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Namur, le 8 avril 2026

De 2004 à 2025, l’Institut Destrée a pris l’initiative et porté plusieurs projets destinés à mener une prospective continue. Au rythme de divers cycles de travail, il a capitalisé sur les capacités prospectives acquises et accumulées de personnalités et d’acteurs impliqués dans une démarche volontariste et commune, et dont l’objectif commun a été de porter la Wallonie vers un meilleur développement et une démocratie exemplaire.

D’une part, puisqu’il s’agit de prospective, les explorations et les visions se sont construites à des horizons lointains : 2030, 2050 voire 2100. D’autre part, puisqu’il s’agit de prospective normative et opérationnelle, la volonté a été d’agir sur le présent et sur les bifurcations attendues : 2009, 2014, 2019, 2024, 2029. Il s’agit bien entendu des moments privilégiés que constituent les changements de législatures régionales, moments où les transformations voulues ont pu, auraient pu ou pourraient se mettre en place.

Sous la houlette du Collège régional de Prospective de Wallonie, la dynamique a pris plusieurs formes : séminaires, journées d’étude, colloques, congrès, manifestes, rapports, etc.

Aujourd’hui, me revient le privilège de présenter tous ces travaux, rassemblés dans l’ouvrage Prospective, société et décision publique. Le challenge n’est pas mince. Si l’historien Léopold Genicot s’était permis de résumer dix siècles en trois pages [1], il m’incombe d’évoquer 22 ans d’activités intenses et les 746 pages du livre qui recueille ces travaux en moins d’un quart d’heure…[2]

Prospective société et décision publique – Photo Y. Goethals

 

1. Le Collège de Prospective de Wallonie 2004-2016

Il est magnifique – et c’est un mot que j’ai pesé – d’avoir connu autant d’expertes et d’experts de la Wallonie, d’une telle qualité, – des chercheuses, des entrepreneurs, des fonctionnaires, des membres de la société civile – qui se sont réunis pendant si longtemps, si régulièrement, pour travailler ensemble à essayer de réparer une région à la fois malade et blessée.

C’était d’ailleurs le premier effort du Collège de Prospective, dès 2004, que de s’interroger pour comprendre pourquoi non seulement la Wallonie était alors en difficulté, mais, également, pourquoi elle tardait à recouvrer la santé. Certes, il ne s’agissait pas, comme dans ce bon vieux film de John Landis The Blues Brothers, d’invoquer à l’instar de Jake et Elwood : une panne d’essence – ou une crise pétrolière -, le mauvais état des routes (tous les pneus ont crevé), le manque de ressources (j’avais pas de quoi prendre le métro, disait Jake), la grève des taxis (ou plus sûrement ici des TEC), les problèmes d’équipement, de famille, de mobilité, les tremblements de terre, les inondations, la pandémie, ou une invasion de sauterelles… ce qui, jusqu’à présent, reste rare sous nos cieux… quoi qu’on en ait connue une à Ensival en juillet 2023… [3]

Pour mener la mission qu’il s’était assigné – provoquer un ou plusieurs changements critiques, majeurs et concrets au profit de la Wallonie [4] – le Collège réuni sous la présidence de l’ancien commissaire européen à la Recherche, Philippe Busquin, a d’emblée identifié treize obstacles au développement de notre région. Je suis confus de vous dire qu’ils restent d’une brillante actualité [5]. Je ne vais pas les exposer ici ni vous les rappeler, tant ce qui importait au Collège et nous importe encore aujourd’hui est de répondre aux enjeux plutôt que de revenir sans cesse sur des diagnostics qui sont connus depuis longtemps. En fait, les nombreuses analyses de situations concrètes que nous avions alors menées étaient destinées à mettre en évidence des comportements souhaités, afin de les valoriser et de les inoculer à la société wallonne : la prise de conscience d’un avenir commun, une réelle coopération entre acteurs différents, la volonté de sortir de son univers de référence, l’adhésion à l’éthique et aux lois de la société, enfin la mise en place de stratégies proactives offensives [6].

En partant à la recherche d’événements marquants pour surmonter les obstacles, nous avions fait nôtre l’idée, souvent rappelée par notre collègue Jean-Louis Dethier, que ce n’est pas la communication qui provoque le changement, mais les actions concrètes lorsqu’elles sont menées à bien et qu’on en perçoit l’effet dans la vie quotidienne ou qu’on en démontre la pertinence par une évaluation partenariale, à la fois honnête et robuste.

Deux enjeux ont été approfondis en 2007 et en 2009 : d’une part, le rôle et la gestion des services publics face aux mutations du XXIe siècle et, d’autre part, l’éducation tout au long de la vie.

Pour assurer l’avenir des services publics, nous prônions déjà une redéfinition des Cabinets ministériels, la variabilité d’une partie de la rémunération des agents (ce que la ministre Jacqueline Galant a annoncé tout dernièrement [7]), ainsi que le développement de communautés de pratiques, si possible ouvertes vers le privé. Nous avions également mis en évidence le conflit – permanent et universel – entre celles et ceux qui pensent détenir la connaissance et veulent par ailleurs défendre la continuité de l’État, et celles et ceux qui se revendiquent d’une légitimité élective pour changer les politiques [8].

La réflexion sur l’éducation a surtout été celle des conditions à mobiliser pour fonder une société créative, développer une culture du changement et de la prise de risque, renforcer la confiance dans l’avenir de la Région et éviter que la nostalgie ne devienne la maladie chronique de nos sociétés [9]. Le colloque organisé en 2009 a été surtout précieux par la motivation qu’il a induite chez les participantes et participants et par l’impulsion qu’il a donnée à la dynamique de l’exercice de prospective Wallonie 2030.

 Ce cycle de travail du Collège a été marqué par deux appels lancés auprès de la société wallonne. Le premier, le 2 mars 2011, renvoyait aux négociations de ce qu’on appelait la sixième réforme de l’État. Il évoquait un avenir fait de moyens budgétaires limités. Pour le Collège, ce moment constituait une réelle occasion pour réaliser des choix structurants et des changements essentiels, de manière collective. L’ensemble des enjeux qui étaient formulés appelait à la mise en place d’un contrat sociétal mobilisateur de tous les acteurs de la société wallonne autour d’un espace de développement plus harmonieux [10]. Neuf fabriques de prospective ont préparé le congrès qui s’est tenu le 25 mars 2011. Un rapport de recommandations en réponse aux neuf enjeux a été publié dans les Feuillets de l’Institut Destrée. On y soulignait l’urgence à renouveler sinon à refonder la Wallonie pour faire face aux enjeux qui se dessinaient et se confirment, la nécessité d’anticiper la prochaine déclaration de politique régionale, et le besoin de repositionner le développement régional sur plusieurs législatures, en y associant l’opposition parlementaire démocratique. Le tout avec deux ambitions budgétaires : d’abord, celle d’intégrer dans le contrat sociétal wallon 100 % des moyens régionaux disponibles, y compris des moyens provenant des parties prenantes ; ensuite, d’avoir le courage de ne compter que sur les moyens propres à la Wallonie, les autres – que l’on appelle transferts – devenant de plus en plus hypothétiques sur le long terme [11].

Le second appel a été lancé en ce sens en 2014, pour guider une future déclaration de politique régionale [12]. Il s’agissait surtout d’une invitation à débattre sur le défi, à nouveau notamment budgétaire, que constituait la nouvelle phase de la régionalisation. Huit raisons primordiales de refonder le projet régional wallon étaient avancées [13], tandis que des recommandations étaient émises pour élaborer, mettre en œuvre et évaluer un plan intégré de développement régional qui s’inscrive dans la trajectoire budgétaire définie par le programme de stabilité de la Belgique [14].

Comme vous le savez, les préoccupations budgétaires du Collège ne sont pas uniquement dues au pédigrée des deux présidents du Collège régional qui ont succédé à Philippe Busquin : Philippe Maystadt, qui fut un ancien ministre des Finances du Gouvernement Dehaene, avant de présider la Banque européenne d’Investissement, puis Pierre Gustin, directeur Entreprises et Institutions pour la Wallonie chez ING. Ces deux collègues n’ont certes pas freiné l’attention constante du Collège aux moyens indispensables à l’action publique et collective ni sa volonté de respecter des trajectoires de long terme vertueuses. La conviction de l’ensemble du Collège a toujours été que le budget doit constituer l’outil adéquat et la réelle marge de manœuvre des décideurs, tandis que la maîtrise de la dette publique sociale [15] constitue un facteur essentiel de durabilité et de respect des générations futures.

Le 27 novembre 2014, dix ans jour pour jour après la création du Collège, un colloque a conclu cette première phase des travaux. Son intitulé a donné son nom à l’ouvrage publié en ce mois de mars 2026 : Prospective, société et décision publique. Ce colloque a été l’occasion d’accueillir, au Parlement de Wallonie, nos amies et amis du Collège de Prospective du Nord-Pas-de-Calais, ainsi que les représentants du Comité des Régions d’Europe avec lesquels nous avions développé des collaborations en matière de prospective.

 

2. Le Collège de Prospective de Wallonie 2016-2020

Où va la Wallonie ? C’est pour répondre à cette question pertinente de Joseph Pagano qu’ont été lancés, en 2016, les travaux prospectifs et circonstanciels Trajectoires 2036, qui ont largement dépassé leur objectif initial.

Reconnaissons toutefois que certaines des 14 trajectoires exploratoires 2036 étaient cruelles – je pense à la T5. Au fil de l’eau, qui voyait se mettre en place une spirale qualifiée d’infernale, interrogeant les cohésions sociale et territoriale wallonnes. Je pense aussi à la T2 dans laquelle Bernard Keppenne n’avait pas hésité à démanteler l’Union européenne, devenue exsangue, et à remettre en cause la monnaie unique. Je pense aussi à la wildcard du groupe de Michaël Van Cutsem qui, dans la trajectoire T12, avait fait exploser Tihange pour ouvrir un chemin vers l’innovation frugale… [16]. Les huit enjeux de long terme qui avaient ensuite été formulés n’en étaient du reste que davantage innovants et intéressants [17].

Mais, en décembre 2016, l’actualité de l’Affaire Publifin faisait réagir le Collège ; et sa colère prenait la forme d’un Manifeste, dont l’objectif était moins de dénoncer, que de faire rebondir puisqu’il s’appelait La trajectoire socio-économique, résolument. Ce Manifeste appelait à un point de rupture positif, fait de valeur ajoutée par et pour nos entreprises, du rétablissement des équilibres sociaux et territoriaux, ainsi que d’une culture politique à la mesure du XXIe siècle. Cette dernière formule a malheureusement perdu du sens depuis l’avènement du trumpisme [18].

Bien au-delà des circonstances, le Collège ne pouvait pas ne pas répondre à l’appel aux forces vives lancé par le ministre-président Willy Borsus sous la forme d’un WalDeal. Philippe Suinen, en tant que président de l’Institut Destrée et de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Wallonie, sera le premier à montrer toute l’importance de ce mot clef en l’interprétant comme un pacte sociétal et prospectif wallon [19], ce chemin que nous ne cessions pas de tracer sur le papier…

Le Collège endossait dès lors cette dynamique, fixait un cap et un agenda qui le mènera à l’exercice et au congrès du 4 décembre 2018, intitulé Bifurcations 2019 et 2024 : comment accélérer le redressement de la Wallonie ? Après quatre journées de séminaire, les membres du Collège rédigeaient vingt textes qui allaient servir de socles à la réflexion. Trois tables rondes mobilisaient les grands acteurs wallons, entre les interventions du ministre-président, de notre collègue prospectiviste allemande Cornelia Daheim et du président du Parlement de Wallonie. Nous n’étions désormais plus dans les catacombes de nos débuts… L’ensemble de ces travaux faisait ensuite l’objet d’une consolidation dans un rapport diffusé urbi et orbi où il était question de nouveaux modèles économiques, d’innovations sociétales, d’une fiscalité plus active, d’entrepreneuriat durable, d’internationalisation accélérée, de fluidité de la recherche, de politiques climatiques et énergétiques claires, de gouvernance budgétaire, etc. [20].

Alors que les travaux du premier Collège de prospective, entamés quinze ans auparavant, se clôturaient, le Pôle Prospective de l’Institut Destrée se lançait dans deux nouvelles aventures : d’une part une Odyssée à l’horizon 2068, menée au profit de l’Union wallonne des Entreprises mobilisant 700 entrepreneurs et acteurs régionaux. Je cite cette expérience, même s’il n’en est pas question ici, dans l’ouvrage. D’autre part, une nouvelle mission prospective au profit du Gouvernement de Wallonie : la Mission Prospective Wallonie 22 – 22 pour XXIIe siècle -, vingt ans après la Mission Prospective Wallonie 21. Elle a été soutenue par les ministres-présidents Willy Borsus, Elio Di Rupo et Adrien Dolimont.

 

3. La Mission Prospective Wallonie 22 (2020-2022)

Cette nouvelle mission a pris la forme d’une recherche menée par l’équipe prospective de l’Institut Destrée sur dix macro-tendances mondiales qui impactaient ou impacteront la Wallonie, sa société, ses territoires à l’horizon 2100. Des plateaux d’expertes et d’acteurs ont été organisés pour identifier les enjeux de long terme et y répondre sous la forme de cinquante recommandations. Des problématiques comme la durabilité des ressources, l’évolution du périmètre de l’État, l’impact de l’intelligence artificielle sur l’économie, les besoins de sécurité ou l’égalité des genres ont été explorées [21]. Il s’agit d’un travail considérable en partie réalisé pendant la pandémie dans des conditions dont nous conservons toutes et tous le souvenir à la fois pénible et exaltant, puisqu’il nous permettait, derrière nos écrans, de maintenir des interactions avec nos semblables.

L’ensemble de ces travaux a débouché, outre les approches thématiques, sur une nouvelle recommandation de gouvernance : la coconstruction de politiques publiques et collectives, allant bien au-delà de la consultation ou de la concertation [22]. Le gouvernement de Wallonie suivra alors notre proposition de mettre un place un nouveau Collège de Prospective pour faire des propositions d’actions opérationnelles en vue de la déclaration de politique régionale 2024, sur la base des travaux de la Mission Prospective Wallonie 22.

 

4. Les travaux du nouveau Collège de Prospective de Wallonie (2023-2025)

Dès juin 2023, ce nouveau Collège de Prospective de Wallonie a rassemblé paritairement une vingtaine de femmes et d’hommes de moins de 35 ans, issus d’organisations représentatives de la Wallonie et de ses territoires : partis politiques, syndicats, organisations patronales, organisations sectorielles, administrations, organismes d’intérêt public, etc. Ainsi, les organisations suivantes ont été représentées autour de la table : le BEP, l’InBW, Canopea, le Centre Jean Gol, le Centre Jacky Morael, la CSC, Les Engagés, le Forem, la FWA, IDEA, IDELUX, IDETA, l’Institut Émile Vandervelde, l’IFAPME, le Port autonome de Charleroi, le Syndicat neutre pour Indépendants, la SPI, le SPW Mobilité et Infrastructures, le SPW Secrétariat général, l’UNIPSO, l’UCM, l’UWE et Wallonie Entreprendre. D’autres organisations sollicitées n’ont pas envoyé de représentants, mais ont pu interagir : c’est notamment le cas du PTB et de la FGTB. Les membres du Collège, une fois désignés, ont travaillé en toute indépendance : ils n’engageaient pas leur organisation et échangeaient selon la règle de Chatham House.

Au cours de sept journées de production collective les membres du Collège ont examiné les travaux antérieurs et les recommandations contenues dans la Mission Prospective Wallonie 22. Ils ont répondu à l’objectif de produire des propositions d’actions opérationnalisables à l’horizon d’une législature, soit 2029. Des interactions ont eu lieu début 2024 avec l’ensemble des Cabinets ministériels, puis des partis politiques représentés au Parlement de Wallonie, majorité comme opposition. Le rapport définitif, contenant 25 fiches-actions, a été publié au lendemain des élections du 9 juin 2024, même si les premières versions avaient largement circulé auparavant [23].

Quant à l’année 2025, elle a été consacrée à l’évaluation de l’impact de ce travail au regard de la DPR et des projets en cours, avec deux séminaires du Collège réunis à cet effet [24]. Comme souvent, le lien direct avec les politiques projetées par le gouvernement est délicat à établir, même s’il existe certaines filiations liées aux interactions nombreuses en amont du choix des politiques.

Mais l’essentiel, et nous l’avons relevé, c’est qu’une toute jeune génération s’est ainsi emparée des sujets abordés dans un cadre régional wallon, sans appréhension particulière. Comme l’indique le rapport, la valeur de ce travail collectif est enfin marquée par le véritable consensus qui s’est dégagé sur chacune des recommandations, ainsi que sur sa dimension citoyenne, montrant que la démocratie peut être animée et est bien vivante en Wallonie. Pour conclure cette évaluation globale, les participantes et participants retiennent que de descendre sur le terrain, confronter les réalités présentes et futures, et formuler des propositions concrètes, tout cela engendre une satisfaction intellectuelle et citoyenne rare et appréciable [25].

Soyons toutes et tous convaincus qu’il s’agit d’un capital humain et social précieux qu’il est nécessaire de continuer à activer.

Le Collège a d’ailleurs fait des propositions de chantiers à investir ou à réinvestir. Ils le seront dans l’aventure qui se prépare d’une Académie wallonne des Futurs, sur le modèle de la Finland Future Academy. Elle sera lancée dans les tout prochains mois, avec le soutien du ministre-président de Wallonie, de son administration et l’implication des acteurs et expertes qui accepteront de s’y impliquer.

Il me revient de remercier toutes celles et ceux qui ont permis de créer cette pensée prospective, stratégique, opérationnelle pendant ces années – années très nombreuses pour certains, un peu moins pour d’autres. Ce sont vos intelligences personnelles, mais aussi votre courage – c’est parfois difficile de se lever le samedi matin – qui ont permis de dessiner des avenirs, sinon un avenir collectif. Ces recommandations, appels, manifestes, publications n’ont pas tous été suivis, voire pris en considération. Ne soyons pas naïfs, ne nous trompons pas nous-mêmes. Mais ces idées ont été posées. Elles resteront, ne fût-ce que par l’intermédiaire de l’ouvrage qui les contient. Elles indiquent que d’autres chemins étaient possibles et que certains du reste le sont encore. On me rappelait hier, 7 avril 2026, au Service public de Wallonie, et avec justesse, que les temporalités de la prospective, de la société wallonne et de la décision publique ne sont pas les mêmes.

C’est d’ailleurs un raisonnement que Philippe Maystadt, qui a accompagné le premier Collège depuis sa création en 2004 jusqu’en 2017, nous tenait souvent. Son engagement à la fois puissant et assidu à nos côtés, sa rigueur intellectuelle, son éthique, sa gentillesse, nous ont incités, Paul, Coline et je crois, nous toutes et tous, à lui dédier cet ouvrage, comme nouvel hommage à un homme d’État wallon.

A Philippe Maystadt (1948-2017)

Car, chères et chers Collègues, l’engagement de la société civile, loin d’affaiblir la responsabilité des élues et des élus, les oblige davantage.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Léopold GENICOT, Trois pages pour dix siècles, dans Wallonie en mutation, La Toison d’Or, mars 1975. Reproduit dans L. GENICOT, La Wallonie : un passé pour un avenir, coll. Écrits politiques wallons, p. 67-70, Charleroi, Institut Destrée, 1986.

[2] Ce texte constitue le discours prononcé le 8 avril 2026 à l’occasion de la remise aux membres des deux Collèges régionaux de Prospective de Wallonie de l’ouvrage Ph. DESTATTE & Coline GENERET dir., Prospective, société et décision publique, Le Collège de Prospective de Wallonie (2004-2025), coll. Études et Documents, Namur, Institut Destrée, 2026. https://www.institut-destree.eu/prospective_societe_decision-publique.html

[3] « Tantôt, il y en avait encore dans ma voiture » : invasion de sauterelles à Ensival, les riverains doivent se cloisonner pour y échapper, « il y en avait des centaines sur ma terrasse ! », dans La Meuse, 11 juillet 2023. Pour les Blues Brothers, J’ai eu une panne d’essence… et tous les pneus ont crevé, j’avais pas de quoi prendre le métro, les taxis étaient en grève, mon smoking avait rétréci, ma tante a débarqué chez moi… On avait volé ma voiture ! La terre a tremblé trois fois, y a eu une invasion de sauterelles !

[4] Charte du Collège de Prospective de Wallonie (2005), dans Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., Prospective, société et décision publique, p.186-187.

[5] Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., Prospective, société et décision publique…, p. 39-41.

[6] Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., Prospective, société et décision publique…, p. 50.

[7] François-Xavier LEFEVRE, La Wallonie et la Fédération Wallonie-Bruxelles vont augmenter de 4 à 12% le salaire de leurs top managers, dans L’Écho, 7 avril 2026, p. 4.

[8] Prospective, société et décision publique…, p. 68.

[9] Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., op. cit., p. 73.

[10] Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., op. cit., p. 75.

[11] Ibidem, p. 100.

[12] Ibidem, p. 101.

[13] Ibidem, p. 103.

[14] Ibidem, p. 107.

[15] Voir à ce sujet : Nicolas DUFOURCQ, La dette sociale de la France, 1974-2024, Paris, O. Jacob, 2025.

[16] Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., Prospective, société et décision publique…, p. 132.

[17] Ibidem, p. 134-135.

[18] Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., Prospective, société et décision publique…, p. 50.

[19] Ph. SUINEN, Pourquoi pas un WalDeal ?, dans L’Écho, 5 juillet 2018. – Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., Prospective, société et décision publique…, p. 144sv.

[20] Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., op. cit., p. 164sv.

[21] Ibidem, p. 279sv.

[22] Ibidem, p. 584-586.

[23] Ph. DESTATTE & C. GENERET dir., op. cit., p. 592-697.

[24] Ibidem, p. 699sv.

[25] Ibidem, p. 726.

Mons, le 9 mars 2024

 Une première version de cet entretien, réalisé à Mons le 15 décembre 2023, a été publiée dans le journal Le Soir le 2 février 2024 : Éric DEFFET, Philippe Destatte : « En Wallonie, l’intérêt général n’existe pas ». En essayant de ne pas dénaturer le sens, le texte a été légèrement toiletté pour passer au style écrit et les notes de références ont été ajoutées.

 

Éric Deffet : vingt-cinq ans de Wallonie depuis qu’Elio Di Rupo a pris pour la première fois ses quartiers à l’Elysette. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Philippe Destatte : qu’il y a deux Wallonie. Je le dis depuis longtemps, et c’est toujours vrai [1]. J’observe d’une part la Wallonie qui meurt et, d’autre part, la Wallonie qui naît. Celle qui naît est très enthousiasmante, c’est celle des biotechnologies et des industries de pointe qu’Elio Di Rupo met clairement en évidence quand il s’exprime publiquement. Celle qui meurt recouvre des difficultés majeures qui existent dans tous les pays, en somme. Nous sommes actuellement dans une période de mutations.

 

Éric Deffet : au cours de ce quart de siècle, a-t-on laissé sciemment une partie de la Wallonie et des Wallons sur le bord de la route ?

Philippe Destatte : au contraire, le choix principal a consisté à travailler sur les bassins qui étaient le plus en besoin de cohésion, notamment avec les aides européennes du Feder, et pas sur les bassins où les entreprises se portaient le mieux, ce qui aurait pu être une autre logique. La question est souvent posée, notamment au niveau de la Commission européenne : accroît-on la compétitivité de ceux qui sont en bonne santé ou en émergence, ou essaie-t-on de sauver ceux qui sont en difficulté en leur accordant une plus-value ? Le choix de la Wallonie a été d’aider les régions qui étaient le plus en souffrance.

 

Éric Deffet : quelle est la patte d’Elio Di Rupo sur ces 25 années ?

Philippe Destatte : forte comme ministre-président à trois reprises, évidemment : de 1999 à 2000 puis de 2005 à 2007, enfin de 2019 à 2024. Par contre, son impact lorsqu’il n’était plus en charge de la Région, mais était président du Parti socialiste, est très difficile à mesurer. Mais nous savons que nous vivons dans une logique où les présidents de partis jouent un rôle essentiel dans la conduite des affaires. Souvenez-vous, par exemple, que le Plan dit Marshall a été apporté par Elio Di Rupo – président du PS – et par Joëlle Milquet – présidente du CdH -, qui ont sifflé la fin de la récréation en 2005 en imposant au gouvernement wallon de Jean-Claude Van Cauwenberghe une dynamique nouvelle. Donc, durant toutes ces années, Elio Di Rupo n’a pas perdu la Wallonie de vue, c’est une évidence.

 

Éric Deffet : avant le Plan Marshall, il y avait eu le Contrat d’avenir…

Philippe Destatte : en 1999, dès les premiers jours après sa désignation comme ministre-président, Elio Di Rupo a voulu me voir pour parler de prospective, d’évaluation et de développement régional. Il avait suivi les travaux de l’Institut Destrée sur la contractualisation des politiques publiques d’après le modèle français [2]. J’avais accompagné le président Michel Delebarre (1946-2022) et la Communauté urbaine de Dunkerque dans leurs démarches avec le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et l’État français, ainsi que suivi les initiatives de Gérard Longuet quand il était président du Conseil régional de Lorraine. Elio Di Rupo voulait que je lui explique comment fonctionnait cette contractualisation État-région à la française. C’est dans cette logique que le Contrat d’avenir a été imaginé et puis construit par son conseiller Gaëtan Servais. Sauf que cette proposition de contractualisation a été très mal reçu par la presse, qui a parlé de marketing politique. J’en ai été très marri, parce qu’il existait une véritable logique positive derrière cette initiative. Et puis, le Conseil économique et social a lui aussi réagi très négativement, alors qu’il devait être un des acteurs clefs de la contractualisation… Dès lors, cela n’a jamais fonctionné, d’autant qu’Elio Di Rupo a quitté Namur pour le boulevard de l’Empereur. La contractualisation du gouvernement Van Cauwenberghe ne s’est faite qu’avec sa propre administration, ce qui est très limité.

 

Éric Deffet : quelle était la faiblesse de ce contrat d’avenir ?

Philippe Destatte : la dynamique telle qu’elle avait été pensée à l’origine était très bonne. Avec certes un gros bémol, selon moi : dans la logique que je défendais, un contrat doit irriguer tout le budget. J’ai travaillé, notamment avec la Cour des Comptes, pour évaluer la place prise par ces plans dans le budget de la Région : 3 % des moyens régionaux étaient affectés annuellement au Contrat d’avenir [3], un peu plus au Plan Marshall, et dans le dernier compte disponible, le Plan de Relance ne mobilise que 6 % des moyens en 2022. Ce qui est mieux, mais reste insuffisant.

 

Éric Deffet : aujourd’hui, le Plan de Relance ne serait-il pas à la hauteur des enjeux ?

Philippe Destatte : Elio Di Rupo a créé chez moi un deuxième moment d’enthousiasme en lançant cette démarche en 2019.  » Cette fois, il faut vraiment y arriver !, disait-il.  » Autrement dit :  » on va mettre le paquet « . Le discours du ministre-président était bien celui de la transformation attendue. J’avais beaucoup d’espoir avec le tandem qu’il fait avec Willy Borsus, en charge de l’économie et ancien ministre-président, qui connaît donc les réalités. On sait que la crise sanitaire et les inondations ont imposé de rebattre les cartes. Malgré cela, disons qu’il y a malgré tout eu un petit décollage avec l’affectation de 6 ou 7 % du budget pour le Plan de Relance, qui s’étend sur plusieurs années. Le gouvernement multiplie les communications, initie des projets. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les dépenses réelles [4]

 

Éric Deffet : en quoi consiste la logique de la démarche contractuelle que vous défendez ?

Philippe Destatte : le contrat, c’est la compréhension que les politiques ne peuvent pas résoudre les problèmes tout seuls. On ne peut pas changer le système si on n’active pas les acteurs de ce système [5]. Il faut dire aux entreprises, aux intercommunales de développement territorial ou aux provinces, par exemple, qu’elles sont des partenaires, qu’on va travailler ensemble, qu’on va additionner les moyens de chacun en s’engageant toutes et tous à quelque chose de commun [6]. L’engagement mutuel n’est jamais assez fort, en réalité. À son corps défendant, lors de cette législature, Elio Di Rupo a un peu esquissé cette démarche en finissant par inviter les partenaires sociaux et environnementaux à coconstruire le Plan de Relance. Mais l’interpellation est venue des syndicats et des patrons, pas du gouvernement…

 

Eric Deffet : de ce point de vue, la législature 2019-2024 est donc décevante…

Philippe Destatte : je ne parlerais pas de déception. Mais on n’a pas assisté à un changement de méthode en profondeur : on a fait un accord de gouvernement, comme d’habitude, et pour lancer Get Up Wallonia!, on a fait appel à des consultants, comme d’habitude – et on a demandé l’avis de 17.000 personnes sur internet, soit. J’aurais préféré qu’Elio Di Rupo reprenne la logique de 1999, celle du contrat : on était sur le bon chemin. Ici, c’est business as usual.

 

Eric Deffet : c’est quoi ce business as usual ?

Philippe Destatte : il reste par exemple une logique du clientélisme, de l’assistanat. Voyez le milliard d’euros consacré aux emplois APE (Aide à la promotion de l’emploi, NDLR)… Attention, je ne dis pas que les gens qui bénéficient de cette formule sont des assistés. Mais on continue obstinément dans une logique historique qui entretient le système. Autre constat : pour financer des territoires, il faut toujours passer par le lobby auprès du gouvernement, ce qui est absolument contraire à la logique de planification que nous imaginions dans le cadre des contrats. Tout le monde devrait s’engager à aller dans le même sens, mais cela ne se fait pas en Wallonie.

 

Eric Deffet : n’était-ce pas la vertu des pôles de compétitivité du Plan Marshall, qui associaient centres de recherche et entreprises, grandes et petites ?

Philippe Destatte : oui, mais c’était une logique de planification par les décideurs, et pas de planification à la française, qui implique et responsabilise l’ensemble des acteurs. En Wallonie, tout le monde devrait s’engager pour un but commun. Mais l’intérêt régional n’existe pas. Où est la vision wallonne qui ne serait pas celle d’un gouvernement pour une législature ? C’est bien simple : on l’attend toujours. Même quelqu’un de l’envergure d’Elio Di Rupo, qui a la volonté de changer les choses, qui connaît les problèmes, reste dans une logique liée aux priorités des partis, au partage des compétences entre ministres, au sous-régionalisme. Les dirigeants ne définissent pas les valeurs communes qui vaudraient pour le long terme. Bien sûr, on parle de cohésion, d’économie ou d’environnement, mais pas d’une vision propre. Chercher à rester dans la moyenne belge ou courir après la Flandre, ce ne sont pas des buts en soi.

 

Eric Deffet : au bout du compte, quel est le bilan d’Elio Di Rupo en Wallonie ?

Philippe Destatte : je lui ai toujours fait crédit de sa volonté de bien faire. C’est peut-être, de ma part, de la naïveté. Mais quand on écoute les gens, on entend qu’ils sont déchaînés. L’image de la Wallonie parmi les Wallons reste dévastatrice, même si le bilan objectif, lui, n’est pas dévastateur, et encore moins catastrophique. Je reste persuadé que pour assister à un nouveau décollage, il faudrait des changements majeurs. Et je crois que la future législature n’y suffira pas : il faudra trois législatures, parce que les obstacles sont énormes.

 

[1] M. BEYEN & Ph. DESTATTE, Nouvelle histoire de Belgique,  Un autre pays (1970-2000),  p. 276-278, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[2] Ph. DESTATTE dir, Contrats, territoires et développement régional, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

PhilippeDestatte_dir_Contrats_territoires_et_developpement_regional-InstitutDestree_1999

[3] Ph. DESTATTE, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale, (1999-2001), Working Paper, Namur, Institut Destrée, 14 mars 2002.

Philippe-Destatte-Contrat-avenir-Wallonie_2002-03-14

[4] Ph. DESTATTE, Plan de relance pour la Wallonie : la recherche de la prospérité, Blog PhD2050, Charleroi, 28 mai 2021. (conférence donnée à la Chambre de Commerce et d’Industrie du Hainaut ce 28 mai 2021 à l’invitation de son directeur Benoit Moens, sous le titre Get up Wallonia : les choix de l’avenir wallon).

https://phd2050.org/2021/05/30/relance-gw/

[5] Je rappelle toujours mon livre de chevet : Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, Les contraintes de l’action collective, Paris, Seuil, 1977. Jacques Lesourne m’a présenté Michel Crozier (1922-2013) au CNAM en 2000 et nous avons beaucoup échangé à l’époque.

[6] Ph. DESTATTE, La coconstruction, corollaire de la subsidiarité en développement territorial, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 3 août 2023.

https://phd2050.org/2023/08/03/la-coconstruction-corollaire-de-la-subsidiarite-en-developpement-territorial/

 Namur, 12 mai 2024

Les observateurs doivent pouvoir prendre leurs distances avec les propos de campagne, qu’ils viennent de Flandre, de Bruxelles ou de la Wallonie pour regarder aussi sereinement que possible les finances de la Région wallonne [1].

 

1. La cigale de gauche et la fourmi de droite ?

Rejouer la fable de la cigale et la fourmi entre la Wallonie et la Flandre n’est pas plus pertinent que de tenter de décrédibiliser le gouvernement wallon en disant qu’il est dépensier, car il serait « à gauche ». Les libéraux, qui se revendiquent aujourd’hui de « la droite », disposent du ministre du Budget dans le gouvernement wallon depuis 2017 avec des personnalités comme Jean-Luc Crucke (aujourd’hui passé au mouvement Les Engagés) et Adrien Dolimont. Ce dernier, qui a repris le département du Budget et des Finances depuis janvier 2022 est un homme sérieux qui a déclaré à plusieurs reprises – notamment dans un débat qui nous a rassemblés au Cercle de Wallonie le 31 mai 2022 – que son allié le plus fidèle au sein du gouvernement pour maintenir la Wallonie dans la trajectoire budgétaire est le Premier wallon Elio Di Rupo lui-même. C’est un bel hommage qui montre que, si on oublie les caricatures et musculations de la campagne, on n’a pas eu, dans cette législature, des dépensiers d’un côté et des économes de l’autre. La question en fait porte davantage sur ce qui peut être considéré comme de l’investissement et ce qui constitue des dépenses courantes, entre ce qu’on appelle ailleurs l’ordinaire et l’extraordinaire…

D’ailleurs, le 8 novembre 2021 au Parlement de Wallonie, le regretté député socialiste Paul Furlan répétait la même phrase que son collègue libéral Hervé Cornillie, changeant seulement l’engagement politique libéral en identité socialiste : parce que je suis socialiste, je fais attention à l’utilisation de tous les deniers publics [2]. Il devrait en être de même pour tous les parlementaires wallons, de tous les groupes. Et également des entreprises, organismes, citoyennes et citoyens wallons qui, trop souvent, piaillent comme des moineaux dans leur nid.

En décembre 2023, l’agence de notation Moody’s n’a pas abaissé le ranking de la Région wallonne comme elle l’avait fait deux ans auparavant. Cela a été le cas pour Bruxelles par Standard & Poor’s en mars 2024 [3]. Rappelons que les Flamands participent à la gestion de Bruxelles-Capitale où Sven Gatz (Open VLD) est en charge du Budget. Au contraire, la dette de la Wallonie est actuellement considérée par Moody’s à un niveau A3 perspective stable. Sa gestion de la dette est vue comme sophistiquée, mais prudente avec un accès incontesté au marché malgré une économie qui se compare défavorablement à ses homologues nationaux et européens [4]. Ce commentaire prend tout son sens lorsqu’on sait que la présente législature a largement vu cette gestion modernisée et professionnalisée.

Selon les règles du Pacte de stabilité européen, les gouvernements doivent limiter leur déficit à 3% de leur PIB et ramener la dette de leurs administrations publiques à 60 % de leur PIB. Si on prend ce dernier critère, la Région wallonne en tant que telle ne semble pas dans la zone de danger [5].

En fait, cette observation est très contestable, car une entité fédérée a aujourd’hui moins de capacité qu’un État souverain d’activer la fiscalité sur les richesses qui y sont produites. On doit également relativiser ce calcul puisqu’il ne prend pas en compte la problématique importante des navetteurs qui contribuent aux PIB bruxellois ou luxembourgeois. De plus, on peut considérer que, dans un cadre étatique, la Wallonie devrait intégrer dans ce chiffre non seulement sa part de la dette de la Communauté française – plus de 10 milliards d’euros [6] – mais aussi, de surcroît, sa part dans celle creusée par le gouvernement fédéral et aussi en sécurité sociale. A politique inchangée, le gouvernement fédéral se dirigerait selon le Comité de Monitoring vers un déficit budgétaire de 45 milliards d’euros à l’horizon 2029 [7] et sa propre dette atteint plus de 520 milliards d’euros en ce début 2024 [8]. On ne saurait donc se satisfaire de ce raisonnement.

En fait, ce qui peut rendre confiance aux observateurs, c’est le fait que la Wallonie est la seule entité du fédéralisme belge à s’être fixé une trajectoire de maîtrise de son endettement en mettant en place une dynamique stratégique structurelle et graduelle pour assurer la soutenabilité de sa dette [9]. Compte tenu d’une trajectoire de dette et de déficit sous-tendue par des mesures structurelles qui seraient tenues d’année en année, la Région wallonne ne serait pas à mettre dans le même panier que des entités qui présentent un risque de surendettement ou de dette relativement peu soutenable [10].

 

2. Une prise de conscience salutaire

 Bien sûr, ne soyons pas euphoriques : la situation financière de la Wallonie reste difficile avec une dette brute consolidée de 34,5 milliards d’euros si on comptabilise la dette indirecte de 11,4 milliards [11]. Cette dernière englobe les emprunts que la Wallonie rembourse en financements alternatifs, amortissements du logement social, en missions déléguées ou pour le compte ou en garantie des institutions qui se trouvent dans son périmètre de consolidation : organismes d’intérêt public (OIP) et autres institutions de droit public dont elle assume les charges. Mais l’affirmation de Bart De Wever selon lequel la Wallonie s’enfonce irrémédiablement dans les dettes et la comparaison avec la quasi-faillite de la Grèce dans la crise de l’euro ne tiennent pas la route.

On peut évidemment observer, comme le fait la Cour des Comptes, que l’objectif d’équilibre du Gouvernement wallon au terme de la législature 2019-2024 exclut de la trajectoire wallonne les dépenses liées à la relance (7 Mds d’euros de 2020 à 2024, avec des dépenses budgétaires prévues jusqu’en 2027 [12]), à la gestion de la crise du Covid (plus de 3 Mds d’euros), aux inondations qui ont frappé la Wallonie (plus de 4 Mds d’euros) ainsi qu’à la guerre en Ukraine (accueil des réfugiés et crise énergétique plus de 500 millions d’euros). L’application d’une telle norme dérogatoire dépend en effet de la Commission européenne et non du Gouvernement de Wallonie [13].

Malgré les aléas qui ont touché la Wallonie lors de cette législature, ce qui marque sur le plan des finances publiques, c’est la prise de conscience de la nécessité d’anticiper dans ce domaine, c’est-à-dire d’agir concrètement dans le présent pour restaurer, sur le long terme, un équilibre réel qui permette, si de nouveaux événements dramatiques se produisent ou quand ils se produiront, d’amortir ces nouveaux chocs.

 

3. Rendre la dette wallonne soutenable

Ainsi, à l’initiative du Gouvernement wallon, un comité d’experts de premier plan a été créé en janvier 2021, au lendemain de la première année de pandémie de Covid-19. Sa mission était d’étudier la dette wallonne et de faire des recommandations au gouvernement. Outre son président Jean Hilgers, alors membre du comité de direction de la Banque nationale de Belgique, ce groupe de travail, était composée des économistes Benoît Bayenet, Henri Bogaert, Étienne de Callataÿ, Benoît Colmant, Philippe Donnay, Roland Gillet et Giuseppe Pagano, ainsi que de fonctionnaires spécialisés de la Région wallonne, du Bureau du Plan et de la Banque nationale.

Cette Commission externe sur la dette et les finances publiques a rendu ses conclusions en novembre 2021. Elle a confirmé la forte croissance de la dette wallonne de 2010 à 2016 faisant  suite aux déficits budgétaires de cette période qui lui ont fait atteindre 215 à 220 % des recettes régionales.

Après les transferts de compétences découlant de la réforme de l’État de 2014, le ratio s’est stabilisé, notamment grâce à l’accroissement de recettes liées à ces transferts. La dette est repartie à la hausse en 2019 et surtout en 2020 dans le cadre de la pandémie puis des inondations qui ont frappé la Wallonie. En 2021, cette dette s’élevait à environ 26 milliards d’euros, avec un déficit structurel d’environ 1 milliard d’euros par an… Le scénario de référence (Baseline) dessiné sur le moyen terme par le groupe de travail affichait une dette consolidée de la Région aux alentours des 50 milliards d’euros en 2030 avec un ratio entre dettes et recettes d’environ 280%.

Comme Jean Hilgers l’a souligné lors de son audition devant la Commission du Budget du Parlement de Wallonie, cette dette, telle que décrite n’était pas soutenable. Une dette publique est dite soutenable si un gouvernement est jugé capable d’en garder le contrôle, c’est-à-dire de parvenir à la stabiliser et puis à la réduire avec un degré de probabilité relativement élevé [14]. C’est également ce qu’un autre membre de la Commission, le professeur Benoît Bayenet a par ailleurs confirmé :

D’un point de vue économique, assurer la soutenabilité de la dette publique est une nécessité, une contrainte financière inévitable et pas un choix. En effet, la notion de soutenabilité est ancrée dans l’impératif de solvabilité (la capacité à assumer toutes ses obligations financières) qui prévaut pour tous les agents économiques, y compris les pouvoirs publics.

 Une dette publique est considérée comme soutenable lorsqu’il est hautement probable que son évolution sur le moyen à long terme est bien maîtrisée [15].

Dès lors, la commission des experts s’est posé la question suivante : « quelle serait la trajectoire budgétaire à se donner, et globalement l’effort à réaliser, pour faire en sorte que cette dette puisse revenir à une trajectoire qui régénère des marges de manœuvre pour la Région, dans un horizon donné avec un effort et une cadence donnés ? » [16] Les membres de la Commission ont dès lors estimé qu’une trajectoire budgétaire vertueuse serait celle qui ne casserait pas la dynamique de relance de la Région wallonne, maintiendrait les missions de service public, mais permettrait de ramener le taux d’endettement de la Wallonie à environ 230% des recettes à l’horizon 2030.

Impact sur le ratio d’endettement d’un effort structurel annuel de 1% des recettes totales jusqu’en 2030 (scénario de référence et scénario d’effort, en pourcentage des recettes)

Jean HILGERS, Commission externe sur la dette et les finances publiques (2021), Parlement de Wallonie, 8 novembre 2021.

L’effort structurel et graduel pour stabiliser puis infléchir la dette correspondrait une réduction annuelle du déficit équivalent à 1% des recettes de la Région, cumulatif à partir de 2022, soit environ 150-170 millions d’euros structurels par an. Sur la période 2022-2031, cela représente, à recettes constantes, une économie d’au moins 8,250 milliards, ce qui est loin d’être négligeable… Dès 2024, la dette pourrait ainsi se stabiliser puis connaître, en 2026, un point d’inflexion, elle culminerait à environ 250% des recettes, moment à partir duquel le ratio devrait diminuer. Pour autant bien entendu que le gouvernement maintienne rigoureusement la trajectoire. Ainsi, a-t-il économisé 150 millions d’euros en 2022, 250 en 2023 et a inscrit 100 millions au budget initial 2024, soit 500 millions en trois ans. Dans le budget 2024, le solde SEC semble poursuivre sa décrue à 2,209 milliards d’euros.

Cet effort est d’autant plus nécessaire que la situation économique postpandémie déjà difficile s’est encore dégradée avec la guerre en Ukraine, la crise de l’énergie, l’inflation et la hausse des taux d’intérêt. Ils sont désormais compris entre 3,5 et 4% selon les échéances d’emprunt, c’est-à-dire qu’ils ont doublé depuis 2022.

Cette trajectoire, qui intègre la diminution des recettes prévues par la loi spéciale de financement à partir de 2025, devait être accompagnée par deux dispositifs.

Le premier est celui du Budget Base Zéro. Initié lors de cette législature, il n’a pourtant pas donné les fruits attendus. L’Institut Destrée l’avait prôné à plusieurs reprises avec d’ailleurs l’appui de cadres du Service public de Wallonie. Malheureusement, le gouvernement a fait appel à une armée de consultants dits internationaux qui ont essayé d’expliquer aux fonctionnaires comment faire un métier que ces consultants ne connaissaient pas. C’est une chanson connue et coûteuse. Bien loin de l’expérience que, moi-même, j’ai connue au milieu des années 1990 au Fédéral, lorsque le ministre du Budget, Herman Van Rompuy, avait coconstruit avec les cabinets et les fonctionnaires une trajectoire pour faire converger la Belgique et la faire entrer dans l’euro. Mais le ministre avait lui-même mis les mains dans le cambouis et fait confiance à ses administrations pour l’accompagner dans sa tâche. Une autre dynamique… à retenter après le 9 juin 2024. On l’oublie, mais la plus grande vertu de ce BBZ est de créer de la mobilité dans le budget, donc de l’innovation.

Le second dispositif, qui avait également été préconisé par Jean Hilgers est celui d’un décret wallon instaurant la trajectoire définie comme règle d’or. C’était probablement la meilleure manière de contrôler les déficits, vérifier l’évolution de l’endettement devant le Parlement, ainsi que de passer le cap des législatures en crédibilisant la démarche vers l’extérieur, donc aussi vers les préteurs de la Région wallonne. Les jeux politiques ne l’ont pas permis. On doit le regretter et remettre là aussi l’ouvrage sur le métier de la prochaine législature.

En suivant toujours ces travaux, on pourrait imaginer un troisième dispositif au niveau fédéral : un Comité de Concertation budgétaire qui puisse mieux articuler les politiques des entités et répondre à la Commission européenne avec la définition d’un bien fédéral commun – incluant l’urgence climatique -, une meilleure loyauté et une véritable connivence fédérale.

 

Conclusion sémantique : rigueur vs austérité

Avec le cadre financier plus contraint et le durcissement des politiques monétaires que mettent en place les institutions européennes, tant au niveau régional que communautaire ou fédéral, des efforts budgétaires seront nécessaires. Suivant la Commission européenne, il s’agit à nouveau de ramener le déficit du solde de financement de la Belgique sous les 3% du PIB à l’horizon 2026. On peut penser que si les efforts ne sont pas réalisés d’initiative, ils seront imposés par l’Europe, avec un retour à des règles budgétaires strictes. S’y ajoutent déjà les nécessités d’une réindustrialisation stratégique et du nécessaire accroissement des dépenses militaires dans un monde qui gagne en incertitude tant à l’Est qu’à l’ouest de l’Europe.

Bien qu’on s’en défende en période électorale, les marges existent partout, même dans ce qui apparaît tabou comme la sécurité sociale, les soins de santé ou les allocations familiales où on utilise systématiquement des politiques d’appuis linéaires alors que davantage de péréquation serait nécessaire pour des politiques plus solidaires et moins coûteuses. Alors que je m’étonnais dernièrement du niveau important de remboursement d’un médicament, une pharmacienne me répondait :  » ne vous plaignez pas, il faut prendre ce qu’on nous donne « . Certes, mais combien sont-ils qui, en cette matière, auraient besoin d’un coup de pouce plus substantiel ? Mieux dépenser permet souvent de moins dépenser.

Pour expliquer cela à la population, il faut du courage politique, et des gouvernements soudés et solides aux différents niveaux de gouvernance dans lesquels les ministres et administrations puissent travailler en dehors de la politique partisane et en œuvrant pour l’intérêt général et le bien commun. Tâche difficile, qui apparaîtra naïve à certains en ces temps d’invectives.

Aujourd’hui, on se jette le terme d’austérité à la tête comme une menace ou un insulte, alors que nous avons probablement besoin de rigueur. Même si les deux termes ont longtemps été synonymes, les réalités économiques auxquelles ils font référence étant proches, rigueur budgétaire et austérité peuvent avoir des sens différents. La rigueur budgétaire apparaît comme l’application stricte des normes que nous avons choisies, tandis que l’austérité implique une gestion imposée, porteuse de conséquences restrictives sur la consommation avec une fiscalité accrue.

La dette wallonne n’est pas dangereuse parce qu’elle a pris un chemin bien tracé de limitation de sa croissance, de stabilisation puis de réduction structurelle… Elle ne sera pas dangereuse si elle reste sur la trajectoire Hilgers et soutient son effort d’assainissement de ses finances à l’horizon 2030. Elle le deviendra si elle sort de ce chemin, si difficile qu’il puisse être…

Néanmoins, la dette wallonne est coûteuse. Le déficit net à financer dans le budget 2024 initial est de 2,967 milliards d’euros, la dette annoncée fin de l’année se rapproche des 40 milliards [17]. Fin 2021, les charges d’intérêt s’élevaient à 692,1 millions, soit 3,38 % des dépenses [18]. Que ne ferait-on pas avec un tel budget en termes de nouvelles politiques publiques et collectives ?

Il faut poursuivre et accentuer la trajectoire Hilgers… La sagesse devrait même la faire considérer comme un objectif minimum et, pour mieux l’appliquer, mettre en place une gestion rigoureuse sur la base de quelques critères marquants tels que la contribution de la Région à l’Agenda 2030 des Nations unies, à la vision qui reste à construire de la Wallonie en 2050, comprenant notamment l’équité entre générations et l’application du principe de subsidiarité.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte reprend et met en forme les notes qui ont servi à l’interview donnée à la journaliste Han RENARD, « Wallonië zit niet in de gevarenzone », « De kredietwaaedigheid van Wallonië is niet aangetast », zegt Waals historicus Philippe Destatte », in Knack, 24 avril 2024, p. 22. Mme Han Renard voulait me faire réagir à l’échange entre Bart De Wever et Paul Magnette dans De Tijd et L’Écho du samedi 20 avril 2024, p. 3-6. Dans L’Echo, Bart De Wever soulignait que la dette de la Région wallonne allait atteindre 300% des revenus, c’est-à-dire en fait des recettes de la Région (18 Mds par rapport à plus de 40 Mds de dette), non du PIB régional, comme l’a fait remarquer Paul Magnette.

[2] Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral, n°52 (2021-2022), lundi 8 novembre 2021, p. 21.

[3] Pauline DEGLUME & Philippe GALLOY, Standard & Poor’s dégrade la note de la Région bruxelloise, dans L’Écho, 22 mars 2024.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/bruxelles/standard-poor-s-degrade-la-note-de-la-region-bruxelloise/10535335.html

[4] Ce 13 décembre 2023, Moody’s a confirmé la notation de la Région wallonne au niveau A3, avec une perspective stable. Région wallonne, 13 décembre 2024, mis à jour 24 avril 2024.

https://finances.wallonie.be/home/actualites/actualites/lagence-de-notation-moodys-confirme-la-note-de-la-wallonie.html

Walloon Region (Belgium) : Update to credit analysis, Moody’s Investisors Service, Credit Opinion, 12 December 2023.

https://www.moodys.com/credit-ratings/Walloon-Region-credit-rating-600012460/reports?category=Ratings_and_Assessments_Reports_rc|Issuer_Reports_rc&type=Rating_Action_rc|Announcement_rc|Announcement_of_Periodic_Review_rc,Credit_Opinion_ir_rc

[5] Françoise WINANT, Regards sur la dette wallonne, Matinale de l’Évaluation et de la Prospective, Institut Destrée, 21 janvier 2022. Slide 14/19. https://www.institut-destree.eu/wa_files/2022-01-21_matinales_francoise-winant_regards-sur-la-dette-wallonne-v2.pdf

[6] 10, 310 milliards au 31 décembre 2022. Rapport annuel 2022, Dette publique Fédération Wallonie-Bruxelles / Communauté française de Belgique, Bruxelles, 2023. https://budget-finances.cfwb.be/fileadmin/sites/dgbf/uploads/documents/financement/rapport_annuel_de_la_dette/Dette_2022_FR_27-10.pdf

[7] Jean-Paul BOMBAERTS, Un déficit de 45 milliards d’euros à l’horizon 2029 dans L’Écho, 26 mars 2024.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/federal/un-deficit-de-45-milliards-d-euros-se-profile-a-l-horizon-2029/10535954.html

[8] Agence fédérale de la Dette, février 2024. https://news.belgium.be/fr/agence-federale-de-la-dette

[9] François-Xavier LEFEVRE, « La Wallonie est la seule entité à s’être fixé une trajectoire de maîtrise de son endettement », dans L’Écho, 8 avril 2023.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/la-wallonie-est-la-seule-entite-a-s-etre-fixe-une-trajectoire-de-maitrise-de-son-endettement/10459404

[10] Audition de Jean Hilgers, Président de la Commission externe de la Dette et des Finances publiques, Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral, Commission du Budget et des Infrastructures sportives, n°169 (2022-2023), Lundi 12 juin 2023, p. 3.

[11] 35e Cahier d’observations adressé par la Cour des Comptes au Parlement wallon, Communiqué de presse, Bruxelles, 30 octobre 2023, p. 3.

[12] Projets de décrets contenant les budgets de l’année 2024 de la Région wallonne, Cour des Comptes, 24 novembre 2024, p. 14. https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2023_43_Budget2024RW.pdf

[13] Ibidem, p. 8.  La Cour estime d’ailleurs dans ses conclusions, p. 27, que, sur base des positions déjà prises par la Commission européenne, la trajectoire présentée par le gouvernement wallon est au moins surestimée de 1,9 milliard d’euros en 2024.

https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2023_43_Budget2024RW.pdf

[14] Audition de Jean Hilgers, Président de la Commission externe de la Dette et des Finances publiques, Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral , Commission du Budget et des Infrastructures sportives, n°169 (2022-2023), Lundi 12 juin 2023, p. 1.

[15] Benoît BAYENET et Xavier DEBRUN, La soutenabilité de la dette wallonne, Les finances publiques wallonnes : état des lieux et perspectives, Dynamiques régionales, n°14, p. 121, Namur, IWEPS, 2023. https://www.iweps.be/wp-content/uploads/2023/04/DR14.pdf

[16] Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral de la Commission du Budget et des Infrastructures sportives, Lundi 21 novembre 2021, n°52, (2021-2022), p. 7.

[17] Adrien Dolimont au Parlement de Wallonie, Mercredi 13 décembre 2023, Séance plénière, Compte rendu intégral, p. 48-49. (CRI n08 2023-2024). – Selon le ministre du Budget, le déficit net à financer s’est amélioré de 1,15 milliard d’euros entre l’initial 2022 et l’initial 2024 et que le solde de financement SEC s’est amélioré de 800 millions d’euros sur cette même période (ibid, p. 52).

[18] 35e Cahier d’observations adressé par la Cour des Comptes au Parlement wallon, Communiqué de presse, Bruxelles, 30 octobre 2023, p. 3.  La Cour des Comptes observe que : Le ralentissement de l’inflation, combiné à la hausse probable du taux d’intérêt implicite et au maintien d’un déficit élevé, pourrait créer les conditions propices à l’activation de l’effet boule de neige des intérêts de la dette. En outre, une dégradation de la notation de la Région wallonne aurait un impact négatif sur l’étendue des possibilités de cette dernière d’obtenir un financement sur les marchés. – Dans son rapport du 24 novembre 2023, portant sur les projets de décrets contenant les budgets de l’année 2024 de la Région wallonne, la Cour des Comptes précise encore p. 33-34 : En raison des taux d’intérêt historiquement bas qui ont prévalu jusqu’au début de 2022, le taux d’intérêt implicite de la dette directe régionale (soit 1,34 % en septembre 2023) reste encore largement inférieur au taux d’inflation (9,6 % en 2022 et 4,1 % en 2023). Malgré l’existence d’un déficit important et le ralentissement de la croissance économique, cette situation permet d’éviter les conséquences néfastes découlant de l’activation de l’effet boule de neige des intérêts de la dette. Cependant, le ralentissement de l’inflation, qui retomberait sous les 2 % dès 2025, combiné à la hausse probable du taux d’intérêt implicite en raison de l’augmentation continue des taux de référence sur les marchés financiers depuis 2022 et au maintien prévu d’un déficit élevé, pourraient créer les conditions propices à l’activation de cet effet boule de neige. https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2023_43_Budget2024RW.pdf

Sur l’effet « boule de neige », voir G. PAGANO, Finances publiques, La Belgique fédérale dans l’Europe, p. 90-94, Mons-Charleroi, UMONS-Université ouverte, 2021.

Sur la dynamique du Budget Base Zéro (BBZ), on se référera aux pages 42sv de l’intéressant cahier du CRISP, publié après rédaction de ce papier :

Loris GATHY et Damien PiRON, Les finances de la Région wallonne à l’épreuve de l’Union européenne : normes comptables, budget base zéro (BBZ) et revue des dépenses, dans Courrier du CRISP, 2024/10, N°2595-2596.

Namur, le 5 août 2021, résurgence le 26 février 2024

Les déclarations de l’économiste Bruno Colmant et du secrétaire général de l’Interrégionale de la FGTB, Jean-François Tamellini à François-Xavier Lefèvre, dans L’Echo de ce 24 février 2024 (F-X LEFEVRE, Colmant et Tamellini appellent la Wallonie à lancer un bon d’Etat), m’ont incité à ressortir cet entretien qui avait été accueilli avec un dédain certain par ceux qui auraient pu s’en saisir.

Au lendemain des dramatiques inondations de juillet 2021, Alain Mouton, journaliste à Trends, m’a interviewé sur les risques d’impasses budgétaires et économiques qui menaçaient la Wallonie. L’article dont est tiré cet interview, traduit du néerlandais et reconfiguré, a été publié dans le magazine le 12 août 2021 sous le titre de Na de zondvloed: de zoektocht naar een Waals heropbouwplan, Wallonië dreigt budgettair en economisch kopje-onder te gaan (Après le déluge : à la recherche d’un plan de reconstruction wallon, La Wallonie risque de s’enfoncer dans une impasse budgétaire et économique.). Merci à Alain Mouton de m’avoir renvoyé ce texte.

Ma conviction était que l’émotion provoquée par la catastrophe et la volonté des Wallons d’y faire face aurait pu permettre non seulement de mobiliser un grand volume de moyens budgétaires, mais aussi d’impliquer les contributeurs dans une nouvelle gouvernance où ils auraient eu un droit de regard sur l’orientation des dépenses des moyens mobilisés. Cela aurait pu rendre l’emprunt ou le prêt citoyen et participatif par une dialogue contractuel et constructif avec le gouvernement.

Pepinster, le 30 juillet 2021 – Photo Rene Van Den Berg | Dreamstime.com

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Alain Mouton : Le ministre wallon du Budget, Jean-Luc Crucke (MR), ne semble pas trop inquiet. Sans le dire explicitement, il évacue le débat sur les finances publiques wallonnes pour cette législature. Des inquiétudes pour l’après 2024. Ensuite, « la Banque centrale européenne a réaffirmé son intention de poursuivre une politique monétaire très accommodante avec le maintien de taux d’intérêt bas », a-t-il récemment déclaré à La Libre Belgique. « Prenons l’hypothèse réaliste d’une inflation de 2 % et d’une croissance de 1 %. Cela signifie que le milliard d’euros que nous empruntons sera limité à 750 millions d’euros dans 10 ans. »
Enfin, M. Crucke compte sur un bonus de croissance grâce à la politique de relance : plus d’investissements, plus de consommation, et donc plus de recettes fiscales pour la Wallonie. Ce qui, à terme, sera bénéfique pour le budget. Seulement, ces recettes vont principalement au gouvernement fédéral. Il suffit de penser à la TVA sur les voitures neuves, la rénovation des maisons et la construction de logement.

Amortir les effets les plus néfastes de la catastrophe et s’occuper de la boutique ne suffit donc pas ?

 

Un fonds de reconstruction

Philippe Destatte : Je ne vais pas remuer le couteau dans la plaie : le gouvernement wallon doit rédiger un tout nouvel accord de coalition. La catastrophe est un électrochoc que le gouvernement doit utiliser. Le Ministre-Président Di Rupo l’a dit : nous avons besoin de beaucoup d’argent, mais nous n’en aurons pas beaucoup. La Wallonie devra se débrouiller en grande partie toute seule. Cette catastrophe mérite plus que des moyens supplémentaires et l’utilisation de fonds de secours. Une mobilisation générale de la Wallonie est nécessaire. (…)

Il faut commencer une mobilisation budgétaire et financière. Continuer à faire dérailler le déficit public wallon n’est pas une option. Les charges d’intérêt sur la dette wallonne s’élèvent déjà à 650 millions d’euros par an et il vaut mieux ne pas les augmenter davantage. C’est pourquoi je propose de mobiliser l’épargne des Wallons pour financer un fonds de reconstruction.  Un grand volume d’épargne est disponible en Wallonie. J’ai fait un rapide calcul : 300 milliards d’euros dorment sur les comptes d’épargne belges et la Wallonie représente 23 % de la population. J’arrondis à 20 %. Nous arrivons alors à 50 milliards d’euros. En prenant 10 % de cette somme, on obtient un fonds de 5 milliards d’euros. Vous pouvez accorder un taux d’intérêt plus élevé sur ce fonds ou y associer un avantage fiscal attrayant.

 

Une incitation à l’emploi privé

Alain Mouton : le fonds va-t-il tout résoudre ?

Philippe Destatte : Non, une deuxième piste consiste à utiliser la crise pour remédier aux faiblesses structurelles de l’économie wallonne. Dans une analyse récente, Didier Paquot, Chief Economist de l’Institut Destrée et ancien de l’Union wallonne des entreprises (UWE), voit trois faiblesses.

Premièrement, un taux de pauvreté trop élevé : 26 % des Wallons vivent dans des ménages menacés de pauvreté.

Deuxièmement, le taux de sous-emploi est trop élevé et structurel avec un taux d’emploi de 65 %.

Troisièmement, le secteur privé wallon ne contribue pas suffisamment à la valeur ajoutée de l’économie. Entre autres raisons, le PIB par habitant de la Wallonie se situe à 86 % de la moyenne européenne.

Ces faiblesses sont liées. La pauvreté est une conséquence du taux de sous-emploi dont le niveau est déterminé par le développement du secteur privé.

Pour la reconstruction des zones sinistrées, il faut des bras. Cette crise peut permettre d’augmenter le taux d’emploi. La Wallonie, avec un taux d’emploi de 64 %, est depuis des années à la traîne de la Flandre (75 %). Utilisez l’argent du fonds de relance pour la formation et orientez les chômeurs vers les secteurs où il existe une pénurie. C’est encore un peu tabou en Wallonie, mais ici, trop peu de gens travaillent ou ne se présentent pas sur le marché du travail. Elio Di Rupo a parlé d’un accord entre Wallons. Cela signifie que les syndicats devraient également dire aux gens : « Allez travailler ».

Alain Mouton : la création d’emplois dans le cadre du plan de reconstruction ne se fera-t-elle pas dans un nombre très limité de secteurs, tels que la construction et la gestion des déchets ?

Philippe Destatte : la gestion des déchets s’appelle désormais l’économie circulaire. Il s’agit de recyclage, de nouvelles activités liées à la durabilité, à l’environnement et au climat. C’est une bonne chose. De plus, il s’agit d’emplois productifs et le secteur privé est stimulé. Cela pourrait corriger certains déséquilibres. En Wallonie, 21 % des personnes travaillent dans le secteur public, contre 14 % en Flandre. Ici, 56 % des emplois relèvent du travail productif, contre 10 % de plus en Flandre. Nous pouvons essayer de rattraper notre retard.

(…)

 

Philippe Destatte

@PhD2050

A Jacques Brassinne de La Buissière (1929-2023)

 

Namur, le 24 février 2024

Introduction : les institutions wallonnes oubliées

Certains s’étonneront peut-être de ces cinquante ans [1]. Ce n’est pourtant pas la relative fragilité des institutions régionales wallonnes nées en 1974 qui les ont fait partiellement occulter. En fait, toutes les institutions représentatives de la Wallonie sont restées fragiles bien après la loi spéciale de réformes institutionnelle du 8 août 1980 et la réunion du Conseil régional du 15 octobre de la même année, qui jusqu’ici fait généralement référence pour marquer l’anniversaire de la Région wallonne.

Ainsi que l’a observé en 2007 un ancien ministre-président wallon, le Conseil régional créé en 1974 connut le sort d’être souvent oublié dans la vie de nos institutions [2]. Seuls les constitutionnalistes, quelques historiens et de rares anciens acteurs s’en souviennent… Parfois, néanmoins, quelques personnalités politiques évoquent cette date comme une étape importante de la construction de la Wallonie. C’est ce que fit Elio Di Rupo le 15 octobre 2005 lorsque le ministre-président rappela la mise en place des institutions nées de la Loi Perin-Vandekerckhove dans le cadre des vingt-cinq ans des lois de régionalisation d’août 1980 [3].

Il n’empêche : marquées par la modestie, par l’esprit d’expérimentation et par cette logique des extrémistes du possible qui voulaient avancer dans un contexte où l’horizon régional – économique comme politique – semblait bouché, les institutions wallonnes ont pu émerger en 1974 [4]. Dès leur création, elles ont également pu faire véritablement exister les premières politiques publiques spécifiquement wallonnes. C’est avec raison que l’avocat liégeois et homme politique wallon Pierre Bertrand (1926-2014) affirmait que les institutions valent moins par les textes qui les créent que par les hommes qui les font vivre [5].

Dépasser, en 2024, les oubliés de 1974 ne relève pas d’une coquetterie d’historien. Il s’agit plutôt de réconcilier le passé avec un avenir qui ne peut se construire que dans une approche d’intérêt régional commun, dans un dépassement de ses visions personnelles et partisanes, vers une véritable communauté des citoyens sur le plan de la Wallonie, pour exprimer autrement le concept de nation [6]. Parce que ce passé était difficile, que le présent n’est pas simple, et que l’avenir appellera d’autres exigences.

Au lendemain de la création de son exécutif formé le 1er septembre 1981, la Région wallonne revendiquait d’ailleurs une filiation qui la menait de la révision constitutionnelle de 1970-1971, avec l’article 107 quater, fondement de l’autonomie régionale, vers la loi du 1er août 1974 créant les institutions régionales à titre préparatoire, à la loi du 5 juillet 1979 mettant en place les institutions régionales provisoires et puis les lois des 8 et 9 août 1980 [7].

Wallonie : une Région, un Parlement, un Gouvernement, p. 4, Liège, Ministère de la Région wallonne, 1981.

1. Le mur du 107quater

Lorsqu’il est voté à la Chambre le 18 décembre 1970 et au Sénat le 22 décembre 1970, l’actuel article 3 de la Constitution belge s’appelle article 107quater. Il reste ainsi libellé jusqu’à la réforme de l’État de 1993. Il perd alors ses paragraphes 2 et 3.

La Belgique comprend trois régions : la région wallonne, la région flamande et la région bruxelloise.

La loi attribue aux organes régionaux qu’elle crée et qui sont composés de mandataires élus, la compétence de régler les matières qu’elle détermine, à l’exception de celles visées aux articles 23 et 59bis, dans le ressort et selon le mode qu’elle établit.

Cette loi doit être adoptée à la majorité des suffrages dans chaque groupe linguistique de chacune des Chambres, à la condition que la majorité des membres de chaque groupe se trouve réunie et pour autant que le total des votes positifs émis dans les deux groupes linguistiques atteigne les deux tiers des suffrages exprimés[8].

Rappelons avec l’historien de l’Université de Leuven, Mark Van den Wijngaert, que l’article 107quater est inscrit dans la Constitution afin de répondre à la demande wallonne pour une plus grande autonomie économique [9]. Si un parallélisme est organisé entre négociateurs flamands et wallons sur l’avancement des projets politiquement prioritaires, il se réalise entre l’autonomie culturelle chère aux Flamands, d’une part, et le projet 125 qui mène à la loi Terwagne de décentralisation et de planification économiques, d’autre part. Cette dernière porte, en particulier, sur la création de  conseils économiques régionaux pour les trois régions, avec de simples compétences d’avis, mais qui sont notamment composés d’élus provenant des Chambres législatives. Une certaine confusion s’installe dès lors chez les parlementaires entre cette dynamique et celle de la création de régions autres que linguistiques. La loi Terwagne est pourtant votée à la majorité simple le 2 juillet 1970 au Sénat et le lendemain à la Chambre. Les discussions ont connu de vifs échanges autour des limites géographiques des conseils économiques et sociaux ainsi que des sociétés de développement régional, en ce qui concerne le Brabant et Bruxelles.

Concernant la régionalisation institutionnelle, c’est pourtant plus qu’une promesse qui avait été faite au Parlement le 18 février 1970 par le Premier ministre social-chrétien flamand Gaston Eyskens (1905-1988), au nom de son gouvernement. Précisant les dispositions constitutionnelles à prendre, le Premier ministre en avait annoncé trois concernant l’organisation régionale :

  1. La Belgique comprend trois régions : wallonne, flamande et bruxelloise.
  2. Une loi, adoptée à une majorité spéciale, attribue aux organes des régions qu’elle crée et qui sont composés de mandataires politiques élus, la compétence de régler les matières qu’elle fixe, dans le ressort et selon le mode qu’elle détermine.
  3. l’octroi éventuel d’une fiscalité propre aux régions est envisagé. [10]

En fait, concernant l’interprétation même du 107quater ainsi que sa mise en œuvre, la distance est considérable entre les ambitions d’une part des renardistes tant socialistes que du Rassemblement wallon et, d’autre part, celles des partis flamands. Ainsi, malgré le flou artistique du deuxième et principal alinéa du texte, chacun est alors conscient que cet article ouvre la voie à la régionalisation ou à fédéralisation de l’État, mot qui terrorise certains en 1970 [11]. Comme le rappelle un Eyskens peu enthousiaste, la compétence générale des organes régionaux impliquait qu’ils étaient susceptibles de se voir attribuer toutes les formes possibles d’un réel pouvoir de décision dans les matières les plus étendues [12]. Pourtant, pour le Premier ministre et ses amis, il n’est ni question de céder à un fédéralisme à trois, ni de permettre un dialogue entre régions, ni de considérer Bruxelles comme une région à part entière, ni qu’elle se voit attribuer les mêmes compétences que la Flandre et la Wallonie, ni que les conseils régionaux soient composés d’élus directs – en tout cas dans un premier temps -, contrairement à ce qui avait été négocié, ni que l’on établisse une équipollence des normes, le parlement national devant rester hiérarchiquement au-dessus des organes régionaux [13].

De plus, se pose, fondamentalement, la question de l’identité de fait entre les régions visées à cet article et celles visées à l’article 3bis qui porte sur les régions linguistiques. En particulier, au cours des débats, les représentants francophones de Bruxelles n’ont cessé de proclamer qu’il ne pouvait y avoir identité territoriale entre la région bruxelloise de l’alinéa 1 du 107quater et les 19 communes de l’agglomération bilingue de Bruxelles-Capitale telle qu’elle sera réaffirmée par l’article 61 de  la loi du 26 juillet 1971. Du côté flamand, les amendements successifs déposés en 1970 par Frans Baert (1925-2022) et Hugo Schiltz (1927-2006), au nom de la Volksunie, ont défendu cette identité territoriale et ont été largement rejetés [14]. Ces amendements sont pourtant dans la logique de la promesse faite par les francophones dans le cadre du Centre Harmel de ne plus élargir l’agglomération bruxelloise au-delà des communes d’Evere, Ganshoren et de Berchem-Ste-Agathe, c’est-à-dire les 19 communes de la région administrative de Bruxelles-Capitale [15]. Lors des travaux du Groupe des Vingt-huit, tenus du 24 septembre au 13 novembre 1969, certains représentants des partis politiques avaient proposé d’étendre les limites de la région économique bruxelloise aux six communes périphériques, voire à l’ensemble de l’arrondissement électoral, à l’arrondissement de Nivelles, au triangle Tubize-Wavre-Grimbergen, à la vallée de la Senne, etc. [16] Comme l’a écrit Gaston Eyskens, la détermination des limites de Bruxelles dans la sphère de l’économie constituait un véritable nœud gordien [17].

En affirmant que la loi attribuera aux organes régionaux qu’elle crée la compétence de régler les matières qu’elle détermine, à l’exception de celles portant sur l’emploi des langues et sur les matières communautaires, les constituants n’ont pas brillé par leur volonté de clarté. Assurément parce qu’il leur était politiquement impossible d’être plus précis. Le Groupe des Vingt-huit avait pourtant bien déblayé le terrain et un assentiment général s’était dégagé sur des matières où une politique régionale différenciée se justifie, en tout ou en partie. Parmi celles-ci, beaucoup dépassent très largement le caractère économique initialement attribué à ces régions : l’urbanisme, l’aménagement du territoire et la politique foncière ; la politique d’expansion économique régionale et de l’emploi ; la politique du logement ; la politique familiale et démographique ; l’hygiène et la santé publique ; la formation et la reconversion professionnelles ; le tourisme et la politique d’accueil ; la pêche, la chasse et les forêts [18]. Contrairement à l’article 59 bis qui organise les compétences des communautés, les compétences régionales ne sont pas précisées dans le 107quater. Quant à la composition des conseils régionaux, rien n’est dit de leurs mandataires, sauf qu’ils doivent être élus. Alors que le terme de mandataires élus a été préféré à celui de parlementaires, la porte reste donc ouverte d’y faire monter des conseillers provinciaux. De même, il n’est pas précisé qu’il pourrait s’agir d’élus directs. Enfin, à ce moment, les organes des institutions régionales disposent d’une compétence que certains lisent comme réglementaire, déléguée par le Parlement, et non d’une compétence attribuée par la Constitution, comme c’est le cas pour les décrets des Conseils culturels. Certains envisagent des ordonnances pour les régions. Pour le constitutionnaliste et sénateur Paul de Stexhe (1913-1999), la Région ne dispose dès lors pas d’un pouvoir « souverain », le Parlement pouvant reprendre ce qu’il a donné ou évoquer des matières pour éviter des conflits de compétence [19]. Le professeur François Perin (1921-2013) expliquait en 1989 au journaliste André Méan (1946-1990) comment ils avaient procédé avec Freddy Terwagne (1925-1971), le ministre des Relations communautaires, qu’il conseillait en 1970 : en utilisant dans le 107quater le terme « régler les matières », c’est à dessein qu’ils avaient souhaité ainsi permettre de donner aux normes régionales aussi bien une force réglementaire qu’une puissance législative [20].

En fait, alors qu’elle est si souvent célébrée, la réforme constitutionnelle de 1970 a laissé les Wallons sur le bord du rivage. Le sort s’est, sans aucun doute acharné sur les renardistes chargés de porter les aspirations du Congrès des socialistes wallons de Verviers des 25 et 26 novembre 1967 : J-J Merlot (1913-1969), leur chef de file, vice-premier ministre, est tué dans une collision en voiture le 22 janvier 1969, Freddy Terwagne est emporté à 45 ans, le 15 février 1971, après un accident cardiovasculaire survenu à l’issue de près de 12 heures de négociations au 16 rue de la Loi [21].

Comme l’a rappelé l’historien Freddy Joris, malgré le volontarisme de leurs successeurs André Cools (1927-1991) et Fernand Dehousse (1906-1976), les élus socialistes ne sont pas tous fédéralistes ou partisans des régions. Ainsi en est-il, en particulier, d’Edmond Leburton (1915-1997), unitariste convaincu [22], élu à la co-présidence du Parti socialiste belge en 1971, en même temps qu’il est nommé ministre d’état. Mais c’est surtout la résistance menée par des sociaux-chrétiens flamands, repus par la création du Conseil culturel de la Communauté flamande [23], qui frustre les fédéralistes wallons. Comme l’écrit François Perin, le parti social-chrétien flamand le CVP ne désirait pas non plus entamer des négociations pour mettre à exécution l’article 107quater sur les trois régions. Les Wallons et les Bruxellois se sentaient roulés [24]. Y compris les libéraux wallons comme le Liégeois Gérard Delruelle (1933-2019) qui a soutenu au Groupe des 28 l’idée d’accorder des pouvoirs et des compétences aux régions [25].

On comprend mieux l’impasse dans laquelle se trouve la régionalisation en 1971. Sans même considérer les faiblesses du texte du 107quater, il faudrait surmonter la nécessité normalement impérative de voter une loi spéciale pour sa mise en œuvre, c’est-à-dire disposant d’une majorité des deux tiers à la Chambre et au Sénat, ainsi que de la majorité dans chaque groupe linguistique.

 

2. Passer au travers du mur… ou le sauter ?

Le Gouvernement Eyskens-Cools qui se met en place au début 1972 inscrit dans sa déclaration sa volonté de déposer au Parlement les dispositions destinées à organiser les pouvoirs des Régions en application de l’article 107 quater.

Le Gouvernement soumettra les textes légaux destinés à assurer dès que possible, en vertu de l’article 107 quater de la Constitution, l’organisation des pouvoirs régionaux pour la Région wallonne, la Région flamande et la Région bruxelloise. Il proposera de confier à ces Régions les larges compétences normatives qui découlent des suggestions du groupe des 28 et procèdent du souci de réaliser une régionalisation effective dans le cadre d’une politique nationale et d’une stratégie globale.

La loi qui sera proposée au Parlement créera un conseil régional pour chacune des trois Régions. Ces conseils régleront par ordonnance les matières qui leur seront dévolues dans le domaine normatif et l’affectation des crédits mis à la disposition des Régions [26].

Dans leurs négociations, les sociaux-chrétiens et les socialistes du Nord et du Sud ont également convenu que les conseils régionaux seraient composés des députés de chaque région tandis qu’une loi fixerait les crédits des conseils en fonctions de critères tels que les recettes fiscales dans chaque région, la population, le chômage, la superficie, le revenu moyen et le nombre de navetteurs [27].

Néanmoins, le nouveau gouvernement ne dispose pas de la majorité des deux tiers, les libéraux ayant refusé d’y participer, ne pardonnant pas la dissolution brutale de novembre 1971. Dès lors, aucun ministre des relations communautaires n’est désigné et très rapidement, la mise en œuvre du 107quater apparaît une mission impossible pour le gouvernement [28]. La dernière tentative de Gaston Eyskens, présentée au gouvernement le 21 novembre 1972, échoue elle aussi : les conseils régionaux auraient été composés de conseillers provinciaux[29]. Quant au gouvernement tripartite d’Edmond Leburton qui se met en place en janvier 1973, il veut tellement doser l’audace et la raison que, malgré la force de sa représentation, il ne conçoit la régionalisation qu’au travers d’une période transitoire avec des conseils régionaux composés d’élus qui ont la pratique des institutions décentralisées [30]. Cela permet au jeune député du Rassemblement wallon Jean Gol (1942-1995) de prononcer une jolie formule à la Chambre : partir des provinces pour tailler le nouvel habit juridique de la Belgique nouvelle, c’est acheter cet habit au marché aux puces, c’est cristalliser pour longtemps ces institutions plutôt anachroniques [31].

Dès lors, le gouvernement encommissionne la régionalisation. Cette commission mixte ne parvient pas à un accord, comme le rappelle la déclaration gouvernementale du 23 octobre 1973.

Les négociations qui se tiennent au château de Steenokkerzeel, près de Zaventem, les 19 et 20 avril 1974 sous l’égide de Léo Tindemans ont vocation à constituer une majorité avec les partis fédéralistes (Volksunie, Front démocratique des Francophones et Rassemblement wallon), avec les sociaux-chrétiens et les libéraux, mais sans les socialistes qui ont refusé de participer à une nouvelle tripartite. La question de la régionalisation apparaît centrale au moins pour les négociateurs francophones et des accords se dessinent sur la création de trois comités ministériels régionaux composés de ministres et de secrétaires d’État disposant des compétences en matières culturelles et régionales. Des assemblées représentatives seraient créées dans les trois régions à partir du Sénat, l’assemblée bruxelloise étant complétée par des membres du Conseil d’Agglomération. Des dotations seraient accordées aux régions pour mener des politiques propres.

Bien que le travail apparaisse très constructif voire qu’il se fasse dans une certaine euphorie, le dialogue n’aboutit pas : à la fin du conclave, le FDF voudrait joindre Bruxelles à la Wallonie par un couloir Uccle-Waterloo qui désenclaverait les 19 communes, tandis que la Volksunie reparle de l’amnistie des anciens collaborateurs… deux propositions aussi irréalistes qu’inacceptables [32].

 

La pièce maîtresse de la réforme de l’État est la régionalisation

Dès lors, quand se met en place le premier gouvernement de Léo Tindemans, le 30 avril 1974, au lendemain de cet échec de négociation communautaire, le nouvel exécutif ne peut toujours affirmer que sa volonté d’aboutir. Tâche qui semble à nouveau impossible, le gouvernement étant minoritaire devant la Chambre (102 sièges pour une majorité à 107), les socialistes étant dans l’opposition et aucune majorité spéciale ne se dessinant à l’horizon.

C’est pourtant un certain volontarisme qui marque la déclaration gouvernementale lorsque l’ancien ministre flamand des Relations communautaires affirme que le modèle de régionalisation construit à Steenokkerzeel aurait été complet si un accord avait pu être dégagé sur la délimitation de Bruxelles [33]. Tindemans décrit alors les lignes de force d’un projet de loi organisant la régionalisation.

D’abord, en ce qui concerne les compétences qui pourraient leur être attribuées, le nouveau Premier ministre liste les matières et des services administratifs qui pourraient être transférés par arrêté royal selon un calendrier à définir :

– l’urbanisme, l’aménagement du territoire et la politique foncière ;

– la politique d’expansion économique régionale et de l’emploi ;

– certains aspects de la législation industrielle et de la politique énergétique ;

– la politique du logement ;

– la politique familiale et démographique ;

– l’hygiène et la santé publique ;

– le tourisme et la politique d’accueil ;

– la pêche, la chasse et les forêts ;

– certains aspects de l’organisation des communes ;

– la politique de l’eau ;

– le remembrement des biens ruraux, la rénovation urbaine et l’assainissement des sites

industriels désaffectés.

Les aspects culturels du tourisme ainsi que la formation et la reconversion professionnelles restent de la compétence des conseils culturels.

Ensuite, le Conseil régional wallon et le Conseil régional flamand seraient composés chacun des sénateurs appartenant respectivement au groupe francophone et au groupe néerlandophone à l’exception de ceux élus dans l’arrondissement de Bruxelles. Le Conseil régional bruxellois serait composé d’une part de la moitié des membres du Conseil d’agglomération désignés à la proportionnelle, d’autre part, des sénateurs domiciliés dans la Région bruxelloise. En ce qui concerne le Conseil de la Région de Bruxelles, des garanties devraient être prévues en faveur de la communauté flamande. Les décisions des conseils régionaux seraient prises sous forme d’ordonnances qui, dans la hiérarchie des pouvoirs, se situeraient entre la loi et l’arrêté royal. Les conditions dans lesquelles une ordonnance peut modifier une loi doivent être précisées.

De plus, l’Exécutif de chaque Région serait organisé au sein du gouvernement national qui comprendrait trois comités ministériels régionaux : un pour les Affaires wallonnes, un pour les Affaires flamandes et un Comité ministériel des Affaires bruxelloises. Les deux premiers seraient présidés par le ministre des Affaires régionales concerné et comprendraient les ministres et secrétaires d’État à compétence régionalisée. Le Comité ministériel des Affaires bruxelloises comprendrait au moins le ministre chargé des Affaires bruxelloises assisté d’un secrétaire d’État de l’autre groupe linguistique. Toutes les ordonnances et tous les arrêtés porteraient au moins la signature de ces deux membres du gouvernement. Chaque ministre chargé des Affaires régionales pourrait être interpellé dans son conseil régional uniquement pour une faute individuelle de sa gestion et cette interpellation pourrait conduire à une motion critique qui n’a aucune influence politique directe.

Enfin, les organes régionaux ne disposant pas de pouvoir fiscal, sauf à réviser les articles 110 et 113 de la Constitution, chaque conseil disposerait d’une dotation annuelle mise à sa disposition par le Parlement. La dotation globale que le Gouvernement réserverait dans le budget général serait répartie entre les trois Régions, à raison d’un tiers proportionnellement à la population, un tiers proportionnellement à la superficie et un tiers proportionnellement aux impôts directs à charge des personnes physiques.

Constatant que la délimitation des Régions restait à définir, le Premier ministre se disait prêt à poursuivre avec le gouvernement et immédiatement les pourparlers pour achever ce plan de régionalisation et rechercher de quelle manière la majorité constitutionnelle requise pour la mise à exécution de l’article 107quater de la Constitution peut être atteinte [34].

La formule de Leo Tindemans est claire : la pièce maîtresse de la réforme de l’État est la régionalisation. Il s’agit d’une main tendue.

François Perin la saisit début juin 1974, lui qui s’est tant impliqué dans le processus de Steenokkerzeel. L’élargissement du gouvernement social-chrétien-libéral au Rassemblement wallon (RW) paraît changer la donne : non seulement le RW donne une majorité au gouvernement, mais deux ministres de la Réforme des Institutions sont désignés dans la nouvelle équipe : Perin pour les francophones et le social-chrétien Robert Vandekerckhove (1917-1980) pour les Flamands.

Dans sa nouvelle déclaration gouvernementale, Leo Tindemans annonce la réalisation à court terme d’une première étape de la régionalisation. Une deuxième étape devra suivre quand une majorité des deux tiers pourra se réunir pour voter une solution globale. Une troisième étape de toilettage de la Constitution et de pacification entre Communautés et Régions pourrait clôturer le processus [35].

Les acquis des négociations de Steenokkerzeel sont revus lors de l’entrée du RW au gouvernement, par l’accord du 10 juin 1974 [36]. Le texte, qui préfigure la loi de régionalisation, s’intitule Phase préparatoire de la Régionalisation et forme l’annexe II de la Déclaration gouvernementale [37]. Le projet de loi est déposé dans la foulée. Il est voté au Sénat le 12 juillet et adopté par la Chambre le 20 juillet. Pour la première fois, écrit Jean Gol, le processus de régionalisation, les désirs des régions ont quitté le fronton des proclamations, des manifestations et des déclarations gouvernementales pour s’insérer dans la vie quotidienne de l’État [38].

 

 3. La Région wallonne fait son entrée

La loi Perin – Vandekerckhove du 1er août 1974, créant des institutions régionales à titre préparatoire à l’application de l’article 107quater de la Constitution, fixe les limites des Régions, parmi lesquelles la Région wallonne. En toute logique, celle-ci comprend le territoire des provinces de Hainaut, de Liège, de Luxembourg et de Namur, ainsi que le territoire de l’arrondissement administratif de Nivelles. La loi dispose également que chaque région est dotée d’un Conseil régional et d’un Comité ministériel des Affaires régionales. Ce Comité rassemble les ministres et secrétaires d’État ayant des attributions en matières culturelle et régionale : le Comité ministériel des Affaires wallonnes [39]. C’est l’expérience de régionalisation que François Perin a défendue, sinon conçue, que mène la Belgique [40]. Le Conseil régional consiste donc en une assemblée consultative composée des sénateurs de la Région. Chacune des trois Régions doit recevoir une dotation financière de l’État central, fixée suivant les trois critères de répartition déjà évoqués, chacun comptant pour un tiers : la superficie, la population et le rendement de l’impôt des personnes physiques [41].

Après le Sénat le 13 juillet, le vote de cette loi, à majorité simple, a lieu à  la Chambre le 20 juillet 1974 par 109 voix contre 77 (socialistes, communistes et Volksunie) et 13 abstentions (FDF et libéraux bruxellois). Elle permet aux régions de déterminer elles-mêmes leur politique dans les domaines de l’expansion économique régionale, de l’emploi, de la santé, de l’eau, de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme, de la politique foncière, du logement, de la politique familiale et démographique, de la santé publique et de l’hygiène, de la politique industrielle et énergétique, du tourisme et de la politique d’accueil, de la chasse, de la pêche, des forêts, de l’organisation communale et de la politique de l’eau.

François Perin peut l’affirmer avec modestie : nous avons tiré la leçon d’un échec de quatre ans, qui n’est pas seulement notre échec, mais l’échec de tous [42].

Si la Loi, promulguée le 1er août 1974, est jugée anticonstitutionnelle par les socialistes [43], il n’en reste pas moins qu’elle met en place une ébauche d’organes législatif et exécutif régionaux, un budget régional ainsi qu’un début de régionalisation interne des administrations concernées. Les soixante-deux membres du Conseil régional, composé de sénateurs, disposent d’une compétence d’avis dans les matières où une politique régionale se différencie en tout ou en partie. En fait, le Conseil régional ne reçoit pas mission de régler les matières régionales – sinon on se serait trouvé dans le champ d’application du 107 quater, ce qui aurait nécessité une majorité qualifiée – mais donne un avis, par voie de motions motivées sur des projets gouvernementaux, ou émet des propositions [44]. Si, au niveau de l’élaboration des normes régionales, c’est toujours le Parlement national qui vote les lois – dont le champ d’application peut être limité à une région – chaque Conseil régional doit, dans les matières régionalisées, être consulté [45]. Mieux, comme le rappelle alors le constitutionnaliste de l’Université de Gand Robert Senelle (1918-2013), les conseils régionaux se voient attribuer un droit d’initiative illimité qui leur permet de prendre une part active aux travaux législatifs. De plus, pour la première fois dans l’histoire politique belge, un organe ministériel dont la plupart sinon la totalité des membres sont investis exclusivement de compétences régionales, pourra consacrer toute son attention à la politique régionale, appuyée et conseillé en cela par un conseil régional représentatif [46].

Le 25 novembre 1974, le Comité ministériel wallon se réunit pour la première fois, à Namur, sous la présidence d’Alfred Califice, ministre des Affaires wallonnes [47], sorte de Premier ministre pour sa région, comme l’écrit Le Soir [48]. Outre son président, l’exécutif wallon comprend François Perin, ministre de la Réforme des Institutions ; Antoine Humblet (1922-2011), ministre de l’Éducation nationale (F) ; Jean Gol, secrétaire d’État à l’Économie régionale, adjoint au ministre des Affaires wallonnes ; Louis Olivier (1923-2015), secrétaire d’État pour les Forêts, la Chasse et la Pêche, adjoint au ministre des Affaires wallonnes ; Robert Moreau (1915-2006), secrétaire d’État, adjoint au ministre des Affaires wallonnes, qui héritera quelques mois plus tard des Affaires sociales [49].

Le Comité ministériel des Affaires wallonnes entre 1974 et 1976. Assis, de gauche à droite : Antoine Humblet, Alfred Califice, ministre-président, François Perin. Debouts : Jean Gol, Robert Moreau et Louis Olivier. Photo Le Soir.

Le lendemain, 26 novembre, c’est au tour du nouveau Conseil régional wallon, composé des sénateurs de Wallonie, de tenir sa première séance à Namur, dans la salle du Conseil provincial, place Saint-Aubain [50]. Après le discours d’ouverture du sénateur Jacques Hambye (1908-1994), doyen d’âge, les vingt-cinq représentants socialistes quittent la salle pour marquer leur désapprobation à l’initiative. C’est le libéral carolorégien Franz Janssens (1914-1985) qui est élu à la présidence du Conseil régional [51]. Il souligne l’intérêt que constituera l’existence d’un budget régional séparé pour la Wallonie qui permettra au Conseil régional d’apprécier la politique régionale du gouvernement [52].

La régionalisation est ainsi installée de plain-pied dans l’État belge [53]. Sous l’impulsion d’Alfred Califice, le Comité des Affaires wallonnes approuve, en février 1975, l’idée de charger la Société de Développement régional wallonne (SDRW), née de la loi Terwagne, de l’élaboration du projet de plan régional en suivant la procédure prévue par la loi organique de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme du 9 mars 1962 [54]. Celle-ci constitue le cadre de création de la Commission régionale d’Aménagement du Territoire. Ainsi, l’Arrêté royal du 25 mars 1976 donne l’impulsion pour l’élaboration d’un Plan régional d’Aménagement du Territoire (PRAT) et institue une Commission consultative régionale d’Aménagement du Territoire [55]. En novembre 1976, une convention confie à la Société de Développement régional wallon (SDRW) la réalisation des études préparatoires au PRAT et, le 16 mars 1977, un arrêté ministériel désigne la SDRW comme auteur de projet pour l’élaboration du PRAT. La convention ne sera toutefois pas mise en œuvre et l’Exécutif régional devra la réactiver en 1981 pour permettre l’élaboration dans les douze mois et à titre expérimental de l’avant-projet de PRAT [56].

 

Un budget propre pour travailler

La régionalisation des budgets est certainement le principal acquis de cette régionalisation préparatoire. Ainsi, dès 1973, le principe de la règle des trois tiers (population, superficie, rendement à l’impôt des personnes physiques) sert de clef de répartition entre les régions. Ce principe, objet de négociations politiques, sera plus tard intégré dans la loi du 9 août 1980. En juin 1975, un premier budget wallon est discuté au Conseil régional [57]. Ce budget 1975 de la Région wallonne s’élève à 18 milliards de francs. Le budget des Affaires wallonnes pour 1976 s’élèvera à 21,3 milliards, auxquels viendront s’ajouter environ 2,7 milliards qui constituent la part wallonne des crédits régionaux nouveaux affectés à la politique de l’eau et aux travaux subsidiés [58].

Le Comité ministériel des Affaires wallonnes (CMAW) systématise l’analyse des dossiers de mise en œuvre des lois d’expansion économique en créant une Commission permanente au sein du Cabinet du secrétaire d’État [59]. Il installe le 22 janvier 1975 une Commission d’Écologie industrielle, présidée par le radiobiologiste Zénon Bacq (1903-1983) et destinée à organiser la lutte contre la pollution, notamment par une analyse des dossiers « lois d’expansion économique ». Cette Commission fera l’objet de l’attention des exécutifs suivants qui la feront travailler en liaison étroite avec la Commission consultative de l’Environnement, étant donné la connexité de leurs compétences [60].

Jean Gol donne du ton à son action pour redresser l’économie wallonne. Quel est l’avenir de la régionalisation préparatoire ? Il est indispensable que la Wallonie existe institutionnellement [61]. Stimuler l’innovation ? Le secrétaire d’État interroge : La Wallonie est-elle morte avec Zénobe Gramme ? Faut-il fustiger les entreprises restées trop attachées à des formes de management ou à des produits dépassés ? Seules celles qui seront capables des mutations seront aidées, répond-il, avant de souligner que toutes les entreprises en difficulté ne seront pas sauvées : ici, du moins, la récession joue un rôle sévère peut-être; mais positif à moyen terme. Faut-il s’interroger sur l’insuffisance de la régionalisation ? Toute parcelle de liberté d’action nouvelle que la Wallonie obtient ou arrache sur le plan économique la rend plus apte à affronter son destin, répond-il. Faut-il mobiliser les Wallons ? Il note qu’ils sont condamnés à tirer rapidement le meilleur d’eux-mêmes [62]. Comment le secrétaire d’État compte-t-il rénover la région ? Il faut, écrit-il, favoriser l’intelligence plutôt que le capital, le dynamisme plutôt que la tradition, les investissements immatériels en recherche et en organisation davantage que les investissements matériels et en capital fixe [63].

Mais ce qu’il faut surtout, déclare Jean Gol, c’est un grand projet wallon, pour donner du sens aux centaines de millions de crédits parallèles que la Région obtient et obtiendra en compensation des travaux effectués à Zeebrugge. Aurons-nous le courage et l’imagination d’affecter ces crédits désormais, nous aussi à un grand projet wallon plutôt que de distribuer çà et là quelques dizaines de millions, en donnant à chaque catégorie sociale et à chaque famille politique des satisfactions de prestige ? Et le Liégeois d’appeler à une concertation véritable destinée à amener à de bonnes décisions politiques éclairées, débattues démocratiquement, faisant à l’avis de chacun sa juste part, mais tranchant en définitive dans l’intérêt de la Région [64]. Aussi, le traumatisme de la crise pour la Wallonie peut-il être l’occasion d’un changement profond : si ceux de chez nous voulaient se remettre, nous remettre en question, ne serait-ce pas le début d’un sursaut salutaire ? [65]  Jean Gol s’y attache avec ses collègues, en voulant ouvrir la Région sur l’extérieur. Il contribue à établir des lignes aériennes Liège – Londres et Charleroi – Londres [66] et défend un projet de développement d’un aéroport dédié au fret à Bertrix – Jehonville [67].

Compte tenu des résistances wallonnes, notamment de la part du Conseil économique wallon, à accepter les investissements très importants réalisés par l’État pour le développement du port de Zeebrugge, des crédits dits parallèles ont été inscrits dès 1971 au budget des Travaux publics. De 1971 à 1976, 5 milliards de francs ont été prévus à cet effet. Le Conseil des ministres du 11 juillet 1975 décide que la moitié de tout crédit destiné à l’écluse de Zeebrugge serait inscrite dans le budget des Travaux publics comme crédit pour la Wallonie aussi longtemps que le total n’en dépasse pas 16 milliards de francs, la Région disposant ainsi d’un droit de tirage maximal de 8 milliards de francs. Ces crédits n’ont pas été uniquement affectés au budget des travaux publics pour la Wallonie, mais aussi à d’autres domaines tels la rénovation urbaine, l’informatique, les logements sociaux, les entreprises, etc. Il faut souligner que, depuis le 20 décembre 1973, la liaison autoroutière directe Liège – Mons – Tournai et Dunkerque, 226 km de Eynatten à Lamain est enfin terminée ! De 1971 à 1976, 25 % des 6 milliards de crédit « Focant » et des crédits parallèles sont attribués à l’infrastructure scientifique et à la recherche. Progressivement les projets de lourdes infrastructures sont réduits au profit de la recherche technologique proprement dite. Pour les dernières tranches de crédits parallèles 1977 et 1978, l’accent a été mis sur une recherche qui débouche directement sur des applications industrielles (le textile à Tubize, les végétaux performants et le chantier naval de Namêche) [68]. Si les crédits parallèles restent effectifs jusqu’en 1978, le ministre des Travaux publics, le socialiste sérésien Guy Mathot (1941-2005), y met fin à cette date en lançant le Plan d’Infrastructure prioritaire, construit sur une base régionale [69], au moment où il prend, avec le gouvernement, la décision d’accorder le feu vert à l’extension du port de Zeebrugge (Plan d’Infrastructure prioritaire), pour un montant de 46 milliards de francs soit plus de 6 milliards par an pendant sept ans [70].

Comme chacun de ses prédécesseurs, mais aussi de ses successeurs, Jean Gol intervient pied à pied pour tenter de soutenir les entreprises en difficulté et de sauver ce qui peut l’être : Grès de Bouffioulx [71], Fabelta à Tubize, Glaverbel à Houdeng-Goegnies [72], ACEC à Charleroi où, en réponse à un conflit social, Westinghouse a riposté par le lockout ([73]). Le ministre liégeois s’investit aussi dans la rédaction de son projet wallon. Il prend la forme d’un rapport sur le redressement wallon, liste d’actions à mettre en place dès qu’un pouvoir wallon aura été créé, et qu’il présente en mars 1977 [74].

Alors que la participation du Rassemblement wallon au gouvernement est de plus en plus contestée par les ténors de ce parti qui dénoncent l’immobilisme en matière de régionalisation [75], François Perin tire, le 16 juin 1976 au Conseil régional wallon, les conclusions de deux ans d’expérience de la régionalisation préparatoire et met en évidence une plateforme d’accord avec le projet des socialistes sur l’application de l’article 107 quater [76]. La proposition de régionalisation définitive approuvée par les socialistes des trois régions est sanctionnée par le congrès national du PSB, le 27 juin 1976 [77]. Le 29 juin, le Comité directeur du PSC donne son assentiment à une formule de dialogue entre les communautés, nouvelle table ronde à mettre en place après les élections communales d’octobre. Le chemin est ouvert vers le Pacte d’Egmont… une autre étape chaotique de la marche fédéraliste.

 

Conclusion : réparer le passé pour construire l’avenir

Les jeux des temporalités sont comme autant d’interactions qui nous permettent de fonder des horizons nouveaux : cette conviction a toujours été la mienne.

La Wallonie ne naît pas avec l’Assemblée wallonne de 1912. Elle s’affirme politiquement à ce moment. Comme elle renouvelle cette affirmation régulièrement ensuite : en 1938, en 1940, en 1945, en 1950, en 1960. 1970 constitue une occasion manquée de voir naître une institution de droit public. L’inscription du 107quater dans la Constitution reste un bel effort sur le plan juridique, mais pas au-delà. Pas plus qu’aujourd’hui le droit à un logement décent de l’article 23 ne couvre d’un toit les sans-abris.

Si la Région wallonne – et je ne la confonds jamais avec la Wallonie – prend forme un jour, c’est en 1974. Tout ce qui en fait une entité publique est réuni à ce moment. La nouvelle structure préfigure l’organisation définitive de la régionalisation. Avec des défauts et insuffisances, personne ne le conteste alors. Mais la Région wallonne de 2024 ne souffre-t-elle pas elle-même de fortes insuffisances ? Tout dernièrement, lors d’une assemblée d’Agoria à Wavre, le secrétaire d’État fédéral Thomas Dermine n’affirmait-il pas que le fait qu’en Wallonie, on n’ait pas un ministre de l’Éducation assis à côté du ministre de l’Économie, c’est vraiment un problème [78]. Défauts et insuffisances en effet. Rappelons toutefois que, de 1974 à 1977, le ministre francophone de l’Éducation nationale, Antoine Humblet, siégeait au Comité ministériel des Affaires wallonnes qui se réunissait à Namur.

Comme me l’a un jour affirmé François Perin pour réduire mon propre scepticisme, l’expérience de cette régionalisation a permis d’inoculer le virus de l’autonomie régionale parmi les partis traditionnels, et de faire l’expérience qu’on pouvait y survivre. J’en suis désormais convaincu. Symboliquement, cela mériterait d’ajouter la photo de Franz Janssens [79] à la galerie des présidents du Parlement de Wallonie, et celle d’Alfred Califice [80] puis le portrait de Guy Mathot (de mars 1977 à décembre 1978) aux ministres-présidents. Jean-Maurice Dehousse a pris le relais à partir d’avril 1979, mais y figure déjà comme premier président de l’exécutif.

Dès ce moment d’ailleurs, la régionalisation définitive devient inéluctable. Pour la première fois de son histoire, affirme en 1976 le jeune constitutionnaliste Francis Delpérée, la Wallonie prend corps dans le droit public, elle y cherche sa place, ses pouvoirs, son autonomie [81].

Et elle les trouve.

Le reconnaître aujourd’hui, c’est aller au-delà des margailles de cette époque révolue, c’est assumer un fédéralisme de dépassement des intérêts nombrilistes de partis et de groupes. Ce dont la Wallonie a probablement le plus besoin. C’est le philosophe français Gaston Berger qui l’affirmait : il n’y a pas de fédéralisme sans un sentiment très vif du « bien commun » [82].

C’est de ce fédéralisme-là dont nous avons besoin. Comme de pain.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

[1] Toutefois évoqués dès le 1er janvier 2024 : Éric DEFFET, « Détours wallons » : joyeux anniversaire, la Wallonie !, dans Le Soir, 1er janvier 2024.

[2] Jean-Maurice DEHOUSSE, De Carthage à Namur, préface à Jacques BRASSINNE de LA BUISSIERE, Le Conseil régional wallon 1974-1979, Histoire d’une institution oubliée, p. 6, Namur, Institut Destrée, 2007.

[3] J. BRASSINNE de LA BUISSIERE, Le Conseil régional wallon 1974-1979…, p. 11.

[4] Paul DELFORGE, Un siècle de projets fédéralistes pour la Wallonie (1905-2005), p. 135-138, Namur, Institut Destrée, 2005.

[5] Annales parlementaires, Sénat, 12 juillet 1974, p. 853.

[6] Dominique SCHNAPPER, La communauté des citoyens, Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994.

[7] Wallonie : une Région, un Parlement, un Gouvernement, p. 4, Liège, Ministère de la Région wallonne, 1981.

[8] Robert SENELLE, La Révision de la Constitution, 1967-1971, Textes et Documents, p. 189, Bruxelles, Ministère des Affaires étrangères, 1972.

[9] Mark VAN DEN WIJNGAERT, D’une Belgique unitaire à une Belgique fédérale, 40 ans d’évolution politique des communautés et des régions (1971-2011), Étude à l’occasion du 40oème anniversaire du Parlement flamand, p. 23, Bruxelles, Vlaams Parlement – ASP, 2011.

[10] Annales parlementaires, Chambre, 18 février 1970, p. 3.

[11] Ainsi, pour un Robert Houben (1905-1992), dernier président du PSC-CVP unitaire, le transfert de compétences économiques mènerait vers un fédéralisme total et plus tard peut-être vers le séparatisme. Gaston EYSKENS, Mémoires…, p. 1024.

[12] G. EYSKENS, Mémoires…, p. 1083.

[13] G. EYSKENS, Mémoires…, p. 1083-1084.

[14] Paul de STEXHE, La Révision de la Constitution belge, 1968-1971, p. 183, Bruxelles-Namur, Larcier – Société d’Études morales, sociales et politiques, 1972.

[15] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Centre Harmel, Ministère de l’Intérieur, Centre de recherche pour la solution des problèmes sociaux, politiques et juridiques en régions wallonnes et flamandes, Document n°255, Assemblée plénière, Motion n°9, Réponse au ministre de l’Intérieur concernant le projet de loi modifiant la loi de 1932, texte adopté au cours de la séance du 27 janvier 1953, p. 2-4.

[16] P. de STEXHE, La Révision de la Constitution belge, 1968-1971…, p. 177.

[17] G. EYSKENS, Mémoires…, p. 1024.

[18] Rapport des délibérations du Groupe des 28, dans Robert SENELLE, La Révision de la Constitution, 1967-1971…, p. 104-105. – P. de STEXHE, op. cit., ,p. 186.

[19] Ibidem, p. 189. – Robert Senelle estime que s’il résulte clairement que ces organes seront plus que des organes consultatifs, il n’en ressort pas que leurs « ordonnances » auront force de règlement ou de loi. les travaux préparatoires vont incontestablement dans le sens d’un pouvoir réglementaire. R. SENELLE, La Constitution belge commentée, Textes et documents, p. 372-373, Bruxelles, Ministère des Affaires étrangères, 1974.

[20] André MEAN, La Belgique de Papa, 1970 : le commencement de la fin, p. 181, Bruxelles, Pol-His, 1989.

[21] Gaston EYSKENS, Mémoires, p. 982, Bruxelles, CRISP, 2012.

[22] Freddy JORIS, Les Wallons et la réforme de l’État, De l’État unitaire à l’État communautaire et régional, (1890-1970), p. 184-185, Charleroi, Institut Destrée, 1998.

[23] La loi spéciale relative à la compétence et au fonctionnement des Conseils culturels pour la communauté culturelle française et la communauté culturelle flamande, dont il est question au paragraphe 2 de l’article 59bis, est intervenue le 21 juillet 1971.

[24] François PERIN, Histoire d’une nation introuvable, p. 217, Bruxelles, Legrain, 1988.

[25] G. EYSKENS, Mémoires…, p. 1024.

[26] Achever de remodeler la Belgique, Annales parlementaires, Chambre, 25 janvier 1972, p. 34.

[27] G. EYSKENS, Mémoires…, p 1112.

[28] G. EYSKENS, Mémoires…, p 1117-1118, p. 1164.

[29] G. EYSKENS, Mémoires…, p 1170.

[30] Déclaration gouvernementale, Annales parlementaires, Chambre, 30 janvier 1973, p. 496-498.

[31] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 1er février 1973, p. 587-588.

[32] A. MEAN, La Belgique de papa…, p. 187-188. – Charles-Ferdinand NOTHOMB, La vérité est bonne, p. 132-138, Bruxelles, Hatier, 1987. – Leo TINDEMANS, De Memoires, Gedreven door een overtuiging, p. 253-255, Tielt, Lannoo, 2002.

[33] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Fonds Robert Moreau, Réunion de Steenokkerzeel, Compte rendu, 16 + 1 pages. Points principaux de la déclaration gouvernementale prévue par M. Tindemans, dans Le Soir, 24 avril 1974, p. 2.

[34] Déclaration gouvernementale, Annales parlementaires, Chambre, 30 avril 1974, p. 25-26. – Texte également reproduit dans R. SENELLE, La Constitution belge commentée, Textes et documents…, p. 372-373.

[35] Déclaration gouvernementale du 12 juin 1974, p. 1, Bruxelles, Moniteur belge, 1974.

[36] Jacques VAN HOOREBEKE, Le grand (et multiple) dessein de M. François Perin : réformer l’État, ses structures, ses mœurs, dans Le Soir, 14 juin 1974, p. 2. – Paul DEBONGNIE, Steenokkerzeel : échec ou réussite à terme ? dans Spécial, 24 avril 1974, p. 33 & 34.

[37] R. SENELLE, La Constitution belge commentée…, p. 377.

[38] Jean GOL, La Wallonie au-delà de la crise (23 octobre 1975), dans Jean GOL, L’optimisme de la volonté, Textes et discours, p. 164, Bruxelles, Legrain, 1985.

[39] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, Séance du 20 juillet 1974, p. 1848-1852. – Jean-Pierre VANDERMEUSE, Sa régionalisation préparatoire étant votée, M. Perin annonce une « grande décantation », Tous les amendements reviendront sur le tapis, déclare-t-il, dans La Nouvelle Gazette, 22 juillet 1974, p. 2. – Jacques BRASSINNE, La régio­nalisation : la loi du 1er août 1974 et sa mise en œuvre, dans Courrier hebdomadaire, n°665, Bruxelles, CRISP, 20 décembre 1974. – Ibidem, 10 janvier 1975.

[40] Selon M. Perin, la régionalisation démarrera dès l’automne, avec ou sans élargissement, Propos recueillis par Pierre Lefevre, dans Le Soir, 12 septembre 1974, p. 1 et 2. – Voir l’intervention en ce sens de Fr. Perin : Annales parlementaires, Sénat, Séance du 12 juillet 1974, p. 834sv.

[41] Jacques van SOLINGE, Les Sénateurs pourront choisir leur assemblée régionale en changeant de domicile, dans Le Soir, 5 juillet 1974.

[42] Annales parlementaires, Sénat, 12 juillet 1974 p. 896.

[43] Interview de Jean-Maurice Dehousse dans La régionalisation provisoire, pour quoi faire ?, dans Wallonie libre, 1er octobre 1974, p. 5. – P. LOPPE, Les socialistes et la FGTB ne siègent plus dans les institutions régionales wallonnes, dans Le Soir, 11 février 1975, p. 2.

[44] Arrêté royal du 12 novembre 1974 relatif aux Conseils régionaux, publié au Moniteur belge du 21 novembre 1974.

[45] F. PERIN, ministre de la Réforme des Institutions, Rapport politique, 15 mars 1976, p. 7.

[46] R. SENELLE, La Constitution belge commentée…, p. 380 et 382. – Voir aussi l’analyse du professeur Jan Velaers de l’Université d’Anvers : en définitive, cette « régionalisation provisoire », malgré son caractère limité, a sans conteste joué un rôle dans le processus de maturation communautaire, notamment en donnant une première assise à l’idée de régionalisation à trois. J. VELAERS, Les forces vives de toute une génération : la réforme de l’État de 1968 à 1995, dans Wilfried DEWACHTER ea, Un parti dans l’histoire, 1945-1995, 50 ans du Parti social chrétien, p. 508, Louvain-le-Neuve, Duculot, 1996. – Voir aussi : J. BRASSINNE, Bilan des conseils culturels et des conseils régionaux, dans Res publica, 1977/2, p. 179-219.

[47] PIERRE LOPPE, Pre­mière réunion de l’Exécutif wallon à Namur, dans Le Soir, 26 novembre 1974. – Le budget et la régionalisation, p. 47-48, Secrétariat d’État au Budget, juin 1975.

[48] Le gouvernement pose les fondements des prochaines exécutifs régionaux, dans Le Soir, 25 septembre 1974.

[49] P. LOPPE, Première réunion de l’exécutif wallon à Namur, dans Le Soir, 26 novembre 1974.

[50] Il a été convoqué par l’arrêté royal du 19 novembre 1974 portant convocation du Conseil régional wallon. – Pour une analyse détaillée des travaux du Conseil régional wallon de la régionalisation préparatoire, voir J. BRASSINNE de LA BUISSIERE, Le Conseil régional wallon 1974-1979, Histoire d’une institution oubliée, Namur, Institut Destrée, 2007.

[51] Achille PHILIPPOT, Une date historique pour la Wallonie, dans Wallonie libre, 15 dé­cembre 1974, p. 4. – P. LOPPE, Séance rapide et sans relief à Namur, dans Le Soir, 27 novembre 1974, p. 2. – Jacques VAN HOOREBEKE, M. Califice : la régionalisation s’installe de plain-pied dans l’État belge, dans Le Soir, 17 juillet 1975, p. 2. – Jacques BRASSINNE, La régio­nalisation : la loi du 1er août 1974 et sa mise en œuvre (II), dans Courrier hebdomadaire, n°667-668, p. 8, Bruxelles, CRISP, 10 janvier 1975.

[52] P. LOPPE, Séance rapide et sans relief à Namur, dans Le Soir, 27 novembre 1974.

[53] Jacques VAN HOOREBEKE, M. Califice : la régionalisation s’installe de plain-pied dans l’État belge, dans Le Soir, 17 juillet 1975.

[54] Les ministres wallons débloquent la SDR, dans Le Soir, 13 février 1975.

[55] Rapport sur la situation économique de la Wallonie, Secrétariat du Conseil économique régional wallon, Juin 1982, p. 82.

[56] Rapport sur la situation économique de la Wallonie,…, Juin 1982, p. 83.

[57] E.H., Le Conseil régional a examiné hier à Namur le premier budget wallon, dans La Nouvelle Gazette, 6 juin 1975.

[58] Alfred Califice, dans Wallonie 76 /1, p. 62. – Pierre HERMANS, Le budget du Conseil régional wallon, dans Le Soir, 3 mars 1977.

[59] Arrêté ministériel du 27 février 1975 créant la Commission permanente pour l’examen de la structure des entreprises.

[60] Les décisions de l’Exécutif wallon, dans Le Peuple, 3 avril 1980. – En Wallonie, A quand le véritable démarrage de la reconversion ? dans Le Drapeau rouge, 3 avril 1980.

[61] Pour M. Gol, appliquer la régionalisation reste une priorité qui ne s’oppose nullement à la lutte contre l’inflation, Propos recueillis par Pierre Lefevre, dans Le Soir, 5 septembre 1974. – « Il ne faut pas que les crédits aux entreprises en difficultés constituent la sixième branche de la sécurité sociale » cité dans O.C., L’économie régionale « nouvelle vague », dans Le Soir, 30 juillet 1974. – Jean GUY, M. Gol veut éviter la surenchère aux investissements en Wallonie, dans La Nouvelle Gazette, 3 juillet 1974.

[62] Jean GOL, La face wallonne de la crise, dans Wallonie75 /6, p.371-378.

[63] Jean GOL, Bilan et perspectives de l’économie wallonne, discours prononcé le 15 décembre 1975 lors de la séance d’ouverture du CERW, 76/2, p. 162-173.

[64] Jean GOL, Bilan et perspectives de l’économie wallonne, discours prononcé le 15 décembre 1975 lors de la séance d’ouverture du CERW, 76/2, p. 162-173.

[65] Jean GOL, L’optimisme de la volonté…, Discours du 23 octobre 1975, p. 169.

[66] Exécutif régional, L’avenir des lignes aériennes wallonnes, dans Le Rappel, 14 février 1980.

[67] PIERRE LOPPE, L’économie régionale wallonne : à la fois sauver et créer des emplois, dans Le Soir, 15 mars 1975.

[68] Le PRLW propose un plan de redressement wallon, dans La Libre Belgique, 4 mars 1977.

[69] Jean-Pierre MARTENS, Le port de Zeebrugge, dans Courrier hebdomadaire n°1142-1143, Bruxelles, CRISP, 22 décembre 1986, p. 38-39.

[70] Michel QUEVIT, La Wallonie : l’indispensable autonomie, p. 97, Paris, Entente, 1982.

[71] Jean GUY, Vers une nouvelle société (bis) des Grès de Bouffioulx ?, dans La Nouvelle Gazette, 2 juillet 1974.

[72] Le destin de l’industrie verrière belge, dans Courrier hebdomadaire, n° 673, Bruxelles, CRISP, 21 février 1975.

[73] François CAMMARATA et Pierre TILLY, Histoire sociale et industrielle de la Wallonie (1945-1980), p. 188, Bruxelles, EVO, 2001.

[74] Le PRLW propose un plan de redressement wallon, dans La Libre Belgique, 4 mars 1977.

[75] Les députés du RW feront-ils tomber le gouvernement ? dans Le Soir, 10 juin 1975, p. 1 & 2.

[76] Jouant visiblement la carte socialiste de la régionalisation définitive, M. Perin estime le temps venu pour la « négociation finale », dans La Libre Belgique, 17 juin 1976. – Joseph COPPE, Un acte de décès, dans La Wallonie, 17 juin 1976. – Louis TORDEURS, Où en est la régionalisation ?, La répartition du pouvoir en Belgique, Incidences de la loi du 1er août 1974 et de ses arrêtés d’exécution, dans Bulletin de la Fondation André Renard, n° 63, novembre 1975, p. 17-42. – La régionalisation définitive, Propositions du PSB, Réactions de la presse belge, Notes de documentation 4/76 – 6-76, Bruxelles, Institut Émile Vandervelde, 1976. – Jacques YERNA, Le projet d’accord de régionalisation PSB-FGTB, De bonnes et mauvaises choses, dans Combat, 17 juin 1976, p. 1. – François PERIN, Histoire d’une nation introuvable, Bruxelles, Legrain, 1988, p. 236-237. François Perin y qualifie la nouvelle position socialiste d’événement politique d’une importance majeure. – Voir aussi Edith HEYE, L’assemblée des sénateurs wallons : deux ans bientôt et des locaux définitifs en projet, dans La Nouvelle Gazette, 28 septembre 1976, p. 2.

[77] Jean-Marie ROBERTI, Le plan socialiste de régionalisation définitive admis avec la plus grande distinction par le congrès du PSB, dans Combat, 1er juillet 1976, p. 12. – Jean-Louis LHOEST, 90 % de oui au PSB pour l’accord communautaire, dans Le Peuple, 28 juin 1976.

[78] Thomas Dermine, Intervention aux vœux d’Agoria Wallonie, 1er février 2024.

[79] P. DELFORGE, Janssens Franz, sur Connaître la Wallonie, Institut Destrée, 2024. https://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/wallons-marquants/dictionnaire-des-wallons/janssens-franz

Encyclopédie du Mouvement wallon, Parlementaires et ministres de la Wallonie (1974-2009), t. IV, Namur, Institut Destrée, 2010, p. 336-337.

[80] P. DELFORGE, Califice Alfred, sur Connaître la Wallonie, Institut Destrée, 2024.

https://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/wallons-marquants/dictionnaire-des-wallons/califice-alfred

Encyclopédie du Mouvement wallon, Parlementaires et ministres de la Wallonie (1974-2009), t. IV, Namur, Institut Destrée, 2010, p. 86-89.

[81] Francis DELPEREE, Histoire des Mouvements wallons et avenir de la Wallonie, dans Jacques LANOTTE, L’histoire du mouvement wallon, Journée d’étude de Charleroi, 26 février 1976, p. 100, Charleroi, Institut Destrée, 1978.

[82] Gaston BERGER ea, Le fédéralisme, p. 28, Presses universitaires de France, 1956.

Hour-en-Famenne, 1er février 2023 

Philippe Destatte, président du prestigieux Institut Destrée, plaide pour plus de dignité wallonne [1]. « Les vieilles excuses pour le retard économique de la Wallonie ne sont plus crédibles ».

Il a passé une matinée entière en vidéoconférence avec des fonctionnaires de la Commission européenne et se retrouve à Londres l’après-midi : l’historien Philippe Destatte, dirigeant du prestigieux Institut Destrée, est un prospectiviste européen très recherché. Pourtant, il est heureux de trouver du temps pour une interview entre deux rendez-vous. Destatte est spécialisé dans le développement régional, le fédéralisme et la Wallonie. Pas plus tard qu’en octobre dernier, il a donné une conférence au Kurdistan irakien sur la situation belge, en présence de hauts responsables politiques locaux qui espéraient tirer des enseignements pour leur propre pays. Il était intitulé : « Du fédéralisme au confédéralisme, Apprendre à faire vivre ensemble des gens qui se meuvent déjà dans des univers différents » [2]. Destatte est un éminent représentant d’un régionalisme wallon quelque peu sous-estimé, et un partisan d’une Belgique fédérale ou confédérale – pour Destatte, il s’agit simplement d’un fédéralisme radical.

Han Renard : le président de la NVA, Bart De Wever, ne croit plus en un moyen légal, via une majorité des deux tiers, de réformer le pays d’ici 2024 et préconise une réforme de l’État dite « extralégale », dans laquelle les départements fédéraux seraient déjà fonctionnellement divisés pour l’instant. Vous le comprenez ?

Philippe Destatte : d’une certaine manière, oui. Il voit que 2024 se rapproche, bien sûr. Et 2024 sera passionnant en Flandre. De Wever sera sous pression si son parti parvient à former une majorité avec le Vlaams Belang en 2024. Plus d’un nationaliste flamand se mettra alors à rêver de bloquer les institutions fédérales à partir de la Flandre. De Wever essaie maintenant de se distinguer avec un scénario alternatif. Mais ce n’est pas si facile. Outre la force du Vlaams Belang, on observe un refus catégorique des élus wallons d’entrer dans un dialogue sur la réforme de l’État. L’été dernier, avec l’Institut Destrée, nous avons présenté notre contribution au débat institutionnel : une vision élaborée de l’avenir pour une Belgique fédérale ou confédérale forte et simplifiée. Il n’est pas vrai que la Wallonie n’a rien à gagner d’une nouvelle réforme de l’État. La réforme de l’État n’est pas terminée, il reste encore beaucoup de détails à régler. Il faut donc continuer à transformer les institutions.

Han Renard : le rafistolage peut également signifier une nouvelle fédéralisation.

Philippe Destatte : je ne crois pas à cette refédéralisation. Les partis francophones tels que le MR plaident en faveur d’un transfert de nombreuses compétences vers le niveau fédéral – les libéraux flamands et le Premier ministre De Croo sont également de cet avis – mais cela ne fonctionnera plus. Par exemple, si vous proposez à la ministre wallonne de la Santé Christie Morreale de rendre à Bruxelles les compétences en matière de soins de santé, elle vous répondra : « Pas question, nous avons bien utilisé ces compétences en Wallonie« . Les élus wallons savent bien qu’ils font ce qu’ils veulent de leurs propres pouvoirs. Par exemple, les Flamands ont décidé de ne pas indexer les allocations familiales au nom de la discipline budgétaire. Les Wallons le feront et alloueront quelques centaines de millions d’euros à cette fin, alors que la Wallonie est en grande difficulté financière. Mais c’est un choix politique et c’est ce que signifie le fédéralisme.

 

Il n’est pas vrai que la Wallonie n’a rien à gagner d’une nouvelle réforme de l’État

Han Renard : que pensez-vous de la voie extralégale proposée par De Wever ? Pour cela, il faut une majorité fédérale et donc un soutien francophone ?

Philippe Destatte : Au cours de notre histoire, la Constitution a été enfreinte plus souvent et de manière beaucoup plus flagrante. À mes étudiants en droit, je donne toujours l’exemple de l’Accord ou, selon les opposants, du coup d’État de Loppem. Il sera difficile de faire mieux.

Château de Loppem – Wikimedia Commons

Han Renard : c’est le grand exemple de De Wever. Selon lui, nous avons besoin d’un nouveau coup, d’un nouveau moment Loppem.

Philippe Destatte : C’est incroyable ce qui s’est passé dans ce château de Flandre occidentale en 1918. Le roi Albert Ier, en partie par crainte d’un bouleversement social, se met alors d’accord avec un certain nombre de personnalités de premiers plans sur l’introduction du droit de suffrage universel unique. Le grand Emile Vandervelde, président du Parti ouvrier belge, écrit dans ses mémoires qu’il n’a appris que quelques jours plus tard ce qui avait été décidé là-bas [3], alors qu’il se battait depuis 30 ans pour ce suffrage universel. Incroyable. (rires) La Constitution n’a pas été modifiée avant 1921.

Dès lors, on pourrait penser qu’un accord politique sur la répartition fonctionnelle des départements fédéraux, comme cela s’est produit dans le passé pour la reconversion économique, l’éducation ou les permis d’exportation d’armes, serait tout simplement possible en 2024. Sans modifier la Constitution au préalable. Surtout si la situation du pays s’avérait exceptionnellement instable, et que la Belgique risquait de se retrouver bloquée à cause d’un score élevé du Vlaams Belang en Flandre et du PTB en Wallonie. Il n’est pas inconcevable qu’en 2024, le PS ne voie pas d’autre option que de former une coalition avec Ecolo et le PTB à Namur. Ensuite, le paysage politique serait tellement différent en Flandre et en Wallonie qu’une réelle coopération n’aurait vraiment pas de sens. Bien entendu, je comprends aussi les réactions dédaigneuses des autres partis politiques, qui pensent que Bart De Wever ferait mieux de s’occuper du port d’Anvers.

Han Renard : il n’y a pas que Bart De Wever qui semble être à bout, d’autres politiques flamands en ont également assez. Le président du CD&V, Sammy Mahdi, a par exemple récemment qualifié les francophones, qui selon lui refusent de réformer le pays, de fossoyeurs de la Belgique.

Philippe Destatte : je fais toujours une distinction entre les francophones et les Wallons, bien que pour de nombreux Flamands, cela semble être une seule et même chose. Généralement, les francophones et le front francophone qui se forme souvent à l’approche des élections rejettent tout dialogue avec les Flamands ou mettent sur la table des exigences telles que l’élargissement de Bruxelles. Ce qui n’a aucun sens et va à l’encontre de tous les accords belges signés depuis 1954. Aujourd’hui encore, ce vieux rêve francophone refait souvent surface. Voici quelques semaines, j’ai donné une conférence à Verviers. Des personnes dans le public ont déclaré : nous devons continuer à nous préoccuper du sort des francophones de la périphérie bruxelloise« . Je leur ai répondu de regarder l’état dans lequel se trouve Verviers et le niveau de décohésion sociale. Qu’est-ce que cela peut vous faire la situation linguistique de ces francophones de la périphérie ? Comme si le fait de devoir parler un peu de néerlandais au guichet communal était une atteinte à leurs droits fondamentaux. Les demandes institutionnelles des Wallons sont, et devraient être, d’une nature très différente. Et pour commencer, bien sûr, les francophones doivent mettre en ordre leurs propres institutions.

Han Renard : renommer la Communauté française en Fédération Wallonie-Bruxelles, un nom qui ne figure pas dans la Constitution, était aussi un peu extralégal, n’est-ce pas ?

Philippe Destatte : certainement, et j’ai toujours trouvé que ce choix était une atteinte à la loyauté fédérale. Il n’existe aucune raison pour que les Wallons aient une meilleure relation avec les francophones de Bruxelles qu’avec les Flamands. Au contraire, la Wallonie devrait rechercher la réconciliation et une coopération économique, scientifique et culturelle intense avec la Flandre. Au lieu d’être politiquement agressive en permanence, par exemple en renommant une telle fédération, la Wallonie devrait accepter la main tendue de la Flandre pour réformer la Belgique.

Han Renard : les réformes préconisées par les Flamands, avec une plus grande marge de manœuvre socio-économique pour les régions, risquent d’appauvrir les Wallons. En 2019, M. De Wever a déclaré qu’il y avait encore de la place pour un accord classique de pouvoirs en échange d’argent. Aujourd’hui, l’argent est dépensé.

Philippe Destatte : je plaiderais pour un peu plus de dignité wallonne [4]. Si j’étais un élu wallon, je serais gêné de demander de l’argent à la Flandre aujourd’hui. Surtout après les flux d’argent considérables qui passent de la Flandre à la Wallonie depuis des années. Le fait que la solidarité interpersonnelle demeure dans la sécurité sociale – ce que Bart De Wever veut également préserver, je pense – est une bonne chose. Mais les transferts financiers entre des entités fédérales comme la Flandre et la Wallonie : cela ne peut vraiment plus se faire. Et si les francophones commencent à négocier avec les Flamands en 2024 dans l’espoir d’obtenir de l’argent frais pour leur Communauté française virtuellement en faillite, je dis « non ». Faisons sauter cette Communauté française et transférons ses compétences aux régions de Bruxelles et de Wallonie.

Han Renard : qu’est-ce que cela résoudrait ?

Philippe Destatte : les régions financeront ces pouvoirs. La Wallonie a suffisamment de moyens pour prendre en charge des compétences comme l’éducation et la culture. De l’argent est dépensé inutilement en Wallonie, par exemple par le biais de subventions aux entreprises. Les entreprises elles-mêmes affirment que la Wallonie peut supprimer progressivement ce soutien. Si vous y parvenez, vous pourrez resserrer le budget wallon. Il en va de même pour les emplois subventionnés. La Flandre a cessé de le faire. Pourquoi la Wallonie continue-t-elle à y consacrer 1,5 à 2 milliards par an ? Il s’agit plutôt d’une dépense de luxe. Si l’argent est rare, il vaut mieux arrêter de le faire. Et puis il y a l’indexation wallonne des allocations familiales. Ne pouvez-vous pas aider les personnes qui ont vraiment des difficultés de manière plus ciblée ? Je vous appelle depuis dix kilomètres de la frontière française. Une fois la frontière franchie, il n’y a pas d’allocations familiales pour le premier enfant. La Région wallonne pourrait très bien décider de supprimer les allocations familiales pour le premier enfant également. De sorte que davantage de ressources soient libérées pour les crèches, l’éducation ou les soins de santé, par exemple.

 

Il est impératif que les Wallons eux-mêmes paient pour les choix politiques qu’ils font

Han Renard : les différences entre la Flandre et la Wallonie en termes de croissance économique et de taux d’emploi ne se sont pas atténuées ces dernières années, mais ont plutôt augmenté à nouveau.

Philippe Destatte : c’est vrai, et les vieilles excuses utilisées par les Wallons pour expliquer ces différences ne sont plus crédibles. Voici quelques décennies, en raison du déclin industriel de la Wallonie, des raisons objectives expliquaient la différence de performances économiques. Mais ces raisons ont aujourd’hui disparu.

Je suis un partisan de la plus grande transparence possible en ce qui concerne les flux financiers en Belgique. Suite à la nouvelle loi de financement de 2014, certains transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie vont progressivement diminuer partir de 2024,. Cela n’aura pas d’effet de choc pour le budget wallon – les montants sont gérables – mais les Wallons devront quand même compenser ce déficit, notamment en remettant beaucoup plus de personnes au travail. Il est impératif aujourd’hui que les Wallons eux-mêmes paient pour les choix politiques qu’ils font.

Han Renard: de plus en plus d’élus et de faiseurs d’opinions flamands considèrent que la Belgique est désespérément coincée parce que le PS, le parti francophone le plus fort, semble bloquer toute véritable réforme, que ce soit sur les pensions, le marché du travail ou les institutions.

Philippe Destatte : la Flandre cible très fortement le PS. Mais pour l’instant, il n’est pas évident de savoir qui sera le plus grand parti en Wallonie en 2024. Le temps où le CVP et le PS pouvaient se partager le pouvoir entre eux est révolu. Et ce que le MR veut pour la Belgique n’est pas clair. Les ministres MR comme Willy Borsus et Adrien Dolimont font un travail sérieux au sein du gouvernement wallon. En revanche, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, prône – en français sur la VRT – un retour au bilinguisme généralisé. Il ressemble à la réincarnation d’Omer Vanaudenhove. Ce dernier est allé également à contre-courant de l’histoire lors des négociations sur la réforme de l’État. Mais le vrai problème de la Wallonie n’est pas le sort de certains partis politiques, mais le fait qu’elle n’arrive tout simplement pas à trouver un nouvel élan. Malgré les efforts du Gouvernement wallon et du Premier ministre Elio Di Rupo (PS). Ce dernier fait l’objet de nombreuses critiques, et pourtant il fait de son mieux et essaie de mettre une dynamique en marche. Mais c’est extrêmement compliqué.

 

[1] Ce texte constitue une traduction de l’interview réalisée par la journaliste Han Renard le 1er février 2023 et publiée dans le magazine Knack le 4 février 2023 sous le titre Historicus Philippe Destatte: « Ik zou me als Waalse politicus schamen om nog geld te vragen aan Vlaanderen ».

https://www.knack.be/nieuws/belgie/politiek/historicus-philippe-destatte-ik-zou-me-als-waalse-politicus-schamen-om-nog-geld-te-vragen-aan-vlaanderen/

[2] Ph. DESTATTE, From federalism to confederalism, A way of learning to live together in Irak and in Belgium?, Erbil, Kurdistan, Irak, October 8, 2022. – Blog PhD2050 :

https://phd2050.org/2022/10/09/erbil/

https://cfri-irak.com/en/article/from-federalism-to-confederalism-a-way-of-learning-to-live-together-in-iraq-and-in-belgium-2022-10-24

[3] Émile VANDERVELDE, Souvenirs d’un militant socialiste, p. 282-283, Paris, Denoël, 1939. – reproduit dans Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions, p. 108, Bruxelles, Larcier, 2019.

[4] On ne saurait s’en étonner. En 1997, je clôturais mon ouvrage sur l’identité wallonne par ces mots : quand l’avenir viendra – c’est-à-dire demain -, il s’agira de l’affronter avec dignité. Dignité d’hommes et de femmes qui accueillent l’autre avec sollicitude et altruisme. Dignité d’un peuple meurtri mais respectable et déterminé à ne faire aucune concession sur ses principes fondamentaux. Ph. DESTATTE, L’identité wallonne, Essai sur l’affirmation de la Wallonie (XIX-XXèmes siècles), coll. Notre Histoire, p. 434, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

Namur, 5 octobre 2022

Christophe Degreef : pour Philippe Destatte, une Belgique à quatre constitue l’avenir du pays. Un avenir dans lequel chacune et chacun doit pouvoir se retrouver. Une Belgique avec quatre États fédérés implique que la Belgique reste un État fédéral, mais composé d’États fédérés exerçant la majorité des compétences politiques encore fédérales à l’heure actuelle. Seules la politique étrangère, la défense et la sécurité sociale restent dans le giron fédéral. Dans cette constellation, la Flandre réduit sa présence à Bruxelles en faveur d’une Communauté bruxelloise parfaitement bilingue dotée d’institutions correspondantes. La Belgique francophone cesse d’exister : on est soit Wallon, soit Bruxellois. Quant aux germanophones, ils élèvent leur petit territoire au rang d’État fédéré distinct ne faisant plus partie de la Wallonie [1].

Philippe Destatte : nous pouvons à tout le moins négocier à ce sujet. La fiscalité peut être cédée dans une large mesure aux États fédérés. Une Belgique dans laquelle les Flamands ne se sentent pas menacés, les Bruxellois se concentrent sur le bilinguisme et les Wallons cessent de réserver leur solidarité à Bruxelles, a encore du sens. La Wallonie ne va pas aussi mal qu’on s’empresse de le dire en Flandre, surtout en comparaison européenne.

Christophe Degreef : sur le papier, la Belgique à quatre est une belle idée. Mais n’est-il pas trop tard ? Bientôt, la Belgique ne sera peut-être plus en mesure de continuer à payer les intérêts de la dette publique. Les réformes seront difficiles pour tous, même pour les Flamands, qui feront dès lors peu de concessions. L’époque des réformes douces est révolue, avons-nous laissé passer notre chance ?

Philippe Destatte : en 2020, la situation financière de la Belgique s’est considérablement détériorée. La dette publique fédérale belge s’élève à 430 milliards d’euros, la dette publique flamande à 31 milliards d’euros, celle de la Wallonie à 31 milliards d’euros également. Il faut ajouter à cela la dette de la Communauté française : 10 milliards d’euros. Qu’en est-il des communes flamandes ? Leur dette cumulée atteint 11 milliards d’euros. Et les communes wallonnes ? Leur dette s’élève à 8 milliards d’euros. Ce que je veux dire, c’est que nous sommes tous dans le même bateau. Si on additionne le tout, notre dette est considérable.

 Le problème de la Wallonie est que les emplois productifs sont beaucoup trop peu nombreux et cela fait déjà trente ans que ça dure. Ces emplois productifs ne dépendent pas des pouvoirs publics. Ce sont des emplois qui créent de la valeur ajoutée pour la collectivité, ne nécessitant pas ou peu de fonds publics et dont la valeur ajoutée peut aussi être taxée. Néanmoins, trop de travail est soutenu avec des finances publiques. Quand les CPAS engagent beaucoup de personnel, comme des infirmières à domicile, par exemple, elles deviennent alors de fait des fonctionnaires. Ainsi, en Wallonie, 60 000 équivalents temps plein sont employés par les pouvoirs publics dans le cadre des aides à l’emploi, ce qui représente une dépense de plus d’un milliard d’euros par an. La Wallonie recourt à des APE (aides à la promotion de l’emploi, NDLR), comme les préposés dans un parc à conteneurs. Même si ces personnes travaillent, elles ne créent aucune valeur ajoutée au sens de la TVA. Elles travaillent parce que les pouvoirs publics leur donnent du travail, au nom d’une certaine forme de compassion. Cela coûte à l’État plutôt que de rapporter.

 

La Wallonie va déjà réaliser une économie de 8 milliards d’ici la prochaine décennie

Je ne suis toutefois pas pessimiste concernant les finances wallonnes. Désormais, le Gouvernement wallon est conscient que les dépenses qui rapportent peu doivent être réduites. Il s’agit d’une prise de conscience historique, consécutive aux inondations et à la crise sanitaire, qui peut être attribuée à l’actuel gouvernement wallon d’Elio Di Rupo. Au cours de cette années 2022, des économies de 150 millions d’euros seront déjà réalisées. Elles s’élèveront à 300 millions l’an prochain et à 450 millions l’année suivante, et ainsi de suite pendant dix ans. D’ici la prochaine décennie, ces économies totaliseront plus de 8 milliards d’euros. Avec les inondations catastrophiques de l’an dernier, l’excuse était toute trouvée pour ne pas réaliser d’économies cette année, mais cela a été fait malgré tout. Cela illustre le changement de mentalité.

Les inondations ont montré au Gouvernement wallon qu’il devait se débrouiller seul, qu’il n’y avait pas grand-chose à attendre du niveau fédéral ni des autorités flamandes. Ce n’est toutefois pas une mauvaise chose, car cela vous oblige à trouver vous-même une solution. C’est un enseignement important pour la révision en profondeur du mécanisme de solidarité.

En 2024, les transferts financiers vont de toute façon se tarir, comme prévu par la loi spéciale sur le financement de 2014. L’avenir de la Wallonie passe par une Belgique à quatre, une Belgique synonyme d’État résolument et pleinement fédéral. Un État fédéral fondé sur la transparence. Pour autant que la solidarité interpersonnelle belge, la sécurité sociale, continue d’exister. Sinon, la Belgique n’a tout simplement plus aucun sens.

Christophe Degreef : en 2024, une large fraction de la N-VA visera la collaboration avec le Vlaams Belang si les deux partis obtiennent la majorité en Flandre. Une partie croissante de la population souhaite une déclaration de souveraineté de la Flandre, car elle ne croit pas que Bart De Wever pourra mener une réforme de la Belgique avantageuse pour la Flandre avec le PS.

Philippe Destatte : Oh…Bart De Wever finira par faire ce que le VOKA lui souffle à l’oreille.

Christophe Degreef : le VOKA fait peut-être déjà ses comptes au cas où une majorité PS et PTB très à gauche verrait le jour en Wallonie…

 Philippe Destatte : Le risque est réel, en effet. C’est précisément pour cette raison que le gouvernement wallon doit réussir, car sinon, les gens voteront massivement pour le PTB et Paul Magnette fera pencher le PS vers l’extrême gauche.

 Si je voulais convaincre Bart De Wever de l’utilité de la Belgique en 2024, je privilégierais les chiffres du PIB par habitant de la Wallonie en les comparant à ses voisins.

Ici, vous voyez que ce sont surtout Bruxelles et le Grand-Duché de Luxembourg qui ont un PIB par habitant élevé, soit en moyenne plus de 50 000 euros par habitant. Les autres régions voisines jouent dans une division nettement inférieure, avec un PIB de 20 000 euros par habitant voire moins. Bruxelles et le Grand-Duché de Luxembourg génèrent donc de grandes richesses, bien plus que les provinces voisines ou les Länder allemands. La Flandre occupe le milieu du classement : elle est plus riche que les États fédérés allemands comme la Rhénanie-Palatinat ou la Rhénanie du Nord-Westphalie. Ensuite, vous avez la moyenne européenne suivie de la Wallonie. La Wallonie s’en sort nettement mieux que les anciennes régions françaises limitrophes : mieux que la Picardie, la Lorraine, la Champagne-Ardenne ou le Pas-de-Calais.

De même, si on regarde ce même indicateur pour chacun des provinces belges, on peut en Flandre être surpris du résultat : c’est le Brabant wallon qui performe le mieux, devant la province d’Antwerpen et aussi celle de du Vlaams-Brabant.

N’en déplaise à certains, le Brabant wallon, c’est la Wallonie. C’est aussi un modèle pour tous les territoires wallons.

Christophe Degreef : mais la Wallonie a sa place en Belgique, pas en France ou en Allemagne…

 Philippe Destatte : la Wallonie a sa place dans une Belgique fédérale moderne. Je défends à cet égard certains aspects du modèle de la N-VA. Il témoigne en effet d’une confiance certaine dans la construction belge. En fait, quand la N-VA parle de confédéralisme, ce n’est guère plus que du fédéralisme, et à l’Institut Destrée, nous sommes favorables à un fédéralisme avancé. La proposition confédérale de la N-VA comprend donc certains éléments intéressants. La N-VA va même jusqu’à introduire la parité dans le futur parlement « confédéral » belge, ce que nous ne proposons pas, car les Flamands sont majoritaires d’un point de vue démographique et que cette majorité peut être reproduite dans une assemblée.

Notre proposition de fédéralisme tient compte de l’argument selon lequel les Flamands craignent une Belgique avec quatre États fédérés dans laquelle ils ne pourraient peser que pour 25 % sur la politique fédérale. J’explique toujours à mes étudiants que les Flamands ont fait beaucoup de concessions pour accepter la parité au gouvernement fédéral, en tant que majorité démographique, pour que la Belgique puisse continuer à fonctionner. La Belgique francophone n’en tient pas suffisamment compte. Répondons donc à cette crainte en octroyant aux Flamands suffisamment de poids au Parlement fédéral dans une Belgique à quatre.

Christophe De Greef : l’histoire récente nous montre que dans les conflits communautaires, la Communauté germanophone et la Région de Bruxelles-Capitale prennent toujours parti pour la Belgique francophone. Même dans un dossier d’équilibres fédéraux comme B-H-V qui ne relève même pas du conflit communautaire au sens strict du terme. En recourant aux procédures de sonnette d’alarme, les autres entités fédérées ont fait de leur mieux pour que les Flamands se méfient d’une Belgique à quatre…

 

Bruxelles ne fait preuve d’aucune solidarité envers la Wallonie

Philippe Destatte : Bruxelles ne fait preuve d’aucune solidarité envers la Wallonie. Du moins, je n’en vois aucune. Le contraire est pourtant vrai : les Wallons paient pour l’enseignement et la culture des Bruxellois francophones. Cette tension entre francophones et Wallons remonte déjà à 1929, à l’époque où Jules Destrée et Camille Huysmans ont posé les fondements prudents de ce qui allait devenir la Belgique fédérale avec leur « Compromis des Belges ». À l’époque, Destrée a affirmé que l’on exigeait de la Wallonie qu’elle reste solidaire avec les Flamands francophones, mais que les Flamands francophones n’avaient jamais témoigné la moindre solidarité à la classe ouvrière wallonne, bien au contraire.

Les facilités accordées aux francophones de la périphérie flamande doivent cesser, c’est aussi simple que cela. C’est aussi la base d’une Belgique à quatre : le respect de la territorialité linguistique. Les francophones doivent comprendre que Rhode-Saint-Genèse est en Flandre, et qu’en Flandre, il faut parler néerlandais. La mentalité des francophones qui consiste à vouloir parler leur langue partout est simplement attisée par la politique. En période électorale, tous les hommes politiques francophones sont partisans des fronts francophones et de l’élargissement de Bruxelles.

En 1954, quand l’agglomération bruxelloise est passée de 16 à 19 communes, les politiques francophones ont en effet promis aux Flamands que ce serait la dernière fois. Ils reviennent sans cesse sur cette promesse. Vu sous cet angle, il est toujours surprenant que tous les partis politiques francophones, à l’exception d’Ecolo, aient leur siège à Bruxelles, et pas à Namur, qui est le cœur de la démocratie wallonne.  Le fond du problème est que de nombreux Bruxellois francophones sont antiflamands. Vous pouvez faire le test très facilement, en demandant un journal flamand en néerlandais à un marchand de journaux bruxellois. Le minimum qu’un vendeur de journaux dans la ville bilingue de Bruxelles puisse faire, ne fût-ce que pour des raisons commerciales, c’est de pouvoir aider un client dans sa langue. Mais on le lui refuse le plus souvent. C’est peut-être pour cela que les Flamands veulent croire à une Belgique à quatre, mais à condition que la Communauté flamande reste présente à Bruxelles. Les Flamands n’ont pas confiance, car Bruxelles, dont le bilinguisme est consacré par la Constitution, n’est pas du tout bilingue.

Christophe Degreef : l’un des obstacles au fédéralisme à quatre n’est-il pas que la Wallonie se considère encore trop peu comme une nation ?

Philippe Destatte : la Wallonie est une nation au sens valorisé par la sociologue Dominique Schnapper : une communauté de citoyennes et de citoyens, une entité politique avec une citoyenneté partagée. Mais elle est aussi animée par d’autres identités nationales beaucoup plus anciennes. Pendant plus de mille ans, Liège a été une nation fière, dotée de sa propre identité forte, et a longtemps considéré que la Wallonie était à part, avait quelque chose de plus rustique que Liège. Il reste fort à faire en Wallonie pour œuvrer à une identité commune.

Une partie du défi tient à la façon dont les médias se font l’écho de la Wallonie. Des journalistes francophones me posent souvent la question de ce qu’il adviendra de la RTBF dans une Belgique à quatre. Ma réponse est, c’est très simple : à Bruxelles, il y aura une RTBF bilingue, en Wallonie, une RTBF wallonne qui diffusera en français et les germanophones continueront à avoir leur propre petite chaîne. Une chaîne publique wallonne contribuera à renforcer l’identité wallonne.

À l’heure actuelle, des médias locaux liégeois couvrent Liège, des médias namurois Namur et des médias luxembourgeois le Luxembourg. Nous avons aussi besoin d’une chaîne qui relate aux Liégeois ce qu’il se passe à Mons, car Mons est aussi en Wallonie.

Christophe De Greef : un canon wallon ?

Philippe Destatte : je pense que l’introduction d’un « canon wallon », comme en Flandre ou aux Pays-Bas, serait une bonne chose. Quand il a été introduit en Flandre, le canon a fait scandale, mais n’est-ce pas la logique même ? En Wallonie, il serait d’autant plus utile de mettre certains points d’ancrage historiques en exergue ou d’oser analyser l’histoire belge sous un angle wallon. Prenez la Question royale. Le fait que la plupart des soldats flamands qui ont été faits prisonniers par les Allemands après la campagne des 18 jours ont été rapidement libérés, alors que bon nombre de soldats wallons ont été prisonniers de guerre pendant plus de quatre ans, a joué un rôle important dans la manière dont la Wallonie a répondu à la Question royale. On ne peut pas blâmer les Flamands, mais cela joue dans le psychisme wallon. Après la guerre, les prisonniers wallons sont rentrés d’Allemagne pour constater que les Flamands étaient au travail, comme si rien ne s’était passé. Imaginons qu’un Wallon entende alors dire que le roi s’est marié pendant la guerre et s’est rendu chez Hitler, il pense : « Le roi a dû être retenu prisonnier, tout comme nous ». Cela devrait aussi faire partie d’un canon historique sérieux. Cela explique comment un sentiment partagé naît dans une nation de valeurs.

La Wallonie a également vécu le traumatisme de ne pas avoir écouté ceux qui, après la Seconde Guerre mondiale, disaient que l’industrie sidérurgique et houillère n’était pas compétitive par rapport à l’étranger. Il était prévisible depuis longtemps que la Flandre, avec sa population plus jeune, allait devenir le moteur économique de la Belgique. La Wallonie a refusé de l’admettre, mais elle a tiré la courte paille. À l’époque, certaines personnalités ont accusé la Flandre d’avoir causé le déclin de la Wallonie, alors qu’un discours pédagogique invitant la Wallonie à se prendre en main aurait pu être une option. Le mythe selon lequel les liens entre Bruxelles et la Wallonie doivent être renforcés date de l’époque. Ce qui en fait, n’avait rien à voir avec cette question.

 

Réduire les aides publiques aux entreprises et, en même temps, les impôts sur les sociétés

Christophe Degreef : voilà pour la culture. L’aversion de la Flandre pour la Belgique actuelle avec la classe politique francophone actuelle est principalement fondée sur le fait que la Flandre veut une politique économique de droite. Ce n’est pas une perspective dans une constellation avec la Belgique francophone. Une majorité des Flamands n’acceptera pas que la sécurité sociale reste une matière fédérale dans votre proposition de Belgique à quatre.

Cela fait des années que je dis qu’il faut réduire les aides publiques aux entreprises et, parallèlement, les impôts sur les sociétés. Pour commencer, je m’adresserais d’abord à Bart De Wever avec notre projet de Belgique fédérale à quatre. Les Wallons devraient accepter la logique confédérale et la fin des facilités et les Flamands accepteraient que chaque entité – Flandre, Bruxelles, OstBelgien et Wallonie – soit un État fédéral à part entière dans cet ensemble constitutionnel. Dans cette logique, Bruxelles ne doit plus être la capitale de la Flandre et Namur peut devenir la capitale de l’État fédéré wallon, ce qui implique que la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a plus de raison d’être. C’est une bonne base de négociation. Ensuite, les États fédérés peuvent se voir doter d’une autonomie fiscale aussi large que possible. Si les Flamands sont d’accord avec ce principe, il y aura encore matière à discussion sur le maintien de la sécurité sociale belge.

 

[1] Cette interview a été réalisée le 10 août 2022 à Namur et publiée dans le magazine Doorbraak de septembre 2022. Christophe DEGREEF, Philippe Destatte (Institut Destrée): op zoek naar de contouren van het confederale België met vier, Wallonië bespaart wel al 8 miljiard tegen, volgend decennium, in Doorbraak Magazine, September 2022, p. 60-63.

Charleroi, le 28 mai 2021

La fin de ce mois de mai 2021 se lira peut-être à l’avenir comme une bifurcation dans la trajectoire de la Wallonie [1]. En tout cas, lors de son discours sur l’état de la Wallonie, devant le Parlement, ce 26 mai, le Ministre-Président Elio Di Rupo a confirmé la volonté de son gouvernement de mobiliser un montant de 7,64 milliards d’euros de 2021 à 2024 pour la relance de la Région. Jamais, a dit le ministre-président aux parlementaires, la Wallonie institutionnelle n’avait présenté un plan d’investissements d’une telle ampleur [2]. Ainsi, le processus Get up Wallonia! (3,099 Mds €) se fonde dans un ensemble stratégique et budgétaire plus vaste qui comprend désormais la part wallonne (1,45 Mds €) de l’instrument européen Faciilté pour la reprise et la résilience (Recovery and Resilience Facility) au cœur de l’initiative NextGenerationEU, entrée en vigueur le 19 février 2021(72,5 Mds €) [3], ainsi que le plan de transition inscrit dans la Déclaration de Politique régionale 2019-2024 (4,55 Md €). Ce dernier annonçait un nombre limité de projets-phares et de réformes basculantes réparties en trois volets : transition écologique, transition des savoirs et des savoir-faire, transition économique et industrielle [4].

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1. Vers une Wallonie prospère

J’ai déjà dit tout le bien que je pense de mettre la prospérité au centre des préoccupations de la Wallonie [5]. Le dictionnaire Robert nous rappelle qu’il s’agit de créer du bien-être dans un cadre favorable pour les personnes, tant au point de vue physique, à la fortune et aux agréments qui en découlent. Pour une collectivité tout comme pour une entreprise, il s’agit d’augmenter les richesses et de permettre le progrès économique. C’est de l’activité, du développement, de l’essor. Ce dont la Wallonie a besoin en priorité.

La Déclaration de Politique régionale avait déjà, en septembre 2019, pointé la prospérité économique comme objectif de la transition régionale, en l’associant au respect des limites de la planète et à la justice sociale [6]. Quant au Conseil stratégique de Get up Wallonia!, il avait mis en exergue la formule de la prospérité plurielle et une équité intergénérationnelle, comme titre de son volumineux rapport. Mieux, cette synthèse des travaux établit les conditions structurantes nécessaires au déploiement effectif de la prospérité wallonne :

disposer d’un enseignement et de formations de qualité : une Wallonie prospère et plurielle repose sur la qualité de ses talents ;

– être à la pointe de la recherche tant dans les domaines technologique et biophysique qu’en sciences sociales : la qualité de la recherche sur un territoire constitue un levier de résilience, de développement économique et de cohésion sociale ;

– assurer une digitalisation sobre, efficiente et inclusive : quel que soit le secteur, il apparaît que la digitalisation des pratiques, quand elle est raisonnée, contribue à faciliter la gouvernance, permet une meilleure gestion des ressources et une plus grande fluidité des échanges (plateformes) et soutient le déploiement d’une économie plurielle. Mais cette digitalisation ne contribuera à la prospérité plurielle de la Wallonie que si personne n’est laissé pour compte, et que tout est mis en œuvre pour résorber la fracture numérique ;

– organiser des marchés publics pour soutenir la transition et promouvoir les secteurs et entreprises à externalités positives ;

– organiser une gouvernance encourageant les efforts en matière d’innovation collaborative et de participation avec le soutien d’un Conseil de l’Innovation et des Transitions (CIT) [7].

Comment faire naître une nouvelle prospérité ? Elio Di Rupo a rappelé cet objectif prioritaire au Parlement de Wallonie lors de son exposé de ce 26 mai, à côté de ceux du redressement de la Wallonie après le choc de la pandémie et de la nécessité de donner des perspectives aux jeunes wallonnes et wallons [8].

 

2. Du diagnostic aux mesures stratégiques

L’exposé de l’état de la Wallonie 2021 a permis moins de dresser une analyse de la situation présente que de présenter la volonté de construire un autre avenir. L’opposition parlementaire, quelle qu’elle soit, aura toujours beau jeu à rappeler les lacunes en cette matière tant qu’on n’aura éclairé la situation avec un tableau de bord robuste et à jour. Nous avions jadis proposé – sans succès – de créer un outil à cet effet : PRIDE, la Plateforme d’Information sur le Développement économique. Mais pour une fois, l’essentiel résidait davantage dans le Plan de relance.

 

2.1. Diagnostic de la réalité wallonne

Sept éléments de diagnostic de la réalité wallonne, tirés des travaux ont été rappelés à plusieurs endroits par le Ministre-Président, qui mérite d’être gardés en mémoire :

– un tissu d’entreprises composé quasi exclusivement de PME (97% des entreprises) et plus spécifiquement d’entreprises de moins de 10 personnes (89%) ;

– un univers économique wallon divergeant, avec de fortes disparités économiques locales ;

– une culture entrepreneuriale encore trop peu présente (à l’exception de secteurs de niche comme la biotech ou le numérique) ;

– des investissements en capitaux privés trop limités, malgré un niveau d’épargne élevé ;

– un nombre trop important de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté ;

– des forces certaines dans le secteur de la recherche scientifique et dans le monde académique, qui est dense et reconnu ;

– une excellente logistique aéroportuaire et fluviale.

Nulle nécessité en effet d’en dire davantage à ce stade pour avancer, sinon, comme Elio Di Rupo l’a fait, de décrire en quelques chiffres une pauvreté endémique encore aggravée par la pandémie.

 

2.2. Enjeux clefs de la relance wallonne

Neuf enjeux – que j’estimer robustes – sont au centre de la démarche du gouvernement. Qu’on y réponde, et la Wallonie se portera sans aucun doute beaucoup mieux :

– comment renforcer l’intégration des PME dans les projets de recherche scientifique ?

– comment réorienter les dispositifs de soutien public pour limiter les effets d’aubaine et améliorer la lisibilité et la cohérence du soutien financier ?

– comment faciliter et encourager les projets de croissance, y compris dans les secteurs émergents qui sont capables d’apporter une forte valeur ajoutée au territoire et qui seront le moteur de la croissance de demain ?

– comment rechercher une taille critique suffisante pour être des leaders dans le paysage européen de l’innovation ?

– comment intégrer les objectifs de la transition sociétale (bas carbone et monde numérisé) dans toutes les politiques ?

– comment privilégier une vision systémique dans une logique de ‘triple dividende’ économique, social et environnemental ?

– comment simplifier les institutions diverses et éviter le saupoudrage financier ?

– comment développer les activités privées, sans négliger l’économie sociale et les initiatives collaboratives ?

– comment assurer une gouvernance adéquate et une numérisation planifiée ?

On retrouvera bien évidemment – et c’est heureux – des réponses dans les axes stratégiques et les mesures opérationnelles.

 

2.3. La vision du Gouvernement

Répondre aux questions de l’avenir, en tout cas celles auxquelles on choisit de répondre, ne constitue qu’un point d’arrimage de toute stratégie. L’autre point est celui de la vision d’un avenir désiré. Le Gouvernement de Wallonie fait ici sienne la vision du Comité stratégique qui, lui-même, avait manifestement épousé celui de la Déclaration de Politique régionale DPR. La finalité ultime de Get up Wallonia! et du Plan de relance est de Faire de la Wallonie une Région résolument tournée vers une prospérité plurielle. Une prospérité retrouvée à travers le territoire, les entreprises et les citoyennes et citoyens, et qui intègre les enjeux d’équité intergénérationnelle [9].

La DPR disposait en effet que : le Gouvernement fera de la Wallonie une terre de transition écologique, sociale, économique et démocratique. Cette transition permettra d’aboutir à un nouveau modèle de société dans lequel les Wallonnes et les Wallons vivent mieux et plus heureux.

La transition s’inscrit dans la réalisation pour 2030 des 17 objectifs de développement durable, adoptés par les Nations-Unies, en prenant systématiquement en compte le respect des limites de la planète, la justice sociale et la prospérité économique, et en associant l’ensemble des parties prenantes à l’élaboration d’une vision à trente ans (2050) qui se traduise dans des actions concrètes dès la présente législature.

(…)

C’est ainsi que la Wallonie retrouvera le chemin de la prospérité et offrira un bel avenir à l’ensemble de ses habitants. Elle redeviendra sûre et fière d’elle-même, heureuse d’être l’un des moteurs du progrès en Belgique et en Europe.

Nul doute que ceci est cohérent, y compris avec les politiques préconisées par les Nations Unies et la Commission européenne.

 

2.4. Les axes stratégiques

Le Plan de relance pour la Wallonie reprend les axes stratégiques de Get up Wallonia !

Axe 1. Miser sur la jeunesse et les talents de la Wallonie.

Axe 2. Assurer la soutenabilité environnementale.

Axe 3. Amplifier le développement économique.

Axe 4. Soutenir le bien-être, la solidarité et l’inclusion sociale.

Axe 5. Garantir une gouvernance innovante et participative.

C’est entre ces cinq axes que le budget de 7,645 Mds d’€ a été réparti.

 

2.5. Mesures stratégiques

Vingt mesures ont été décidées pour habiter les cinq axes stratégiques, à moins que les axes aient regroupé les mesures…

Ce que l’on peut présenter sous forme d’un histogramme pour faire apparaître davantage l’importance des budgets. :

3. Conclusion : osez le printemps de la Wallonie

On aimerait toutes et tous que ce plan de relance nous sorte d’un long hiver et permette enfin à la Wallonie de décoller. Il nous semble que de nombreuses conditions ont été réunies qui peuvent nous inciter à partager un certain optimisme. Tout en ayant à l’esprit que, dans le passé, notre enthousiasme – fût-il modéré – a souvent été déçu.

Voici donc dix premiers éléments d’analyse.

3.1. On peut discuter longtemps de la méthode de construction du plan de relance, du temps pour l’élaborer, etc. Il faut être de bon compte : les conditions de travail des élues et élus depuis un an ont été épouvantables et, dans bien des domaines, ils ont fait le job au profit de la société wallonne et en particulier des entreprises et des travailleurs, avec les moyens qui étaient les leurs.

3.2. L’intégration de Get up Wallonia! dans un plan de relance plus vaste a surpris, mais permet de gagner en visibilité et d’intégrer les différentes dynamiques. Cela donne de la cohérence et pourrait permettre une évaluation sérieuse de l’ensemble.

3.3. 7,6 milliards sur 4 ans, cela fait environ 2 milliards par an, soit plus de 4 fois plus que les plans précédents. L’effort est donc réel et tangible. Même si, à nouveau, ce sont tous les moyens qui devront être mobilisés pour sortir la Wallonie (et l’institution Communauté française) de l’ornière.

3.4. Néanmoins, le budget de la Région tourne aux alentours de 15 milliards, il existe donc dans le budget « ordinaire » une capacité de frappe considérable que la méthode du budget base zéro peut contribuer à transformer au profit de politiques de relance très innovantes.

3.5. De nombreuses transformations structurelles sont évoquées dans les enjeux et dans les fiches préparatoires qui ne constituent pas nécessairement des dépenses, mais des capacités d’actions importantes. La transformation du paysage de la recherche en est un bon exemple.

3.6. Des questions institutionnelles ont été soulevées, notamment autour de l’enseignement qualifiant, de la formation en alternance, etc. Une convergence au sein du Gouvernement et du Parlement pourrait apporter des atouts essentiels à la Wallonie, avant 2024 d’ailleurs. Nul besoin de rappeler ma position sur ces nécessités.

3.7. Les questions de la contractualisation des acteurs autour du Plan de relance et des logiques d’additionnalité budgétaire avec les parties prenantes restent posées. Or, il s’agit de l’étape naturelle après leur mobilisation dans la dynamique d’élaboration du plan. Les entreprises comme les pouvoirs locaux et les associations doivent être interpellés et mis autour de la table.

3.8. Le poids de l’axe de lutte contre la pauvreté est considérable, mais compréhensible après les effets du Covid. Elio Di Rupo a d’ailleurs rappelé au Parlement plusieurs indicateurs en ce sens (73.000 Wallonnes et Wallons recevant un Revenu d’Insertion sociale par mois en 2020). Néanmoins, on peut s’interroger sur la place de certaines mesures dans un plan d’investissement : toutes ne relèvent pas des investissements productifs ou en capital humain qui pourraient à moyen terme, améliorer la productivité du travail.

3.9. L’appel du Gouvernement me paraît devoir être entendu, car nous sommes en effet à un moment de bifurcation. Les choix essentiels seront faits, à mon sens, dans la préparation opérationnelle encore sur le métier. Des regroupements budgétaires pourraient encore être réalisés, aussi avec le budget ordinaire, notamment pour atteindre des masses critiques, par exemple de Recherche, Développement et Innovation.

3.10. Le développement des entreprises, ainsi que leur croissance doit rester au centre de l’action politique. Il n’y aura pas de développement soutenable de la Wallonie sans création de valeurs et formation d’excédents économiques pour assumer la solidarité et les transitions énergétiques, environnementales et climatiques.

Le 23 mai 2018, dans un autre discours sur l’état de la Wallonie, Willy Borsus, alors Ministre-Président de Wallonie, citait Sénèque dans une de ses Lettres à Lucilius (Lettre 36). L’actuel vice-président du Gouvernement de Wallonie et ministre de l’Économie – dont le rôle ne sera pas moins déterminant dans le plan de relance – soulignait avec le célèbre philosophe romain (1er siècle) que la prospérité est un état qui ne connaît pas le repos [10].

C’est d’une autre lettre à Lucilius, dont nous devons nous souvenir aujourd’hui : la 104e missive qui dit que ce n’est pas parce que les choses nous paraissent difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles nous paraissent difficiles [11].

Pour les Wallonnes et les Wallons, il est assurément temps d’oser. Le travail de relance ne fait que commencer.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

[1] Ce texte constitue la mise au net d’une conférence donnée à la Chambre de Commerce et d’Industrie du Hainaut ce 28 mai 2021 à l’invitation de son directeur Benoit Moens, sous le titre Get up Wallonia : les choix de l’avenir wallon.

[2] Elio DI RUPO, Discours sur l’état de la Wallonie, 26 mai 2021, p. 10.

[3] Facilité pour la reprise et la résilience, https://ec.europa.eu/info/business-economy-euro/recovery-coronavirus/recovery-and-resilience-facility_fr

[4] Déclaration de Politique régionale 2021-2024, p. 5, Namur, Septembre 2019.

https://www.wallonie.be/sites/default/files/2019-09/declaration_politique_regionale_2019-2024.pdf

[5] Ph. DESTATTE, Quelles perspectives pour la Wallonie ? Entretien avec Thomas Gadisseux, Blog PhD2050,  Bruxelles, 16 avril 2021. https://phd2050.org/2021/04/19/matin1_spectre/

[6] Déclaration de Politique régionale 2021-2024…, p. 4.

[7] Vers une prospérité plurielle et une équité intergénérationnelle, Get up Wallonia, Rapport des travaux du conseil stratégique (version finale), p. 2, Namur, Avril 2021, p. 28.

https://gouvernement.wallonie.be/files/%255BRapport%255D%20-%20Get%20up%20Wallonia%20-%20Rapport%20du%20conseil%20strate%cc%81gique%20au%20Gouvernement%20wallon.pdf

[8] E. DI RUPO, Discours sur l’état de la Wallonie, 26 mai 2021, p. 5.

[9] E. Di RUPO, Discours…, p. 7 , 26 mai 2021 – Vers une prospérité plurielle et une équité intergénérationnelle, Get up Wallonia, Rapport des travaux du conseil stratégique (version finale), p. 2 et 29, Namur, Mai, 2021.

[10] Willy BORSUS, Etat de la Wallonie, Parlement de Wallonie, 23 mai 2018, 34 p.

[11] Ce n’est point parce qu’il est difficile que nous n’osons pas ; c’est parce que nous n’osons pas, qu’il est difficile. SENEQUE LE JEUNE, Lettres à Lucilius, traduction par Joseph Baillard, Hachette, 1914. Wikisources : https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_%C3%A0_Lucilius/Lettre_36

https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_%C3%A0_Lucilius/Lettre_104

Entretien avec Filip Rogiers, journaliste au quotidien De Standaard [1]

Hour-en-Famenne, 27 juillet 2020

 

Une Wallonie d’où le chômage serait banni

Filip Rogiers : l’image d’un PS « demandeur de rien » depuis 2000 est-elle correcte, avec les deux exceptions que sont les accords du Lambermont en 2001 et l’accord dit Papillon en 2010 ?

Philippe Destatte : les réformes institutionnelles, de 1970 à 2014, correspondent pour moi, de manière évidente, à l’avancement d’un long processus. Pour les Wallons, il faut se dire que ce processus est d’une autre nature que la question linguistique ou communautaire à laquelle on la réduit souvent. N’oublions jamais qu’un député wallon comme Jules Destrée a voté la loi Coremans De Vriendt d’égalité (Gelijkheidswet) en 1898, de même qu’il a voulu mettre fin en 1928 à toute solidarité des Wallons avec les francophones de Flandre, car, disait-il, ils ne s’intéressaient pas au sort des ouvriers de Wallonie. Ce qui l’intéressait avant tout, c’est un projet de société correspondant à des valeurs humanistes, libérales et sociales-démocrates. C’est en cela que le régionalisme politique et le fédéralisme ont pris tout leur sens en Wallonie. Avec des socialistes qui, de Georges Truffaut à Guy Spitaels, en passant par Freddy Terwagne et Jean-Maurice Dehousse, ont revendiqué la réforme de l’État, non comme une fin en soi, mais pour atteindre des objectifs précis. Ces objectifs avaient été bien exprimés par le syndicaliste liégeois André Renard dès 1950 lorsqu’il avait rejoint le Mouvement wallon : faire de la Wallonie, disait-il, une région où il fait bon vivre et d’où le chômage serait banni. Après la réforme de 1993, les élus wallons ont considéré que c’était là leur objectif principal. Ils se sont focalisés sur cette ambition dont Elio Di Rupo a été le porteur en 1999 avec la tentative de Contrat d’Avenir, puis en 2005 avec le Plan Marshall piloté par Jean-Claude Marcourt, donc des politiques volontaristes de redressement. Leur problème institutionnel était plutôt intrafrancophone : celui de la Communauté française et sa loi de financement bancale, la difficulté aussi de s’accorder avec certains Bruxellois francophones qui ne s’intéressent pas à l’avenir de la Wallonie et sont encore à rêver à l’élargissement de Bruxelles au-delà des 19 communes ou au tracé d’un couloir par Rhode-Saint-Genèse… Cela, c’est une maladie qui a aussi touché les socialistes.

Filip Rogiers : peut-on défendre la thèse que la deuxième réforme de l’État de 1980 est la première réforme essentielle parce qu’elle ne concernait pas la langue, la culture ou l’éducation – comme en 1970 -, mais des domaines plus « durs » comme l’argent et autonomie économique ? C’est précisément cette réforme de l’État qui a été fortement influencée par le mouvement ouvrier socialiste et André Renard.

Philippe Destatte : les Flamands ont considéré en 1970 que, avec la Loi Terwagne de décentralisation économique, les Wallons étaient servis en échange de l’autonomie culturelle qui était accordée aux communautés et qui satisfaisait les Flamands. À partir de ce moment, et en l’absence d’une loi spéciale de mise en œuvre de l’article 107quater créant les régions, mais ne les délimitant pas, les Wallons vont courir longtemps après la création de leur région, dans un climat d’effondrement de leur économie. C’est le grand échec d’André Cools et de Fernand Dehousse, puis de Jacques Hoyaux avec la débâcle d’Egmont-Stuyvenberg à cause du manque de courage politique du Premier ministre CVP, Leo Tindemans. Au moment de la régionalisation provisoire et de la loi Perin-Vandekerckhove, de 1974 à 1977, les socialistes sont même complètement hors-jeu. Dans le gouvernement Martens, Guy Spitaels et Philippe Moureaux seront les artisans, du côté socialiste, de la mise en œuvre du 107quater pour la Wallonie et la Flandre, comme ils le seront pour la création de la Région de Bruxelles – de façon complètement inattendue – en 1988. On mesure évidemment le temps perdu pour qu’aboutisse enfin ce fédéralisme régional revendiqué depuis 1970, sinon depuis 1938 pour les socialistes wallons, si on se réfère à la proposition écrite par Fernand Dehousse et Georges Truffaut et déposée au Parlement en 1938. Rappelons que le parti libéral n’était pas absent de tout cela : il a apporté son soutien, décisif, en 1970 et en 1980 (avec Gérard Delruelle d’abord, Jean Gol ensuite) aux majorités socialistes – sociales- chrétiennes.

La priorité à la Région wallonne sur la Communauté française

Filip Rogiers : dans le passé, l’argent, notamment pour l’enseignement francophone, a joué un rôle crucial dans la volonté des partis francophones de parler ou non de la réforme de l’État.

 Philippe Destatte : la loi spéciale relative au financement des Communautés et des Régions du 16 janvier 1989 a été le ver dans le fruit de la réforme de l’État de 1988. J’ai toujours eu la conviction que ces accords  avaient été forcés par ce qu’on appellera plus tard l’Affaire Agusta. D’ailleurs l’idée des ordinateurs Toshiba flamands est un mythe : dès mai 1988, il apparaissait clairement aux yeux d’experts wallons que l’éducation ne pourrait pas se développer dans le cadre de la Communauté française. C’est d’ailleurs toujours le cas. C’est plus qu’un péché originel pour cette institution. C’est le mérite de Robert Collignon, soutenu par Guy Spitaels – comme JJ Merlot et Terwagne l’avaient fait en 1967 – d’avoir dessiné un autre modèle pour les Wallons au Congrès des Socialistes wallons à Ans en 1991. C’est ce modèle qui a été défendu en 1993 par Philippe Busquin, alors président du Parti socialiste, l’IEV, Jean-Maurice Dehousse et son Cabinet. La priorité à ce moment est véritablement donnée à la Région sur la Communauté, y compris pour les Wallons, la capacité constitutionnelle de transférer l’exercice des compétences communautaires vers les régions wallonne, bruxelloise ainsi que régionales wallonnes vers la Communauté-Région germanophone. La nouvelle discussion de la loi de financement a conduit aux accords de 2001, avec les transferts de compétences (lois communale et provinciale, agriculture, commerce extérieur) qui figuraient déjà dans le programme de 1991. En guise de concession, un peu plus d’autonomie fiscale fut accordée. Elle était revendiquée par les partis flamands. Ceux-ci seront de plus en plus obsédés par la question de la scission de BHV. Les blocages politiques au niveau fédéral en ces années 2004-2014 portent surtout sur des questions de cette nature. En réalité, pour les Wallons, ces impasses administratives et linguistiques constituent autant de pièges – comme la revendication de l’élargissement de Bruxelles – qui les écartent de leur objectif de redressement de la Wallonie. C’est d’ailleurs BHV qui est à l’origine de la réforme institutionnelle de 2011-2014, ultime effort, disait-on à l’époque, pour sauver durablement la Belgique. On comprend donc les réticences de responsables politiques wallons à s’engager dans de telles négociations qui mettent en péril in fine leurs capacités financières, comme ce fut le cas avec le transfert des soins de santé ou des allocations familiales, sans les budgets correspondants, et qui constituent tout de même un coup de canif dans ce qu’ils avaient identifié comme devant rester fédéral.

Une volonté de gestion serrée et sérieuse de la Wallonie

Filip Rogiers : grâce au COVID-19, on voit un changement de paradigme politique : les investissements publics (dans les soins de santé, par exemple) sont désormais plus facilement acceptés, il y a moins d’obsession pour l’équilibre budgétaire ou l’austérité. Cela pourrait-il faciliter la réforme de l’État, avec des exigences financières et économiques ?

Philippe Destatte : j’observe que pour le Parti socialiste – wallon et bruxellois –, comme pour les autres partis politiques « francophones », « toucher à la sécurité sociale » reste fondamentalement un tabou. En 2014, des concessions ont malheureusement  été faites aux Flamands en ces matières, en échange, probablement, d’avantages substantiels dans la loi spéciale de financement : je pense au moratoire de dix ans sur les transferts interrégionaux. Le programme actuel du PS n’indique pas qu’il pourrait en être de même à l’avenir. Paul Magnette a toujours été très clair sur le sujet, même si je vois bien que les matières transférées ont été prises en charge au niveau régional avec beaucoup de sérieux et même, je pense, sans état d’âme de la part des gestionnaires. Ceci dit, les discours sur les dépassements budgétaires en période de crise Covid-19 sont très relatifs. Ils ne dureront probablement qu’un temps et j’ai la conviction, qu’au-delà du Plan de relance européen, un pays comme la Belgique n’a pas la capacité de laisser filer ses dépenses publiques bien plus loin que ce qui a été fait depuis mars 2020. Il s’agit d’une question de durabilité et de respect des générations futures. En tout cas, le Gouvernement wallon Di Rupo-Borsus a mis en place fin 2019 une logique de Budget Base Zéro comme la préconisait Herman Van Rompuy au moment du plan de convergence pour entrer dans l’euro, lorsqu’il était ministre du Budget dans le gouvernement Dehaene. Le Covid n’a pas remis en cause cette logique vertueuse du Gouvernement wallon qui a même été réaffirmée par le ministre du Budget Jean-Luc Crucke lors d’une réunion du Gouvernement fin avril 2020. Dans son récent contrôle budgétaire de juillet 2020, le Gouvernement wallon a voulu également s’inscrire dans sa trajectoire d’avant Covid, ce qui montre à tout le moins une volonté de gestion serrée et sérieuse. Je n’ignore pas que, du côté de la Communauté française, des voix se sont élevées pour revoir la loi spéciale de financement de 2014. Je pense que ce ne serait pas sérieux de la part des Wallons de rompre un tel engagement en dernière phase du moratoire. Il faut assumer cet accord et faire avec les moyens dont on dispose sous peine de perdre en crédibilité. Cela passe à mon sens par une indispensable et urgente remise en ordre intrafrancophone. Donc par le transfert et la réorganisation de toutes les compétences de la Communauté française. Cela constitue, à mes yeux, une partie des réformes de structure dont parlait André Renard et qui devaient accompagner le fédéralisme : mettre de l’ordre dans sa maison.

L’institutionnel ne peut jamais être une finalité, juste un moyen

Filip Rogiers : quelle réforme de l’État pensez-vous que les négociations entre Bart De Wever et Paul Magnette pourraient donner? Quelle réforme de l’État souhaitez-vous voir naître?

Philippe Destatte : l’objectif premier est de trouver un modèle institutionnel qui permette à la Belgique de fonctionner autrement qu’à coup de gouvernements fédéraux en affaires courantes, en pouvoirs spéciaux conditionnés par des partis qui sont dans l’opposition, ou reposants sur une minorité de 31 députés sur 150. Ces situations ne sont pas dignes d’une démocratie moderne. Les différences fondamentales qui séparent la Wallonie et la Flandre ne datent pas d’hier, mais d’avant-hier. Dans cette relation, il faut désormais impérativement intégrer l’émergence des réalités bruxelloise – constitutionnellement bilingue et socialement multiculturelle, avec un rôle de capitale européenne – ainsi que germanophone. Comme le rappelle volontiers Philippe Suinen, président de l’Institut Destrée, la valorisation de la diversité de la Belgique constitue un atout pour chacune des Régions. Il faut donc organiser cette diversité autour de ces quatre régions linguistiques dont les frontières n’ont pas bougé depuis qu’elles ont été fixées en 1963. Le moment est venu – et Bart De Wever et Paul Magnette sont des hommes jeunes et nouveaux qui ont tout à prouver – de transformer à nouveau la Belgique. J’ai donné au moins deux pistes dernièrement : la première, inspirée par le constitutionnaliste bruxellois Hugues Dumont pourrait être d’ouvrir le jeu, comme en 1830-1831, en confiant à un congrès national élu la tâche de s’organiser en Constituante et au travers d’un large débat, de proposer et de débattre de solutions nouvelles. Ce congrès serait élu, travaillerait parallèlement et indépendamment du gouvernement, et pourquoi pas, serait constitué de manière innovante par un électorat plus ouvert et plus jeune [2]. La deuxième idée, débattue avec l’économiste flamand Geert Noels, consisterait à s’inspirer du modèle suisse pour former un gouvernement fédéral, celui-ci ou les suivants, en en faisant un organe plus consensuel, plus responsable, plus restreint – composé de 7 ministres – issu des partis politiques principaux, élus directement par la Chambre, et dont le ou la Première ministre serait désigné(e) pour un an, non renouvelable l’année suivante [3].

Filip Rogiers : est-il plausible que la distinction entre la Région wallonne et la Communauté française (Fédération Wallonie Bruxelles) soit supprimée?

Philippe Destatte : j’ignore si ce sujet est au programme des négociateurs. Mais vous n’êtes pas sans savoir qu’en 2007, un groupe de travail constitué au sein de l’Institut Destrée que nous avions constitué Jacques Brassinne et moi-même, a rédigé un projet simplifiant les institutions belges par la reconnaissance d’un fédéralisme à quatre entités fédérées. Cette idée s’impose de plus en plus dans le débat public. En étudiant le projet de confédéralisme défendu par la NVA, j’ai pris l’initiative de réfléchir aux points de concordance et de discordance entre ces deux approches. J’ai montré qu’un modèle hybride pouvait être constitué. Celui-ci n’est qu’un kriegspiel. Mais il a le mérite de montrer que, si on a la sagesse de ne pas se perdre dans les mots et les spectres – comme le confédéralisme [4] – un avenir commun peut être construit. Tout en ayant toujours à l’esprit que l’institutionnel ne peut jamais être une finalité, juste un moyen, pour pacifier les relations et amener davantage de bien-être à chacun.

[1] Ce texte constitue l’interview complète réalisée par Filip Rogiers par voie électronique et qui a servi de base à l’article publié dans De Standaard du 1er août 2020 : F. ROGIERS, PS : demandeur de rien (tot er geld nodig is). https://www.standaard.be/cnt/dmf20200730_95442949

[2] Ph. DESTATTE, Un congrès national pour se construire un nouvel avenir, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 28 mars 2020,  https://phd2050.org/2020/03/28/congres-national/

[3] Ph. DESTATTE et Geert NOELS, Une formule magique pour former un gouvernement fédéral, Blog PhD2050, Bruxelles, 25 juillet 2020, https://phd2050.org/2020/07/25/magique/

[4] Ph. DESTATTE, Le confédéralisme, spectre institutionnel, Blog PhD2050, Institut Destrée, Working Paper, 31 p., 28 décembre 2019, http://www.institut-destree.eu/wa_files/philippe-destatte_confederalisme_spectre-institutionnel_consolide_2019-12-31.pdf

Ce texte a été écrit en 1996. L’Institut Destrée a alors développé son réseau télématique (le Réseau Francité) depuis juin 1989, notamment au travers du Centre René Lévesque qu’il a créé en son sein. Il est sur internet depuis le mois de janvier 1994 (serveur WAIS en collaboration avec le Service générale d’Informatique de l’Université de Liège) et sur le www depuis janvier 1995. Ce document a été adressé au Secrétaire général du Haut Conseil de la Francophonie à Paris, mais aussi à toute une série d’élus et de hauts fonctionnaires en France et en Wallonie. Il faisait suite au volumineux rapport sur L’Audiovisuel et les autoroutes de la communication que j’avais présenté à l’Université de Moncton en août 1994.

 

Charleroi, le 8 avril 1996 [1]

De nombreuses initiatives, souvent heureuses, ont été prises en France et dans quelques rares pays francophones dans la perspective des rapports respectifs de Gérard Théry et de Thierry Breton sur les nouvelles donnes liées aux inforoutes ainsi que sur l’avènement de la société de l’information [2]. À l’heure où, dans des environ­nements budgétaires limités, des choix politiques devront être opérés en matière d’inforoutes, cette note succincte plaide pour investir et coloniser les réseaux existants plutôt que d’en créer de nouveaux, forcément décalés – voire dépassés – dans le temps et dans l’espace.

 

1. La fin d’une insécurité technique

Le réseau Francité, inauguré le 30 juin 1989 dans le cadre de la Dixième Confé­rence des Peuples de Langue française s’est sabordé le 1er janvier 1995 au profit d’une présence active de son opérateur, le Centre René Lévesque, sur internet. En effet, le réseau des réseaux, et particulièrement sa toile de documents hypertextes, ce fameux World Wide Web [3] conçu – on l’oublie trop souvent – par le CERN à Genève, constitue exactement l’outil que nous tentions de développer : une base de données grand format en texte intégral, accessible à distance avec capacité de saisie et de transfert de l’information et utilisant une langue française correctement accentuée. En sus, internet offre la puissance, la rapidité et la capacité – ouverte – d’intégration ou d’accès à des supports multimédias, tout en restant financièrement abordable pour l’utilisateur. Notre propre découverte d’internet en décembre 1993, à l’initiative des membres québécois du Comité d’Accompa­gnement de notre institution, constitua pour nous la concrétisation d’un objectif auquel nous aspirions depuis de nombreuses années et un nouveau point de départ dyna­mique en matière de développement technologique adapté à nos objectifs.

En fait, la fin d’une insécurité technique au sein d’un environnement électronique enfin devenu fiable et performant permet de s’adonner à l’essentiel, c’est-à-dire à la qualité des informations et au soin de leur présentation. Cette priorité retrouvée pour le contenu intellectuel rencontre un enjeu que le Professeur Michel Guillou, directeur général et recteur de l’AUPELF-UREF, retenait comme étant l’un des trois pivots du développement de l’interréseau francophone REFER (Réseau électronique franco­phone pour l’Éducation et la Recherche), lors des États généraux de la Francophonie scientifique en Sorbonne, le 17 février 1995 [4].

Opérer un choix entre l’utilisation des réseaux existants [5] et la création de nouveaux réseaux mondiaux est une erreur stratégique face à notre volonté d’assurer la pérennité et le rayonnement de la langue française, de notre culture romane et de nos identités respectives dans la société mondiale et universelle de l’information. En effet, priorité doit être accordée à l’urgence de définir des priorités permettant l’amélioration du service électronique pour les opérateurs et utilisateurs francophones – intégrant une part aussi large que possible de la société, tant sur le plan des milieux sociaux que sur celui des tranches d’âge – et de leur offrir une capacité accrue d’investir dans l’internet mondial et, ainsi, d’investir le réseau des réseaux avec comme outil et code d’entrée, leur langue maternelle revivifiée : le français.

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2. Neuf priorités à mettre en œuvre

Un certain nombre de ces mesures prises ou à prendre peuvent être recensées, notamment :

1. l’affectation des moyens financiers disponibles pour nourrir internet d’infor­mations de qualité en français et installer de nouveaux serveurs en évitant de créer de nouvelles normes ;

2. le renforcement, sur le plan commercial, des mécanismes d’échange de données informatisées et de transferts électroniques de paiements. En cette matière, un apprentissage est nécessaire pour faire évoluer les modèles culturels actifs, particulièrement en Europe ;

3. le développement de logiciels d’interfaces utilisateurs en français, comme c’est le cas pour le nouveau navigateur Netscape ;

4. l’instauration de mécanismes de solidarité avec les pays de la Francophonie dont la technologie est moins avancée afin d’éviter le fossé entre inforiches et infopauvres, ainsi que l’avait souligné le ministre wallon Elio Di Rupo à l’occa­sion du Sommet du G7 de février 1995 partiellement consacré aux télécom­munications [6] ;

5. la diminution, sur le plan européen, du coût des services télématiques, à l’instar de France Télécom qui vient d’annoncer la tarification de l’accès à internet au prix d’une communication locale [7];

6. la prise en main et la coordination des initiatives et politiques relatives au réseau mondial de communications, tant européennes que francophones, tant natio­nales que menées au niveau des entités fédérées. En cette matière comme dans le domaine de l’audiovisuel, notre attention entière doit continuer à se porter sur les enjeux locaux au sein même de nos provinces et régions [8];

7. la création d’une nouvelle culture scolaire de recherche de l’information et de documentation. Apprendre aux élèves et étudiants de toutes les disciplines à maîtriser internet – même en anglais – pour participer à son développement et y amener l’utilisation ferme et progressive du français

8. la mise en place d’un réseau de bibliothèques électroniques ou virtuelles spécia­lisées et ouvertes sur internet, permettant de véritables transferts de dévelop­pement Nord-Sud ;

9. le lancement et la gestion d’une campagne d’information dans les médias classi­ques afin de casser la diabolisation de l’inforoute – particulièrement d’internet – et de favoriser l’apprentissage et l’utilisation de cette nouvelle technique par le plus grand nombre ;

3. Un enjeu de souveraineté

Ces priorités doivent être mises en œuvre avec diligence. À l’automne 1994 déjà, André Abbou, président de l’Observatoire français et international des Industries de la Langue et de l’Information électronique, indiquait la voie à suivre pour faire exister des autoroutes de données électroniques en français : un projet mobilisateur et une volonté d’État [9]. L’heure est assurément aux choix fondamentaux alors que souvent – on doit le déplorer – certains débats de fond n’ont pas encore été menés ou n’ont pas débouché sur un consensus suffisamment large. Les inquiétudes qui se manifestent en France, au Québec [10] ou qui se sont exprimées récemment en Wallonie, au Parlement wallon [11], sont là pour sonner l’alarme de notre culture française et en appeler à une action rapide et solidaire de la Francité.

Aux Assises européennes de l’Audiovisuel à Paris en octobre 1989, Jacques Delors s’était lui aussi interrogé : avons-nous le droit d’exister ? demandait-il. Je pense que, davantage qu’un droit, notre existence européenne sur le plan général de l’Audiovisuel est un devoir. En effet, en cette matière,  nous nous trouvons confrontés à un enjeu de souveraineté [12] dont nous devrons répondre face aux citoyens de demain et que nous ne pouvons pas exercer dans un ghetto.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Ce texte était originellement une note adressée en tant que directeur de l’Institut Destrée (Wallonie) et secrétaire général de la Conférence des Communautés de Langue française le 8 avril 1996 à Stélio Farandjis, Secrétaire général du Haut Conseil de la Francophonie, après une rencontre à Paris quelques jours auparavant et en vue de la session du Haut Conseil consacrée aux Autoroutes de l’Information. Il a également fait l’objet d’une communication, avec plusieurs développements à Grenoble lors d’un colloque organisé dans la foulée : Ph. DESTATTE, Du réseau Francité à Internet : identité française et citoyenneté sur les inforoutes, Intervention au colloque « Langue française et autoroute de l’information », colloque organisé par le Haut Conseil de la Francophonie, Grenoble – Sassenage, 19 juin 1996.

[2] Gérard THERY, Les autoroutes de l’information, Rapport au Premier Ministre, Paris, La Documentation française, 1994. – Thierry BRETON, Les téléservices en France, Quels modèles pour les autoroutes de l’information, Rapport au ministre d’État, ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire et au ministre des Entreprises et du Développement économique, Paris, La Documentation française, 1994.

[3] Radu COTET, Le Projet World Wide Web : présent et perspectives, dans Monique NOIRHOMME-FRAITURE et Luc GOFFINET dir., Multimédia, Actes de la Journée d’information sur le multimédia, Namur, le 25 juin 1995, Presses universitaires de Namur, 1995.

[4] Michel GUILLOU, Intervention lors de la séance solennelle d’ouverture des États généraux de la Francophonie scientifique, Paris, Sorbonne, 27 février 1995, p. 19.

[5] Internet et les autres prestataires de services en ligne : America on Line, CompuServe, Infonie, Prodigy, etc.

[6] Christine SIMON, Di Rupo : Éviter le fossé entre inforiches et infopauvres, dans Le Soir, 27 février 1995, p. 6.

[7] Annie KAHN, France Télécom, cap sur internet, dans Le Monde, Supplément Multimédia, 10-11 mars 1996, p. 26.

[8] Ph. DESTATTE, L’Audiovisuel et les Autoroutes de la communication, Moncton (Nouveau Brunswick), Comité permanent de la Conférence des Peuples de Langue française, 14 août 1994, p.14.

[9] André ABBOU, Autoroutes électroniques françaises : entre le rêve américain et la « machine à flasher », dans Universités, Octobre 1994, p. 41.

[10] Michel CARTIER, A Demain la veille, La mise au rancart du Réseau de veille sur les technologies de l’information révèle le retard important du Québec dans ce domaine, dans Le Devoir, 23 janvier 1996.

[11] Xavier DESGAIN, Proposition de Résolution visant à ouvrir un large débat sur les enjeux économiques, sociaux, culturels et démocratiques liés à la société de l’information et en particulier aux autoroutes de l’information, Parlement wallon, Session 1995-1996, 5 décembre 1995 (Document 94 (1995-1996) – N°1).

[12] Henry MORNY, Les Vrais enjeux du multimédia, dans Le Figaro, 19 décembre 1995, p. 5-6. (A propos de la journée de réflexions organisée le 19 décembre 1995 par le Centre d’Étude et de Prospective  stratégiques).