of 1989: The USSR and the Liberation of Eastern Europe. Berkeley: University of California Press, 1997. – J. LEVESQUE, Soviet Approaches to Eastern Europe at the Beginning of 1989, in CWIHP Bulletin, 12/13, 2001.

[22] Andrei KOZYREV, Russia: A Chance for Survival, in Foreign Affairs, vol. 71, no 2, Spring 1992, p. 1-16. https://www.foreignaffairs.com/articles/russia-fsu/1992-03-01/russia-chance-survival

[23] La Douma ratifiera la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales par la loi fédérale du 30 mars 1998.

[24] S. KAHN, Histoire de la construction de l’Europe…, p. 279.

[25] Le programme communautaire TACIS encourage la démocratisation, le renforcement de l’État de droit et la transition vers l’économie de marché des Nouveaux États indépendants (NEI), nés de l’éclatement de l’Union soviétique. Il s’agit des pays suivants: l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Belarus, la Géorgie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Moldova, la Mongolie, l’Ouzbékistan, la Russie, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ukraine. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=LEGISSUM:r17003

[26] M.-P. REY, La Russie face à l’Europe…, p. 433.

[27] Ph. DESTATTE, La Russie dans l’OTAN, Penser l’impensable ?, op.cit.

[28] Julie DESCHEPPER, Le moment Kozyrev : retour sur les fondements de la politique étrangère post-soviétique, in La Revue russe, n°45, 2015, Les années Eltsine, p. 79-89. p. 86. https://www.persee.fr/doc/russe_1161-0557_2015_num_45_1_2689#russe_1161-0557_2015_num_45_1_T8_0084_0000

[29] N. S. RIASANOVSKY, Histoire de la Russie…, p. 748. L’historien américain écrit : pour monter une coalition mondiale antiaméricaine sous la bannière de la « multipolarité », la Russie est prête à tous les sacrifices (…).

[30] ACCORD DE PARTENARIAT ET DE COOPÉRATION établissant un partenariat entre les Communautés européennes et leurs États membres, d’une part, et la Fédération de Russie, d’autre part, 28 novembre 1997. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX%3A21997A1128%2801%29#d1e214-3-1

[31] Mary Elise SAROTTE, Not one inch, America, Russia, and the Making of Post-Cold War Stalemate, p. 308, New Haven and London, Yale University Press, 2021. – Bill CLINTON, My Life, Ma vie, Random House – Odile Jacob, 2004, p. 902-903.

[32] Ph. DESTATTE, La Russie dans l’OTAN, Penser l’impensable ? dans Blog PhD2050, 9 avril – 7 mai 2022, https://phd2050.org/2022/04/09/impensable/Russia in Nato, Thinking the Unthinkable? in Cadmus Journal, Report to the World Academy of Art and Science on War in Ukraine, Global Perspectives on Causes and Consequences, p. 38-76, July 2022.

http://www.cadmusjournal.org/files/pdfreprints/vol4issue6/Russia-in-NATO-Thinking-the-Unthinkable-PDestatte-The-War-in-Ukraine-July-2022.pdf

[33] M. E. SAROTTE, Not one inch…, p. 19-20.

[34] Mary Elise SAROTTE, A Broken Promise? What the West Really Told Moscow about NATO expansion, in Foreign Affairs, Sept-Oct 2014, p. 90-97.

[35] Vladimir PUTIN, Speech in the Bundestag of the Federal Republic of Germany, September 25, 2001. http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/21340

Vidéo : https://www.c-span.org/video/?166424-1/terrorist-attacks-us

[36] I am convinced that today we are turning over a new page in our bilateral relations, thereby making our joint contribution to building a common European home. Vladimir PUTIN, Speech in the Bundestag… September 25, 2001. http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/21340

[37] Hiski HAUKKALA, From Cooperative to Contested Europe? The Conflict in Ukraine as a Culmination of a Long-Term Crisis in EU–Russia Relations, in Journal of Contemporary European Studies, 2015, 23:1, p. 25-40, p. 30.

[38] M.-P. REY, La Russie face à l’Europe…, p. 437.

[39] Richard SAKWA, Russia against the Rest, The Post-Cold War Crisis of World Order, p. 256, Cambridge University Press, 2017.

[40] Richard SAKWA, Frontline Ukraine, Crisis in Borderlands, p. 30-31, London, Bloomsbury Academic, 2021.

[41] Vladimir PUTIN, Speech and the Following Discussion at the Munich Conference on Security Policy, February 10, 2007.http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/24034

Video : https://www.youtube.com/watch?v=JLjG1THpeNQ

[42] The Foreign Policy Concept of the Russian Federation, 12 January 2008. Approved by the President 15 July 2008. http://en.kremlin.ru/supplement/4116

[43] The Foreign Policy Concept of the Russian Federation, 12 January 2008. Approved by the President 15 July 2008. http://en.kremlin.ru/supplement/4116

[44] Charles A. KUPCHAN, NATO’s Final Frontier, Why Russia Should join the Atlantic Alliance, in Foreign Affairs, Vol. 89, Nr 3, May-June 2010, p. 100-112, p. 103. https://www.foreignaffairs.com/articles/russian-federation/2010-05-01/natos-final-frontier

[45] Conclusions du Sommet UE-Russie du 17 juin 2010, Résolution du Parlement européen sur les conclusions du Sommet UE-Russie (31 mai – 1er juin 2010). 2011/C 236 E/15. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52010IP0234

[46] Walter LAQUEUR, Moscow’s Modernization Dilemna, Is Russia charting a New Foreign Policy ? , in Foreign Affairs, Vol. 89, Nr 6, Nov. – Dec. 2010, p. 153-160. https://www.foreignaffairs.com/articles/russia-fsu/2010-11-01/moscows-modernization-dilemma

[47] H. HAUKKALA, From Cooperative to Contested Europe…?, p. 30sv. – Boris TOUMANOV, Un peu de détente politique à Rostov, dans La Libre Belgique, 31 mai 2010. https://www.lalibre.be/international/2010/05/31/un-peu-de-detente-politique-a-rostov-JPZY2E3B3VHKFD24QRZUW2532Q/

[48] En janvier 2009, la Russie a feint d’interrompre ses livraisons de gaz vers l’Europe. S. KAHN, op. cit., p. 271.

[49] Sergey LAVROV, State of the Union Russia-EU: Prospects for Partnership in the Changing World, in Journal of Common Market Studies, Vol. 51, p. 6-12, July 9, 2013.

[50] Herman VAN ROMPUY, Russia and Europe, Today, Lecture at the European University at Saint-Petersbourg, 5 september 2013. https://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/ec/138657.pdf

[51] Ibidem.

[52] Richard SAKWA, Russia against the Rest. The Post-Cold War Crisis of World Order, p. 259-260 and 261, Cambridge, Cambridge University Press, 2017. – Exclusive: « We will survive sanctions » says Russian foreign minister Sergei Lavrov to FRANCE24, 17 déc. 2014. On 17 December 2014.

[53] stalemate may be the most appropriate definition of the present quality of EU – Sergei MEDVEDEV, The Stalemate in EU-Russia Relations, Between ‘Sovereignty’ and ‘Europeanisation, in Ted HOPF ed, Russia’s European Choice, p. 215–232, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2008. – H. HAUKKALA, From Cooperative to Contested Europe…?, p. 30. – Fabienne BOSSUYT & Peter VAN ELSUWEGE ed, Principled Pragmatism in Practice, The EU’s Policy Towards Russia after Crimea, Leiden, Brill, 2021. – Derek AVERRE & Kataryna WOLCZUK eds, The Ukraine Conflict: Security, Identity and Politics in the Wider Europe, Abingdon, Routledge, 2018. – Marco SIDDI, The partnership that failed: EU-Russia relations and the war in Ukraine. https://www.researchgate.net/publication/362542921_The_partnership_that_failed_EU-Russia_relations_and_the_war_in_Ukraine.

[54] S. KAHN, op. cit., p. 279.

[55] Foreign Affairs Council, 14 March 2016, European Council, Council of the European Union, https://www.consilium.europa.eu/en/meetings/fac/2016/03/14/ Voir également : Facts and figures about EU-Russia Relations. Nov. 4, 2022. https://www.eeas.europa.eu/sites/default/files/eeas-eu-russia_relation-en_2021-07.pdf

[56] Tatiana KASTOUEVA-JEAN, La Russie après la réforme constitutionnelle, dans Thierry de MONTBRIAL et Dominique DAVID, RAMSES 2022, p. 147, Paris, IFRI-Dunod, 2021.

[57] Josep BORRELL, Ma visite à Moscou et l’avenir des relations entre l’UE et la Russie, Bruxelles, European Union External Action (EEAS), 7 février 2021. https://www.eeas.europa.eu/eeas/ma-visite-%C3%A0-moscou-et-lavenir-des-relations-entre-lue-et-la-russie_fr

[58] Foreign Affairs Council, 17 October 2022.

https://www.consilium.europa.eu/en/meetings/fac/2022/10/17/

[59] Guerre en Ukraine : la Russie accuse l’Union européenne d’être partie prenante dans le conflit, Paris, AFP, 20 octobre 2022.

[60] Sylvain KAHN, Histoire de la construction de l’Europe…, p. 323.

[61] Jorge LIBOREIRO, Ukraine war: Russian army will be « annihilated » if it launches a nuclear attack, warns Josep Borrell, in Euronews, October 14, 2022. https://www.euronews.com/my-europe/2022/10/13/the-russian-army-will-be-annihilated-if-it-launches-a-nuclear-attack-warns-josep-borrellTop EU diplomat says Russian army will be ‘annihilated’ if Putin nukes Ukraine Josep Borrell said that the West’s answer to a nuclear attack would be ‘powerful’ but not nuclear. Le Monde with AFP, October 13, 2022. https://www.lemonde.fr/en/european-union/article/2022/10/13/top-eu-diplomat-says-russian-army-be-annihilated-if-putin-nukes-ukraine_6000230_156.html

[62] Kathleen R. MCNAMARA, The EU is turning geopolitical. Is Venus becoming Mars?, EU Diplomat Josep Borrell warned the Russian Army will be « annihilated » if it launches a nuclear attack. These words suggest a more assertive European Union, in The Washington Post, October 17, 2022. https://www.washingtonpost.com/politics/2022/10/17/eu-annihilate-russia-putin-borrell/

[63] K. MCNAMARA, Politics of Everyday Europe: Constructing Authority in the European Union, Oxford University Press, 2017.

[64] Emmanuel KANT, Vers la paix perpétuelle, Essai philosophique, Paris, PuF, 1958. – E. KANT, Œuvres philosophiques, III, Les derniers écrits, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard – NRF, 1986.

[65] Robert KAGAN, Power and Weakness, Policy Review, June & July 2002, p. 1-2 & 8. http://users.clas.ufl.edu/zselden/course%20readings/rkagan.pdf – K. MCNAMARA, Politics of Everyday Europe…

[66] R. KAGAN, Of Paradise and Power, America and Europe in the New World Order, p. 5-6, New York, Knopf Publishing Group, 2003.

[67] Thomas HOBBES, Léviathan, Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la républiques ecclésiastique et civile, 1re partie, chap. XI, trad. François Tricaud, p. 98, Paris, Sirey, 1971. – Trad. Gérard Mairet, Paris, Gallimard, 2000. – Brigitte GEONGET, Le concept kantien d’insociable sociabilité, Éléments pour une étude généalogique : Kant entre Hobbes et Rousseau, dans Revue germanique internationale, 6, 1996. http://journals.openedition.org/rgi/577

[68] Thomas HOBBES, Léviathan…, trad. François Tricaud, p. 126. – Jean TERREL, Thomas Hobbes : philosopher par temps de crises, Paris, PuF, 2012.

[69] Le concept renvoie évidemment à l’idée de Société des Nations et de droit cosmopoltique entre les citoyens d’un État universel, chère à KANT dans son texte Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784) dans E. KANT, Œuvres philosophiques, II, Des prolégomènes aux écrits de 1791, coll. Bibliothèque de la Pléiade, p. 187-205 (traduction de Luc Ferry),Paris, Gallimard – NRF, 1985.

[70] Jean-Marc FERRY, A propos de La puissance et la faiblesse de Robert Kagan, Les Etats-Unis et l’Europe, ou le choc de deux universalismes, in Septentrion, p. 263-278, Jean-Marc Ferry, entretien avec Muriel Ruol, « La puissance et la faiblesse. Les États-Unis et l’Europe », Bruxelles, La Revue nouvelle, janv.-fév. 2004/n° 1-2. https://books.openedition.org/septentrion/16389?lang=fr BEN Mokhtar BARKA, Jean-Marie RUIZ, dir., États-Unis / Europe : Des modèles en miroir, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2006.

[71] EU Ambassadors Annual Conference 2022: Open Speech by High Representative Josep Borrell, Brussels, October 10, 2022.

https://www.eeas.europa.eu/eeas/eu-ambassadors-annual-conference-2022-opening-speech-high-representative-josep-borrell_en

[72] K. MCNAMARA, Politics of Everyday Europe…

[73] Dmitry Medvedev also called Borrell « a great strategist and a great military leader in a non-existent European army. » Medvedev: Borrell’s remarks about Russian nuclear strike, in Pravda, 14 October 2022. https://english.pravda.ru/news/world/154434-medvedev_borrell/

[74] Nicole GNESOTTO, La puissance n’est pas l’émotion, Conversation avec Laurent Greilsamer, dans E. FOTTORINO dir., Ukraine, Première guerre mondialisée, p. 37, Paris, Éditions Le 1, 2022. Texte du 9 mars 2022.

[75] Rappelé par Vincent DUJARDIN, Pierre Harmel, Biographie, p. 620, Bruxelles, Le Cri, 2004. – Annales parlementaires, Chambre, 26 avril 1966, p. 26.

[76] V. DUJARDIN, Pierre Harmel…, p. 649.

[77] N. GNESOTTO, L’Europe: changer ou périr, p. 217, Paris, Tallandier, 2022.

[78] Emma ASHFORD, The Ukraine War will end with negociations, Now is not the time for talks, but America must lay the groundwork, in Foreign Affairs, October 31, 2022. https://www.foreignaffairs.com/ukraine/ukraine-war-will-end-negotiations

[79] Dominique de VILLEPIN, Pour stopper la guerre, le « principe actif » de la diplomatie, dans E. FOTTORINO dir., Ukraine, Première guerre mondialisée…, p. 46.

[80] Edgar MORIN, Pour le compromis et la paix, dans Éric FOTTORINO dir., Ukraine, Première guerre mondialisée…, p. 33. – Voir également la proposition de Jacques Chirac en 2006 d’une protection croisée Otan-Russie de l’Ukraine, garantissant l’indépendance de Kiev et le fait qu’il n’y aurait jamais de bases de l’OTAN dans ce pays. Maurice GOURDAULT-MONTAGNE, Les autres ne pensent pas comme nous, p. 109-110, Paris, Bouquins, 2022.

[81] E. KANT, Projet de paix perpétuelle, coll. La Pléiade…, p. 347.

[82] Richard SAKWA, Russia against the Rest, The Post-Cold War Crisis of World Order, p. 255, Cambridge University Press, 2017.

[83] Jolyon HOWORTH, Les Etats-Unis face à leurs engagements extérieurs, Deep engagement contre restreint, dans Thierry de MONTBRIAL et Dominique DAVID, RAMSES 2023, p. 232-235, Paris, Ifri-Dunod, 2024. – Andrew J. BACEVICH, The Age of illusions: How America Squandered its Cold War Victory, New York, Metropolitan Books, 2020.

Erbil, Kurdistan, Irak, 8 octobre 2022

 

1. Penser de manière libre et créative

S’il est une dimension qui peut intéresser l’Irak et ses composantes étatiques dans le système institutionnel belge, c’est la liberté certaine que l’on peut observer dans l’évolution du fédéralisme et les ferments de confédéralisme qu’il contient, probablement depuis sa mise en place en 1970 [1]. Cette approche nous oblige à quitter les anciens clivages méthodologiques du droit constitutionnel et de la science politique qui différencient ces deux concepts de manière très contrastée pour intégrer l’idée que fédéralisme et confédéralisme seraient de même nature, voire que l’on pourrait passer de l’un à l’autre, en particulier du système fédéral au système confédéral [2]. Or, c’est généralement le chemin inverse qui est adopté.

Chacune et chacun en effet doivent se souvenir de l’adresse au peuple de l’État de New York de fin novembre 1787, publiée dans The Federalist numéro 9. Un des pères de la Constitution américaine, Alexander Hamilton (1757-1804), y cite longuement L’esprit des Lois de Montesquieu (1689-1755) et sa définition de la République fédérative, que l’Américain traduit par Confederate Republic. Hamilton rappelle également la définition qu’en donne le philosophe français : cette forme de gouvernement, écrivait Montesquieu, est une convention par laquelle plusieurs Corps politiques consentent à devenir citoyens d’un État plus grand qu’ils veulent former. C’est une société de sociétés, qui en font une nouvelle, qui peut s’agrandir par de nouveaux associés qui se sont unis [3].

C’est de cette définition du confédéralisme ou de l’État fédératif qu’Hamilton glisse vers celle de la fédération, qu’il préconise : La définition d’une république confédérée semble être simplement « un assemblage de sociétés » ou une association de deux ou plusieurs États en un seul État. L’étendue, les modifications et les objectifs de l’autorité fédérale sont de simples questions de discrétion. Tant que l’organisation séparée des membres n’est pas abolie ; tant qu’elle existe, par une nécessité constitutionnelle, à des fins locales ; même si elle est parfaitement subordonnée à l’autorité générale de l’union, il s’agit toujours, en fait et en théorie, d’une association d’États, ou d’une confédération. La Constitution proposée, loin d’impliquer une abolition des gouvernements des États, fait d’eux des constituants de la souveraineté nationale, en leur permettant une représentation directe au Sénat, et laisse en leur possession certaines portions exclusives et très importantes du pouvoir souverain. Cela correspond pleinement, dans toute l’interprétation rationnelle des termes, à l’idée d’un gouvernement fédéral [4].

Un de nos plus brillants professeurs de Droit constitutionnel en Wallonie, qui fut d’ailleurs ministre belge de la réforme de l’État voici plus de cinquante ans, constatait que, malgré l’abondante littérature en science politique sur le fédéralisme, on ne voyait toujours pas clairement où finissait la (con)fédération d’États et où commençait l’État fédéral. Sa solution consistait en fait à considérer que c’est le volume des attributions dévolues au pouvoir central qui est déterminant : si le volume est réduit, nous nous trouvons dans un système confédéral, s’il est important, dans un État fédéral [5]. Un des illustres prédécesseurs de ce professeur de l’Université de Liège observait que, dans le système fédéral, le pouvoir central a le droit de faire des lois et de les imposer à ses agents dans les domaines de la justice, de la force publique, du fisc, et, dès lors, d’agir directement sur tous les citoyens de l’Union. Dans le système confédéral ou de la fédération d’États, le pouvoir central n’a de rapports qu’avec ces États fédérés ou confédérés et n’atteint les citoyens que par leur intermédiaire [6]. Néanmoins, cette logique renvoie à la question de la durabilité de l’ensemble et donc à la finalité du système fédéral ou confédéral : la suprématie d’un bien commun, d’un intérêt général, sur les égoïsmes collectifs et les intérêts particuliers. La conviction également que chacun prend et assume sa part dans le « ménage » étatique et sociétal.

Il faut aussi – et c’est l’intérêt de l’expérience belge, toujours en cours – considérer que la direction du mouvement possible n’est pas seulement celle qu’ont connu les États-Unis ou la Suisse d’un modèle confédéral vers un modèle fédéral, mais plutôt d’un système fédéral vers un système confédéral. Je n’ignore pas que cela peut fâcher certains constitutionnalistes doctrinaires comme des représentants de l’immobilisme institutionnel en Belgique, les uns étant parfois les mêmes que les autres. Néanmoins, entre le modèle et la réalité, la carte et le terrain, chacun constate souvent des différences majeures.

 

2. Le fédéralisme belge aujourd’hui

La Belgique d’aujourd’hui est unique dans sa construction. Alors que subsistent de fortes traces d’unitarisme étatique et de centralisation, on y relève des traits qu’on peut attribuer au fédéralisme et des traits qui relèvent de confédéralisme. Cette Belgique n’est plus bipolaire comme elle l’était au XIXe siècle. Elle s’est complexifiée culturellement, socialement, politiquement, institutionnellement.

Non sans mal, la Flandre (6,6 millions d’habitants) et la Wallonie (3,6 millions d’habitants) ont fini par acquérir un statut, celui de régions politiques disposant d’une large et réelle autonomie. La région-capitale, Bruxelles, lieu de rencontre bilingue, légalement, mais aussi très théoriquement, des Flamands et des Wallons, est devenue davantage multiculturelle et fondamentalement internationale. De surcroît, elle est parvenue à occuper la position enviée d’être une des capitales de l’Europe, voire LA capitale de l’Union et de ses institutions. À la surprise de beaucoup, enfin, Bruxelles en tant que région a émergé institutionnellement en 1989, même si elle ne représente que 0,5% du territoire de la Belgique. Autre donnée importante : la mobilité de sa population d’1,2 million d’habitants est considérable puisqu’en vingt ans, depuis 2000, plus de 1 500 000 personnes se sont installées à Bruxelles et 1 400 000 l’ont quittée pour les autres régions ou pour d’autres pays. Cette fluidité démographique pose problème en termes de fiscalité et donc d’évolution des institutions et compétences du fédéralisme [7]. À l’Est de la Belgique, les guerres mondiales ont laissé des traces par l’intégration de populations allemandes qui se sont imposées dans les réformes de l’État comme une troisième communauté de moins de 80.000 habitants, presque déjà quatrième région par la nature des compétences acquises.

Certains professeurs de droit constitutionnel ont observé que, depuis 1970, la Belgi­que se caractérise par un processus de décision confédéral au niveau de l’Etat central, en mettant notamment en évidence la parité constitutionnelle entre francophones et néerlandophones au Conseil des ministres [8], en pointant la règle de l’unanimité ou encore la majorité qualifiée nécessaire pour décider parmi les différentes composantes de l’État. La pratique d’accords de coopération dans le domaine des négociations de traités et de la représentation de la Belgique dans les organes internationaux peut également laisser penser que le stade du fédéralisme est déjà dépassé. Dès 1993, un célèbre constitutionnaliste flamand concluait qu’en reconnaissant le droit de veto des grandes communautés non seulement au niveau de leur entité fédérée, mais aussi pour la mise en œuvre de politiques restées fédérales, la Belgique évoluait dans une direction qui présente quelque analogie avec les systèmes de décision pratiqués dans une confédération [9]. Deux chercheurs de l’Université de Liège faisaient le même constat en 2014 en observant le partage de la compétence des relations internationales ainsi qu’en permettant aux communautés, aux régions et à l’État de conclure entre eux des accords de coopération qui ressemblent à des traités entre sujets de droit international (article 92bis de la loi spéciale de réformes institutionnelles du 8 août 1980) [10].

 

3. Le paradigme confédéral

Le confédéralisme qui est aujourd’hui sur la table des partis politiques en Belgique constitue une idée controversée. Revendiqué avec une certaine force par la plupart des partis wallons de gauche (socialistes, libéraux et communistes) après la Seconde Guerre mondiale, prôné par des intellectuels francophones jusque dans les années 1980, le terme de confédéralisme s’est chargé de connotations négatives quand il a été diabolisé par les libéraux wallons et bruxellois au début des années 1990. Parce qu’il était plu­tôt considéré comme un élargissement du fédéralisme, le mot a été repris dès 1994, puis affirmé à des moments différents de la vie politique, par plusieurs ténors des grands partis flamands. à l’inverse, plus il a pris de la place dans le discours politique flamand, plus les partis politiques francophones se sont insurgés contre cette idée, en affirmant que le confédéralisme est le chemin qui mène tout droit au séparatisme, à l’éclatement de la Belgique, à l’indépendance de la Flandre.

C’est le parti nationaliste La Nouvelle Alliance flamande (NVA) qui a, en Belgique, développé le projet le plus élaboré de confédéralisme. Rejetant l’idée, considérée comme académique, que ce concept désignerait la collaboration entre deux États indépendants, un de leur chef de file, politologue de l’Université de Gand, définit lui aussi le confédéralisme comme une autonomie poussée des entités fédérées, de telle sorte qu’elles exercent leurs compétences au plus près des gens et tout en conservant des pouvoirs régaliens au niveau fédéral ou confédéral [11].

La NVA a élaboré un projet de réforme de l’État belge en vue des élections de 2014 et l’a encore défendu en 2019 [12]. Dans ce modèle, la Confédération serait compétente pour la Défense, les Affaires étrangères, les Finances, les conditions d’octroi de la nationalité, l’asile, la Cour de cassation et la Cour constitutionnelle, ainsi que la lutte contre la grande criminalité. Le gouvernement confédéral, paritaire, serait composé de six minis­tres désignés par la Flandre et la Wallonie. Les 50 députés confédéraux seraient choisis paritairement au sein des parlements flamand et wallon, avec une représentation garantie des Bruxellois et des germanophones. Les Bruxellois qui optent pour le régime fiscal et social néerlandophone contribueraient à élire le Parlement flamand ; ceux qui choisissent le régime francophone voteraient pour le Parlement wallon. La Flandre et la Wallonie recevraient toutes les compétences résiduelles, y compris la perception de l’Impôt sur les Personnes physiques (IPP), sauf celles qui sont spécifiquement confiées à la Confédération. Bruxelles aurait la maîtrise de sa politique économique, y compris l’impôt des sociétés et les aides à l’emploi, en plus des actuelles compétences en logement, environnement, aménagement du territoire, etc. Ses habitants seraient toutefois rattachés à l’un des deux systèmes de sécurité sociale, flamand ou wallon. La Région serait gérée par un gouvernement paritaire, responsable devant un parlement de 70 députés, parmi lesquels une représentation garantie de 15 néerlandophones. La solidarité entre les différentes entités ne disparaît pas. Elle serait organisée de manière permanente en mobilisant les moyens confédéraux et se veut chiffrable, transparente et responsabilisante. Un Conseil de Concertation permanente belge serait composé des présidents des entités confédérées.

 

Conclusion : le chemin à prendre

S’il existe, le fédéralisme classique s’accommoderait difficilement des trois principes du fédéralisme belge : 1. l’équipollence des normes – c’est-à-dire l’égalité de puissance juridique entre la loi fédérale et les lois des entités fédérées – ; 2. l’exclusivité des compétences localisées soit au niveau fédéral soit au niveau des entités fédérées sur leur territoire respectif ; 3. l’usage exclusif, lui aussi par les entités fédérées, de la capacité internationale des compétences qui leur ont été transférées, y compris le droit de signer des traités internationaux. Ajoutons que deux des entités fédérées de l’État fédéral belge disposent d’une réelle souveraineté dans l’exercice de leurs compétences grâce à un système d’élection directe et séparée de leurs membres, ainsi que d’une autonomie constitutive, embryon d’un pouvoir constitutionnel : le Parlement flamand et le Parlement wallon.

Ni fédéralisme ni le confédéralisme ne sont en fait des notions juridiques précises. Ce sont parmi les vocables les plus complexes de la science politique. Ce sont surtout des produits de l’histoire. Du fédéralisme, on dit qu’il est sui generis, qu’il se construit lui-même [13]. Partout dans le monde, la logique fédéraliste a vocation à articuler ces deux grands principes contradictoires que sont le besoin d’autonomie et le besoin d’association. Tantôt, ce principe prend une direction centripète, ce qui est le cas des États-Unis ou de l’Europe en construction, tantôt il prend une forme centrifuge, ce qui est la logique dans laquelle s’inscrit la Belgique. On y parle de fédéralisme belge de désintégration. C’est pourquoi, l’actuel commissaire européen et juriste Didier Reynders, lorsqu’il était président de parti politique en 2007, avait déclaré au journal Le Monde, que la logique à l’œuvre en Belgique est celle d’une confédération. L’enjeu, avait-il poursuivi, est d’apprendre à faire vivre ensemble des gens qui se meuvent déjà dans des univers diffé­rents [14].

Ma propre préférence ne va pas au confédéralisme appliqué à la Belgique, mais à un fédéralisme à quatre États disposant des mêmes droits et exerçant les mêmes compétences puissantes.

Mais lorsqu’on délibère à quatre ou à cinq, il est rare qu’on choisisse tout seul le chemin à prendre…

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte constitue la traduction française de mon intervention à la conférence The Kurdish Question in the Middle East, organisée conjointement par l’Université de Soran (Irak), le Centre français de Recherche sur l’Irak et Science Po Grenoble, tenue à Erbil, Kurdistan, Irak, 8 octobre 2020.

[2] Voir : Philippe DESTATTE, Le (con)fédéralisme en Belgique n’est pas un problème, c’est une solution, conférence (Con)federalism: cure or curse, Rethinking Belgium’s institutions in the European Context, 11th public event of the Re-Bel initiative, Fondation universitaire, Bruxelles,19 juin 2014. Blog PhD2050, 14 juillet 2014. https://phd2050.wordpress.com/2014/07/14/confederalisme/– Ph. DESTATTE dir., Le fédéralisme dans les États-nations, Regards croisés entre la Wallonie et le monde, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes, 1999. – Ph. DESTATTE, Le confédéralisme, spectre institutionnel, coll. Notre Histoire, Namur, Institut Destrée, 2021.

[3] The Federalist, A commentary on the Constitution of the United States, Being a Collection of Essays written in Support of the Constitution agreed upon September 17, 1787, by the Federal Convention, From the original text of Alexander HAMILTON, John JAY and James MADISON, p. 50-51, New York, Random House – The Modern Library, 1960. – Nous reprenons ici en traduction le texte de  MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, dans Œuvres complètes, t.2, p. 369, coll. La Pléiade, Paris, Gallimard, 1951.

[4] Il s’agit de notre traduction du texte : The definition of a Confederate republic seems simply to be « an assemblage of societies » or an association of two or more states into one state. The extent, modifications, and objects of the federal authority are mere matters of discretion. So long as the separate organization of the members be not abolished; so long as it exists, by a constitutional necessity, for local purposes; though it should be in perfect subordination to the general authority of the union, it would still be, in fact and in theory, an association of states, or a confederacy. The proposed Constitution, so far from implying an abolition of the State governments, make them constituents of the national sovereignty, by allowing them a direct representation to the Senate, and leave in their possession certain exclusive and very important portions of sovereign power. This fully corresponds, in every rational import of the terms, with the idea of a federal government. The Federalist, op. cit., p. 52-53.

[5] Fernand DEHOUSSE, Le fédéralisme et la question wallonne, Congrès des Socialistes wallons, 5 et 6 juillet 1947, p. 12-15, La Louvière, ICO, 1947.

[6] Émile de LAVELEYE, Le gouvernement dans la démocratie, t. 1, p. 71, Paris, Alcan, 1892.

[7] Philippe VAN PARIJS, The start of Brussels’ demographic decline? in The Brussels Times, 1st September 2022, https://www.brusselstimes.com/column/281867/the-start-of-brussels-demographic-decline

[8] Karel RIMANQUE, Réflexions concernant la question oratoire : y a-t-il un État belge ?, dans Hugues DUMONT e.a. (dir.), Belgitude… p. 67. – Voir aussi Il n’existe pas d’État confédéral, dans L’Écho, 7 août 2007.

[9] Karel RIMANQUE, Le confédéralisme, dans Francis DELPEREE, La Constitution fédérale du 5 mai 1993, p. 31sv, Bruxelles, Bruylant, 1993.

[10] Michel PAQUES et Marie OLIVIER, La Belgique institutionnelle, Quelques points de repère, dans Benoît BAYENET, Henri CAPRON et Philippe LIEGEOIS éds., L’Espace Wallonie-Bruxelles, Voyage au bout de la Belgique, p. 60, Bruxelles, De Boeck, 2007.

[11] Pourquoi la N-VA choisit le confédéralisme, dans L’Écho, 4 janvier 2013. – Quel est le confédéralisme prôné par la N-VA ? dans L’Écho, 6 janvier 2013.

[12] N-VA, Verandering voor Vooruitgang, Congresteksten, 31 Januari – 1 & 2 Februari 2014, Antwerpen, 2013. 76 p. https ://www.n-va.be/sites/default/files/generated/files/ news-attachment/definitieve_congresbrochure.pdf – Le changement pour le progrès, 2e partie, N-VA, 30 octobre 2013, 15 p. https ://francais.n-va.be/sites/international.n-va.be/files/ generated/files/news-attachment/conference_de_presse_3010_-le_confederalisme_0.pdf – Ben WEYTS, Verandering voor Vooruitgang, 30 octobre 2013 https ://www.n-va.be/ nieuws/verandering-voor-vooruitgang

[13] Fernand DEHOUSSE, Les projets fédéralistes de 1938 à nos jours, dans Jacques LANOTTE éd., L’histoire du mouvement wallon, Journée d’étude de Charleroi, 26 février 1976, p. 27, Charleroi, Institut Destrée, 1978

[14] Christophe DE CAEVEL, Tabou confédéral, Édito, dans L’Écho, 13 novembre 2007. – Jean-Pierre STROOBANTS, En Belgique, « la logique est celle d’une confédération », Didier Reynders, libéral francophone, exige un « signal clair » des Flamands sur leur volonté de maintenir un État fédéral, dans Le Monde, 10 novembre 2007.