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Namur, le 8 août 2025

 

1. Performance, vous avez dit performance ?

Lorsque l’on évoque les politiques publiques et collectives, la notion de performance suscite la méfiance [1] et est souvent mal comprise, discutée, voire déconsidérée [2]. Dans d’autres domaines, comme le sport, elle est au contraire constamment valorisée. Encore faut-il s’entendre sur le mot, dont l’étymologie est complexe : avec des va-et-vient entre l’anglais et le français, elle renvoie de prime abord à l’idée d’accomplissement, de réalisation, de résultats réels [3], ce qui est déjà intéressant. Du reste, après le sens artistique, c’est la définition actuelle du mot en anglais courant : l’action ou le processus d’exécution d’une tâche ou d’une fonction [4].

Les évaluatrices et évaluateurs des politiques régionales européennes, biberonnés voici vingt-cinq ans par le programme MEANS, disposent quant à eux, d’une définition à la fois robuste et ouverte de la performance des politiques publiques : le fait que les effets ont été obtenus à un coût raisonnable et qu’ils donnent satisfaction aux destinataires [5]. Telle est à leurs yeux la performance.

Le Glossaire de la gouvernance publique, développé en 2011 par la chaire du même nom, à l’initiative de l’Institut supérieur du Management public et politique, à Paris, définit la performance comme le résultat obtenu par une organisation en termes de quantité, de qualité, de satisfaction du client, de maîtrise des délais et des coûts. L’auteur de la notice rappelle que le terme vise souvent la performance budgétaire pour allouer au mieux les ressources en fonction de la pertinence des dépenses, de leur efficacité et efficience, et d’éviter la reconduction systématique des budgets d’une année à l’autre [6].

Quant au Dictionnaire terminologique de l’évaluation, réalisé en 2014 à l’initiative de l’École nationale d’Administration publique du Québec, il voit la performance comme l’appréciation générale des résultats, en soulignant qu’il s’agit d’un terme générique du registre de la langue courante. La performance permet de déterminer la qualité d’une intervention selon des critères de résultat (efficacité, efficience, équité). Les auteurs précisent que la performance d’intervention s’observe selon des critères d’avantages sociaux et de coûts sociaux. On parlera de performance opérationnelle lorsqu’on mesure la qualité d’une intervention selon des critères relatifs à sa mise en œuvre [7].

Christopher C. Hood (1947-2025) et Ruth Dixon, chercheurs à la Blavatnik School of Government de l’Université d’Oxford ont donné une définition multidimensionnelle de la performance, observant eux aussi que ce concept ne se réduit pas uniquement à l’efficacité économique ou à la réduction des coûts : la performance publique doit être comprise comme un concept multidimensionnel qui englobe l’efficacité, l’efficience, la qualité, l’équité et la légitimité. L’évaluation de la performance ne peut se réduire à un seul indicateur, mais nécessite une analyse intégrée de ces différentes dimensions. Du reste, ils précisent que, dans le cadre de la réforme des services publics, mesurer uniquement la réduction des coûts sans tenir compte des impacts sur la qualité ou la satisfaction des utilisateurs donne une vision partielle et potentiellement trompeuse de la performance [8]. La performance est ainsi vue comme une notion relationnelle, nécessitant responsabilité et transparence, dépendant des attentes des citoyennes et citoyens, des usagères et usagers, parties prenantes, ainsi que de la capacité des institutions à s’adapter à un nouveau type de gouvernance démocratique.

Malgré son caractère très général, on peut aussi trouver pertinente la définition récente de l’OCDE : la performance est la mesure dans laquelle une intervention ou un partenaire respecte des critères, normes ou orientations spécifiques, ou obtient des résultats conformes aux objectifs énoncés ou prévus [9]. Cette approche peut, de fait, contenir les critères de Hood et Dixon, pour autant qu’ils soient précisés.

On le voit, par leur prise en compte de facteurs multiples, notamment la satisfaction des bénéficiaires, ces définitions et approches du domaine de la gouvernance et de l’évaluation déidéologisent voire dédiabolisent, si besoin en était, le concept de performance. On peut également prendre en compte l’analyse de Mariana Mazzucato sur l’échec du Department of Government Efficiency (DOGE) lorsque la chercheuse de la London School of Economics écrit que l’institution dirigée par Elon Musk a échoué dans son objectif déclaré d’améliorer les performances du gouvernement ou de réduire les déficits [10].

 

2. Des politiques publiques et aussi collectives

Voici quelques années déjà, Philippe Bernoux (1927-2025) observait que si les changements sont introduits le plus souvent par la volonté des décideurs, ils ne réussissent que s’ils sont acceptés, légitimés et transformés par les acteurs chargés de les mettre en œuvre [11]. La leçon est connue qui nous venait déjà de Michel Crozier (1922-2013) et Erhard Friedberg [12]. Le processus peut aussi se nourrir des enseignements pragmatiques de James Brian Quinn (1928-2012) sur la transformation collective fondée sur l’implication des parties prenantes, l’adaptation progressive au changement, les réajustements de trajectoires, la souplesse et la réactivité des acteurs [13]. Tout comme James Quinn, Charles Smith critique l’idée d’un changement imposé et préconise la décentralisation opérationnelle et l’expérimentation [14].

Ce qui conduit les politiques publiques à prendre une dimension collective, c’est évidemment la mobilisation de l’ensemble des forces vives et des parties prenantes dans une même volonté de résoudre les problèmes, d’identifier ensemble les enjeux, de coconcevoir des réponses, les coconstruire, les copiloter et en coévaluer les résultats et impacts.

Le Dragon est donc devenu le symbole tentateur du désordre, de la rupture dans l’ordre social, mais également du changement nécessaire, de l’évolution inéluctable que, psychologiquement, il faut intérioriser, apprivoiser, s’approprier[15] – Photo Dreamstime

Dans son effort récent de repenser la gouvernance publique, Jacob Torfing note que, même si la coproduction et la cocréation ne sont pas des phénomènes nouveaux, ils constituent une stratégie prometteuse pour le secteur public à court d’argent (the cash-strapped public sector). Le professeur de science politique et d’institutions aux universités de Roskilde (Danemark) et de Nord University (Norvège) estime que, compte tenu de la situation actuelle, la coproduction et la cocréation semblent offrir une stratégie nouvelle pour combiner de manière constructive les ressources publiques et privées dans la production de services et la création de solutions novatrices. Torfing estime qu’un effort stratégique visant à développer la coproduction et la co-création et à en récolter les fruits pourrait non seulement fournir les ressources nécessaires au secteur public pour répondre aux attentes élevées en matière de services et à sa capacité à résoudre les problèmes, mais aussi apporter des idées nouvelles susceptibles d’améliorer la réglementation et l’élaboration des politiques publiques. C’est également une manière de renforcer la légitimité de la gouvernance publique et de rétablir des relations de confiance entre les acteurs et les décideurs [16].

Torfing voit cinq conditions permettant de mobiliser les ressources de la société au travers des mécanismes de coproduction et de cocréation :

– cultiver une citoyenneté active qui fait des citoyens des partenaires qui influencent activement la gouvernance et l’administration publiques et partagent la responsabilité de trouver des solutions communes ;

– considérer les citoyens comme des ressources et des atouts précieux qui peuvent stimuler l’innovation et contribuer à améliorer le secteur public, plutôt que comme des obstacles aux décisions technocratiques ;

– développer de nouvelles formes de leadership et de gestion plus horizontales, distributives, relationnelles et intégratives : le processus de co-création ne peut être imposé de manière descendante par le recours à la carotte et au bâton et sur la base de normes prédéfinies. Les partenaires publics et privés doivent collaborer sur un pied d’égalité ;

 – créer un espace d’innovation avec une nouvelle approche de la gestion des risques qui considère les erreurs comme inhérentes au processus expérimental et qui évalue les risques par rapport aux gains potentiels ;

bénéficier d’une évaluation qui pose des questions critiques sur la bonne compréhension des problèmes et des tâches [17].

Néanmoins, Jacob Torfing observe que des obstacles existent à l’expansion de la coprodution et de la cocréation. Ainsi, les citoyens sont souvent perçus comme des amateurs aux yeux de fonctionnaires formés et face à la complexité des problèmes tandis que la pratique des relations entre la sphère publique et les citoyens est souvent faible. De même, les élus ne participant pas aux arènes citoyennes, ils ne s’en approprient pas toujours les recommandations ; la cocréation peut déboucher sur des solutions trop audacieuses, budgétairement trop coûteuses qui risquent elles-mêmes d’aggraver les problèmes [18].

Rappelons que ces concepts de coproduction, cocréation et coconstruction se distinguent fondamentalement de ceux d’information, de consultation et de concertation. Pour les acteurs, participer à la coconstruction démocratique des politiques publiques ne consiste pas à faire du lobbying. Il s’agit, pour les parties prenantes, de délibérer ensemble et avec les décideurs, donc les élues et les élus, afin de construire un compromis et une politique visant l’intérêt général et le bien commun [19].

Nous l’avons montré, politiques publiques et collectives partagent le même cycle politique qui peut leur faire franchir un certain nombre de phases permettant d’atteindre leur objectif :

– l’identification des besoins et des enjeux ;

– la (co)construction et la compréhension des objectifs, des impacts et choix des ressources ;

– la légitimation gouvernementale, contractuelle, législative, réglementaire ;

– la mise en œuvre, le pilotage et le suivi, en adéquation avec les ressources ;

– l’analyse, les corrections, la poursuite ou l’arrêt des politiques [20].

D’autres séquences et étapes sont bien sûr possibles.

 

 3. Sept propositions pour des politiques publiques et collectives plus performantes en Wallonie

Les travaux menés par l’Institut Destrée et ses partenaires avant, pendant et après la journée d’étude tenue au Parlement de Wallonie le 21 mars 2025 ont vocation à faire progresser les outils de transformation d’une région que chacun sait en transition.

L’ouvrage édité dans la foulée des trois tables rondes (la qualité et la disponibilité des données, la pertinence des décisions et l’adéquation des ressources, le suivi et l’évaluation des politiques publiques et collectives) propose les textes des interventions qui ont été réécrits et consolidés par leurs auteurs ; dépassant les simples constats, il constitue un point de départ pour mener la Wallonie vers des politiques publiques et collectives plus performantes [21]. Les dix-huit contributions publiées forment un corpus solide et innovant :

Accroître la qualité de la décision publique au profit de toutes et de tous par Florence Thys, présidente de la Cour des comptes ;

Données publiques : entre bien commun, outil d’aide à la décision et facteur de transformation par Emma Ortmann, responsable Développement et Projet à la Fondation pour l’Enseignement, administratrice de l’Institut Destrée ;

Mesurer le mieux possible ce qui compte par Vanessa Baugnet, cheffe du service Comptes nationaux et régionaux à la Banque nationale de Belgique ;

Des statistiques au service de la démocratie par Sébastien Brunet, administrateur général, chef statisticien IWEPS et professeur extraordinaire Université de Liège ;

Pour comprendre, agir, il faut avoir des données par Philippe Defeyt, directeur de l’Institut pour le Développement durable ;

– La donnée publique par Stéphane Vince, directeur du Pôle Technologie et Administration numérique à l’Agence du Numérique ;

La pertinence des décisions et l’adéquation des ressources par Agnès Flémal, directrice générale honoraire et conseillère stratégique à Ignity, administratrice de l’Institut Destrée ;

Un sursaut qualitatif de l’action publique wallonne par Jean Hindriks, professeur à l’UCLouvain et fondateur d’Itinera Institute ;

Mieux réformer pour initier un véritable redressement socio-économique de notre région par Frédéric Panier, CEO d’AKT for Wallonia ;

Pour mieux transformer : réflexions issues du terrain par Olivier Vanderijst, CEO de Wallonie Entreprendre ;

Une vision intégrée de l’action publique par Raymonde Yerna, administratrice générale du Forem ;

Le suivi et l’évaluation des politiques publiques et collectives par Christian Bastin,
directeur de recherche associé et administrateur de l’Institut Destrée ;

Renforcer l’utilisation des connaissances disponibles dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques par Paul-Louis Colon, conseiller au Haut Conseil stratégique de la Région wallonne ;

L’apport de l’évaluation des politiques publiques à la vie démocratique par Cécilia De Decker, évaluatrice spéciale au Service public fédéral Affaires étrangères, Commerce extérieur et Coopération au Développement ;

Évaluation et démocratie par Pol Fyalkowski, inspecteur des Finances ;

Vers une évaluation systémique et dynamique des politiques publiques par Michaël Van Cutsem, Partner Secteur public BDO ;

La qualité de la gouvernance doit être la force qui met la Wallonie en mouvement par Philippe Destatte, professeur d’histoire et de prospective, président de l’Institut Destrée ;

– Intervention de clôture par Adrien Dolimont, Ministre-Président de Wallonie.

Au moins sept propositions pour des politiques publiques et collectives plus performantes en Wallonie peuvent en être tirées.

 

3.1. Gouverner plus efficacement les données

Pour voir la réalité du paysage et bien discerner les évolutions, la maîtrise de l’information et la qualité des données sont essentielles et il est indispensable de structurer, valoriser et sécuriser l’information afin de pouvoir disposer de données fiables, accessibles, bien organisées, permettant d’élaborer des diagnostics solides et fiables et de permettre, dès le lancement du processus, des politiques publiques et collectives des évaluations ex-ante et des analyses préalables d’impact [22].

Rendre obligatoire l’interopérabilité des données – disposer des mêmes modes de collecte, de traitement, de stockage et de diffusion – entre les institutions et administrations wallonnes est une nécessité soulignée par la plupart des intervenantes et intervenants du domaine.

 

3.2. Autonomiser et responsabiliser dans la mise en œuvre

La confiance des décideurs dans la première ligne d’action constitue un facteur de succès : celles et ceux qui sont en charge de la mise en œuvre sur le terrain doivent être à la fois responsables des résultats et autonomes quant à la gestion des ressources – humaines et budgétaires – dans des cadres fixés contractuellement.

Flexibilité, adaptabilité, compétences sont les maîtres mots. Sur le terrain, c’est celui qui est en charge qui doit piloter.

Cette conception doit pouvoir s’appliquer tant à l’administration classique qu’aux organismes d’intérêt public ou à toute autre partie prenante de l’action collective.

 

3.3. Simplifier et mutualiser pour amplifier

La formule simplifier pour amplifier a été répétée maintes fois depuis la parution du rapport d’Itinera du 15 juin 2024 [23]. Elle pose évidemment la question de la masse critique, des synergies et des économies d’échelle appliquées à différentes institutions de la structure institutionnelle et en particulier aux communes, dont la question des fusions retient l’attention de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne dans son programme 2025 [24].

Un fédéralisme fort et simplifié, en particulier le transfert des compétences de la Communauté française vers les Régions wallonne et bruxelloise, fait, aux yeux de l’Institut Destrée, également partie de cet enjeu. Ce transfert permettrait d’adresser enfin sérieusement et efficacement des compétences aussi importantes que l’enseignement en alternance ou la transposition en matière de recherche-développement dans un avenir très proche, sans oublier la culture, l’audiovisuel et l’enseignement en général, à très moyen terme [25].

 

3.4. Optimiser l’allocation des ressources

Optimiser l’allocation des ressources signifie que chaque euro investi doit avoir un impact, qu’il doit pouvoir exercer un effet de levier. L’additionnalité entre partenaires doit s’inscrire dans une logique de coconstruction des politiques collectives : comment les entreprises, les organisations syndicales et patronales, les associations, les intercommunales et les communes peuvent-elles participer à l’effort commun dans des contractualisations bien pensées ensemble ?

Le respect de la trajectoire budgétaire n’a pas de fondement idéologique, mais a vocation à sauvegarder l’avenir des générations futures et du fédéralisme belge. Vocation également à assurer la dignité de la Wallonie, qui n’a aucune raison de vivre aux crochets de la Flandre ou de l’Europe. Lorsque nous disons que nous voulons renforcer les politiques publiques orientées résultats plutôt que construites autour de la consommation des ressources, cela signifie qu’il faut activer des mécanismes de Budget Base Zéro, non pas en faisant appel à des armées de consultants pour cornaquer élus et fonctionnaires, mais en travaillant ensemble, entre décideurs, opérationnels et acteurs, pour analyser, en face à face, et donc comprendre les mécanismes budgétaires. Pour avoir vécu sur le terrain dans les années 1990 les pratiques utilisées par les ministres fédéraux Jean-Luc Dehaene (1940-2014) et Herman Van Rompuy, je peux attester de l’efficience d’un dialogue direct et constructif avec les parties prenantes pour atteindre des objectifs partagés [26].

 

3.5. Évaluer de manière démocratique et cognitive

Il reste beaucoup à faire en Wallonie pour développer la culture de l’évaluation démocratique et efficace. Cette citation, extraite d’une interview à L’Écho en 2001, pourrait malheureusement être répétée près de vingt-cinq ans plus tard [27].

Les pratiques d’évaluation des politiques publiques et collectives restent marquées par des logiques de jugements à vocation punitive alors qu’elles devraient être synonymes d’apprentissage collectif. Les évaluations, en effet, aident à comprendre les modes de raisonnement qui guident les décideurs dans leurs choix d’actions, les processus à travers lesquels ils les conduisent, ainsi que les conséquences auxquelles ces processus et actions aboutissent, qu’elles soient ou non attendues ou désirées [28]. De surcroît, l’analyse des politiques publiques et en particulier leur évaluation restent, comme le soulignait le professeur Jean Leca, prises entre le marteau de ceux qui les considèrent trop proches des décideurs et l’enclume de ceux qui les jugent peu pertinentes pour la décision [29]. Ce n’est pas spécifique à la Wallonie.

Le développement de l’évaluation partenariale plutôt qu’externe est une manière de se soigner. Beaucoup plaident également pour une institutionnalisation de l’évaluation au sein du Parlement de Wallonie plutôt que de l’Exécutif. J’ai toujours pensé que, à l’instar de la Cour des comptes pour la Chambre fédérale, l’IWEPS aurait dû être et devrait être un outil du Parlement de Wallonie.

 

3.6. Anticiper : agir avant que les événements n’adviennent

La manière dont un problème est identifié, donc construit, conditionne pour partie les manières de l’appréhender, de le considérer et de le traiter. La mise à l’agenda politique relève notamment de la veille qui permettra l’anticipation, c’est-à-dire d’agir pour éviter que certaines menaces n’émergent ou pour favoriser la venue d’opportunités. Les multiples défis liés au climat, à l’énergie, aux risques géopolitiques et financiers et à la sécurité s’invitent dans cet agenda, mais trop souvent sans avoir été anticipés. La phrase attribuée à Talleyrand et souvent répétée par Hugues de Jouvenel selon laquelle quand c’est urgent, c’est déjà trop tard, prend tout son sens dans notre début de siècle. Ces difficultés renforcent le rôle et l’importance de l’administration et des fonctionnaires, qui contribuent à définir les enjeux et à fixer l’agenda politique, et donc les politiques qui seront mises en œuvre [30]. Elles n’exonèrent pas le reste de la société, en particulier les entreprises.

Le rôle joué par la prospective en tant qu’outil de gouvernance dans la définition de l’agenda politique est bien connu de tous les praticiens, en particulier lorsque cette prospective est hautement participative et délibérative et implique les parties prenantes, les acteurs et même les citoyennes et citoyens [31]. L’objectif de la gouvernance anticipative est de s’assurer que l’agenda n’est pas constamment défini par des événements dramatiques, martelés quotidiennement, et des crises successives. Je me souviendrai longtemps des réponses qui m’ont été faites lorsqu’après les inondations de 2021, j’ai proposé la mise en place d’un programme tous azimuts d’anticipation des risques et catastrophes, en particulier sur le plan territorial : « nous avons déjà trop de travail avec la réparation des événements de la Vesdre » [32]

 

3.7. Etre audacieux et délivrer

Comme la présidente de la Cour des comptes l’a rappelé en ouverture de la journée du 21 mars 2025, la clef des politiques réussies est certainement la formulation claire des objectifs en cohérence avec une vision collective des finalités. Cela implique, pour les élues et les élus, de la communication et surtout, de la pédagogie : ce que nous devons faire, pourquoi et comment nous allons le faire, quelles en seront les conséquences à court, moyen et long terme. Pourquoi la société en sera bénéficiaire. Les décideurs diront quand ils vont atteindre leurs objectifs (l’efficacité), comment ils vont utiliser leurs ressources de manière optimale (l’efficience), quelle sera la qualité des produits et services, sur quelle base démocratique légitime ils vont œuvrer, avec quelle responsabilité et quelle transparence…

Bref, une nouvelle culture institutionnelle pour le politique : être audacieux et délivrer.

On revient sur les critères de performance de Christopher Hood et Ruth Dixon [33].

 

4. Conclusion : être à la hauteur des complexités

Ancien ministre de la Reconstruction, Jean Rey (1902-1983) écrivait qu’en politique les échéances finissent toujours par arriver, et ce n’est pas résoudre les problèmes que de les ignorer [34].

Les problèmes de la Wallonie sont nombreux, même si, contrairement à ce qui est souvent affirmé, les Wallonnes et les Wallons ne manquent pas de courage pour y répondre.

La transformation de la Wallonie ne se fera pas par un coup de baguette magique activée par un gouvernement ou un ministre-président, quelles que soient leurs qualités. Un changement profond ne se fait que par une dynamique collective, mobilisant toutes et tous dans un but commun. En outre, cette transformation se fait dans le temps long et les spécialistes de la transformation savent qu’elle passe par le ou les conflits.

Le changement est un processus lent. C’est pourquoi, dans mes conclusions de la journée d’étude du 21 mars au Parlement de Wallonie, je citais la devise du Général Koutouzov selon Léon Tolstoï : Temps et patience. Interrogé en septembre 2024 par Thierry Fiorilli pour Forbes sur le temps nécessaire au redressement de la Wallonie, j’estimais qu’il faudrait au moins deux législatures pour y parvenir et que, de surcroît, si on ne parvient pas à embarquer l’ensemble des forces vives, de ceux qui créent la richesse, on n’y arriverait pas [35].

Le changement passe par le conflit. Comme l’écrivent les prospectivistes de l’Université de Melbourne : si de nouvelles idées sont poursuivies avec compétence et vigueur, les conflits sont généralement inévitables… Le chemin qui mène du conflit à la négociation est souvent long et ardu. Il nécessite des compétences de haut niveau, de la persévérance et du soutien. Certains conflits restent « bloqués » à ce stade. Mais dans d’autres cas, une solution est trouvée et le conflit causé par l’impact du nouveau sur l’ancien est résolu. Certaines nouvelles suggestions sont légitimées de manière sélective. Le conflit, on le voit, est aussi un facteur de temporalité [36].

Il ne faut pas se cacher non plus l’importance d’une étape démocratique essentielle au milieu de cette décennie de transformation 2024-2034 : les élections législatives de 2029, occasion d’expliquer les changements en cours, de les évaluer, de les réorienter, de les accentuer ou de les arrêter…

Quoi qu’il en soit, la Wallonie, nos citoyennes et nos citoyens attendent de nous toutes et tous que nous soyons à la hauteur des complexités de ce monde et de notre situation au sein de celui-ci.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Bruno WATTENBERGH, Performance ou robustesse ? Un faux dilemme pour les dirigeants lucides, dans L’Écho, 30 juillet 2025. https://www.lecho.be/opinions/general/opinion-performance-ou-robustesse-un-faux-dilemme-pour-les-dirigeants-lucides/10617690.html

[2] Voir par exemples : Alain EHRENBERG, Performance, dans Sylvie MESURE et Patrick SAVIDAN, Le dictionnaire des sciences humaines, p. 860-862, Paris, Puf, 2006-2019. – Olivier HAMANT, Antidote au culte de la performance, La robustesse du vivant, coll. Tracts, n°50, Paris, Gallimard, 2023. Ce qui est frappant dans les travaux d’Olivier Hamant, c’est que, probablement pour la bonne raison de la défense du vivant et de la biodiversité, il réduit volontairement sa définition de la performance à un gain d’efficacité et d’efficience, et le plus souvent anthropocentrée. O. HAMANT, La troisième voie du vivant, p. 23, Paris, Odile Jacob, 2022.

[3] Alain REY, Dictionnaire historique de la langue française, t. 2, p. 1845, Paris, Le Robert, 2022.

[4] The action or process of performing a task or function, in Angus STEVENSON, Oxford Dictionary of English, p. 1320, Oxford, Oxford University Press, 3rd ed., 2010.

[5] Évaluer les programmes socio-économiques, Glossaire de 300 concepts et termes techniques, coll. MEANS, vol. 6, p. 67, Commission européenne, Fonds structurels communautaires, 1999.

[6] Laurent GUYON, Performance, dans Laurence LEMOUZY dir., Glossaire de la gouvernance publique, p. 102, Paris, ISMaPP, 2011.

[7] Richard MARCEAU & Francine SYLVAIN, Dictionnaire terminologique de l’Évaluation, : politiques, programmes, interventions, La dimension conceptuelle, p. 69-71, Québec, GID, 2014.

[8] Christopher HOOD & Ruth DIXON, A Government that worked better and cost less?, Evaluating three decades of reform and change in UK central government, p. 17-18, et 52-99, Oxford, Oxford University Press, 2015.

[9] Glossary of Key Terms in Evaluation and Results-Based Management for Sustainable Developpement (English, French, Spanish), p. 46, Paris, OECD, Second Edition, 2023.

[10] The lesson from DOGE’s failure returns us to the fundamental question: efficient at what, and for whom? DOGE proved efficient at dismantling oversight, efficient at creating chaos, efficient at serving the interests of those who benefit from weakened democratic institutions. But it failed catastrophically at its stated purpose of improving government performance or reducing deficits. Mariana MAZZUCATO, Efficiency at What and for Whom?, How Doge represents the latest chapter in the fifty year project to dismantle the state, Mission Economics, August 1, 2025. https://marianamazzucato.substack.com/p/efficiency-at-what-and-for-whom?r=2e6t1

[11] Philippe BERNOUX, Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, p. 51, Paris, Seuil, 2010.

[12] Michel CROZIER et Ehrard FRIEDBERG, L’acteur et le système, Les contraintes de l’action collective, Paris, Seuil, 1977.

[13] James Brian QUINN, Strategies for Change, Local incrementalism, Homewood Ill., Irwin, 1980.

[14] Charles H. SMITH, Transformation and regeneration in social systems: A dissipative structure perspective, in Systems Research, vol. 3, 4, Dec. 1986., p. 203-213. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/sres.3850030404 – Voir aussi David AUTISSIER, Isabelle VANDANGEONN-DERUMEZ, Alain VAS, Kevin J. JOHNSON, Conduite du Changement, Concepts-clés, 60 ans de pratiques héritées des auteurs fondateurs, p. 18-19, Paris, Dunod, 2024.

[15] Doudou, Ducasse rituelle, Dragon, Mons, Programme 2025. https://www.mons.be/fr/doudou/ducasse-rituelle/combat-dit-lumecon/personnages/dragon

[16] Jacob TORFING, Rethinking Public Governance, p. 108, Cheltenham UK – Northampton MA, Edward Elgar, 2023.

[17] Ibidem, p. 109.

[18] Ibidem, p. 110.

[19] Ph. DESTATTE, La coconstruction, corollaire de la subsidiarité en développement territorial, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 3 août 2023.

[20] Ph. DESTATTE, Pour une gouvernance démocratique capable de construire des politiques publiques et collectives performantes, Blog PhD2050, Namur, le 12 mars 2025. (Background paper pour la journée d’étude du 21 mars 2025 au Parlement de Wallonie Progresser dans les outils de transformation de la Wallonie).

https://phd2050.org/2025/03/12/gouvernance-democratique-performante/

[21] Ph. DESTATTE (dir.), Des politiques publiques et collectives performantes, Progresser dans les outils de transformation de la Wallonie, Namur, Institut Destrée, 2025.Voir : https://www.institut-destree.eu/politiques-publiques-performantes.html

[22] Ph. DESTATTE, Accroître la rationalité des décisions par l’analyse préalable d’impact, Namur, 4 octobre 2020, Blog PhD2050, https://phd2050.org/2020/10/04/impact/

[23] Jean HINDRIKS et Alexandre LAMFALUSSY, La densité politique et les écarts régionaux révèlent un potentiel de simplification et de rationalisation, Itinera, 15 juin 2024.

https://www.itinera.team/fr/publications/rapports/la-densite-politique-et-les-ecarts-regionaux-revelent-un-potentiel-de

[24] Comment la supracommunalité et les fusions peuvent-elles répondre aux défis des communes à l’horizon 2030 ? Programme 2025 de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, https://www.institut-destree.eu/intelliterwal.html – Voir également : Ph. DESTATTE, Une métropole liégeoise en 2042 : 700.000 habitants sur 800 km2, Blog PhD2050, Liège, 7 mai 2025. https://phd2050.org/2025/05/09/2042/

[25] Un fédéralisme fort et simplifié, Contribution de l’Institut Destrée au débat public sur l’avenir institutionnel de la Belgique, Namur, Institut Destrée, 13 juin 2022. https://www.institut-destree.eu/wa_files/institut-destree_gtri_federalisme_fort-et-simplifie_2022-06-13.pdf

[26] Intégration structurelle des budgets départementaux dans le plan pluriannuel, Rapport de la Cellule budgétaire, Service du Premier Ministre, Programmation de la Politique scientifique, Bruxelles, 13 décembre 1993.

[27] « Évaluation, prospective et développement régional » : des outils pour aider la Wallonie à orienter sa stratégie, dans L’Écho, 4 juillet 2001, https://www.lecho.be/actualite/archive/archive/Evaluation-prospective-et-developpement-regional-des-outils-pour-aider-la-Wallonie-a-orienter-sa-strategie/8677065.html

[28] Patrice DURAN, Penser l’action publique, p. 192-193, Paris, Droit et société, 2010. –

[29] Jean LECA, D’où vient l’analyse des politiques publiques, dans Steve JACOB et Nathalie SCHIFFINO coord., Politiques publiques, Fondements et prospective pour l’analyse de l’action publique, p. 62, Bruxelles, Bruylant, 2021.

[30] Lucia VESNIC ALUJEVIC, Eckhard STOERMER, Stress-testing of policy options using foresight scenarios : a pilot case, Publications Office of the European Union – JRC, Luxembourg, 2023.

[31] Ph. DESTATTE, Citizens ‘Engagement approaches and methods in R&I foresight, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2023.

https ://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/d5916d5f-1562-11ee-806b-01aa75ed71a1/language-en/format-PDF/source-288573394

[32] Philippe DESTATTE, Catastrophes, De la culture du risque à l’affrontement de l’incertitude, Hour-en-Famenne, Blog PhD2050, 10 décembre 2022. https://phd2050.org/2022/12/10/catastrophes/

[33] C. HOOD & Ruth DIXON, A Government that worked better and cost less ?…, p. 23, 45 et 52.

[34] Jean REY, État présent des problèmes wallon, p. 454, dans Le Flambeau, n°5, 1950, p. 449-458.

[35] Thierry FIORILLI, Défis et enjeux pour la nouvelle majorité MR/Engagés : peuvent-ils redresser la Wallonie en 5 ans ? dans Forbes Belgique, 31 décembre 2024. https://www.forbes.be/fr/defis-et-enjeux-pour-la-nouvelle-majorite-mr-engages-peuvent-ils-redresser-la-wallonie-en-5-ans/

[36] Conflicts arise for many reasons. If new ideas are pursued with skill and vigour then conflicts are usually inevitable (…) The path from conflict to negotiation is often a long and arduous one. It calls for high-level skills, persistence and support. Some conflicts get permanently ‘stuck’ at this stage. But in other cases a resolution is found and the conflict caused by the new impacting on the old is resolved. Some new suggestions are selectively legitimated. Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH, Neil HOUGHTON, The Transformation Cycle, Melbourne, Swinburne University of Technology – Australian Foresight Institute, 2004.

Intervention de Philippe Destatte en synthèse à la journée d’étude

Progresser dans les outils de transformation de la Wallonie

Namur, Parlement de Wallonie, 21 mars 2025

 

Madame la Présidente de la Cour des Comptes,

Mesdames, Messieurs,

Chères et chers collègues,

Cette journée d’étude fut, assurément, riche en réflexion et enseignements pour ses participantes, participants et aussi pour ses organisateurs.

La volonté d’organiser la rencontre de ce 21 mars 2025 s’est imposée à nous dès cet été. En effet, pour transformer la Wallonie, la Déclaration de politique régionale du 11 juillet 2024 appelle à construire des politiques publiques de long terme, ajustables, transparentes et objectivées [1]. Ce positionnement rejoint celui de la Commission européenne qui, particulièrement depuis 2017, souhaite que les gouvernements adoptent une manière de travailler permettant de garantir des décisions politiques préparées de manière ouverte et transparente, éclairées par les meilleures données factuelles disponibles et soutenues par la participation des parties prenantes [2]. Ainsi, dans le cycle de la conception de politiques publiques et collectives efficientes, la disponibilité et la qualité des données, la pertinence des objectifs, la cohérence des décisions, l’allocation des ressources, et le suivi de la mise en œuvre apparaissent comme des phases essentielles dont il faut améliorer les outils. Ces sont également ces enjeux qui ont fait l’objet des trois tables rondes de cette rencontre. C’est pour cette raison qu’il a semblé important de rappeler l’existence, au moins théorique, du processus des politiques publiques et collectives [3].

 

Parlement de Wallonie – 21 mars 2025 – Photo Li Bia Moment – Copyright Institut Destrée – Droits SOFAM

 

Cette journée d’étude avait donc pour finalités de contribuer à ouvrir ce chantier et à susciter d’autres initiatives plus spécialisées, ainsi que des dynamiques d’apprentissage et de formation.

À l’issue de cette après-midi intense, je commencerai mon intervention par remercier :

– Madame la Présidente de la Cour des Comptes, Florence Thys, qui a structuré nos travaux, tant par son discours introductif qu’en acceptant de veiller, au perchoir, sur le bon déroulement de nos travaux ;

– l’ensemble des intervenantes et intervenants des différentes tables rondes et leurs animatrices et animateur : Emma Ortmann, Agnès  Flémal et Christian Bastin, par leur travail de préparation en amont et leur animation rigoureuse, ils ont sans nul doute favorisé l’innovation ;

– vous toutes et vous tous pour votre intérêt et votre présence dans la maison de la démocratie wallonne ;

– toute l’équipe du Parlement de Wallonie pour son accueil et son appui technique ;

– enfin, l’équipe de l’Institut, sous la direction de Paul Delforge, ainsi que celle de Li Bia Moment pour les photos et captations vidéos, de même que le traiteur Jonathan Minne pour ses douceurs.

Madame la Présidente Thys, ce n’est ni pour vous séduire ni vous faire venir à cette tribune que j’avais écrit mon admiration pour la Cour des Comptes, son travail et son éthique. En effet, toute ma carrière professionnelle, à différentes fonctions, a été marquée par des relations d’une très haute qualité avec des conseillers et auditeurs de la Cour qui, chaque fois, ont porté ces valeurs essentielles de l’action publique avec un très haut professionnalisme. Ils m’ont également beaucoup appris. Je veux en citer trois en particulier : Pierre Joly, qui fut – comme conseiller budgétaire – mon plus proche collègue et ami à la Politique scientifique fédérale,  Franz Wascotte avec qui nous avons participé à la fondation de la Société française d’Évaluation (SFE) puis, avec d’autres ici, à la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective (SWEP), et enfin, Serge Roland. Je partage encore beaucoup de temps avec ce dernier, non seulement parce que c’est un spécialiste en gouvernance et évaluation des politiques publiques, mais aussi parce qu’il est, depuis que je préside l’Institut Destrée, trésorier de notre asbl. Dans les temps d’incertitude que chacun connaît, cela contribue fortement à la crédibilité de la gestion de nos finances.

Ce que vous avez dit dans votre keynote, Madame la Présidente, me paraît essentiel, en particulier sur base des exemples et audits que vous avez mentionnés. Ils sont particulièrement éclairants sur la gouvernance wallonne et confortent, sans cruauté excessive, nos constats sur des questions fondamentales. J’ai notamment relevé :

– la problématique de la formulation des objectifs à atteindre ;

– la vision des finalités à poursuivre ;

– la disponibilité et la collecte de données exploitables et fiables ;

– l’accessibilité et la réalité des moyens budgétaires ;

– la nécessité d’analyses prospectives et d’impact préalable en amont des constructions de politiques publiques ;

– l’adéquation des ressources humaines mobilisées (en nombre et en expertise) ;

– la maîtrise de l’information sur le pilotage des politiques ;

– la transparence de la mise en œuvre ;

– la capacité de corriger, d’infléchir ou d’accélérer les politiques lancées.

Toutes ces exigences constituent un chantier permanent dont vous nous avez rappelé à la fois l’ampleur, mais aussi l’ambition et la nécessité de s’en saisir.

Pour progresser dans les outils de transformation de la Wallonie, et après avoir entendu votre exposé et les trois tables rondes, je relève cinq défis transversaux pour lesquels nous devrons toutes et tous nous mobiliser.

 

1. Le premier défi est celui de l’élévation du niveau de qualité de ce que nous produisons et délivrons : les données, les objectifs, la décision publique, les actions, les mesures et les produits

Dans ces matières, tout regard complaisant est ennemi de la qualité ou de l’excellence que nous voulons atteindre. Toute donnée statistique pertinente est une information précieuse pour les politiques publiques, toute évaluation est source d’apprentissage et non un jugement qui sanctionne.

Travailler en aveugle est la pire chose qu’on puisse imaginer pour construire des politiques publiques, a dit Jean Hindriks. Or, comme l’a rappelé d’emblée Emma Ortmann, disposer de données de qualité reste un défi en Belgique. La qualité est d’abord celle de l’heuristique. Quand vous n’avez pas d’accord sur ce qu’est le réel, quand vous n’avez pas d’objectivation de ce qu’est le réel, alors tout devient une opinion, a justement rappelé Sébastien Brunet. Or, dans un régime démocratique, cette donnée est une construction sociétale qui doit prendre en compte les besoins citoyens.

 

Dans un État fédéral, l’interopérabilité des données doit être exemplaire. Non seulement, au niveau horizontal, entre les administrations et services d’un même niveau de gouvernance, mais également entre ces niveaux. Il s’agit d’un facteur de succès du fédéralisme belge, comme de l’intégration européenne. Or, au niveau wallon, l’interopérabilité n’est pas suffisamment pensée, a-t-on observé : de nombreux systèmes coexistent. Dès lors, les gestionnaires de données opèrent quasi tous de manière un peu différente.

Le principe de l’amélioration continue nécessite de ne plus faire moins bien qu’avant, a rappelé Philippe Defeyt. C’est particulièrement vrai pour les données qui manquent dans certains domaines de connaissance comme celui, dorénavant tellement important, du vieillissement. Rendre accessibles les données, tout comme les rapports de recherche, est essentiel. En Wallonie, les Cabinets et les administrations cultivent encore une culture du secret d’un autre âge, préjudiciable à la transparence démocratique, mais surtout à la qualité de la recherche. Il faut donc améliorer de manière tangible tant la collecte que le stockage et la diffusion des données, condition du bon pilotage des politiques publiques et collectives. Cette transparence, Michaël Van Cutsem l’a rappelé, est également une vertu à appliquer aux rapports d’évaluation.

On ne saurait non plus négliger la nécessité de se projeter dans le futur avant même la mise en œuvre d’une politique : évaluation prospective, anticipation, analyse préalable d’impact, recherche des effets systémiques et implication des acteurs dans les analyses sont des démarches qui ont été mentionnées. Le contexte budgétaire difficile – pas seulement en Wallonie – rend l’évaluation de plus en plus compliquée, voire menaçante pour les acteurs concernés. Ce qui la rend probablement aussi de plus en plus nécessaire.

Dans une démocratie qui se veut vivante et efficiente, le Parlement de Wallonie est un lieu appelé à jouer un rôle de plus en plus important pour prendre des initiatives en matière d’audit, d’évaluation, d’analyses anticipatrices. La Présidente Florence Thys a confirmé l’intérêt du Bureau du Parlement d’aller en ce sens, notamment par une sollicitation accrue de la Cour des Comptes.

En matière d’évaluation, la question du temps, de la temporalité est centrale. Il faut pouvoir identifier suffisamment tôt (early warning) que l’on n’atteindra pas l’objectif attendu, que les moyens budgétaires, les dispositifs opérationnels ou les processus administratifs ne permettront pas de délivrer les résultats attendus dans les temps requis. Sans vouloir évaluer tout, tout le temps et dans tous les sens, Pol Fyalkowski a préconisé une forme de planification par le gouvernement des politiques qui seraient évaluées pendant la législature, en ciblant les processus les plus utiles, et dont les résultats feraient l’objet d’une communication. Cette dernière n’a de sens que si la connaissance produite est appropriable et traduite en options opérationnalisables de politiques publiques et collectives. Il est également possible, comme l’a relevé Paul-Louis Colon, de faire de l’économie circulaire de la connaissance évaluatrice, c’est-à-dire de capitaliser sur ce qui a été analysé dans des circonstances proches, réutiliser, recycler ce qui existe.

 

 2. Le deuxième défi est celui de l’apprentissage pour élever le niveau de compétences dans les outils de transformation

Élever le niveau de compétences constitue assurément la première étape pour surmonter ce strategic gap cher à l’Américain Igor Ansoff (1918-2002) et à Agnès Flémal. L’ancien directeur de projet à la Rand Corporation et grand concepteur du management stratégique faisait en effet de la qualité du capital humain un levier majeur pour atteindre les objectifs visés : les écarts de compétences permettent de mieux cerner les transformations nécessaires [4].

Il s’agit également de placer dans l’organisation ou le dispositif, les bonnes personnes au bon endroit. Il est également essentiel de développer en interne des compétences pour être en capacité de les activer quand elles sont nécessaires et, ainsi, gagner en autonomie. C’est surtout important de trouver des personnalités qui disposent des capacités et des expériences de transformation du système et de gestion du changement. Frédéric Panier a indiqué à quel point cette tâche était complexe et nécessitait souvent de faire appel à de nouveaux profils, extérieurs à l’organisation et capables de l’activer. Il faut également former des personnels à l’accompagnement du changement et leur permettre de développer des expériences dans ce domaine pour véritablement professionnaliser les acteurs du changement.

Si les savoir-faire sont nécessaires pour les processus, ils le sont également pour les données. Il s’agit d’un travail d’apprentissage de grande ampleur : dès l’école, une acculturation à la grammaire statistique est nécessaire, en développant, comme l’a souligné Vanessa Baugnet, la capacité de s’abreuver aux bonnes sources, de les collecter, de les critiquer également. Stéphane Vince a insisté sur l’apprentissage de la présentation des données, de manière ouverte, transparente et complète. Comme on se trompe parfois tant dans le reporting, le calcul ou l’interprétation, cette transparence permet les corrections d’erreur.  Personnellement, je pratique cette méthode depuis longtemps qui consiste à copier sous mon graphique les lignes et colonnes de données qui ont servi à l’élaborer. Cela permet aux lecteurs attentifs et bienveillants, comme mon collègue administrateur de l’Institut Destrée, Luc Simar, d’attirer mon attention sur mes distractions.

Renforcer la culture de l’évaluation, l’appropriation de ses travaux, constitue également, comme Cécilia De Decker l’a souligné, une nécessité d’ordre pédagogique. Cela doit se pratiquer également avec les citoyennes et citoyens à qui on doit donner un feedback sur les résultats, en particulier quand ils se sont investis dans la démarche.

 

3. Le troisième défi est celui de l’ambition et de la hauteur des ressources mobilisées et donc également, de la concentration des actions et des moyens pour atteindre des masses critiques, faire levier et permettre la transformation

Ajouter des priorités à des priorités pour que tout semble devenir prioritaire n’a évidemment aucun sens. C’est également pour cette raison que les plans ne sont pas toujours opérationnels, car, fondamentalement, ils dispersent les objectifs, les moyens, les ressources et les efforts. Il faut donc apprendre à faire des choix stratégiques. La question de la granularité des objectifs et des impacts attendus est centrale, ainsi que plusieurs intervenants l’ont souligné. Olivier Vanderijst a demandé qu’on évite le spray and pray (vaporiser et prier), ce qui implique d’être sélectif, de s’interroger sérieusement sur les priorités, sur les moyens, sur les effets désirés et attendus, sur l’efficacité et l’efficience de ce qui va être entrepris, sur la cohérence des mesures d’autant que l’on construit des approches transversales.

Il s’agit également de pouvoir, quand c’est nécessaire, mettre des moyens importants et adéquats en place, tout en vérifiant, de manière itérative, les conditions de leur mise en œuvre. Cela doit se faire dans des logiques de long terme, dépassant les rythmes des agendas politiques quinquennaux. Tout en évitant, Raymonde Yerna l’a observé, de laisser des politiques conjoncturelles dériver de manière non fondée en politiques structurelles, sans autre raison que le fait qu’on n’ait ni pensé à les réinterroger ni programmé de remettre en cause leur pertinence. La gestion par objectifs, livrables et délais est donc essentielle.

Le contexte budgétaire régional, mais aussi global s’est transformé et est devenu critique : il faut désormais simplifier, rationaliser, pour amplifier, créer des synergies, mutualiser les ressources. Dans le même temps, il est indispensable d’armer les opérateurs et acteurs, y compris l’administration en leur ouvrant un surcroît de capacités et d’autonomie. Ainsi, le mandataire, sur le terrain, doit être celui qui doit avoir l’initiative d’engager les ressources, humaines et budgétaires, qui permettront d’obtenir les résultats attendus. Responsabiliser sans donner du pouvoir est absurde, a-t-on dit. La confiance est donc ici aussi essentielle.

Oser aborder les enjeux de front, adresser les problèmes de fond en élevant notre ambition est essentiel si nous souhaitons surmonter les difficultés, les dysfonctionnements, les insuffisances de nos stratégies publiques et collectives.

 

4. Le quatrième défi est celui de la création de sens pour identifier une situation désirée de moyen ou de long terme qui pousse à la transformation

Pourquoi agir ? Pourquoi créer de la valeur ? Pourquoi décarboner ? Pourquoi performer ? Pourquoi la Wallonie ? sont des questions auxquelles beaucoup n’ont pas de réponses.

Rendre la fonction publique plus sexy, plus attractive peut, cela a été dit, donner plus de sens à l’action des agents. On peut aussi évoquer les incitants financiers inspirés du monde privé marchand. La noblesse de faire partie de la fonction publique doit être une réalité, dans le vécu comme dans le regard qu’on lui porte. Cela ne veut pas dire qu’il faut que cette fonction publique vive dans la misère.

Et puis surtout, le sens passe par la responsabilisation des personnes, responsabilisation qui leur donne un cap, un horizon clair, une mission qui les motive, pour autant que les élues, élus et responsables n’essayent pas de tout baliser, tout réglementer, qu’ils laissent des latitudes et des choix pour celles et ceux qui sont quotidiennement sur le terrain. La condition sine qua non de la transformation, a-t-on dit, c’est de laisser de la liberté de gestion, de laisser au management la capacité de choisir ses collaboratrices et collaborateurs, de choisir ses ressources. Autant il est important que le politique accompagne la mise en œuvre, autant il doit laisser aussi de la liberté de prendre des initiatives adaptées à l’évolution de l’environnement.

La question du sens passe aussi, on l’a dit, par une meilleure prise en compte des dimensions et des enjeux sociétaux, des enjeux nouveaux de la société, des nouveaux types de données, d’indicateurs. Cela implique aussi de produire des données qui elles-mêmes ont du sens, qui font véritablement avancer la connaissance au profit de la société, comme le préconisent les Nations unies en insistant sur l’utilisation d’indicateurs de soutenabilité.

Et puis, dans ce registre du sens, la question de la raison d’être des politiques publiques a été posée. On peut en effet parfois se demander quelles sont l’actualité et la réalité dans le moment présent de finalités et d’objectifs, qui ont été identifiés voilà bien longtemps, même dans certains cas, voici quelques décennies. Cette observation nous rappelle l’importance de la rénovation des enjeux, rénovation notamment déterminée par des outils prospectifs. Cela nous renvoie évidemment à l’indispensable processus de veille permanente qui était sur l’image du cycle des politiques publiques et collectives, en première page du feuillet présentant le programme de cette journée d’étude [5].

 

5. Le cinquième défi est celui de la communalité, de notre capacité à construire un monde commun

Vous vous souvenez peut-être de ce mot commonality qui a été développé notamment par l’entrepreneur britannique Azeem Azhar dans son ouvrage Exponential [6]. Ce concept pose la question de ce que pouvons mettre en commun pour réussir la transformation.

Cela signifie qu’il faut cesser de penser que la transformation est juste l’affaire du gouvernement ; qu’elle ne relève ni de ma responsabilité, ni de mes budgets, nie de mes ressources, ni de mon temps. Ce concept pose donc la question du faire ensemble, de travailler avec ses pairs, de chasser en meute comme on dit dans les entreprises d’innovation ouverte ou de coopétition, c’est-à-dire d’abord mettre en cohérence les efforts qui, hier, étaient disparates. Seule cette implication collective est de nature à nous permettre de faire face au nouveau paradigme. Travailler le plus possible ensemble, pour renforcer nos apports mutuels et avoir davantage d’efficacité, a-t-on dit lors de la table ronde animée par Christian Bastin.

Cette mobilisation est également celle des citoyennes et des citoyens, dans une logique de Citizen science ou de renforcement de l’expertise des acteurs et aussi de l’expertise d’usage avec les acteurs de terrain, celles et ceux qui sont témoins des réalités, celles et ceux qui les vivent.

Communalité rime aussi avec transformation culturelle, c’est-à-dire changer de modèle. Comment entrer dans un modèle où culturellement, au niveau des mentalités, la qualité de la mise en œuvre, l’efficacité, l’efficience et la performance prennent une place suffisante, qu’elle ne soit pas localisée dans une partie du pays, dans une partie de la région, mais aussi qu’elle soit inscrite dans tous nos regards, comme devrait l’être l’esprit d’entreprendre.

Comment pouvons-nous changer tous ensemble et pas avec, d’une part, certains qui tirent, et, d’autre part, d’autres qui se laissent tirer ? Et, c’est aussi un point qui a été souligné, quand faut-il que le décideur s’empêche d’écouter les acteurs pour forcer des décisions ? Notamment, quand on veut éviter le plus petit dénominateur commun qui n’aura aucun impact sur le système.

 

Conclusion : le temps, la patience et l’action quotidienne

Permettez-moi de conclure.

Heuristique rigoureuse, suivi ouvert des données, évaluations ex ante, in itinere, ex post, analyse préalable d’impact, prospective et anticipation, spending review, monitoring, etc. quand, comment et pourquoi mobiliser ces outils, avec quelles philosophie, compétences et ressources ? Voici quelques questions qui ont été abordées lors de cette journée dont le fil conducteur a été l’activation de politiques publiques performantes.

Les objectifs de la rencontre étaient les suivants :

– prendre conscience des forces et faiblesses des acteurs de la Wallonie en matière de policy design ;

– réaffirmer la volonté d’une amélioration de la trajectoire de développement de la Wallonie au travers de la mobilisation des outils et démarches permettant de rencontrer les exigences de politiques publiques orientées vers les résultats plutôt que construites autour de la consommation des ressources ;

– échanger sur les bonnes pratiques déjà existantes dans l’administration et les entreprises afin de porter le changement vers une Wallonie plus performante.

Seuls un peu de recul et une analyse sérieuse nous permettront d’affirmer que nous avons atteint ces objectifs que nous voulions ambitieux.

Mais tout n’est pas dans les outils.

Les temps présents nous font vivre des transformations majeures où la violence d’État, qui est, elle aussi, une forme d’action publique et collective, nous apporte chaque jour son lot de dévastations et de drames humains : dans les Grands Lacs, aux frontières de l’Ukraine et de la Russie, au Soudan, au Yémen, en Syrie et bien sûr en Palestine et en particulier à Gaza.

Remettre sur sa table de chevet La Guerre et la Paix de Léon Tolstoï (1828-1910) est, en cette période, plus utile que jamais. Dans l’épilogue de son livre magistral, publié de 1863 à 1869, le romancier de la complexité pose deux questions.

La première question de Léon Tolstoï est : qu’est-ce que le pouvoir ?

Le pouvoir, répond-il, découle des rapports d’un personnage déterminé avec d’autres personnages, et il ajoute : ces rapports sont tels que, moins ce personnage prend part à l’action commune, plus il exprime d’opinions, d’hypothèses, de justifications, au sujet de cette action en cours [7].

Surtout dans la politique collective, démocratiquement contractualisée, l’élu ne saurait être au balcon. Il doit être en première ligne, donner le sens, l’impulsion, veiller constamment à la mise en œuvre, pour enfin pouvoir se dire et mettre en évidence à la fin de son mandat le fait qu’il a atteint ses objectifs, qu’il a – comme on l’a souligné – obtenu des gains d’efficacité, gagné en efficience. Et que, pour cette raison, il sera réélu. Il l’aura fait avec un soft leadership, bien entendu. Le despotisme que certains cultivent ou appellent aujourd’hui de leurs vœux peut donner à la société le repos, non le salut écrivait déjà en 1892 le titulaire de la chaire d’Économie politique de l’Université de Liège, Émile de Laveleye (1822-1892), dans le Gouvernement dans la démocratie [8].

La seconde question de Léon Tolstoï est : quelle est la force qui met les peuples en mouvement ?

Il répond que le mouvement des masses n’est produit ni par le pouvoir ni par l’activité intellectuelle, ni par l’union de l’un et de l’autre (…), mais par l’activité de tous ceux qui prennent part aux événements (…) [9]

Cette problématique de la gouvernance démocratique me tient à cœur depuis longtemps [10]. Le CEO d’AKT for Wallonia l’a rappelé : c’est celle de l’équilibre de la cocréation avec et entre les acteurs et le leadership politique.

En effet, nous ne pouvons pas douter du fait que les portes de la transformation s’ouvrent par le bas, par le travail quotidien des parties prenantes – parmi lesquelles, bien entendu l’Administration -, les acteurs, les citoyennes et les citoyens. Comme l’observait Luc Bernier, professeur à l’École nationale d’Administration du Québec, qui lui aussi fréquente l’auteur d’Anna Karénine, c’est le cumul des décisions dans les tranchées administratives qui finit par composer ce qui est mis en œuvre [11]. Je dirai de mon côté que l’implémentation des politiques collectives est d’abord un dur travail de fantassin dans les tranchées de la gouvernance démocratique.

On l’a compris, la réussite de la transformation de la Wallonie n’est pas une mince affaire. Soyez-en persuadés : la qualité de la gouvernance doit être la force qui met la Wallonie en mouvement. Cette transformation nécessite de s’y mettre immédiatement. Elle s’inscrira, soyons-en certains, dans la durée.

Rappelons-nous que la devise du Maréchal Michaïl Koutouzov (1745-1813), si cher à Tolstoï, vainqueur de Napoléon, était : TEMPS ET PATIENCE.

Nous avons fait nôtre depuis longtemps cette maxime du prince de Smolensk. Ce qui ne nous empêche pas d’agir au quotidien, avec volontarisme, comme nous l’avons fait ensemble aujourd’hui.

Je vous en remercie.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

Sur le même sujet : Pour une gouvernance démocratique capable de construire des politiques publiques et collectives performantes (12 mars 2025)

 

[1] Déclaration de Politique régionale wallonne, Avoir le courage de changer pour que l’avenir s’éclaire, Législature 2024-2029, Namur, 11 juillet 2024.

https://www.wallonie.be/sites/default/files/2024-07/DPR2024-2029.pdf

[2] Better Regulation Guidelines, Commission Staff Working Document, p. 5sv, 7 Juillet 2017 (SWD (2017) 350). https://www.europarl.europa.eu/RegData/docs_autres_institutions/commission_europeenne/swd/2017/0350/COM_SWD(2017)0350_EN.pdf

[3] Philippe DESTATTE, Pour une gouvernance démocratique capable de construire des politiques publiques et collectives performantes, Blog PhD2050, Namur, le 12 mars 2025. (Background paper pour la journée d’étude du 21 mars 2025 au Parlement de Wallonie Progresser dans les outils de transformation de la Wallonie).

https://phd2050.org/2025/03/12/gouvernance-democratique-performante/

[4] Igor H. ANSOFF, Strategic Management, London, Palgrave Macmillan, 1979. – I. H. ANSOFF, Corporate Strategy, London, Penguin Books, 1988.

[5] Processus des politiques publiques et collectives, dans Feuillets de la Wallonie, mars 2025, p. 1. https://www.institut-destree.eu/wa_files/2025-03-21_institut-destree_outils-transformation_journee-etude.pdf

[6] Azeem AZHAR, How Accelarating Technology is leaving us behind and what to do about it, p. 254-258, London, Random House, Business, 2021.

[7] Léon TOLSTOÏ, La Guerre et la Paix, coll. Bibliothèque de la Pléiade, p. 1586-1587, Paris, Gallimard-NRF, 1952.

[8] Émile de LAVELEYE, Le gouvernement dans la démocratie, t. 2, p. 208-211, Paris, Félix Alcan, 2ed., 1892.

[9] et, ajoute Tolstoï, fort de son observation de la Révolution française, qui se groupent de telle façon que ceux qui agissent le plus directement sont les moins responsables, et réciproquement. Ce qui vaudrait une autre analyse…

[10] Voir Ph. DESTATTE, La coconstruction, corollaire de la subsidiarité en développement territorial, Hour-en-Famenne, Blog PhD2050, 3 août 2023, https://phd2050.org/2023/08/03/la-coconstruction-corollaire-de-la-subsidiarite-en-developpement-territorial/ – Ph. DESTATTE dir., Contrats, territoires et développement régional, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

http://www.wallonie-en-ligne.net/1999_Contractualisation/Philippe-Destatte_dir_Contrats-territoires-et-developpement-regional_Institut-Destree_1999.pdf

[11] Luc BERNIER, La mise en œuvre des politiques publiques, dans Stéphane PAQUIN, Luc BERNIER et Guy LACHAPELLE, L’analyse des politiques publiques, p. 257, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2010.

Paris, le 6 juin 2024

Fin mai 2024, François-Xavier Lefèvre, journaliste à L’Écho a demandé un petit devoir à cinq acteurs de l’écosystème wallon – Sylvie Marique, Philippe Defeyt, Thomas Deridder, Bernard Piette et votre serviteur – en vue de se positionner sur des chantiers à mettre en œuvre pour faire de la Wallonie une région durable, où l’entrepreneur peut s’épanouir, qui est efficace sur le plan administratif, inclusive pour l’ensemble des travailleurs et capable de saisir les opportunités de croissance. J’ai répondu à trois de ces enjeux dont l’essentiel a été reproduit dans L’Écho le 1er juin 2024. Voici, dans leur intégralité, les questions et mes réponses à ces trois chantiers [1].

 

François-Xavier Lefèvre : les finances de la Région sont sous pression. La Wallonie s’offre pourtant le luxe d’avoir des plans à tous les étages. Au-delà du saupoudrage politique, cette situation dilue l’efficacité des plans, crée un embouteillage administratif et ne permet pas à la Région de miser sur quelques thématiques stratégiques et porteuses. S’il n’y avait qu’un plan à retenir ou à envisager pour la Wallonie, quel serait-il ? Sur quoi doit miser la Wallonie pour améliorer sa situation socio-économique ?

Philippe Destatte : En soi, avoir des plans n’est pas un problème. Les entrepreneurs le rappelaient ce 25 mai 2024 en demandant aux politiques où est « le plan de réindustrialisation ? » [2]. Mais il est exact que l’archipellisation et la fragmentation des plans sont néfastes, notamment car une bonne mise en œuvre stratégique nécessite au moins trois conditions : d’abord, un nombre de priorités restreint, ensuite une transversalité et un caractère systémique des mesures, enfin des masses critiques de ressources humaines et budgétaires pour l’implantation de la stratégie, son pilotage et son évaluation.

La masse critique budgétaire est ce qui a le plus fait défaut dans la politique des gouvernements wallons depuis 2000 (Le Contrat d’avenir pour la Wallonie) jusqu’y compris les différents plans dits Marshall. En fait, les dépenses de reconversion de la Wallonie se sont toujours faites sur des marges relativement faibles comprises entre 3 et 6% des dépenses régionales. On observe un petit décollage avec le Plan de relance de l’actuel gouvernement. Mais on est encore loin d’un vrai business plan qui devrait activer au moins 80% des dépenses. Il faudrait alors s’interroger sur chaque dépense pour mesurer dans quelle mesure elle permettra d’atteindre les objectifs définis collectivement. Cela implique une analyse d’impact préalable de ces mesures, la fin des tabous budgétaires, un leadership fort et une volonté collective du gouvernement, du Parlement et des acteurs pour dépasser la logique de partage du gâteau entre partis et lobbies. Une révolution certes, mais à la mesure de l’enjeu que doit constituer une rupture avec le long palier horizontal des indicateurs qui dure depuis 20 ans.

S’il ne fallait choisir qu’une initiative importante favorisant le développement économique, avec un effet structurel, je mettrais en œuvre le Wallonia Institute of Technology qui mettrait fin à la fragmentation de la recherche et autonomiserait les dynamiques de l’innovation des jeux politiques au profit des universités, centres de recherche et entreprises [3].

 

François-Xavier Lefèvre : faut-il privatiser le Forem ? Cette question est volontairement provocatrice. Il n’existe probablement pas de remède miracle pour lutter contre le chômage, mais améliorer la mise à l’emploi est probablement la mesure qui pourrait faire la différence demain. Comment repenser la mise à l’emploi ? Comment mieux activer une réserve de main-d’œuvre dans un contexte où les entreprises font face à des pénuries ?

Philippe Destatte : la mise à l’emploi n’est pas exclusivement la tâche du Forem qui n’est qu’un acteur parmi d’autres, même si c’est un acteur budgétairement important.

Comme le rappelait voici peu Éric Domb, ce n’est ni le politique ni l’Administration qui créent des emplois sauf dans quelques domaines régaliens, mais où, par définition ces emplois sont comptés : leur inflation déstabilise la société toute entière [4]. L’initiative revient avant tout aux individus eux-mêmes et aux entreprises. Dans une société saine, les personnes sont motivées à contribuer à la collectivité en y prenant leur place économique et sociale : créer de la valeur pour assurer la survie de soi et des autres, prendre sa part dans l’éducation, la santé, la gestion, la sécurité, la défense de toutes et tous. Ce sont des finalités qui articulent bien-être personnel et collectif. Cela semble basique, mais c’est essentiel : c’est le sens de l’existence. Il s’apprend et se transmet. C’est lui qui fait société et fonde la solidarité, permet l’acceptation de l’impôt.

Photo Jean-Marc Pierard – Dreamstime

Le Forem est partie prenante de cette dynamique avec une quadruple mission : conseil aux Wallonnes et Wallons, formation de celles et ceux qui cherchent un emploi, appui aux entreprises qui recrutent des travailleurs, contrôle des demandeurs d’emploi, y compris en appliquant des sanctions. La Forem exerce également une fonction de gestion administrative. Ainsi, le Forem, même s’il développe des partenariats avec des dizaines de milliers d’entreprises et des centaines d’organismes de formations, n’est-il qu’un élément de l’écosystème d’éducation et de formation en Wallonie. Son premier grand problème, sur lequel il a peu de prise, est le fait que 42% des chercheurs d’emploi sont au plus diplômés de l’enseignement secondaire inférieur. A noter également que la moitié de ces 228.224 chercheurs d’emplois touchent des allocations de chômage, ce qui relativise toute recette miracle de suppression progressive des allocations. Le risque de ce type de mesure est d’ailleurs connu : d’abord accroître encore l’armée des 185.000 malades wallons de longue durée ou envoyer ces chômeurs aux CPAS bénéficier du RIS.

Trois initiatives devraient être prises, dont certaines sont connues depuis longtemps pour accroître la mise à l’emploi en Wallonie.

  1. La première, prioritaire, est de travailler sur le sens à donner à la société wallonne : pourquoi devons-nous toutes et tous contribuer à améliorer le bien-être des populations de cette Région ? Que voulons-nous faire ensemble de manière positive ? Qu’est-ce qui nous anime et doit nous animer et pourquoi ? C’est un projet commun de société qui doit être conçu et pensé en commun. C’est la priorité principale. Elle ne sera pas révélée par un quelconque Saint-Esprit, mais coproduite et le moment est maintenant. La valorisation de celles et de ceux qui s’inscriront dans cette dynamique collective, en particulier les acteurs économiques, sera essentielle.
  2. La seconde est l’élévation du niveau de compétences de l’ensemble des travailleurs wallons. Le Forem excelle dans ce domaine, au travers de ses centres de compétences, de ses initiatives en entreprise, de même que ses partenaires. Mais c’est insuffisant : compte tenu des besoins, c’est un écosystème apprenant nouveau, constitué par l’enseignement dual et la formation en alternance, à mettre en place, avec l’enseignement qualifiant, l’IFAPME et les entreprises, par bassin scolaire. Ce qui implique le transfert d’au moins ce type d’enseignement au niveau régional. Thomas Dermine a raison lorsqu’il dit qu’un ministre de l’enseignement doit s’asseoir au gouvernement wallon à côté des ministres de l’Économie et de l’Emploi [5].
  3. La troisième initiative doit viser le Forem, mais aussi tous les organismes de cet écosystème : il s’agit, par exemple, dans les cinq axes du contrat de gestion de remplacer l’obligation de moyens par l’obligation de résultat. Ainsi, il est remarquable d’observer que pas moins de 309.000 Wallonnes et Wallons ont été pris en charge par le Forem en 2023, qu’environ 113.000 d’entre eux ont reçu une formation professionnalisante [6]. Mais la question reste : combien ont été, parmi ceux-là, remis à l’emploi ? Le résultat dépend non seulement de la qualité des formations, mais aussi de l’accueil des entreprises et de la motivation des demandeurs d’emploi. Il s’agit donc d’un défi commun. Et c’est ce défi qu’il faut relever ensemble, en répondant aux échecs éventuels par des innovations sociales et les expérimentations qui doivent aller de pair.

Il s’agit donc, comme le préconisait le Collège de Prospective de Wallonie (2004-2020) de lier les deux mondes de l’enseignement qualifiant et de la formation des adultes afin de créer des filières de qualification s’inscrivant dans une logique de formation tout au long de la vie et en prise directe avec les réalités professionnelles.

 

 François-Xavier Lefèvre : comment profiter de la proximité des ports d’Anvers et de Rotterdam pour bâtir une véritable base arrière au niveau de la logistique à Liège (Chertal). Ces ports sont des atouts pour la Flandre. Mais aussi pour la Wallonie. Au-delà de cette question logistique, dans quels domaines la Flandre pourrait inspirer la Wallonie ? Que faut-il recopier de la Flandre que la Wallonie n’a pas pour améliorer la situation ?

Philippe Destatte : Si on part de la logique de développement de ports majeurs comme Rotterdam et Anvers, leurs principaux problèmes à l’âge de la containerisation mondialisée sont ceux de la congestion et de la nécessité de pouvoir disposer d’axes d’exfiltration permettant des flux de sortie, des capacités de stockage et de dispatching. Liège, avec son complexe portuaire et sa multimodalité – troisième port fluvial d’Europe – le Trilogiport et les nouvelles potentialités ouvertes à Chertal, dispose de capacités impressionnantes.

Au-delà des contingences techniques, le grand défi pour la Wallonie est double. D’une part, il s’agit de continuer à construire une relation crédible et durable avec les partenaires flamands et hollandais, ce qui nécessita à la fois diplomatie et compétences techniques et linguistiques. D’autre part, et pour éviter que la logique soit uniquement celle du transit, il s’agit d’articuler les chaînes de valeurs économiques avec les opportunités réelles de la logistique. Lors de travaux prospectifs en Normandie, j’ai souvent observé que, malgré toutes les capacités de Port 2000 au Havre, le problème du territoire restait le fait que les acteurs voyaient passer les EVP qui, en très grande majorité, n’étaient ouverts que dans la banlieue parisienne. C’est donc en fait là que la transformation et la plus-value s’opéraient. Il est donc essentiel de créer les synergies en termes d’activités locales (mécanique fine, économie circulaire, spatial, etc.) avec les capacités logistiques pour bénéficier des flux en Wallonie.

J’ajoute que, alors que, en matière portuaire, les Français, marqués par une approche « ingénieurs », pensent très fort avec le prisme de l’infrastructure, les Flamands et les Néerlandais réfléchissent davantage en termes de service et d’efficacité de la chaîne logistique (qui inclut tous les services annexes tels que dédouanement par exemple). S’ils veulent optimiser des partenariats forts avec Anvers et Rotterdam, les Wallons doivent activer et cultiver cette approche business propre au nord de l’Europe.

À cet effet, aux demandes pressantes flamandes de disposer de terrains sur la zone et d’y investir, la province de Liège et l’axe mosan doivent répondre par une main-d’œuvre wallonne sérieuse, formée et donc compétente dans l’ensemble des métiers non seulement de la logistique, mais aussi des activités potentielles de ces entreprises. L’articulation entre la logistique, le développement économique et l’emploi est plus que jamais nécessaire, ce qui implique une proactivité et une réactivité à la fois politique et administrative. Et beaucoup de bonne volonté. Des expériences comme les freins mis au développement de la 5G en Wallonie ne sont pas, sous cet aspect, rassurantes. Par contre, l’écosystème et les réseaux internationaux et territoriaux développés par le pôle de compétitivité Logistics in Wallonia constituent certainement un atout pour relever ces défis.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] François-Xavier LEFEVRE, Cinq chantiers qui pourraient changer la Wallonie, dans L’Écho, 1er juin 2024, p. 6-7.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/cinq-chantiers-qui-pourraient-changer-le-visage-de-la-wallonie/10549003.html

[2] Maxime PAQUAY et Maxime SAMAIN, L’appel des entrepreneurs belges au monde politique : où est le plan ? dans L’Écho, 25 mai 2024, p. 16-17.

[3] Philippe DESTATTE, Le Wallonia Institute of Technology au cœur de l’Université de Wallonie, Namur, Blog PhD2050, 22 décembre 2021. https://phd2050.org/2021/12/23/wit/ – Serge QUOIDBACH, Le territoire wallon, Mine d’or pour l’emploi, dans L’Écho, 18 décembre 2021.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/le-territoire-wallon-mine-d-or-pour-l-emploi/10354520.html

[4] « Ces emplois sont nés grâce à des femmes et des hommes qui ont pris des risques, qui y croient. Des entrepreneurs. » Anne MASSET et Raphaël MEULDERS, Eric Domb : « je ne comprends pas cette indifférence, ce cynisme, cet électoralisme », dans La Libre Eco, 10 mai 2024. https://www.lalibre.be/economie/entreprises-startup/2024/05/10/eric-domb-quelque-chose-de-grave-est-en-train-de-se-passer-je-ne-comprends-pas-ce-cynisme-ce-calcul-electoraliste-T2WPZTWFGJCLNJKE5KAUPIVTSQ/

[5] A l’Assemblée générale de l’UCM, Wavre, le 20 mars 2024.

[6] Données présentées par Raymonde Yerna, Administratrice générale du Forem, Charleroi, Cercle de Wallonie – A6K, 27 mai 2024.

Hour-en-Famenne, le 24 août 2013

 Le débat qui fait suite aux déclarations du ministre-président du Gouvernement wallon au sujet du nationalisme wallon en cette fin août 2013, m’incite à publier sur ce blog un texte de 2004. Cette année-là, en effet, dans le cadre d’une collaboration avec l’Institut pour un Développement durable, Philippe Defeyt m’avait suggéré de traiter la problématique de « La Nation » en ce qui concerne la Wallonie. Ce texte a été édité, sous la direction de Marc Germain et de Jean-François Potelle, dans l’ouvrage collectif La Wallonie a l’aube du XXIème siècle, Portait d’un pays et de ses habitants, Namur, 2004, p. 487-500. Il me paraît de nature à éclairer le débat qui se tient actuellement. Et qui pourrait se prolonger en 2014…

Hour-en-Famenne, le 27 septembre 2004

Le concept de nation apparaît largement tabou quand on parle de la Wallonie, tantôt méprisant ou admiratif quand il s’agit de la Flandre, tantôt incertain ou dérisoire lorsque l’on évoque la Belgique. Le choix d’une contribution sur la nation wallonne à l’aube du XXIème siècle relève-t-il de la naïveté, de la clairvoyance ou de la provocation ? Je me suis posé la question, lorsque, bien avant que l’Institut Destrée ne soit impliqué dans la conception de cet ouvrage, La Wallonie à l’aube du XXIème siècle, les chercheurs de l’Institut pour un Développement durable m’ont demandé de préparer une contribution portant le titre La Nation. Je n’ai voulu y voir qu’une curiosité stimulante pour la réflexion.

 Aborder la Wallonie à l’aube du XXIème siècle sous l’angle de la nation ne constitue cependant pas une sinécure. D’abord, parce le concept de nation est d’une complexité sans borne et débouche sur tous les clivages et toutes les écoles des sciences sociales [1]. Ensuite, parce l’idée a fait l’objet de colloques nombreux et de publications multiples en Wallonie, en Flandre, à Bruxelles ainsi qu’à l’étranger : scientifiques et publicistes ont interrogé les identités de la Wallonie et de la Belgique pour souvent s’affronter dans des querelles peu productives. Enfin, parce que, dévalorisé par les conflits de la fin du XXème siècle, et particulièrement la guerre civile en ex-Yougoslavie, l’idée nationale – et son sentiment exacerbé, le nationalisme – ont été l’objet d’enjeux politiques entre, d’une part, les mouvements fascisants qui en avaient fait leur fonds de commerce et, d’autre part, des intellectuels ou des élus qui ne souhaitaient pas abandonner à ces mouvements un concept qu’ils jugeaient pertinents.

La difficulté de traiter un article où les mots Wallonie et nation s’inscrivent côte à côte n’échappera à personne. C’est avec l’approche et la méthode de l’historien que je m’attellerai à la tâche.

A l’occasion d’une conférence qu’il fit sur ce thème au Jeune Barreau d’Anvers en 1906, Jules Destrée se disait sans grand espoir, d’ailleurs, d’éclairer un débat très complexe et très confus, car il faudrait d’abord commencer par en décrire les termes ; et, dès qu’on s’y essaie, on perçoit que l’entreprise est à peu près irréalisable. Peuple, population, nation, nationalité, nationalisme et internationalisme, patrie, patriote, patriotisme, Etat sont des mots dont chacun comprend le sens, mais dont chacun le comprend avec une nuance différente. Vêtements lâches, flottants qui s’adaptent, sans qu’on y prenne garde, à des réalités diverses et parfois contradictoires […] [2].

Dans la riche introduction d’un ouvrage que l’auteur qualifie de politique, le professeur François Perin relève que, alors que la définition de la nation est introuvable, les nations existent bel et bien dans la mesure où les personnes qui les composent se reconnaissent une identité nationale commune.

Ce sentiment existe quelle que soit son origine. Historiquement, la volonté des personnes de vivre ensemble n’existe guère mais, à longueur de temps, l’habitude de vivre ensemble sous une même autorité finit par engendrer un sentiment collectif. […] L’Etat crée la Nation, plus que la Nation ne crée ou n’entretient la vie de l’Etat. […]

Désormais, grâce à la démocratie, la « volonté de vivre ensemble » cesse d’être une fiction ou un hypocrite discours officiel. Cette volonté, libérée des contraintes, des violences, ou de l’arbitraire du passé peut faire de la nation une réalité qui dépend réellement de la volonté des personnes. La nation n’est donc pas protégée par un tabou quelconque [3].

Comme le fera plus tard Gil Delannoi [4], François Perin en déduit qu’il n’y a pas de critère objectif pour fonder la nation. Et le professeur liégeois d’écarter l’histoire, la langue, la religion, l’économie, la volonté de puissance et l’économie comme critères fondateurs potentiels.

Il n’y a pas de définition scientifique de la nation. Toute prétention d’en découvrir une cache la tentative d’imposer aux personnes un sentiment qu’il n’appartient qu’à elles de créer, de maintenir ou de faire disparaître [5].

Dans son avant-dernier ouvrage, consacré à l’histoire du sentiment national en Belgique, Jean Stengers relève que de nombreux politologues, sociologues et historiens partis à la recherche d’une définition de la nation ne se rendent pas compte, après leur longue quête que, in fine, ils ne font que préciser leur vision personnelle. Dressant une typologie de sept acceptions du concept, le professeur de l’Université libre de Bruxelles n’échappait toutefois pas à cette forme de fatalité qu’il a lui-même identifiée [6]. Du reste, son volumineux travail –  pensée progressivement construite depuis sa thèse de doctorat sur les fondements historiques de la nationalité belge (1948) –, aboutit à nier toute idée nationale wallonne, à ne reconnaître en Belgique que deux nations distinctes : la belge et la flamande, et à poser l’hypothèse, « au sud », d’une nation francophone tout au plus en devenir ([7]). L’acuité visuelle des historiens de la nation belge semble ainsi décliner depuis Henri Pirenne, qui discernait, lui, en 1905, sous la communauté de civilisation de la Belgique, deux autres civilisations distinctes, deux autres sentiments nationaux parfaitement raisonnables : le sentiment national wallon et le sentiment national flamand [8].

On sait que, en Europe, où est née l’idée nationale, les intellectuels et plus particulièrement les historiens ont été les grands prêtres des idéologies nationales et nationalistes [9]. Ainsi, en inscrivant la réflexion sur la nation dans une perspective identitaire, les historiens ont trop souvent tendance à confondre enjeux de mémoire et enjeux de savoir, souligne Gérard Noiriel [10]. Pour l’auteur des Origines républicaines de Vichy, trois caractéristiques renouvelant la recherche doivent être prises en considération – je les reprends ci-dessous pour formuler trois principes innovants. Le premier consiste à mieux comprendre les relations complexes que l’historien entretient avec l’Etat-nation auquel il appartient. Affronter cette tension au lieu de l’ignorer, constitue une exigence méthodologique incontournable pour toute réflexion critique sur la question nationale. Le deuxième principe identifié par Gérard Noiriel consiste à replacer chaque étude dans un ensemble plus vaste permettant la démarche comparatiste : aucun système social ne se construit en vase clos. Enfin, le troisième principe active la recherche des individus, des humains, derrière la personnification de la nation, pour mesurer jusqu’à quel point l’idée nationale est parvenue à structurer peu à peu de nouvelles formes de vie sociale et de nouvelles identités collectives [11].

C’est un plan construit sur base de ces trois principes qui va structurer ma réflexion sur l’idée de nation et la Wallonie.

1. Les relations avec la nation et la question wallonne

La première fois que je me suis penché sur la question de la nation en Wallonie fut pour analyser les relations idéologiques entre socialisme national et national socialisme. Un de mes étudiants m’avait interpellé pour essayer de comprendre la signification d’un tract dénonçant le régional-socialisme de la Wallonie. Ce document daté de 1983 s’inscrivait dans le contexte de l’évolution que connaissait le Parti socialiste en rapport avec les changements institutionnels de l’État belge et le positionnement du Parti présidé par Guy Spitaels sur les thèmes jadis portés par le Rassemblement wallon. C’est donc pour des raisons pédagogiques que je tentai de clarifier cette idée dans un article. J’y considérais que l’approche historique des liaisons entre le nationalisme et le mouvement social permettait de comprendre les limites entre ce qui constituait une évolution régionale d’un parti politique et une dérive de type national [12]. La réflexion s’inspirait de l’analyse faite de l’attrait idéologique qu’avait constitué, pendant l’Entre-deux-Guerres, le rapprochement entre la jeune Droite intellectuelle de Thierry Maulnier et le révisionnisme à la Hendrik De Man, autour de l’idée de nation. Outre les marxistes orthodoxes, n’avait à ce moment résisté que cet élément qui n’est socialiste que parce qu’il est démocrate, qui reste attaché à la cause du prolétariat considérée comme intimement liée à celle de la liberté [13].

D’emblée, le contexte de mon étude a été renforcé de l’appui méthodologique des travaux de Raoul Girardet et de Zeev Sternhell, alors directeur du Centre d’Études européennes de l’Université hébraïque de Jérusalem. Ces travaux m’ont mis en contact avec la vision de la nation la plus fermée, celle du nationalisme des nationalistes, celle de La Terre et les Morts [14], avec laquelle, à tous niveaux, je ne manque pas de me distancier.

Une conférence donnée à la Dante Alighieri de Charleroi en 1986 sur le thème de Jules Destrée et l’Italie me donna l’occasion d’aborder à nouveau cette question et de poursuivre de manière expérimentale la réflexion entamée précédemment. Considérant que le rapprochement des deux concepts de nation et de socialisme, séparément attribués à Jules Destrée, pouvait être lourd de questions, j’élucidais jusqu’à quel point des préoccupations sociales et une sensibilité liée à l’idée de nation peuvent mener, chez un homme comme Destrée, hier, ou chez quiconque aujourd’hui, à tomber dans un piège idéologique [15]. La question n’était pas futile concernant un tribun qui avait connu la révolution de la pensée européenne de la fin du XIXème siècle, l’émergence des nouvelles sciences de l’homme, la critique du libéralisme et du marxisme au profit de l’exaltation de la nation comme unité de solidarité première, l’Affaire Dreyfus et l’avènement du fascisme italien.

Chez le député de Charleroi, c’est l’éthique et l’attachement à la démocratie qui constituent le rempart contre le nationalisme. Cet extrait de 1918, écrit sur base de son expérience de l’Italie et de l’exemple allemand, précise bien sa pensée :

Qu’un homme aime et exalte sa patrie, fort bien. Mais si ce patriotisme n’est point renfermé dans des limites morales, avec quelle rapidité il peut, par degrés insensibles, glisser à l’infatuation chauvine et devenir un danger d’agression à l’extérieur, de compression à l’intérieur ! Le « surpeuple » menace la liberté chez les autres et ne peut l’assurer à ses citoyens. Survienne une crise et la folie des grandeurs le mène au crime.

C’est pourquoi, tout en croyant l’action d’une minorité nationaliste un stimulant salutaire, je considèrerais comme extrêmement redoutable pour l’Europe et pour l’Italie elle-même, qu’un pareil parti fût quelque jour le maître des destinées de la nation [16].

Prenant à l’époque mes fonctions de directeur d’un institut de recherche créé par le Mouvement wallon et portant comme référence le nom de Jules Destrée, la question a pris chez moi, faut-il l’écrire, une dimension existentielle profonde.

La troisième réflexion touchant à l’idée de nation et la Wallonie fut celle de la prise de conscience, d’une part, d’un mouvement d’identification de type national en Wallonie – dépassant donc de fait la simple affirmation régionale – et, d’autre part, le rôle ambigu qui était dévolu aux historiens dans cette dynamique [17]. Cette interrogation s’inscrit à la fois dans le cadre de la fondation du Centre interuniversitaire d’Histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon et dans l’écriture d’un premier texte, à la demande de la société La Wallonne de Paris – qui fêtait alors son centième anniversaire. Sous le titre Le mouvement wallon : la constitution d’une collectivité politique, j’indiquai que, dès avant la Première Guerre mondiale, se développe une mise en question de la nation belge, et la conception d’un nationalisme wallon qui s’identifiera dans de nombreux cas avec le concept de nation française. J’y évoque également le mouvement flamand qui, à partir de 1933, évolue vers un nationalisme étroit, voire autoritaire [18].

Le titre de cet article devait beaucoup à une communication du professeur Francis Delperée faite à l’Institut Destrée le 26 février 1976 et dont la lecture avait été comme une révélation, à la fois de l’action menée par le Mouvement wallon depuis trois quarts de siècle, mais aussi comme une feuille de route à suivre par l’Institut Destrée dans le cadre de sa mission d’éducation permanente : faire comprendre aux hommes et aux femmes de Wallonie qu’ils sont à même de constituer une collectivité politique [19]. Et Francis Delperée de préciser qu’il comprend la Wallonie comme autre chose qu’une population de trois millions et demi d’habitants disséminés sur un territoire qui irait de Virton à Louvain-la-Neuve et d’Eupen à Comines. La Wallonie est plus que cela. Elle est collectivité d’hommes, c’est-à-dire qu’elle regroupe un peuple qui peut se réclamer de traditions particulières et qui est à même de poursuivre des objectifs qui lui sont spécifiques [20]. Ces traditions et objectifs sont, pour le professeur de l’Université catholique de Louvain, ceux qui se résument dans le mot liberté. Enfin, sa réflexion débouche sur le concept de collectivité politique :

Les mouvements wallons ont compris que la recherche par la Région wallonne de son identité passe par la consécration de son identité politique. En d’autres termes, la Région wallonne doit s’exprimer en termes de pouvoir [21].

La revue Wallonie Région d’Europe de mars 1990, contient, à côté de contributions plus politiques, deux textes qui explorent le concept de nation. Le premier est juridique et est dû à Jean-Maurice Dehousse qui, reprenant sa plume d’ancien chercheur à la Faculté de Droit de l’Université de Liège, a rédigé une note terminologique afin d’éclaircir des concepts fondamentaux : État, nation, région, communauté, en signalant que ces mots relèvent de plusieurs disciplines – sociologie, science politique, droit public, droit international. Après avoir souligné qu’aucune de ces sciences ne bénéficie d’un vocabulaire reconnu universellement, le premier ministre-président de la Région wallonne dresse trois définitions succinctes des mots peuple, nation et État, considérant la nation comme un peuple organisé […] disposant d’organes propres, organes qui parlent en son nom, exercent des fonctions de conduite sociale ou même de représentation [22].

Le second texte s’intitule La Wallonie, une communauté française. J’y aborde la question de l’identité de manière normative pour tenter de concilier les deux voies possibles de l’identification de la Wallonie – la wallonne et la française –, décrites par François Perin lors du premier congrès La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme [23]. D’abord, j’y propose de concevoir l’identité de la Wallonie en termes de projet dynamique. Ensuite, j’indique les limites de l’interrogation du passé pour affirmer la volonté de former une collectivité politique. Enfin, j’indique, avec Fernand Braudel, la complexité du processus d’identification, en citant l’auteur de l’Identité de la France :

Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s’opposer à autrui sans défaillance, de s’identifier au meilleur, à l’essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d’images de marque, de mots de passe connus des initiés [24].

L’Aperçu historique sur l’identité wallonne, écrit et publié en 1991 rappelait d’entrée que les Wallons n’ont pas d’unité politique commune avant 1794 : après la bataille de Fleurus, au moment où provinces des Pays-Bas autrichiens et Principauté de Liège sont amalgamées puis incorporées dans la « Grande Nation », la République française. Les facteurs de l’identification des Wallons relevés ainsi étaient classiques : le fait capital de la romanisation (Félix Rousseau), la métallurgie – et bien plus tard – l’industrialisation, les apports successifs multiples d’échange de population sur cette terre de marche celtique dont on dénommait déjà ses habitants comme des « étrangers » (Walha). Enfin, au cœur même de l’affirmation de la région par le mouvement wallon : les principes de liberté et de démocratie. Un rapide parcours de l’aperçu historique lui-même révèle plusieurs occurrences du concept de nation. Ainsi, y sont successivement évoqués la Nation franchimontoise, la Nation liégeoise, la Nation française, le nationalisme belge, le Congrès national wallon, la fête nationale wallonne (1912), l’unité nationale belge (Jacques Leclercq), le Vlaams National Verbond, le Centre de Recherches pour la Solution nationale des Problèmes politiques, sociaux et juridiques en Régions wallonne et flamande (Centre Harmel), le Conseil national de la FGTB, nos institutions nationales belges (adresse des Socialistes wallons réunis à Saint-Servais le 13 janvier 1961), l’unité nationale (André Oleffe en 1961). Un constat : à aucun moment, le concept de nation n’est utilisé pour expliquer l’évolution historique. Ce sont les acteurs eux-mêmes qui ont accolé les termes de nation ou national aux adjectifs liégeois, français, belge, flamand et wallon. La conclusion de ce petit ouvrage portait notamment sur les limites morales de l’identification, c’est-à-dire sur l’éventuelle dérive nationaliste des porteurs d’une affirmation wallonne radicale, qu’elle soit d’origine militante ou ministérielle [25]. L’analyse de Jules Destrée sur le « surpeuple » y était rappelée, tandis qu’une citation de Maurice Piron permettait de soutenir l’idée de l’absence d’un nationalisme wallon en Wallonie :

Aussi longtemps que les tâches essentielles du mouvement wallon coïncideront avec la lutte pour la liberté, pour le respect des droits de la personne contre l’accaparement de la « communauté », pour la défense de nos ouvriers et de nos industries menacées, le mouvement restera fidèle à sa vocation démocratique. Il servira au lieu de dominer. Et c’est très bien ainsi. Sur le plan intellectuel et moral, un nationalisme wallon consistant en un culte exclusif et artificiellement exalté de nos caractéristiques aboutirait à la négation, ou, du moins, à un rétrécissement considérable de la culture [26].

La couverture de l’Aperçu historique représente un paysage de Famenne [27]. Un texte, tiré d’Offrande wallonne, écrit en captivité à l’Oflag de Prenzlau en 1941-1942 par le philologue Albert Henry y figure en exergue. Ce texte, purement descriptif du paysage et sans malice, a suscité des réactions outrées [28]. Pourtant, dans ce livre, Albert Henry éclaire notre quête :

La nationalité est la consécration juridique d’un hasard de naissance. La patrie, pour qui la cherche en soi-même, là où véritablement elle existe, c’est un monde d’images, de sentiments et de souvenirs, une construction idéale bien souvent, quelque chose qui ressemble à un grand amour, lequel crée en soi et de soi, ne prenant au dehors que l’occasion ou le prétexte, la présure pour ainsi dire.

Et d’interroger :

La Belgique est-elle toujours, pour le Wallon, une patrie sereine et maternelle, un foyer où l’on se sent au chaud, où l’on devine des présences confiantes et des mains amicales ? [29]

En première page de son ouvrage, Albert Henry rappelait cette formule de Montesquieu : Tout citoyen est obligé de mourir pour sa patrie, personne n’est obligé de mentir pour elle.

Différents événements – la crise yougoslave, les prises de position de José Happart dans la question fouronnaise, la commémoration de la Grande Grève de 1960-61 [30], la décision de Guy Spitaels d’assumer les fonctions de ministre-président du gouvernement wallon [31] – ont provoqué, au début des années 1990, un large débat sur ce que d’aucuns qualifiaient de « dérive nationaliste wallonne » ou, à tout le moins, sur les risques d’une telle dérive [32]. Trois colloques illustrent ce temps des interrogations :

La Question des Nationalités, Versailles aujourd’hui, organisé par l’Inspection de l’Enseignement supérieur de la Communauté française, à Esneux, les 18 et 19 avril 1991.

Vlaamse Eigenheid – Identité wallonne, organisé par Dialoog-Dialogue, en collaboration avec l’Institut Destrée, à Anvers, le 14 décembre 1992.

Nationalisme et postnationalisme, organisé par les Facultés Notre-Dame de la Paix et l’Institut Destrée, à Namur, le 30 avril 1994.

Lors de chacune de ces trois rencontres, il m’a été demandé de traiter du nationalisme en Wallonie. J’y rappelais d’abord que, dans notre vocabulaire courant de la science politique mais aussi dans certains modèles comme celui de Zeev Sternhell et de son école [33], l’allusion au nationalisme renvoie à une doctrine structurée, organisée, représentée par certains mouvements – ce que l’historien Raoul Girardet appelle le nationalisme des nationalistes [34]. Ce nationalisme, né dans la France de la fin du XIXème siècle, vulgarisé par Barrès et Maurras, apparaît dans l’histoire comme associé à des attitudes politiques précises, conservatrices le plus souvent, toujours antilibérales et antiparlementaires. L’amour immodéré de la terre de ses ancêtres et, en son nom, la dénonciation du « tumulte parlementaire » aura un succès plus redoutable encore, mieux connu en Italie et en Allemagne.

Trois réflexions m’apparaissaient alors fondamentales.

1. D’abord, le fait qu’il existe, en Wallonie, un sentiment national français prenant parfois la forme d’un nationalisme français, qui n’a cessé de s’exprimer depuis l’insertion des provinces autrichiennes et de la Principauté de Liège dans la République puis l’Empire. Dès lors, le scénario du rattachement de la Wallonie à la France a toujours constitué, pour les forces vives wallonnes – et pas seulement le mouvement wallon – une hypothèse d’avenir, au moins aussi pertinente que l’indépendance de la Wallonie ou que le fédéralisme dans le cadre belge ou dans celui de l’Europe.

2. Ensuite, le constat que le mouvement wallon a fondé sa doctrine sur un refus du nationalisme. L’acquisition d’une meilleure connaissance du mouvement wallon et de ses ténors m’a permis d’étayer aisément cette évidence. Les positions claires de Fernand Dehousse dans L’Action wallonne de décembre 1937 [35]étaient là pour en attester. En fait, on ne pouvait que se réjouir de cet humanisme et se délecter des réponses de tribune faites par François Perin vingt-sept ans plus tard, face à la même accusation de nationalisme wallon :

Le racisme wallon, c’est une plaisanterie… La race wallonne, c’est bien connu est faite de l’assimilation de fils d’Italiens, de Polonais, et de Flamands. L’appartenance à la Wallonie est de mœurs et non de race. Le nationalisme wallon fait sourire les Wallons eux-mêmes.

Mais, dans la même intervention, le cofondateur du Rassemblement wallon allait plus loin, jetant dans les poubelles de l’histoire la nation wallonne avec le nationalisme wallon :

Il n’existe pas de nation wallonne. Où est même l’unité de corps wallonne ? Ce ne sont pas les Wallons qui, à l’unanimité des voix, ont annexé, contre leur gré, des populations, sous prétexte que le sol était germanique. Ça c’est du racisme, ou je ne m’y comprends plus! [36].

3. Enfin, l’idée que l’engagement national wallon, que le nom même de Congrès national wallon porté depuis le milieu du XXème siècle n’était pourtant pas incompatible avec cette idée de rejet du nationalisme . Ainsi, André Renard avait-il lié l’émancipation du peuple wallon et son effort de libération nationale [37]. Comparant le processus flamand avec ce qui s’était passé en Wallonie, le président du Mouvement populaire wallon notait en 1961 que la conscience de classe s’est développée avant le sentiment national […]. C’est en luttant comme classe sociale sur son propre sol, et en s’apercevant que, dans l’ensemble de la Belgique, c’était lui qui pesait le plus dans l’équilibre des forces ouvrières, que le peuple wallon prit conscience de son destin solidaire comme peuple. La lutte des classes, conclut Renard, vient ainsi de prendre, en Wallonie, un aspect de libération nationale, qui va trouver un écho profond dans tous les milieux [38].

Ces trois constats permettaient de substituer, à une conception désuète du nationalisme, une conception moderne de l’identité qui, comme le préconisait également Jean-Marie Klinkenberg [39], objective le concept, rejette toute construction substantiviste et intègre le projet à l’idée. Il ne s’agissait plus de définir le sentiment national comme l’attachement à la terre, à la langue ou à la culture mais comme une réponse historique à un défi historique lancé par l’histoire contemporaine, comme une idéologie conforme aux besoins de l’Etat-régional moderne qui, tout en intégrant l’idéologie qui l’a précédée, s’en distingue nettement [40].

C’est dans cet esprit que j’ai entrepris, dans mon Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie aux XIXème et XXème siècles [41], de rapprocher les idées de nation et d’identité, tout en les distinguant. J’y ai été fortement aidé par deux apports intellectuels majeurs.

Le premier était la lecture de La Communauté des Citoyens, Sur l’idée moderne de la nation, de la sociologue Dominique Schnapper. Ce que la fille de Raymond Aron mettait en évidence, c’est la pertinence d’un concept moderne de la nation comme unité politique dont la légitimité repose sur l’existence d’une communauté des citoyens. Ainsi, dans cette perspective, l’idée de nation implique celle de citoyen, c’est-à-dire, l’individu défini abstraitement par un ensemble de droits et de devoirs, indépendamment de toutes ses caractéristiques particulières [42]. L’idée centrale de la pensée de la sociologue est que la nation moderne est en premier lieu une forme particulière d’union politique. En ce sens, comme toute unité politique, elle se définit par sa souveraineté, à l’intérieur pour intégrer les populations et, à l’extérieur, en affirmant son existence par rapport aux autres unités politiques. Mais la nation moderne, la nation démocratique, ajoute une dimension propre, essentielle : c’est une unité politique dont la légitimité repose sur l’existence d’une communauté de citoyens [43]. Dominique Schnapper notait toutefois que cette nation démocratique lui apparaissait menacée, moins par le regain du nationalisme ou par le procès fait constamment à la nation que par l’affaiblissement du projet lui-même et de la volonté politiques.

Le second apport qui m’était donné était celui des rencontres de Pétrarque, consacrées en 1995 à l’identité de la France, et particulièrement les interventions de l’historien Pierre Nora qui récusait le concept de nationalisme, tout en estimant que, s’il fallait vraiment l’utiliser, il faudrait distinguer le nationalisme belliqueux du nationalisme amoureux. Pour l’auteur des Lieux de mémoire cet ajout change tout :

Il change complètement la nature de ce mot lui-même que j’emploie décomplexé dans la mesure où je n’y mets pas du tout ce que le nationalisme habituel y met, et que je pense profondément que la tâche que nous avons devant nous, que la mission qui nous incombe, comme historien et comme citoyen, est de fonder une nation sans nationalisme, c’est-à-dire de ne pas laisser aux extrémistes la pensée de la nation et le monopole de la France [44].

Dès lors, il était permis de conclure que les deux concepts – nation et identité – et les dynamiques qu’ils induisent peuvent répondre au problème de l’inté­gration de l’individu dans la société, question essentielle de développement social. Ce qui fait la qualité du modèle national républicain de la France, c’est la qualité des valeurs promues par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Elle a déter­miné la nation française, quels que soient les errements auxquels de mauvaises applications ont pu donner lieu, et cette réticence n’est autre que celle de la trahison des principes. De même, l’identité d’une société sera déterminée par les valeurs qui la fondent, permettant l’intégration de franges plus ou moins larges de population, selon que son projet sera plus ou moins ouvert à la tolérance. Cette conception est proche de celle du patriotisme constitutionnel cher à Jean-Marc Ferry, qui dissocie l’identité politique de l’appartenance nationale et se construit sur les principes d’universalité, d’autonomie et de responsabilité, liés à la démocratie et à l’État de droit [45].

Ces fondations conceptuelles ont conduit mon essai sur l’identité wallonne à se clôturer sur l’idée d’un régionalisme fécond puisque résous en humanisme [46] mais aussi à s’ouvrir sur la construction de l’avenir et du projet, donc sur la prospective. L’interrogation majeure y restait celle que formulait Arille Carlier en 1938 lorsque l’avocat carolorégien notait qu’il n’est pas démontré qu’un peuple de nationalité française ne puisse atteindre à la plénitude de sa vie nationale sans faire partie de l’Etat français [47]. Cette formule est d’ailleurs proche de l’analyse de Marc Ferry qui considère que l’on peut revendiquer la souveraineté politique sans affirmer une identité nationale, et inversement l’affirmation de l’identité nationale peut trouver d’autres expressions que la souveraineté politique [48].

Cet ouvrage déboucha sur la participation à une réflexion lancée dans le contexte d’un atelier des États généraux de l’Ecologie politique animé par Nicolas Bardos-Féltoronyi. L’idée des organisateurs était d’interroger les concepts de nation et d’identité en Belgique sur base de l’expérience yougoslave. C’était, bien évidemment, une manière de pousser chacun dans ses derniers retranchements. Ceux-ci tiennent en quelques phrases :

– l’identité wallonne se veut une volonté de participer plutôt qu’un sentiment d’appartenance ;

– la méfiance des habitants de la Wallonie à l’égard du phénomène national observé en Flandre et mettant en péril l’État belge commun, ainsi que l’absence de réponse au morcellement politique provincial et municipal accentué par la structure des médias et le poids de la France ont empêché l’éclosion d’une dynamique nationale wallonne tangible et durable ;

– la nation de référence, pour la Wallonie – et de concurrence pour la Belgique – , c’est la nation française. Comme l’indiquait Léopold Genicot : une région contiguë de la France, qui ne lui appartient pas mais qui partage depuis des siècles sa langue et sa civilisation, voilà le problème [49] ;

– l’avenir de la Wallonie dépendra davantage d’elle-même que du secours de Paris ou de Bruxelles ;

– la nation, modèle de représentation de l’espace politique aux XIXème et XXème siècles, est un concept dépassé pour la Wallonie [50].

Ainsi, en ouvrant le concept de nation sur celui de participation et de citoyenneté, le cheminement de la pensée débouche sur la gouvernance que balisent à la fois des valeurs et des méthodes. Nous y reviendrons.

2. Les nations et la Wallonie

Si nous acceptons l’idée de Gérard Noiriel selon laquelle aucun système social ne se construit en vase clos, admettons que rarement système fut plus ouvert dans l’espace et le temps que le système belge depuis 1830. Certes, on peut rappeler le pacte politique fondateur de la nation belge, légitimant la puissance des partis politiques – d’abord catholiques et libéraux – et assumant la domination censitaire d’une bourgeoisie francophone implantée dans toutes les villes belges, mais puisant l’essentiel de sa puissance et de sa renommée dans la Révolution industrielle wallonne. On doit toutefois convenir, avec Dominique Schnapper, du caractère tardif de l’introduction par l’Etat belge des instruments sur base desquels se construit une nation : la conscription date de 1909, tandis que l’enseignement obligatoire et le suffrage universel ne seront progressivement mis en place que dix ans plus tard [51]. C’est là que réside, avant tout, l’aggravation du déficit de 1830 [52]. On pourrait y ajouter que la contestation par le Mouvement flamand du monopole du français fut rapidement acceptée par le pouvoir central (la première loi dite linguistique date de 1873) et que les efforts fournis dans les arts et en littérature ne résistèrent pas devant les puissants courants français, anglais ou italiens.

Jules Destrée avait donc bien raison en 1912 : la faiblesse de la cohésion nationale belge était patente. Ce que l’auteur de La Lettre au roi sanctionnait, c’était l’échec de la bourgeoisie industrielle francophone – aussi bien wallonne que flamande – dans sa tentative de créer une nation belge linguistiquement homogène de 1848 à 1884. Durant cette période, la Wallonie s’était identifiée à la Belgique.

Les deux guerres ont-elles renforcé la nation belge ? Distinguons. D’une part, les deux conflits ont aiguisé les différences entre les affiliations diverses des habitants de la Belgique; d’autre part, ils ont permis de rendre omniprésent et crédible un discours national belge autour de l’unité retrouvée et d’un certain nombre de valeurs communes pour fonder une résistance, donc un avenir. De la même façon, ces guerres ont renforcé des sentiments nationaux concurrents, à côté de l’espace national belge – c’est le cas du sentiment national français en Wallonie –, ou à l’intérieur de cet espace – tels les sentiments nationaux flamand et wallon, ainsi qu’au niveau des anciennes provinces, particulièrement à Liège.

C’est donc davantage en termes de concurrence que la nation belge est apparue faible aux yeux des observateurs, au point que nombreux sont ceux qui ont pu, comme François Perin [53] ou René Swennen [54], en nier tout simplement l’existence, ou encore, comme Jean Ladrière, considérer que l’État belge ne correspondait que très relativement à une communauté nationale [55]. Pourtant, dès 1938, dans un article intitulé Qu’est-ce qu’une nation ?, Arille Carlier notait que l’État belge était un fait un fait important. Rêveur qui n’en tient pas compte [56].

Près de cent soixante-quinze ans après la Révolution belge, grâce aux efforts constants de cet État, de son exécutif – y compris la monarchie des Saxe-Cobourg-Gotha –, de son administration, ainsi que des médias inscrits dans ce système belge et le valorisant, une nation belge – collectivité politique au regard tourné vers Bruxelles, la rue de la Loi et le Palais royal –, existe assurément. On peut assurément suivre Jean-Marie Cauchies, lorsque le professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis relevait avec prudence en 1988 que le fait d’avoir entrepris et réussi quelque chose de commun – la Belgique – depuis plus d’un siècle atteste que l’on possédait indubitablement quelque chose de commun [57]. L’interrogation qui subsiste réside toutefois dans l’identité du « on ».

Évoquer le concept de nation dans cet espace renvoie d’abord à la Constitution belge, et particulièrement aux articles 33, 42 et 193, de sa nouvelle mouture. Le premier dispose que Tous les pouvoirs émanent de la Nation et qu’ils sont exercés de la manière établie par la Constitution. Le deuxième porte sur les Chambres fédérales – Chambre des Représentants et Sénat – et stipule que Les membres des deux Chambres représentent la Nation, et non uniquement ceux qui les ont élus. Le troisième article qui fait référence à la nation (art. 193) précise que La Nation belge adopte les couleurs rouge, jaune et noire, et pour armes du Royaume le Lion Belgique avec la légende : L’Union fait la force [58]. Francis Delperée a donné la clef de lecture de ces articles en rappelant la référence fondamentale au pouvoir constituant de 1831 : le fait que le Congrès national réunissait les représentants par excellence de la Nation souveraine, que c’était en son nom qu’ils avaient procédé à l’opération créatrice de l’État. La Nation désigne, dans cette perspective, la collectivité humaine qui préexistait à l’État [59]. Toutefois, partant de l’article 42, Francis Delperée note, en 2000, qu’on ne saurait soutenir que chaque parlementaire représente, aujourd’hui, cette volonté préliminaire. Pour le constitution­naliste, le parlementaire représente la Nation d’aujourd’hui, soit concrètement les dix millions de personnes qui vivent sur le territoire national [60].

Évoquer la nation belge implique ensuite de passer en revue quatre autres sentiments nationaux qui lui sont concurrents sur l’espace qu’elle ambitionne de structurer politiquement. Leur ordre de présentation ne constitue pas une hiérarchisation.

1. D’abord la nation flamande, dont le mouvement n’a cessé de se renforcer dans sa double marche vers la conquête de l’appareil d’Etat belge et vers l’autonomie. La logique nationale flamande a été très étudiée tant elle est classique. Cette logique reste portée à la fois par une vision nationaliste étroite et maurassienne qu’incarne le Vlaams Blok, et par une aile progressiste héritée de la Volksunie mais disséminée dans plusieurs formations politiques.

2. Deuxièmement la nation française. Depuis la Révolution de 1789, la Grande Nation irradie tout au long de sa frontière nord grâce à ses journaux, ses livres et ses « grands Hommes ». Elle le fait par les ondes et les câbles plus grandement encore depuis quelques dizaines d’années. La nation française bénéficie d’un capital historique de sympathie dans le monde politique et culturel wallon. Même si ce penchant s’exprime plus souvent dans la confidence que par des déclarations publiques, il subsiste souvent une impression de trahison après cet aveu. Particulièrement pour tous ceux – et ils sont nombreux – qui ont juré fidélité au Roi, à la Constitution et aux lois du Peuple belge.

Le sentiment national français trouve ses relais institutionnels par le biais de revues et d’associations wallonnes dont il ne faut pas sous-estimer l’influence. Le Manifeste pour le retour à la France, de 1986, en a été son credo. Cette affirmation nationale est relayée au sein de la République : ambassadeurs de France, députés et sénateurs, maires et présidents de Conseils régionaux et généraux s’informent, favorisent, jettent des ponts. La communauté scientifique elle-même y est attentive. Depuis le commencement des années 1990, la Belgique y est de plus en plus perçue dans toute sa complexité dichotome, dans tous ses futurs possibles.

3. Ensuite la nation wallonne. Les Wallons ne sont pas une invention de la Belgique. La conscience d’une population wallonne, distincte des populations flamandes et hollandaises existait bien dans le Royaume des Pays-Bas [61], comme elle existait dans l’Empire français, et sous le régime prussien. Le sentiment d’un ensemble wallon, sentiment diffus chez Henri Pirenne au début du XXème siècle, réaffirmé par Jules Destrée en des termes tantôt relativistes, tantôt vifs [62], porté et structuré par le Mouvement wallon dans son histoire tumultueuse faite de colères et de désespoirs, ce sentiment a progressivement fait place – depuis 1970 [63] – à la réalisation institutionnelle d’une entité fédérée et d’une société d’acteurs. Le drapeau wallon, jadis séditieux, flotte désormais naturellement au côté des emblèmes du monde entier, au gré des visiteurs accueillis à l’Elysette – siège du gouvernement wallon à Namur, capitale de la Wallonie – et des manifestations sportives. Nos enfants n’ont plus besoin de longues explications sur une réalité régionale qui s’impose à eux au même titre que l’Europe. La Wallonie devient quotidienne, non pas comme une réalité en devenir, mais comme un fait complémentaire et concurrent aux autres affiliations.

Là réside probablement la faiblesse de tous les sondages portant sur l’identité, qui opposent et hiérarchisent les affiliations au lieu de les articuler et d’en rechercher les résultantes. Car, dans la vie réelle des jeunes comme des plus âgés, tout se mêle : la Wallonie rêvée des parents; la langue wallonne des ateliers dans l’industrie, des transports en commun, des préaux et des campagnes; les journées du patrimoine, les fêtes de Wallonie et le Contrat d’avenir. Rien n’altère ce quotidien : ni la RTBF, ni Le Soir, ni les drapeaux belges hissés sur certaines résidences secondaires en Ardenne, en Hesbaye et en Famenne.

Seule l’attribution des compétences de la culture, de l’éducation et de la recherche fondamentale à la Communauté française plutôt qu’à la Région wallonne en retarde le processus, tant – comme l’avait remarqué Dominique Schnapper pour la Belgique – ces attributs impactent le développement national. Le rôle que joue l’école dans ce dossier est difficilement cernable. Les responsables de l’enseignement semblent distribuer – distiller – ce flou institutionnel tout azimut. Les hésitations sur l’appellation de la Communauté française (Wallonie – Bruxelles ?) de Belgique se répercutent dans les classes qui, au gré des professeurs, encouragent tantôt la Belgique, tantôt la Communauté française, tantôt la Wallonie et/ou Bruxelles, tantôt un marais francophone peu porteur d’une quelconque idée nationale.

La connexion entre le sentiment national quotidien de la population wallonne et une affirmation politique nationale wallonne est ténue : elle s’exprime dans les révoltes ou les provocations des partis et des hommes – ainsi Guy Spitaels dans son discours d’hommage à Freddy Terwagne prononcé à Amay en février 1991 –, ou dans certaines pages de Toudi. Le Manifeste pour la Culture wallonne peut s’inscrire dans ce cadre. Lancé par le cinéaste Jean-Jacques Andrien, le chanteur Julos Beaucarne, le professeur Jacques Dubois, le journaliste et philosophe José Fontaine, l’écrivain Jean Louvet et le professeur Michel Quévit, il a été signé par quatre-vingts personnalités au moment de sa diffusion, s’inscrivant sans aucun doute dans la lignée de la célèbre Lettre au roi de Jules Destrée [64]. Ce manifeste associait, avec une certaine naïveté, avec une certaine audace, – comme l’a écrit José Fontaine – l’identité nationale et internationale à la Wallonie [65].

4. Enfin, le sentiment national liégeois constitue toujours une donnée tangible en Wallonie. Mille ans de nation liégeoise ont laissé plus de traces que les identités namuroise, hennuyère ou luxembourgeoise, même si celles-ci sont toujours vivaces, – la situation du Brabant étant plus compliquée. Félix Rousseau faisait sienne l’analyse d’Edmond Poullet, selon lequel La nationalité était provinciale. Dans son Histoire politique nationale (1882), ce dernier notait que, dans les anciens Pays-Bas, il n’y avait pas de Belges au point de vue juridique, mais seulement des Brabançons, des Flamands, des Liégeois [66].

L’esprit principautaire est bien connu. Il ne semble pas céder davantage à la Wallonie qu’il n’a cédé à la Belgique, c’est-à-dire peu de chose. L’intérêt général liégeois reste souvent prioritaire. Liège ne se reflète que très partiellement dans les institutions namuroises qui, souvent, semblent lui être périphériques.

Comme les identités, les affiliations nationales ne sont pas incompatibles ni irréductibles l’une à l’autre. On peut être Belge et Wallon, Wallon et Liégeois, Liégeois et Flamand. Ajoutons qu’un sentiment national européen se greffe sur le tout et que, à Bruxelles, un processus semble être en formation porteur d’un sentiment national bruxellois, probablement très proche d’une affirmation belge francophone telle que valorisée par le Manifeste Choisir l’Avenir [67].

3. Les personnes derrière la nation : la nouvelle gouvernance territoriale

On ne saurait méconnaître la transformation profonde que l’idée de nation a connue lors de la Révolution française. Avec Sieyès, au travers de la Révolution même et de l’instauration de la République, le concept s’est émancipé de l’idée de fait pré-politique – la communauté d’origine, marquée par le langage, les mœurs et la tradition – pour devenir ce que Jürgen Habermas nomme le trait constitutif de l’identité politique des citoyens d’une communauté démocratique [68]. Le philosophe allemand considère toutefois que la compréhension moderne de cette liberté républicaine doit s’émanciper de la conscience de la liberté nationale qui lui a donné naissance. Ainsi, pour Habermas, les caractéristiques imputées traditionnellement à la nationalité que sont le lieu de résidence et le lieu de naissance (jus soli et jus sanguinis) ne constituent plus que des critères administratifs et ne justifient pas une soumission irrévocable à la puissance de l’Etat. Dès lors, c’est la citoyenneté qui marque l’affiliation à l’organisation étatique et son statut est défini par les droits et par les devoirs du citoyen. Habermas donne d’ailleurs une dimension particulière à cette citoyenneté lorsque, en s’interrogeant sur la politique délibérative, il dépasse l’argumentation républicaine d’Hannah Arendt où démocratie est synonyme d’auto-organisation de la société, en appelant, au travers de la théorie de la discussion, la mise en œuvre de procédures appropriées et institutionnalisées. Celles-ci se déroulent, d’une part, sous la forme de délibérations menées dans les corps parlementaires et, d’autre part, dans le réseau des communications des espaces publics politiques [69].

La Nation, écrivait Marcel Mauss, ce sont les citoyens animés d’un consensus [70]. Comme l’indique Dominique Schnapper, ce consensus signifie que les citoyens acceptent les règles qui permettent de résoudre – au moins provisoirement – leurs conflits de manière non violente. Ils le font par la discussion, le compromis et la référence, acceptée par tous, à un intérêt général, proclamé et accepté comme tel, qui ne se confond pas avec celui des individus ou des groupes particuliers [71].

Dans sa communication déjà évoquée, faite en 1976 à l’Institut Destrée, Francis Delperée appelait à la constitution d’une force d’animation et d’éducation civique pour les Wallonnes et les Wallons, à la formation d’une nouvelle génération politique – celle des dirigeants mais aussi celle des citoyens – dont la Wallonie, largement maîtresse de la définition de son destin, a un urgent besoin [72]. Cette tâche était assurément déterminante pour l’avenir. Au delà des transferts de compétences juridiques et de moyens budgétaires, la priorité à laquelle certains – notamment l’Institut Destrée – se sont attelés porte sur la création d’une société en Wallonie, une société d’acteurs, de parties prenantes d’un espace défini bien qu’encore déficitaire, tant en matière de projets que de consensus minimum. La démarche du congrès permanent La Wallonie au futur a probablement participé fortement, de 1987 à 2004, à ce rôle de construction d’une société wallonne, aux côtés – voire en face – du Gouvernement wallon.

Le quatrième congrès La Wallonie au futur, tenu à Mons en octobre 1998, en réunissant cinq cents décideurs et acteurs de Wallonie, a considéré l’évaluation, la prospective ainsi que le dialogue social et la contractualisation comme porteurs en termes stratégiques. Contractualiser, c’est d’abord engager la démarche qui apparaît aujourd’hui comme la plus adéquate pour rencontrer le déficit démocratique – constaté partout en Europe – entre la société civile et les élus. Au moment de son élaboration, le contrat rapproche les acteurs des responsables politiques, les amène à se connaître mutuellement, à ajuster leurs aspirations réciproques et à définir – pour y adhérer – un projet commun.

Contractualiser démocratiquement, c’est obliger l’ensemble des acteurs des collectivités territoriales à se fixer des objectifs, à utiliser des démarches prospectives, donc stratégiques et à pratiquer l’évaluation contradictoire des politiques menées. C’est également, au nom du principe de subsidiarité, les inciter à élaborer des partenariats, voire à construire des contrats avec d’autres niveaux de pouvoir et leurs services déconcentrés au niveau régional ou infra-régional. Enfin, contractualiser, c’est gérer les tensions ainsi que les rapports de forces et de pouvoirs, auxquels le contrat ne met pas fin, mais qu’il permet de dépasser. On substitue ainsi le droit à l’influence. On valorise le contrat comme mode de régularisation des rapports de pouvoirs dans l‘interrelation entre les acteurs. En fin de compte, c’est la légitimité du projet qui est ainsi renforcée.

La pratique des contrats de plan – ou contrats-projets, pour préférer la terminologie de Jacques Cherèque – est désormais bien intégrée dans le système politique français. Cette pratique a toutefois connu, lors de la génération de la fin des années 1990, une dynamique plus profonde et plus étendue de mobilisation et de participation des citoyens de la Région – que l’on songe ici au questionnement des quatre mille acteurs par le Président Gérard Longuet, dans le cadre de la préparation du Quatrième Plan lorrain 2000-2006; que l’on songe notamment aux Quatre Chantiers pour l’Avenir, mis en œuvre par le Président Martin Malvy et le Conseil régional Midi-Pyrénées; à la dynamique intitulée Notre région, un avenir à inventer ensemble, lancée par le Président Michel Vauzelle, en Région Provence-Alpes-Côte d’Azur; au Document d’Orientations régionales largement diffusé par le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais; au projet Horizon 2006, de la Région Centre; à Limousin 2007; à la Conférence Aquitaine

En Wallonie, avec le lancement du Contrat d’Avenir par les gouvernements conduits par Elio Di Rupo puis par Jean-Claude Van Cauwenberghe, c’est manifestement la première fois qu’une démarche participative régionale d’une telle ampleur a pu se construire. Même s’il reste beaucoup à faire pour que cette dynamique soit plus structurante que visuelle, le progrès en termes de gouvernance est tangible. Le chemin parcouru est considérable, si l’on se souvient de l’intérêt mais aussi du scepticisme qui avaient généralement accueilli, en mai 1999, la présentation de notre proposition de créer une dynamique d’excellence régionale wallonne, sur le modèle préconisé par Michèle Cascalès, et d’en faire un axe de la rédaction de la future Déclaration de Politique régionale [73].

Nous avions alors défini cette excellence territoriale comme un processus, inscrit dans le temps et dans l’espace, qui devait mettre en œuvre les instruments que nous avions considérés comme innovants dans les conclusions du quatrième congrès La Wallonie au futur : la prospective, comme outil stratégique; l’évaluation systématique, sur base d’un cahier des charges, des objectifs et des enjeux que se sont assignés les porteurs du projet de territoire; les études d’impact; la démarche qualité développée sur l’ensemble du territoire et mettant en œuvre les capacités d’écoute, de dialogue, de compréhension pour mobiliser autour du projet; l’intelligence économique, ses informations stratégiques, ses banques de données connectées en réseau.

Si la contribution de l’Institut Destrée au Contrat d’Avenir peut – parmi d’autres – déjà être perçue en aval de la démarche [74], cela ne saura suffire à dynamiser l’implication citoyenne. L’importance de l’évaluation et de la prospective, soulignés au congrès de Mons mais aussi lors de la mise en place du Gouvernement wallon, impliquent nécessairement l’apprentissage, par les Wallonnes et par les Wallons, de savoir-faire ainsi que de savoir-être nouveaux : la méthodologie, la technicité et surtout la culture de l’évaluation et de la prospective.

Pas plus que la dynamique nationale, le fédéralisme ou la décentralisation, la contractualisation et la gouvernance ne sont des fins en soi. Elles constituent un défi politique : celui d’une citoyenneté assumée et d’une gestion publique volontariste et transparente, toutes deux porteuses et portées par un projet fort. La finalité, quant à elle, reste – tout simplement – l’intérêt général…

La chute du Mur de Berlin a en effet consacré la faillite d’un type de citoyenneté qui, en tant que conscience collective chargée de l’idée républicaine de volonté générale, agit contre la société civile au nom des principes démocratiques sur lesquels elle a fondé son système. Contrairement à cette conception rousseauiste, il est possible de valoriser la citoyenneté qui affirme les droits de l’individu au sens de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, face aux pouvoirs et aux institutions, et éventuellement contre eux [75].

Cette approche revisitée du politique implique une double éthique : celle du citoyen et celle de l’édile. L’éthique de l’engagement implique que le citoyen considère qu’il peut être acteur du changement et de la construction d’un futur. Cette ambition nécessite une formation citoyenne, une information adéquate et la création d’un espace d’expression politique permettant le dialogue avec les représentants élus. Le succès de cet engagement est également lié à la capacité de renouvellement de la classe politique, grâce à son ouverture à la société civile. L’éthique de la représentation implique un effort constant de mise en concordance des valeurs proclamées, des programmes qui ont été défendus et des actions qui sont menées. C’est, en effet, par le respect scrupuleux des engagements pris que l’homme et la femme politiques pourront non seulement obtenir mais aussi conserver la confiance du citoyen. De même que l’engagement, la confiance est personnelle et contractuelle : elle ne saurait donc autoriser les reniements ou les atteintes à l’honnêteté civique en les retranchant derrière les instances de parti ou de gouvernement.

L’expérience de la gouvernance est, pour la Wallonie comme pour d’autres régions, un chemin difficile mais fructueux. Difficile car les stigmates de la vieille culture industrielle et de ses pratiques politiques ne constituent probablement pas le terreau le plus fertile pour ces initiatives. Chemin fructueux néanmoins car le besoin de changement est si vif que les moindres progrès  constituent les signaux faibles d’un renouveau que tous espèrent.

Le chemin, on le sait, constitue déjà le projet. Ainsi, le concept de projet politique permet de dépasser l’opposition simpliste entre les définitions objectives et subjectives de la nation [76].

Certaines questions restent toutefois pendantes quant à la capacité réelle de passer de la nation à la gouvernance. L’invitation à poser ces questions, adressée aux auteurs des articles par les directeurs de cet ouvrage, constitue un tremplin pour toute prolongation de cette réflexion. Trois sujets se révèlent importants :

– comment la variable économique, comprise en termes d’enjeux et de pouvoirs, s’articule-t-elle avec les visions nationales qui coexistent sur le territoire de la Wallonie ? On sait cette dimension évolutive;

– de quelle manière la gouvernance territoriale peut-elle constituer une ressource pour assurer la cohésion sociale ? Comment appréhender l’idée nationale, qui semble traditionnellement pouvoir constituer une ressource, particulièrement à l’égard de populations défavorisées ?

– l’idée nationale peut se complexifier également lorsque, aux critères territoriaux, on ajoute les critères idéologiques. L’adhésion wallonne à la France du Front populaire, n’était pas de même nature que sa relation à la France de Vichy ou à la France libre. Comment dès lors construire un modèle qui intègre toutes ces dimensions ?

Ces éléments, ébauchés ici, pourraient faire l’objet d’études ultérieures.

Conclusion : des choix qui engageront l’avenir

Évoquer la question nationale – les questions nationales – quand il s’agit de la Belgique ou de la Wallonie, c’est en assumer à la fois la complexité, le relativisme et le subjectif. Les gouvernements, tout autant que les individus, doivent se mouvoir dans des espaces, des territoires et des affiliations multipolaires, en faisant des choix temporaires, en établissant des hiérarchies instables.

Comme l’indiquait Yves de Wasseige voici près de dix ans, l’avenir de la Wallonie, dépendra de notre capacité à prendre notre place simultanément dans ces espaces différents. C’est une manière d’être et d’agir à laquelle nous avons été peu habitués jusqu’ici. Il ne suffit pas, en effet, de reproduire à l’échelon régional le modèle de l’Etat-nation. Cela ne se fait pas sans difficultés : il faut inventer [77].

L’invention est déterminante. Elle est une des composantes essentielles de la prospective dans laquelle nous sommes engagés, car celle-ci fait appel à la créativité et à l’innovation. De toute évidence, à l’aube du XXIème siècle, cette prospective exploratoire mais aussi normative est nécessaire, tant les choix que nous aurons à faire pour les prochaines années engageront l’avenir. Non seulement l’avenir de la Wallonie en tant que Région mais surtout, – ce qui est plus important encore – l’avenir de ses habitants actuels et futurs, et celui de leurs enfants.

 

Philippe Destatte

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[1] Comme l’indique Gil Delannoi, il est question d’un être qui est théorique et esthétique, organique et artificiel, individuel et collectif, universel et particulier, indépendant et dépendant, idéologique et apolitique, transcendant et fonctionnel, ethnique et civique, continu et discontinu. La nation est prose de monsieur Jourdain et énigme de Sphynx. Devant la difficulté, les théories de la nation ne s’accordent pas et semblent se trouver devant une évidence qui aveugle, une certitude qui s’évapore. Elles ne s’accordent ni sur la définition du national, ni sur la définition du nationalisme Gil DELANNOI, La théorie de la nation et ses ambivalences, dans Gil DELANNOI et Pierre-André TAGUIEFF, Théories du nationalisme, p. 9, Paris, Kimé, 1991.

[2] Jules DESTREE, Une Idée qui se meurt: la patrie, Conférence au Jeune Barreau d’Anvers, en 1906, dans Semailles, p. 45, Bruxelles, Lamertin, 1913.

[3] François PERIN, Histoire d’une nation introuvable, p. 5-6, Bruxelles, Paul Legrain, 1988.

[4] Gil DELANNOI, La théorie de la nation et ses ambivalences…, p. 13.

[5] Ibidem, p. 7.

[6] Jean STENGERS, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, t. 1, Les racines de la Belgique, p. 7-13, Bruxelles, Racine, 2000.

[7] Jean STENGERS et Eliane GUBIN, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, t. 2, Le grand siècle de la nationalité belge, De 1830 à 1918, p. 201, Bruxelles, Racine, 2002.

[8] Compte rendu analytique du congrès wallon de Liège, Journées des 30 septembre, 1er et 2 octobre [1905], dans Wallonia, t. 13, n°12, décembre 1905, p. 512. Ce sentiment national wallon et ce sentiment national flamand existent certainement tous deux sous la communauté de civilisation que nous avons constatée dans certains domaines de la vie publique et de la vie sociale, communauté dans laquelle l’apport des Wallons et l’apport des Flamands viennent se confondre de telle sorte qu’il serait bien difficile d’en faire le décompte. Sous cette communauté de civilisation, il y a certainement chez nous, deux autres sentiments parfaitement reconnaissables : le sentiment national wallon et le sentiment national flamand. Compte rendu officiel du Congrès wallon, p. 243, Liège, Exposition universelle de Liège, 1906. – Philippe CARLIER, Henri Pirenne, historien de la Wallonie ? dans Henri Pirenne, de la cité de Liège à la ville de Gand, Actes du colloque organisé à l’Université de Liège le 13 décembre 1985, p. 65-78, Liège, 1987.

[9] Dominique SCHNAPPER, La Communauté des citoyens, Sur l’idée moderne de la nation, p. 21, Paris, Gallimard, 1994.

[10] Gérard NOIRIEL, La construction historique de la nation, Conférence du 2 juin 2000, dans Yves MICHAUD, Université de tous les savoirs, t.3, Qu’est-ce que la société ? p. 739-748, Paris, Odile Jacobs, 2000.

[11] Ibidem, p. 740.

[12] Philippe DESTATTE, Socialisme national et nationalisme social, Deux dimensions essentielles de l’enseignement du national-socialisme, dans Cahiers de Clio, 93/94, p. 13-70, Université de Liège, 1988. – Le début de cette longue contribution avait été publiée dans les Mélanges René Van Santbergen, p. 154-157, Bruxelles, Liège, Centre de la Pédagogie de l’Histoire et des Sciences de l’Homme, 1984. – J’ai retrouvé plus tard le concept de régional-socialisme sous la plume de Raymond Rifflet, dès 1980 : Raymond RIFFLET, Réflexions sur les réalités et la prospective belges, dans L’Europe en formation, Numéro spécial La Réforme de l’Etat belge, n°240, Novembre-décembre 1980, p. 78.

[13] Zeev STERNHELL, Ni Droite ni Gauche, L’idéologie fasciste en France, p. 57, Paris, Seuil, 1983.

[14] Maurice BARRES, La Patrie française, La Terre et les Morts, [1899], dans Maurice BARRES, Scènes et doctrines du nationalisme, Paris, Plon, 1925. – Voir Zeev STERNHELL, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Presses de la Fondation nationale scientifique, 1972.

[15] Philippe DESTATTE, Jules Destrée et l’Italie, A la rencontre du National-socialisme, Conférence donnée le 25 février 1986 à l’initiative de l’Association « Dante Alighieri » de Charleroi, sous les auspices de l’Institut italien de Culture de Bruxelles, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, XIX, 3-4, p. 543-585, Bruxelles, 1988.

[16] Jules DESTREE, Figures italiennes d’aujourd’hui, p. 227-228, Bruxelles-Paris, G. Van Oest & Cie, 1918.

[17] Philippe DESTATTE, Questionnement de l’histoire et imaginaire politique, l’indispensable prospection, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, p. 308-310, Charleroi, Institut Jules Destrée, 1989. Cette communication, présentée au premier congrès La Wallonie au Futur a aussi été publiée dans Les Cahiers marxistes, février-mars 1988, n°157-158, p. 49-53.

[18] Philippe DESTATTE, Le mouvement wallon : la constitution d’une collectivité politique, dans La Wallonne de Paris fête son centenaire, 1887-1987, p. 5-6 Paris, 1987.

[19] Francis DELPEREE, Histoire des Mouvements wallons et avenir de la Wallonie, p. 90 dans Jacques LANOTTE éd., L’histoire du mouvement wallon, Journée d’étude de Charleroi, 26 février 1976, Charleroi, Institut Jules-Destrée, 1978.

[20] Ibidem.

[21] Francis DELPEREE, Histoire des mouvements wallons et avenir de la Wallonie…, p. 91.

[22] Jean-Maurice DEHOUSSE, Jean-Maurice DEHOUSSE, Etat, nation, région, communauté, dans Wallonie Région d’Europe, n°8, Mars 1990, p. 6-8.

[23] François PERIN, Spécificité wallonne ou Wallonie Région française ?, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, p. 454-455, Charleroi, Institut Jules-Destrée, 1989 – http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-151_Perin-Fr.htm

[24] Fernand BRAUDEL, L’identité de la France, Espace et histoire, p. 17, Paris, Arthaud-Flammarion, 1986.

[25] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne, Aperçu historique, p. 102, Namur, Région wallonne, 1991.

[26] Maurice PIRON, dans La Cité chrétienne, Bruxelles, 20 mai 1939.

[28] Philippe DESTATTE, Jules Destrée, l’antisémitisme et la Belgique, Lettre ouverte à tous ceux qui colportent des mythes éculés sur les Wallons et leur histoire, Charleroi, Institut Jules-Destrée, 1995.

[29] Albert HENRY, Offrande wallonne, p. 130, Liège, Georges Thone, 1962.

[30] Ancien leader de la FGTB de Charleroi, Ernest Davister rappelait qu’en 1960, sa régionale avait privilégié la solidarité des travailleurs à un combat nationaliste dans lequel entrèrent des hommes comme Perin, Gol ou Knoops qu’on peut difficilement qualifier d’hommes de gauche. L.F., Les Anciens Combattants de la « Grève du siècle » se souviennent, Fédéralisme et réforme de structure. dans Journal de Charleroi – Nouvelle Gazette, vendredi 21 décembre 1990, p. 28. Ernest DAVISTER pose la question dans la brochure, publiée pour le cinquantième anniversaire: « Avec la naissance du Mouvement populaire wallon, au coeur même de l’effervescence passionnée de la grève, ne risque-t-on pas des débordements d’un « nationalisme wallon« , incompatible avec la conception socialiste?« . « Hiver 60-61, La Grève du Siècle« , publiée par la Fédération des Métallurgistes FGTB de Charleroi et Sud-Hainaut », avec une préface et des conclusions de Mirello Bottin, p. 6, Charleroi, 1991.

[31] J.-P. STROOBANTS, Philippe Busquin, Face au défi nationaliste, Un regard de gauche sur le « nouveau style » à la tête du P.S., dans Le Soir, 31 janvier 1992, p.3., voir aussi, notamment l’interview dans Le Vif-L’Express du 17 janvier 1992, ainsi que la réponse de Jacques MOISSE dans le même hebdomadaire du 28 février 1992. On trouve un « Point de vue » semblable dans La Libre Belgique du 25 janvier 1992: Cl. DEMELENNE, Entre rigueur et Happartisme. ) – J. GEVERS, La Désunion francophone, éditorial de Le Vif, L’Express, du 30 octobre 1992, p. 5.

[32] A l’heure des commémorations du 50e anniversaire de la Libération, l’expression Ré-Zi fut souvent employée pour fustiger ce que d’aucuns appréhendaient comme un « régional-socialisme ».

[33] Notamment: Zeev STERNHELL, Ni Droite, ni Gauche, L’Idéologie fasciste en France, Paris, Seuil, 1983. Z. STERNHELL, Mario SZNAJDER et Maia ASHERI, Naissance de l’idéologie fasciste, Paris, Fayard, 1989.

[34] Maurice Barrès, La Querelle des Nationalistes et des Cosmopolistes, Le Figaro, 4 juillet 1892.

[35] Fernand DEHOUSSE, Y a-t-il un nationalisme wallon? dans L’action wallonne, 15 octobre 1937, p. 3

[36] François PERIN, au Congrès extraordinaire du PSB, le 16 novembre 1963, dans La Wallonie, 18 novembre 1963, p. 4.

[37] André RENARD, A propos d’une synthèse applicable à deux peuples et à trois Communautés, dans Synthèse, 16ème année, n° 186, novembre 1961, p. 28.

[38] Ibidem, p. 30.

[39] Jean-Marie KLINKENBERG, L’identité wallonne : hypothèques et faux papiers, dans La Wallonie au Futur, Vers un nouveau paradigme, Actes du Congrès, p. 208-215, Charleroi, Institut Jules Destrée, 1989. – Les blocages dans l’identification wallonne : germes d’une identité postnationale, dans Philippe DESTATTE, Jean-Charles JACQUEMIN, Françoise ORBAN-FERAUGE et Denise VAN DAM, Nationalisme et postnationalisme, Actes du colloque tenu à Namur le 30 avril 1994, p. 47-64, Namur, Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix et Institut Jules Destrée, 1995.

[40] G.M. TAMAS, Les Idoles de la Tribu, L’Essence morale du sentiment national, traduit du hongrois par G.KASSAI, p. 18 Paris, Arcantere, 1991.

[41] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne, Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie, XIX-XXèmes siècles, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

[42] Nation et démocratie, Entretien avec Dominique SCHNAPPER, dans La Pensée politique, La Nation, p. 152, Paris, Hautes Etudes-Gallimard-Le Seuil, Mai 1995. voir aussi Jacques-Yvon THERIAULT, Citoyenneté, espace public et identité, dans Options, Droit de cité, … p. 43sv.

[43] Nation et démocratie, Entretien avec Dominique SCHNAPPER, dans La Pensée politique, La Nation, p. 152, Paris, Hautes Etudes-Gallimard-Le Seuil, 1995.

[44] Pierre NORA, A propos de l’identité et de la nation françaises, dans Les Rencontres de Pétrarque, France-Culture, 9 août 1995.

[45] Jean-Marc FERRY, Les puissances de l’expérience, Essai sur l’identité contemporaine, t. 2, p. 194, Paris, Editions du Cerf, 1991.

[46] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne, Essai…, p. 432.

[47] Arille CARLIER, Qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qu’un Etat ?, dans La Wallonie nouvelle, 6 mars 1938, p. 1 & 2.

[48] Jean-Marc FERRY, Les puissances de l’expérience…, t. 2, p. 182.

[49] Léopold GENICOT, Histoire de la Wallonie, p. 5, Toulouse, Privat, Editions universitaires, 1973.

[50] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne : une volonté de participer plutôt qu’un sentiment d’appartenance, Contribution à une réflexion citoyenne, dans De la Yougoslavie à la Belgique, Numéro spécial des Cahiers marxistes, Octobre – novembre 1997, p. 149-168.

[51] Dominique SCHNAPPER, op. cit., p. 120.

[52] José FONTAINE, Le citoyen déclassé, Monarchie belge et société, p. 46, Toudi n°8 – Contradictions n°77, 1995.

[53] Tentant de dénouer les concepts de nationalité et de citoyenneté, François Perin notait en 1962 que s’il y avait cent définitions de la Nation – phénomène difficilement saisissable de psychologie collective –, aucune n’avait de valeur juridique rigoureuse. La Nation est donc un phénomène politique récent, d’ordre affectif et collectif qui caractérise l’évolution politique des peuples au XIXème et XXème siècle.A ce point de vue, il n’y a pas de Nation belge, il n’y a qu’un Etat belge qui contient deux petites « nations », la Flandre et la Wallonie; François PERIN, La Belgique au défi, Flamands et Wallons à la recherche d’un Etat, p. 181-182, Huy, Presses de l’Imprimerie coopérative, 1962.

[54] René SWENNEN, Belgique Requiem, p. 132, Paris, Julliard, 1980. – François PERIN, Histoire d’une nation introuvable, Bruxelles, Paul Legrain, 1988.

[55] Jean LADRIERE, Philosophie et identité culturelle, Conversation avec Jean Ladrière et Jacques Dubois, dans Toudi, Culture et Société, p. 111, Quenast, Centre d’Etudes wallonnes, 1988. – voir aussi Hervé HASQUIN, La Belgique et ses nations au regard de l’histoire, dans Jacques LEMAIRE et André MIROIR, La Belgique et ses nations dans la nouvelle Europe, p. 9-19, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 1997.

[56] Arille CARLIER, Qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qu’un Etat ? dans La Wallonie nouvelle, 6 mars 1938, p. 1 & 2.

[57] Jean-Marie CAUCHIES, Y a-t-il une nation belge ?, dans Hugues DUMONT, Christian FRANCK, François OST, Jean-Louis DE BROUWER, Belgitude et crise de l’Etat belge, p. 172, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 1989.

[58] La Constitution belge, Texte coordonné du 17 février 1994 [avec les modifications jusqu’au 21 février 2002], http://www.senate.be/doc/const_fr.html. 29 juillet 2002.

[59] Francis DELPEREE, Le droit constitutionnel de la Belgique, p. 441, Paris-Bruxelles, LGDJ-Bruylant, 2000.

[60] Ibidem.

[61] Jean STENGERS, Depuis quand les Liégeois sont-ils des Wallons ?, dans Hervé HASQUIN, Hommages à la Wallonie, Mélanges offerts à Maurice-A. Arnould et Pierre Ruelle, p. 444-447, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 1981.

[62] A toute propagande de nationalisme belge, j’opposerai, en m’emparant des arguments mêmes de mon interlocuteur, mon nationalisme wallon. J’exalterai ma terre natale, la Wallonie et ma race, la française. Jules DESTREE, Une idée qui meurt : la patrie, Conférence au Jeune Barreau d’Anvers, en 1906, publiée dans la revue La Belgique artistique et littéraire de Bruxelles, dans Semailles, p. 58, Bruxelles, Lamertin, 1913.

[63] Maurice BOLOGNE, La nation wallonne, dans L’Europe en formation, n°119, Février 1970,  p. 16-20.

[64] La formule est de Guido Fonteyn dans De Standaard, 17 septembre 1983, reproduit dans La Wallonie et les intellectuels…, p. 136.

[65] José FONTAINE, La Communauté et les théories de la culture en Belgique, dans Toudi, Culture et société, t.6, p. 45, Enghien, Centre d’Etudes wallonnes, 1992.

[66] Félix ROUSSEAU, La nationalité namuroise sous l’Ancien Régime, dans Anciens Pays et Assemblées d’Etats, XXII, 1961, p. 189-205, dans Félix ROUSSEAU, A travers l’histoire de Namur, du Namurois et de la Wallonie, p. 228, Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1977.

[67] Christian FRANCK, André-Paul Frognier, Bernard REMICHE et Vincent Vagman, Choisir l’avenir, La Belgique en 1999,  Bruxelles, 1998.

[68] Jürgen HABERMAS, L’intégration républicaine, Essais de théorie politique, p. 71, Paris, Fayard, 1998.

[69] J. HABERMAS, L’intégration républicaine…, p. 73-74.

[70] Marcel MAUSS, Œuvres, p. 593, 1969, (1920?), p. 593. cité dans Dominique SCHNAPPER, La Communauté des citoyens…, p. 101.

[71] Dominique SCHNAPPER, op. cit., p. 101-102.

[72] Francis DELPEREE, Histoire des mouvements wallons et avenir de la Wallonie…, p. 97.

[73] Voir notamment Patricia DEL MARMOL, Contractualiser pour mieux baliser les décisions wallonnes, L’Institut Jules Destrée propose un « contrat-plan » wallon, facteur d’équilibre entre gouvernants et gouvernés, dans L’Echo, 22-24 mai 1999, p. 5. – Théo FAUCONNIER j., Philippe Destatte a fait un rêve, Le contrat-plan wallon de 10 ans, dans Le Matin, 22 mai 1999, p. 9.

[74] Théo FAUCONNIER j., La sortie officielle du projet de « contrat d’avenir pour la Wallonie », Consultation générale, Le gouvernement Di Rupo lance les rencontres et les débats ouverts à tous, dans Le Matin, 17 septembre 1999, p. 12.

[75] Alain TOURAINE, op. cit., p. 244.

[76] Dominique SCHNAPPER, La Communauté des Citoyens…, p. 54.

[77] Yves de WASSEIGE, Espace européen – Espace wallon (18 mars 1992), dans Toudi, Culture et société, t.6, p. 61, Enghien, Centre d’Etudes wallonnes, 1992. – Nicolas BARDOS-FELTORONYI, Géoéconomie, Etat, espace, capital, Bruxelles, De Boeck-Université, 1991.