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Namur, le 12 mars 2025

 

1. La capacité à élaborer des politiques publiques et collectives

 La manière dont un gouvernement aborde les problèmes de la société et la mesure dans laquelle il y parvient ne sont pas des questions abstraites, mais dépendent fortement de sa capacité à élaborer des politiques publiques et collectives (policy capacity) [1]. Les gouvernements qui performent aujourd’hui sont ceux qui ont compris que la gouvernance démocratique passe par une meilleure maîtrise des outils qui renforce cette capacité et que la complexité des enjeux nécessite une forte implication des acteurs dépassant de loin les anciens modes de consultation et de concertation [2]. C’est cette logique qui, depuis longtemps, me fait parler de politiques publiques et collectives, tant la contractualisation impliquant la coopération forte entre les différentes sphères de la gouvernance [3] apparaît comme la seule voie possible pour atteindre des finalités et les objectifs communs. Comme l’écrivaient en 2020 les professeurs Michael Howlett, M. Ramesh et Anthony Perl :

Il est important de noter que pour comprendre la capacité politique, il faut étendre l’examen au-delà du gouvernement lui-même, en reconnaissant qu’un large éventail d’organisations, telles que les partis politiques, les ONG, les entreprises privées et les organisations internationales, ainsi que de multiples agences gouvernementales, sont impliquées dans les processus politiques et que leurs capacités affectent donc les performances du gouvernement. En d’autres termes, les compétences et les ressources des gouvernements ont une contrepartie dans les ONG orientées vers la politique, qu’il convient d’entretenir pour que le gouvernement puisse être efficace. Par conséquent, si la capacité politique du gouvernement joue un rôle clé dans la détermination des résultats politiques, la capacité des autres parties prenantes dans l’élaboration des politiques est également un facteur important qui contribue à ce qui sera accompli [4].

Cette approche induit l’importance et l’utilité de l’amélioration des compétences et des aptitudes des acteurs, et donc aussi des citoyennes et citoyens, en matière de gouvernance lorsqu’il s’agit de faire face aux enjeux et besoins du présent et aussi d’anticiper ceux des futurs possibles.

Notons également que de nombreux analystes considèrent qu’il n’est plus de politique publique digne de ce nom qui ne soit collective [5]. Dès lors, leur définition de la politique publique elle-même intègre l’interaction des acteurs publics et privés, plus rarement des citoyennes et citoyens [6].

 

2. À la recherche d’un modèle de cycle des politiques publiques

C’est une longue tradition en science politique, depuis le professeur de Yale, Harold Lasswell (1902-1978) [7], que celle de tenter de construire, de manière davantage normative que descriptive, un modèle de cycle des politiques publiques (policies) pour favoriser la qualité des décisions et leur mise en œuvre. De sept étapes au départ, ce modèle a évolué et se transforme encore au gré des innovations des policy sciences, mais aussi des regards et expériences que portent et mènent les chercheurs et praticiens sur ces processus. D’autres modèles sont connus et surtout plus récents : on pense notamment à l’Harvard Policy Cycle [8] ou à celui de l’European Geosciences Union (EGU) [9], sans oublier de mentionner les travaux de Charles E. Lindblom et Edward J. Woodhouse [10], Thomas R. Dye [11], Paul Cairney [12], Michael Hill et Frédéric Varone [13], pour ne citer que ceux qui m’ont directement inspiré sur cette question. Tous sont d’accord pour considérer que la politique publique se modélise sous forme de cycle malgré le fait que ce processus est un phénomène extrêmement complexe qui rassemble un très grand nombre d’initiatives, de décisions et d’actions prises par une multitude d’acteurs et d’organisations. Du reste, eux-mêmes sont influencés tout au long de l’itération par d’autres opérateurs agissant à l’intérieur ou dans l’environnement du système [14]. Ce processus, malgré les représentations qui en sont faites, n’est évidemment pas linéaire dans la mesure où des va-et-vient et des rétroactions le font parfois ressembler à une procession d’Echternach. Quant à leurs utilités normatives, pratiques et descriptives, elles peuvent évidemment être mises en discussion [15].

Parallèlement, chacune et chacun peut observer que, durant cette période qui va de Harold Lasswell à Frédéric Varone, le paysage de la construction des politiques (policy design) a lui également fondamentalement changé et influé sur les processus. C’est peu dire que, malgré quelques résistances toujours visibles ou exprimées, nous sommes passés en quelques décennies du gouvernement orthodoxe [16] de l’État-nation démocratique à la gouvernance multiacteurs. Cette dernière tend peut-être à cette forme de gouvernementalité chère au philosophe français Michel Foucault (1926-1984) dans laquelle les citoyennes et citoyens participeraient activement à leur propre gouvernance puisque le gouvernement ne serait plus synonyme de l’État [17]. C’est, dans tous les cas, une préoccupation actuelle de la science et de la sociologie politique, [18] mais, convenons que nous sommes encore loin de cette formule : les associations font souvent écran aux citoyennes et citoyens, comme les syndicats aux travailleuses et travailleurs et les associations patronales aux entreprises.

Cette transformation de la gouvernance publique – le professeur Jacob Torfing de l’Université de Roskilde l’a bien décrite – est, dans le monde occidental, porteuse d’au moins dix évolutions :

– le passage d’une souveraineté fondée sur la représentation de l’intérêt général au leadership politique interactif avec les acteurs et les citoyens qui soutiennent les élus, en vue d’apporter des solutions nouvelles aux enjeux qu’ils leur font remonter ;

– le passage de la mise en œuvre conforme de programmes de politiques publiques vers la création de valeur pour les utilisateurs, les citoyens et la collectivité ;

– le passage d’une gouvernance et d’une gestion fondées sur le contrôle rigide vers une gouvernance et une gestion fondées sur la confiance, stimulant le dialogue entre les parties ;

– le passage de l’utilisation efficace des ressources publiques existantes vers la mobilisation de nouvelles ressources en mettant de plus en plus l’accent sur la coproduction et la cocréation ;

– le passage d’une coordination monocentrique vers une coordination multicentrique fondée sur la négociation avec une pluralité d’acteurs ;

– le passage de la gouvernance du pouvoir central en matière de réglementation économique et de politique sociale vers la gouvernance multiniveaux, depuis le local jusqu’à l’international ;

– le passage progressif de la puissance dure (hard power), fondée sur la coercition juridique et politique, vers l’utilisation d’une puissance douce (soft power) basée sur des normes volontaires et un dialogue continu ;

– le passage du leadership intraorganisationnel vers un leadership interorganisationnel dans les réseaux et les partenariats, qui ouvrent des espaces pour collaborer et mobiliser des ressources de l’économie et de la société civile ;

– le passage d’organisations publiques fondées sur la stabilité et l’amélioration continue vers des formes d’innovation disruptives pour résoudre des problèmes épineux en période d’incertitude ;

– le passage de la démocratie classique passive du citoyen-spectateur, électeur et client vers une démocratie interactive basée sur la participation directe et la délibération politique [19].

Cette nouvelle orthodoxie de la gouvernance publique est également promue et, dans une certaine mesure, portée par les institutions internationales – Banque mondiale, FMI, Nations Unies voire OCDE et Commission européenne – qui insistent sur les valeurs et les pratiques qui fondent la bonne gouvernance démocratique : le respect des droits humains et de l’État de droit, la transparence et l’imputabilité [20] du gouvernement, l’efficacité et l’efficience administratives, l’absence de corruption, l’inclusion démocratique, etc. [21].

Évidemment, je suis conscient que, depuis le début du XXIe siècle, ce modèle est challengé tant par les pratiques de l’économie numérique que par des tendances illibérales [22] qui modifient les styles de gouvernements, ce que le Brexit a révélé : le Royaume-Uni  est revenu à un ancien style, celui du gouvernement churchillien, alors que Downing Street avait été, depuis les années 1990, un lieu pionnier en matière de gouvernance [23]. Ces nouveaux changements de style s’appuient sur les évolutions technologiques : contrôle de l’internet, déploiement de réseaux sociaux sans réelle régulation, utilisation massive et désordonnée de l’intelligence artificielle, etc. Les styles de gouvernements ont également été profondément transformés par les effets de la pandémie de Covid-19 en 2020 et 2021 et sont affectés par les incertitudes que le changement climatique fait peser sur l’avenir. Ont été marquants les événements climatiques brutaux comme ceux qu’ont connus les régions de Rhénanie-Palatinat, de Rhénanie du Nord-Westphalie et de Wallonie en 2021. Derrière un discours très affirmé sur le retour de l’État comme sauvegarde et pilier de la civilisation, ces émergences ont d’abord constitué autant de stress tests sur la capacité des acteurs publics, mais aussi privés, à répondre aux enjeux dans des contextes de crises majeures. Ces émergences ont également constitué un terreau favorable pour l’apparition de personnalités populistes et messianiques qui, surfant sur des systèmes institutionnels souvent illisibles par le citoyen, challengent les règles et conduites de la démocratie libérale héritée du XVIIIe siècle. Leurs outrances renforcent encore davantage la nécessité d’une conduite rationnelle des politiques, appuyée par la recherche scientifique. Même si on connaît les limites de l’evidence-based policy [24]. Sous prétexte de bon sens et fort de leur propre leadership, ces personnalités négligent tant les enseignements de base des sociologues Michel Crozier (1922-2013) et Erhard Friedberg sur l’implication des acteurs comme condition du changement du système [25], que les démonstrations de l’économiste Mariana Mazzucato sur les capacités d’innovation de l’acteur public et la nécessité de construire des organisations publiques dynamiques [26]. Ils oublient également que l’effort de rationalité de l’action publique se fonde avant tout sur l’heuristique [27] et sur la justesse, la qualité, la disponibilité ainsi que la transparence des données, indicateurs et mesures [28] sans lesquelles la délibération tourne au café du commerce ou – devrait-on dire en mars 2025 – en Bureau ovale…

 

3. Un processus pour des politiques publiques et collectives de notre temps

Le modèle ici valorisé comprend le processus ou cycle politique lui-même (en bleu). Il est accompagné tout au long de son cheminement de deux dynamiques continues que nous avons voulu distinguer : le processus de veille (en orange) et celui d’évaluation (en vert). Ils couvrent l’ensemble du cycle. Le centre (en jaune) attire notre attention sur le fait que les parties prenantes sont impliquées durant l’ensemble du cycle (et pas seulement au début) pendant lequel elles interagissent avec les opérateurs des politiques publiques et collectives. Du reste, elles en sont également les opératrices.

Processus des politiques publiques et collectives (PhD2050, Mars 2025)

Les cinq phases du processus des politiques publiques et collectives sont les suivantes :

– l’identification des besoins et des enjeux ;

– la (co)construction et la compréhension des objectifs, des impacts et choix des ressources ;

– la légitimation gouvernementale, contractuelle, législative, réglementaire ;

– la mise en œuvre, le pilotage et le suivi, en adéquation avec les ressources ;

– l’analyse, les corrections, la poursuite ou l’arrêt des politiques.

 

3.1. L’identification des besoins et des enjeux

La science politique postule qu’il n’y a pas de naturalité des problèmes publics, aucun fait social ne constituant en lui-même un enjeu [29]. Tout problème est dès lors un construit social, produit de l’action volontaire et organisée par de nombreux acteurs en interactions [30].

Ainsi, la définition – sociale, puis politique – d’un problème représente toujours une construction collective, directement liée aux perceptions, aux représentations, aux intérêts et aux valeurs des acteurs concernés à titre d’individus ou de groupes organisés. Toute réalité sociale doit donc être appréhendée comme une construction historique, située dans le temps et dans l’espace ; par conséquent, elle dépend toujours des personnes affectées par le problème ou dont le comportement est identifié, à tort ou à raison, comme étant à la base de ce problème [31].

Dès lors, des problèmes privés ou sociaux sont émis ou portés par la société civile, les entreprises ou les institutions internationales, et ceux que les professeurs de science politique John Kingdom et Paul Cairney appellent les policy entrepreneurs. Ces derniers sont à la recherche d’opportunités (policy windows) pour mettre des enjeux à l’agenda politique et s’investir dans leur résolution [32]. Les demandes ou exigences d’intervention publique ne deviennent des problèmes publics que lorsqu’ils sont véritablement mis à l’agenda politique et que les pouvoirs publics en prennent la responsabilité. Il faut également noter que des problèmes reconnus hier comme publics peuvent également être renvoyés à la sphère privée. Ils sont généralement saisis en fonction de leur intensité, de leur étendue, de leur nouveauté, de leur urgence, de leur opérationnalisation possible ou de la pression que les acteurs, notamment les médias, exercent pour leur mise à l’agenda [33].

Il est commun d’affirmer que toute politique publique et collective nécessite une définition claire et précise de ses objectifs. Ce travail de mise à l’agenda n’est pas innocent, car la manière dont un problème est identifié, donc construit, va conditionner pour partie les manières de l’appréhender, de le considérer et de le traiter [34]. Certes, la mise à l’agenda politique relève en partie de la veille qui permettra l’anticipation, c’est-à-dire d’agir pour éviter que certaines menaces n’émergent ou pour favoriser la venue d’opportunités. Ce processus, élaboré avec et par les acteurs et les institutions [35], accompagne l’ensemble du cycle politique et interagit avec lui. Les temporalités sont telles en effet, qu’il ne saurait être question de changement politique tangible sans maintien constant d’une écoute et d’un regard sur l’environnement et son évolution. Néanmoins, en lien avec les multiples défis liés au climat, à l’énergie, aux risques géopolitiques et financiers et à la sécurité, l’élaboration des politiques est devenue extrêmement politisée dans les États européens et, par conséquent, au niveau du processus décisionnel. Ces difficultés renforcent le rôle et l’importance de l’administration et des fonctionnaires, qui contribuent à définir les problèmes et à fixer l’agenda politique, et donc les politiques qui seront mises en œuvre [36].

Le rôle joué par la prospective en tant qu’outil de gouvernance dans la définition de l’agenda politique est bien connu de tous les praticiens, en particulier lorsque cette prospective est hautement participative et délibérative et  implique les parties prenantes, les acteurs et même les citoyennes et citoyens [37]. L’objectif de la gouvernance anticipative est de s’assurer que l’agenda n’est pas constamment défini par des événements dramatiques martelés quotidiennement et des crises successives.

Les besoins [38] et les enjeux [39] sont évidemment nombreux, voire infinis. Comment sont-ils définis ? Comment sont-ils appropriés ? Comment sont-ils filtrés ? Ils peuvent provenir des élues et élus eux-mêmes (via par exemple les partis politiques), de l’extérieur à cette sphère (via des acteurs sociaux, des scientifiques ou des institutions internationales). Des faits sociaux peuvent prendre un caractère politique par un processus de politisation – l’immigration en est un exemple. L’appropriation de l’enjeu constitue donc sa mise à l’agenda politique, son institutionnalisation. La manière de formuler le besoin ou l’enjeu est déterminante, car il s’agit de déterminer clairement la question précise à laquelle la politique va devoir répondre, la délimitation du périmètre de l’intervention, c’est-à-dire les éléments qui seront pris en compte. La connaissance du champ de l’intervention –  les thématiques, niveaux d’analyse (macro, méso, micro) et les différents sous-systèmes abordés (économique, social, aménagement, etc.) –  est également essentielle pour bien circonscrire le besoin.

 

3.2. La (co)construction et la compréhension des objectifs, des impacts et le choix des ressources

Dans la dynamique de la coconstruction, les acteurs partagent leur compréhension du besoin ou de l’enjeu, confrontent leur point de vue et recherchent des convergences pour trouver des solutions innovantes qui permettent de résoudre le problème (policy formulation) [40]. Ce processus implique de rendre visibles les alternatives possibles, les différentes options en fonction des ressources mobilisables, directement disponibles ou non. Il ne s’agit pas uniquement d’un travail de type diplomatique, mais cette phase nécessite de s’appuyer sur des travaux méthodologiques plus élaborés de type témoignages d’acteurs et d’interlocuteurs sociaux, auditions d’experts, consultations publiques formelles, conférences consensus, évaluations ex ante ou analyses préalables d’impact. Par ce dernier outil, il s’agit de tenter d’établir une comparaison aussi objective que possible entre ce qui se passera avec l’initiative politique qui va être prise et ce qui se serait passé si le programme ou la mesure n’était pas mis en œuvre [41]. Quand les acteurs ont un accord, ils élaborent un narratif [42] et s’engagent formellement en tant que partie prenante sur la politique à mener, afin de la porter ou de la soutenir.

C’est sur la base de ces travaux que des objectifs clairs pourront être consolidés puis fixés, c’est-à-dire la description précise de l’état qui devra être atteint grâce à la solution qui sera adoptée et aux ressources de toute nature qui lui seront allouées. Ce travail délibératif de formulation de la politique n’a jamais d’effets neutres. Même quand il est réalisé avec toute l’objectivité requise, quelqu’un gagne et quelqu’un perd [43]. À moins que des solutions vraiment gagnant-gagnant ne prévalent… Les parlements sont généralement assez bien outillés pour préparer cette tâche de formulation des politiques publiques.

La question budgétaire est évidemment centrale. Voulant répondre aux enjeux et aux besoins, les élues et élus, mais aussi tous les autres acteurs et parties prenantes, sont confrontés à cette contrainte : les moyens étant toujours limités sinon rares tant par des normes nationales ou européennes [44] que par les équilibres macro-économiques qui fondent le système global. Hors des questions budgétaires, il faut aussi mentionner les contraintes liées aux normes juridiques internationales et constitutionnelles qui balisent elles aussi les politiques publiques et mobilisent la créativité des policy-makers. On voit dès lors, les exigences de la tâche à accomplir. Comme l’écrit le professeur canadien Michael Howlett, la formulation exige donc au minimum que les gouvernements comptant un nombre important de fonctionnaires possèdent un minimum de capacité analytique, définie comme l’aptitude à accéder à des connaissances techniques et scientifiques et à des techniques d’analyse et à les appliquer [45].

Au-delà des objectifs, les éléments opérationnels définissent les instruments et les modalités d’intervention, les mesures à prendre pour atteindre les objectifs, concrétiser les intentions vers les groupes cibles (procédures de régulation, délégations, incitants et désincitations financiers, subventions, partenariats, co-productions, entreprises publiques, création de marchés, investissements, réorganisations institutionnelles, etc.). Le nombre des méthodes qui mène à la formulation est sans limites : arbres de décisions, analyses coûts-bénéfices, modélisation de systèmes complexes, etc.  Il s’agit d’une ingénierie qui s’articule avec le travail de légitimation gouvernementale, contractuelle, législative, réglementaire qui va déterminer le format de la mise en œuvre.

 

3.3. La légitimation gouvernementale, contractuelle, législative, réglementaire

Il s’agit ici de transformer le mandat politique au sens large et de le légitimer par l’ensemble des normes et des actes réglementaires nécessaires pour appliquer la politique publique. Cela peut prendre la forme d’un Programme politico-administratif (PPA). Celui-ci définit en termes juridiques le mandat politique formulé par le législateur à titre de solution au problème public à résoudre, c’est-à-dire les objectifs à atteindre et les droits et obligations imposés aux groupes cibles [46].

Même si le processus de décision est itératif et parcourt l’ensemble du cycle, depuis la détermination des enquêtes et études préalables, les rencontres d’acteurs, le choix et la formulation des enjeux, des décisions formelles sont prises dans le cadre des normes choisies ou imposées : signature d’un contrat mobilisant les parties prenantes pour construire l’avenir, vote d’un décret, arrêté du gouvernement, etc. [47]

Le plan d’action est constitué de l’ensemble des projets de décisions et fixe les priorités dans le temps et dans l’espace à l’égard des groupes qui feront l’objet de la politique menée, ainsi que de l’affectation précise et des conditions de la consommation des ressources. Il s’agit aussi de déterminer l’opérateur de la mise en œuvre tout en s’assurant qu’il dispose des capacités, des moyens, de l’influence pour mener à bien la politique jusqu’à la réalisation des objectifs dans le périmètre et la temporalité choisis [48].

 

3.4. La mise en œuvre, le pilotage et le suivi, en adéquation avec les ressources

La mise en œuvre constitue l’ensemble des processus et des actes (outputs) qui, après la phase de légitimation, visent la réalisation concrète des objectifs d’une politique publique ou collective. En fait, la mise en œuvre représente la confrontation à la réalité du terrain, le moment où les prestations, les actions prioritaires et secondaires vont montrer leur capacité de stabilisation ou de transformation de la cible. La mise en œuvre d’une politique est par essence un processus sociopolitique dont le déroulement et les résultats substantiels et institutionnels demeurent souvent peu prévisibles [49]. L’interaction avec les acteurs et les opérateurs, y compris non gouvernementaux, ne cesse pas. Ceux-ci accélèrent ou ralentissent la mise en œuvre, voire l’empêchent en fonction de leur culture, leur appropriation du programme, leur implication et leur motivation. Un véritable jeu d’acteurs peut être observé au centre ou à la périphérie de la mise en œuvre : ceux qui portent la politique publique ou collective, les groupes cibles, les bénéficiaires finaux, les groupes tiers dans l’environnement des décisions : ceux qui vont profiter de la politique, ceux qui vont être lésés par celle-ci. La question se pose également du pouvoir des fonctionnaires sur la formulation des politiques, mais aussi sur leur mise à l’agenda politique et leur mise en œuvre [50].

L’échec de la mise en œuvre peut, selon Paul Cairney, être attribué à au moins quatre facteurs principaux : une mauvaise exécution, lorsqu’elle n’est pas réalisée comme programmée ; une mauvaise politique, lorsqu’elle est implémentée correctement, mais n’a pas l’effet escompté ; la malchance, lorsque la politique mise en œuvre devrait fonctionner, mais qu’elle est sapée par des facteurs échappant au contrôle des décideurs politiques ; enfin, les écarts trop importants entre les attentes et les réalisations, en particulier si les attentes sont irréalistes [51].

Quant aux critères de réussite, ils sont connus :

– les objectifs de la politique sont clairs, cohérents bien communiqués et compris, ne faisant pas l’objet d’interprétations multiples ;

– la politique repose sur une théorie solide des relations entre les causes et les effets, ce qui favorise sa programmation et sa mise en œuvre ;

– les ressources nécessaires sont affectées au programme (budgets, personnel, matériel physique, etc.) et portées par un opérateur pertinent et fiable;

– la politique est mise en œuvre par des fonctionnaires et acteurs compétents et respectueux des règles ;

– les relations de dépendance sont minimales, ce qui signifie qu’il existe peu de freins, de points de veto ou de liens dans la chaîne des délivrables ;

– le soutien de groupes influents est maintenu tout au long du processus, même s’il est inscrit dans la longue durée ;

– des conditions indépendantes de la volonté des décideurs politiques ne peuvent pas compromettre le processus de manière significative (conditions socio-économiques, naturelles, démographiques, etc.) [52].

La recherche de la cohérence de l’ensemble des actions est certainement aussi un critère de réussite, la nécessité que les mesures se renforcent l’une l’autre, plutôt qu’impacter le système en le tirant dans des directions contraires.

 

3.5. L’analyse, les corrections, la poursuite ou l’arrêt des politiques

Il est difficile de traduire en français l’adage selon lequel policy determines politics, c’est-à-dire que les nouvelles politiques sont souvent mises en œuvre en grande partie pour résoudre les problèmes causés par les anciennes. Souvent les politiques publiques se poursuivent, sont juste un peu rhabillées, sinon maquillées, par simplicité ou paresse, mais surtout parce que l’innovation est difficile. Il est plus aisé d’amender une politique que d’en créer une nouvelle [53].

Ajoutons qu’il faut beaucoup de courage et quelques bons arguments pour arrêter une politique mise en œuvre depuis un certain temps, surtout quand elle n’est pas marquée du sceau d’un adversaire politique, qu’elle est populaire ou s’adresse à des bénéficiaires qui vous apprécient. Ce qui ne signifie évidemment pas qu’elle soit efficiente…

Le risque du cycle, c’est sa vocation : se poursuivre sans cesse. Tourner sur lui-même en courant après la résolution des mêmes enjeux et des mêmes besoins.

 

3.6. Le processus permanent de veille

La construction d’un problème est un processus continu, non linéaire et ouvert tout au long du cycle politique. On l’a dit : les aller-retour sont possibles et même souhaitables : l’environnement, les acteurs, les groupes cibles, le problème lui-même évoluent. À chaque étape de la construction de la politique et de sa mise en œuvre, il s’agit de se poser la question de savoir dans quelle mesure le contenu, les acteurs et le contexte institutionnel de la politique étudiée sont restés liés à la définition initiale du problème à résoudre. La veille est donc indispensable : elle doit être organisée de manière professionnelle et doit rendre compte, non pas par de rares rendez-vous (milestones), mais de manière continue. Il importe en outre de s’imposer la traçabilité de certains enjeux [54].

Comme l’écrivent Peter Knoepfel et ses collègues, une approche séquentielle des politiques publiques qui ne tiendrait pas compte du processus continu de redéfinition pourrait occulter un enjeu fondamental de toute action publique qui consiste à prendre en compte les éventuels changements substantiels ou institutionnels de la politique en cours. En effet, une redéfinition du problème à résoudre (par exemple en raison de l’interprétation révisée des données objectives initiales ou de la connaissance de nouveaux faits) devrait se traduire par un changement de politique, et vice-versa [55].

 Il s’agit également, tout au long du processus, d’identifier les changements de comportement des groupes cibles et les effets induits auprès des bénéficiaires finaux et d’apprécier la pertinence, l’effectivité, l’efficacité et l’efficience des politiques publiques et collectives appliquées, en lien avec le processus d’évaluation et pour le nourrir [56].

La mise en place de ce dispositif de veille implique donc de considérer la réelle agilité des décideurs publics et collectifs et donc leur capacité de renoncer, par exemple en cours de législature à des intentions affirmées avant ou pendant leur accession aux responsabilités.

 

3.7. Le processus d’évaluation : démocratique et continu

En mode de gouvernance démocratique, l’évaluation des politiques publiques et collectives consiste en l’analyse – en termes de pertinence, d’efficacité, d’efficience, de cohérence, de durabilité et de viabilité – des politiques, des programmes, des projets, menée en vue d’améliorer la qualité des décisions, de mieux affecter les ressources et de rendre compte tant aux acteurs qu’à la citoyenne et au citoyen. Toute évaluation nécessite la collaboration et le dialogue de ses principaux participants, à savoir les élues et élus, les mandataires, les évaluateurs, les bénéficiaires des politiques, programmes, projets ou fonctions, ainsi que les parties prenantes, c’est-à-dire les particuliers et les organismes qui s’intéressent à la politique ou au programme évalué ainsi qu’aux résultats de l’évaluation.

Ainsi comprise, l’évaluation ne peut être qu’une démarche d’appropriation par les acteurs eux-mêmes de la réflexion sur les pratiques et les résultats de la matière évaluée. Les indicateurs comme les analyses doivent être validés à chaque étape, et l’évaluation doit permettre l’expression permanente. Ce qui doit caractériser l’évaluateur par rapport aux actions évaluées, c’est la modestie de sa démarche et non un rapport conflictuel avec ses interlocuteurs, qui débouchera toujours sur un échec de l’évaluation [57].

L’évaluation peut se dérouler ex ante, c’est-à-dire avant même que la politique ne soit mise en œuvre, de manière concomitante (in itinere) en accompagnant son exécution ou ex post, c’est-à-dire quand la mise en œuvre est achevée. De même, l’évaluation des effets des mesures mises en œuvre devrait porter avant tout sur leur contribution à la résolution du problème public relevé au départ [58]. L’évaluation mobilise des critères et construit des indicateurs d’effectivité (les impacts réels sur le groupe cible sont-ils en adéquation avec les objectifs – impacts précis –  et la mise en œuvre opérationnelle du programme ?), d’efficacité (les effets escomptés – outcomes – sont-ils en relation avec les objectifs et ce qu’on peut observer sur le terrain ?), d’efficience (les effets voulus et les outputs sont-ils à la mesure – coûts-bénéfices – des ressources engagées ?), de pertinence (le problème posé est-il résolu par le programme ? [59]).

En outre, la raréfaction des deniers publics impose de plus en plus la pratique de l’évaluation économique des programmes. Celle-ci vise à quantifier en numéraires monétaires la valeur ajoutée associée à un programme en considérant à la fois tous les coûts engendrés par ce programme et tous les avantages qui y sont liés, tout compte fait et dans une perspective fondée sur les intérêts de la collectivité dans son ensemble [60]. On ne saurait nier son importance dans le contexte actuel…

Malgré la complexité de sa mise en œuvre [61], l’évaluation des politiques publiques et collectives constitue un outil précieux, producteur de connaissances, visant à informer, piloter, valider, améliorer, légitimer ou arrêter les politiques menées tant par les opérateurs que pour les acteurs qui en attendent des résultats. La vraie question reste de mesurer les effets réels d’une politique publique ou collective sur le terrain, les impacts et les effets voulus (outcomes), de constater si et comment la situation s’est améliorée sur base de la situation initiale et des évolutions du système, de déterminer si ces améliorations ou transformations sont directement imputables aux mesures qui ont été prises. En effet, les changements peuvent avoir été provoqués par d’autres facteurs qu’il s’agit d’identifier.

Malgré plusieurs décennies d’efforts, le champ de l’évaluation reste largement ouvert aux innovations et au développement d’une culture et de pratiques qui allient ses capacités politiques et techniques, voire scientifiques [62]. La contribution la plus importante de l’évaluation des politiques est celle du contrôle démocratique de l’exercice du pouvoir par les responsables publics, observait récemment Peter van der Knaap. Le directeur du service d’évaluation indépendant pour les Affaires étrangères aux Pays-Bas (IOB) et vice-président de la Société européenne d’Évaluation rappelait que la fonction-clef de l’évaluation est l’amélioration du gouvernement démocratique et qu’elle doit figurer en tête de notre agenda collectif [63].

Ce discours n’est pas nouveau. C’est sa mise en œuvre réelle qui le serait.

 

3.8. Les interactions avec les parties prenantes

Tous les produits d’une politique publique résultent de facto d’un processus de décision particulier, c’est-à-dire d’interactions répétées entre des acteurs identifiables mobilisant différentes ressources, rappellent justement les auteurs de l’ouvrage Analyse et pilotage des politiques publiques  [64].

Ces interactions doivent se maintenir de manière continue durant toutes les séquences du cycle. Les parties prenantes participent ainsi à un processus d’apprentissage collectif qui renforce la cohésion des acteurs et doit permettre la mobilisation autour des objectifs en vue de leur réalisation. Cet apprentissage permet la formation d’un capital cognitif qui pourra être à nouveau mobilisé dans l’avenir pour autant que les acteurs aient été respectés. Un processus de management de la connaissance est indispensable pour favoriser ces interactions.

 

4. Conclusion : des politiques publiques à la hauteur des complexités et des défis

Malgré les différentes avancées et nouveaux modèles utilisés pour l’analyse de l’action publique, Paul Cairney rappelait l’intérêt que revêt l’image elle-même du processus des politiques publiques. La représentation du cycle nous rappelle que l’idée de la politique publique est sa propre cause [65]. Cette formule met en évidence la façon dont le processus politique peut devenir autoentretenu et se dissocier des objectifs politiques initiaux. Dans ce cas, la politique publique elle-même devient le principal moteur des actions politiques ultérieures, plutôt qu’une réponse directe aux besoins ou aux problèmes de la société. L’élaboration des politiques peut ainsi apparaître comme une fin en soi, plutôt qu’un moyen de parvenir à une fin. L’image du processus nous montre également les étapes que les élues et élus franchissent avant qu’une décision, qui peut paraître autoritaire, soit prise. Elle met enfin en évidence la différence et l’écart entre la décision et sa mise en œuvre. Le professeur de Politique et de Politiques publiques à l’Université britannique de Stirling note également que le scepticisme qui pourrait frapper le modèle du cycle est aussi lié à la perte d’optimisme que les citoyennes et les citoyens, mais aussi les chercheuses et les chercheurs, ont à l’égard de la capacité des gouvernements de résoudre des problèmes sur base d’analyses scientifiques [66].

Ce scepticisme était déjà celui de Philippe Garraud lorsqu’il écrivait en 2014 dans le Dictionnaire des Politiques publiques de Science-Po Paris qu’une exigence d’intervention politique ne relève pas nécessairement de la résolution d’un problème de manière rationnelle, que d’autres réponses peuvent être apportées, moins opérationnelles, comme des effets d’annonce. Enfin, Philippe Garraud se demandait – avec une certaine cruauté – si l’action publique a jamais véritablement « résolu » un problème en tant que tel. Les réponses des autorités publiques sont toutes provisoires, soumises à de nombreuses contraintes et souvent circonstancielles [67].

Ces considérations nous rappellent que nous ne devons, bien sûr, céder à aucune illusion technocratique ou positiviste, les politiques publiques s’élaborant généralement davantage de manières relationnelles que rationnelles. Elles nous indiquent aussi que le processus des politiques publiques et collectives est également impacté et rythmé, sinon conduit, par l’agenda politique et le cycle électoral (Political Business Cycles) [68], voire par celui des mandats qu’illustre bien l’acronyme NIMTO (Not in My Term Office). Les coalitions politiques, de plus en nécessaires, fondent des consensus fragiles, voire factices, qui rendent leur mise en œuvre difficile [69], d’autant que les élues et élus, leurs forts discours terminés, abandonnent souvent le travail concret de terrain aux opérateurs qui héritent des ambiguïtés des accords, des textes et des chiffres.

Loin de me laisser aller au pessimisme, qui n’est pas dans ma nature, je partage plutôt le volontarisme du professeur de la KULeuven Geert Bouckaert lorsque l’ancien président du United Nations Committee of Experts on Public Administration (CEPA), dont je suis les travaux avec assiduité, affirme que :

nos sociétés ont besoin de systèmes de gouvernance avec des politiques publiques qui sont à la hauteur de leurs complexités et de leurs défis, avec des capacités de flexibilité pour rester à cette hauteur. Les systèmes publics doivent garantir aux sociétés au moins trois activités en même temps : fournir des services, gérer des crises et réaliser des innovations. Il nous faut des politiques publiques qui savent combiner ces trois exigences simultanément [70].

Cela résonne probablement partout, mais certainement ici.

J’ajouterai une nouvelle fois que, pour atteindre une gouvernance démocratique capable de construire des politiques publiques performantes, ces politiques ne peuvent être que collectives ; c’est-à-dire mobiliser l’ensemble des forces disponibles, au-delà de la sphère publique, parmi les académiques, les associations et surtout les entreprises, vecteurs de transformation sur le terrain concret.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

 

 

[1] Michael HOWLETT, M. RAMESH & Anthony PERL, Studying Public Policy, Principles and processes, p. 13, Don Mills, ON, Oxford University Press, 2020. – Je veux remercier mes collègues Coline Generet, Christian Bastin et Serge Roland pour leur relecture constructive de ce texte. Aucun travers ne pourrait leur être attribué.

[2] Philippe DESTATTE, La coconstruction, corollaire de la subsidiarité en développement territorial, Hour-en-Famenne, Blog PhD2050, 3 août 2023, https://phd2050.org/2023/08/03/la-coconstruction-corollaire-de-la-subsidiarite-en-developpement-territorial/

[3] Ph. DESTATTE dir., Contrats, territoires et développement régional, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

[4] M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy…, p. 14.

[5] Le professeur Luc Bernier de l’École nationale d’Administration publique du Québec (ENAP) écrit : la mise en œuvre des politiques publiques doit être négociée avec les parties prenantes. L. BERNIER, La mise en œuvre des politiques publiques, dans  Stéphane PAQUIN, Luc BERNIER et Guy CHAPELLE, L’analyse des politique publiques, p. 255, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2011.

[6] Ainsi en est-il de Peter KNOEPFEL, Corinne LARRUE, Frédéric VARONE et Jean-François SAVARD, Analyse et pilotage des politiques publiques, France, Suisse, Canada, p. 145, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2015 qui définissent une politique publique comme un ensemble de décisions et d’activités résultant d’interactions répétées entre des acteurs publics et des acteurs privés dont les comportements sont influencés par des ressources qu’ils ont à leur disposition et par des règles institutionnelles générales (concernant le fonctionnement global du système politique) et spécifiques (au domaine d’intervention étudié).

[7] Harold D. LASSWELL, The decision process: Seven categories of functional analysis, College Park, University of Maryland, 1956.

[8] A Simplified View of the Policy Process, Harvard Catalyst, 2025. https://catalyst.harvard.edu/community-engagement/policy-research/unknown-61015f3cbb252-61015f57f388a-610bf6bb39406-610bf6ca02c07-610bf6d25a626

[9]  European Geosciences Union (EGU) Policy Cycle, 2025.  https://www.egu.eu/policy/cycle

[10] Charles E. LINDBLOM & Edward J. WOODHOUSE, The Policy-Making Process, Upper Saddle River NJ, Prentice Hall, 1993.

[11] Thomas R. DYE, Understanding Public Policy, London, Pearson, 14th ed., 2013.

[12] Paul CAIRNEY, Understanding Public Policy, Theories and issues, coll. Textbooks in Policy Studies, London-Oxford-New York, Bloomsbury Academic, 2020.

[13] Michael HILL & Frédéric VARONE, The Public Policy Process, London & New York, Routledge, 8th ed, 2021.

[14] Michael HOWLETT, M. RAMESH & Anthony PERL, Studying Public Policy…, p. 8sv. – P. CAIRNEY, op. cit., p. 17.

[15] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy, p. 34.

[16] C’est Jacob Torfing qui appelle public governance orthodoxy la combinaison de formes nationales de démocratie représentative et de bureaucratie publique comportant des éléments de Nouvelle Gestion publique (NPM). Jacob TORFING, Rethinking Public Governance, p. 2, Cheltenham, UK, Northampton MA, Edwar Elgar, 2023. – Sur le New Public Management et son impact : M. HILL & Fr. VARONE, The Public Policy Process…, p. 320-325. – voir aussi Luc BERNIER et Sébastien ANGERS, Le NMP ou le nouveau management public, dans S. PAQUIN, L. BERNIER et G. CHAPELLE dir., op. cit., p. p. 229-254.

[17] Par ce mot de « gouvernementalité », je veux dire trois choses. Par « gouvernementalité », j’entends l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, analyses et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent d’exercer cette forme bien spécifique, quoique très complexe, de pouvoir, qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir l’économie politique, pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité. Deuxièmement, par « gouvernementalité », j’entends la tendance, la ligne de force qui, dans tout l’Occident, n’a pas cessé de conduire, et depuis fort longtemps, vers la prééminence de ce type de pouvoir qu’on peut appeler le « gouvernement » sur tous les autres : souveraineté, discipline, et qui a amené, d’une part, le développement de toute une série d’appareils spécifiques de gouvernement [et, d’autre part, ] le développement de toute une série de savoirs. Enfin par « gouvernementalité », je crois qu’il faudrait entendre le processus, ou plutôt le résultat du processus par lequel l’État de justice du Moyen Âge, devenu aux xve et xvie siècles État administratif, s’est retrouvé petit à petit « gouvernementalisé ». Michel FOUCAULT, Sécurité, Territoire, Population, Cours au Collège de France (1977-1978), p. 111-112 , Paris, EHESS-Gallimard-Seuil, 2004. – Le concept de gouvernementalité conçoit le « gouvernement » comme l’ exercice d’un pouvoir politique organisé par une nation ou un État. Il étend cette définition pour y inclure le consentement actif des individus qui participent à leur propre gouvernance. Il suggère que le gouvernement par l’État ne constitue qu’une forme de gouvernement, que les termes « État » et « gouvernement » ne sont pas synonymes, et que l’État ne peut parvenir à ses fins lorsqu’il entreprend des actions seul. Richard HUFF, Gouvernementalité, dans Encyclopaedia Universalis, 3 mars 2025. https://www.universalis.fr/encyclopedie/gouvernementalite/. – voir aussi Pascale LABORIER, Gouvernementalité, dans Jean-François BERT & Jérôme LAMY éd., Michel Foucault, un héritage critique, Paris, CNRS Éditions, 2014. https://books.openedition.org/editionscnrs/51252?lang=fr

[18] Voir en particulier : Nathalie SCHIFFINO et Virginie VAN INGELCOM, Citoyens et politiques publiques, dans Steve JACOB & N. SCHIFFINO, Politiques publiques, Fondements et prospective pour l’analyse de l’action publique, p. 331-384, Bruxelles, Bruylant, 2021.

[19] J. TORFING, Rethinking Public Governance…, notamment p. 227.

[20] M. HILL & Fr. VARONE, The Public Policy Process…, p. 310-319.

[21] J. TORFING, Rethinking…, p. 10.

[22] Boris VORMANN & Michael D. WEINMAN ed., The Emergence of Illiberalism, Understanding a Global Phenomenon, London, Routledge, 2021. – Voir aussi : Philippe DESTATTE, Les « nouveaux » modèles de gouvernance démocratique, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 30 décembre 2018. https://phd2050.org/2019/01/09/gouvernance1/

[23] Michael HOWLETT and Jale TOSUN ed, Policy Styles and Policy-Making, Exploring the Linkages, Routledge, 2018. – M. HOWLETT and J. TOSUN ed, The Routledge handbook of policy styles, London, Routledge, 2021. – Le concept de style politique vise à expliquer la propension à long terme des gouvernements à fonctionner de manière largement identique en ce qui concerne la formulation, la prise de décision et la mise en œuvre des politiques. Les styles politiques s’intéressent à deux dimensions : la manière dont les groupes d’intérêt sont impliqués dans la prise de décision et le fait que les décisions prises visent à résoudre des problèmes qui se sont déjà concrétisés ou à les traiter avant qu’ils ne se concrétisent. Cette perspective met en évidence les contraintes et les orientations à long terme des objectifs politiques. – Jeremy RICHARDSON, The changing British policy style: From governance to government? in British Politics, 2018, vol. 13 (2), p. 215-233. https://link.springer.com/article/10.1057/s41293-017-0051-y

[24] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 19. – Nancy CARTWRICGHT & Jeremy HARDIE, Evidence-based Policy, A Practical Guide to doing it better, Oxford – New York, Oxford University Press, 2012. – M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy…, p. 185-186.

[25] Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, Paris, Seuil, 1977.

[26] Mariana MAZZUCATO, The Entrepreneurial State, Debunking Public vs. Private Myths in Risk and Innovation, London, Anthem Press, 2013. – M. MAZZUCATO, L’État entrepreneur, Pour en finir avec l’opposition public-privé, p. 42sv, Paris, Fayard, 2020. – Angelina ARMANDY & Marina RIVAL, Innovation publique et nouvelles formes de management public, Paris, La Documentation française, 2021.

[27] Ph. DESTATTE, Les opinions partiales altèrent la rectitude du jugement, Heuristique et critique des sources dans les sciences, Conférence présentée à la Salle académique de l’Université de Mons, dans le cadre du Réseau EUNICE, le 21 octobre 2021, Blog PhD2050, 1er novembre 2021. https://phd2050.org/2021/11/01/heuristique/

[28] – Alain DESROSIERES, Pour une sociologie historique de la quantification, L’argument statistique I, L’argument statistique II, Paris, Les Presses Mines ParisTech, 2 vol, 2008. – M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy… p. 114-115.

[29] Roger W. COBB & Charles D. ELDER, Participation in American Politics, The Dynamics of Agenda-building, p. 172, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1983. – M. HILL & Fr. VARONE, The public policy process…, p. 150-151.

[30] La mise à l’agenda (agenda-setting) est l’étude et la mise en évidence de l’ensemble des processus qui conduisent des faits sociaux à acquérir un statut de « problème public » ne relevant plus de la fatalité (naturelle ou sociale) ou de la sphère privée, et faisant l’objet de débats et de controverses médiatiques et politiques. Philippe GARRAUD, Agenda / émergence, dans Laurie BOUSSAGUET, Sophie JACQUOT et Pauline RAVINET, Dictionnaire des politiques publiques, p. 58-59, Paris, Presses de Science-Po, 2014.

[31] P. KNOEPFEL, C. LARRUE, F. VARONE et J-F. SAVARD, Analyse et pilotage des politiques publiques…, p. 161.

[32] Surfers waiting for the big wave rather than controllers of the sea. John W. KINGDOM, Agendas, Alternatives and Public Policies, p. 173, Boston, Little-Brown, 1984. – Paul CAIRNEY, Understanding Public Policy, Theories and issues, p. 103, London-Sydney, Bloomsbury Academic, 2020. – M. HILL & Fr. VARONE, The public policy process…, p. 151. – Se basant sur J. W. Kingdom, Steve Jacob et Nathalie Schiffino définir les entrepreneurs de politiques publics (policy entrepreneurs) comme des promoteurs qui investissent des ressources (temps, énergie, argent, réputation, etc.) pour porter le problème et une solution. S. JACOB & N. SCHIFFINO, Politiques publiques… p. 19.

[33] P. KNOEPFEL, C. LARRUE, F. VARONE et J-F. SAVARD, Analyse et pilotage des politiques publiques…, p. 169-174.

[34] Ph. GARRAUD, Agenda / émergence, dans L. BOUSSAGUET, S. JACQUOT et P. RAVINET, Dictionnaire des politiques publiques…, p. 58.

[35] M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy… p. 100-104.

[36] Lucia VESNIC ALUJEVIC, Eckhard STOERMER, Stress-testing of policy options using foresight scenarios: a pilot case, Publications Office of the European Union – JRC, Luxembourg, 2023.

[37] Ph. DESTATTE, Citizens ‘Engagement approaches and methods in R&I foresight, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2023.

https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/d5916d5f-1562-11ee-806b-01aa75ed71a1/language-en/format-PDF/source-288573394

[38] On peut définir le concept de besoin comme l’ensemble des nécessités naturelles et sociales qui conditionnent la vie matérielle des êtres humains vivant en société. On distingue les besoins naturels (se nourrir, se loger, se vêtir) des besoins sociaux et au sein de ces derniers, les besoins individuels des besoins collectifs. Marie-Claude MALHOMME dir., Glossaire de l’évaluation, p. 18, Paris, AFIGESE – Collectivités territoriales, Groupe de travail « Evaluation des politiques publiques », 2000. – André Lalande précise à ce sujet que la conscience du besoin suppose en général la connaissance de la fin poursuivie et des moyens qui permettront de l’atteindre. Lalande insiste aussi sur la distinction entre désir et besoin, le second relevant du nécessaire et du légitime. André LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, p. 111, Paris, PuF, 1976.

[39] L’enjeu peut être défini comme une problématique identifiée qui porte en elle un potentiel de changements, qu’ils soient positifs (opportunités) ou négatifs (risques) et qu’il est nécessaire de prendre en compte pour construire une prospective et déterminer une stratégie. Ph. DESTATTE et Ph. DURANCE dir., Les mots-clés de la prospective territoriale, p. 23, Paris, La Documentation française, 2009.

[40]  Michel FOUDRIAT, La co-construction en actes, Comment l’analyser et la mettre en œuvre, p. 17-18, Paris, ESF, 2021. – M. FOUDRIAT, La Co-construction. Une alternative managériale, Rennes, Presses de l’EHESP, 2016. – Yves VAILLANCOURT, De la co-construction des connaissances et des politiques publiques, dans SociologieS, 23 mai 2019, 39sv. http://journals.openedition.org/sociologies/11589 – Y. Vaillancourt, La co-construction des politiques publiques. L’apport des politiques sociales, dans Bouchard M. J. (dir.), L’Économie sociale vecteur d’innovation. L’expérience du Québec, p. 115-143, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011. – Y. Vaillancourt, La co-construction des politiques publiques : balises théoriques, dans L. Gardin & F. Jany-Catrice dir., L’Économie sociale et solidaire en coopérations, Rennes, p. 109-116,  Presses universitaires de Rennes, 2016.

[41] Ph. DESTATTE, Accroître la rationalité des décisions par l’analyse préalable d’impact, Namur, 4 octobre 2020, Blog PhD2050, https://phd2050.org/2020/10/04/impact/

[42] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 24.

[43] Selon Charles Jones, cité par M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy… p. 133.

[44] Voir notamment Michel CORNELIS et Jean HINDRIKS ea, Manuel des finances publiques, p. 65-118, Bruxelles, Politeia, 2024.

[45] M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy… p. 137.

[46] P. KNOEPFEL, C. LARRUE, F. VARONE et J-F. SAVARD, Analyse et pilotage des politiques publiques…, p. 190-191.

[47] Ph. DESTATTE dir., Contrats, territoires et développement régional, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

http://www.wallonie-en-ligne.net/1999_Contractualisation/Philippe-Destatte_dir_Contrats-territoires-et-developpement-regional_Institut-Destree_1999.pdf

[48] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 27.

[49] P. KNOEPFEL, C. LARRUE, F. VARONE et J-F. SAVARD, Analyse et pilotage des politiques publiques…, p. 155. – M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy…, p. 210sv.

[50] M. HILL & Fr. VARONE, The Public Policy Process…, p. 195-196. – Voir aussi : Ph. DESTATTE et Filippo SANNA dir., L’excellence opérationnelle dans les services publics, Namur, Institut Destrée – Mielabelo, 2014.

[51] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 28.

[52] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 28. – M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy…, p. 212.

[53] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 33.

[54] M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy… p. 107-108.

[55] P. KNOEPFEL, C. LARRUE, F. VARONE et J-F. SAVARD, Analyse et pilotage des politiques publiques, p. 163.

[56] P. KNOEPFEL, C. LARRUE, F. VARONE et J-F. SAVARD, Ibid., p. 147-148.

[57] Je reprends ici quasi mot pour mot la définition de l’évaluation adoptée en 2000 lors de la fondation de la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective, texte produit en commun et dont j’avais tenu la plume avec Jean-Louis Dethier, en nous inspirant fortement de la culture de la Société européenne d’Évaluation. Ph. DESTATTE, Évaluation, prospective et développement régional, p. 379-380, Charleroi, Institut Destrée, 2001. – – Voir également Christian de VISSCHER et Frédéric VARONE ed., Évaluer les politiques publiques, Regards croisés sur la Belgique, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 2001. – F. VARONE, Steve JAVOB, Pirmin BUNDI, Handbook of Public Policy Evaluation, Cheltenham, UK, Northampton, MA, Edward Elgar, 2023.

[58] P. KNOEPFEL, C. LARRUE, F. VARONE et J-F. SAVARD, Analyse et pilotage des politiques publiques, p. 152.

[59] Une politique publique est dite pertinente si les objectifs qui sont formulés explicitement ou implicitement dans le programme politico-administratif, et parfois concrétisés dans les plans d’action, sont adaptés à la nature même et à la distribution temporelle et socio-spatiale du problème qu’elle est censée résoudre. De fait, la question de la pertinence d’une politique publique représente la dimension la plus « politique », donc la plus délicate et la plus sensible, qu’une évaluation ait à examiner. Aussi les responsables politico-administratifs l’excluent-ils souvent du champ d’évaluation qu’un expert externe doit étudier dans le cadre de son mandat. P. KNOEPFEL ea, p. 293.

[60] Moktar LAMARI, Performance économique des politiques publiques, Évaluation des coûts-avantages et analyse d’impacts contrefactuels, p. 18, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2022.

[61] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 32.

[62] Marie-Hélène L’HEUREUX et Steve JACOB, Évaluation des politiques publiques, dans S. JACOB & N. SCHIFFINO, Politiques publiques.., p. 265-327.

[63] Peter van der KNAAP, Evaluation without democracy: learning for what, accountable to whom?, European Evaluation Society, December 3, 2024. https://europeanevaluation.org/2024/12/03/evaluation-without-democracy-learning-for-what-accountable-to-whom/ – Voir également P. van der KNAAP, Valérie PATTYN & Dick HANEMAAYER, Beleidsevaluatie in theorie en praktijk, Het ontwerpen en uitvoeren van evaluatie- en rekenkameronderzoek, p. 58-60, De, Haag, Boom Bestuurskunde, 2023.

[64] P. KNOEPFEL, C. LARRUE, F. VARONE et J-F. SAVARD, Analyse et pilotage des politiques publiques, p. 148.

[65]Policy as its own cause‘. P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 36.

[66] P. CAIRNEY, Understanding Public Policy…, p. 34-36.

[67] Philippe GARRAUD, Agenda / émergence, dans Laurie BOUSSAGUET, Sophie JACQUOT et Pauline RAVINET, Dictionnaire des politiques publiques, p. 63, Paris, Presses de Science-Po, 2014

[68] M. HOWLETT, M. RAMESH & A. PERL, Studying Public Policy… p. 111-112.

[69] Luc BERNIER, La mise en œuvre des politiques publiques, dans  Stéphane PAQUIN ea dir., L’analyse des politique publiques…, p. 259.

[70] Geert BOUCKAERT, Pourquoi aurons-nous besoin, au XXIe siècle, de plus et d’autres politiques publiques ? Préface à S. JACOB & N. SCHIFFINO, Politiques publiques, Fondements et prospective pour l’analyse de l’action publique…, p. 11. – voir aussi : Geert BOUCKAERT & Christopher POLLITT, Public Management Reform: A Comparative Analysis, Into the Age of Austerity, Oxford University Press, 2017.

Namur, le 17 juin 2024

Il me revenait voici quelques jours que les négociateurs qui travaillent en vue d’élaborer un programme de législature avaient quelques difficultés à aborder la problématique de l’économie régionale. C’est une information difficile à croire notamment parce que les libéraux disposent depuis 2017 de ce département au sein du Gouvernement wallon, ensuite parce que l’Union wallonne des Entreprises (aujourd’hui dénommée AKT for Wallonia), l’Union des Classes moyennes et Agoria Wallonie possèdent des ressources utiles à fournir : un ensemble de policy papers, de notes, sans même évoquer le rapport de l’exercice de prospective opérationnelle Odyssée 2068 qui a rassemblé pas loin de 700 acteurs régionaux de 2019 à 2022.

Sur la table des négociateurs se trouve également un mémorandum particulièrement important et riche, déposé peu avant les élections par la direction générale Économie, Emploi et Recherche du  Service public de Wallonie (SPW EER). Arrivé beaucoup trop tard dans la campagne pour nourrir les programmes des partis politiques, ce document vient bien à point pour préparer les stratégies de la nouvelle législature. Loin de vouloir en faire une synthèse, notre propos sera plutôt de dire en quoi il nous semble particulièrement pertinent.

 

1. Les bases d’une stratégie de développement territorial des activités économiques

Une première ambition marquante du SPW EER est d’assumer un rôle d’anticipation des changements dans son écosystème d’acteurs en intégrant l’accélération des transformations du monde et en l’appliquant à « son rôle de régulateur, d’arbitre et de contrôleur » [1]. Cela implique évidemment une mission de veille stratégique, en connivence avec les acteurs, mais nécessite aussi un regard de long terme, probablement bien au-delà de 2030, qui n’est que l’an 1 de la prochaine législature. Notons que l’anticipation n’est pas que le regard lucide sur les choses qui surviennent, mais surtout l’action pour les éviter, s’y adapter ou les faire advenir.

La première intention que j’identifie comme particulièrement pertinente dans ce document est celle du développement d’une stratégie spatiale économique claire permettant d’objectiver le traitement des dossiers. Cette stratégie implique notamment la prise en compte de la dimension territoriale dans la conception des politiques industrielles et économiques en axant davantage leur conception sur des thématiques précises comme la motivation de l’utilité publique, la disponibilité de grands terrains, l’évaluation des besoins, etc. [2] Outre une dynamique de contractualisation entre la Région et les agences de développement territorial, il s’agit d’un pilotage blitzkrieg pour rencontrer les besoins de terrains pour une réindustrialisation rapide de la Wallonie. Cette stratégie implique – le document le mentionne – un dialogue avec des partenaires privés, mais aussi publics comme SNCB-Infrabel pour mobiliser des terrains de valeurs, souvent en friche depuis des décennies, et qui permettront non seulement de créer de l’activité, mais aussi de rencontrer les objectifs de zéro artificialisation nette. On le voit, cette dynamique construit les bases d’une stratégie de développement territorial des activités économiques.

 

2. Évaluer et, surtout, clarifier le périmètre des acteurs

Le mémorandum du SPW EER évoque également la nécessité d’évaluer le dispositif chèques-entreprises pour une optimisation de la pertinence des aides et de l’efficience du dispositif [3]. C’est en effet une nécessité tant pour les finances publiques que pour les entreprises et les consultants. On peut du reste se demander si ce n’est pas l’ensemble des aides aux entreprises qu’il faudrait à nouveau réformer en profondeur, mieux cibler et réduire : on se souvient de la formule du président de l’UWE, Pierre Mottet : la vocation d’une entreprise n’est pas d’être aidée par les pouvoirs publics. À l’heure où les investissements en recherche publique sont impératifs, il faut y songer. D’autant que la Recherche et l’Innovation, si elle est bien fléchée, bénéficie in fine aux entreprises.

À juste titre, l’économie sociale est valorisée et promue par le SPW EER comme un modèle de réponse aux défis des transitions inclusives disposant, au-delà du décret-cadre, de dispositifs et d’outils publics de financement [4]. L’ambition de définir et de piloter une nouvelle stratégie en matière d’économie sociale pour remplacer la dynamique Alternativ’ES Wallonia et moderniser les IDESS [5] pourrait être décisive – c’est moi qui l’ajoute – si le Gouvernement wallon veut enfin mettre fin au dispositif des Aides à l’Emploi (APE) et réintroduire une bonne partie de ces travailleuses et travailleurs dans le système économique.

La question centrale du paysage wallon de l’emploi et de la formation est évidemment abordée avec la nécessité impérative de clarifier le périmètre des acteurs, de les mettre davantage en synergie et de les embarquer dans une plus grande proactivité face à l’évolution du marché et des besoins des entreprises [6]. L’anticipation est là aussi un mot d’ordre avec des besoins grandissants de prospective des métiers. Ainsi s’ouvre le chantier de l’articulation entre les différentes missions du système de formation et d’emploi afin de le rendre plus cohérent et plus efficient. À lire les propositions du SPW EER, on observe néanmoins une nouvelle fois que les synergies ne pourront véritablement s’établir que par les changements institutionnels annoncés et attendus depuis longtemps entre la Communauté française et les régions. Pour ce qui concerne la récolte de données et l’anticipation de compétences des entreprises, l’Administration régionale pointe avec raison le peu de visibilité sur le travail réalisé par les différents membres de l’écosystème. La mise en place d’un réseau de veille des acteurs et opérateurs est assurément nécessaire, ainsi que la responsabilisation d’un acteur principal, tête de réseau, qui pourrait, en effet, être le SPW EER, reconfiguré selon ses ambitions.

 

3. Une rationalisation ambitieuse du paysage de la Recherche et de l’Innovation

Rappelant les différentes initiatives déjà prises dans le cadre du Plan de Relance, de Circular Wallonia, de la Stratégie de Spécialisation intelligente (S3), des Pôles de Compétitivité, ainsi que la mise en place d’un « nombre conséquent de mesures », la direction générale de l’Économie de l’Emploi et de la Recherche estime à juste titre que l’heure est venue d’évaluer « mesure par mesure » si et comment ces initiatives ont conduit à l’impact escompté [7]. Comme l’indique à L’Echo le directeur général du département, Lionel Bonjean, il faut mener une analyse d’impact des aides à la recherche, démarche véritablement pionnière, et miser sur les secteurs où la Wallonie est la plus forte. Derrière cette étude d’impact, ajoute-t-il, il faut faire en sorte que notre recherche soit toujours en avance afin de permettre à nos entreprises de continuer à faire du business [8].

Research Innovation – Nicoelnino – Dreamstime

Le SPW EER s’interroge également sur la complexité, la lisibilité et l’efficience de l’écosystème wallon de Recherche et d’Innovation, malgré les efforts de massification des centres de recherche agréés. On ne saurait mieux dire… Des évaluations de l’impact de l’ensemble des aides à la recherche et des mécanismes de R&I devraient donc permettre d’optimiser la pertinence des aides et l’efficience des dispositifs, de redéfinir le rôle et les missions des Pôles de compétitivité, de préparer la prochaine S3 post-2027 et d’accroître le fonctionnement collectif ainsi que l’impact des centres de recherche. Dès lors, une des ambitions majeures de l’Administration est-elle de rendre le Décret Recherche plus adapté aux enjeux politiques et internationaux en évolution ainsi que mieux répondre aux attentes des bénéficiaires (universités, hautes écoles, entreprises, centres de recherches agréés, etc.) en matière de simplification et de numérisation des procédures [9]. L’analyse de la DG EER met en évidence le fait que près de la moitié des centres de recherche agréés travaillent sur des thématiques proches, voire similaires. Cette situation aboutit à une dispersion des ressources et à une présence mitigée dans les programmes-cadres de recherche et d’innovation européens alors qu’ils pourraient jouer un rôle efficace pour relayer les avancées technologiques de la Wallonie et entraîner dans leur sillage ses PME [10]. On ne peut que se réjouir de la volonté de l’Administration de mettre en place une rationalisation ambitieuse du paysage des CRAs et créer un effet de levier économique d’ampleur. [11]

 

Conclusion : un acteur clé de la politique de double transition industrielle

Il ne fait pas de doute que l’ambition du SPW, dans ses différentes dimensions et départements – donc pas seulement l’EER -, est un atout majeur pour l’avenir de la Région. D’autres mémorandums du SPW méritent d’ailleurs d’être passés en revue, comme ceux de certains OIP d’ailleurs. Nous avons pu les mobiliser pour les travaux du Collège régional de Prospective 2023-2024 mis en place par l’Institut Destrée.

Au-delà de la volonté du département Économie Emploi et Recherche de trouver une meilleure articulation avec les outils d’innovation de la Région – on pense à Circular Wallonia ou Digital Wallonia –, il s’agit de trouver une nouvelle et vigoureuse efficience opérationnelle dans un nouveau partenariat avec les entreprises. À la lumière des crises récentes, des transitions nécessaires, mais aussi de l’importance de la dimension européenne mise en évidence lors de la présidence belge de l’Union, Lionel Bonjean et son équipe ont bien compris la nécessité de monter en compétence sur les outils de management du XXIe siècle : qualité et disponibilité des données, analyse préalable d’impact, sécurité et intelligence stratégiques, efficacité numérique.

Enfin, pour devenir l’acteur clé de la politique de double transition industrielle [12], le SPW EER veut développer ses capacités prospectives et anticipatrices [13]. Son dispositif apparaît double : d’une part, reconstituer les ressources de sa Cellule interdépartementale Europe et la faire évoluer en Cellule de prospective et de stratégie européenne, d’autre part, développer des connivences opérationnelles avec les parties prenantes wallonnes actives dans son périmètre de compétence.

On ne peut assurément qu’encourager cette administration wallonne ouverte et déterminée…

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Mémorandum 2024, Economie, Emploi, Recherche, Le SPW EER, moteur de la transition, p. 25, Namur, SPW-Ediwall, Juin 2024, 228 p.

[2] Mémorandum…, p. 39-41.

[3] Mémorandum…, p. 43sv.

[4] Mémorandum…, p. 61sv.

[5] Initiatives de Développement de l’Emploi Service de Proximité à finalité sociale, Mémorandum…, p. 65sv.

[6] Mémorandum… p. 79. – François-Xavier Lefèvre recense dans L’Echo 37 CEFA, 157 CISP, 13 CFISPA, 7 prestataires agréés dans l’octroi des chèques formation à la création d’entreprise, 84 opérateurs Digistart, 12 Saace, 11 MIRE, sans compter la promotion sociale, l’enseignement supérieur, l’IFAPME, le Forem, les Régies de quartier, les centres de compétences, les pôles de compétitivité, les opérateurs privés… François-Xavier LEFEVRE, L’administration élabore 38 fiches pour booster l’économie wallonne, dans L’Echo, 12 juin 2024. https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/l-administration-elabore-38-fiches-pour-booster-l-economie-wallonne/10551011.html

[7] Mémorandum.., p. 130sv.

[8] F-X LEFEVRE, L’administration élabore 38 fiches pour booster l’économie wallonne, dans L’Echo, 12 juin 2024.

[9] Mémorandum.., p. 141sv.

[10] Mémorandum…, p. 150.

[11] Mémorandum…, p. 151.

[12] Mémorandum, p. 193 sv.

[13] Mémorandum.., p. 191.

Namur, le 21 mai 2024

Les membres de l’Institut Destrée se sont réunis en Assemblée générale, et ont approuvé sept nécessités autour desquelles des stratégies collectives solides devraient être construites, opérationnalisées et mises en œuvre dans les meilleurs délais.

Ces sept nécessités sont formulées à quelques semaines d’élections particulièrement importantes pour l’avenir de l’Europe, de la Belgique ainsi que de la Wallonie. Le présent document aborde l’avenir des différents niveaux de pouvoirs concernés par les élections du 9 juin 2024.

1. Une Europe souveraine, ouverte et respectée

Tout d’abord, l’Union européenne que nous voulons ne peut être que celle de ses fondateurs, qui incarne un continent cultivant les valeurs de liberté, de démocratie, d’unité dans la diversité, d’ouverture au monde et fondant sa crédibilité sur la soutenabilité de son développement dans tous les domaines d’action.

L’Union européenne à venir est une entité qui respecte ses engagements internationaux et ses objectifs propres quant à la résolution concrète des enjeux liés au changement climatique, à l’environnement et à la biodiversité. Il s’agit, en particulier, du respect strict de la trajectoire du Green Deal et de la réduction des émissions de GES de 55% en 2030 par rapport à 1990, et ce afin d’atteindre la neutralité des émissions en 2050. Il s’agit d’une trajectoire que l’UE s’est elle-même fixée, et les conditions de réussite de cette trajectoire doivent être évaluées pour adapter des stratégies volontaristes permettant de l’atteindre dans les délais impartis.

Enfin, l’Union européenne ne sera véritablement souveraine et respectée sur la scène internationale que si, par une défense intégrée, elle assume elle-même la protection des Européennes et des Européens, diplomatiquement et militairement, tout en menant des missions de paix couvertes par les Nations Unies. Ayant démontré sa capacité à maintenir la paix entre ses pays membres, l’Union européenne peut désormais affirmer son indépendance stratégique vis-à-vis de tous les acteurs extérieurs, qu’il s’agisse des États-Unis, de la Russie, de la Chine ou de l’Inde.

 

2. Un fédéralisme belge au service de la démocratie et des droits de l’être humain

Le bien-être durable de la population vivant sur le territoire reste l’objectif principal de l’action de tous les responsables, chacune et chacun contribuant selon ses moyens au meilleur épanouissement de toutes et de tous. À cette fin, les politiques publiques mises en œuvre sont évaluées, tant a priori qu’a posteriori, notamment avec des critères d’équité intra et inter générationnelle, afin de pouvoir être modifiées ou ajustées.

En matière d’organisation de l’État belge, fédéralisme et confédéralisme ont les mêmes finalités : l’autonomie des entités qui composent et incarnent l’État tout en construisant une solidarité interpersonnelle entre les citoyennes et citoyens de celui-ci. La participation des composantes fédérées – ou confédérées – aux décisions et à l’activité des organes fédéraux, associée au principe de subsidiarité, est essentielle à l’avenir de l’État, comme l’ont bien montré, avec succès, les mécanismes mis en œuvre pour faire face à la crise de la Covid-19, en 2020-2021.

Le modèle d’un fédéralisme fort et simplifié, présenté le 13 juin 2022 à Namur par l’Institut Destrée, constitue sa vision de l’avenir institutionnel de la Belgique fédérale future. Cette vision est construite autour de quatre États fédérés égaux en droit, mobilisant au moins les compétences communautaires et régionales actuelles : la Flandre, Bruxelles, l’OstBelgien et la Wallonie. L’État fédéral a vocation à soutenir et à protéger au mieux ces quatre entités, sans nuire à leur épanouissement.

Pour l’Institut Destrée, la lisibilité de l’organisation politique et administrative contribue à l’adhésion des citoyennes et des citoyens et permet leur participation. Cette lisibilité va de pair avec la responsabilisation. À ce sujet, l’Institut Destrée regrette la simultanéité des différentes élections le 9 juin 2024. Le fait que ces rendez-vous démocratiques se déroulent tous en même temps nuit à l’examen et à la compréhension des enjeux des différents niveaux de gouvernance et contribue à brouiller les responsabilités des décideurs politiques à l’égard des compétences exercées pendant les législatures.

 

3. Une Wallonie qui a du sens

La Wallonie peut renouer avec l’ambition partagée de ses concepteurs de construire un espace commun d’émancipation mettant en son centre la liberté d’être et d’entreprendre, l’égalité en droit, la fraternité fondée sur le respect de l’autre, la tolérance et la solidarité.

Plutôt que de la considérer comme ce qu’il reste de la Belgique quand on a retiré le nord du pays et Bruxelles, la Wallonie est en réalité un projet de vivre ensemble, une collectivité politique et sociale, bref : une société. Il ne s’agit pas uniquement d’une entité institutionnelle, et pas uniquement d’un territoire physique : les deux correspondent et se répondent.

Elle mérite que le centre de conception des politiques qui y sont menées soit réellement situé sur les bords de la Meuse namuroise, au sein de son Parlement, le Saint-Gilles, et de l’Elysette, moteur des différentes composantes de son gouvernement.

La Wallonie bien comprise doit se construire comme une démocratie exemplaire, à la gouvernance inclusive des citoyennes et citoyens, ouverte, participative, délibérative, éthique, car respectueuse des lois et des normes. A la qualité de cette démocratie répond la qualité d’un développement, fondamentalement créateur de valeur et respectueux de la planète, de la biodiversité, ainsi que des femmes et des hommes qui y ont pris place.

Enfin, nous voulons rappeler que la cohésion sociale est au centre du projet de la Wallonie : assurer l’égalité des chances et des conditions, l’accès effectif aux droits fondamentaux et au bien-être économique, social et culturel, lutter contre la précarité, permettre à chacune et à chacun de participer activement à la société et d’y être reconnu, quel qu’il soit, et d’où qu’il ou qu’elle vienne. Cette solidarité est indissociable de la responsabilité personnelle : elle implique que chaque Wallonne et chaque Wallon s’investisse dans la société commune et y contribue par sa volonté, par son engagement et par son travail.

 

4. Une Wallonie à la hauteur des grands enjeux actuels et à venir

Une Wallonie à la hauteur des enjeux du XXIe siècle est une Wallonie résiliente et robuste, c’est-à-dire dont les citoyennes et les citoyens, les entreprises et les organisations, le Parlement et le gouvernement sont capables d’affronter les défis du présent et de l’avenir pour favoriser le bien-être de chacune et de chacun, et pour transmettre le meilleur héritage possible aux générations futures.

Tout d’abord, les enjeux du changement climatique et de la transition énergétique retiennent toute notre attention, concentrent toutes les forces et nous imposent d’inscrire résolument la Wallonie dans la trajectoire européenne de décarbonation déjà mentionnée. C’est une tâche titanesque à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire, même en invoquant la faiblesse des progrès de nos voisins ou l’existence de leviers à d’autres niveaux de pouvoir. Ces enjeux nous amènent également à reconsidérer le territoire wallon dans toute sa diversité existante laquelle, en étant respectée, génère nécessairement des externalités positives, notamment pour l’environnement et la santé mentale. Ce respect nécessite de mettre radicalement fin à une augmentation de l’artificialisation des sols.

Ensuite, les défis de la sécurité sont aussi considérables : ils nécessitent à la fois un effort majeur de défense et de réindustrialisation pour s’émanciper des influences et risques internationaux. Cet effort ne peut se concevoir sans un investissement de même niveau dans la diplomatie, c’est-à-dire la compréhension, le respect et le dialogue. Ces deux facettes ne peuvent se construire que dans une vision claire et exprimée d’un avenir serein, solidaire et multilatéral.

Enfin, l’attention pour les générations futures exige des Wallonnes et des Wallons qu’ils lèguent à leurs successeurs des finances publiques leur permettant à leur tour de faire face aux besoins, aux opportunités et aux menaces de l’avenir qui, soyons-en sûrs, ne seront pas moindres que les nôtres.

L’ensemble de ces défis, en ce qu’ils imposent d’agir avant que les choses n’adviennent ou pour éviter qu’elles adviennent, nécessitent des efforts d’anticipation considérables et aussi la capacité d’allouer les ressources budgétaires suffisantes aux enjeux qui se posent.

 

Wallonie – Dreamstime

5. Des politiques publiques qui construisent notre jeunesse

 La Wallonie fait face à deux monstres qui l’empêchent de construire des politiques publiques à même de construire les générations qui viennent.

D’une part, il s’agit de la réforme de l’enseignement en alternance ou enseignement dual. Depuis plusieurs décennies, cette nécessité hante les imaginaires politiques et ceux des grands acteurs. Il est l’incarnation de l’incapacité wallonne de mettre en œuvre des politiques éducatives à la mesure des défis de l’économie régionale.

D’autre part, il s’agit de la fragmentation des systèmes éducatifs, primaires, secondaires et supérieurs, publics divers et privés. Celle-ci va de pair avec la fragmentation des outils et institutions de recherche.

Cette dispersion empêche la constitution de masses critiques à même de constituer des leviers consistants, évapore également les finalités des projets qui devraient être fondées sur le bien commun et l’esprit critique, évacue, par une concurrence aussi effrénée que dérisoire, les capacités des acteurs par rapport à la société, et nuit de surcroît à un développement responsable de l’entrepreneuriat. Bref : cette dispersion ne permet pas de modifier durablement le système.

Ces incapacités constituent aussi la démonstration de l’impossibilité systémique à articuler les institutions communautaires et régionales francophones. Dès lors, nous plaidons pour  l’attribution à la Wallonie des compétences de l’Enseignement, de la Formation, de la Recherche, ainsi que de la Culture et de l’Audiovisuel. Ces deux dernières compétences, qui devraient porter les traits distinctifs nous caractérisant de manières intellectuelles, affectives et critiques, ne nous font pas miroir et manquent dès lors cruellement à notre développement.

 

 6. Une dynamique territoriale pensée de la commune à la Région

L’articulation des territoires wallons entre eux et dans un ensemble cohérent est une nécessité. Cette dynamique est un prérequis pour construire un projet commun fondé sur le respect des spécificités et des atouts des territoires. Cette réforme pourrait s’appuyer sur les lignes de force suivantes.

Tout d’abord, en repensant la supracommunalité, la Wallonie pourra s’inspirer de modèles de redécoupages territoriaux qui favorisent la cohérence et limitent les superpositions, tout en permettant à chacune des entités, notamment au travers de fusions de communes entre elles, d’atteindre une masse suffisante pour assurer le bien-être de leurs citoyennes et citoyens.

Ensuite, cette réforme des institutions infrarégionales devra s’interroger sur l’intérêt de conserver les provinces dans un paysage de gouvernance modernisé. Cette problématique est essentielle tant à la lueur d’un projet régional à l’identité renforcée, mais aussi face à la problématique aigüe de la trajectoire budgétaire.

Enfin, une fonction publique territoriale pourrait être conçue pour faciliter la mobilité et la cohérence entre ces institutions, participant à une vision commune de l’avenir régional, ainsi qu’à une excellence territoriale.

 

7. Des acteurs impliqués et responsables

Une gouvernance régionale cohérente suppose que chacune et chacun puisse s’impliquer, mais aussi être responsable. Il s’agit d’une dynamique dans laquelle, d’un côté, les Wallonnes et les Wallons cessent d’attendre de leurs élues et élus la résolution de tous leurs problèmes. De l’autre, les décideurs politiques arrêtent d’endosser la charge d’une mission d’assistance à toutes et à tous en toutes circonstances, pour réserver leurs efforts et moyens à ceux qui en ont vraiment besoin parce qu’ils ont une vraie opportunité ou un mauvais coup du sort.

Au contraire, l’implication de toutes et de tous, acteurs et parties prenantes, permet d’élaborer des stratégies de politiques collectives coconstruites, en lieu et place de politiques publiques de partage des moyens. Cette méthode délibérative se fonde sur l’idée qu’on ne change réellement le système qu’à partir de ses acteurs et en suivant les balises du bien commun et de l’intérêt régional. Cette conception fait du politique le chef d’un orchestre qui sait que ce sont les musiciens qui disposent des instruments et créent la musique.

La gouvernance wallonne, si elle veut être exemplaire, ne pourra faire l’impasse d’une confiance renouvelée à la fonction publique régionale, ainsi qu’aux outils performants de cette gouvernance, parmi lesquels l’évaluation des politiques publiques au sens large, l’analyse de l’impact préalable que toute action gouvernante peut avoir, et le regard d’anticipation armé des outils et des méthodes de la prospective. Ces outils ne peuvent être qu’aux mains de femmes et d’hommes véritablement indépendants des intérêts particuliers. Elle pourra s’aider en mobilisant des motifs de respect de soi et de fierté, ainsi que des repères intellectuels qui font l’histoire de la Wallonie et constituent ses références.

C’est là, en particulier, que l’Institut Destrée, dont les compétences et l’indépendance sont reconnues territorialement et internationalement, peut aider à construire une nouvelle Wallonie.

 

Source : Institut Destrée, 21 mai 2024

https://www.institut-destree.eu/wa_files/institut-destree_cp_sept-necessites-pour-2024-2029_ag_2024_2024-05-21.pdf

Mons, le 9 mars 2024

 Une première version de cet entretien, réalisé à Mons le 15 décembre 2023, a été publiée dans le journal Le Soir le 2 février 2024 : Éric DEFFET, Philippe Destatte : « En Wallonie, l’intérêt général n’existe pas ». En essayant de ne pas dénaturer le sens, le texte a été légèrement toiletté pour passer au style écrit et les notes de références ont été ajoutées.

 

Éric Deffet : vingt-cinq ans de Wallonie depuis qu’Elio Di Rupo a pris pour la première fois ses quartiers à l’Elysette. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Philippe Destatte : qu’il y a deux Wallonie. Je le dis depuis longtemps, et c’est toujours vrai [1]. J’observe d’une part la Wallonie qui meurt et, d’autre part, la Wallonie qui naît. Celle qui naît est très enthousiasmante, c’est celle des biotechnologies et des industries de pointe qu’Elio Di Rupo met clairement en évidence quand il s’exprime publiquement. Celle qui meurt recouvre des difficultés majeures qui existent dans tous les pays, en somme. Nous sommes actuellement dans une période de mutations.

 

Éric Deffet : au cours de ce quart de siècle, a-t-on laissé sciemment une partie de la Wallonie et des Wallons sur le bord de la route ?

Philippe Destatte : au contraire, le choix principal a consisté à travailler sur les bassins qui étaient le plus en besoin de cohésion, notamment avec les aides européennes du Feder, et pas sur les bassins où les entreprises se portaient le mieux, ce qui aurait pu être une autre logique. La question est souvent posée, notamment au niveau de la Commission européenne : accroît-on la compétitivité de ceux qui sont en bonne santé ou en émergence, ou essaie-t-on de sauver ceux qui sont en difficulté en leur accordant une plus-value ? Le choix de la Wallonie a été d’aider les régions qui étaient le plus en souffrance.

 

Éric Deffet : quelle est la patte d’Elio Di Rupo sur ces 25 années ?

Philippe Destatte : forte comme ministre-président à trois reprises, évidemment : de 1999 à 2000 puis de 2005 à 2007, enfin de 2019 à 2024. Par contre, son impact lorsqu’il n’était plus en charge de la Région, mais était président du Parti socialiste, est très difficile à mesurer. Mais nous savons que nous vivons dans une logique où les présidents de partis jouent un rôle essentiel dans la conduite des affaires. Souvenez-vous, par exemple, que le Plan dit Marshall a été apporté par Elio Di Rupo – président du PS – et par Joëlle Milquet – présidente du CdH -, qui ont sifflé la fin de la récréation en 2005 en imposant au gouvernement wallon de Jean-Claude Van Cauwenberghe une dynamique nouvelle. Donc, durant toutes ces années, Elio Di Rupo n’a pas perdu la Wallonie de vue, c’est une évidence.

 

Éric Deffet : avant le Plan Marshall, il y avait eu le Contrat d’avenir…

Philippe Destatte : en 1999, dès les premiers jours après sa désignation comme ministre-président, Elio Di Rupo a voulu me voir pour parler de prospective, d’évaluation et de développement régional. Il avait suivi les travaux de l’Institut Destrée sur la contractualisation des politiques publiques d’après le modèle français [2]. J’avais accompagné le président Michel Delebarre (1946-2022) et la Communauté urbaine de Dunkerque dans leurs démarches avec le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et l’État français, ainsi que suivi les initiatives de Gérard Longuet quand il était président du Conseil régional de Lorraine. Elio Di Rupo voulait que je lui explique comment fonctionnait cette contractualisation État-région à la française. C’est dans cette logique que le Contrat d’avenir a été imaginé et puis construit par son conseiller Gaëtan Servais. Sauf que cette proposition de contractualisation a été très mal reçu par la presse, qui a parlé de marketing politique. J’en ai été très marri, parce qu’il existait une véritable logique positive derrière cette initiative. Et puis, le Conseil économique et social a lui aussi réagi très négativement, alors qu’il devait être un des acteurs clefs de la contractualisation… Dès lors, cela n’a jamais fonctionné, d’autant qu’Elio Di Rupo a quitté Namur pour le boulevard de l’Empereur. La contractualisation du gouvernement Van Cauwenberghe ne s’est faite qu’avec sa propre administration, ce qui est très limité.

 

Éric Deffet : quelle était la faiblesse de ce contrat d’avenir ?

Philippe Destatte : la dynamique telle qu’elle avait été pensée à l’origine était très bonne. Avec certes un gros bémol, selon moi : dans la logique que je défendais, un contrat doit irriguer tout le budget. J’ai travaillé, notamment avec la Cour des Comptes, pour évaluer la place prise par ces plans dans le budget de la Région : 3 % des moyens régionaux étaient affectés annuellement au Contrat d’avenir [3], un peu plus au Plan Marshall, et dans le dernier compte disponible, le Plan de Relance ne mobilise que 6 % des moyens en 2022. Ce qui est mieux, mais reste insuffisant.

 

Éric Deffet : aujourd’hui, le Plan de Relance ne serait-il pas à la hauteur des enjeux ?

Philippe Destatte : Elio Di Rupo a créé chez moi un deuxième moment d’enthousiasme en lançant cette démarche en 2019.  » Cette fois, il faut vraiment y arriver !, disait-il.  » Autrement dit :  » on va mettre le paquet « . Le discours du ministre-président était bien celui de la transformation attendue. J’avais beaucoup d’espoir avec le tandem qu’il fait avec Willy Borsus, en charge de l’économie et ancien ministre-président, qui connaît donc les réalités. On sait que la crise sanitaire et les inondations ont imposé de rebattre les cartes. Malgré cela, disons qu’il y a malgré tout eu un petit décollage avec l’affectation de 6 ou 7 % du budget pour le Plan de Relance, qui s’étend sur plusieurs années. Le gouvernement multiplie les communications, initie des projets. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les dépenses réelles [4]

 

Éric Deffet : en quoi consiste la logique de la démarche contractuelle que vous défendez ?

Philippe Destatte : le contrat, c’est la compréhension que les politiques ne peuvent pas résoudre les problèmes tout seuls. On ne peut pas changer le système si on n’active pas les acteurs de ce système [5]. Il faut dire aux entreprises, aux intercommunales de développement territorial ou aux provinces, par exemple, qu’elles sont des partenaires, qu’on va travailler ensemble, qu’on va additionner les moyens de chacun en s’engageant toutes et tous à quelque chose de commun [6]. L’engagement mutuel n’est jamais assez fort, en réalité. À son corps défendant, lors de cette législature, Elio Di Rupo a un peu esquissé cette démarche en finissant par inviter les partenaires sociaux et environnementaux à coconstruire le Plan de Relance. Mais l’interpellation est venue des syndicats et des patrons, pas du gouvernement…

 

Eric Deffet : de ce point de vue, la législature 2019-2024 est donc décevante…

Philippe Destatte : je ne parlerais pas de déception. Mais on n’a pas assisté à un changement de méthode en profondeur : on a fait un accord de gouvernement, comme d’habitude, et pour lancer Get Up Wallonia!, on a fait appel à des consultants, comme d’habitude – et on a demandé l’avis de 17.000 personnes sur internet, soit. J’aurais préféré qu’Elio Di Rupo reprenne la logique de 1999, celle du contrat : on était sur le bon chemin. Ici, c’est business as usual.

 

Eric Deffet : c’est quoi ce business as usual ?

Philippe Destatte : il reste par exemple une logique du clientélisme, de l’assistanat. Voyez le milliard d’euros consacré aux emplois APE (Aide à la promotion de l’emploi, NDLR)… Attention, je ne dis pas que les gens qui bénéficient de cette formule sont des assistés. Mais on continue obstinément dans une logique historique qui entretient le système. Autre constat : pour financer des territoires, il faut toujours passer par le lobby auprès du gouvernement, ce qui est absolument contraire à la logique de planification que nous imaginions dans le cadre des contrats. Tout le monde devrait s’engager à aller dans le même sens, mais cela ne se fait pas en Wallonie.

 

Eric Deffet : n’était-ce pas la vertu des pôles de compétitivité du Plan Marshall, qui associaient centres de recherche et entreprises, grandes et petites ?

Philippe Destatte : oui, mais c’était une logique de planification par les décideurs, et pas de planification à la française, qui implique et responsabilise l’ensemble des acteurs. En Wallonie, tout le monde devrait s’engager pour un but commun. Mais l’intérêt régional n’existe pas. Où est la vision wallonne qui ne serait pas celle d’un gouvernement pour une législature ? C’est bien simple : on l’attend toujours. Même quelqu’un de l’envergure d’Elio Di Rupo, qui a la volonté de changer les choses, qui connaît les problèmes, reste dans une logique liée aux priorités des partis, au partage des compétences entre ministres, au sous-régionalisme. Les dirigeants ne définissent pas les valeurs communes qui vaudraient pour le long terme. Bien sûr, on parle de cohésion, d’économie ou d’environnement, mais pas d’une vision propre. Chercher à rester dans la moyenne belge ou courir après la Flandre, ce ne sont pas des buts en soi.

 

Eric Deffet : au bout du compte, quel est le bilan d’Elio Di Rupo en Wallonie ?

Philippe Destatte : je lui ai toujours fait crédit de sa volonté de bien faire. C’est peut-être, de ma part, de la naïveté. Mais quand on écoute les gens, on entend qu’ils sont déchaînés. L’image de la Wallonie parmi les Wallons reste dévastatrice, même si le bilan objectif, lui, n’est pas dévastateur, et encore moins catastrophique. Je reste persuadé que pour assister à un nouveau décollage, il faudrait des changements majeurs. Et je crois que la future législature n’y suffira pas : il faudra trois législatures, parce que les obstacles sont énormes.

 

[1] M. BEYEN & Ph. DESTATTE, Nouvelle histoire de Belgique,  Un autre pays (1970-2000),  p. 276-278, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[2] Ph. DESTATTE dir, Contrats, territoires et développement régional, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

PhilippeDestatte_dir_Contrats_territoires_et_developpement_regional-InstitutDestree_1999

[3] Ph. DESTATTE, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale, (1999-2001), Working Paper, Namur, Institut Destrée, 14 mars 2002.

Philippe-Destatte-Contrat-avenir-Wallonie_2002-03-14

[4] Ph. DESTATTE, Plan de relance pour la Wallonie : la recherche de la prospérité, Blog PhD2050, Charleroi, 28 mai 2021. (conférence donnée à la Chambre de Commerce et d’Industrie du Hainaut ce 28 mai 2021 à l’invitation de son directeur Benoit Moens, sous le titre Get up Wallonia : les choix de l’avenir wallon).

https://phd2050.org/2021/05/30/relance-gw/

[5] Je rappelle toujours mon livre de chevet : Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, Les contraintes de l’action collective, Paris, Seuil, 1977. Jacques Lesourne m’a présenté Michel Crozier (1922-2013) au CNAM en 2000 et nous avons beaucoup échangé à l’époque.

[6] Ph. DESTATTE, La coconstruction, corollaire de la subsidiarité en développement territorial, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 3 août 2023.

https://phd2050.org/2023/08/03/la-coconstruction-corollaire-de-la-subsidiarite-en-developpement-territorial/

 Namur, 12 mai 2024

Les observateurs doivent pouvoir prendre leurs distances avec les propos de campagne, qu’ils viennent de Flandre, de Bruxelles ou de la Wallonie pour regarder aussi sereinement que possible les finances de la Région wallonne [1].

 

1. La cigale de gauche et la fourmi de droite ?

Rejouer la fable de la cigale et la fourmi entre la Wallonie et la Flandre n’est pas plus pertinent que de tenter de décrédibiliser le gouvernement wallon en disant qu’il est dépensier, car il serait « à gauche ». Les libéraux, qui se revendiquent aujourd’hui de « la droite », disposent du ministre du Budget dans le gouvernement wallon depuis 2017 avec des personnalités comme Jean-Luc Crucke (aujourd’hui passé au mouvement Les Engagés) et Adrien Dolimont. Ce dernier, qui a repris le département du Budget et des Finances depuis janvier 2022 est un homme sérieux qui a déclaré à plusieurs reprises – notamment dans un débat qui nous a rassemblés au Cercle de Wallonie le 31 mai 2022 – que son allié le plus fidèle au sein du gouvernement pour maintenir la Wallonie dans la trajectoire budgétaire est le Premier wallon Elio Di Rupo lui-même. C’est un bel hommage qui montre que, si on oublie les caricatures et musculations de la campagne, on n’a pas eu, dans cette législature, des dépensiers d’un côté et des économes de l’autre. La question en fait porte davantage sur ce qui peut être considéré comme de l’investissement et ce qui constitue des dépenses courantes, entre ce qu’on appelle ailleurs l’ordinaire et l’extraordinaire…

D’ailleurs, le 8 novembre 2021 au Parlement de Wallonie, le regretté député socialiste Paul Furlan répétait la même phrase que son collègue libéral Hervé Cornillie, changeant seulement l’engagement politique libéral en identité socialiste : parce que je suis socialiste, je fais attention à l’utilisation de tous les deniers publics [2]. Il devrait en être de même pour tous les parlementaires wallons, de tous les groupes. Et également des entreprises, organismes, citoyennes et citoyens wallons qui, trop souvent, piaillent comme des moineaux dans leur nid.

En décembre 2023, l’agence de notation Moody’s n’a pas abaissé le ranking de la Région wallonne comme elle l’avait fait deux ans auparavant. Cela a été le cas pour Bruxelles par Standard & Poor’s en mars 2024 [3]. Rappelons que les Flamands participent à la gestion de Bruxelles-Capitale où Sven Gatz (Open VLD) est en charge du Budget. Au contraire, la dette de la Wallonie est actuellement considérée par Moody’s à un niveau A3 perspective stable. Sa gestion de la dette est vue comme sophistiquée, mais prudente avec un accès incontesté au marché malgré une économie qui se compare défavorablement à ses homologues nationaux et européens [4]. Ce commentaire prend tout son sens lorsqu’on sait que la présente législature a largement vu cette gestion modernisée et professionnalisée.

Selon les règles du Pacte de stabilité européen, les gouvernements doivent limiter leur déficit à 3% de leur PIB et ramener la dette de leurs administrations publiques à 60 % de leur PIB. Si on prend ce dernier critère, la Région wallonne en tant que telle ne semble pas dans la zone de danger [5].

En fait, cette observation est très contestable, car une entité fédérée a aujourd’hui moins de capacité qu’un État souverain d’activer la fiscalité sur les richesses qui y sont produites. On doit également relativiser ce calcul puisqu’il ne prend pas en compte la problématique importante des navetteurs qui contribuent aux PIB bruxellois ou luxembourgeois. De plus, on peut considérer que, dans un cadre étatique, la Wallonie devrait intégrer dans ce chiffre non seulement sa part de la dette de la Communauté française – plus de 10 milliards d’euros [6] – mais aussi, de surcroît, sa part dans celle creusée par le gouvernement fédéral et aussi en sécurité sociale. A politique inchangée, le gouvernement fédéral se dirigerait selon le Comité de Monitoring vers un déficit budgétaire de 45 milliards d’euros à l’horizon 2029 [7] et sa propre dette atteint plus de 520 milliards d’euros en ce début 2024 [8]. On ne saurait donc se satisfaire de ce raisonnement.

En fait, ce qui peut rendre confiance aux observateurs, c’est le fait que la Wallonie est la seule entité du fédéralisme belge à s’être fixé une trajectoire de maîtrise de son endettement en mettant en place une dynamique stratégique structurelle et graduelle pour assurer la soutenabilité de sa dette [9]. Compte tenu d’une trajectoire de dette et de déficit sous-tendue par des mesures structurelles qui seraient tenues d’année en année, la Région wallonne ne serait pas à mettre dans le même panier que des entités qui présentent un risque de surendettement ou de dette relativement peu soutenable [10].

 

2. Une prise de conscience salutaire

 Bien sûr, ne soyons pas euphoriques : la situation financière de la Wallonie reste difficile avec une dette brute consolidée de 34,5 milliards d’euros si on comptabilise la dette indirecte de 11,4 milliards [11]. Cette dernière englobe les emprunts que la Wallonie rembourse en financements alternatifs, amortissements du logement social, en missions déléguées ou pour le compte ou en garantie des institutions qui se trouvent dans son périmètre de consolidation : organismes d’intérêt public (OIP) et autres institutions de droit public dont elle assume les charges. Mais l’affirmation de Bart De Wever selon lequel la Wallonie s’enfonce irrémédiablement dans les dettes et la comparaison avec la quasi-faillite de la Grèce dans la crise de l’euro ne tiennent pas la route.

On peut évidemment observer, comme le fait la Cour des Comptes, que l’objectif d’équilibre du Gouvernement wallon au terme de la législature 2019-2024 exclut de la trajectoire wallonne les dépenses liées à la relance (7 Mds d’euros de 2020 à 2024, avec des dépenses budgétaires prévues jusqu’en 2027 [12]), à la gestion de la crise du Covid (plus de 3 Mds d’euros), aux inondations qui ont frappé la Wallonie (plus de 4 Mds d’euros) ainsi qu’à la guerre en Ukraine (accueil des réfugiés et crise énergétique plus de 500 millions d’euros). L’application d’une telle norme dérogatoire dépend en effet de la Commission européenne et non du Gouvernement de Wallonie [13].

Malgré les aléas qui ont touché la Wallonie lors de cette législature, ce qui marque sur le plan des finances publiques, c’est la prise de conscience de la nécessité d’anticiper dans ce domaine, c’est-à-dire d’agir concrètement dans le présent pour restaurer, sur le long terme, un équilibre réel qui permette, si de nouveaux événements dramatiques se produisent ou quand ils se produiront, d’amortir ces nouveaux chocs.

 

3. Rendre la dette wallonne soutenable

Ainsi, à l’initiative du Gouvernement wallon, un comité d’experts de premier plan a été créé en janvier 2021, au lendemain de la première année de pandémie de Covid-19. Sa mission était d’étudier la dette wallonne et de faire des recommandations au gouvernement. Outre son président Jean Hilgers, alors membre du comité de direction de la Banque nationale de Belgique, ce groupe de travail, était composée des économistes Benoît Bayenet, Henri Bogaert, Étienne de Callataÿ, Benoît Colmant, Philippe Donnay, Roland Gillet et Giuseppe Pagano, ainsi que de fonctionnaires spécialisés de la Région wallonne, du Bureau du Plan et de la Banque nationale.

Cette Commission externe sur la dette et les finances publiques a rendu ses conclusions en novembre 2021. Elle a confirmé la forte croissance de la dette wallonne de 2010 à 2016 faisant  suite aux déficits budgétaires de cette période qui lui ont fait atteindre 215 à 220 % des recettes régionales.

Après les transferts de compétences découlant de la réforme de l’État de 2014, le ratio s’est stabilisé, notamment grâce à l’accroissement de recettes liées à ces transferts. La dette est repartie à la hausse en 2019 et surtout en 2020 dans le cadre de la pandémie puis des inondations qui ont frappé la Wallonie. En 2021, cette dette s’élevait à environ 26 milliards d’euros, avec un déficit structurel d’environ 1 milliard d’euros par an… Le scénario de référence (Baseline) dessiné sur le moyen terme par le groupe de travail affichait une dette consolidée de la Région aux alentours des 50 milliards d’euros en 2030 avec un ratio entre dettes et recettes d’environ 280%.

Comme Jean Hilgers l’a souligné lors de son audition devant la Commission du Budget du Parlement de Wallonie, cette dette, telle que décrite n’était pas soutenable. Une dette publique est dite soutenable si un gouvernement est jugé capable d’en garder le contrôle, c’est-à-dire de parvenir à la stabiliser et puis à la réduire avec un degré de probabilité relativement élevé [14]. C’est également ce qu’un autre membre de la Commission, le professeur Benoît Bayenet a par ailleurs confirmé :

D’un point de vue économique, assurer la soutenabilité de la dette publique est une nécessité, une contrainte financière inévitable et pas un choix. En effet, la notion de soutenabilité est ancrée dans l’impératif de solvabilité (la capacité à assumer toutes ses obligations financières) qui prévaut pour tous les agents économiques, y compris les pouvoirs publics.

 Une dette publique est considérée comme soutenable lorsqu’il est hautement probable que son évolution sur le moyen à long terme est bien maîtrisée [15].

Dès lors, la commission des experts s’est posé la question suivante : « quelle serait la trajectoire budgétaire à se donner, et globalement l’effort à réaliser, pour faire en sorte que cette dette puisse revenir à une trajectoire qui régénère des marges de manœuvre pour la Région, dans un horizon donné avec un effort et une cadence donnés ? » [16] Les membres de la Commission ont dès lors estimé qu’une trajectoire budgétaire vertueuse serait celle qui ne casserait pas la dynamique de relance de la Région wallonne, maintiendrait les missions de service public, mais permettrait de ramener le taux d’endettement de la Wallonie à environ 230% des recettes à l’horizon 2030.

Impact sur le ratio d’endettement d’un effort structurel annuel de 1% des recettes totales jusqu’en 2030 (scénario de référence et scénario d’effort, en pourcentage des recettes)

Jean HILGERS, Commission externe sur la dette et les finances publiques (2021), Parlement de Wallonie, 8 novembre 2021.

L’effort structurel et graduel pour stabiliser puis infléchir la dette correspondrait une réduction annuelle du déficit équivalent à 1% des recettes de la Région, cumulatif à partir de 2022, soit environ 150-170 millions d’euros structurels par an. Sur la période 2022-2031, cela représente, à recettes constantes, une économie d’au moins 8,250 milliards, ce qui est loin d’être négligeable… Dès 2024, la dette pourrait ainsi se stabiliser puis connaître, en 2026, un point d’inflexion, elle culminerait à environ 250% des recettes, moment à partir duquel le ratio devrait diminuer. Pour autant bien entendu que le gouvernement maintienne rigoureusement la trajectoire. Ainsi, a-t-il économisé 150 millions d’euros en 2022, 250 en 2023 et a inscrit 100 millions au budget initial 2024, soit 500 millions en trois ans. Dans le budget 2024, le solde SEC semble poursuivre sa décrue à 2,209 milliards d’euros.

Cet effort est d’autant plus nécessaire que la situation économique postpandémie déjà difficile s’est encore dégradée avec la guerre en Ukraine, la crise de l’énergie, l’inflation et la hausse des taux d’intérêt. Ils sont désormais compris entre 3,5 et 4% selon les échéances d’emprunt, c’est-à-dire qu’ils ont doublé depuis 2022.

Cette trajectoire, qui intègre la diminution des recettes prévues par la loi spéciale de financement à partir de 2025, devait être accompagnée par deux dispositifs.

Le premier est celui du Budget Base Zéro. Initié lors de cette législature, il n’a pourtant pas donné les fruits attendus. L’Institut Destrée l’avait prôné à plusieurs reprises avec d’ailleurs l’appui de cadres du Service public de Wallonie. Malheureusement, le gouvernement a fait appel à une armée de consultants dits internationaux qui ont essayé d’expliquer aux fonctionnaires comment faire un métier que ces consultants ne connaissaient pas. C’est une chanson connue et coûteuse. Bien loin de l’expérience que, moi-même, j’ai connue au milieu des années 1990 au Fédéral, lorsque le ministre du Budget, Herman Van Rompuy, avait coconstruit avec les cabinets et les fonctionnaires une trajectoire pour faire converger la Belgique et la faire entrer dans l’euro. Mais le ministre avait lui-même mis les mains dans le cambouis et fait confiance à ses administrations pour l’accompagner dans sa tâche. Une autre dynamique… à retenter après le 9 juin 2024. On l’oublie, mais la plus grande vertu de ce BBZ est de créer de la mobilité dans le budget, donc de l’innovation.

Le second dispositif, qui avait également été préconisé par Jean Hilgers est celui d’un décret wallon instaurant la trajectoire définie comme règle d’or. C’était probablement la meilleure manière de contrôler les déficits, vérifier l’évolution de l’endettement devant le Parlement, ainsi que de passer le cap des législatures en crédibilisant la démarche vers l’extérieur, donc aussi vers les préteurs de la Région wallonne. Les jeux politiques ne l’ont pas permis. On doit le regretter et remettre là aussi l’ouvrage sur le métier de la prochaine législature.

En suivant toujours ces travaux, on pourrait imaginer un troisième dispositif au niveau fédéral : un Comité de Concertation budgétaire qui puisse mieux articuler les politiques des entités et répondre à la Commission européenne avec la définition d’un bien fédéral commun – incluant l’urgence climatique -, une meilleure loyauté et une véritable connivence fédérale.

 

Conclusion sémantique : rigueur vs austérité

Avec le cadre financier plus contraint et le durcissement des politiques monétaires que mettent en place les institutions européennes, tant au niveau régional que communautaire ou fédéral, des efforts budgétaires seront nécessaires. Suivant la Commission européenne, il s’agit à nouveau de ramener le déficit du solde de financement de la Belgique sous les 3% du PIB à l’horizon 2026. On peut penser que si les efforts ne sont pas réalisés d’initiative, ils seront imposés par l’Europe, avec un retour à des règles budgétaires strictes. S’y ajoutent déjà les nécessités d’une réindustrialisation stratégique et du nécessaire accroissement des dépenses militaires dans un monde qui gagne en incertitude tant à l’Est qu’à l’ouest de l’Europe.

Bien qu’on s’en défende en période électorale, les marges existent partout, même dans ce qui apparaît tabou comme la sécurité sociale, les soins de santé ou les allocations familiales où on utilise systématiquement des politiques d’appuis linéaires alors que davantage de péréquation serait nécessaire pour des politiques plus solidaires et moins coûteuses. Alors que je m’étonnais dernièrement du niveau important de remboursement d’un médicament, une pharmacienne me répondait :  » ne vous plaignez pas, il faut prendre ce qu’on nous donne « . Certes, mais combien sont-ils qui, en cette matière, auraient besoin d’un coup de pouce plus substantiel ? Mieux dépenser permet souvent de moins dépenser.

Pour expliquer cela à la population, il faut du courage politique, et des gouvernements soudés et solides aux différents niveaux de gouvernance dans lesquels les ministres et administrations puissent travailler en dehors de la politique partisane et en œuvrant pour l’intérêt général et le bien commun. Tâche difficile, qui apparaîtra naïve à certains en ces temps d’invectives.

Aujourd’hui, on se jette le terme d’austérité à la tête comme une menace ou un insulte, alors que nous avons probablement besoin de rigueur. Même si les deux termes ont longtemps été synonymes, les réalités économiques auxquelles ils font référence étant proches, rigueur budgétaire et austérité peuvent avoir des sens différents. La rigueur budgétaire apparaît comme l’application stricte des normes que nous avons choisies, tandis que l’austérité implique une gestion imposée, porteuse de conséquences restrictives sur la consommation avec une fiscalité accrue.

La dette wallonne n’est pas dangereuse parce qu’elle a pris un chemin bien tracé de limitation de sa croissance, de stabilisation puis de réduction structurelle… Elle ne sera pas dangereuse si elle reste sur la trajectoire Hilgers et soutient son effort d’assainissement de ses finances à l’horizon 2030. Elle le deviendra si elle sort de ce chemin, si difficile qu’il puisse être…

Néanmoins, la dette wallonne est coûteuse. Le déficit net à financer dans le budget 2024 initial est de 2,967 milliards d’euros, la dette annoncée fin de l’année se rapproche des 40 milliards [17]. Fin 2021, les charges d’intérêt s’élevaient à 692,1 millions, soit 3,38 % des dépenses [18]. Que ne ferait-on pas avec un tel budget en termes de nouvelles politiques publiques et collectives ?

Il faut poursuivre et accentuer la trajectoire Hilgers… La sagesse devrait même la faire considérer comme un objectif minimum et, pour mieux l’appliquer, mettre en place une gestion rigoureuse sur la base de quelques critères marquants tels que la contribution de la Région à l’Agenda 2030 des Nations unies, à la vision qui reste à construire de la Wallonie en 2050, comprenant notamment l’équité entre générations et l’application du principe de subsidiarité.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte reprend et met en forme les notes qui ont servi à l’interview donnée à la journaliste Han RENARD, « Wallonië zit niet in de gevarenzone », « De kredietwaaedigheid van Wallonië is niet aangetast », zegt Waals historicus Philippe Destatte », in Knack, 24 avril 2024, p. 22. Mme Han Renard voulait me faire réagir à l’échange entre Bart De Wever et Paul Magnette dans De Tijd et L’Écho du samedi 20 avril 2024, p. 3-6. Dans L’Echo, Bart De Wever soulignait que la dette de la Région wallonne allait atteindre 300% des revenus, c’est-à-dire en fait des recettes de la Région (18 Mds par rapport à plus de 40 Mds de dette), non du PIB régional, comme l’a fait remarquer Paul Magnette.

[2] Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral, n°52 (2021-2022), lundi 8 novembre 2021, p. 21.

[3] Pauline DEGLUME & Philippe GALLOY, Standard & Poor’s dégrade la note de la Région bruxelloise, dans L’Écho, 22 mars 2024.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/bruxelles/standard-poor-s-degrade-la-note-de-la-region-bruxelloise/10535335.html

[4] Ce 13 décembre 2023, Moody’s a confirmé la notation de la Région wallonne au niveau A3, avec une perspective stable. Région wallonne, 13 décembre 2024, mis à jour 24 avril 2024.

https://finances.wallonie.be/home/actualites/actualites/lagence-de-notation-moodys-confirme-la-note-de-la-wallonie.html

Walloon Region (Belgium) : Update to credit analysis, Moody’s Investisors Service, Credit Opinion, 12 December 2023.

https://www.moodys.com/credit-ratings/Walloon-Region-credit-rating-600012460/reports?category=Ratings_and_Assessments_Reports_rc|Issuer_Reports_rc&type=Rating_Action_rc|Announcement_rc|Announcement_of_Periodic_Review_rc,Credit_Opinion_ir_rc

[5] Françoise WINANT, Regards sur la dette wallonne, Matinale de l’Évaluation et de la Prospective, Institut Destrée, 21 janvier 2022. Slide 14/19. https://www.institut-destree.eu/wa_files/2022-01-21_matinales_francoise-winant_regards-sur-la-dette-wallonne-v2.pdf

[6] 10, 310 milliards au 31 décembre 2022. Rapport annuel 2022, Dette publique Fédération Wallonie-Bruxelles / Communauté française de Belgique, Bruxelles, 2023. https://budget-finances.cfwb.be/fileadmin/sites/dgbf/uploads/documents/financement/rapport_annuel_de_la_dette/Dette_2022_FR_27-10.pdf

[7] Jean-Paul BOMBAERTS, Un déficit de 45 milliards d’euros à l’horizon 2029 dans L’Écho, 26 mars 2024.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/federal/un-deficit-de-45-milliards-d-euros-se-profile-a-l-horizon-2029/10535954.html

[8] Agence fédérale de la Dette, février 2024. https://news.belgium.be/fr/agence-federale-de-la-dette

[9] François-Xavier LEFEVRE, « La Wallonie est la seule entité à s’être fixé une trajectoire de maîtrise de son endettement », dans L’Écho, 8 avril 2023.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/la-wallonie-est-la-seule-entite-a-s-etre-fixe-une-trajectoire-de-maitrise-de-son-endettement/10459404

[10] Audition de Jean Hilgers, Président de la Commission externe de la Dette et des Finances publiques, Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral, Commission du Budget et des Infrastructures sportives, n°169 (2022-2023), Lundi 12 juin 2023, p. 3.

[11] 35e Cahier d’observations adressé par la Cour des Comptes au Parlement wallon, Communiqué de presse, Bruxelles, 30 octobre 2023, p. 3.

[12] Projets de décrets contenant les budgets de l’année 2024 de la Région wallonne, Cour des Comptes, 24 novembre 2024, p. 14. https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2023_43_Budget2024RW.pdf

[13] Ibidem, p. 8.  La Cour estime d’ailleurs dans ses conclusions, p. 27, que, sur base des positions déjà prises par la Commission européenne, la trajectoire présentée par le gouvernement wallon est au moins surestimée de 1,9 milliard d’euros en 2024.

https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2023_43_Budget2024RW.pdf

[14] Audition de Jean Hilgers, Président de la Commission externe de la Dette et des Finances publiques, Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral , Commission du Budget et des Infrastructures sportives, n°169 (2022-2023), Lundi 12 juin 2023, p. 1.

[15] Benoît BAYENET et Xavier DEBRUN, La soutenabilité de la dette wallonne, Les finances publiques wallonnes : état des lieux et perspectives, Dynamiques régionales, n°14, p. 121, Namur, IWEPS, 2023. https://www.iweps.be/wp-content/uploads/2023/04/DR14.pdf

[16] Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral de la Commission du Budget et des Infrastructures sportives, Lundi 21 novembre 2021, n°52, (2021-2022), p. 7.

[17] Adrien Dolimont au Parlement de Wallonie, Mercredi 13 décembre 2023, Séance plénière, Compte rendu intégral, p. 48-49. (CRI n08 2023-2024). – Selon le ministre du Budget, le déficit net à financer s’est amélioré de 1,15 milliard d’euros entre l’initial 2022 et l’initial 2024 et que le solde de financement SEC s’est amélioré de 800 millions d’euros sur cette même période (ibid, p. 52).

[18] 35e Cahier d’observations adressé par la Cour des Comptes au Parlement wallon, Communiqué de presse, Bruxelles, 30 octobre 2023, p. 3.  La Cour des Comptes observe que : Le ralentissement de l’inflation, combiné à la hausse probable du taux d’intérêt implicite et au maintien d’un déficit élevé, pourrait créer les conditions propices à l’activation de l’effet boule de neige des intérêts de la dette. En outre, une dégradation de la notation de la Région wallonne aurait un impact négatif sur l’étendue des possibilités de cette dernière d’obtenir un financement sur les marchés. – Dans son rapport du 24 novembre 2023, portant sur les projets de décrets contenant les budgets de l’année 2024 de la Région wallonne, la Cour des Comptes précise encore p. 33-34 : En raison des taux d’intérêt historiquement bas qui ont prévalu jusqu’au début de 2022, le taux d’intérêt implicite de la dette directe régionale (soit 1,34 % en septembre 2023) reste encore largement inférieur au taux d’inflation (9,6 % en 2022 et 4,1 % en 2023). Malgré l’existence d’un déficit important et le ralentissement de la croissance économique, cette situation permet d’éviter les conséquences néfastes découlant de l’activation de l’effet boule de neige des intérêts de la dette. Cependant, le ralentissement de l’inflation, qui retomberait sous les 2 % dès 2025, combiné à la hausse probable du taux d’intérêt implicite en raison de l’augmentation continue des taux de référence sur les marchés financiers depuis 2022 et au maintien prévu d’un déficit élevé, pourraient créer les conditions propices à l’activation de cet effet boule de neige. https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2023_43_Budget2024RW.pdf

Sur l’effet « boule de neige », voir G. PAGANO, Finances publiques, La Belgique fédérale dans l’Europe, p. 90-94, Mons-Charleroi, UMONS-Université ouverte, 2021.

Sur la dynamique du Budget Base Zéro (BBZ), on se référera aux pages 42sv de l’intéressant cahier du CRISP, publié après rédaction de ce papier :

Loris GATHY et Damien PiRON, Les finances de la Région wallonne à l’épreuve de l’Union européenne : normes comptables, budget base zéro (BBZ) et revue des dépenses, dans Courrier du CRISP, 2024/10, N°2595-2596.

3. Prospective, R&I et engagement citoyen : surmonter les ambiguïtés 

 

Bruxelles, le 26 mars 2024

3.1. La prospective comme processus d’innovation et de transformation stratégique

Comme le rappelaient en 2010 Luke Georghiou et Jennifer Cassingena Harper, la prospective peut être utilisée pour informer ou réformer la politique et la stratégie d’innovation, une activité qui, il y a quelque temps, a été appelée « câblage du système d’innovation » [1]. Comme ils l’indiquent heureusement, la prospective permet de construire des politiques sur mesure dans le domaine de la recherche et de l’innovation dans des contextes national, régional, local ou sectoriel. C’est d’autant plus vrai que les instrument de R&I évoluent et nécessitent des visions communes entre les acteurs (entreprises, pouvoirs publics, universités, centres de recherche, incubateurs, acteurs impliqués, utilisateurs et donc citoyens, etc.) et des feuilles de route solides : plateformes d’innovation, clusters, pôles de compétitivité, etc. dans des logiques d’innovation ouverte, elles-mêmes en profondes mutations [2]. Les deux chercheurs de l’Université de Manchester notaient également en 2010 que le rôle de la prospective dans de tels contextes doit à la fois être renforcé et mieux compris [3].

Surmonter les ambiguïtés, c’est-à-dire les interprétations incertaines ou les sens multiples, est une des vocations de la prospective, avec la capacité d’appréhender le futur, de rendre compte de la complexité et des dynamiques des systèmes, ainsi que prendre la mesure des incertitudes présentes et futures. Ainsi, la prospective constitue-t-elle bien elle-même un processus d’innovation et de transformation stratégique, fondé sur la systémique et le long terme, pour mettre en œuvre des actions présentes et opérationnelles. Dès lors, la prospective bien comprise n’est pas un instrument de simple ajustement de la trajectoire donnée, mais un outil de transformation qui réinterroge les fondations système dont elle se préoccupe. Jean-Philippe Bootz a montré que la prospective opérait selon des modèles d’apprentissage organisationnel en double boucle, c’est-à-dire que sa vocation était de porter des stratégies de rupture, d’opérer des changements structurels, intentionnels et non routiniers [4].

Comme observé dans la note introductive au R&I Foresight Mutual Learning Exercise, la prospective a fait l’objet ces dernières années d’une promotion certaine au sein de l’Union européenne, de ses institutions et parmi un certain nombre d’États membres [5]. Les initiatives ne manquent pas même si elles ne s’inscrivent pas toutes dans la même compréhension de ce qui constitue les fondements de la prospective européenne telle qu’elle s’est constituée au début des années 2000 par les efforts de convergence entre le Foresight anglo-saxon et la prospective latine [6]. Comme le rappelait Cornelia Daheim, la prospective en matière de R&I remplit des fonctions très variées et couvre des activités différentes dont les développements et les impacts ne sont pas toujours clairs par manque d’évaluations formelles, externes ou partenariales [7]. On pourrait même ajouter que l’objet même du R&I Foresight n’est pas toujours très bien défini par rapport à un riche environnement dans lequel on retrouve STI Foresight, Innovation-system Foresight, Technology Foresight, Foresight in Science, Forward-thinking in R&D, Research Foresight, Foresight on Innovation Policy, Forward-looking R&I policies, etc. autant de concepts ou de pratiques qui semblent parfois utilisés indifféremment l’un pour l’autre. Certes, dans le temps, la prospective a pris différentes formes, approches et méthodologies notamment lors de sa transformation d’activité académique en instrument pour le policy-making au sein de la DG Recherche et Innovation de la Commission européenne.

Pendant longtemps, la prospective est restée de nature informative, tentant d’influencer la réflexion sur les politiques plutôt que s’atteler à leur élaboration. Elle a ensuite été davantage acceptée comme un outil de connaissance pour la prise de décision [8] avant qu’elle devienne, au-delà du fait de penser et de débattre de l’avenir, un outil pour le façonner au moyen d’un processus structuré  [9].

 

 3.2. Construire et suivre le processus de prospective

 Un modèle de processus complet de prospective a été élaboré en 2006 par la plateforme d’apprentissage mutuel (MLP). La MLP était une initiative conjointe des DG Entreprises et industrie, Recherche et Politique régionale de la Commission, avec la participation du Comité des régions. L’objectif était d’accroître les investissements dans la recherche et l’innovation et d’aider à définir des politiques pour rendre l’innovation régionale plus efficace.

Dans ce cadre, un processus de prospective tourné vers l’innovation a émergé à partir du partage d’expérience de nombreux acteurs de la prospective et de l’évaluation des choix technologiques (TA) engagés dans les régions européennes. Ce modèle permet, au-delà du diagnostic prospectif et de l’identification des enjeux de long terme, de construire une vision et de concevoir la stratégie et le moyen de leur mise en œuvre opérationnelle, afin de procéder à celle-ci, de la monitorer puis de l’évaluer. Trois grandes phases apparaissaient nettement dans tous les exercices analysés :

  1. une phase de préparation et de maturation, parfois très longue, qui sert à envisager les objectifs de l’exercice de prospective, son positionnement sur l’horizon temporel, ses limites géographiques, la gouvernance et les structures de pilotage de l’exercice, sa programmation, les budgets mobilisables et le financement des différents travaux, y compris ceux de la communication et de l’implication des acteurs.
  2. une phase de Prospective, comprenant l’analyse du système, des interrelations entre les variables, l’étude de sa dynamique et de sa trajectoire, avec les alternatives et évolutions potentielles. Cette phase comprend trois séquences :

– l’identification des acteurs et des facteurs du système et l’ensemble du diagnostic prospectif;

– la définition des enjeux à long terme, c’est-à-dire les véritables questions révélées par l’exploration des futurs possibles ;

– la construction d’une vision commune et partagée du futur qui réponde réellement en termes de futurs souhaitables aux questions de long terme identifiées ci-dessus.

 

  1. une phase stratégique qui va à la fois permettre de répondre aux enjeux de long terme par des initiatives de terrain et de réaliser concrètement la vision en prenant des mesures entre aujourd’hui et l’horizon choisi de cette vision. Quatre séquences habitent cette phase d’opérationnalisation :

– la définition des axes stratégiques;

– le choix des actions concrètes et leur intensité (mesure);

– le pilotage et le monitoring de la mise en œuvre;

– l’évaluation du processus et des produits de l’exercice (effets, impacts, résultats, etc.) [10].

Ce processus, largement expérimenté depuis sur de nombreux exercices et par différentes institutions, est applicable tant en prospective technologique, industrielle, territoriale ou générale et donc également pour la R&I. Il n’est évidemment nullement contraignant et certaines phases ou séquences peuvent être inversées et modifiées. il peut et doit être adapté selon les besoins et les demandes. Néanmoins, nous considérons que la prospective comprend tout le cycle, qui peut d’ailleurs se poursuivre dans la logique d’une prospective continue permettant l’encapacitation (empowerment) et donc le développement des compétences prospectives des acteurs, citoyens et parties prenantes.

Dans la plupart des circonstances, il nous paraît indispensable que les parties prenantes, les acteurs et les citoyens soient associés et interagissent à chacune des étapes du processus. Le risque est grand en effet qu’ils soient à l’avenir démotivés à participer à d’autres exercices s’ils observent que les décideurs les ont  éloignés dans des moments cruciaux de stratégie, de répartition des budgets, de mise en œuvre ou d’évaluation du processus.

Le processus de la prospective (Clar et Destatte, 2006)

Ce modèle a d’ailleurs évolué au sein de l’équipe prospective de l’Institut Destrée pour prendre mieux en compte la dynamique des systèmes non linéaires, la complexité et l’incertitude qui nécessite un travail soutenu de veille tout au long du processus pour continuer à l’alimenter et mieux appréhender les signaux faibles, les émergences ainsi que les wildcards. Les progrès du Knowledge management, les nouveaux liens qui se sont tissés avec la prospective, de même que le dialogue avec l’intelligence stratégique ont permis d’intégrer ces dimensions comme processus internes [11].

Processus de la Prospective (DESTATTE, 2022)

On peut encore capitaliser sur les travaux de la plateforme mise en place en 2006 par l’Unité Science & Technology Foresight de la DG Recherche en évoquant les quatre processus transversaux identifiés au sein même du processus général et auxquels il faut apporter une attention particulière : appropriation, implication, apprentissage sociétal, participation.

Quatre processus transversaux (CLAR & DESTATTE, 2006)

  1. L’appropriation résulte de la compréhension, de l’assimilation et du partage des résultats du processus. En effet, l’appropriation intériorise chez chaque acteur à la fois le chemin qui mène au résultat de la démarche prospective et le résultat lui-même. Lorsque l’exercice est approprié, il transforme toutes les parties prenantes en acteurs conscients des enjeux, motivés par les réponses élaborées, et déterminés à participer à la mise en œuvre du programme d’action produit collectivement.
  2. Le processus d’implication des parties prenantes, acteurs et citoyens : dès lors que la prospective s’affirme comme un lien d’interaction et un forum, il est essentiel d’associer les différentes sphères de la gouvernance : le privé, le public et la société civile. Il est parfois difficile d’impliquer les entreprises, même sur des sujets qui les importent. C’est pourtant indispensable dès lors que l’on considère que leur rôle s’accroît dans la société, mais aussi dans la gouvernance où elles sont souvent devenues les premiers partenaires des gouvernements. Le poids qui est le leur dans la recherche et l’innovation fait que l’on voit mal comment elles pourraient ne pas être autour de la table. Trop souvent, leur présence se fait au travers de leurs associations, ce qui est très insuffisant pour bénéficier de leur apport de terrain. La participation des acteurs se présente sous plusieurs formes, et les méthodes peuvent varier au cours d’un exercice de prospective. La séquence de définition des enjeux peut faire apparaître des préoccupations pour lesquelles les acteurs clés ne sont pas représentés dans l’exercice (comme les sciences du vivant, l’école maternelle, les services aux personnes âgées, etc.) Ces acteurs doivent donc être intégrés dans les phases ultérieures, soit en les associant directement en tant que participants, soit en les invitant en tant que témoins privilégiés ou experts dans des forums ou des séminaires. Il faut également leur garantir un suivi de l’information au-delà de cette participation ponctuelle. Il est également judicieux d’associer les acteurs sceptiques ou opposés à l’exercice, non seulement pour tenter de les impliquer, mais aussi pour prendre en compte leur avis. Cela permet d’anticiper toute résistance future qui pourrait survenir au moment de la mise en œuvre de la stratégie.
  3. Le processus d’apprentissage sociétal : outre l’objectif de la prospective de soutenir la réflexion stratégique, on peut également souligner ses aspects cognitifs en termes d’apprentissage individuel, collectif et organisationnel. À cet égard, un exercice de prospective a des vertus pédagogiques. Il s’agit d’un processus de prise de conscience et de conquête intellectuelle de l’environnement géographique, de la société et du monde par leurs habitants. En exprimant leurs conceptions des enjeux, leurs réponses en termes d’alternatives sur le ou les futurs possibles ou souhaitables, les participants à l’exercice de prospective établissent les bases d’informations utiles à l’apprentissage sociétal. Ces conceptions feront ensuite l’objet d’une confrontation collective avec des éléments de la réalité effective, notamment par l’utilisation des bases informationnelles du diagnostic prospectif et par le recours à des experts. En même temps – et parallèlement au processus d’apprentissage – se produit un processus de désapprentissage, de remise en cause des certitudes et des mythes. Il est essentiel qu’une compréhension commune des différents concepts et enjeux soit construite progressivement afin de stimuler le dialogue sur la vision de l’avenir et sur la stratégie.
  4. Le processus de diffusion : plusieurs besoins peuvent être satisfaits lorsque les délibérations et les résultats d’un exercice de prospective sont diffusés, aussi largement que possible, tout au long du processus :

– la transparence de l’exercice est assurée, ainsi que sa compréhension par tous les observateurs ;

– l’implication, l’imputabilité et la cohésion des acteurs et des participants à l’exercice sont renforcées ;

– les parties prenantes extérieures sont tenues informées des progrès accomplis ;

– etc.

Le rapport MLP Foresight insistait aussi sur le rapport entre l’appropriation et l’implication. Cela apparaît très important pour la prospective de la R&I. Ainsi, les acteurs et les citoyens associés à l’exercice s’approprieront la démarche et ses résultats dans la mesure où ils ont été activement impliqués dans le développement de l’exercice. Il s’agit donc non pas d’une démarche de consultation passive sollicitant des avis sur des options déjà énoncées, mais d’une véritable participation à la concrétisation des idées. Cette approche nécessite la définition de règles du jeu strictes :

– recruter le plus large éventail possible de parties prenantes en les définissant au sens le plus large du terme, les citoyens étant les premiers concernés par les politiques à mener sur leur territoire ;

– de véritables mécanismes et compétences d’animation pour favoriser l’écoute, la prise de parole, l’échange d’idées, la culture du débat et de la démocratie délibérative ;

– une logique pédagogique pour clarifier et expliquer les objectifs, les buts et les enjeux afin que les acteurs les comprennent ;

– un processus d’apprentissage et de réflexion dans lequel l’expérience réelle prime sur les théories générales, même si la connaissance et l’expertise sont des ressources essentielles [12].

  

3.3. Impacts et résultats concrets de la prospective R&I pour les citoyens 

L’idée de distinction entre deux formes différentes de prospective dans laquelle une première prospective (foresight for policy) serait conçue dans un but de fonction consultative et stratégique, outil d’information, et un second type de prospective (foresight as a policy instrument) aurait un rôle de transformation et de changement structurel, pourrait devenir obsolète [13]. C’est précisément le nouveau type de gouvernance associant les acteurs et les citoyens qui rend ce modèle de plus en plus caduc. En effet, la motivation de la prospective se fonde de plus en plus par un désir collectif d’innovation et de transformation qui ne peut être assouvi que par la concrétisation de ce changement qui, seul, donne de la crédibilité à l’exercice. En fait, il n’est pas raisonnable, voire impossible, de vouloir associer des acteurs et des citoyens uniquement sur un volet exploratoire et non sur le volet normatif, impliquant que le ou les décideurs se retirent du jeu pour in fine prendre seuls les décisions et les mettre en œuvre. La coconstruction est une manière de faire qui exige que tout le processus de la prospective soit parcouru ensemble, du diagnostic à l’évaluation d’impact, en passant par les choix budgétaires et la mise en œuvre de terrain. En fait, l’impact qui sera recherché par les acteurs et les citoyens sera moins de constater les déficiences du système de recherche et d’innovation – ce qui reste évidemment fondamental dans les phases de diagnostic prospectif et d’identification des enjeux de long terme – que d’apporter des réponses concrètes à ces déficiences et les mettre en œuvre.

Comme on peut le voir dans différents travaux, il existe encore une tendance très forte à se concentrer sur la détermination de la nature des exercices de prospective et de leurs catégories en termes de méthodes utilisées, telles que les scénarios, et les résultats des exercices entrepris. Or les produits sont vraiment ce qui détermine l’opérationnalité et donc l’utilité de l’activité prospective, non seulement dans le processus de décision publique, privée ou collective, mais aussi et surtout dans la mise en œuvre de ces produits pour en faire des instruments de transformation des systèmes dans lesquels ils évoluent. On retrouve d’ailleurs cette confusion dans certains documents clefs de la Commission comme dans le Modus Operandi de l’European Foresight Hub, dans lequel les visions cohabitent avec des scénarios, de l’analyse de conducteurs (drivers) et de tendances, etc. [14]

Ce constat débouche évidemment sur un autre qui reste un obstacle fondamental aux yeux de certaines chercheuses et de certains chercheurs dès lors qu’on associe la prospective à des processus de recherche, c’est la barrière épistémologique qui subsiste entre une prospective exploratoire et une prospective normative, celle de la transformation du système qui pour certaines et certains ne peut être du ressort du chercheur qui devrait rester à distance respectable du système pour ne pas perdre son âme. Par expérience, on peut observer que cette propension peut s’accroître dans le cadre d’une institutionnalisation forte de la prospective qui peut créer des îlots qui se perçoivent à vocation scientifique dans un environnement politique et administratif fort où la mise en œuvre et la transformation de la société constituent le quotidien. Ce qui peut être identifié comme étant davantage qu’un malaise ne saurait être occulté, même si la question est aussi ancienne que la prospective.

L’institutionnalisation de la prospective a été définie par Jennifer Cassingena Harper comme la transformation et l’intégration de l’activité et de sa pratique dans un système structuré ou hautement formalisé par une norme, sous la forme d’une institution, au sein d’une organisation ou d’un secteur [15]. Pour intéressant qu’il soit, le modèle de mise en place d’une prospective institutionnalisée fondé sur les travaux récents de l’OCDE devra être challengé par le présent texte qui, lui, a pour vocation de prendre en compte l’engagement citoyen dans les activités de prospective appliquées à la Recherche et à l’Innovation. En effet, par nature – et sans lui faire de procès – l’OCDE oriente son activité vers les gouvernements. Néanmoins, nous pensons qu’une gouvernance démocratique multiniveaux doit être à la fois fondée sur les acteurs et impliquer les citoyennes et les citoyens, voire les résidents – la distinction peut être nécessaire [16]. En effet, il n’est pas toujours certain qu’en matière de demande, le niveau gouvernemental soit toujours la garantie d’attribution de ressources à la prospective surtout pour la recherche et d’innovation, domaine dans lequel les entreprises ont un poids essentiel. De même, le cadre gouvernemental et administratif ne constitue pas le gage de qualité pour des compétences de haut niveau en matière de prospective ni d’ailleurs de R&I, les universités, les centres de recherches privés, les think tanks, les sociétés de consultances et les experts indépendants, se présentant parfois comme « simples citoyens », en disposant largement. On peut également challenger l’idée de la mise en place d’un cadre institutionnel pour l’intégration des pratiques de prospective dans les différents départements du gouvernement et dans les processus décisionnels centraux, notamment par une unité principale de prospective. Des exemples montrent que cette intégration, souvent marquée par le centralisme, voire le monopole de l’action prospective, limite fortement l’initiative dans les différents départements de l’administration et constitue finalement un désinvestissement en motivation et en compétence dans ces départements pourtant plus proches des enjeux et des réalités. S’y ajoute la question épistémologique soulevée plus haut qui empêche souvent les chercheurs de ces unités de s’inscrire à la fois dans la proximité du terrain et des acteurs, ainsi que dans la mise en œuvre du volet stratégique de la prospective. L’évaluation et le feedback se fondent dès lors trop souvent sur la mise à distance et l’analyse des méthodes plutôt que sur la recherche des impacts véritables en termes de transformation collective du système.

Ainsi, dans le cadre de l’évolution des capacités des acteurs – au premier rang d’ailleurs les entreprises et les associations environnementales – et des citoyennes et citoyens connectés et davantage organisés, un autre modèle s’élabore fondé sur la coconstruction de politiques collectives s’associant au parlement, au gouvernement et à l’administration dans le cadre d’ouvertures voulues ou forcées, voire prenant carrément l’initiative de lancer des travaux prospectifs dans l’écosystème de la R&I.

 

A suivre : 4. Pratiques de la participation citoyenne dans la prospective de la R&I

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] to inform or reform innovation policy and strategy, an activity which sometime ago called ‘‘wiring up the innovation system’’. Luke GEORGHIOU & Jennifer CASSINGENA HARPER, From priority-Setting to articulation of demandd: Foresight for research and innovation policy and strategy, in Futures, 43 (2011) p. 243-251, p. 243.

[2] Henry CHESBROUGH, Wim VANHAVERBEKE & Joel WEST, New Frontiers in Open Innovation, Oxford, Oxford University Press, 2014.

[3] The role of foresight in such contexts needs both to be enhanced and better understood. L. GEORGHIOU & J. CASSINGENA, op. cit., p. 244.

[4] Jean-Philippe BOOTZ, Strategic Foresight and Organizational Learning: Survey and Critical Analysis, in Technological Forecasting and Social Change, vol. 77, 10, 2010, p. 1588-1594. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0040162510001368 – J-Ph. BOOTZ, Prospective et apprentissage organisationnel, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international, LIPSOR, Datar, Commissariat général du Plan, 2001.

[5] Cornelia DAHEIM, R&I Foresight: An Introduction to and Overview of the Current State of Play, Draft Discussion Paper, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2022.

[6] Paulo CARVALHO, A Brief History of Futures Studies and Foresight, Lisbon, Dec. 5, 2022.

[7] Cornelia DAHEIM, R&I Foresight: An Introduction to and Overview of the Current State of Play, Draft Discussion Paper, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2022.

[8] Ph. DESTATTE, Foresight as a strategic intelligence tool, University of Liège, September 2016, Blog PhD2050, January 19, 2018. https://phd2050.org/2018/01/19/spit/

[9] Jean-Claude BURGELMAN, Jarka CHLOUPKOVA & Werner WOBBE, Foresight in support of European research and innovation policies: The European Commission is preparing the funding of grand societal challenge, in European Journal of Futures Research, 2, 55, 10 December 2014, p. 1. https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s40309-014-0055-4.pdf?pdf=button

[10] Günter CLAR & Philippe DESTATTE, Regional Foresight, Boosting Regional Potential, Mutual Learning Platform Regional Foresight Report, p. 6, Brussels, European Commission, 2006

Philippe-Destatte-&-Guenter-Clar_MLP-Foresight-2006-09-25

Philippe DESTATTE, La construction d’un modèle de processus prospectif, dans Philippe DURANCE & Régine MONTI dir., La prospective stratégique en action, Bilan et perspectives d’une indiscipline intellectuelle, p. 301-331, Paris, Odile Jacob, 2014. – You can find the Working Paper in English: Ph. DESTATTE, The construction of a foresight process model based on the interest in collective knowledge and learning platforms, The Destree Institute, May 13, 2009. #

Philippe-Destatte_Foresight-process-model_2009-05-13bis

[11] Jean-Philippe BOOTZ, Philippe DURANCE & Régine MONTI, Foresight and knowledge management, New Developments in theory and practice, in Technological Foresight and Social Change, Vol. 140, March 2019, p. 80-83. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0040162518319942

[12] Günter CLAR & Ph. DESTATTE, Regional Foresight, Boosting Regional Potential, Mutual Learning Platform Regional Foresight Report…, p. 17-21.

[13] Jennifer CASSINGENA HARPER, Impact of Technology Foresight, Nesta Working Paper 13/16, November 2013, p. 8.

https://media.nesta.org.uk/documents/1316_impact_of_technology_foresight_final_version.pdf

See also: Jennifer CASSINGENA HARPER, Institutionalising foresight capability and creating wide foresight communities in the R&I system, Discussion Paper, p. 11, European Commission, Directorate for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2022.

[14] J.-Cl. BURGELMAN, J. CHLOUPKOVA & W. WOBBE, Foresight in support of European…, Diagram, p. 3. – See also: Eckhard STÖRMER, Laurent BONTOUX, Maciej KRZYSZTOFOWICZ, Elisabeta FLORESCU, Anne-Katrin BOCK, Fabiana SCAPOLO, Foresight – Using Science and Evidence to Anticipate and Shape the Future, in Vladimír ŠUCHA & Marta SIENKIEWICZ, Science for Policy Handbook, p. 128-142, Elsevier, 2020, p. 129 & 133.

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/B9780128225967000127

[15] The term « institutionalising » is the act of making an activity established as part of the normal systems and practices, or mainstreaming an activity as a norm either at the level of an organisation or more broadly sector-wide. Institutionalisation entails turning the practice into an institution or embedding the practice into a structured or highly formalized system. Jennifer CASSINGENA HARPER, Institutionalising foresight capability and creating wide foresight communities in the R&I system, Discussion Paper, p. 6, European Commission, Directorate for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2022.

[16] Archon Fung wrote in 2006: I use the phrase citizen participation throughout this article. By citizens, I do not mean to indicate individuals who possess the legal status of formal citizenship but rather individuals who possess the political standing to exercise voice or give consent over public decisions that oblige or affect them. Therefore, undocumented immigrants whose children attend public schools are citizens in this sense because they can make claims over the ways in which schools treat their children, just as native-born American parents can make such claims. A. FUNG, Varieties of Participation in Complex Governance…,  p. 74, n1.

 2. Les transformations et la gouvernance du système de la Recherche-Innovation

 

Bruxelles, le 19 mars 2024

Il semble banal aujourd’hui de rappeler que la mondialisation, son champ d’action quasi illimité, l’accélération générale des technologies, leur convergence, les stress environnementaux et de ressources, non seulement de matières, mais aussi d’énergie, les transformations climatiques ont contribué à nous faire entrer dans une nouvelle conscience planétaire que l’on désigne par l’anthropocène [1]. Celle-ci nous inscrit à la fois dans le temps et dans l’espace. Ce cadre conceptuel renvoie directement à la nécessité de créer de nouvelles connaissances, d’innover dans tous les domaines capables de répondre à ces enjeux et d’approfondir une trajectoire de durabilité dans laquelle la prospective constitue un instrument central tant dans le domaine de la recherche que dans celui de la gouvernance des politiques [2]. Il s’agit également d’une nécessité pour la prospective pour qu’elle ouvre ou renforce son champ d’application dans les sciences et qu’elle se nourrisse davantage des disciplines, méthodes et innovations qui émergent ou se développent autour d’elle.

 

2.1. Le cadre porteur de la Recherche et l’Innovation responsables

Cette mutation aux multiples facteurs induit de nouvelles exigences en matière de Recherche et d’Innovation pour faire face à des changements majeurs de nature écologique comme l’abandon progressif des énergies fossiles, de nature économique comme le passage de processus de production linéaire à des processus circulaires, de nature politique où l’on retrouve l’impact des technologies numériques sur la gouvernance démocratique, etc. Ainsi que l’indiquent Robert Gianni et Philippe Goujon, respectivement professeurs aux universités de Maastricht et de Namur, tous ces éléments ont contribué à attirer l’attention sur la R&I en tant que réponse potentielle à tous ces enjeux différents. Parallèlement, les préoccupations concernant les effets potentiels de la recherche et de l’innovation ont également contribué à la nécessité de promouvoir un cadre conceptuel capable d’orienter la R&I vers des objectifs sociétaux. En ce sens, écrivaient-ils en 2020, la Recherche et l’Innovation responsables (RRI) constituent un cadre assez récent visant à créer une dialectique significative et fructueuse entre les ambitions techniques et économiques (R&I) et les revendications normatives présentes dans ou provenant de la société [3].

Dans différents travaux qui lui sont consacrés, la Recherche et l’Innovation responsables est présentée comme une approche proactive, participative et multidimensionnelle de la responsabilité dans la gouvernance de la Science, de la Technologie et de l’Innovation (STI), fondée sur les engagements mutuels des acteurs sociétaux, et constituant ainsi un paradigme distinct [4]. En 2013, René Von Schomberg, membre de la DG Recherche, en avait tenté une définition qui faisait de la recherche et de l’innovation responsables un processus transparent et interactif par lequel les acteurs de la société et les innovateurs se répondent mutuellement en vue de l’acceptabilité éthique, la durabilité et la désirabilité sociétale du processus d’innovation et de ses produits commercialisables [5].

Cette évolution apparaît comme une conséquence de l’émergence du modèle de Nouvelle gouvernance, également appelée gouvernance distribuée [6], gouvernance constructive (constructive governance) [7] ou expérimentation démocratique [8]. Elle repose sur des outils d’informations partenariales, l’échange de bonnes pratiques, le dialogue social, la délibération locale et la participation des parties prenantes. Comme le soulignent Simone Arnaldi de l’Université de Padoue et ses collègues, cette nouvelle gouvernance va plus loin que la délibération d’experts au sein d’agences ou de comités de réglementation européens, mais permet aux parties prenantes de participer directement aux processus décisionnels et fait de la participation du public une de ses caractéristiques essentielles. Un de ses défis majeurs consiste d’ailleurs à trouver un équilibre entre flexibilité et efficacité, en termes d’orientation comportementale des parties [9]. Alors que le principe de précaution reste lié à un espace dans lequel les positions s’affrontent, la RRI vise à changer le contexte en s’inscrivant dans une logique de coopération lorsqu’il s’agit de décisions sur les trajectoires d’innovation. Ainsi, la RRI motive les acteurs sociétaux à assumer volontairement une responsabilité précoce et partagée des processus de recherche et d’innovation au-delà du simple respect des devoirs ou de la conformité aux règles [10].

La nouvelle métamorphose de l’appellation « Science in Society » en « Science for Society, with Society » [11], ainsi que l’orientation de la Recherche et de l’Innovation vers les Grand Challenges sociétaux à la faveur de la Déclaration de Lund de juillet 2009 [12] a, pour Richard Owen et d’autres, constitué un vrai moment d’émergence, en particulier pour la RRI. Le professeur à l’Université de Bristol y voit la volonté de faciliter systématiquement l’engagement inclusif avec les objectifs, les motivations, les impacts attendus et les politiques d’innovation de la Commission et des acteurs associés. Ainsi la RRI s’affirme alors comme une innovation de processus, en proposant différentes manières d’organiser, de financer, d’entreprendre et de s’engager dans l’innovation et la recherche. Évolutive par nature, elle s’appuie sur des fondements comme l’évaluation des choix technologiques, l’engagement des parties prenantes et du public, la gouvernance anticipative, l’intégration sociotechnique, l’innovation ouverte, ainsi que sur des concepts apparentés comme le développement responsable [13]. L’intérêt de cette approche apparaît particulièrement pertinent pour la prospective de la R&I, surtout quand Owen écrit : à cet égard, la RRI reconnaît le pouvoir de transformation de l’innovation pour créer des futurs, le fait que les innovations sont souvent socialement et politiquement constituées et qu’elles intègrent des valeurs. La RRI s’efforce de manière proactive de créer des espaces et des processus permettant d’ouvrir ces futurs, le rôle de l’innovation dans leur création et les valeurs sur lesquelles ils reposent, à une discussion et à un débat inclusifs, et de répondre à ces discussions, c’est-à-dire à un processus délibératif, participatif, anticipatif et réflexif [14].

Dès lors, la RRI nous apparaît comme un cadre particulièrement pertinent pour déployer une prospective participative étendue aux citoyennes et citoyens. Comme la prospective, la RRI a capitalisé sur l’évaluation des choix technologiques (TA), a intégré les principes normatifs et éthiques de la technologie de conception et les principes de la gouvernance démocratique. Comme l’écrit Niklas Gudowsky, comprendre l’avenir est essentiel pour la RRI, et les activités de prospective font donc partie intégrante du concept. C’est pourquoi la prospective a été intégrée dans les boîtes à outils de la RRI [15].

 

2.2. Participation, inclusion et engagement dans la gouvernance de la R&I

Voici plus de 20 ans que des observateurs avertis notaient l’existence d’un véritable désir des citoyens de participer de manière importante aux développements scientifiques et technologiques en considérant que ces derniers ont des conséquences réelles pour les individus et la société. Ainsi, Helga Nowotny, Peter Scott et Michael Gibbons observaient le passage d’une culture de l’autonomie scientifique à une culture de l’imputabilité, bien que, notaient-ils, celle-ci soit encore trop réactive et risquait d’être interprétée de manière formaliste et bureaucratique [16].

Pour Kathy Sykes et Phil Macnaghten, respectivement professeurs à l’Université de Bristol et à Wageningen, l’engagement public a représenté une réponse capable d’aborder quatre dynamiques principales dans la relation entre la science et la société :

– la nouvelle politique de contestation de certains projets et visions technologiques, visible surtout lors de la croissance des mouvements environnementaux et antinucléaires à partir des années 1960 ;

– l’exigence pour les gouvernements et les parlements d’avoir une connaissance solide des impacts des nouvelles sciences et technologies afin de mieux anticiper leurs conséquences sociétales ;

– la nécessité perçue d’étendre les espaces de participation des citoyens, généralement par le biais de groupes organisés de la société civile, afin de rendre la gouvernance de la science et de la technologie plus responsable ;

– les demandes des communautés scientifiques pour améliorer la compréhension de la science par le public (PUS), où les conflits et les tensions sont supposés provenir de l’ignorance et de l’incompréhension du public [17].

Ne fut-ce que comme règle élémentaire de management, l’implication des parties prenantes et des autres acteurs intéressés dans la construction de politiques publiques constitue un principe fort inspirant la Commission européenne, y compris dans le domaine de la Recherche et de l’Innovation. Des textes de références y sont mobilisés ou en témoignent comme la Déclaration universelle des Droits humains [18], la Charte des Droits fondamentaux de l’Union européenne [19] ou encore le Code de conduite sur les nanotechnologies [20].

Des efforts ont ainsi été fournis pour développer les moyens d’une communication et d’un dialogue constructif et plus efficace entre la recherche et les citoyens ainsi que pour permettre à la société d’exercer une influence sur la gouvernance de la science, de la technologie et de l’innovation. Dès 2002, une décision du Conseil européen prônait clairement ce développement [21]. Le passage du Sixième Programme-cadre vers le Septième avait d’ailleurs accentué cette volonté d’inclusivité et d’engagement du public en prônant l’utilisation du concept de Science in Society (SIS), en remplacement de l’initiative Science and Society. Ce champ d’action renouvelé comprenait la gouvernance, la communication, les questions sociales et éthiques autour de la science. Celle-ci était d’ailleurs comprise dans son sens le plus large du mot allemand Wissenschaft [22].

En 2009, le groupe d’expert MASIS chargé d’examiner pour la DG Recherche le rôle de la science dans la société s’interrogeait pour savoir quelles étaient les parties prenantes de la SIS en s’appuyant sur Stakeholder Theory de Freeman et Reed [23], puis en essayant de la dépasser. Néanmoins, les citoyens n’y apparaissaient pas en première ligne…

 Paysage des parties prenantes selon le groupe d’experts MASIS

Le groupe d’experts constatait que les citoyens sont de plus en plus concernés par l’Espace européen de la Recherche et par la science de manière plus générale [24]. Les experts identifiaient deux enjeux qui faisaient alors débat et le font encore dans une certaine mesure. Le premier enjeu posait la question de savoir si chaque citoyen devait être considéré comme une partie prenante dans le domaine de la science, déterminer les programmes de recherche et en évaluer les résultats. La tension peut être forte de considérer cette option dès lors que, notait le rapport, de nombreux scientifiques considèrent les citoyens (et aussi les élus, notaient-ils) comme des êtres irrationnels, peu capables de comprendre les travaux des scientifiques. D’un autre côté, les experts ne voyaient aucune raison valable d’exclure les citoyens des délibérations sur l’orientation et la valeur de la science. Ils considéraient que ce qui est important, c’est d’expérimenter des modes d’interaction et d’évaluer où ils peuvent mener. Le second enjeu d’implication citoyenne du groupe MASIS portait sur la distinction entre, d’une part, l’identification de l’intérêt public et la détermination des barrières (the boundary conditions) pour la science et la technologie et, d’autre part, l’association des réels acteurs, principalement les utilisateurs, dans l’élaboration des réelles technologies (produits, systèmes). Ainsi, les experts constataient que la notion de participation a un double sens :

Alors qu’à l’origine, il s’agissait d’une question relevant des théories de la démocratie, revendiquant un renouvellement de la démocratie représentative plus formelle et l’enrichissant par des formes de démocratie délibérative et interactive, il est désormais également utilisé pour décrire l’implication des usagers dans l’élaboration de technologies spécifiques, ce qui serait judicieux dans de nombreux cas, mais n’a pas grand-chose à voir avec la démocratie politique. La participation publique perd sa connotation traditionnelle et emphatique de démocratie délibérative et devient de plus en plus un moyen d’impliquer les usagers dans la conception de nouveaux produits, motivés par des besoins économiques plutôt que politiques. Nous ne plaidons pas pour ou contre l’une ou l’autre forme de participation, mais nous soulignons qu’il existe deux formes différentes de gouvernance dans ce domaine : via les institutions démocratiques au niveau politique et sur le marché via de nouvelles constellations d’ingénieurs, de scientifiques, d’utilisateurs et de citoyens. Les deux formes ont un rôle à jouer, mais leurs raisons d’être sont différentes [25].

Manifestement, la réflexion restait difficile [26] et devait se poursuivre. Comme cela avait été observé et mis en exergue dans le groupe MASIS, en principe, chaque personne dans la société est une partie prenante lorsqu’il s’agit du rôle de la science dans la société, néanmoins tous ces acteurs ne sont pas actifs [27].

La même année 2009, le groupe d’experts de la DG Recherche sur la Global Governance of Science, piloté par Žaneta Ozoliņa, professeur à l’Université de Lettonie, constatait que les développements destinés à impliquer le public dans la gouvernance de la science restaient embryonnaires [28]. Des initiatives intéressantes, mais parfois anciennes, étaient mentionnées comme les conférences consensus du Danemark [29], le programme Sciencewise du Royaume-Uni [30] et la délibération citoyenne Meeting of Minds sur la science du cerveau, menée à l’échelle de l’Union européenne [31]. La recommandation numéro 5 du groupe d’experts sur la gouvernance globale de la science était particulièrement liée à nos préoccupations : la recherche de l’Espace européen de la Recherche (ERA) devrait être développée de manière à promouvoir la réflexion critique et le débat sur les moyens et les fins de la science – par le biais, par exemple, de projets de recherche sélectifs et d’activités publiques qui nécessitent une collaboration interdisciplinaire et la participation des citoyens, y compris une réflexion sur la manière dont les principes de la gouvernance européenne et les droits fondamentaux de base servent de lignes directrices appropriées et applicables pour la pratique de la science [32].

Les dynamiques participatives (participation, inclusion, engagement) sont considérées comme importantes pour ouvrir la Recherche et l’Innovation au grand public, mais aussi pour accroître la connaissance, la légitimité et l’efficacité de la R&I pour autant que ces processus répondent à un certain nombre de critères. Roberti Gianni et Philippe Goujon observent sur base d’autres travaux et de quelques expériences qu’il serait naïf de voir la participation comme une panacée pour le développement légitime et efficace de la R&I alors qu’elle peut s’avérer faible en production, peut ouvrir la porte aux intérêts particuliers et à la manipulation ou ne pas avoir d’influence sur le processus décisionnel [33].

En s’appuyant notamment sur les travaux de Bert-Jaap Koops, professeur à l’Université de Tilburg, ainsi que sur ceux de plusieurs de ses collègues, portant sur les interactions entre le droit et les technologies, Gianni et Goujon mettent en évidence l’engagement des parties prenantes comme facteur commun et déterminant des pratiques de l’innovation responsable [34]. Ce que la participation, l’engagement et l’inclusion semblent avoir en commun est la nécessité principale d’être ouvert à des positions alternatives. Ces alternatives peuvent justifier l’existant, apporter des modifications ou proposer des perspectives différentes. Ce point est considéré comme crucial aux trois niveaux pris en compte : l’épistémique, le moral et le politique :

– le cadre épistémique : une croissance quantitative des connaissances pourrait conduire à une augmentation de la qualité globale de la production R&I ;

– d’un point de vue moral, l’inclusion d’acteurs externes dans le développement de la R&I constitue une ouverture aux demandes de la société et génère un niveau plus élevé de légitimité, voire aussi d’amélioration de l’efficacité d’un processus en augmentant les attentes d’acceptation des nouveaux produits par la société.

– d’un point de vue politique, un processus participatif répond aux revendications de démocratisation de la science.

Les deux chercheurs observent néanmoins qu’il faut distinguer le côté quantitatif de la participation du côté qualitatif. Cela implique que l’équation selon laquelle une augmentation de la quantité génère automatiquement une amélioration de la qualité pourrait s’avérer discutable. La participation ne doit pas être considérée comme une solution autonome et doit être définie en fonction de son objectif, de son influence réelle sur le processus décisionnel et du cadre sous-jacent [35].

Dans le cadre de la préparation du programme Horizon Europe, la Commission, mais aussi le Parlement et le Conseil ont, en 2018, clairement ouvert les portes à la participation citoyenne et de la société civile, mais aussi à la coconstruction de politiques publiques et collectives dans le domaine de recherche et d’innovation responsables :

Dans le but d’approfondir la relation entre la science et la société et de maximiser les avantages de leurs interactions, le programme devrait engager et impliquer les citoyens et les organisations de la société civile dans la co-conception et la co-création d’agendas et de contenus de recherche et d’innovation responsables, la promotion de l’enseignement des sciences, l’accès public aux connaissances scientifiques et la facilitation de la participation des citoyens et des organisations de la société civile à ses activités. Il devrait le faire dans l’ensemble du programme et par le biais d’activités spécifiques dans la partie « Renforcement de l’Espace européen de la recherche ». L’engagement des citoyens et de la société civile dans la recherche et l’innovation devrait être associé à des activités de sensibilisation du public afin de générer et de maintenir le soutien du public au programme. Le programme devrait également s’efforcer de supprimer les obstacles et de renforcer les synergies entre la science, la technologie, la culture et les arts afin d’obtenir une nouvelle qualité d’innovation durable [36].

La co-construction vise l’inclusion des acteurs parties prenantes dans les processus de management de projet que ce soit dans les organisations, les associations ou les collectivités territoriales. Selon cette approche, la définition du projet et sa mise en œuvre résultent d’un travail collectif incluant tous les acteurs concernés.

Ainsi, la co-construction peut être brièvement définie comme un processus de management de projet par lequel des acteurs différents exposent puis confrontent leurs points de vue et cherchent à élaborer une définition partagée au travers de compromis et s’accordent sur cette dernière [37].

Cette méthodologie est particulièrement adaptée pour construire des interventions associant aux élus des organisations, des entreprises, des collectivités territoriales ainsi que des citoyennes et citoyens et visant à transformer la société. Ces interventions vont de la conception à la mise en œuvre et à l’évaluation partenariale. En effet, les enjeux des politiques publiques et collectives deviennent de plus en plus complexes, aucun acteur ne pouvant à lui seul maitriser l’ensemble des dimensions constitutives d’un projet. De plus, ce management permet de répondre à la demande croissante des acteurs, citoyens-usagers à l’élaboration des décisions qui pourraient affecter leur vie ou la trajectoire de leur organisation ou de leur territoire [38]. Pour les acteurs, participer à la co-construction démocratique des politiques publiques n’est pas faire du lobbying. Dans le lobbying, la partie prenante concernée cherche légitimement à convaincre les élus de prendre une décision politique à son avantage. Dans la coconstruction démocratique, les parties prenantes délibèrent, ensemble et avec les décideurs, pour construire un compromis et une politique visant l’intérêt général. Dans la logique de coconstruction, la participation des acteurs de la société civile a une portée décisionnelle et pas seulement consultative, ce qui veut dire qu’elle a un impact sur le contenu des connaissances ou des politiques. La  relation entre les élus et les acteurs de la société civile demeure néanmoins asymétrique, c’est-à-dire à l’avantage des élus qui ont le dernier mot [39].

Au-delà de la mobilisation et de l’implication des parties prenantes concernées, la coconstruction démocratique doit permettre de créer les conditions d’une délibération productive qui débouche sur des décisions de politiques publiques pertinentes. Ce travail suppose une méthodologie robuste. Les méthodes d’écoute, d’animation, de médiation et de production développées, testées et construites au profit de la prospective stratégique et opérationnelle peuvent être mobilisées très heureusement dans le cadre de cette coconstruction.

 

2.3. La compréhension et l’évaluation des mécanismes de participation

De récents efforts menés dans le domaine de l’évaluation des choix technologiques (TA) pour inclure le public dans ces travaux peut apporter des éclairages utiles sur les mécanismes de participation. Les initiatives de clarifications de ces questions prises dans le cadre de l’ECAST (Expert and Citizen Assessment of Science and Technology) sont intéressantes dans la mesure où les chercheurs essaient d’articuler les apports des citoyens et ceux des experts. Ainsi, sur base de près de 40 délibérations citoyennes menées surtout aux États-Unis, de 2012 à 2021, dans divers domaines liés aux technologies, à la biodiversité, au climat, à la défense, les auteurs discutent concepts, méthodes et pratiques nées de ces expériences. Ce qui nous intéresse probablement le plus pour notre démarche de prospective en R&I, c’est la typologie des acteurs établie par les auteurs. Ils ont en effet le mérite d’avoir apporté des définitions à des catégories dont les frontières sont parfois floues ou mal établies:

– les experts : les personnes qui étudient la science ou la technologie au cœur d’une question sociotechnique donnée. Il s’agit notamment de spécialistes des sciences physiques et naturelles, d’ingénieurs et d’autres professionnels qui mènent des recherches techniques ou développent une technologie. Sont également inclus les spécialistes des sciences sociales, les sciences humaines et les autres chercheurs qui étudient l’impact sociétal d’une science ou d’une technologie donnée, ainsi que les fonctionnaires des agences fédérales qui jouent un rôle dans l’élaboration des connaissances techniques et la manière dont elles sont utilisées.

– les parties prenantes : les acteurs du gouvernement, des organisations non gouvernementales, des organisations philanthropiques et de l’industrie qui ne sont pas directement impliqués dans le développement d’une technologie, mais qui se considèrent tout de même comme concernés par les résultats. Nous distinguons ces acteurs des membres du grand public. Ces acteurs disposent déjà de voies formelles pour influencer les décisions relatives aux questions sociotechniques par le biais de groupes de défense, de lobbying ou d’autres canaux politiques.

– les citoyens : les membres du grand public qui n’ont pas d’intérêt formel dans une question. L’utilisation du terme « citoyen » n’est pas liée au statut légal de citoyenneté d’un individu, mais souligne plutôt le rôle de l’individu en tant qu’acteur non expert dans une société démocratique.

Les auteurs reconnaissent bien sûr que les parties prenantes ont leur propre forme d’expertise. Ils distinguent l’expertise contributive des « experts », c’est-à-dire la capacité de contribuer à la science d’un domaine, de l’expertise interactionnelle des parties prenantes, une compréhension du contexte et de la communauté dans laquelle le travail est mené. Ils notent également que certaines personnes peuvent posséder les deux formes d’expertise [40].

De son côté, Archon Fung a développé un cadre pour tenter de comprendre l’éventail des possibilités institutionnelles de la participation citoyenne. Le professeur à la JFK School of Government à Harvard considère que les mécanismes de participation au travers de trois dimensions :

– qui participe ;

– comment les participants communiquent entre eux et prennent des décisions ensemble, et – comment les discussions sont liées aux politiques publiques et à l’action ;

Cette approche permet d’aborder les enjeux importants de la gouvernance démocratique tels que la légitimité, la justice et l’efficacité de l’administration [41].

Afin d’évaluer la participation, Fung propose de l’analyser selon les deux principaux aspects que sont la sélection des participants et la communication ou l’influence sur la prise de décision découlant de ces processus. La sélection des participants peut comprendre huit niveaux différents, allant du plus exclusif (administrateurs experts) au plus englobant (sphère publique).

Méthodes de sélection des participants selon Archon Fung

Fung identifie six modes de communication et de prise de décision dans les exercices participatifs.

  1. La grande majorité des personnes n’expriment pas du tout leurs opinions, sont spectateurs pour recevoir des informations.
  2. Un certain nombre de citoyens et de militants sont là pour exprimer d’emblée leur opinion.
  3. Un certain nombre de personnes vont s’investir dans les processus qui sont déployés pour analyser et mettre en débat des alternatives puis se positionner, parfois sur des compromis.

Ces trois premiers modes ne débouchent guère sur des choix collectifs, au-delà du témoignage des participants.

Trois autres modes de décision sont utilisés :

Modes de communication et de prise de décision selon Archon Fung

  1. L’agrégation et le marchandage (aggregation and bargaining) : l’exploration et les concessions du marchandage permettent aux participants de trouver les meilleures alternatives disponibles pour faire avancer les préférences communes qu’ils ont.
  2. Délibération et négociation : des processus basés sur du matériel éducatif et des échanges permettent de déboucher sur des options communes, de clarifier les dissensions et de faire émerger des accords de principe.
  3. Déploiement de l’expertise technique de fonctionnaires dont la formation et la spécialisation professionnelle permettent la résolution de problèmes particuliers. Ce mode n’implique généralement pas les citoyens.

Fung introduit également une approche fondée sur le niveau d’autorité et de pouvoir qui est assigné aux participants. Alors que, rarement, certains mécanismes de participation permettent l’exercice d’un pouvoir direct, dans d’autres cas, les citoyens participent à une gouvernance partenariale avec des fonctionnaires pour élaborer et développer des stratégies d’action publique.

Niveaux de pouvoir et d’autorité attribué par Fung aux participants

Dans la figure ci-dessous, Fung illustre les différences de conception institutionnelle entre les audiences publiques classiques et les initiatives telles que les groupes délibératifs et les cercles d’étude. Presque toutes ces initiatives tentent d’améliorer la représentativité des participants, soit par une sélection aléatoire, soit par un recrutement ciblé, ce qui est indiqué par la flèche bleue dans la figure. Tous visent également à rendre les discussions entre les participants plus informées et réfléchies, ce qui est indiqué par la flèche verte.

Cadre de délibération à la légitimité renforcée d’Archon Fung

 

2.4. La réflexivité et l’encapacitation comme corolaires qualitatifs à la participation

Avons-nous encore besoin de convoquer Goethe, qui a donné une voix aux inquiétudes qui poussent à l’objectivité mécanique lorsqu’il prêchait la prudence dans l’interprétation des résultats expérimentaux ? Sa pensée nous rappelle les dangers de la recherche, ceux qui menacent ceux qui mettent la main à la science :

On ne saurait donc se tenir assez en garde contre les conséquences prématurées que l’on tire si souvent des expériences; car c’est en passant de l’observation au jugement, de la connaissance d’un fait à son application, que l’homme se trouve à l’entrée d’un défilé où l’attendent tous ses ennemis intérieurs, l’imagination, l’impatience, la précipitation, l’amour-propre, l’entêtement, la forme des idées, les opinions préconçues, la paresse, la légèreté, l’amour du changement, et mille autres encore dont les noms m’échappent. Ils sont tous là, placés en embuscade, et surprennent également l’homme de la vie pratique et l’observateur calme et tranquille qui semble à l’abri de toute passion [42].

La recherche contemporaine nous adresse au moins deux messages. D’une part, celui de la rigueur. Celle-ci consiste d’abord à savoir de quoi on parle, quel est le problème, ce que l’on cherche. Ce positionnement nécessite non seulement une culture générale, une expérience, mais aussi un apprentissage sur le sujet. C’est une phase de tout processus de recherche, mais aussi de participation à une consultation ou à un processus délibératif, y compris prospectif. Le deuxième message nous renvoie à la relativité, à l’objectivité face au sujet ainsi qu’à l’interprétation de l’expérience. Si la passion qui souvent motive positivement le chercheur peut aussi en être son ennemi intérieur, comme en préserver le citoyen, l’acteur, la partie prenante qui participent à un processus de recherche et d’innovation ?

Par réflexivité, Brian Wynne entend des processus plus systématiques d’exploration des engagements préalables encadrant la connaissance, de la manière dont elle a été introduite dans les débats sociologiques sur la modernité, plutôt que le principe plus méthodologique-épistémologique de cohérence tel qu’il a été développé en sociologie des sciences [43]. Le chercheur de l’Université de Lancaster considère que le cadrage dominant de la question de la compréhension de la science par le public correspond à des hypothèses plus larges sur la relation entre la science et les profanes. Ces derniers sont supposés être essentiellement défensifs, réfractaires au risque et à l’incertitude, et non réflexifs. Wynne remarque qu’à l’inverse, la science est censée être l’exemple même de l’autocritique réflexive. Il montre que les citoyens ont des difficultés à se positionner intellectuellement à l’égard de la science et les institutions scientifiqus. Ces institutions font preuve d’une très profonde résistance à reconnaître et remettre en question les modèles qui structurent leurs discours scientifiques [44].

La participation de citoyens à la recherche et à l’innovation implique non seulement la capacité de mobiliser des connaissances utiles au fil du processus engagé, mais aussi, comme pour tout acteur de la R&I, de pouvoir objectiver la place qui est la leur au sein d’un dispositif, de les interroger et de les faire s’interroger sur les conditions sociales de leur production intellectuelle. Ainsi, l’empowerment et la réflexivité apparaissent comme des corollaires de leur implication dans le but d’améliorer la qualité des produits de sortie des exercices et travaux. Il ne fait aucun doute que ces points sont cruciaux et plaident en faveur d’une approche prospective solide où la clarté est réalisée sur le rôle de chacun des acteurs au sein du système analysé, où l’ambiguïté des concepts est levée de telle sorte que le dialogue puisse se réaliser dde manière rationnelle, où enfin, l’utilisation du long terme permet de mettre à distance les trajectoires personnelles au profit de la recherche d’un intérêt commun au profit de la société tout entière et des générations à venir.

Ainsi, revient-on également sur les bases d’une heuristique qui comporte, d’une part, sa capacité à identifier les sources d’une production intellectuelle  de qualité, correspondant aux besoins de la recherche et aux exigences de légitimation de la communauté scientifique et, d’autre part, une méthode de tri permettant de distinguer le vrai du faux, de construire une véritable critique des sources et de mettre en cause pour les écarter ce qui ne correspond pas aux standards de l’honnêteté et de la raison [45]. La prospective, comme véritable « machine à se poser des questions », à la fois manière de penser et manière de faire est bien une heuristique, source potentielle de créativité. Ainsi, comme théorie de l’action, praxéologie, on observe que deux processus encadrent la prospective : le processus de rationalité et le processus de créativité. La méthodologie permet de stimuler l’une ou l’autre [46].

Si les processus participatifs sont largement reconnus comme des composantes fructueuses des approches de gouvernance actuelles, ils ne sont pas toujours suffisants pour établir une solide légitimité du processus de R&I. La réflexivité apparaît comme un renfort qualitatif indispensable à la participation des parties prenantes, mais aussi de l’ensemble du processus de Recherche et d’Innovation. Agissant à un niveau épistémique, la réflexivité constitue un outil permettant d’améliorer la qualité des connaissances disponibles pour les chercheurs et les innovateurs ainsi que pour les citoyens. Outil opérationnel crucial pour accroître la contribution d’un individu au développement de la recherche et de l’innovation, elle constitue aussi un argument pour surmonter les logiques paternalistes qui conçoivent les citoyens comme incompétents ou incapables d’évaluer les résultats de la science. Ainsi, la réflexivité a pour vocation d’ajouter une couche qualitative à la participation et d’orienter consciemment le processus de R&I, en augmentant son efficacité et sa légitimité [47].

 

A suivre : 3. Prospective, R&I et engagement citoyen : surmonter les ambiguïtés

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Simon L. LEWIS, Mark A. MASLIN, Definiting the Antropocene, in Nature, Vol. 519 (2), 2015, p. 128-146. https://www.nature.com/articles/nature14258 – Rémi BEAU & Catherine LARRERE, Penser l’Anthropocène, Paris, Presses de SciencesPo – Fondation de l’Écologie politique, 2018.

[2] Ph. DESTATTE, Foresight: A Major Tool in tackling Sustainable Development, in Technological Forecasting and Social Change, Volume 77, Issue 9, November 2010, p. 1575-1587.

PhilippeDestatte_Foresight_as_a_major_tool_for_Sustainable_Development_TFSC-2010

https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0040162510001538

[3] In this sense, Responsible Research and Innovation (RRI) is a fairly recent framework aimed at creating a meaningful and fruitful dialectic between technical and economic ambitions (R&I) and the normative claims present in or arising from society. Robert GIANNI et Philippe GOUJON, What are the conditions for the ethical implementation of RRI?, Responsible governance and second-ordre reflexivity, in Robert GIANNI, John PEARSON and Bernard REBER, Responsible Research and Innovation, From concepts to practices, p. 172-173, Routledge Studies in Innovation, Organizations and Technology, Routledge, 2020.

[4] Simone ARNALDI, Guido GORGONI & Elena PARIOTTI, Responsible Research and Innovation between « New Governance » and fundamental rights, in Robert GIANNI, John PEARSON and Bernard REBER, Responsible Research and Innovation, From concepts to practices, p. 154, Routledge Studies in Innovation, Organizations and Technology, Routledge, 2020.

[5] Responsible Research and Innovation is a transparent, interactive process by which societal actors and innovators become mutually responsive to each other with a view to the (ethical) acceptability, sustainability and societal desirability of the innovation process and its marketable products. René von SCHOMBERG, A vision of responsible research and innovation, in Richard OWEN, John BESSANT and Maggy HEINTZ ed., Responsible Innovation. Managing the Responsible Emergence of Science and Innovation in Society, p. 51-74, Hoboken NJ, John Wiley & Sons, 2013. – Mirjam BURGET, Emanuele BARDONE, Margus PEDASTE, Definitions and conceptual dimensions of responsible research and innovation: a literature review, in Science and
Engineering Ethics, Vol. 23 (1), 2017, p. 1–19. https://link.springer.com/article/10.1007/s11948-016-9782-1

[6] Challenging Futures of Science in Society, Emerging Trends and Cutting-Edge Issues, Monitoring Activities of Science in Society in Europe Experts Group (MASIS), European Commission, Directorate-General for Research, Luxembourg, 2009.

[7] Zaneta OZOLINA, Carl MITCHAM, Jack STILGOE, Global Governance of Science, Report of the Expert Group on Global Governance of Science to the Science, Economy and Society Directorate, p. 17, Brussels, Directorate-General for Research, European Commission, 2009.

[8] Erika SZYSZCAK, Experimental governance: The open method of coordination, in European Law Journal, vol. 12 (4), 2006, p. 486-502. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1111/j.1468-0386.2006.00329.x

[9] Simone ARNALDI, Guido GORGONI & Elena PARIOTTI, Responsible Research and Innovation between « New Governance » and fundamental rights…, p. 156-157. – Simone ARNALDI & Luca BIANCHI, Responsibility in Science and Technology, Wiesbaden, Springer, 2016.

[10] S. ARNALDI ea, Responsible Research and Innovation between « New Governance » and fundamental rights…, p. 159.

[11] Niamh DELANEY, Zeno TORNASI, Raluca IAGHER, Roberta MONACHELLO, Colombe WARIN, Science with and for Society in Horizon 2020, Achievements and Recommendations for Horizon Europe, European Commission, Directorate for Research and Innovation, 2020.

[12] Lund Declaration, Conference: New Worlds, New Solutions. Research and Innovation as a Basis for Developing Europe in a Global Context, Lund, Sweden, 7–8 July 2009.

https://www.vr.se/download/18.6969eb1a16a5bec8b59338/1556886570218/Lund%20Declaration%202009.pdf

[13] Richard OWEN, Responsible Research and Innovation, Options for research and innovation policy in the EU, 2014.

Cliquer pour accéder à RRI-option-of-policy-in-EU.pdf

[14] In this regard RRI acknowledges the transformative power of innovation to create futures, that innovations are often socially and politically constituted and that they embed values. RRI pro-actively seeks to create spaces and processes to allow these futures, the role of innovation in creating them, and the values on which they are based, to be opened up to inclusive discussion and debate, and for such discussions to be responded to i.e. as a deliberative, participatory, anticipatory and reflexive process. Ibidem, p. 3.

[15] Niklas GUDDOWSKY & Walter PEISSI, Human centred science and technology – transdisciplinary foresight and co-creation as tools for active needs-based innovation governance, in European Journal of Futures Research, Vol. 4, (8), 2016. https://link.springer.com/article/10.1007/s40309-016-0090-4

[16] Helga NOWOTNY, Peter B. SCOTT and Michaël T. GIBBONS, Re-Thinking Science: Knowledge and the Public in an Age of Uncertainty, p. 118-119, Cambridge, Polity Press, 2001.

[17] Kathy SYKES. and Phil MACNAGHTEN, Responsible Innovation, Opening Up Dialogue and Debate, in Richard OWEN, John BESSANT and Maggy HEINTZ ed., Responsible Innovation. Managing the Responsible Emergence of Science and Innovation in Society, p. 85–107, Hoboken NJ, John Wiley & Sons, 2013.- Phil MACNAGHTEN, The Making of Responsible Innovation, Cambridge University Press, 2020. Robert GIANNI et Philippe GOUJON, p. 84-185.

[18] Universal Declaration of Human Right, Article 27: 1. Everyone has the right freely to participate in the cultural life of his community, to enjoy the arts and to share in scientific advancement and its benefits. 2. Everyone has the right to the protection of the moral and material interests resulting from any scientific, literary or artistic production of which he is the author. https://www.un.org/en/about-us/universal-declaration-of-human-rights

[19] Charter of Fundamental Rights of the European Union, (2012/C 326/02).

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=CELEX:12012P/TXT&from=EN

[20] Commission Recommandation on a Code of Conduct for responsible nanosciences and nanotechnologies research, February 7, 2009 C(2008) 424. https://ec.europa.eu/research/participants/data/ref/fp7/89918/nanocode-recommendation_en.pdf – Nanosciences and Nanotechnologies: An Action plan for Europe 2005-2009, Second Implementation Report 2007-2009, Communication from the Commission to the Council, The European Parliament and the European Economic and Social Committee, (SEC(2009)1468, Brussels, 29.10.2009.

https://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=COM:2009:0607:FIN:EN:PDF

[21] This programme will (…) develop the means for more constructive and effective communication and dialogue between research and citizens in general, so as to enable society at large to have a better-informed and more constructive influence on the future development and governance of science, technology and innovation. European Council decision of 30 September 2002 adopting a specific programme for research, technological development and demonstration: « structuring the European Research Area » (2002–2006), p. 4, 2002/835/EC.

[22] Challenging Futures of Science in Society, Emerging Trends and Cutting-Edge Issues, (MASIS)…, p. 6 & 7.

[23] Edward R. FREEMAN and David L. REED, Stockholders and Stakeholders: A new perspective on Corporate Governance in California Management Review, Vol. 25, Issue 3, 1983, p. 88‐106.

[24] Challenging Futures of Science in Society, Emerging Trends and Cutting-Edge Issues, (MASIS)…, p. 4 et 10.

[25] While initially it was an issue in theories of democracy, claiming a renewal of the more formal representative democracy and enriching it by forms of a deliberative and interactive democracy, it is now also used to describe the involvement of users in the shaping of specific technologies which would be sensible in many cases but does not have much to do with political democracy. Public participation loses its traditional and emphatic connotation of deliberative democracy and becomes more and more a means of involving users in the design of new products, driven by economic rather than political needs. We are not arguing for or against one or other form of participation, but we are highlighting that there are two different forms of governance in this field: via democratic institutions at the political level and in the marketplace via new constellations of engineers, scientists, users and citizens. Both forms have a role to play, but their rationales are different. Challenging Futures of Science in Society, (MASIS)…, p. 22-24.

[26] One can find the same skepticism in Brian WYNNE dir., Taking European Knowledge Society Seriously, Report of the Expert Group on Science and Governance to the Science, Economy and Society Directorate, p. 58sv (New European Regimes of Public Engagement), Directorate-General for Research. European Commission, Brussels, January 2007.

[27] Ibidem, p. 20.

[28] Zaneta OZOLINA, Carl MITCHAM, Jack STILGOE, Global Governance of Science, Report of the Expert Group on Global Governance of Science to the Science, Economy and Society Directorate, p. 29, Brussels, Directorate-General for Research, European Commission, 2009.

[29] Lars KLÜVER, Consensus Conferences in the Danish Board of Technology, in Simon JOSS and John DURANT eds., Public Participation in Science: The Role of Consensus Conferences in Europe, p. 41-49,London, Science Museum, 1995. – John S. DRYZEK and Aviezer TUCKER, Deliberative Innovation to Different Effect: Consensus Conferences in Denmark, France, and the United States, in Public Administration Review, vol. 68, no. 5 (2008), p. 864–76. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1540-6210.2008.00928.x

[30] Sciencewise, Supporting socially informed policy making. https://sciencewise.org.uk/

[31] The link on Cordis is lost but the evaluation was done by Professor Ortwin Renn’s team : European Citizen’s Deliberation on Brain Science (ECD) project, https://www.dialogik-expert.de/en/projects/meeting-of-minds

[32] ERA research should be developed to promote critical reflection and discussion with regard to both the means and ends of science – by means, e.g., of selective research projects and public activities that require interdisciplinary collaboration and citizen participation, including reflection of the ways in which the principles of European governance and basic fundamental rights serve as appropriate and applicable guidelines for the practice of science. Z. OZOLINA e.a., Global Governance of Science…, p. 42.

[33] R. GIANNI & Ph. GOUJON, op. cit., p. 184 & 190.

[34] Bert-Jaap KOOPS, Ilse OOSTERLAKEN, Henny ROMIJN, Tsjalling SWIERSTRA, Jeroen VAN den HOVEN ed., Responsible Innovation 2: Concepts, Approaches and Applications, p. 5, Dordrecht, Springer 2015.

[35] Participation should not be considered as an self-standing solution and needs to be defined in terms of its objective, actual influence in the decision-making process and underlying framework. R. GIANNI & Ph. GOUJON, op. cit., p. 185.

[36] With the aim of deepening the relationship between science and society and maximising benefits of their interactions, the Programme should engage and involve citizens and civil society organisations in co-designing and co-creating responsible research and innovation agendas and contents, promoting science education, making scientific knowledge publicly accessible, and facilitating participation by citizens and civil society organisations in its activities. It should do so across the Programme and through dedicated activities in the part ‘Strengthening the European Research Area’. The engagement of citizens and civil society in research and innovation should be coupled with public outreach activities to generate and sustain public support for the Programme. The programme should also seek to remove barriers and boost synergies between science, technology, culture and the arts to obtain a new quality of sustainable innovation. Proposal for a Regulation of the European Parliament and of the Council establishing Horizon Europe – the Framework Programme for Research and Innovation, laying down its rules for participation and dissemination, Brussels, June 7, 2018. COM/2018/435 final. (26) https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/HTML/?uri=CELEX:52018PC0435&from=EN

[37] Pour être plus précis, on dira avec Michel Foudriat que la co-construction peut se définir comme un processus par lequel un ensemble d’acteurs différents :

– expriment et confrontent les points de vue qu’ils ont sur le fonctionnement organisationnel, sur leur représentation de l’avenir d’un territoire, sur une innovation technique, sur une problématique de connaissance ;

– s’engagent dans un processus d’intercompréhension des points de vue respectifs et de recherche de convergence entre ceux-ci ;

– cherchent à trouver un accord sur des traductions de leurs points de vue qu’ils ne jugeraient pas incompatibles entre elles pour arrêter un accord (un compromis) sur un objet matériel (une innovation technique, un nouveau produit industriel) ou immatériel (un projet). Concrètement, le processus de construction aboutit à un document formel qui devient la traduction acceptable et acceptée par les différents acteurs parties prenantes.

Michel FOUDRIAT, La co-construction en actes, Comment l’analyser et la mettre en œuvre, p. 17-18, Paris, ESF, 2021. – M. FOUDRIAT, La Co-construction. Une alternative managériale, Rennes, Presses de l’EHESP, 2016.

[38] Ibidem.

[39] Yves VAILLANCOURT, De la co-construction des connaissances et des politiques publiques, dans SociologieS, 23 mai 2019, 39sv. http://journals.openedition.org/sociologies/11589 – Y. Vaillancourt, La co-construction des politiques publiques. L’apport des politiques sociales, dans Bouchard M. J. (dir.), L’Économie sociale vecteur d’innovation. L’expérience du Québec, p. 115-143, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011. – Y. Vaillancourt, La co-construction des politiques publiques : balises théoriques, dans L. Gardin & F. Jany-Catrice dir., L’Économie sociale et solidaire en coopérations, Rennes, p. 109-116,  Presses universitaires de Rennes, 2016.

[40] Leah R. KAPLAN, Mahmud FAROOQUE, Daniel SAREWITZ and David TOMBLIN, Designing Participatory Technology Assessments: A Reflexive Method for Advancing the Public Role in Science Policy Decision-making, in Technological Forecasting and Social Change, Vol. 171, October 2021.

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0040162521004066?casa_token=FVIz2ifcDnIAAAAA:CVqvotCDx5853FuLs7GPFUuAaxqRdP87H5U1JHMcMiv3aauUQ7L_g3SxGIt6IfwnagVigQO9Geq9 – Harry M. COLLINS & Robert EVANS, The Third Wave of Science Studies: Studies of Expertise and Experience, in Social Studies of Science, vol. 32, (2), June 29, 2016. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0306312702032002003

[41] Archon FUNG, Varieties of participation in complex governance, in Public Administration Review, Dec. 2006, Vol. 66 (Special Issue 1), p. 66–75. https://faculty.fiu.edu/~revellk/pad3003/Fung.pdf

[42] Johann Wolfgang GOETHE, Der Versuch als Vermittler von Objekt und Subjekt, in Goethe’s Werke, Hamburger Ausgabe, p. 13, Munich, Verlag C. H. Beck, 2002, p. 10-2). https://www.projekt-gutenberg.org/goethe/nat92-97/chap011.html

https://www.natureinstitute.org/article/goethe/experiment-as-mediator-of-object-and-subject – Johann Wolfgang Goethe, The Experiment as Mediator between Object and Subject (1792, publ. 1823) , in J. W. GOETHE, Scientific Studies, ed. and trans. Douglas Miller, p. 14, New York, Suhrkamp,1988. – Lorraine DASTON, The moral Economy of Science, in Osiris, 10, 1995, p. 18-23. https://pure.mpg.de/rest/items/item_2276978/component/file_3321600/content – Nicolas CLASS, Goethe et la méthode de la science, in Astérion, vol. 3, 2005. http://journals.openedition.org/asterion/413 ; DOI : https://doi.org/10.4000/asterion.413

[43] Pierre Bourdieu observait en 1993 qu’adopter le point de vue de la réflexivité ne constitue pas un renoncement à l’objectivité. C’est travailler à rendre compte du sujet empirique dans les termes mêmes de l’objectivité construite par le sujet scientifique, notamment en le situant en un lieu déterminé de l’espace-temps social. Pour le sociologue français, il s’agit alors de « se donner la conscience et la maîtrise des contraintes qui peuvent s’exercer sur le sujet  à travers tous les liens qui l’attachent au sujet empirique, à ses intérêts, à ses pulsions, à ses présupposés – liens qu’il doit rompre pour se constituer pleinement« .Pierre BOURDIEU, Réflexivité narcissique et réflexivité scientifique (1993), dans P. BOURDIEU, Retour sur la réflexivité,  p. 58, Paris, EHESS, 2022.

[44] Brian WYNNE, Public uptake of science: a case for institutional reflexivity, in Public Understanding of Science, Vol.  2 (4), 1993, p. 321–337. https://journals.sagepub.com/doi/10.1088/0963-6625/2/4/003 – See also: B. WYNNE, Elephants in the rooms where public encounter « science »?, A response to Darrin Durant, Accounting for expertise: Wynne and the autonomy of the lay public, in Public Understanding of Science, Vol. 17, 2008, p. 21-33.

https://www.ssoar.info/ssoar/bitstream/handle/document/22453/ssoar-2008-1-wynne-elephants_in_the_rooms_where.pdf;jsessionid=CE7E52866567FBD3F6C80011B6C8DE0F?sequence=1

[45] Daniel KAHNEMAN, Olivier SIBONY and Cass R. SUNSTEIN, Noise, A flaw in Human Judgment, p. 166-167, New York – Boston – London, Little Brown Spark, 2021. – Philippe DESTATTE, Les opinions partiales altèrent la rectitude du jugement, Heuristique et critique des sources dans les sciences, Conférence présentée à la Salle académique de l’Université de Mons, dans le cadre du Réseau EUNICE, le 21 octobre 2021, Blog PhD2050, 1er novembre 2021. https://phd2050.org/2021/11/01/heuristique/

[46] Pierre GONOD , Conférence faite à la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, Namur, Institut Destrée, 19 mai 2009. – P. GONOD, Dynamique des systèmes et méthodes prospectives, p. 35-36, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, 1996.

[47] R. GIANNI & Ph. GOUJON, op. cit., p. 189.

Bruxelles, le 17 mars 2024

 

Cette réflexion est structurée en cinq parties.

1. L’engagement des citoyens au sein de la prospective R&I dans le paysage de la science et de la société

2. Les transformations du système de la Recherche-Innovation et de sa gouvernance

3. Prospective, R&I et engagement citoyen : surmonter les ambiguïtés

4. Pratiques de la participation citoyenne dans la prospective R&I

5. Conclusion : vers une prospective de la R&I responsable ?

 

1. L’engagement des citoyens au sein de la prospective R&I dans le paysage de la science et de la société

Il ne fait aucun doute que la participation active des citoyennes et des citoyens aux discussions sur l’avenir fait partie intégrante de nos démocraties [1]. La problématique de la participation citoyenne dans la Recherche et l’Innovation s’inscrit dans des cadres multiples, en particulier lorsqu’on l’aborde sous l’angle de la prospective qui cultive l’ambition de voir loin et large, donc de s’inscrire à la fois dans des temporalités longues [2], prospectives et rétrospectives, ainsi que dans des espaces de pensée et d’action qui se veulent holistiques et systémiques [3]. De plus, les mutations environnementales et les exigences de durabilité créent de nouveaux contextes géopolitiques, sortants de la normalité [4] et qui sont marqués par une imbrication considérable de nos choix à tous les niveaux de décision, de la famille et de l’entreprise jusqu’à l’Union européenne et aux Nations Unies. Comme l’écrit justement l’économiste Frédéric Gilli, nous vivons un moment charnière de l’Histoire européenne et mondiale dont la démocratie est à la fois le problème et la solution [5]. Ainsi, d’emblée, nous souhaitons échapper au risque toujours existant de réfléchir et de travailler dans un silo conceptuel et méthodologique linéaire depuis l’évaluation des choix technologiques (Technology assessment) qui serait celui, restreint de la prospective strictement appliquée à la R&I. Comme chacune et chacun le sait, les outils et les pratiques sont nombreux qui balisent le cycle de la décision publique. Cette dernière est elle-même remise en cause par les nouvelles dynamiques de gouvernance  qui, justement par l’ouverture aux acteurs, aux parties prenantes, aux bénéficiaires ainsi qu’aux citoyennes et citoyens, organisés ou non [6], se transforment de plus en plus en politiques collectives, co-créées[7], co-conçues, co-construites, avec des résultats co-produits et des évaluations d’impacts nécessairement partenariales avec ceux qui ont été impliqués [8]. Les politiques de recherche et d’innovation n’échappent pas à cette évolution fondamentalement liée à l’appropriation par les citoyennes et citoyens des sciences et des technologies.

 

1.1. Un espace de gouvernance considérablement enrichi

Ce qui est frappant, c’est que, lorsque nous regardons le paysage des politiques publiques, depuis le monde dans sa globalité et les réseaux qui y sont actifs, jusqu’à nos centres de recherches et laboratoires, sous différents angles et en prêtant attention aux innovations de toute nature, nous découvrons que, progressivement, depuis quelques décennies, l’espace de cette gouvernance s’enrichit considérablement. Ainsi, la science et la société ne se regardent plus face à face, mais connaissent des coévolutions, des transgressions de frontières qui nécessitent de fixer de nouvelles règles du jeu. Il est devenu plus difficile de considérer la science comme un sous-système distinct de la société, clairement délimité des autres sous-systèmes, car tous les systèmes et sous-systèmes sont en mutation et sont devenus transgressifs [9]. S’y ajoute l’idée de plus en plus présente que l’avenir peut être façonné, donc imaginé et anticipé correctement, avec les bonnes décisions qui engagent la société. La prospective devient plus réflexive en cherchant des alliés potentiels dans le public pour les impliquer dans le processus de recherche orienté vers l’avenir [10]. Ces nouveaux espaces de relations apparaissent comme un jeu complexe de miroirs où interagissent les idées et concepts de nouvelle démocratie participative [11], démocratie délibérative [12] voire Discursive Democracy pour parler comme John S. Dryzek [13], de gouvernement ouvert [14], d’intelligence collective [15], etc. La Science y répond elle-même par l’Open Science [16], l’Open Innovation [17], la Citizen Science [18], la Recherche et l’Innovation responsables [19], ainsi que par des disciplines et pratiques – rigoureuses, mais non nécessairement scientifiques – en mutations constantes et qui interagissent elles-mêmes comme la prospective [20], le Design Thinking [21], l’analyse d’impact préalable (Policy Impact Prior Analysis) [22], la Gouverance anticipatrice [23], les Approches pangouvernementales [24], etc.

 

 

1.2. Quels sont les problèmes pour lesquels les citoyens sont la solution ?

La démarche Mutual Learning Exercise entreprise par la Commission européenne [25] est particulièrement salutaire dans la mesure où, nous le verrons, une certaine confusion règne encore sur la nature, la pertinence et l’adéquation de certains instruments de participation à la Science, à la R&I [26], ainsi que sur l’intensité ou l’étendue voire sur l’intérêt de cet engagement des citoyennes et des citoyens. Au-delà de nos convictions sur la nécessité de la délibération citoyenne et de l’intelligence collective, la question centrale reste : quels sont les problèmes pour lesquels les citoyens sont la solution ? Une seconde question était déjà adressée en 2003 par  Paraskevas Caracostas. Le responsable à ce moment de l’Unité « Sciences et Technologie » à la DG Recherche de la Commission européenne la  qualifiait de provocatrice : ne pourrait-on dire que les nouveaux exercices de prospective participative sont des manières de renouveler la technocratie, c’est-à-dire d’élargir le cercle des experts qui sont impliqués dans la prise de décisions ? [27]

La participation est donc au centre du questionnement sur la gouvernance contemporaine, non pas comme la réalisation d’une démocratie mythique, parfaite, rêvée et utopique, mais comme une condition de l’efficacité des politiques collectives visant au développement commun et à la métamorphose de la société, en particulier en s’appuyant sur la recherche et l’innovation. C’est ici, d’ailleurs que la prospective prend tout son sens par sa vocation à articuler passé-présent-futur dans un processus d’implication des acteurs. Cela pose évidemment la question de la relation avec la démocratie représentative et le risque de conflit avec les décideurs, en particulier les élus, que ces démarches impliquent. Pourtant, contrairement à la démocratie participative, qui aurait des ambitions de participer à la décision publique et de se voir réserver des marges de décisions citoyennes, la démocratie délibérative citoyenne, telle que conceptualisée par Habermas [28], se situe en amont de la décision. En effet, ce type de dynamique démocratique vise, avant tout à apprendre les uns des autres, à améliorer nos convictions dans les confrontations politiques, à nous rapprocher de la résolution des problèmes qui se posent à nous. Cela présuppose toutefois que le processus politique ait absolument une dimension épistémique… nous rappelle Habermas [29]. Dans ce modèle, la prise de décision reste strictement portée par les élus. Ainsi, la démocratie délibérative se fonde sur la mise en œuvre de l’intelligence collective au profit de l’innovation politique et institutionnelle, dans le plus profond respect de l’élu, comme responsable ultime de l’action publique devant le citoyen. Pierre Calame est probablement très réaliste quant au rôle de l’élu lorsqu’il indique que, plus un problème est complexe et plus l’objectif du politique est non pas de trouver une solution optimale, mais de mettre au point une solution convenable, à la fois techniquement adaptée et politiquement susceptible de rallier les suffrages du plus grand nombre. Dans ces conditions, l’activité politique se déplace de la décision à son amont, au processus par lequel va être élaborée une solution convenable [30].

 

1.3. Intégrer de nouveaux acteurs dans le débat stratégique

Certes, nous pourrions aussi raisonnablement aller de l’avant sur base de notre propre conviction et de la vocation que nous assignons nous-mêmes à la discipline prospective. Ainsi, Ian Miles, Luke Georghiou, Jennifer Harper et leurs collègues notaient justement en 2008 dans l’Handbook of Technology Foresight qu’une des raisons d’être du Foresight, donc de la prospective, est d’intégrer de nouveaux acteurs dans le débat stratégique :

Raison d’être 4 : Intégrer de nouveaux acteurs dans le débat stratégique

– Accroître le nombre et la participation des acteurs du système à la prise de décision, à la fois pour accéder à un réservoir de connaissances plus large et pour obtenir une légitimité plus démocratique dans le processus politique ;

– Élargir l’éventail des types d’acteurs participant à la prise de décision dans les domaines de la science, de la technologie et de l’innovation [31].

Les travaux du Joint Research Center for Policy report portant en 2016 sur ce domaine vont dans le même avec la prudence du subjonctif, lorsqu’ils s’interrogent sur ce qu’apporte l’engagement citoyen dans la science et l’élaboration des politiques :

– Le renforcement de la légitimité démocratique, de la responsabilité et de la transparence de la gouvernance peut être l’un des principaux résultats positifs, en particulier pour une institution telle que la Commission européenne, souvent considérée comme peu proche des citoyens.

– L’amélioration de la confiance entre les citoyens et les institutions, ainsi que l’appropriation des résultats des politiques, découlent de l’implication des bénéficiaires finaux, c’est-à-dire des citoyens pour lesquels les politiques sont conçues. Les tendances récentes s’éloignent de la simple « diffusion d’informations » et s’orientent vers des pratiques de délibération à chaque étape du processus d’élaboration des politiques.

– Les contributions des citoyens peuvent offrir une compréhension unique des préoccupations, des désirs et des besoins de la société, et donc une meilleure définition et un meilleur ciblage des services de la Commission européenne. La fiabilité et la validité des politiques peuvent être grandement améliorées en tant que réponses adaptées aux demandes et attentes réelles.

– Dans certains cas, les citoyens peuvent fournir des preuves pour l’élaboration et l’évaluation des décisions politiques, tout en générant des idées pour de nouvelles politiques ou de nouveaux services. [32].

Si nous pouvons faire notre miel de ces premières motivations [33], comme souvent en tant que chercheuses et chercheurs, et plus encore peut-être, ceux qui s’investissent dans la prospective, nous devons sortir de nos certitudes et nous réinterroger encore et encore sur nos conceptions, méthodes et pratiques. Ainsi, comme le notait Jacques Ellul, un des grands penseurs des relations entre la société et la technologie, il faut arriver à accepter que seule la contradiction permet de progresser [34].

C’est à cette dynamique que le présent texte nous invite.

 

A suivre : 2. Les transformations du système de la Recherche-Innovation et de sa gouvernance

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte constitue la version française d’un rapport réalisé pour la DG Recherche & Innovation de la Commission européenne sous le titre de Citizens’Engagement approaches and methods in R&I foresight, publié en mars 2023. Ce travail s’inscrit dans Horizon Europe Policy Support Facility, R&I Foresight, Policy and Practice mutual learning exercise.

[2] According to John Irvine and Ben Martin, long term is defined as ten years or more into the future. Medium term is uses to denote a time horizon of approximately five years, while short term refers to the next one of two years. John IRVINE and Ben R. MARTIN, Foresight in Science, Picking the Winners, p. 12, London and Dover, Frances Pinter, 1984.

[3] Jennifer CASSINGENA HARPER, Institutionalising foresight capability and creating wide foresight communities in the R&I system, Discussion Paper, European Commission, Directorate for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2022.

[4] Silvio O. FUNTOWICZ, and Jerome RAVETZ, Science for the post-normal age, in Futures, Vol. 25 (7), 1993, p. 735–755.

[5] Frédéric GILLI, La promesse démocratique, Place aux citoyens!, p. 15 , Paris, Armand Colin, 2022.

[6] About Civil Society, see: Jussi LAINE, Debating Civil Society: Contested Conceptualizations and Development Trajectories, in International Journal of Not-for-Profit Law / vol. 16, no.1, September 2014/ 60. – See also: Neil A. ENGLEHART, What Makes Civil Society Civil? The State and Social Groups in Polity, vol. 43, no. 3, 2011, pp. 337–357. JSTOR, www.jstor.org/stable/23015027

[7] One of the central points of co-creation is the transformation of passive actors like end-users into operating ones, involving them actively in the development processes of products, services and systems to define and create value commonly and taking all actors and their needs into account. (3) Alessandro DESERT and Francesca RIZZO, Between Science, Technology and Society, in Alessandro DESERT, Marion REAL & Felicitas SCHMITTINGER, eds, Co-creation for Responsible Research and Innovation, Experimenting with Design Methods and Tools, p. 2 & 3, Springer, 2022. – Pennie FROW, Suvi NENONEN, Adrian PAYNE, Kaj STORBACKA, Managing co-creation design: a strategic approach to innovation: managing co-creation design, in British Journal of Management, vol. 26, 3, January 2015, p. 463-483.

https://campusonline.lsdmlondon.com/pluginfile.php/12196/mod_resource/content/1/ContentServer.pdf

[8] Philippe DESTATTE, Some « new » governance models in Europe and the United States, World Bank & The Millennium Project Round Table on Governance and Law: Challenges and Opportunities, Washington, November 5th, 2018.- in Cadmus, Vol. 3, Issue 6, World Academy of Arts and Science, May 2019, p. 73-89.

https://cadmusjournal.org/article/volume-3/issue-6/some-%E2%80%9Cnew%E2%80%9D-governance-models-europe-and-united-states

[9] Helga NOWOTNY, Peter B. SCOTT and Michaël T. GIBBONS, Re-Thinking Science: Knowledge and the Public in an Age of Uncertainty, Cambridge, Polity Press, 2001.

[10] H. NOWOTNY, P. SCOTT and M. GIBBONS, Re-Thinking Science…, p. 39-40.

[11] Leah R. KAPLAN, Mahmud FAROOQUE, Daniel SAREWITZ and David TOMBLIN, Designing Participatory Technology Assessments: A Reflexive Method for Advancing the Public Role in Science Policy Decision-making, in Technological Forecasting and Social Change, Vol. 171, October 2021.

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0040162521004066?casa_token=FVIz2ifcDnIAAAAA:CVqvotCDx5853FuLs7GPFUuAaxqRdP87H5U1JHMcMiv3aauUQ7L_g3SxGIt6IfwnagVigQO9Geq9

[12] Jürg STEINER, The Foundations of Deliberative Democracy, Empirical Research and Normative Implications, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.

[13] John S. DRYZEK, Deliberative Democracy and Beyond, Liberals, critics, contestations, p. V , Oxford, Oxford University Press, 2000. Dryzek also point the initial advantage of deliberative democracy which is « talk-centric » rather than « vote-centric ». With Hayley Stevenson, they define deliberation as a particular kind of communication, ideally non coercitive, capable of inducing reflection, connecting any particular claims to more general principles, andd featuring a reciprocal effort to make sens to those who do not share one’s conceptual framework. Hayley STEVENSON & John DRYZEK, Democratizing Global Climate Governance, p. 7, Cambridge, Cambridge University Press, 2014.

[14] Daniel LATHROP & Laurel RUMA eds, Open Governement, Cambridge, O’Reilly, 2010.

[15] Pierre Levy defines collective intelligence as an intelligence that is distributed everywhere, constantly enhanced, coordinated in real time, leading to an effective mobilisation of skills, as well as to the recognition and mutual enrichment of people. Pierre LEVY, L’intelligence collective, Pour une anthropologie du cyberspace, p. 29, Paris, La Découverte-Syros, 1997. –  Pierre LEVY, Collective Intelligence, Mankind’s emerging world in cyberspace, Cambridge MA, Perseus, 1999.

[16] Open Science is an approach to the scientific process that focuses on spreading knowledge as soon as it is available using digital and collaborative technology. See: The EU’s Open Science Policy, EU, Research and Innovation: https://research-and-innovation.ec.europa.eu/strategy/strategy-2020-2024/our-digital-future/open-science_en

[17] Henry CHESBROUGH, Wim VANHAVERBEKE & Joel WEST eds., New Frontiers in Open Innovation, Oxford, Oxford University Press, 2014. They define Open Innovation as a distributed innovation process based on purposively managed knowledge flows accross organizational boundaries, using pecuniary and non-pecuriany mechanisms in line with the organization’s business model. p. 17. – Robert Wayne GOULD, Open innovation and stakeholder engagement, in Journal of Technology Management and Innovation, 2012, Vol.  7 (3), p. 1–11.

https://www.scielo.cl/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0718-27242012000300001

[18] Selon Rosa Arias (Science for Change), la science citoyenne, qui s’inscrit dans le cadre de la politique de la Commission européenne en matière de science ouverte, vise à instaurer une coopération efficace entre la science et la société, à recruter de nouveaux talents pour la science et à associer l’excellence scientifique à la conscience et à la responsabilité sociales afin de garantir une science plus responsable et de permettre l’élaboration de politiques plus pertinentes pour les citoyens et la société dans son ensemble, contribuant ainsi à la démocratie participative. Rosa ARIAS, The Role of Citizen Science in R&I, Mutual Learning Exercise, Research and Innovation Foresight, Policy and Practice, Citizens’ Engagement Approaches & Methods on good practices in the use of Foresight in R&I policy planning and programming, Strengthening the role of foresight in the process of identifying research priorities, 31 January & 1 February 2023. See the platform: https://eu-citizen.science/ – Muki HAKLAY, Mutual Learning Exercise on Citizen Science Initiatives, Policy and Practice, Introduction and Overview of Citizen Science, European Commission, Directorate General for Research and Innovation, 2022. https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/0a6fd355-a34e-11ec-83e1-01aa75ed71a1 – Rosa ARIAS, Mutual Learning Exercise on Citizen Science Initiatives, Policy and Practice, Ensuring Good Practices and Impacts, European Commission, Directorate General for Research and Innovation, May 2022.

Muki HAKLAY, Daniel DÖRLER, Florian HEIGL, Marina MANZONI, Suzanne HECKER, Katrin VOHLAND, What is Citizen Science? The Challenges of Definition, in Katrin VOHLAND ea, eds, The Science of Citizen Science, Cham, Springer, 2021. https://pure.iiasa.ac.at/id/eprint/16993/1/2021_Book_TheScienceOfCitizenScience.pdf

[19] Robert GIANNI, John PEARSON and Bernard REBER, Responsible Research and Innovation, From concepts to practices, Routledge Studies in Innovation, Organizations and Technology, Routledge, 2020. – Anne LOEBER, Michael J. BERNSTEIN & Mika NIEMINEN, Implementing Responsible Researchand Innovation: From New Public Management to New Public Governance, in Vincent BLOK eds, Putting Responsible Research and Innovation into Practice, Library of Ethics and Applied Philosophy, vol 40, Champ, Springer, 2023.

https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/978-3-031-14710-4_11.pdf?pdf=inline%20link

[20] Ph. DESTATTE, What is foresight?, Blog PhD2050, Brussels, May 30, 2013. https://phd2050.org/2013/05/30/what-is-foresight/

[21] Stefano MAGISTRETTI, Claudio DELL’ERA, Roberto VERGANTI, Mattia BIANCHI, The contribution od Design Thinking to the R of R&D in technological innovation, in R&D Management, Vol. 52 (1), January 2022. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/radm.12478

[22] Karel VAN DEN BOSCH & Bea CANTILLON, Policy Impact, in Michaël MORAN, Martin REIN & Robert E. GOODIN, The Oxford Handbook of Public Policy, p. 296-318, Oxford, Oxford University Press, 2006. – Philippe DESTATTE, Increasing rationality in decision-making through policy impact prior analysis, Blog PhD2050, Namur, July 12, 2021. https://phd2050.org/2021/07/12/pipa_en/

[23] Piret TÕNURIST & Angela HANSON, Anticipatory Innovation Governance, Shaping the future through proactive policy making, OECD Working Papers on Public Governance, nr 44, Paris, OECD, 2020. https://www.oecd-ilibrary.org/docserver/cce14d80-en.pdf?expires=1674399214&id=id&accname=guest&checksum=377AEC45C23868EC0A6CDD1890A540D1

[24] Tom CHRISTENSEN & Per LAEGREID, The Whole-of-Government Approach to Public Sector Reform, in Public Administration Review, Nov-Dec 2007, p. 1059-1066.

[25] Terttu LUUKKONEN, Mutual Learning Exercises, A proposal for a new methodology, Horizon 2020 Policy Support Facility, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, 2016.

https://ec.europa.eu/research-and-innovation/sites/default/files/rio/report/PSF%2520MLE%2520Methodology%2520proposal-Final%2520published.pdf

[26] About innovation itself, see Helga NOWOTNY, The Cunning of Uncertainty,  p. 106sv, Cambridge, Polity Press, 2016.

[27] Philippe DESTATTE & Pascale VAN DOREN dir., La prospective territoriale comme outil de gouvernance, Territorial Foresight as a Tool of Governance, p. 34, Charleroi, Institut Destrée, 2003.

[28] Jürgen HABERMAS, Between Facts and Norms, Contribution to a Discourse Theory of Law and Democracy, Cambridge Mass, The MIT Press, 1996. – J. HABERMAS, Interview in Andre BÄCHTIGER, John S. DRYZEK, Jane MANSBRIDGE, Mark E. WARREN dir., The Oxford Handbook on Deliberative Democracy, p. 871-883, Oxford University Press, 2018.

[29] Jürgen HABERMAS, Espace public et démocratie délibérative : un tournant, p. 38-39, Paris, Gallimard, 2023.

[30] Pierre CALAME, Jean FREYSS et Valéry GARANDEAU, La démocratie en miettes, Pour une révolution de la gouvernance, p. 84, Paris, Descartes et Cie, 2003.

[31] Rationale 4: Bringing new actors into the strategic debate

– Increasing the number and involvement of system actors in decision-making, both to access a wider pool of knowledge and to achieve more democratic legitimacy in the policy process;

– Extending the range of types of actor participating in decision-making relating to science, technology and innovation issues.

Luke GEORGHIOU, Jennifer CASSINGENA HARPER, Michaël KEENAN, Ian MILES, Raphaël POPPER, The Handbook of Technology Foresight, Concepts and Practice, p. 19-20, Cheltenham, Elgar, 2008.

[32] – A boost in democratic legitimacy, accountability and transparent governance can be one of the main positive outcomes, especially for an institution such as the European Commission often seen as not being close to citizens.

– Improvements for trust building among citizens and institutions as well as ownership of policy outcomes come from involving the final beneficiaries, that is, the citizens for whom policies are designed for. Recent trends are moving away from mere « info-giving » and towards more deliberation practices at each stage of the policy-making process.

– Citizens’ inputs can offer a unique understanding of societal concerns, desires and needs, and thus, a better definition and targeting of European Commission’s services. Reliability and validity of policies can greatly improve as fit-for-purpose responses to real demands and expectations.

– Citizens in certain instances can provide evidence for policy-making and evaluation of policy decisions, while also generating ideas for new policies or services.

Susana FIGUEIREDO NASCIMENTO, Emanuele CUCCILLATO, Sven SCHADE, Angela GUIMARAES PEREIRA, Citizen Engagement in Science and Policy-Making, p. 5, Brussels, European Commission, JRC, 2016

[33] The call for increased citizen engagement may have multiple, interdependent motivations – fostering greater inclusivity, building trust and support for the EU’s aspirations, initiating virtuous cycles of reflexive innovation, or increasing futures literacy for example. Whatever the motivations, however, the emphasis on increasing participatory projects and initiatives will certainly lead to an abundance of citizen-based inputs across the spectrum of EU activities. These can be sourced from traditional in-person workshops, digital versions of those workshop formats, configurations of communication platforms and social media, and other types of interactive media (art, games, etc.). Aaron B. ROSA, Niklas GUDOWSKY, Petteri REPO, Sensemaking and lens-shaping: Identifying citizen contributions to foresight through comparative topic modelling, in Futures, May 2021, Vol. 129, 102733. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0016328721000434?via%3Dihub

[34] Jacques ELLUL, La raison d’être, Méditation sur l’Ecclésiaste, p. 60, Paris, Seuil, 1987.

Namur, le 20 mai 2023

 

1. L’incertitude : un déficit de connaissance

Le monde économique a souvent considéré qu’une décennie constituait l’horizon du management de l’entreprise, ces dix ans permettant de dégager une vision d’assez long terme et de construire une stratégie portant sur les trois, voire les cinq prochaines années qui sont celles où peu de surprises majeures semblaient probables. À quelques exceptions près, le périmètre géographique d’action relativement restreint des entreprises contribuait à la stabilité sinon à la prévisibilité des aléas pouvant affecter ou favoriser leurs activités.

De tout temps, les entreprises ont façonné leur environnement en s’assurant un maximum de maîtrise de leur écosystème et des stratégies qui s’y déroulent : marchés, produits, facteurs de production, recherche et technologies, ressources financières, normes, propriété, management, réseaux, etc. Elles ont également été très conditionnées par cet environnement.

Interviewé par Olivier Mouton dans le magazine Trends-Tendances de mars 2022, l’administrateur délégué de Brussels Enterprises Commerce & Industry (BECI), Olivier Willocx, évoquait les effets de la pandémie mondiale de Covid-19, de la crise climatique et de la guerre en Ukraine et observait que si notre mode de pensée est fondé sur le risque, nous ne disposons pas de modèle en ce qui concerne l’incertitude dont il faut réapprendre la notion [1].

En fait, le problème pour l’entrepreneur, c’est que, s’il maîtrise généralement les paramètres de son métier dans un horizon assez court, il ne dispose pas d’informations objectives suffisantes lui permettant une vue claire sur son environnement à moyen et long terme. Dans un espace naturel, politique, économique, social, culturel, élargi et un monde complexe, l’émergence [2] incessante de facteurs et d’acteurs nouveaux empêche de disposer d’une connaissance raisonnable, sinon complète, de l’environnement et donc de son évolution. L’incertitude est le produit de notre connaissance incomplète de l’état du monde – passé, présent ou futur, observent les économistes John Kay (Université d’Oxford) et Mervyn King (London School of Economics) [3]. Souvent, comme le souligne leur collègue français Philippe Silberzahn, l’incertitude ne résulte pas de notre difficulté à acquérir l’information, mais du fait que cette information n’existe pas ou pas encore [4]. L’incapacité fondamentale à prévoir sur base de probabilités qui découle de cette évolution nous écarte donc de la culture du risque, relativement familière à l’entrepreneur. Celle-ci s’applique en effet à des situations parfaitement codifiées pour lesquelles, à partir d’un état du monde ou par l’établissement de scénarios de futurs possibles, on identifie l’émergence d’événements dommageables même si on ne connaît pas nécessairement leur probabilité d’occurrence.

En situation d’incertitude, l’anticipation est impossible pour le décideur par défaut de connaissance précise des comportements – parfois « dérangeants » – et des interactions des éléments du système, des acteurs et facteurs qui constituent l’environnement de l’entreprise. Mais, l’ignorance n’est pas une fatalité et (…) raisonner en termes d’incertitude, c’est déjà se donner les moyens d’en prendre la mesure [5].

 

2. Retrouver une capacité d’agir en appréhendant les réactions des acteurs du système

Longtemps, en particulier dans les pays francophones [6], la prospective [7] n’a pas parlé aux acteurs qui auraient dû être concernés et qui souvent ne s’intéressaient pas ou très peu à ses travaux. Or, l’avenir ne peut être que créé par les entrepreneurs, au sens large du terme [8].

En Wallonie, l’exercice Odyssée 2068 de l’Union wallonne des Entreprises a ouvert la voie par un travail de prospective normative en vue de la recherche d’une nouvelle harmonie régionale à l’initiative de la sphère entrepreneuriale. Ce processus a donné l’occasion à une partie du monde des entreprises de se familiariser, non sans un certain enthousiasme, au processus prospectif et à certaines de ses méthodes. En particulier, la méthode des bifurcations [9] a permis de s’interroger sur des trajectoires de long terme en se posant la question exploratoire : que peut-il advenir ? Cet exercice a permis également d’aborder – de manière certes rapide – la recherche de WildCards, de surprises majeures, c’est-à-dire d’événements inattendus, peu probables, qui peuvent avoir un effet considérable s’ils surviennent [10].

La difficulté en fait, pour l’anticipation – qui est la capacité d’agir avant que les événements n’adviennent – consiste moins à identifier l’ensemble des surprises potentielles pouvant surgir d’un monde incertain, que de bien comprendre comment le système et ses acteurs majeurs vont réagir. Or, les entrepreneurs se trouvent généralement dans l’impossibilité de concevoir clairement et exhaustivement l’ensemble de la chaîne des événements qui peuvent se produire.

Remédier à cette situation implique une fine connaissance de la structure de ce système, de son activité, de ses finalités, de son évolution, ainsi que de son environnement dans un cadre spatial déterminé, mais ouvert. En effet, si on observe les effets sur les entreprises de WildCards comme le 9/11, le Covid-19 ou la guerre en Ukraine de 2022 et leurs impacts économiques et sociaux, ceux-ci ont surtout été générés par les acteurs qui ont réagi – souvent légitimement – à ces événements que par les surprises elles-mêmes. Ce faisant, ils ont déstabilisé le système. Les organisations sont mises en danger par les grandes ruptures de leur environnement non parce qu’elles ignorent le cours des choses, mais parce qu’elles sont incapables d’y répondre [11]. En tout cas dans les délais nécessaires. Ainsi, la connaissance des hypothèses et alternatives, des marges de manœuvre des acteurs sur les événements, est plus importante et plus facile à anticiper que la connaissance précise des événements qui peuvent survenir. Et surtout le fait de savoir comment utiliser l’information générée, problème qui est au centre de toute intelligence stratégique. Comment l’indiquait Paul Saffo, professeur à l’École d’Ingénieurs de l’Université de Stanford, il s’agit moins d’identifier des certitudes illusoires qu’un ensemble de possibilités en cartographiant l’incertitude dans un monde où nos actions dans le présent influencent l’avenir et donc où l’incertitude peut ouvrir une opportunité [12].

Par expérience, notamment européenne, mais aussi par fondement théorique [13], la réponse à ces difficultés d’appréhender l’incertitude réside dans les Mutual Learning Platform en Foresight (prospective en anglais) que nous avons pilotées [14], de manières transversales, pour les directions générales de la Commission européenne et qui se poursuivent jusqu’en 2022 et 2023 avec le Foresight Mutual Learning Exercise de la DG Recherche. Cette dynamique se fonde sur des expérimentations et des processus d’apprentissages collectifs, les compétences et le travail conjoints de parties prenantes non pour tenter de prévoir ce qui peut advenir pour s’en défendre, mais par la préparation de l’action véritablement anticipatrice (prospective opérationnelle et Strategic Foresight) et créatrice, en appréhendant la complexité des systèmes dynamiques non linéaires (SDNL) [15], le jeu des acteurs et des facteurs, les émergences[16] possibles, ainsi qu’en pratiquant l’analyse préalable d’impact [17].

L’application de ces outils aux entreprises pour leur permettre de développer une autre culture que celles de la prévision et de la réactivité pour s’inscrire dans la proactivité est une nécessité. Ce n’est pas une tâche aisée ou qui va de soi même si de nombreux décideurs sont en attente d’initiatives. C’est avec raison que le patron d’Ethias, Philippe Lallemand, plaidait voici peu pour que soit nommé un ministre de la Prévention et pour davantage de partenariat entre le privé et le public pour protéger les citoyens, les entreprises et la société en général [18].

 

 3. Conclusion : armer les entreprises pour accroître leur proactivité

La nécessité de mieux armer les entreprises – petite, moyenne et grande – face à l’évolution chaotique de leur environnement est grande. Cette approche doit faire l’objet d’un mapping aussi précis que possible pour anticiper les évolutions, surprises et ruptures [19] possibles. Dans un travail important réalisé avec Michel Crozier et l’Institut français de l’Entreprise, certes déjà ancien, Jacques Lesourne en esquissait l’étendue :

– l’évolution technologique ;

– la croissance de l’économie mondiale ;

– le degré d’intégration de l’Union européenne ;

– le fonctionnement du marché du travail et l’évolution du rôle des acteurs qui le règlementent;

– la place de l’État-protecteur, la nature de ses services et les modalités de son financement ;

– l’attitude des citoyens à l’égard de l’existence, du travail, du revenu direct, des services ;

– le rôle de l’État dans la vie économique ;

– l’évolution et le développement des territoires ;

– etc. [20]

Mais, ce que Lesourne mettait le mieux en évidence, c’est la diversité des jeux stratégiques, les questions que soulève l’avenir à certains carrefours ou nœuds du système productif : monde des établissements financiers, univers des courants faibles (le numérique), domaine du pétrole et des énergies, réseau des intermédiaires des échanges internationaux, kaléidoscope des produits de grande consommation, milieux de la communication, jungle des PMI de haute technologie, etc. Tous ces éléments mettent en évidence la superficialité de l’énoncé des grandes tendances – que l’on nous sert à toutes les sauces -, la diversité extraordinaire des différentes branches de l’industrie et des services, les contextes qui diffèrent d’une entreprise à l’autre, les projets d’une multitude d’acteurs, la vanité d’une régulation de l’ensemble par des actions ponctuelles du Politique ou de l’Administration [21].

Dans un système complexe et incertain, l’entreprise proactive est plus innovante que l’entreprise réactive…

Il en est d’ailleurs de même pour toutes les organisations, en ce compris les Parlements, les gouvernements et les administrations.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

[1] Olivier MOUTON, S’habituer à un monde d’incertitude, dans Trends-Tendances, 10 mars 2022, p. 26.

[2] L’émergence peut être définie comme l’apparition ou l’évolution inattendue d’une variable ou d’un système qui ne peut résulter ou être expliqué à partir d’éléments constitutifs ou de conditions antérieures du système. La microbiologiste Janine Guespin y voit l’existence de qualités singulières d’un système qui ne peuvent exister que dans certaines conditions : elles peuvent éventuellement s’inter-convertir alors que le système conserve les mêmes constituants soumis à des interactions de même nature, si un paramètre réglant l’intensité de ces interactions franchit, lors de sa variation, un seuil critique. Janine GUESPIN-MICHEL coord. , Lucien SEVE e.a., Émergence, Complexité et dialectique, Sur les systèmes dynamiques non linéaires, p. 42, Paris, O. Jacob, 2005.

[3] John KAY & Mervyn KING, Radical Uncertainty, p. 37, London, The Bridge Press, 2021.

[4] Philippe SILBERZAHN, Bienvenue en incertitude ! Survivre et prospérer dans un monde de surprises, p. 82, Paris, Diateino, 2021.

[5] Voir le très classique Michel CALLON, Pierre LASCOUMES et Yannick BARTHES, Agir dans un monde incertain, Essai sur la démocratie technique, p. 40sv et citation p. 41, Paris, Seuil, 2001.

[6] Nous le précisons, contrairement à Silberzahn. On pense aux Etats-Unis bien sûr, mais aussi à l’Allemagne. Cornelia DAHEIM, Innovative and Sustainable Companies as engines for the Regional Development, Congrès Bifurcations 2019 et 2024, Institut Destrée, 4 décembre 2018.

[7] Nous entendons par prospective un processus d’innovation et de transformation stratégique, fondé sur la dynamique des systèmes et la prise en compte du long terme, pour mettre en œuvre – dans le présent – une action opérationnelle. Quant à l’anticipation, il s’agit bien, comme le montre son étymologie, d’agir avant que les événements n’adviennent. Et pas seulement de penser qu’ils puissent ou vont survenir. Ph. DESTATTE, De l’anticipation à l’action, un chemin prospectif essentiel pour les entreprises et les organisations, dans Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 31 décembre 2013. https://phd2050.org/2013/12/31/anticipation/

[8] Ph. SILBERZAHN, op. cit., p. 131.

[9] Une bifurcation est un moment où une variable ou un système peut évoluer vers plusieurs alternatives et réalise une seule de ces possibilités.

[10] C’est notre définition. Ph. Silberzahn et Milo Jonas définissent la surprise comme la prise de conscience soudaine que l’on a opéré sur base d’une estimation erronée rendant incapable d’anticiper un événement ayant un impact significatif sur ses intérêts vitaux. Ph. SILBERZAHN et M. JONAS, Incertitude et surprise stratégique : les leçons de l’échec de la CIA, dans Revue de Défense nationale, n°767, Février 2014, p. 114-121. – Ph. SILBERZAHN, Bienvenue en incertitude…, p. 262.

[11] Ph. SILBERZAHN, Bienvenue en incertitude…, p. 269.

[12] Paul SAFFO, Six rules for Effective Forecasting, in Harvard Business Review, July-August 2007. https://hbr.org/2007/07/six-rules-for-effective-forecasting

[13] Voir le classique : M. CALLON, P. LASCOUMES et Y. BARTHES, Agir dans un monde incertain...

[14] Günter CLAR & Philippe DESTATTE, Regional Foresight, Boosting Regional Potential, Mutual Learning Platform Regional Foresight Report, Luxembourg, European Commission, Committee of the Regions and Innovative Regions in Europe Network, 2006. Philippe-Destatte-&-Guenter-Clar_MLP-Foresight-2006-09-25 – Philippe DESTATTE & Pascale VAN DOREN dir., Transvision, Bridging neighbouring Regions belonging to different Jurisdictions, i.e., historically and culturally close Regions divided by national Borders, Blueprints for Foresight Actions in the Regions, Bruxelles, Commission européenne, DG Recherche, Septembre 2004. Philippe-Destatte_Blueprint-Transvision_Final_2004-10-28

Cornelia DAHEIM, Mutual learning exercise – R&I foresight : an introduction to the current state of play : thematic report, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, 2023.

https://data.europa.eu/doi/10.2777/528500

[15] Quand on parle de système non-linéaire, cela signifie que les interactions entre les variables qui constituent le système sont telles qu’il n’existe pas de proportionnalité entre les causes et les effets (les changements). Dès que des interactions non linéaires existent dans un système dynamique, son comportement acquiert des propriétés nouvelles, parfois étranges, souvent non prédictibles, et généralement contre-intuitives, et « dérangeantes » pour un entendement habitué à la linéarité. (…) D’une part, les interactions en jeu dans les systèmes complexes sont non linéaires presque par définition, et, d’autre part les systèmes complexes sont souvent définis par l’émergence de propriétés, dont les systèmes dynamiques non linéaires donnent au moins une première approximation. Janine GUESPIN-MICHEL et Camille RIPOLL, Systèmes dynamiques non linéaires, une approche de la complexité et de l’émergence, dans Lucien SEVE e.a., Émergence, Complexité et dialectique, Sur les systèmes dynamiques non linéaires, p. 16-17, Paris, O. Jacob, 2005.

[16] On peut affirmer avec Janine Guespin que l’émergence est un phénomène isomorphe de la bifurcation. C’est-à-dire un phénomène ponctué, critique, faisant passer un système d’un ensemble de qualités possibles à un autre. Clairement, dans un tel phénomène, les « acteurs » restent les mêmes mais leur organisation spatio-temporelle est différente avant et après la bifurcation. (…) On pourrait aussi écrire « en-deçà et au-delà » du seuil critique. J. GUESPIN, op. cit., p. 44.

[17] Ph. DESTATTE, Accroître la rationalité des décisions par l’analyse préalable d’impact, dans Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 4 octobre 2020. https://phd2050.org/2020/10/04/impact/

[18] Philippe Lallemand : Il faudrait un ministre de la prévention, Propos recueillis par Sébastien BURON, dans Trends-Tendances, 7 avril 2022, p. 44-46. – Voir aussi : Minister of the Future, Nesta Project, Dec. 2022.

[19] Une rupture est un changement majeur et brutal impactant fortement l’évolution d’une ou plusieurs variables, ou encore d’un système. La rupture se rapporte à des événements dont la logique sous-jacente est totalement inconnue. Par définition, une rupture n’est reconnue comme telle qu’ex-post. Ph. DESTATTE et Ph. DURANCE, Les mots-clés de la prospective territoriale, p. 46, Paris, La Documentation française, 2009. Philippe_Destatte_Philippe_Durance_Mots_cles_Prospective_Documentation_francaise_2009

Cette définition s’écarte de l’emploi du terme disruption, venant de l’anglais et utilisé en économie en ce que la disruption pourrait être recherchée et déclenchée de manière volontaire par les acteurs ou certains d’entre eux.

[20] Jacques LESOURNE, L’entreprise et ses futurs, Comment la voient les chefs d’entreprise, Comment l’imagine la prospective, p. 17-18, Paris, Masson, 1985. – Voir aussi Klaus BURMEISTER, Andreas NEEF, Bert BEYERS, Corporate Foresight, Unternehmen gestalten Zukunft, Hamburg, Murmann, 2004.

[21] J. LESOURNE, op. cit., p. 151.

Hour-en-Famenne, 7 mai 2022

Dans une première partie de cette étude et sur base d’une interrogation du dessinateur Nicolas Vadot, nous avons analysé la relation ambivalente que la Russie et l’OTAN ont entretenue de 1954 à 1998, période pendant laquelle le Kremlin, de Khrouchtchev à Eltsine a, à plusieurs reprises demandé formellement son adhésion à l’Alliance atlantique. Après la chute du Rideau de fer, l’OTAN a tendu la main à la Russie, mais aussi aux anciens pays du Pacte de Varsovie, tout en gardant soigneusement fermée la porte à Moscou. On ne se souvient guère de la coopération entre l’OTAN et le Kremlin pour l’intervenir en Bosnie et la présence de militaires russes au SHAPE à Mons au milieu des années 1990.

Dans une deuxième partie, nous avons observé que, après une vague d’ouverture internationale, de libéralisme économique, de démocratisation relative à Moscou, les efforts de coopération entre l’OTAN et la Russie se heurtent à deux obstacles : d’une part,  l’élargissement en 1999 à trois premiers pays de l’Est, sans perspective réelle pour la Russie de rejoindre l’Alliance et, d’autre part, à l’intervention militaire unilatérale de l’OTAN au Kosovo qui bouscule et la diplomatie russe et les règles du droit international.

Dans une troisième partie, nous avons vu que, aux yeux des observateurs de l’époque, l’arrivée au pouvoir de Vladimir Vladimirovitch Poutine apparaît à bien des égards, comme une bifurcation. Premier ministre de Boris Eltsine le 9 août 1999, sa carrière est fulgurante puisqu’il est élu président de la Fédération de Russie au premier tour le 26 mars 2000. Il est alors, à 47 ans, le plus jeune dirigeant de la Russie depuis la Révolution de 1917. Le nouveau président, soutenu par Mikhaïl Gorbatchev, apparaît comme un réformateur modéré souhaitant combiner ouverture économique et reconstruction de l’État. Ainsi, comme l’a écrit Jacques Sapir, Vladimir Poutine a suscité en Russie un mouvement d’espoir et a bénéficié d’un soutien comme peu de dirigeants en ont connu. Le chef du Kremlin apparaît alors comme un interlocuteur de qualité pour l’Alliance atlantique. Avant que la situation ne dégénère.

Lire ou relire :

1. La Russie dans l’OTAN. Penser l’impensable ? Une relation ambivalente ? (1954-1998)

2. La Russie dans l’OTAN. Penser l’impensable ? Quand l’horizon s’obscurcit. (1999)

3. La Russie dans l’OTAN, Penser l’impensable ? La résurgence de la Russie (2000-2022)

Conclusion : Au diable tout cela ! Nous l’avons emporté et pas eux !

Une trajectoire, des bifurcations

Quand on doit qualifier la trajectoire de l’évolution des relations entre l’OTAN et la Russie, de la chute du Mur de Berlin (1989) au déclenchement, en 2014, des opérations en Crimée, puis au Donbass et ses prolongements jusqu’en 2022, on hésite entre les mots d’incompréhension mutuelle, de divergence d’intérêts et de stratégies, et bien sûr d’arrogance, de chaque côté de cette ligne rouge en déplacement constant vers l’Est. Les limites explicatives de cette trajectoire apparaissent immédiatement : nous sommes en présence d’un système complexe d’abord fondé sur des acteurs humains dont l’empathie, par exemple, comme faculté à s’identifier au partenaire, n’est pas une vertu constante. Nous évoluons également dans une dynamique où les acteurs cultivent leur propre trajectoire : tout seuls – les États-Unis, la France, la Russie, l’Allemagne – ou en logique de murmure collectif : l’Union européenne, la Communauté des États indépendants dans ses différentes configurations, la Vieille Europe, la Nouvelle Europe – pour reprendre la typologie attribuée à Donald Rumsfeld -, notamment. à notre trajectoire des relations entre l’Alliance et la Moscou, nous pourrions en ajouter deux autres, parallèles, et montrer qu’elles sont souvent en résonance : les relations chaotiques entre la Russie et les États-Unis, d’une part, l’élargissement et l’intégration européenne de l’autre, incluant les vains efforts de l’Union pour constituer une défense commune ou même cette fameuse identité européenne dans l’OTAN. D’autres facteurs clefs pèsent lourd et sont particulièrement moteurs à certains moments, même si nous ne les avons que très peu évoqués, voire pas du tout : la géopolitique mondiale, les budgets de la Défense [1], les processus de désarmement, le terrorisme, et surtout l’évolution économique et sociale, ainsi que les questions énergétiques. Autant de boîtes noires qu’il faudrait ouvrir et intégrer dans le modèle.

Quelques bifurcations s’imposent à notre trajectoire. Une première se situe au moment des négociations pour la réunification allemande, la Deutsche Einheit du 3 octobre 1990, jusqu’à la dissolution de l’URSS du 26 décembre 1991. C’est une période d’intense activité diplomatique pendant laquelle on s’interroge sur le maintien de l’Alliance tout en considérant, avec plus ou moins de modestie, que les Occidentaux ont gagné la partie.

Nous avons situé en 1999 une deuxième bifurcation importante. De son avant-dernière année, le XXème siècle nous laisse deux créances en héritage, qu’il nous faudra honorer cher et vilain au XXIème siècle : le Sommet de Washington des 24 et 25 avril 1999 marque à la fois les cinquante ans de l’Alliance, son renouveau, l’élargissement de ses missions, ainsi que sa capacité à transgresser l’ordre international comme l’organisation le fait en bombardant le Kosovo malgré la réticence de certains de ses membres et l’absence de mandat des Nations Unies. Ces événements ont pollué le dialogue, qui avait pourtant été constructif, entre les différents protagonistes. À ce moment précis, comme l’écrivait l’historien et journaliste André Fontaine, l’OTAN a incontestablement échoué à créer des relations confiantes, permanentes et efficaces avec la Russie [2]. Au contraire, l’Alliance montre à la Russie un leadership de puissance, l’humilie sur la scène internationale et s’ouvre à trois premiers anciens membres du Pacte de Varsovie, malgré les demandes successives de la Russie de la rejoindre en même temps sinon avant. La cérémonie tenue à Indépendance, Missouri, montre bien que la dynamique est avant tout américaine.

La guerre préventive déclenchée par les Américains le 20 mars 2003 en Irak met à mal la relation des Européens avec les États-Unis, mais surtout des Européens entre eux. La contestation de la prééminence américaine par ces vieux alliés des États-Unis que sont la France et l’Allemagne irrite profondément Washington d’autant qu’un axe se crée avec Moscou qui pourtant, et malgré les affronts, était jusque-là restée assez « docile ». En fait, depuis la chute du Mur, tout rapprochement entre Moscou et Berlin constitue un point sensible pour la diplomatie américaine. La revendication de la multipolarité chère à Evgueni Primakov, mais aussi à Vladimir Poutine s’inscrit également dans ce cadre. 2003 n’est pas loin du discours de Munich du président de la Fédération de Russie en 2007, ainsi que du Sommet de Bucarest en 2008. Les clivages européens se retrouvent autour de la question de l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN. Ce sont les « Vieux Européens » qui empêchent sa concrétisation, probablement davantage que l’attention à la colère de Vladimir Poutine. Géorgie en 2006, Donbass et Crimée en 2014, guerre russo-ukrainienne du 24 février 2022, constituent une même escalade et, simultanément, la pire réponse de la Russie à la relégation dont elle a fait l’objet et qui, dès lors, au moins pour un temps, ne peut que s’accentuer. Comme le soulignait Hubert Védrine le 20 avril 2022, l’attaque de la Russie sur l’Ukraine pulvérise la vision que les Européens avaient sur la marche du monde. Plus loin, l’ancien chef du Quai d’Orsay se demande si, à un moment donné, les Occidentaux auraient pu être plus intelligents ? [3]

 

To hell with that! We prevailed and they didn’t ! [4]

Quinze ans auparavant, le même Hubert Védrine avait constaté que, parce que les Occidentaux ont cru, avec la fin de l’URSS, avoir gagné la bataille de l’histoire et pouvoir régner en maîtres, ils sont déboussolés par un monde si peu conforme à leurs espérances. Les États-Unis, écrivait-il, étaient triomphalistes. Ils jugeaient leur leadership et leur bienveillante hégémonie nécessaires à la stabilité et à la sécurité du monde [5].

Ce qui est aujourd’hui de plus en plus clair aux yeux des chercheurs – et je pense que nous avons commencé à le découvrir dans ce parcours -, c’est que, depuis 1990, les décideurs américains voulaient que les résultats de la réunification allemande donnent carte blanche aux États-Unis en consolidant une Allemagne réunifiée au sein de l’OTAN et en permettant toutes les options de la diplomatie américaine dans le nouveau paysage stratégique de l’Europe [6]. L’expression de George H. Bush, lors de sa rencontre avec les dirigeants ouest-allemands à Camp David, les 24 et 25 février 1990 est caractéristique. Le président américain estime que les Soviétiques ne sont pas en mesure de dicter la relation de l’Allemagne avec l’OTAN. Ce qui m’inquiète, dit-il, ce sont les propos selon lesquels l’Allemagne ne doit pas rester dans l’OTAN. Au diable tout cela ! Nous l’avons emporté et pas eux. Nous ne pouvons pas laisser les soviétiques arracher la victoire des mâchoires de la défaite [7].

Cette époque, qui nous paraît aujourd’hui lointaine, fait toujours référence quand on est à Moscou, en particulier le discours du secrétaire général de l’OTAN du 17 mai 1990, dont l’interprétation est l’objet de polémiques virulentes et, de plus, partage en deux écoles (schools) tant les analystes des relations internationales que les historiens. Ces deux approches sont fondatrices aussi de deux récits qui agissent profondément sur la lecture que l’on peut avoir des événements présents [8]. Dans son discours justificatif de son intervention militaire en Ukraine, le 24 février 2022, il n’a pas fallu vingt secondes pour que Vladimir Poutine fasse allusion à trente ans d’efforts du Kremlin pour se mettre d’accord avec l’OTAN sur les principes d’une sécurité européenne. Et d’affirmer : en réponse à nos propositions, nous avons constamment été confrontés soit à des tromperies et des mensonges cyniques, soit à des tentatives de pression et de chantage, et l’Alliance de l’Atlantique Nord, pendant ce temps, malgré toutes nos protestations, ne cesse de s’étendre. La machine militaire se déplace, et, je le répète, s’approche près de nos frontières. Et plus loin, le président de la Fédération de Russie précise que, parmi les marques de mépris du droit international qu’il prête à l’Occident : cela inclut aussi les promesses faites à notre pays de ne pas étendre l’OTAN d’un pouce vers l’Est. […] [9]

Visitant un certain nombre d’archives, dont certaines que nous avons nous-même présentées ici – notamment celles déclassifiées par la NSA -, le chercheur américain Joshua Itzkowitz Shifrinson observe en 2016 que les responsables de son pays ont offert des garanties informelles à plusieurs reprises aux Soviétiques contre l’expansion de l’OTAN au cours des pourparlers sur la réunification de l’Allemagne, au printemps, à l’été et à l’automne 1990. Le professeur de Relations internationales à l’Université A&M du Texas puis à l’Université de Boston, montre qu’il s’agit d’une pratique diplomatique courante. En l’occurrence, ces garanties s’inscrivaient dans les positions de négociation de l’Administration de George H. Bush et indiquaient que l’ordre européen de l’après Guerre froide serait acceptable à la fois pour Washington et pour Moscou. Ainsi, l’OTAN resterait en place tandis que l’architecture de sécurité de l’Europe inclurait l’Union soviétique. Collectivement, pour Itzkowitz Shifrinson, ces preuves suggèrent que les dirigeants russes ont essentiellement raison de prétendre que les efforts déployés par les États-Unis pour étendre l’OTAN depuis les années 1990 violent « l’esprit » des négociations de 1990 : l’expansion de l’OTAN a annulé les assurances données à l’Union soviétique en 1990 [10].

Mais le chercheur américain va plus loin dans le développement de son papier, labellisé d’Harvard et du MIT, en indiquant qu’il existe de plus en plus de preuves que les États-Unis n’ont pas été sincères lorsqu’ils ont offert à l’Union soviétique des garanties informelles contre l’expansion de l’OTAN. Faisant référence aux travaux de l’historienne Mary Elise Sarotte du Centre d’Études européennes à Harvard [11], il observe que les documents déclassifiés provenant des archives américaines suggèrent que les responsables politiques américains ont utilisé la diplomatie de la réunification allemande pour renforcer la position des États-Unis en Europe après la Guerre froide [12]. Et le professeur ajoute que, contrairement à ce que prétendent de nombreux décideurs et analystes, il existe de nombreuses preuves que les affirmations russes de « promesse non tenue » concernant l’expansion de l’OTAN sont fondées. En s’appuyant sur la théorie des relations internationales et en l’appliquant à des éléments nouveaux et préexistants sur les négociations de 1990, il estime que les dirigeants russes ont essentiellement raison : l’expansion de l’OTAN a violé le quid pro quo au cœur de la diplomatie qui a abouti à la réunification de l’Allemagne au sein de l’OTAN. Il n’existait pas d’accord écrit excluant l’expansion de l’OTAN, mais des garanties de non-expansion ont tout de même été avancées en 1990, pour être ensuite annulées [13].

Comme le constate en 2021 l’ancien secrétaire général adjoint des Nations Unies et professeur à l’Université de Columbia, Jean-Marie Guehenno, l’hypocrisie de la relation stratégique avec la Russie était peut-être inévitable, mais ces mensonges ont eu un prix. Pour les dissiper, il aurait fallu suspendre nos doutes sur l’avenir de la Russie, et réfléchir à la signification d’une OTAN dont la Russie deviendrait membre. Mais soulever cette question aurait obligé à raisonner non en termes de vainqueurs et de vaincus, mais en coresponsables d’un monde nouveau à construire [14].

Cette analyse des relations internationales, certes bousculante pour notre vision traditionnelle – et, faut-il l’écrire -, généralement manichéenne, nous invite à un retour sur la trajectoire que nous avons décrite au début de notre conclusion. L’évolution des rapports entre l’OTAN et la Russie doit manifestement se fonder davantage sur le rapport de force entre les acteurs, ainsi que Joshua Itzkowitz Shifrinson nous y invite. Dans son ouvrage que l’on pourrait traduire par « Titans en ascension, géants en chute, Comment les grandes puissances exploitent les changements de pouvoir » [15], le professeur à l’Université de Boston analyse, à partir de l’histoire, le processus de déclin de grandes puissances qui perdent leurs capacités économiques, militaires, stratégiques et voient d’autres puissances émerger en même temps. Leur déclin prend surtout son sens par rapport au renforcement de la puissance de leurs voisins. Itzkowitz Shifrinson conceptualise une théorie de la prédation (Predation Theory) et l’applique à plusieurs cas parmi lesquels il rend compte de la stratégie des États-Unis et du déclin de l’Union soviétique. Ainsi, à partir de sources du Département d’État et du Conseil national de Sécurité américain (NSC), il montre que les conditions de la réunification allemande ont été conçues dans les années 1980 et 1990 pour maximiser la domination des États-Unis dans les affaires de sécurité européennes tout en minimisant l’influence soviétique [16]. L’approche de la théorie de la prédation est éclairante lorsque le chercheur met en évidence une archive du NSC de 1985-86 dans laquelle, alors que Gorbatchev se rapproche des États-Unis avec la volonté de faire de l’URSS un État décentralisé, moderne et efficient, le conseiller à la Sécurité nationale de Ronald Reagan et futur Ambassadeur US à Moscou de 1987 à 1991, Jack F. Matlock, pose la question de savoir si cette Union soviétique-là serait bonne pour les États-Unis ? Concluant sans ambages « absolument pas ». (Would this USSR be good for the US? Absolutely Not.) [17]

Cette stratégie d’affaiblissement systématique de la Russie, sous Ronald Reagan, George H. Bush [18] – et probablement leurs successeurs – constitue la clef d’une trajectoire plus volontariste et centrale des relations entre l’OTAN et la Russie qui intègre à la fois la volonté de leadership américain, la relégation de la Russie et la perpétuation de la prééminence des États-Unis en l’Europe dans une vassalisation relative pour laquelle Washington s’appuie sur l’inclusion de nouveaux acteurs à l’Est. L’OTAN est alors l’instrument de cette politique, à la fois structure d’intégration, drapeau des valeurs occidentales officielles et instrument de puissance.

L’ensemble de ces éléments nous permet de mieux comprendre l’histoire des relations internationales depuis 1989. Si les objectifs des États-Unis étaient avant tout, non pas d’installer l’harmonie, mais d’assurer leur prédominance sur le continent européen en s’appuyant sur les anciens satellites de Moscou, tout en établissant une distance entre l’Allemagne et la Russie, on voit mal pourquoi ils auraient permis à Moscou d’adhérer à l’Alliance atlantique, à quelque moment que ce soit.

Jack F. Matlock (à l’avant plan à gauche), à Genève le 19 novembre 1985 lors des discussions entre Ronald Reagan et  Mikhail Gorbachev en présence notamment de George Shultz et Eduard Chevardnadze (Troy University – https://today.troy.edu/news/troy-university-ambassador-residence-jack-matlock-speak-alabama-world-affairs-council/)

Et demain ?

Les bases de la réflexion prospective sont partiellement en place. Tout reste à faire bien sûr pour scénariser les vingt prochaines années, identifier les enjeux de long terme et y répondre. Plusieurs chantiers ont été lancés ces derniers mois tant aux niveaux international que régional. à l’horizon 2050, de nombreuses métamorphoses sont possibles, les meilleures comme les pires. Peut-on encore penser l’entrée de la Russie dans l’OTAN, comme elle était imaginable à certains voici trente ans ? A priori, la question est difficile. Elle hérisse les analystes, surtout depuis le 24 février 2022 et l’offensive russe sur Kiev, Kharkiv, Kramatorsk, Marioupol, Kherson. Comment pouvons-nous même l’envisager ?

Le lancement de trajectoires vers des futurs possibles à l’horizon 2030, 2035, 2040, 2045, 2050, ouvre le champ de la réflexion, mais aussi de l’évolution des acteurs. Quelles hypothèses peut-on formuler sur la présidence de la Russie ou des États-Unis, sur l’évolution de l’OTAN et de ses missions par rapport aux Nations Unies, sur l’intégration et l’élargissement de l’Europe, sur sa volonté ou son absence de réelle volonté de concevoir la paix, de construire une défense et une industrie de l’armement communes, sur l’évolution des puissances émergentes telles que  la Chine ou l’Inde, sur les logiques de déclins et d’équilibres économiques évoqués plus haut, sur la capacité des États à entamer des coopérations communes pour répondre aux transitions, aux changements climatiques, aux ambitions spatiales, etc. Nous le voyons aujourd’hui, le double système Russie – OTAN est loin d’être restreint au cadre continental. Que pensent et comment se situent les vingt pays qui ont refusé de condamner l’agression russe aux Nations Unies, parmi lesquels la Chine et l’Inde, représentant ainsi une majorité de la population du monde ? [19]

Réfléchir à l’avenir, ce n’est pas qu’explorer des futurs possibles, c’est aussi mobiliser des futurs souhaitables qui répondent aux enjeux de l’avenir et se déclinent en finalités dans une vision partagée et en stratégies d’actions concrètes, opérationnelles.

Évoquer l’avenir de la Russie et de l’OTAN, c’est d’abord penser à la paix, en particulier la paix entre l’Ukraine et la Russie puisque, jusqu’à ce jour, l’Alliance atlantique rappelle régulièrement qu’elle n’est pas en guerre. La paix et l’amitié sont difficiles à concevoir quand les télévisions et les réseaux sociaux nous montrent les atrocités, particulièrement celles du camp auquel on nous assigne.

Lors de la négociation de Rambouillet de 1999 avec les insurgés kosovars et les Serbes, la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright avait tenté une ouverture auprès des belligérants en leur donnant l’exemple du parcours du Nord-Irlandais Gerry Adams et la capacité de nos sociétés de passer de la violence à des relations politiques et sociales pacifiques [20]. Le rôle de l’IRA pendant la Seconde Guerre mondiale n’a pas empêché Londres et l’organisation qui avait pratiqué un terrorisme sanglant à l’un des pires moments de l’histoire britannique de négocier une paix. J’avais moi-même repris cet exemple pour tenter de l’appliquer au terrorisme islamique dans un séminaire prospectif de l’OTAN organisé par le Millennium Project à Falls Church, en Virginie, en 2016 [21]. De même, les exemples sont nombreux, depuis Pearl Harbor, le bombardement de Tokyo, celui de Dresde ou les massacres d’Oradour-sur-Glane ou de la bataille d’Ardenne que tout peut être, non oublié, mais pardonné.

Les travaux de recherches que nous avons effectués nous ont également renvoyé de nombreuses hypothèses d’évolution dont nous pouvons nous inspirer. Pour ne prendre qu’un exemple – mais il me paraît central -, Joshua Itzkowitz Shifrinson évoquait une approche nouvelle : accorder un rôle décisionnel plus important aux membres de l’OTAN moins enthousiastes que les États-Unis à l’idée de renforcer ou d’étendre la présence de l’OTAN en Europe de l’Est et de renoncer à des déploiements militaires, tels qu’ils avaient été annoncés début 2016 [22]. Le Sénat français regrettait d’ailleurs en 2007 que les relations américano-russes se répercutent directement sur l’atmosphère du dialogue de la Russie avec l’OTAN [23]. La question qui est ainsi à nouveau posée est celle de l’européanisation de l’OTAN, déjà suggérée par le président John Fitzgerald Kennedy dès le début des années 1960, avec deux piliers équivalents de l’Alliance, l’américain et l’européen. Mais, à nouveau, on se heurterait là non seulement au leadership américain, mais aussi aux égoïsmes nationaux de ses partenaires, surtout européens [24].

Dans ce stock de données et d’alternatives, il ne faudra pas oublier les perspectives immédiates permettant de sortir plus ou moins vite de la crise actuelle. Ainsi, Zbigniew Brzezinski (1928-2017) nous livrait déjà des recommandations sous forme d’hypothèses en 2014. Que n’a-t-il pas été entendu par le président Poutine, mais aussi par l’OTAN ! La première consistait à rechercher un compromis avec l’Ukraine en mettant fin à l’assaut contre sa souveraineté et son bien-être économique. Cela exigerait, disait-il, sagesse et persévérance de la part de la Russie, de l’Ukraine et de l’Occident. Un tel compromis devrait impliquer la fin des efforts russes pour déstabiliser l’Ukraine de l’intérieur, la fin de toute menace d’une invasion plus importante et une sorte d’accord Est-Ouest impliquant l’acceptation tacite par la Russie d’un cheminement prolongé de l’Ukraine vers une éventuelle adhésion à l’Union européenne. Parallèlement, l’Ukraine ne chercherait plus à adhérer à l’OTAN.

Dans la seconde hypothèse émise par l’ancien conseiller à la Sécurité nationale du président Jimmy Carter en 2014, Vladimir Poutine pourrait continuer à infliger une intervention militaire dans certaines parties de l’Ukraine. La réaction occidentale devrait alors être une application prolongée et réellement punitive de sanctions destinées à faire comprendre à la Russie les conséquences douloureuses de sa violation de la souveraineté de l’Ukraine. Ce scénario détruirait l’économie des deux pays.

La troisième hypothèse de Brzezinski voyait Poutine envahir l’Ukraine, entraînant non seulement des représailles de la part de l’Occident, mais provoquant aussi, écrivait-il, une résistance ukrainienne. Si cette résistance était soutenue et intense, une pression croissante s’exercerait sur les membres de l’OTAN pour qu’ils soutiennent les Ukrainiens sous diverses formes, rendant le conflit beaucoup plus coûteux pour l’agresseur.

Pour le Kremlin, la conséquence de cette troisième option serait non seulement une population ukrainienne de plus de 40 millions d’habitants hostiles en permanence, mais aussi une Russie isolée économiquement et politiquement, confrontée à la possibilité croissante de troubles internes [25].

Celui qui était également un grand politologue d’origine polonaise soutenait le fait de trouver une formule d’accommodement, suscitant l’abandon de l’usage de la force contre l’Ukraine par la Russie. Il estimait toutefois que la question de la Crimée ne pourrait être résolue, dénonçait le nationalisme et soulignait l’ampleur des risques de cette hypothèse pour la Russie elle-même.

Brzezinski, on le voit, n’avait pas évoqué ce qui reste une hypothèse possible : l’inclusion tant de la Russie que de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’Alliance [26]. Au début de notre trajectoire pour la présente étude, en 1998, celui qui avait été un faucon dans sa politique contre l’URSS, avait pourtant affirmé que les États-Unis, en tant que puissance dirigeante de l’OTAN, devraient déclarer explicitement que, à un moment donné de l’avenir, même l’adhésion de la Russie à l’OTAN pourrait avoir un sens [27].

A de nombreuses reprises, c’est la position que j’ai moi-même défendue depuis vingt ans concernant l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne : que Moscou et Kiev y entrent ensemble. Ou qu’elles n’y entrent pas. Parce que, si l’Ukraine c’est l’Europe, la Russie, c’est aussi l’Europe [28]. Considérons de même cette hypothèse pour ce qui concerne l’OTAN. à l’horizon 2050. Si l’Alliance a toujours une mission dans ce monde-là.

En effet, comment les Occidentaux ne parviendraient-ils pas, tôt ou tard, à trouver un modus vivendi stratégique avec Moscou. L’alternative devant laquelle nous nous trouvions voici peu avait été bien définie par la chercheuse Sumantra Maitra à la Royal Historical Society du Royaume-Uni à l’été 2021 : convient-il de négocier un compromis avec Moscou et de laisser à la Russie sa propre petite sphère d’influence dans des parties de l’Europe où elle a déjà des bases et des intérêts établis, ou vaut-il mieux écarter la Russie de l’équation et risquer le déclenchement d’une guerre d’attrition localisée par factions interposées ? [29].

Il est à craindre que, suite à l’élan généré par l’offensive russe de février 2022, nous soyons déjà fermement établis sur l’une des routes possibles, au prix d’un nombre croissant de vies humaines. Nous devons donc également adopter une vision à long terme.

Et pourtant, comme l’écrivait le 15 février dernier l’ancien ambassadeur US à Moscou, Jack F. Matlock, nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise évitable entre les États-Unis et la Russie qui était prévisible, a été volontairement précipitée, mais qui pouvait être facilement résolue par l’application du bon sens. Celui qui a vécu tout le processus que nous avons parcouru, depuis le milieu des années 1980 jusqu’aujourd’hui et qui est un des meilleurs connaisseurs de la Russie et de ses voisins regrette, non seulement la politique menée par Washington à l’égard de Moscou depuis George W. Bush, mais aussi la profonde intrusion des États-Unis dans la politique intérieure de l’Ukraine, son soutien actif à la révolution de 2014 ainsi que le renversement du gouvernement ukrainien élu en 2014 [30]. Matlock s’étonne aussi que le Président Biden ait refusé de donner l’assurance à son collègue Poutine que l’OTAN ne s’étendrait pas à l’Ukraine et à la Géorgie. L’ancien conseiller à la Sécurité nationale observe également que le gouvernement ukrainien a clairement indiqué qu’il n’a pas l’intention de mettre en œuvre l’accord conclu en 2015 avec la Russie, la France et l’Allemagne pour la réunification des provinces du Donbass au sein de l’Ukraine avec un large degré d’autonomie locale, accord que les États-Unis ont approuvé [31]. Et Jack  Matlock ose cette formule :

essayer de détacher l’Ukraine de l’influence russe – le but avoué de ceux qui ont agité les « révolutions de couleur » – était une erreur, et une erreur dangereuse. Avons-nous si vite oublié la leçon de la crise des missiles de Cuba ? [32]

Dans le processus qui a conduit à cette situation dramatique, l’Union européenne a été largement absente, hormis quelques initiatives de certains de ses membres, en particulier du Président Emmanuel Macron. Pourtant, c’est de l’Europe que nous aurions pu attendre et la sagesse diplomatique, et l’initiative de conciliation.

Cette Europe là n’existe probablement pas encore…

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Voir par exemple : Éric SOURISSEAU, Les conséquences militaires et stratégiques de l’élargissement de l’Europe, Annuaire stratégique et militaire, Paris, FRS, Odile Jacob, 2003.

[2] André FONTAINE, Pierre MELANDRI, Guillaume PARMENTIER, OTAN, Organisation du Traité de l’Atlantique nord, dans Encyclopædia Universalis

[3] Hubert Védrine et Pascal Boniface, Comprendre le monde, Après la guerre en Ukraine, une vision du monde, 20 avril 2022. https://www.youtube.com/watch?v=oYMm2XKh6uA

[4] Au diable tout cela ! Nous l’avons emporté et pas eux.

[5] H. VEDRINE avec la collaboration d’Adrien ABECASSIS et Mohamed BOUABDALLAH, Continuer l’histoire, p. 7-9, Paris, Fayard, 2007.

[6] J. R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Deal or No Deal… ?, p. 5

[7] [T]he Soviets are not in a position to dictate Germany’s relationship with NATO. What worries me is talk that Germany must not stay in NATO. To hell with that! We prevailed and they didn’t. We can’t let the Soviets clutch victory from the jaws of defeat. Quoted in Bush and Scowcroft, A World Transformed, p. 253. J. R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Deal or No Deal… ?, p. 35.

[8] Joshua R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Deal or No Deal ? The End of the Cold War and the US Offer to Limit NATO Expansion, in International Security, Vol. 40, No. 4 (Spring 2016), pp. 7–44. (Harvard College and MIT). Voir par exemple : Hannes ADOMEIT, NATO’s Eastward Enlargement: What the Western Leaders Said, in Security Policy Working Paper, nr. 3, 2018. – Bruno TERTRAIS, L’élargissement de l’OTAN : ni développement naturel ni erreur historique, dans A quoi sert l’OTAN ? Questions internationales, n°111, Janvier-février 2022, p. 22-23.

[9] Vladimir POUTINE, Discours du 24 février 2022, reproduit dans Vladimir FEDOROVSKI, Poutine, l’Ukraine, Les faces cachées,  p. 175-180, Paris, Balland, 2022. – Address by the President of Russian Federation, Moscow, The Kremlin, February 24, 2022. http://en.kremlin.ru/events/president/news/67843#

[10] Collectively, this evidence suggests that Russian leaders are essentially correct in claiming that U.S. efforts to expand NATO since the 1990s violate the “spirit” of the 1990 negotiations: NATO expansion nullified the assurances given to the Soviet Union in 1990. J. R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Deal or No Deal… ?, p. 5.

[11] Mary Elise SAROTTE, Perpetuating U.S. Preeminence, The 1990 Deals to « Bribe the Soviets out » and Move NATO in, in International Security, vol. 35, N°1, Summer 2010, p. 110-137, p. 118, 135. https://www.jstor.org/stable/40784649 – Aussi : M. E. SAROTTE, How to Enlarge NATO, The Debate inside the Clinton Administration, 1993-1995, in International Security, Vol. 44, N°1, p. 7-41, Summer 2019. https://doi.org/10.1162/ISEC_a_00353

[12] There is growing evidence that the United States was insincere when offering the Soviet Union informal assurances against NATO expansion. As Sarotte first observed, declassifed materials from U.S. archives suggest that U.S. policymakers used the diplomacy of German reunification to strengthenthe United States’ position in Europe after the Cold War. J. R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Deal or No Deal…?, p. 34.

[13] Contrary to the claims of many policymakers and analysts, there is significant evidence that Russian assertions of a “broken promise” regarding NATO expansion have merit. Applying insights from international relations theory to both new and preexisting evidence on the 1990 negotiations suggests that Russian leaders are essentially correct: NATO expansion violated the quid pro quo at the heart of the diplomacy that culminated in German reunification within NATO. There was no written agreement precluding NATO expansion, but non-expansion guarantees were still advanced in 1990, only to be overturned. J. R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Deal or No Deal… ?, p. 40. – Les mémoires du Président Michaël GORBATCHEV ne disent pas autre chose. Mémoires, Une vie et des réformes…,  p. 858.

[14] Jean-Marie GUEHENNO, Le Premier XXIe siècle, De la globalisation à l’émiettement du monde, p. 35, Paris Flammarion, 2021.

[15] Joshua R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Rising Titans, Falling Giants: How Great Powers Exploit Power Shifts, Ithaca & London, Cornell University Press, 2018. Dans la même logique le Professeur Itzkowitz Shifrinson note qu’alors même que les États-Unis aident à réunifier l’Allemagne et se préparent à une éventuelle expansion de l’OTAN, les dirigeants américains s’inquiètent de la survie politique de Gorbatchev. S’ils avaient dû choisir entre aider Gorbatchev à rester au pouvoir et renforcer la prééminence des États-Unis, on peut se demander quelle option les États-Unis auraient retenue. Pour une appréciation du dilemme, voir Brent Scowcroft au Président, Turmoil in the Soviet Union and U.S. Policy 18 août 1990, dossier USSR Collapse : U.S.-Soviet Relations thru 1991 (August 1990) « , Boîte 91118, Scowcroft Files, GBPL. p. 40. – Even as the United States helped reunify Germany and prepared for possible NATO expansion, U.S. leaders were concerned with Gorbachev’s political survival. If forced to choose between helping Gorbachev stay in office or reinforcing U.S. preeminence, it is debatable which option the United States would have pursued. For an appreciation of the dilemma, see Brent Scowcroft tothe President, Turmoil in the Soviet Union and U.S. Policy August 18, 1990, folder USSR Collapse: U.S.-Soviet Relations thru 1991 (August 1990),” box 91118, Scowcroft Files, GBPL. 40.

[16] J. R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Rising…, Ke. 2964.

[17] Ibidem, Ke. 3135. Sur l’Ambassadeur Matlock, voir The Collapse of the Soviet Union and the End of the Cold War: A Diplomat Looks Back, with Jack F. Matlock, Jr. (Conversations with History), University of California Television, 13 février 1997. https://www.uctv.tv/shows/The-Collapse-of-the-Soviet-Union-and-the-End-of-the-Cold-War-A-Diplomat-Looks-Back-with-Jack-F-Matlock-Jr-Conversations-with-History-7980

Voir aussi la prise de position de Jack Matlock sur le conflit russo-ukrainien : Jack F. MATLOCK Jr., NATO and the Origins of the Ukraine Crisis, Commons Dreams, February 15, 2022. https://www.commondreams.org/views/2022/02/15/nato-and-origins-ukraine-crisis

[18] Contrairement à ce que les responsables américains ont dit à leurs interlocuteurs soviétiques, l’administration Bush a cherché en privé à profiter de l’effondrement du pouvoir soviétique en Europe centrale et orientale pour renforcer la prééminence des États-Unis sur le continent. – Contrary to what U.S. officials told their Soviet interlocutors, the Bush administration privately looked to use the collapse of Soviet power in Central-Eastern Europe to enhance U.S. preeminence on the continent. J. R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Deal or No Deal… ?, p. 34.

[19] Hubert Védrine et Pascal Boniface, Comprendre le monde, Après la guerre en Ukraine, une vision du monde, 20 avril 2022.

[20] Jonathan FREEDLAND, They’ve made one Good Friday, Let’s hope they can make another, in The Guardian, March 31, 1999.

[21] Philippe DESTATTE, Counter-Terrorism in Europe 2030; Managing Efficiency and Civil Rights, in Theodore J. GORDON e.a., Identification of Potential Terrorists and Adversary Planning, p. 87-105, NATO Science for Peace and Security Series – E: Human and Societal Dynamics, IOS Press, 2017.

[22]  J. R. ITZKOWITZ SHIFRINSON, Deal or No Deal… ?, p. 44.

[23] Jean FRANÇOIS-PONCET, Jean-Guy BRANGER et André ROUVIÈRE, Rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées sur l’évolution de l’OTAN, sénat français, Séance du 19 juillet 2007 https://www.senat.fr/rap/r06-405/r06-405_mono.html#toc32

[24] Estelle HOORICKX, La Belgique, l’OTAN et la Guerre froide, Le témoignage d’André de Staercke, p. 303, Bruxelles, Racine, 2022.

[25] Zbigniew BRZEZINSKI, Putin’s three Choices on Ukraine, in The Washington Post, July 8, 2014. https://www.washingtonpost.com/opinions/zbigniew-brzezinski-putins-three-choices-on-ukraine/2014/07/08/ba1e62ae-0620-11e4-a0dd-f2b22a257353_story.html

[26] Charles A. KUPCHAN, NATO’s Final Frontier: Why Russia Should Join the Atlantic Alliance, in  Foreign Affairs, vol. 89, no. 3, Council on Foreign Relations, 2010, pp. 100–12, http://www.jstor.org/stable/25680919. Charles A. Kupchan est professeur de Relations internationales à la Georgetown University.

[27] Z. BRZEZINSKI, On to Russia, in The Washington Post, May 3, 1998.

[28] Gérard CHALIAND, Un homme de terrain décode le nouveau désordre mondial. « La Russie c’est l’Europe » explique le géostratège Gérard Chaliand, France 24, 15 mars 2022. https://www.youtube.com/watch?v=H7FsR94QN3M

[29] Sumantra MAITRA, L’élargissement de l’OTAN, la Russie et l’équilibre de la menace, dans Revue militaire canadienne, Vol. 21, No 3, été 2021. http://www.journal.forces.gc.ca/cmj-article-fr-page35.html

[30] And so far as Ukraine is concerned, U.S. intrusion into its domestic politics was deep, actively supporting the 2014 revolution and overthrow of the elected Ukrainian government in 2014. Jack F. MATLOCK Jr., NATO and the Origins of the Ukraine Crisis, Commons Dreams, February 15, 2022. https://www.commondreams.org/views/2022/02/15/nato-and-origins-ukraine-crisis

Voir aussi : Jack F. MATLOCK, Superpower Illusions, How Myths and False Ideologies les America Astray – and how to return to reality, New Haven & London, Yale University Press? 2010. Matlock y écrivait p. 369 : Quant à la sécurité du continent, les États-Unis doivent encourager les solutions européennes aux problèmes européens et soutenir la coopération économique entre l’Union européenne, l’Ukraine et la Russie. Si les discussions sérieuses visant à faire entrer la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN prennent fin, il devrait être plus facile de nouer des liens économiques qui devraient être bénéfiques pour tous. (As for the continent’s security, the United States needs to encourage European solutions to European problems, and to support economic cooperation among the European Union, Ukraine and Russia. If serious talk of bringing Georgia and Ukraine into NATO ends, it should be easier to forge the economic ties that should be beneficial to all.)

[31] President Biden has refused to give such assurance but made clear his willingness to continue discussing questions of strategic stability in Europe. Meanwhile, the Ukrainian government has made clear it has no intention of implementing the agreement reached in 2015 for reuniting the Donbas provinces into Ukraine with a large degree of local autonomy—an agreement with Russia, France, and Germany that the United States endorsed. Ibidem.

[32] To try to detach Ukraine from Russian influence—the avowed aim of those who agitated for the « color revolutions »—was a fool’s errand, and a dangerous one. Have we so soon forgotten the lesson of the Cuban Missile Crisis? Ibidem.