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Liège, 2 mars 2016

Pour le numéro 129 (Février 2016, p. 51-53) de Wallonie,  la revue du Conseil économique et social de Wallonie, Nathalie Blanchart m’a demandé de réagir à la synthèse de « 65 ans d’histoire économique » qui y est publiée et de répondre, en toute franchise et avec une approche prospective, aux questions sur les leçons à tirer du passé et les perspectives de développement. On trouvera ici la version complète de l’entretien du 3 février 2016 à laquelle la revue renvoie.

Wallonie : Sur base de votre expérience et de votre parcours académique, quel regard portez-vous sur l’histoire économique de la Wallonie, et plus spécifiquement cette synthèse de 65 années ?

La synthèse de l’évolution de l’économie wallonne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qui est présentée ici montre bien que non seulement la Wallonie souffre ou bénéficie des conjonctures internationales – je rappelle souvent qu’elle est ouverte à tout vent -, mais aussi qu’elle est marquée par le cadre politique et industriel de la Belgique dans laquelle elle se forge – ou non – une place. La Wallonie est un système complexe, mais aussi un sous-système de systèmes plus vastes qu’elle. Certes, la Wallonie peut être le jouet de forces extérieures, mondiales, européennes ou interrégionales, mais elle dépend aussi profondément de la volonté de ses relations et des capacités endogènes des Wallonnes et des Wallons : son entrepreneuriat, ses chercheurs et enseignants, ses travailleurs, ses organisations syndicales et patronales, ses élites politiques, ses citoyens – consommateurs, épargnants, bénéficiaires des politiques publiques, etc.

Le texte du CESW insiste à juste titre sur la question de la rentabilité des entreprises qui est vraiment centrale dans la compréhension de l’affaissement wallon et de la difficulté du redéploiement. Le rapport au Gouvernement du Conseil économique wallon de 1947 sur l’Économie wallonne consacrait toute une analyse à la question de la rentabilité de l’industrie dans les trois régions du pays en ventilant les secteurs : plus des deux tiers des capitaux investis dans les industries à faible rentabilité l’étaient en Wallonie tandis qu’il n’y était investi que moins du tiers des capitaux des industries à forte rentabilité.  La question de la diversification de la production industrielle est également essentielle. Un économiste comme le Montois Max Drechsel y insistait déjà dans l’Entre-deux-Guerres. Avec quelques autres professeurs comme Laurent Deschesne ou Maurice Firket à Liège, ils ont su anticiper l’évolution de la Région et donner des pistes de réponses pertinentes qui, malheureusement n’ont pas été suffisamment entendues avant les années 1960.

Il est également utile de rappeler que les Golden Sixties ont constitué un mythe pour une Wallonie qui voyait au même moment ses charbonnages, ses verreries et déjà son industrie lourde s’effondrer. Les lois d’expansion économiques auraient pu rééquilibrer les désinvestissements des grands groupes que Jean-Rémi Sortia a bien mis en évidence pour le CESRW en 1986, au travers de l’analyse du portefeuille de la Société générale : de 1937 à 1980, la part des activités wallonnes y chute de 40 à 29% tandis que la part des investissements de la Générale en Flandre y progresse de 12,5 points pour atteindre les 60%. La carte de la répartition des zones aidées par ces lois d’expansion montre que, en fait, elles ont surtout eu pour vocation de maintenir un avantage comparatif constant à la Flandre par rapport à la Wallonie qui, à partir du milieu des années 1960, aurait mérité un coup de pouce plus sérieux des gouvernements nationaux. A ceux qui, aujourd’hui, s’interrogent sur l’intérêt ou la nécessité de la fédéralisation, il faut rappeler que c’était, pour la Wallonie – qui avait peu de goût pour les querelles linguistiques entre francophones bruxellois et Flamands – une question de survie économique et sociale. La mémoire fait d’ailleurs souvent défaut à tous ceux qui pensent que la Wallonie n’a commencé à construire des politiques volontaristes de redéploiement économique qu’à la fin des années 1990. Pour avoir étudié de près les efforts menés par les ministres en charge de l’économie wallonne, je suis souvent resté impressionné par le volontarisme de ceux qui, comme Fernand Delmotte, Jean Defraigne, Alfred Califice, Jean Gol, Guy Mathot, Jean-Maurice Dehousse, Melchior Wathelet, Guy Spitaels ou Robert Collignon, notamment, se sont investis sans compter dans la reconversion. On fait aujourd’hui comme si ces personnalités de premier plan et leurs équipes ne s’étaient pas considérablement mobilisées avec des moyens réels. Ce sont pourtant eux qui ont permis la fin du déclin et la stabilisation de l’économie wallonne. Comme si la Région wallonne n’avait commencé à travailler à son redéploiement qu’au XXIème siècle…

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Wallonie :  En s’appuyant sur les « leçons du passé », est-il possible de dresser le futur de la Wallonie ?

Le problème des leçons du passé, c’est que, en Wallonie, elles n’ont pas été sérieusement tirées. Le seul programme de recherche scientifique d’envergure qui ait été lancé sur la question de l’évolution de l’économie wallonne l’a été par l’Institut Destrée en 2003 avec le soutien régional d’Anne-Marie Straus et d’Olivier Gutt, lorsqu’ils encadraient le ministre en charge de l’Economie régionale et de la Recherche. Ce programme, interuniversitaire et à vocation internationale, rassemblait dix-huit historiens autour de la question de l’innovation, du savoir-faire et de la performance sur la période qui va de la Révolution industrielle à nos jours. La Recherche, financée par le Ministre Kubla et prévue pour 6 ans, a malheureusement été arrêtée après un an pour des raisons essentiellement politiques. Dans son rapport Zénobe 2, le Professeur Edouard Delruelle rappelait que les Wallons continuaient à se demander ce qui leur était arrivé en un siècle. Tenter de le comprendre, ce n’est pas regarder en arrière, mais aider à se projeter en avant sur une meilleure trajectoire. Cela contribuerait certainement à comprendre que les Wallons ne sont pas seulement des victimes, mais pourquoi ils ont manqué et manquent encore largement d’esprit et de volonté d’entreprendre, de se prendre en main, de ce qu’on appelle aujourd’hui la résilience, pas tant comme capacité d’encaisser et de rentrer la tête dans les épaules comme les bons boxeurs, mais comme capacité de répondre aux enjeux dont on se saisit.

Néanmoins, la prospective nous apprend que le futur n’existe pas en tant que lieu de connaissance, il n’existe que comme avenir à saisir, à investir, à construire. Le grand malheur pour la Wallonie, c’est que le rêve de redressement qu’elle a conçu au tournant des années 1950 et 1960 était ambivalent. Autour de l’image charismatique du fondateur du Mouvement populaire wallon André Renard, le renardisme a rendu dignité, espoir et cohésion à la Région au travers du double objectif du fédéralisme et des réformes de structures. Cette idée, qui a mobilisé partis politiques, mouvements sociaux et organisations syndicales, avait son propre poison, devenu anachronique : l’anticapitalisme. Ce venin a non seulement divisé profondément les élites régionales, mais a empoisonné la terre wallonne comme l’avait fait l’arsenic et le cyanure de nos friches industrielles. Depuis, le consensus régional peine à se reconstruire, des générations d’enseignants ayant expliqué – trop souvent à tort – à leurs élèves à quel point le patronat avait déserté et étouffé leur région. On le voit, le redéploiement de la Wallonie est avant tout un redéploiement intellectuel, culturel, éducatif.

Wallonie : Mais, dès lors, quels sont les atouts et les faiblesses de notre Région ?

La faiblesse majeure est la difficulté de se projeter dans l’avenir. Je pense – et la DPR du Gouvernement Paul Magnette en avait fait son leitmotiv – que c’est la confiance qui est en jeu. Les Wallonnes et les Wallons manquent de confiance en eux-mêmes et dans les autres Wallonnes et Wallons : en leurs élus, leurs entreprises, leurs administrations, leurs enseignants, leurs chercheurs. Ils veulent qu’on les prenne par la main et ont peur de s’assumer. Restaurer cette confiance passe par un regard critique et lucide sur ce qu’ils sont et sur ce qu’ils veulent devenir, ensemble, demain. Il existe aujourd’hui de nombreux noyaux de jeunes chefs d’entreprises qui croient de nouveau en l’avenir, des cercles d’entrepreneurs motivés et motivants, comme le Cercle de Wallonie, qui contribuent à une nouvelle prise de conscience et impliquent les jeunes dans l’entrepreneuriat. Mais il reste beaucoup de Wallonnes et de Wallons à convaincre et à qui rendre cette confiance sans quoi rien ne sera vraiment possible.

Les atouts des Wallons ne sont pas minces néanmoins. Le premier est d’avoir obtenu de vrais leviers et des capacités de se réformer et de suivre leur propre voie. Le fédéralisme leur a accordé une autonomie aussi enviable que considérable, avec la possibilité de construire des politiques en cousu main, qui leur soient véritablement adaptées, à eux et à leur situation socio-économique. C’est l’idée du modèle mosan avancée par le ministre-président : se réinventer à partir de ses forces vives, de ses acteurs, et pas évidemment à partir du seul gouvernement et des seuls interlocuteurs sociaux. L’assiette de la participation et de la confiance doit être beaucoup plus large et impliquer tous ceux qui sont les acteurs du redéploiement. Donc aussi les chercheurs, les enseignants, les formateurs, les acteurs de l’éducation populaire, les culturels de Wallonie. Avec une réelle volonté de transformation. C’est peut-être sur cette dernière idée qui m’est chère que je réagirai le plus durement par rapport au texte de synthèse de l’évolution économique de la Wallonie. Écrire que la structure équilibrée de l’économie wallonne à la fin du XXème siècle serait devenue équilibrée et permettrait de ne plus avoir à assurer des reconversions aussi difficiles que par le passé est une illusion. Le monde dans lequel nous vivons est un monde dans une telle trajectoire de désintégration que, comme l’a écrit Edgar Morin, seule la métamorphose fondée sur nos capacités créatrices constitue une issue.

La métamorphose est au XXIème siècle ce que la Révolution était aux siècles précédents : c’est la construction de nouvelles formes de vie que nous ne pouvons encore précisément et totalement concevoir, mais qui sont indispensables à la suite de notre aventure humaine. Et nous devons le faire ici, en Wallonie, ou en tout cas dans cet espace wallon qui, lui aussi, peut évoluer et entrer dans d’autres configurations politiques, sociales, institutionnelles. Dès lors, faut-il le rappeler, les mutations qui s’annoncent dans le monde du travail, de l’emploi, de la formation, de la vie en commun, de la mobilité, des hiérarchies sociales, des responsabilités collectives, de l’éthique, etc. seront considérables. Mais cet atout ne sera jouable que si l’on se projette dans l’avenir pour construire une trajectoire innovante, cohérente avec nos valeurs, nos rêves, nos ambitions. Et c’est ici que nous revenons à la confiance. Ce n’est que parce que nous croirons en nous-mêmes que nous trouverons la force de construire et reconstruire un avenir pour notre génération et pour celles qui nous suivent. Les bases et les méthodes du redéploiement de la Wallonie ont été mises en place ces dernières années : contractualisation, plans stratégiques, approches transversales, mobilisations de task forces, hybridation des acteurs, démarches qualité, évaluation des politiques, anticipation, implication des chefs d’entreprises de terrain au cœur des choix stratégiques, etc. Toutes ces bonnes recettes doivent être optimisées et porter sur l’ensemble des moyens humains et financiers des politiques régionales. Nous avons fait de l’expérimentation sur 5% des moyens régionaux : généralisons ces bonnes pratiques et montons la vapeur budgétaire à 100%. Les résultats seront à la hauteur de l’espérance.  Ce qui ne veut pas dire que d’autres trajectoires ne sont pas possibles… Nous travaillons d’ailleurs à les identifier avec un groupe indépendant d’experts et d’acteurs de premier plan, dans le cadre de l’Institut Destrée.

La Wallonie est une région magnifiquement située, avec des voisins exceptionnels et un cadre naturel remarquable. Notre vocation est là : montrons notre attractivité et appuyons-nous sur ceux qui nous entourent. Émergeons enfin ! N’ayons plus peur des Flamands, des Bruxellois, des Néerlandais, des Allemands et des Français. Mais investissons davantage dans nos relations avec eux que ce que nous avons fait jusqu’ici. En particulier, je le répète depuis de nombreuses années, nous devons tisser ou retisser nos échanges avec la Flandre et les Länder allemands, en les incluant davantage dans nos stratégies économiques et industrielles. Voici vingt ans, la Wallonie hennuyère ne voyait pas Lille. Aujourd’hui, elle n’a toujours pas vu Gand. Or, je l’ai dit voici quelques années lors d’une conférence à Enghien : Gand y est à 60 kms, moins d’une heure. Et Gand, c’est plus de 230.000 habitants, 50.000 étudiants, 6.000 chercheurs dans les biotechnologies, la bioénergie, les TIC. Qui s’en soucie en Hainaut ? Les acteurs économiques m’écoutaient gentiment et me regardaient comme si j’étais le lapin blanc de Lewis Carroll…

Wallonie :  Comment expliquer que, malgré des leviers importants au regard d’autres régions, la situation socio-économique de la Wallonie ne soit pas meilleure ?

La difficulté de toute comparaison, c’est de savoir à qui l’on se compare, dans quel contexte spatial, territorial, et sur quelles trajectoires historiques. La Wallonie soutient la comparaison avec les régions françaises voisines. Si on regarde les dernières données Eurostat du PIB par habitant à prix courants, c’est-à-dire 2013, la Wallonie avec 26.200 euros fait un peu mieux que le Nord – Pas-de-Calais (26.100), que la Picardie (24.600) et que la Lorraine (24.200). Seule la Champagne-Ardenne (28.300) nous dame le pion, mais avec des arguments pétillants dont nous ne disposons pas. Évidemment, nous restons très en-dessous de la Flandre (36.500) et des régions allemandes de Nordrhein-Westfalen (33.900) et Rheinland-Pfalz (31.100), avec lesquelles nous avons intérêt à travailler et dont nous devons nous inspirer en termes de dynamisme et d’innovation.

Nous avons aussi des handicaps structurels que vous pointez dans votre analyse, qui sont historiques et liés au fait que les pouvoirs publics ont, en Wallonie, probablement plus qu’ailleurs dû suppléer le secteur privé pour soutenir l’emploi. Des habitudes en sont nées qui ont abouti à des déséquilibres structurels. Au début des années 1990 déjà, dans le cadre des travaux La Wallonie au futur, une équipe d’économistes réunis au CUNIC autour d’Albert Schleiper avaient pointé la faiblesse de la sphère marchande productive comparée à la sphère marchande non productive. Je reconnais que la formule peut-être blessante, mais le déficit persistant de plus de 80.000 emplois dans la première sphère est une question de durabilité pour la société wallonne. L’accroissement de la fonction publique wallonne ces dix dernières années n’a pas aidé à résoudre ce problème. Mais je suis conscient que l’emploi ne se décrète pas et qu’il est l’affaire des entrepreneurs plutôt que des élus, qui ne jouent vraiment un rôle qu’en favorisant le système d’innovation. C’est fait vigoureusement en Wallonie grâce à l’action menée par le ministre Jean-Claude Marcourt et ses équipes dans les Pôles de compétitivité, Creative Wallonia, le Design, la numérisation, etc.

Je suis plus inquiet sur la question de la réindustrialisation où l’on voit mal comment on pourrait atteindre les objectifs européens de 20% du PIB en 2020, pourtant inscrits dans la Déclaration de Politique régionale. Notre faiblesse intrinsèque reste la dynamisation de l’enseignement technique et professionnel. Il faudrait le transférer d’urgence de la Communauté française à la Région wallonne, le faire basculer totalement dans l’alternance et le refinancer avec de l’argent frais qui permette d’engager des enseignants et des formateurs de haut niveau, en particulier à la fois de jeunes ingénieurs techniciens motivés et de vieux briscards qui ont une large expérience de l’industrie.

En effet, au centre de toute préoccupation de redéploiement, c’est la productivité qui doit être visée. Dans ses conférences, l’économiste montois Joseph Pagano insiste régulièrement sur la chaîne causale qui handicape l’économie de la Wallonie, mais permet également d’identifier les facteurs sur lesquels il faut activer les remèdes. Les Wallons ont une réelle capacité à capter de la valeur ajoutée produite en dehors de la Wallonie, notamment par une mobilité de l’emploi vers Bruxelles, la Flandre et l’étranger. Cette évolution joue favorablement puisque, au delà du PIB wallon, l’indice du revenu primaire s’élève à un niveau supérieur au PIB : 87,2 % de la moyenne belge. La différence entre ce niveau et le revenu disponible des Wallons (90,7 % de la moyenne belge en 2010) est constituée de la solidarité implicite. Toutefois, c’est le cumul de la faiblesse de la productivité et du bas niveau du taux d’emploi (84% de la moyenne belge) qui continue à handicaper le PIB par habitant en Wallonie. Si la productivité régionale est plus faible que la moyenne belge (88%), c’est à la fois à cause de la relative petitesse de la taille des entreprises wallonnes (97,21 % de la moyenne belge), du manque de vigueur de la dynamique entrepreneuriale wallonne (86% de la moyenne belge) puisque le taux de création des entreprises est élevé (104,26 % en 2012) mais contrecarré par un taux de disparition plus élevé que la moyenne belge (109 %). Productivité et taux d’emploi doivent être boostés. Personne ne doute que la formation est le facteur essentiel qui détermine aujourd’hui et déterminera demain ces deux variables.

Wallonie :  La Wallonie est diversifiée ; les situations socio-économiques sont variables à l’intérieur de la région. Quelles seraient, selon vous, les bonnes pratiques locales à diffuser pour permettre une amélioration globale ?

Vous touchez là ce qui, pour moi, constitue un enjeu majeur du redéploiement wallon : la capacité d’articuler les efforts importants menés au niveau territorial par ces outils fondamentaux que sont les intercommunales de développement économique et les politiques régionales, qui déterminent des stratégies régionales, mettent en œuvre les politiques européennes et cofinancent l’ensemble. C’est avec raison que Jacques Pélerin indiquait, dans son petit livre sur la réindustrialisation, que l’ensemble de ce système devait fonctionner avec l’efficacité d’un engrenage bien huilé où les instances régionales, territoriales et locales s’emboîtent parfaitement. Pour assurer la cohérence et l’efficience de l’action, il me paraît indispensable que l’ensemble de ces politiques et moyens financiers soient contractualisés pour que ce qui est fait en Wallonie picarde, Cœur du Hainaut, ou à Liège et dans le Luxembourg corresponde bien aux ambitions de toute la Région Wallonie.

Et, dans le même temps, on doit comprendre dans la capitale régionale qu’est Namur que personne n’est mieux à même de mobiliser les acteurs locaux sur des dossiers concrets comme l’économie circulaire, les fab lab ou les hubs numériques que ceux qui sont en contacts permanents et quotidiens avec les entreprises. La difficulté est grande de savoir où l’on place le bon niveau du redéploiement : certaines politiques doivent être menées au niveau européen, d’autres au niveau régional, d’autres encore au niveau territorial. Et certaines, plus spécifiques, trouveront leur espace pertinent dans des logiques fédérales ou transfrontalières. Je suis très favorable au niveau des bassins de vie pour l’innovation, l’enseignement, la formation, ainsi que pour la dynamisation des PME. Le niveau régional est très adéquat pour les pôles de compétitivité qui doivent pouvoir bénéficier d’une lisibilité européenne en vue d’exister au plan international. Je ne suis pas loin de penser la même chose pour ce qui concerne les universités et surtout les centres de recherche. Les nôtres n’ont plus la taille critique suffisante. Si je regarde tous ces instruments dynamiques que sont les centres de recherches hennuyers : Multitel, Materia Nova, Certech, Inisma, etc. je pense – comme d’autres – que, à l’heure de la convergence des technologies, ils devraient fusionner pour pouvoir s’inscrire dans des projets européens importants, à côté des Fraunhofer allemands ou des instituts Carnot en France. On sait que les Luxembourgeois ont pris aussi ce chemin en remplaçant l’Institut Henri Tudor par le LIST qui devient un centre de recherche de niveau européen. Voilà quelles sont aujourd’hui les réformes de structure :  des transformations concrètes, pragmatiques, qui préparent l’avenir… Rationnellement et avec volontarisme plutôt que de manière idéologique. Et je ne vous parle même pas de mobilité, de la SNCB et du Thalys… où nous devrons aussi bientôt faire preuve de créativité. A nouveau sans tabou.

 

Philippe Destatte

Mons, le 24 juin 2015

Le nouveau ministre-président issu des élections du 25 mai 2014 lançait deux signaux lors des fêtes de Wallonie [1]. D’une part, Paul Magnette déclarait au journal L’Écho le 20 septembre 2014 que La Wallonie ne se redresse pas assez vite, et qu’il fallait accélérer le mouvement [2]. D’autre part, dans son discours prononcé à Namur le même jour, le ministre-président soulignait que, s’il entendait les appels à la rupture, au changement, la vraie audace était d’y résister : quand on a développé une stratégie efficace, et toutes les évaluations reconnaissent que c’est le cas du Plan Marshall, la vraie audace c’est de résister à la tentation du changement pour le changement, et de maintenir le cap. L’économie wallonne a besoin de clarté et de prévisibilité [3]. Ces positionnements, qui ne sont contradictoires qu’en apparence, peuvent nous éclairer sur les chemins qui s’offrent désormais aux politiques régionales.

En effet, au moment où une nouvelle manne de compétences est transférée aux entités fédérées suite aux accords institutionnels d’octobre 2011, il est utile de rappeler ce que le professeur Michel Quévit écrivait en 1978, à savoir que l’autonomie de la Région wallonne ne suffit pas à jeter les bases d’un redéploiement industriel. Il faut de profondes réformes structurelles qui garantissent à la Wallonie le maintien d’une capacité d’action financière dans le cadre d’une politique industrielle valorisant les ressources humaines, matérielles et technologiques de sa région [4]. Ce discours, aux relents renardistes, est celui qui va être tenu dans de nombreux cénacles par plusieurs experts, y compris par le patron du RIDER dans le cadre des congrès prospectifs La Wallonie au futur qu’il co-animera de 1986 à 2003. Ces travaux, comme d’autres, auxquels l’Institut Destrée a contribué ou pas, ont été à la base des stratégies de reconversion qui ont été mises en place à partir de la fin des années 1990. Ce qu’il faut constater aujourd’hui c’est que l’ensemble de ces efforts ont consolidé le tissu économique et social de la Wallonie, ont profondément transformé notre région, ont fait émerger une véritable société d’acteurs – ce qui était une des ambitions de La Wallonie au futur -, ont multiplié les instruments pertinents de reconversion et de développement, ont empêché tout nouvel affaissement économique et mis en place les bases d’un redéploiement futur.

Ces efforts n’ont toutefois pas permis le redressement rapide et global de la Wallonie. C’est ce que montre bien l’évolution du PIB par habitant jusqu’en 2012, en tenant compte de toutes les limites que l’on connaît à cet indicateur.

Ayant dit et écrit cela, il faut pouvoir affirmer avec Paul Magnette la nécessité d’accélérer le mouvement [5]. La Déclaration de Politique régionale donne des pistes concrètes pour mettre en œuvre cette volonté. Je les ai présentées ailleurs, en réponse à cinq enjeux précis [6], et je les aurai bien entendu à l’esprit en envisageant les voies d’une transformation. Mon ambition ici est d’aller plus loin, sinon mon apport n’aurait que peu d’intérêt.

Mon exposé s’articulera en trois temps.

Le premier pour rappeler que, si nous sommes bien sortis du déclin, la situation de la Wallonie appelle bien une transformation accélérée.

Le deuxième pour évoquer quelles pourraient être, selon moi, quelques-unes des voies de cette transformation.

La troisième pour conclure sur l’idée d’une nouvelle bifurcation.

1. La Wallonie est sortie du déclin mais ne s’est pas redressée

Le temps long est le temps des sages, aimait répéter le grand historien français Fernand Braudel. Un regard sur l’indice du Produit intérieur brut estimé par habitant des trois régions rapportées à la Belgique (= 100) depuis la fin de la Révolution industrielle (1846-2012) montre en effet que la Wallonie a cessé de décliner, a stabilisé son évolution, et peut-être même amorcé un très léger redressement [7].

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Un regard plus précis sur l’évolution du Produit intérieur brut par habitant de la Belgique et de la Wallonie, en euros, de 1995 à 2012, sur base des comptes régionaux 2014 de l’Institut des Comptes nationaux (ICN) nous montre que le Produit intérieur brut par habitant de la Wallonie, prix courants, indices Belgique = 100 se maintient dans une fourchette de 71,9 (2002) à 73,6 (1996) depuis 1995 (73,5) jusqu’en 2012 (73,1). On pourra faire remarquer que le PIB est ici à prix courants mais si on le fait passer à prix constants, on ne gagne guère plus d’un point en 2011 : 74,2 % de la moyenne belge [8]. Dans tous les cas, on constate que, sous la barre des 75 % du PIB belge depuis les années 1990, malgré ses efforts, la Wallonie ne parvient pas à émerger au-dessus de ce niveau. Dit autrement, la part relative du PIB wallon qui était passée en dessus des 30 % du PIB dans les années 1950 (prix constants, séries lissées) n’a plus refranchi ce niveau [9].

Cette absence de décollage est à mettre en parallèle avec les sept plans stratégiques de redéploiement économique qui ont été lancés en Wallonie pendant cette période : Déclaration de Politique régionale complémentaire de 1997, Contrat d’Avenir pour la Wallonie de 1999-2000, Contrat d’Avenir actualisé de 2002, Contrat révisé en 2004, Plan Marshall de 2005, Plan Marshall 2.vert de 2009, Plan Marshall 2022 de 2012, ainsi que des programmes d’actions portés par les Fonds structurels européens pour un montant de 11,2 milliards d’€ – à prix constants 2005 – de 1989 à 2013 [10]. Si le montant des investissements affectés au Contrat d’Avenir durant ses premières années, faits surtout de réaffectations de moyens, reste difficile à établir avec précision, on peut néanmoins l’estimer à un peu moins d’un milliard d’euros. Pour ce qui concerne le Plan Marshall, durant la période 2004-2009, on atteint 1,6 milliards et pour 2009-2014, 2,8 milliards (y compris les financements dits alternatifs). On peut donc considérer qu’environ 5,5 milliards ont été affectés, en plus des politiques structurelles européennes auxquelles la Région wallonne apporte une large contribution additionnelle, aux stratégies de redéploiements de la Wallonie, de 2000 à 2014. Ce montant, apparemment considérable, reste toutefois de l’ordre de 5 à 7 % si on le rapporte au budget régional annuel [11].

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On souligne parfois que les performances de la Wallonie en matière de PIB par habitant se marquent surtout dans les accroissements annuels en % comparés à la Belgique. En faisant l’exercice pour la période 1995-2012, on observe en fait que la Wallonie ne fait mieux qu’en 1996, 1998, 2004, 2005, 2008 et 2010 [12]. Le calcul des accroissements moyens du PIB par habitant en % sur les périodes 1995-1999, 1999-2004, 2004-2008, 2008-2012, fait apparaître que la Wallonie n’a mieux performé que la Belgique que lors de la période 2004-2008.

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Si l’on observe la manière dont ces évolutions se marquent au niveau territorial, par exemple dans le Cœur du Hainaut, dans lequel nous travaillons depuis plusieurs années, la difficulté est d’abord statistique puisque les données ne sont pas formatées sur cet espace de 25 communes. En examinant les trois arrondissements de Mons, Soignies et Charleroi qui couvrent ce territoire mais en débordent largement, seul le dernier arrondissement atteint, sur la période 2003-2011, la moyenne du PIB wallon en passant de 105,2 à 100,9 (Wallonie=100), l’arrondissement de Mons passant de 87,9 à 84,8 et celui de Soignies – qui comprend les régions de La Louvière et du Centre – de 83,2 à 79 % de la moyenne wallonne [13]. Nous n’ignorons évidemment pas que ces territoires sont probablement les plus difficiles en matière de reconversion industrielle en Wallonie.

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Ces constats ne signifient évidemment pas que les politiques tant régionales qu’européennes qui ont été menées aient été mal conçues, inefficaces ou inefficientes. L’absence de décollage est aussi une stabilisation dans un contexte international, et en particulier européen, peu favorable. Nul ne peut prétendre en effet que ces efforts importants aient été inutiles. Nous pensons même pour notre part qu’ils s’inscrivent dans les politiques volontaristes considérables qui ont été menées par les élues et élus wallons, de manière de plus en plus émancipée et autonome du gouvernement central puis fédéral depuis 1968 [14].

La comparaison de l’évolution économique de la Wallonie avec Bruxelles et la Flandre étant peu pertinente hors de la géopolitique belge, il est intéressant de la mettre en parallèle avec les régions françaises voisines. Ainsi, lorsqu’on aligne les PIB par habitants de ces régions de 2009 à 2011, on observe que, si la Champagne-Ardenne (27.524 € en 2011) performe le mieux et la Picardie le moins bien, la Lorraine occupant la quatrième place de cette série de régions, la Wallonie (24.966 € en 2011) et le Nord Pas-de-Calais (25204 €) ont des évolutions semblables, alternant leur positionnement sur les deuxième et troisième places. Les chiffres 2012 – à confirmer -, placent la Wallonie en troisième position (24811 €) contre 24.866 € au Nord Pas-de-Calais.

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Si on peut mettre au crédit de Michel Quévit d’avoir décortiqué le déclin de la Wallonie au point que son nom ait longtemps été associé aux causes de cet affaissement, il faut lui reconnaître d’avoir été de ceux qui ont perçu les changements intervenus dans la période entre 1986 et 1991 dans laquelle, comme il l’indiquait en 1995, la Wallonie est sortie de sa première phase de restructuration défensive et a réalisé des ruptures culturelles importantes qui lui ont permis d’intégrer dans son approche de développement les nouvelles réalités de son environnement économique : globalisation, nouveaux modes de production, primauté des facteurs immatériels, etc. [15] J’ai moi même insisté, dans un exposé présenté à l’OCDE en 2000, puis publié par la DATAR l’année suivante, sur ce tournant de 1986, que les acteurs eux-mêmes avaient perçu. Que l’on lise les déclarations d’Arnaud Decléty, de Melchior Wathelet, de Philippe Busquin ou du président de l’UWE de l’époque, Michel Vanderstrick dans Wallonie 86, la revue du Conseil économique et social régional wallon [16]. Certes, cette inversion de tendance marque le pas après le retournement conjoncturel de 1990 et, si on observe une stagnation depuis la fin du siècle dernier, le déclin, c’est-à-dire la régression qui affectait la Wallonie, et plus particulièrement ses pôles de développement traditionnels, depuis le sortir de la Deuxième Guerre mondiale, paraissent bien s’être arrêtés. Les réponses régionales ont bien été essentiellement institutionnelles et défensives, même si quelques initiatives importantes ont été prises, par exemple dans le domaine des processus d’innovation. N’oublions pas du reste que, si un embryon de pouvoir et de politique économique régionale existe depuis la fin des années soixante et, surtout, depuis 1974, les secteurs nationaux, parmi lesquels la sidérurgie, restent gérés par le fédéral jusqu’en 1987.

Lors d’une conférence organisée, le 11 février 2013, à Namur, par le Forum financier, Joseph Pagano avait déjà insisté sur la chaîne causale qui handicape l’économie de la Wallonie, plombe son redressement mais permet également d’identifier les facteurs sur lesquels il faut activer les remèdes. Contrairement aux idées reçues, la capacité des Wallons à capter de la valeur ajoutée produite en dehors de la région est réelle, notamment par une mobilité de l’emploi vers Bruxelles, la Flandre et l’étranger, et joue favorablement puisque, au delà du PIB wallon, l’indice du revenu primaire s’élève à un niveau supérieur au PIB : 87,2 % de la moyenne belge. La différence entre ce niveau et le revenu disponible des Wallons (90,7 % de la moyenne belge en 2010) est constituée de la solidarité implicite. Toutefois, c’est le cumul de la faiblesse de la productivité et le bas niveau du taux d’emploi (84 % de la moyenne belge) qui continue à handicaper le PIB par habitant en Wallonie. Si la productivité régionale est plus faible que la moyenne belge (88 %), c’est à la fois à cause de la relative petitesse de la taille des entreprises wallonnes (97,21 % de la moyenne belge) et du manque de vigueur du dynamisme entrepreneurial wallon (86 % de la moyenne belge), le taux de création des entreprises étant élevé (104,26 % en 2012) mais contrecarré par un taux de disparition plus élevé que la moyenne belge (109 %) [17].

2. Les voies d’une transformation accélérée

Ma conviction en effet est que, en l’état, la Déclaration de Politique régionale 2014 permet de continuer à stabiliser l’économie wallonne, de poursuivre le redéploiement mais non de le réaliser dans des délais raisonnables. Au rythme actuel, Giuseppe Pagano estimait lors de ce même exposé, fait avec Vincent Reuter, le 11 février 2013, à la tribune du Forum financier de la BNB à Namur, que les efforts structurels entamés par le gouvernement régional, et notamment les mesures phares des différents Plans Marshall sont de nature à permettre à la Wallonie un rattrapage non pas de la Flandre mais de la moyenne belge – qu’elle contribue à tirer vers le bas – aux environs de 2040, c’est-à-dire dans 26 ans, plus d’un quart de siècle [18]. Avec un taux de croissance du PIB wallon de 4,4 % sur les années 2001 à 2011 contre 4 % en Flandre, des économistes sollicités par La Libre voyaient le rattrapage de cette région à l’horizon 2087, soit dans 73 ans [19]. Même si le prospectiviste pourrait gloser sur ces logiques mécanistes nécessitant la formule « toutes choses étant égales par ailleurs », il est manifeste que ces constats sont intenables tant sur le plan social que sur le plan politique.

Nous devons donc impérativement considérer les voies d’une transformation accélérée.

Celle-ci passe assurément par une volonté de considérer, puis de surmonter, ce que l’exercice de prospective, mené en 2002-2003 avec la Direction de la Politique économique de l’Administration wallonne et l’Union wallonne des Entreprises, avait appelé les tabous wallons, ou ce que Christophe De Caevel a recensé comme les freins à l’industrialisation de la Wallonie dans un article de Trends-Tendances d’octobre 2014 [20].

Faisant référence à ce texte et à des opinions qui y sont exprimées, je voudrais faire part de deux convictions qui sont les miennes depuis de nombreuses années et qui s’en distancient. La première, c’est que je me porte en faux contre l’idée que le Plan Marshall ait des effets limités sur l’activité économique. La deuxième est que je ne pense pas que l’on puisse redéployer la Wallonie sans moyens financiers supplémentaires.

 

 2.1. Les effets structurels des plans prioritaires wallons

Le Plan Marshall et principalement les pôles de compétitivité qui sont, avec Creative Wallonia et avec le programme NEXT sur l’économie circulaire, les clefs de voûte de sa stratégie, constituent aujourd’hui le cœur du système d’innovation du nouveau Paradigme industriel de la Wallonie. Produit des efforts menés depuis des décennies, les six pôles de compétitivité (BioWin, GreenWin, Logistics in Wallonia, Mecatech, SkyWin, Wagralim) constituent les fondations sur lesquelles les acteurs wallons pourront à terme transformer et rebâtir leur économie. Ils constituent l’interface de redéploiement en ce qu’ils plongent leurs racines dans les compétences scientifiques, technologiques et industrielles anciennes de la région et les nourrissent pour les transformer en secteurs nouveaux. Un des enjeux du Nouveau Paradigme industriel consiste bien en cette faculté d’ajouter de la connaissance et des savoirs, notamment numériques, dans les secteurs traditionnels pour les inscrire, surtout par la formation, dans le nouveau modèle en cours d’élaboration. L’exemple de l’entreprise AMOS (Advanced Mechanical and Optical Systems) est, à cet égard, très parlant. Fondée en 1983 sous le signe d’un partenariat entre les Ateliers de la Meuse et l’Institut d’Astrophysique de Liège, cette entreprise est passée d’un modèle purement industriel à un paradigme cognitif innovant et performant que décrivait déjà son patron, Bill Collin, au début des années 2000 [21].

On aurait tort toutefois de vouloir mesurer les pôles de compétitivité à l’aune de la création d’emplois à court terme, comme on a eu tort d’en faire un argument politique de campagne en essayant de les vendre à l’opinion comme des machines pourvoyeuses d’emplois. La vocation des pôles de compétitivité est autre. Dans la conception que nous en avions, en 2003 déjà, il s’agissait d’utiliser les entreprises et entrepreneurs champions de la Wallonie comme catalyseurs de réactions en chaîne autour de métiers ou de filières implantés et fructueux, donc d’induire des cercles vertueux, par effet boule de neige, autour de différents noyaux d’excellence existants. L’impact attendu était davantage la création d’entreprises nouvelles, ainsi que le développement d’une image de marque, d’une notoriété et d’une visibilité pour la Wallonie [22]. Henri Capron qui en a été l’artisan scientifique en 2005 leur avait donné quatre objectifs :

– susciter un processus de fertilisation croisée entre les différentes catégories d’acteurs ;

– régénérer le capital social en favorisant les synergies entre acteurs ;

– assurer une meilleure maîtrise du potentiel de développement ;

– placer la région sur la voie des régions apprenantes, avec comme finalité de stimuler sur un territoire, le dynamisme, la compétitivité et l’attractivité [23].

Ces rôles-là ont assurément été tenus. Et avec beaucoup de sérieux et de savoir-faire.

2.2. Le redéploiement de la Wallonie a besoin de moyens supplémentaires

Depuis le premier Contrat d’avenir pour la Wallonie, lancé en 2000 par Elio Di Rupo, j’ai à la fois la conviction que les politiques qui sont inscrites dans ces stratégies wallonnes sont qualitativement globalement adéquates en termes de choix de mesures et insuffisantes quantitativement, c’est-à-dire sur les moyens mobilisés. Ainsi, ces mesures s’appuient sur les marges financières disponibles qui leur sont affectées et qui sont de l’ordre de 5 à 7 % du budget régional et non sur les 80 ou 90 % du budget régional, comme devrait le faire un réel business plan [24].

Ainsi, me paraît-il que le futur plan prioritaire wallon devrait investir une part du budget bien plus importante que les quelques centaines de millions d’euros annuels actuellement mobilisés. Et c’est d’autant plus vrai que, malgré les difficultés à la fois conjoncturelles et structurelles des finances publiques wallonnes, l’enveloppe des moyens régionaux s’est considérablement accrue avec les transferts du fédéral puisqu’elle passera – à la grosse louche – de moins de 8 milliards d’euros à plus de 13 milliards. Cette opération de mobilisation de moyens stratégiques nouveaux au profit du redéploiement wallon aurait l’avantage de réinterroger l’ensemble des politiques régionales. Ceux qui me connaissent savent que je reste frappé par la piste avancée par plusieurs administrateurs de l’UWE en 2003 lorsque, avec Didier Paquot, nous listions les tabous wallons à lever. Ces entrepreneurs affirmaient qu’ils étaient prêts à renoncer aux moyens dédiés par la Région wallonne aux politiques d’entreprises qui leur apparaissaient comme autant d’effets d’aubaine pour autant que le gouvernement wallon se saisisse des trois enjeux essentiels à leurs yeux qu’étaient le passage entre la recherche académique et la concrétisation de l’innovation dans l’entreprise, l’enseignement technique et professionnel ainsi que la mise à disposition de terrains industriels. C’est donc à plusieurs centaines de millions d’euros qu’ils étaient prêts à renoncer pour autant que ces moyens soient directement et clairement investis dans ces domaines-clefs. Tous les travaux que j’ai menés sur le terrain avec des entreprises, en particulier dans le Cœur du Hainaut, m’ont démontré la pertinence de ces constats.

Dans le même ordre d’idée, chacun a pu observer, à partir de ses compétences spécifiques, à quel point la Région wallonne avait développé, ces dernières années, une multitude de préoccupations dans des domaines qui semblent périphériques par rapport à ses métiers de base. La fonction publique wallonne s’est accrue de 18,4 % en passant de 2003 à 2012, de 14.755 à 17.482 emplois. Durant ces dix ans, le SPW est resté stable (de 10.360 à 10.036 agents) tandis que les OIP ont accru leur personnel en progressant de 4395 à 7446 [25].

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On peut dès lors s’interroger sur la possibilité – voire sur la nécessité – de resserrer son dispositif sur les compétences de base de l’Administration et d’y pourvoir, du reste, les postes de manière adéquate, ce qui est loin d’être le cas. La meilleure manière de procéder est certainement de laisser faire les instances du SPW, sur base du cahier des charges que constitue la Déclaration de Politique régionale.

Cet accroissement général de la fonction publique wallonne ne paraît pas toutefois la meilleure manière de répondre au déséquilibre depuis longtemps souligné entre les sphères marchandes productives et non productives en Wallonie. On se rappellera qu’un élément très important avait été apporté par la dynamique La Wallonie au futur en 1991, à l’initiative d’une équipe d’économistes qui avait travaillé sous la direction d’Albert Schleiper [26]. Ils avaient mis en évidence un déficit d’environ 80.000 emplois, dans le secteur marchand productif. Ces emplois auraient dû se trouver dans le secteur marchand et ils n’y étaient pas. L’Union wallonne des Entreprises est à plusieurs reprises parvenue à des conclusions similaires. Or, 80.000 emplois c’est évidemment considérable.

Ces problématiques, on le voit, sont au centre des questions de l’accélération du redéploiement. Les analyses, qui ont été réalisées sur les choix budgétaires comparés entre la Flandre, Bruxelles et la Wallonie, font apparaître des stratégies qui, me semble-t-il, peuvent être réinterrogées, non seulement à l’aune des politiques de rigueur ou d’austérité, ce qui est le cas, mais aussi selon l’objectif de ce redéploiement. Comme l’indiquent les auteurs d’une étude récente du département de Politiques économiques de l’Université de Namur, il est essentiel d’examiner les choix budgétaires à la lumière de leur impact potentiel sur la croissance et l’emploi. Or, tandis que les dépenses administratives et celles de la dette sont plus importantes en Wallonie qu’en Flandre, la recherche scientifique reste moins financée en Wallonie et à Bruxelles que dans le Nord. Néanmoins, la Wallonie affecte une plus grande proportion de ses dépenses publiques au domaine technologique, à l’expansion économique et à la formation professionnelle [27].

Complémentairement à ces considérations générales, je reprendrai, comme annoncé en introduction, à titre d’enjeux stimulants à saisir, et en les reformulant, les cinq freins au développement wallon identifiés par Christophe De Caevel et les experts qu’il a sollicités :

– la croissance des entreprises (Small n’est pas toujours beautiful) ;

– la territorialisation des politiques (le provincialisme) ;

– la valorisation des recherches ;

– la gestion de l’espace ;

– l’enseignement technique et professionnel (« la main d’œuvre »).

On constatera que les trois tabous wallons évoqués lors de la prospective des politiques d’entreprises en 2003, et dont le ministre de l’Économie et de la Recherche de l’époque n’avait pu se saisir, y sont toujours présents.

2.3. La croissance des entreprises

Je m’étendrai peu sur cet aspect que j’ai eu l’occasion de clarifier dans une analyse intitulée Le Nouveau Paradigme industriel, articulant les sociétés industrielles, la Révolution cognitive et le développement durable.

On sait que la croissance des entreprises, au delà de la moyenne de 9,3 personnes, constitue un enjeu par lui-même, bien après leur création. La diversification des PME et leur croissance par la valorisation de leur capital social constituent des pistes intéressantes à suivre. L’exemple du fournisseur d’énergie Lampiris est à cet égard intéressant. L’entreprise, créée par Bruno Venanzi, a lancé un programme intitulé Lampiris Smart en créant quatre outils : Lampiris Wood, Lampirist Nest, Lampiris Isol et Lampiris Warm [28]. Il s’agit pour l’entreprise liégeoise de valoriser son portefeuille de 800.000 clients en Belgique et 100.000 en France en développant des services nouveaux dans son environnement de métier.

Parallèlement, de nouvelles initiatives ont permis ces dernières années une mise en réseaux des entreprises, au delà des secteurs, ainsi que leur émergence dans un cadre wallon, au delà des organismes représentatifs comme l’Union wallonne des Entreprises, l’UCM, etc. Le rôle d’animation que constitue à cet égard le Cercle de Wallonie, avec ses différentes implantations à Liège, Belœil et Namur est un atout réel pour la Région.

Enfin, le développement d’un coaching de proximité et de niveau international, tel que nous l’avions imaginé dans la Prospective des Politiques d’Entreprises [29] et tel que le remplissent des organismes régionaux comme l’AWEX, la SOWALFIN, certains invests, peuvent renforcer toute cette dynamique porteuse.

2.4. La territorialisation des politiques régionales

Plusieurs questions se cachent derrière le reproche de provincialisme qui est adressé aux Wallons. D’une part, le fait pour des acteurs ou des entreprises de ne pas épouser la globalisation des économies et des marchés. Les efforts dans ce domaine, tant aux niveaux transfrontaliers qu’européen ou mondial ont été considérables et doivent être poursuivis. L’AWEX a déjà fait beaucoup. Le maillon le plus faible me paraît celui le plus facile à renforcer : le transfrontalier, où beaucoup reste à faire. Cet enjeu passe aussi par celui, beaucoup plus difficile, de la mobilité, qui est essentielle, et sur laquelle les Wallons ont manqué totalement d’ambitions. Ici, une vraie stratégie doit être réactivée, notamment dans le cadre de la révision du SDER ou de ce qu’il deviendra. D’autre part, vient la question de ce qu’on appelait les baronnies, de la guerre des bassins, etc. Même si tout le monde ne l’a pas encore compris, loin s’en faut, ce modèle est aujourd’hui dépassé. Si la Région wallonne et ses instruments de stimulation et de financement doivent garder un rôle de cohérence et de coordination, c’est bien au niveau territorial que les politiques d’entreprises doivent être menées et le sont d’ailleurs généralement. C’est dans cette proximité des acteurs autour des agences de développement, des invests, des universités, des centres de recherche, de formation et d’enseignement que doit se dessiner l’avenir économique de la Wallonie. C’est là que se construit l’environnement qui permettra aux entreprises de naître et de croître.

Il s’agit, à l’instar de ce qui se construit en France, de mettre en place un schéma stratégique territorial de développement économique et de l’innovation, en lien avec le processus de spécialisation intelligente de l’Union européenne [30]. L’objectif n’est évidemment pas d’imposer aux territoires wallons une vision régionale ou nationale comme cela a été fait dans le cadre des Contrats de Projets État-Régions mais de négocier un contrat, sur base d’une coconstruction stratégique [31]. Les efforts de conceptualisation de Systèmes territoriaux d’Innovation, tels qu’enclenchés dans le Cœur du Hainaut, vont dans ce sens.

 2.5. La valorisation des recherches

Objet de la préoccupation des pouvoirs publics wallons depuis les années 1970 – qui se souvient des centres de transposition créés par Guy Mathot comme ministre de la Région wallonne en 1978 ? [32] -, la question de la valorisation des recherches reste majeure et difficile. Celle-ci ne se résume pas au nombre de brevets ou projets d’investissements issus des pôles de compétitivité. Il n’y a pas de réponse simple à la question posée par des industriels montois ou borains au fait que, malgré le fait qu’ils soient diplômés ingénieur civil polytechnicien ou de gestion de l’UMons, que celle-ci dispose de laboratoires de pointe, avec des chercheurs de qualité, que les fonds structurels ont permis de mettre en place des fleurons technologiques comme Multitel, Materia Nova, InisMa, Certech, etc., ces entrepreneurs ont parfois l’impression de vivre à 1000 kms de ces outils. Et ils le disent. Or, je ne pense vraiment pas que le monde académique regarde aujourd’hui les industriels de haut comme ce fut peut-être le cas jadis en certains endroits. Je pense que désormais ce monde scientifique est très ouvert et très attentif à ces questions d’entrepreneuriat, de transferts de technologies, de dynamique d’innovation. Toutes les universités ont mis en place des outils d’interface avec les entreprises. Des outils locaux et performants aident aussi à mettre de l’huile dans les rouages, comme les Maisons de l’Entreprise, les Business Innovation Centres, etc. dont les responsables ont souvent les pieds et les mains dans les deux mondes.

Globalisation européenne et mondiale, territorialisation et entrepreneuriat constituent désormais les trois horizons des universités de Wallonie dans un environnement composé d’entreprises en mutations constantes et de jeunes spin-off…

 

2.6. La gestion de l’espace

La gestion de l’espace est une question essentielle, non seulement pour organiser un vivre ensemble durable mais aussi pour stimuler le redéploiement économique d’une région qui a été profondément marquée par son effondrement industriel dans les années 1960 et 1970 et en garde encore trop les stigmates. Beaucoup de choses ont été faites mais il faut bien pouvoir reconnaître que, contrairement à nos voisins français, le rythme des investissements à la réhabilitation n’a pas toujours été – et n’est toujours pas – aussi soutenu.

Néanmoins, Christophe De Caevel ne semble pas avoir été bien informé lorsque, évoquant l’asssainissement des friches par le Plan Marshall, il note qu’au dernier recensement toutefois, seuls 3 ha sur les 194 recensés dans le plan avaient été dépollués et aucune activité économique n’y avait été réinstallée [33].

Voici la situation des sites réhabilités fin octobre 2014, telle que communiquée par SPAQuE.

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2.7. L’enseignement technique et professionnel

Comment aborder en quelques mots un dossier aussi essentiel, aussi complexe, aussi difficile ? Sans faire de long développement, je me limiterai à trois principes généraux, en rappelant qu’aucune solution ne sera simple.

D’abord, dire qu’une révolution, c’est-à-dire une mutation profonde et systémique, de l’enseignement est indispensable. Je persiste à croire que la régionalisation peut constituer la base, le catalyseur, le déclencheur de cette révolution.

Ensuite, il me paraît que seule une autonomie – pédagogique et de gestion – des établissements, avec une responsabilisation multi-réseaux par bassin peut permettre cette révolution. Cette autonomie peut être limitée dans le temps, à cinq ou dix ans, afin de permettre l’expérimentation, l’évaluation puis la généralisation éventuelle de bonnes pratiques. Qu’on ne me dise pas que nous risquons de sacrifier une génération : cela fait des décennies que nous en sacrifions.

Enfin, faisons des entreprises les premières partenaires de l’enseignement technique et professionnel. Nous avons tous à y gagner.

Conclusion : Une bifurcation pour mettre en route l’accélérateur de particules

Ce que la Wallonie doit trouver, c’est le chemin d’une nouvelle bifurcation. Celle-ci permettra d’optimiser son système régional d’innovation. Il s’agit en effet de permettra à la région de renforcer ses capacités d’innovation, d’anticipation, d’adaptation au changement rapide et global. C’est pourquoi, il est essentiel d’en mesurer les enjeux et la manière d’y répondre. A nouveau, sans considérer par cette démarche qu’il n’existerait qu’un modèle unique, on peut mettre en évidence six enjeux d’un système régional d’apprentissage : l’extension et la professionnalisation des réseaux régionaux ; la construction d’une vision partagée du territoire ; la créativité pour produire de l’innovation ; la mobilisation du capital social ; la gouvernance des territoires ; la formation tout au long de la vie.

Ces défis, c’est-à-dire ces enjeux dont on se saisit, ne sont pas nouveaux. Nous les avons identifiés dès 2004 dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21. Dix ans plus tard, nous gardons la même perception de deux Wallonie : celle qui se reconstruit, se diversifie et développe ses nouveaux pôles innovants et créatifs, et celle qui poursuit inéluctablement son affaissement. Dès lors, n’est-il pas nécessaire qu’on s’interroge – comme le fait, nous l’avons vu, le Ministre-Président wallon – sur les voies d’une transformation accélérée, c’est-à-dire qui permettrait d’activer une renaissance régionale dans des délais qui répondraient sans retard aux enjeux auxquels sont aussi confrontés la Belgique, l’Europe et le monde.

Avec Philippe Suinen, qui préside désormais l’Institut Destrée, je pense que l’assise économique de la Wallonie est désormais stabilisée grâce au plan Marshall et aux pôles de compétitivité. Au delà, l’ancien administrateur général de l’AWEX soulignait, dès février 2014, qu’il faut à présent mettre en route « l’accélérateur de particules » pour concrétiser la relance. Cela passera, disait-il à Édouard Delruelle à l’occasion des interviews de Zénobe 2, par la créativité, l’innovation… et l’ouverture au monde sans être décomplexé : « La Wallonie a besoin de cours d’extraversion ! » [34].

Cette ambition pourrait passer par trois choix stratégiques prioritaires.

  1. Considérer que la volonté crée la confiance mais que l’imposture la fait perdre. Ce qui implique, qu’au delà de la méthode Coué, c’est-à-dire de tentative de prophétie autoréalisatrice, on dise plutôt la vérité à tous et à chacun. Les êtres volontaires ne peuvent être que des citoyennes et des citoyens conscients.
  1. Faire en sorte que la pédagogie de l’action soit au centre de la responsabilité des élus. Comprendre pour expliquer le monde est leur tâche première. On ne peut mener une entreprise, une organisation ou une région à la réussite sans cueillir et fabriquer du sens. Aujourd’hui – faut-il le rappeler ? -, l’idéologie n’a plus cours. Mais le bien commun, l’intérêt général, les valeurs collectives, le pragmatisme et la cohérence du lien entre la trajectoire de l’individu et celle de la société tout entière, prévalent.
  1. Faire prendre conscience que la seule réelle capacité de transformation économique est dans l’entreprise. Le premier changement de mentalité pour les Wallons, c’est de quitter le seul chemin du salariat. C’est de prendre l’initiative. Parallèlement, le succès des entrepreneurs wallons passe par des réformes de comportements et de structures, qui dès la famille, dès l’école, donnent envie de créer et d’entreprendre. L’objectif est de faire en sorte que chacune et chacun se voient comme un entrepreneur.

Les travaux du Collège régional de Prospective de Wallonie ont montré, à partir d’expériences et d’exemples concrets, que, pour renouer la confiance en l’avenir, il était nécessaire pour les Wallonnes et les Wallons de développer des comportement plus positifs au travers des cinq axes que contituent une réelle coopération entre acteurs différents, la volonté de sortir de son univers de référence, les stratégies proactives offensives, l’adhésion à l’éthique et aux lois de la société, la prise de conscience de l’intérêt d’un avenir commun.

C’est assurément surtout de ces Wallonnes et de ces Wallons qu’il faut attendre le renouveau. Ce n’est que d’eux qu’il viendra. Soyons-en sûrs.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne (16 septembre 2014)

Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie (16 février 2014)

Cinq défis de long terme pour rencontrer le Nouveau Paradigme industriel (31 décembre 2014)

La Wallonie, une gouvernance démocratique face à la crise (15 septembre 2015)

[1] Ce texte constitue la mise au net de la conférence que j’ai présentée le 3 novembre 2014 à l’Université de Mons dans le cadre du Forum financier de la Banque nationale de Belgique. Les données, certes récentes, n’ont pas été actualisées en 2015. Le Powerpoint de base a fait l’objet d’une diffusion sur le moment même par la BNB.

[2] Paul Magnette : « La Wallonie ne se redresse pas assez vite », Interview par François-Xavier Lefèvre, dans L’Écho, 20 septembre 2014, p. 5.

[3] http://gouvernement.wallonie.be/f-tes-de-wallonie-discours-du-ministre-pr-sident-paul-magnette.

[4] Michel QUEVIT, Les causes du déclin wallon, p. 289, Bruxelles, Vie ouvière, 1978.

[5] Paul Magnette : “La Wallonie ne se redresse pas assez vite », … – Voir aussi la déclaration de Paul Magnette dans l’interview donnée à Martin Buxant sur Bel RTL, le 13 novembre 2014 : Il y a un redressement trop lent qu’il faut accélérer.

[6] Philippe DESTATTE, Cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne, Blog PhD2050, 16 septembre 2014, https://phd2050.org/2014/09/16/5enjeux/

[7] Benoît BAYENET, Henri CAPRON & Philippe LIEGEOIS, Voyage au cœur de la Belgique fédérale, dans B. BAYENET, H. CAPRON & Ph. LIEGEOIS dir., L’Espace Wallonie-Bruxelles, Voyage au bout de la Belgique, p. 355, Bruxelles, De Boeck & Larcier, 2007. Avec des compléments ICN et calculs propres. (INS 1846-1981), ICN, 2005, 2008 + ICN, 2014.

[8] Conférence de Giuseppe Pagano au Forum financier à Namur, le 11 février 2013. – Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 16 février 2014, https://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/.

[9] Michel MIGNOLET et Marie-Eve MULQUIN, PIB et PRB de la Wallonie : des diagnostics contrastés, dans Regards économiques, Juin 2005, n° 31, p. 10. (PIB des trois régions belges, Parts régionales sur base des statistiques brutes, en monnaie constante et Parts relatives des PIB régionaux à prix constants) 1955-2003, INS, ICN, calculs CREW.

[10] Henri CAPRON, L’économie wallonne, une nouvelle dynamique de développement, dans Marc GERMAIN et René ROBAYE éds, L’état de la Wallonie, Portrait d’un pays et de ses habitants, p. 344, Namur, Editions namuroises – Institut Destrée, 2012.

[11] H. CAPRON, op. cit., p. 344-345. – Philippe DESTATTE et Serge ROLAND, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale (1999-2001), Working Paper, Mars 2002.

[12] ICN, Comptes régionaux, 2014, nos propres calculs.

[13] ICN et IWEPS, 27 juin 2013.

[14] Ph. DESTATTE, La Région wallonne, L’histoire d’un redéploiement économique et social, dans Marnix BEYENS et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique (1970-2000), p. 209-278, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[15] Michel QUEVIT et Vincent LEPAGE, La Wallonie, Une région économique en mutation, dans Freddy JORIS et Natalie ARCHAMBEAU, Wallonie, Atouts et références d’une région, p. 236, Namur, Gouvernement wallon, 1995.

[16] Wallonie 86, 3-4, 1986. – Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, p. 139-153, Paris, La Documentation française, 1er trimestre 2001. – M. BEYEN et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique 1970-2000, … p. 254 sv.

[17] Conférence de Giuseppe Pagano au Forum financier à Namur, le 11 février 2013. – Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 16 février 2014,

https://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/.

[18] Ph. DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, 16 février 2014, http://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/

[19] Frédéric CHARDON, La Wallonie dépassera la Flandre en 2087, dans La Libre, 16 mai 2013.

http://www.lalibre.be/actu/belgique/la-wallonie-depassera-la-flandre-en-2087-51b8fce0e4b0de6db9ca9011

[20] Christophe DE CAEVEL, Les cinq freins à la réindustrialisation de la Wallonie, dans Trends-Tendances, 16 octobre 2014.

[21] Voir AMOS : http://www.amos.be/fr/a-propos-2&a-propos-d-amos_16.html

[22] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion sur les politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, p. 13, Namur, Cabinet du Ministre de l’Economie et des PME de la Région wallonne, Direction générale de l’Economie et de l’Emploi, Direction des Politiques économiques du Ministère de la Région wallonne et Institut Destrée, Décembre 2003.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf.

[23] Henri CAPRON, Economie régionale urbaine, Notes de cours, 2007. homepages.vub.ac.be/~hcapron/syleru2.ppt

[24] Philippe DESTATTE et Serge ROLAND, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale (1999-2001), p. 58, Namur, Institut Destrée, Mars 2002, (Working Paper), 66 p.

[25] La fonction publique de la Région wallonne, Tableau de bord statistique de l’emploi public, Namur, IWEPS, Avril 2009. – Chiffres-clefs de la Wallonie, n° 13, p. 212-213, Namur, IWEPS, Décembre 2013. – A noter que L’emploi public en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles, Namur, IWEPS, Mars 2015, p. 20 limite également son information à l’année 2012.

[26] La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 130sv, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Olivier MEUNIER, Regard sur l’économie wallonne : une brève analyse des comptes régionaux 1995-2006, Namur, IWEPS, 2008.

http://www.iweps.be/sites/default/files/Breves3.pdf

[27] Caroline PODGORNIK, Elodie LECUIVRE, Sébastien THONET et Robert DESCHAMPS, Comparaisons interrégionale et intercommunautaire des budgets et des dépenses 2014 des entités fédérées, Namur, Université de Namur, CERPE, Novembre 2014.

[28] http://www.lampiris.be/fr/smart

[29] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion sur les politiques d’entreprises en Wallonie…

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf

[30] Les Universités et l’innovation, agir pour l’économie et la société, Proposition de la Conférence des Présidents des Universités françaises, 2014. http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2014/10/recommandation_140916_val-2.pdf.

[31] Les Contrats de Projet État-régions, Enquête demandée par la Commission des Finances du Sénat, p. 23, Paris, Cour des Comptes, Juillet 2014.

[32] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Un autre pays…, p. 231.

[33] Christophe DE CAEVEL, Les 5 freins à la réindustrialisation de la Wallonie, dans Trends-Tendances, 16 octobre 2014.

[34] Philippe SUINEN, dans Edouard DELRUELLE, Un Pacte pour la Wallonie, Zénobe 2, Février 2014, p. 29.

Juste avant 1960, et l’accélération de son déclin, au moment où José Sporck la décrivait avec tant de minutie, la Région industrielle liégeoise, composée de 64 anciennes communes, d’Engis à Visé, ou de Hermalle-sous-Huy à Lixhe, était structurée par ce que le géographe économique appelait quatre activités caractéristiques, qui occupaient près de 80 % de la main-d’œuvre totale de cet espace, et révélait une personnalité industrielle remarquable. Derrière une série de compartiments homogènes articulés mais différenciés, Sporck identifiait surtout le poids déterminant et considérable des industries des métaux, du charbon, des industries verrières, ainsi que des industries chimiques minérales dépendant essentiellement des deux premières [1]. Tout au long de son travail, le jeune chercheur liégeois ne cachait pas les difficultés présentes et à venir de la zone, parmi lesquelles le vieillissement de l’industrie et la localisation des entreprises nouvelles étaient des problèmes centraux [2].

Carte_RILg_Sporck_1957La Région industrielle liégeoise en 1957 [3]

On sait le sort que l’histoire du demi-siècle qui a suivi a réservé à ces quatre activités caractéristiques. Et les transformations que la carte de 1957 a pu subir. On sait aussi quelles émergences et résurgences sont apparues depuis avec notamment des réalisations comme GIGA créé en 2002 dans le domaine des biotechnologies [4] ou la grappe e-Mage, le cluster puis le Pôle Image [5]. Et on espère que les vieilles terres, mêmes chargées en métaux lourds et en poisons divers, seront encore fertiles de nouvelles industries.

Une dynamique de redéploiement d’Engis à Visé (2003-2013)

Lorsque, début 2003, Arcelor a annoncé ses orientations stratégiques visant à concentrer ses investissements importants et nécessaires au fonctionnement des lignes à chaud sur les sites maritimes, ce fut un choc considérable à Liège : l’impression que l’histoire s’arrêtait. En effet, ces nouvelles orientations devaient conduire à fermer l’un des deux hauts-fourneaux mi-2004 et à mettre à l’arrêt les lignes à chaud liégeoises au plus tard en 2009 [6].

Le 28 juin 2003, l’association Avenir du Pays de Liège confiait à Guy Mathot et à Michel Foret une mission exploratoire d’information pour éclairer un groupe de travail chargé de coordonner un plan de reconversion pour la zone touchée par la fermeture de la sidérurgie à chaud. Le message qui ressortait de ce travail, déposé à la fin 2003, et des nombreux entretiens des deux personnalités, tant avec les forces vives liégeoises qu’avec les responsables politiques et administratifs wallons, c’est que les Liégeois ne réussiraient à redéployer leur économie que s’ils parvenaient à décider, à coordonner leurs actions, à tirer parti de toutes les synergies entre eux [7] . Au delà, ils proposaient trois choix stratégiques : le premier était de considérer que le bassin de la Meuse, d’Engis à Visé, constitue le périmètre de la reconversion, le second est de s’inscrire résolument dans les objectifs économiques du gouvernement wallon, le troisième de mettre en place un Groupe ad-hoc qui fédère et coordonne les instruments de la vallée [8]. En termes de type d’activités à développer, il était question, dans le rapport, de l’aval de la sidérurgie et du redéploiement du secteur métal, des nouvelles technologies, de la logistique ainsi que de diverses activités de services [9].

Suite logique au rapport Mathot-Foret [10], le Schéma de Développement de l’Espace liégeois était présenté, fin mai 2004, après avoir été approuvé par un comité d’accompagnement composé de la Région wallonne, de la SPI+, d’Arcelor, du Port autonome de Liège et de chacune des communes concernées. Comme devait le dire Michel Foret, alors ministre wallon en charge de l’Aménagement du territoire, ce document avait été élaboré en vue, notamment, de revoir l’aménagement de la vallée de la Meuse dans sa partie territoriale touchée par la fermeture de la phase à chaud d’Arcelor. L’étude montrait que, en plus des 310 hectares qui pourraient être libérés par Arcelor, 1.700 hectares pourraient devenir disponibles pour implanter des activités nouvelles : zones d’activité économique prioritaires (ZAE), zones de réserves inscrites au plan de secteur (ZAD) ou encore des friches industrielles (SAED). Les consultants qui avaient travaillé à ce plan de développement – IBM Conseil et D+A – avaient identifié quelques filières-cibles en prenant en compte une trentaine d’indicateurs. Le travail avait permis de mettre en évidence les domaines suivants comme axes de réindustrialisation : le travail des métaux, la fabrication de machines et d’équipements, la fabrication d’instruments fins, la récupération, le traitement et la valorisation de matières recyclables, la recherche développement, la distribution logistique à haute valeur ajoutée [11].

C’est au GRE-Liège (Groupe économique de Reconversion) que la mission de soutenir la reconversion industrielle liégeoise a été confiée, en 2004, par le gouvernement wallon. Il s’agit, pour cette structure voulue par les forces vives de l’agglomération liégeoise, d’assumer la structuration et la coordination des outils économiques du territoire ainsi que de fixer, collectivement, les grands axes économiques prioritaires pour l’avenir du bassin liégeois. Le GRE dispose, dès lors, de la mission spécifique de s’interroger sur l’affectation des terrains libérés par la fermeture des outils de la sidérurgie liégeoise. Néanmoins, ses animateurs s’aperçurent bien vite que la dynamique du développement dépassait cette seule problématique. Ils étendirent dès lors l’objet du GRE à l’ensemble des stratégies de développement ainsi qu’à tout l’espace provincial [12].

Alors que la SPI+, avec son exercice Liège 2020, réalisé de 2002 à 2004, avec l’appui de Futuribles, avait conforté l’idée de la mise en convergence des forces vives liégeoises pour construire une stratégie efficiente pour la province de Liège [13], c’est le Plan prioritaire wallon (dit Plan Marshall) qui, en 2005, a donné de premières orientations stratégiques claires à la reconversion du bassin liégeois. Les cinq axes prioritaires wallons au travers des pôles de compétitivité ont donc également constitué les axes de développement industriel liégeois : la logistique, le génie mécanique, les sciences de la vie, l’agro-alimentaire, l’aéronautique et – dans un deuxième temps – les technologies environnementales.

Le Plan élaboré par McKinsey et l’Union wallonne des Entreprises Liège, au profit du GRE, a identifié, en 2009, des pistes pour accélérer le redéploiement de Liège, de 2009 à 2014, mais a également proposé des axes de redéploiement complémentaires à ceux de la Région wallonne, en prenant en compte les spécificités liégeoises. Les pôles du tourisme, de la culture, de l’eau, de la santé et de la formation ont dès lors complété le dispositif wallon et ajouté de la transversalité aux premiers axes [14].

La démarche de Liège 2017 correspondait à la volonté de renforcer l’image de la zone par de grandes actions culturelles, touristiques mais aussi industrielles au travers des technologies nouvelles et de la société de la connaissance [15]. Décidée par le Conseil communal de Liège en décembre 2009, cette initiative a été qualifiée d’irréversible malgré l’attribution de l’organisation à la ville d’Astana au Kazakhstan, le 22 novembre 2012 [16]. Plusieurs projets majeurs ont été lancés ou encouragés dans ce cadre mais surtout l’Union sacrée liégeoise a été confortée et a pris, notamment, la forme de Liège, Métropole Puissance Trois [17] puis de LIEGETOGETHER [18]. Dans une logique parallèle, lancée en 2010, la conférence des 24 bourgmestres de l’arrondissement de Liège et les représentants du Conseil provincial ont pris le nom de Liège Métropole pour renforcer leur initiative supracommunale [19]. Forte de ses 50 ans, fêtés en 2011, l’intercommunale SPI, reste un opérateur partenaire de tous ces dispositifs.

2013 : la bifurcation ?

La relance temporaire de la phase à chaud après la constitution du groupe ArcelorMittal, en 2006, et l’annonce de l’abandon du projet de fermeture de la phase à chaud, en 2008, avaient permis de gagner quelques années, même si la phase liquide n’avait redémarré qu’en avril 2010. L’annonce de fermeture définitive en 2011 ainsi que l’intention communiquée fin 2012 et début 2013 d’arrêter des outils importants comme le train à large bande (TLB) de Chertal et plusieurs lignes du finishing [20] confortaient la thèse d’une fermeture définitive de la sidérurgie liégeoise [21]. L’inutilité des efforts réalisés pour trouver un repreneur à la cokerie d’Ougrée et le refus final de la société américaine de racheter le terrain pollué et de relancer une activité aggravaient encore le sentiment que tout allait être emporté [22]. Cette situation relançait néanmoins la mise en œuvre des stratégies élaborées, depuis le Plan Mathot-Foret puis le Plan McKinsey – UWEL, par les travaux du SEGEFA de l’Université de Liège (2012-2013) dans le but de construire un écosystème d’acteurs efficace [23].

Ce nouveau projet, intitulé DiverCity, a constitué le troisième plan stratégique du GRE. Il avait vocation à définir les socles et les principaux piliers de la diversification économique liégeoise. Comme programme d’actions, Divercity a pour objectif d’activer les priorités suivantes à l’horizon 2018 : la mise en œuvre de la diversification industrielle via l’innovation et la créativité, l’engagement dans la transition énergétique, la promotion et l’implémentation de l’économie circulaire, la mise en place de programmes de formation adaptés à la vie professionnelle et anticipant l’évolution de l’économie. C’est dans la foulée de ce travail que des enjeux ont été identifiés avec l’objectif de servir de questionnement pour le séminaire résidentiel des forces vives liégeoises, tenu à Spa, les 9, 10 et 11 septembre 2013. Comment développer un processus complet d’économie rentable dans la région ? Comment faire fonctionner l’économie circulaire ? Comment mobiliser l’ensemble des acteurs actuels et nouveaux de l’économie liégeoise, notamment clients – partenaires – investisseurs ? Comment transférer le potentiel de la recherche vers l’entreprise ? Comment transformer des produits créatifs et innovants en organisations créatives et innovantes ? Comment les entreprises de haute technologie peuvent-elles bénéficier des success stories du monde des technologies de l’information (IT) ? Quels business models s’offrent aux jeunes entreprises ? La réponse à ces enjeux pouvait permettre d’accélérer le passage de la recherche-développement vers la production et la croissance des entreprises dans les domaines de la biotechnologie, des nouveaux matériaux dans la construction, l’économie circulaire (Reverse Metallurgy), les technologies additives, celles de l’information et de la communication, l’audiovisuel, les nanomatériaux, les surfaces du futur (Surface Energy), le spatial et la miniaturisation. Ces ateliers du GRE-Liège intitulés « Propulsez la croissance économique » pourraient constituer une bifurcation dans le processus de réindustrialisation [24]. Ainsi, 40 actions concrètes ont été identifiées permettant de viser trois objectifs :

– consolider les atouts économiques existants en vue de permettre un développement pérenne à l’international ;

– développer des projets industriels spécifiques ;

– mieux identifier et communiquer sur le savoir-faire des nouvelles filières industrielles locales afin de les développer [25].

Les accords tripartites, signés pour la partie industrielle le 30 septembre 2013 entre le gouvernement wallon et le Groupe ArcelorMittal, et qui ont fait l’objet d’une convention le 27 février 2014, ont ouvert la route à la mise en place d’une plateforme destinée à coordonner les acteurs wallons et liégeois dans leur volonté de sélectionner des projets à financer pour renouveler l’industrie liégeoise [26]. Cette plateforme est constituée des Cabinets des ministres wallons de l’Économie, de l’Emploi et de l’Aménagement du territoire, de la FGTB et de la CSC, de représentants du Comité exécutif du GRE-Liège, de la SOGEPA et du Forem. Elle accompagne la réalisation des schémas de reconversion des sites sidérurgiques. De son côté, le GRE-Liège est chargé, depuis février 2014, de suivre la mise en œuvre de ces accords.

Comme incubateur de projets destinés à développer les conditions nécessaires à la création d’emplois durables en province de Liège [27], le GRE-Liège a porté, souvent en partenariats, une série de projets-phares : Reverse Metallurgy (plateforme d’excellence scientifique et industrielle en économie circulaire), le Pôle Image de Liège, le développement des PME dans le domaine des biotechnologies, Verdir, MecaTech Aval, Aval de l’Aval, etc. [28]. Le GRE-Liège prépare son troisième plan stratégique de développement économique 2016-2020 dont l’axe prioritaire sera la diversification économique et les industries du futur. Dans ce cadre, une des priorités, en collaboration avec la Foncière liégeoise et la SPI, sera la reconversion des sites sidérurgiques [29]. La Foncière liégeoise a en effet lancé début 2015 une étude portant sur la réaffectation économique des sites sidérurgiques désaffectés du bassin liégeois. Société anonyme, elle entend agir selon les principes de gestion et de valorisation de l’économie privée tout en respectant l’intérêt général [30]. En janvier 2015, elle était en charge de la reconversion de plus de 327 hectares parmi lesquels 214 hectares d’outils sous cocons.

Le Master plan économique proposera des orientations et affectations des terrains industriels libérés par la sidérurgie et des zones urbaines limitrophes. Le Schéma industriel du GRE-Liège précise que ce Master plan comprendra : l’analyse des potentialités de redéploiement et de diversification économique, les études de faisabilité et de financement, la planification du programme de réhabilitation et les objectifs intermédiaires, les études complémentaires en aménagement du territoire des sites libérés par la sidérurgie, les études d’aménagement des quartiers limitrophes aux sites sidérurgiques, les études juridiques ainsi que des volets de participation citoyenne et de communication [31]. Ainsi, les priorités qui seront issues de cette démarche définiront la participation, avec la Foncière liégeoise, aux études Masters Plans des terrains libérés par la sidérurgie ainsi que la proposition qui sera faite aux porteurs de projets d’une deuxième vague de projets prioritaires à lancer. L’objectif commun des forces vives ainsi réunies sera de réinscrire Liège sur la carte économique et industrielle mondiale [32].

Conclusion : Industries du futur 4.0., une leçon de dynamisme stratégique

Acteur majeur du redéploiement de la Wallonie par la vigueur de ses forces vives, le dynamisme de ses outils wallons (SOGEPA, SRIW, SPAQuE, pôles de compétitivité en particulier Mecatech et Logistics in Wallonia, etc.) et spécifiquement liégeois (Université de Liège, GRE-Liège, SPI, Meusinvest, Liège-Métropole, Ville de Liège, AREBS, etc.), le bassin liégeois est certainement à une bifurcation, c’est-à-dire ce moment où, plusieurs voies étant possibles, il s’agit de choisir la meilleure [33].

La réaffectation économique des sites sidérurgiques désaffectés constitue une occasion unique de prendre cette voie. Les ateliers lancés par le GRE-Liège, depuis le début 2015, et intitulés Industries du futur 4.0., sont en train de donner du contenu à la démarche de reconversion. En activant des acteurs de premier plan – scientifiques, créateurs, entrepreneurs et organisateurs ensemble –, autour d’idées innovantes d’abord, de priorités crédibles ensuite, de projets de plus en plus concrets, enfin, les Liégeois nous donnent une leçon de dynamisme stratégique. L’union et l’articulation des forces de l’Université, de l’intercommunale de développement, de poids lourds politiques, le soutien tangible de la Région wallonne et le leadership assumé par des entrepreneurs de premier plan au travers du GRE donnent à l’ensemble une réelle force de frappe dont les effets doivent maintenant se traduire sur le terrain.

A nous qui pensons depuis longtemps que la reconversion de la Wallonie se fera surtout par ses territoires, les Liégeois nous rassurent et nous encouragent. Liège est au cœur de la reconversion industrielle wallonne. Par leur action et leur exemple, les acteurs liégeois nous inquiètent également. Pas tant parce qu’on ne retrouve pas partout en Wallonie la même cohésion et la même détermination : en Wallonie picarde, dans le Cœur du Hainaut, dans le Pays de Charleroi, à Namur et dans le Luxembourg, sans parler même du Brabant wallon, des efforts comparables existent. Notre inquiétude vient plutôt du fait que, ce que les Liégeois nous rappellent, c’est qu’on chercherait en vain un effort concerté, de Comines à Welkenraedt, et de Rixensart à Arlon. Or, comme l’écrivait dernièrement l’ancien président de l’Union wallonne des Entreprises de Liège et actuel président du Comité exécutif du GRE, Jacques Pélerin, l’efficacité d’une dynamique de redéploiement économique doit s’articuler (…) autour d’un processus « en engrenage », entre instances régionales et sous-régionales, dans un enrichissement mutuel. Selon les axes de développement, l’implémentation se fera plus efficacement à travers les instances régionales ou à travers les rouages locaux [34]. On ne saurait mieux dire. Malgré les initiatives prises dans le cadre des Plans prioritaires wallons ou même des programmes d’appuis structurels européens, on peut se demander si les différentes dynamiques territoriales s’inscrivent bien dans un effort collectif, porté et coordonné par un élan commun. Il manque probablement ici des outils comme celui qui a été développé depuis 2006 dans le domaine de l’aménagement du territoire, avec la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, qui active les acteurs de ce domaine autour d’un schéma général qui est le SDER – malheureusement lui-même trop déconnecté des dynamiques économiques – et encourage leurs interactions avec le ministre et l’administration. Peut-être, comme le suggérait il y a peu le directeur général du GRE-Liège, Jean-Luc Pluymers [35], cette tâche de coordination et d’interaction wallonnes dans le domaine de la réindustrialisation devrait-elle être menée par l’AEI, la nouvelle Agence de l’Entreprise et de l’Innovation, fruit de la fusion entre l’ASE et l’AST ? Mais probablement que le SPW devrait, ici aussi, être en première ligne.

Faut-il rappeler, à quelques jours de la commémoration du 18 juin 1815, qu’il est, dans l’histoire, des rendez-vous historiques manqués, et… funestes ?

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie

Éclairer les systèmes territoriaux d’innovation au profit des entreprises

Liège 2017 : une voie pour la métamorphose de la Wallonie

[1] José A. SPORCK, L’activité industrielle dans la Région liégeoise, Etude de géographie économique, p. 65-71, Liège, Georges Thone, 1957. – Sur José Sporck, voir Bernadette MÉRENNE-SCHOUMAKER, In Memoriam José A. Sporck (1922-1988), dans Bulletin de la Société géographique de Liège, 1989, 25, p. III-IV.

Cliquer pour accéder à M%C3%A9renne%201988%20In%20memoriam%20J.A.%20Sporck.pdf

[2] Voir en particulier ses suggestions en vue d’un développement optimum de l’activité industrielle liégeoise, p. 133-141.

[3] État actuel des sites industriels, carte reproduite dans J. A. SPORCQ, L’activité industrielle dans la Région liégeoise…, p. 36.

[4] Groupe interdisciplinaire de Génoprotéomique appliquée. Henri DUPUIS, Une Giga naissance en région liégeoise, dans Athena n°181, Mai 2002, p. 41.

[5] Avec Wallimage, la grappe e-Mage, le cluster Twist (Technologies wallonnes de l’Image, du Son et du Texte), puis le Pôle Image, c’est toute une galaxie d’entreprises qui se construit progressivement sur Liège :

http://www.ulg.ac.be/cms/c_40482/fr/grappes-clusters-et-poles

[6] ArcelorMittal Liège, Historique. http://www.cockerill-sambre.com/fr/historique/historique.htm, 1er mars 2015.

[7] Redéploiement du Pays de Liège, Méthodes et perspectives, Rapport de la mission exploratoire menée par Michel Foret et Guy Mathot, p. 5-6, Liège, Avenir du Pays de Liège asbl, Groupe de reconversion, 1er décembre 2003.

[8] Ibidem, p. 7.

[9] Ibidem, p. 31-32.

[10] SDEL, Le plan de stratégie territoriale, dans La Libre Belgique – Gazette de Liège, 28 mai 2004.

http://www.lalibre.be/regions/liege/sdel-le-plan-de-strategie-territoriale-51b88429e4b0de6db9aa58e2

[11] Ibidem.

[12] Entretien avec Jacques Pélerin, 22 mai 2015.

[13] La province de Liège à l’horizon 2020, Liège, SPI+ – Futuribles, 2004.

www.liege2020.be

[14] Accélérer  le  redéploiement  de  Liège, Liège, GRE – UWEL –  McKinsey, 2009.

[15] Philippe DESTATTE, Liège : entre innovation et prospective, Pour une vision renouvelée du système territorial, dans Veille, Le magazine professionnel de l’Intelligence économique et du Management de la Connaissance, Numéro spécial Liège 2017 – Wallonie, n° 132, Paris-Vendôme, Juillet-Août 2012, p. 34-36.

[16] Liège Expo 2017 : le meilleur reste à venir ! (23 novembre 2012) http://www.liege-expo2017.com/fr/actualites.html

[17] Liège Expo 2017 devient Liège 3, Connected, Open-minded, Creative, Bilan de la candidature de Liège à l’exposition internationale 2017 et Initiatives nouvelles.

http://www.liege.be/nouveautes/liege-metropole-puissance3 – 15 octobre 2013.

[18] http://www.liegetogether.be – 2 avril 2014.

[19] Philippe DESTATTE, Liège 2017 : une voie pour la métamorphose de la Wallonie, Blog PhD2050, 25 novembre 2012, http://phd2050.org/2012/11/25/liege-2017-une-voie-pour-la-metamorphose-de-la-wallonie/.

Version actualisée publiée dans Les Cahiers nouveaux, Discours politiques et aménagements du territoire, n° 88, Juin 2014, p. 113-116.

[20] ArcelorMittal Liège, Historique. http://www.cockerill-sambre.com/fr/historique/historique.htm, 1er mars 2015.

[21] Willy Demeyer : « la fermeture définitive de la sidérurgie liégeoise », RTBF, 25 octobre 2012.

http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_w-demeyer-la-fermeture-definitive-de-la-siderurgie-liegeoise-prend-corps?id=7863425

[22] Merci à la Professeure Bernadette Mérenne d’avoir attiré mon attention sur l’importance de cet aspect. Voir La direction annonce la fermeture de la cokerie d’Ougrée d’ici fin juin, dans La Libre Belgique, 3 juin 2014. – Isabelle LEMAIRE, Mittal : « Ils peuvent avoir la cokerie », dans La Libre Belgique, 16 mars 2013. – I. LEMAIRE, Oxbow ne veut pas racheter le terrain de la cokerie de Mittal, dans La Libre Belgique, 30 mars 2014.

[23] Jean-Luc PLUYMERS, Préambule de Propulsons la croissance économique, Schéma industriel intégré pour le redéploiement et la diversification économiques de Liège, p. 5, Liège, GRE, Novembre 2014.

[24] Liège diverCité, Propulsez la croissance économique de la métropole, dans Les Cahiers du GRE-Liège, n° 2, p. 20-25, Liège, GRE-Liège – SEGEFA, s.d.

[25] Propulsons la croissance économique…, p. 23.

[26] Parlement wallon, L’aboutissement de la convention juridique et le renforcement du secteur métallurgique liégeois, Questions orales de Christine Defraigne et d’Alain Onkelinx à Jean-Claude Marcourt, 11 mars 2014.

[27] Propulsons la croissance économique…, p. 9.

[28] Ibidem, p. 24-25.

[29] Ibidem, p. 14.

[30] Appel d’offre, contrat de prestation de services, Réalisation d’une étude portant sur la réaffectation économique des sites sidérurgiques désaffectés du bassin liégeois, Liège, La Foncière liégeoise, 20 janvier 2015.

[31] Ibidem, p. 27.

[32] Ibidem, p. 37.

[33] Philippe DESTATTE, Cinq défis de long terme pour rencontrer le Nouveau Paradigme industriel, Blog PhD2050, 31 décembre 2014.

https://phd2050.org/2014/12/31/npi2/

[34] Jacques PELERIN, Wallonie, Réindustrialisation et innovation, « Sortir par le haut ? », p. 112, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2015.

[35] Courriel de Jean-Luc Pluymers, 27 mai 2015.

Trois transitions sociétales ont structuré le Cœur du Hainaut du XIXème au XXIème siècle :  d’abord, la Révolution industrielle, ensuite la transition vers le développement durable et enfin, la Révolution cognitive que nous connaissons actuellement et que j’envisage ici.

3. La Révolution cognitive comme base d’un nouveau paradigme, à la fois pour les habitants, pour l’industrie et les services

Il n’est nul besoin de citer Daniel Bell, Alvin Toffler, John Naisbitt ou Bill Halal [1] pour évoquer la transition lente et progressive des sociétés dites industrielles vers les sociétés de la connaissance. Dans un colloque organisé en juin 1962 et qui peinait à prendre de la hauteur tandis que les orateurs paraissaient timorés malgré l’ampleur de l’enjeu – les problèmes universitaires du Hainaut – Max Drechsel vint, comme souvent, dire l’essentiel de ce qui devait être dit : si décisifs, en effet, que puissent être les investissements matériels dont le Hainaut a besoin pour réussir sa reconversion, ils ne peuvent l’emporter sur les investissements qui doivent assurer la formation de ses élites intellectuelles ainsi que celle des cadres supérieurs présidant à ses multiples activités. Et le recteur de l’Institut supérieur de Commerce de Mons, par ailleurs chargé de cours à la Faculté polytechnique, de poursuivre que chacun sait qu’en définitive, c’est la volonté et la capacité des hommes qui assurent la prospérité d’une nation ou d’une région. Le facteur instrumental et l’armature technique, en effet, n’ont d’efficacité qu’au travers des aptitudes de ceux qui les mettent en œuvre [2]. Suivait un plaidoyer du vice-président de la Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut, pour la création de l’Université dans lequel, en alignant les raisons économiques et sociales, Max Drechsel décrivait parfaitement le nouveau changement de paradigme : l’industrie, pour sa reconversion, a besoin de chercheurs par centaines, bientôt par milliers. Aujourd’hui, poursuivait-il, la recherche scientifique est à l’expansion industrielle ce que les matières premières et la configuration géographique étaient à l’essor des usines du siècle dernier. (…) C’est vers des industries de grande finition qu’il faut, plus que jamais, tourner nos regards, vers des entreprises qui incorporent toujours plus de travail qualifié. (…) L’avenir est désormais à la recherche appliquée, (…) le laboratoire se confond, de plus en plus avec l’usine elle-même [3]. Professeur à la Faculté polytechnique, Jacques Franeau devait compléter cette vision d’avenir dans sa propre communication en soulignant combien l’évolution de la société est conditionnée par le développement des sciences et des techniques, ou, d’une façon plus générale, par le développement des connaissances et de leurs applications [4]. Confronté depuis les années 1930 aux crises et au problème de reconversion du Hainaut et de la Wallonie, Drechsel n’hésitait pas à appeler à tourner les pages de l’économie. Sous le titre d’une économie invisible, il déclarait en 1970 qu’en octroyant une protection légale supplémentaire à des structures économiques vieillies, on risque de les figer pour toujours et de les priver à tout jamais des dernières chances qui leur restent de se rénover. Que des communautés ethniques défendent leur originalité sur le plan de la culture, c’est légitime. Mais dans l’ordre économique, c’est la créativité, l’énergie et la volonté d’innover qu’il faut promouvoir partout [5].

Imagination créative et créatique

Les conditions de l’innovation technologique et en particulier la créativité sont au cœur des préoccupations du Conseil économique wallon du Hainaut, au début des années 1970, de son président le Gouverneur Emilien Vaes, ainsi que du député permanent Richard Stiévenart, président de l’IDEA. Le 12 décembre 1974, pour annoncer la fondation du Centre de Recherches technologiques du Hainaut qui sera implanté à Fleurus, mais avec une antenne à Mons, ils invitent le président du Conseil d’Administration de l’ULB, le professeur André Jaumotte, qui viendra parler de l’imagination créative et de la créatique [6]. L’imagination créatrice et le talent d’organisation vont de pair, écrivait le gouverneur Emilien Vaes deux ans plus tard : les progrès de notre industrie dépendent en ordre principal de notre capacité d’inventer, d’innover et d’améliorer notre technologie. Ce qui est en cause, c’est le processus même de la recherche et du développement, c’est-à-dire ce qui sépare la théorie de sa mise en œuvre industrielle, ou en d’autres termes, l’organisation pour la convergence du potentiel intellectuel et scientifique, c’est l’adaptation continue de l’entreprise, des hommes, des produits. En réalité, la véritable sécurité de l’emploi réside dans l’aptitude au changement ! [7]

Cette même année était créé à Mons le Centre d’Information régional pour l’Innovation (CIRI), présidé par le député permanent Philippe Busquin, alors administrateur délégué du Bureau d’Etudes économiques et sociales du Hainaut. Les collaborateurs du centre d’Information se voulaient très explicites : La Wallonie est malade, affirmaient-ils, elle a besoin d’une thérapie de choc. La Province avait alors fondé cet organisme en vue de créer des activités nouvelles, et donc de l’emploi. La technique développée consistait soit à réaliser un travail de créativité à partir des potentialités de l’entreprise, des principes nouveaux découverts en recherche fondamentale et des besoins du marché, soit à la création d’une rétroaction entre, d’une part, le marché, les consommateurs et le monde qui change, et, d’autre part, la recherche appliquée [8]. Il s’agissait aussi, comme pour le TSIRA à Charleroi, de poser la question difficile de la transposition de l’innovation à l’activité industrielle rentable [9]. La fin des années 1970 et les années 1980 voient d’ailleurs se multiplier les initiatives innovantes : création du Centre de Recherches technologiques du Hainaut, installé à Fleurus avec une extension à Mons pour étudier les silicates et s’intéresser aux multiples aspects concernant l’industrie des céramiques [10], création d’IDEATEL en 1977 pour l’installation de la télédistribution dans le Borinage et le Centre [11], intérêt – trop timide – pour les biotechnologies [12]. Mais, surtout, se marquait la volonté de faciliter le processus d’innovation dans les PME en le considérant comme un thème central des politiques de restructuration industrielles, surtout dans les régions de vieille industrialisation [13]. L’analyse montrait surtout, ce qui est toujours une réalité aujourd’hui, que, malgré tous les efforts de transposition, les flux universités-entreprises restaient très difficiles à activer [14].

L’impact du changement technologique en zone de reconversion

Le Centre interdisciplinaire d’Études philosophiques de l’Université de Mons (CIEPHUM) avait, en 1985, organisé un colloque coordonné par André Philippart et Claire Lejeune et consacré à l’impact du changement technologique en zone de reconversion Mons-Borinage. Outre la réflexion de fond sur les rapports entre la technologie et l’économique, la rencontre avait surtout pour vocation d’analyser les efforts de transformations collectifs et individuels. Ainsi que l’écrivait – comme une leçon très actuelle – la professeure Claire Lejeune en introduction : quand le changement s’avère inéluctable, la société n’a plus le choix, il faut réveiller le créateur ; il n’y a que lui pour incarner la nouveauté, c’est-à-dire la jeunesse et le mouvement dans une société paralysée par ses vieilles habitudes ; pour ressusciter l’humour de toutes les couleurs dans un monde déprimé qui a perdu le sens du rire [15].

Créateurs ou non, les hommes et femmes de bonne volonté n’avaient pas manqué : les Emile Cornez, Max Drechsel, Richard Stievenart, Yves Urbain, Roger De Looze, Hilaire Willot, René Panis [16], etc. Chargé de cours en économie à la Faculté Warocqué, l’orateur pressenti pour rappeler le processus de désindustrialisation et les efforts de reconversion industrielle du Borinage n’a toutefois pas le cœur à rire ce 4 février 1985. D’abord, parce que l’introduction au colloque faite par André Philippart l’a manifestement mis de méchante humeur, mais surtout parce que ce qu’il a à dire n’est guère agréable. D’emblée, Jean-François Escarmelle rappelle ce qui semble constituer une évidence : schématiquement, l’histoire économique du monde, d’un pays ou d’une région est une longue suite de phases d’industrialisation et de reconversions industrielles, ratées ou réussies [17]. Compte tenu de la structure industrielle monolithique du Borinage, la reconversion après la crise charbonnière a été – dit l’économiste montois – une reconversion complète qui s’est appuyée sur quatre axes principaux : (1) une intervention volontariste pour recréer les conditions d’une rénovation durable du tissu industriel. Cette intervention a été menée par les milieux politiques, économiques et sociaux et s’est opérée au travers de l’intercommunale IDEA dans le but de diversifier les activités en prenant appui sur quelques secteurs moteurs, générateurs de renouveau ; (2) l’insertion de la zone dans les mutations économiques globales de l’époque : tertiarisation de l’activité économique, grands programmes de travaux publics et nouveaux investissements industriels ; (3) le remodelage urbain de la région saccagée par l’exploitation minière (désenclavement, rénovation des sites industriels, démergement et assainissement du réseau hydraulique, infrastructures d’accueil pour de nouvelles activités industrielles) ; (4) la constitution d’un potentiel de travailleurs aux aptitudes nouvelles par la formation professionnelle et l’adaptation de l’enseignement technique [18]. Les efforts de rénovation industrielle ont porté sur la prospection d’investisseurs étrangers, surtout aux États-Unis, dans la chimie, les fabrications métalliques et l’électronique, l’utilisation maximale des lois d’expansion économique de 1959 et 1966, ainsi que sur le financement et l’aménagement de zonings, d’infrastructures et de bâtiments industriels adéquats [19]. Néanmoins, affirme Jean-François Escarmelle, la crise économique des années 1970 a enrayé ce redéploiement alors que l’industrie régionale était trop concentrée autour de secteurs en récession (sidérurgie, fabrications métalliques, verre, textile). De fait, poursuit-il, les fermetures conjuguées de plusieurs sièges d’exploitation de sociétés étrangères et d’un certain nombre d’entreprises vieillies dans les secteurs récessifs entraînèrent, par effet de « cascade », la destruction du tissu industriel régional des sous-traitants, faisant ainsi de la région un véritable désert industriel. Et il conclut, implacable, que rien, ou à peu près rien, de concret n’a été réalisé dans la voie de la reconversion depuis bientôt dix ans de crise [20]. Néanmoins, comme l’indique encore Jean-François Escarmelle, peut-être pour laisser respirer l’assistance, la région n’est pas complètement démunie d’atouts face à l’enjeu principal que représente la capacité de maîtriser et de contrôler les mutations technologiques en cours. Mais le futur directeur général d’IDEA avertit : seules les technologies qui permettent à la fois de produire mieux et de consommer autrement pourront apporter à terme une solution à la désindustrialisation et à la crise [21]. Insistant sur l’importance des filières, Jean-François Escarmelle note qu’une politique industrielle régionale, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit en définitive, se doit de concevoir un système industriel et ensuite de le gérer : l’approche doit être avant tout organisationnelle et institutionnelle [22]. Enfin, parmi d’autres considérations, Escarmelle appelle à une mutation culturelle profonde car, par tradition historique ou pour des raisons qui tiennent tantôt à l’éducation, aux conditions de travail, aux salaires, peu d’adolescents – ou leurs parents – rêvent aujourd’hui de travailler dans l’industrie ; les professions libérales ou la fonction publique attirent davantage [23]. Enfin, l’économiste montois estime que la troisième révolution industrielle en cours redistribue les cartes à l’échelle mondiale [24].

Une véritable interface industrie-université

Sans rouvrir ici une discussion sur l’existence ou non d’une troisième Révolution industrielle, en 1985 ou trente ans plus tard, et en continuant à nous référer à l’analyse produite par Pierre Lebrun à ce sujet et rappelée ici [25], il faut se rappeler à quel point le discours officiel wallon est orienté vers les technologies en 1985, notamment à l’initiative du ministre de la Région wallonne Melchior Wathelet. En mai 1985 est organisé à la Faculté polytechnique de Mons un séminaire de l’Association industrielle Athéna (ARIA) fondée à l’initiative du ministre wallon des Technologies nouvelles et présidée par le Professeur Raymond Gorez de l’UCL. La mission de l’ARIA consiste alors à former et informer concernant la robotique industrielle. Le séminaire était introduit par le Recteur René Baland et par Guy Denuit de la société Corden Robots [26]. D’autres initiatives du même type méritent d’être mentionnées qui poussent alors le territoire, ses chercheurs et ses entreprises vers la Révolution cognitive. Ainsi, à l’occasion du 150ème anniversaire de l’École des Mines de Mons, est inauguré, à la Faculté polytechnique, le 25 septembre 1987, sous le mandat du Recteur Christian Bouquegneau, le Centre d’Études et de Recherches en Hautes Technologies. Il s’agit de réaliser une véritable interface industrie-université [27]. L’inauguration de la maîtrise en management de l’innovation, en 1988, avec l’appui du ministre de la Recherche et des Technologies nouvelles, Albert Liénard, renforce cette dynamique[28], de même que le lancement, la même année, de la s.a. Capcible, comme Centre d’Innovation et base de création d’entreprises [29].

Des initiatives sont prises également, notamment par le député permanent Claude Durieux, qui contribue à organiser un pôle de développement autour des systèmes d’information et de communication (image, son, intelligence artificielle, réseaux numériques à intégration de services, vidéotex, serveurs d’informations, automates programmables, supraconductivité, etc.) et un forum au Grand Hornu en 1989 [30], en collaboration avec les universités de Mons, Alcatel-Bell [31] et Atea-Siemens (installé à Colfontaine) [32], les Câbleries de Dour [33] et ses filiales Opticâble et Télécâble [34]. La très éphémère société LABEL (Laser Application Belgium), qui associait l’Université de Mons, Tractebel et la Province dans le domaine des lasers, s’inscrira dès 1988 dans ce sillage [35] . Quant à l’IDEA, elle organise en juin 1989 un colloque sur le design, comme trait d’union entre le fabricant et l’utilisateur [36].

Un enjeu à rencontrer : l’absence de pôle de recherche générateur de valeur ajoutée élevée

On doit à Martine Durez et à Bernard Lux, alors chargés de cours à la Faculté Warocqué, d’avoir, en 1991, analysé la réalité des politiques industrielles de Mons-Borinage à partir des statistiques d’emploi et d’établissements et d’avoir distingué quatre pôles de développement principaux permettant une dynamisation du secteur industriel en s’appuyant sur les atouts technologiques de la région : (1) les secteurs de l’extraction et l’industrie des minéraux non-métalliques avec les cimenteries CBR [37] et Obourg, la céramique dont Max Drechsel appelait déjà au développement dans les années 1930 [38]. Les moteurs que constituent le Centre de Recherche de l’Industrie belge de la Céramique (CRIBC) [39] et l’INISMA (Institut national interuniversitaire des Silicates, Sols et Matériaux) [40] méritaient d’être soulignés, ainsi que des entreprises du secteur comme Belref-Hepworth qui a été malheureusement directement impactée par la crise de la sidérurgie qui se fait sentir fin des années 1970 [41], Neoceram (Strepy-Bracquegnies) [42] et NGK (Baudour-Saint-Ghislain) [43] ; (2) les industries chimiques et du caoutchouc, dont la plupart ont déjà été évoquées : Gechem, New Carbochim, Sedema, Kemira [44], Carcoke, Akzo, Pirelli, Thomson Aircraft, etc. ; (3) les fabrications métalliques, secteur alors en difficulté : Tubel, Daitube, Europtube, Industrie boraine à Quiévrain, Gleason Works, Aleurope, etc. ; (4) enfin, les télécommunications, les constructions électriques et électroniques, représentées par les Câbleries de Dour, ancienne entreprise fusionnée avec les Câbleries de Seneffe en 1982, Bell et ATEA. Mais comme l’indiquaient les économistes de la Faculté Warocqué, le problème majeur était constitué par l’absence de pôle de recherche générateur de valeur ajoutée élevée [45]. Ainsi, Martine Durez et Bernard Lux concluaient-ils que, si la région disposait de créneaux susceptibles de développement comme la chimie, les industries cimentières et des céramiques, les télécommunications et les fabrications métalliques étaient davantage menacées. Les pistes d’avenir qu’ils percevaient étaient de trois natures : d’abord, une concertation stratégique globale pour opérer les choix des pôles de croissance et de recherche des synergies régionales, ensuite, un appui aux PLE pour rencontrer les freins au développement de ces entreprises, enfin, un effort constant de réajustement stratégique pour coller aux évolutions et aux volontés communes [46].

Les efforts déployés dans le cadre de l’objectif 1 Hainaut depuis le milieu des années 1990 ont profondément modifié le système territorial d’innovation en renforçant considérablement les outils de recherche-développement du territoire. La création de MATERIA NOVA par l’UMH, la Faculté polytechnique et l’IDEA dans le domaine du vieillissement des matériaux, des revêtements et néocéramiques, fut déterminante. De même, la fondation de MULTITEL Telecom par la Faculté polytechnique de Mons ouvrait la porte de ce qu’on appelait encore à l’époque les autoroutes de l’information : réseaux d’accès, télédistributions, fibres optiques, signaux vocaux, etc. [47]. A Seneffe, l’UCL fondait en 1996, avec les mêmes fonds structurels, le Centre de Ressources technologiques en Chimie (CERTECH). Quel que soit le jugement que l’on pose sur ces outils – et certains ont été cruels [48] – on ne peut pas dire que les analyses de Martine Durez et de Bernard Lux ont été perdues.

Le travail mené depuis 2008 dans le cadre de la prospective du Cœur du Hainaut, de la mise en place d’un partenariat stratégique local ainsi que de la préparation d’une nouvelle programmation FEDER a également répondu à cette idée de concertation stratégique globale pour opérer les choix des pôles de croissance et de recherche des synergies régionales. En fait, c’est une nouvelle stratégie qui s’est mise en place dans une logique de filiation / rupture.

Philippe Destatte

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[1] Daniel BELL, Notes on the Post-Industrial Society, in Public Interest, 6-7, 1967. – Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow, 1980. – John NAISBITT, Megatrends, New York, Warner Books, 1982. – William HALAL, The Infinite Resources, Creating and Leading the Knowledge Enterprise, San Francisco, Jossey Bass, 1998. – Toffler y écrivait en 1980 : si nous voulons faciliter la transition entre la vieille civilisation qui se meurt et la nouvelle qui commence à prendre forme, si nous voulons conserver notre identité et notre capacité de conduire notre vie à travers les crises de plus en plus violentes qui nous attendent, il faut que nous soyons capables de discerner – et de créer – les innovations de la Troisième vague. Paris, Denoël, 1980, p. 160.

[2] Max DRECHSEL, Pour l’Université du Hainaut, dans Colloque sur les problèmes universitaires du Hainaut, tenu à Mons le 3 juin 1962, p. 54, Mons, Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut, 1963.

[3] Ibidem, p. 54.

[4] Jacques FRANEAU, L’évolution de l’enseignement supérieur, dans Colloque sur les problèmes universitaires du Hainaut…, p. 65.

[5] M. Drechsel : une économie indivisible, dans La Libre Belgique, 17-18 janvier 1970, p. 2.

[6] Chronique du CEW du Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 21, 1975, p. 47.

[7] Emilien VAES, Editorial, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 28, 1977/2, p. 4.

[8] Y. FREY et D. HORLIN, Innovation-emploi, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 29, 1977/3, p. 15-16. – Jean DUTILLEUL, Sur la voie du progrès avec le CIRI : la promotion de l’innovation et des nouvelles technologies, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 18-20.

[9] Paul-Jean EVRARD et René CYPRES, Le Centre de transposition semi-industrielle de la recherche appliquée TSIRA, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 28-34. – Le Centre de transposition semi-industrielle de recherche appliquée, n°17, 1973.

[10] Le Centre de Recherches technologiques du Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 20, 1974, p. 42. – Chronique du CEW du Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 21, 1975, p. 47.

[11] Où en est la télédistribution dans les régions du Centre et du Borinage ?, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 29, 1977/3, p. 27. – Raoul PIERARD, La télédistribution en Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 27, 1977, p. 24-30.

[12] René CONSTANT, Les biotechnologies : un nouveau secteur d’avenir ? dans Bulletin économique du Hainaut, n° 48, 1987, p. 14-23.

[13] Martine DUREZ et José QUENON, L’analyse du processus d’innovation dans des PMI de l’Arrondissement de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 48, 1987, p. 26-31, p. 31.

[14] Kenneth BERTRAMS, Industrie et université en Wallonie : l’interaction innovante ? Eléments d’une histoire de la recherche industrielle (XIXe et XXe siècles), dans Ph. DESTATTE dir., Innovation, savoir-faire, performance, Vers une histoire économique de la Wallonie, p. 290-312, Charleroi, Institut Destrée, 2005.

[15] Claire LEJEUNE, Pour un langage transdisciplinaire, dans L’Impact du changement technologique en zone de reconversion Mons-Borinage, Numéro spécial de Réseaux, 46-49, p. 12, Mons, CIEPHUM, 1986.

[16] Victor BURE, J. DELADRIERE, René PANIS, Richard STIEVENART, Plan régional d’Aménagement de Mons-Borinage, Association intercommunale pour le Développement et l’Aménagement des Régions du Centre et du Borinage, Bruxelles, Ministère des Travaux publics, 1966.

[17] Jean-François ESCARMELLE, Désindustrialisation et reconversion industrielle, dans L’Impact du changement technologique en zone de reconversion Mons-Borinage…, p. 30. – La thèse de doctorat de J-Fr. ESCARMELLE à l’UMons (1985) portait sur l’Analyse du rôle du capital public dans les processus de restructuration sectorielle en Belgique

[18] Jean-François ESCARMELLE, Désindustrialisation et reconversion industrielle…, p. 31.

[19] Ibidem, p. 32.

[20] Ibidem, p. 33. – Le ministre des Affaires économiques du gouvernement de Gaston Eyskens, Jacques Van der Schueren, arrivait à la même conclusion lors du débat sur le Borinage à la Chambre le 18 février 1959 : je suis d’accord, disait-il, pour reconnaître que l’on a déjà fait beaucoup de promesses dans ce domaine, mais que, jusqu’à présent, fort peu de réalisations ont vu le jour. Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 février 1959, p. 30. On était évidemment vingt-cinq ans plus tôt…

[21] p. 34. – Jean-François Escarmelle a succédé à Jacques Donfut comme directeur général d’IDEA en 1989. Ettore RIZZA, Le second maître de Mons, Hommes et femmes de pouvoir, J-F Escarmelle, dans Le Soir, 28 juin 2011, p. 19.

[22] Jean-François ESCARMELLE, Désindustrialisation et reconversion industrielle…, p. 31.

[23] Ibidem, p. 37. Les chercheurs de l’Institut de Sociologie de l’ULB relèvent déjà, en 1958, un état d’esprit qui paraît décider les jeunes à éviter les responsabilités d’une exploitation individuelle et à rechercher plutôt un emploi dans la grosse industrie. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 152. – Ce constat était encore apparu de manière éclatante lors d’une matinée de colloque à laquelle nous avions participé, Jean-François Escarmelle et moi-même, le 3 octobre 2009, à l’occasion du centième anniversaire de l’Athénée provincial Raoul Warocqué à Morlanwelz.

[24] Ibidem, p. 38.

[25] Voir Ph. DESTATTE, Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle (1), note 42, Blog PhD2050, 29 avril 2015.

[26] On comptait alors 514 robots industriels en Belgique (1984). Un séminaire de l’ARIA à Mons, La robotique, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 17.

[27] Christian BOUQUEGNEAU, La recherche à la Faculté polytechnique de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 43.

[28] Innovation et management, Faculté polytechnique de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 52, 1989, p. 10.

[29] Capcible, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p. 10.

[30] Le Grand Hornu Images asbl, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 49, 1987, p. 42-43. – Le Grand-Hornu : un pôle de développement, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p. 8. – Cl. DURIEUX, Un exemple de liaison rt-industrie : le Grand-Hornu, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Cahier n°2, p. 43-45, Charleroi, Institut Destrée, 1987. – Martine DUBUISSON et Philippe BERKENBAUM, Grand Hornu : la nouvelle alliance, dans Le Soir, 27 octobre 1989, p. 24.

[31] Bell Téléphone Colfontaine, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 57.

[32] GTE-ATEA Colfontaine, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 57. Implanté à Pâturages depuis 1969, ATEA a installé un centre de production ultra-moderne à Colfontaine en 1971.

[33] Les Câbleries de Dour étaient nées de la fusion de Câbleries Corderies du Hainaut et de Senecable (Câbleries La Seneffoise et Tréfileries Associées) en 1977. Bulletin économique du Hainaut, n° 28, 1977/2, p. 31. – On relevait 16 entreprises de câbleries en 1896 mais 3 seulement en 1958, dont les Câbleries et Corderies du Hainaut à Dour. Cette entreprise occupait encore à l’époque 750 ouvriers. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage..., p. 33. – Voir aussi Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 141sv

[34] La SA Opticâble a été constituée le 17 juin 1977 pour procéder à la recherche et à la mise au point de systèmes de télécommunications pour câbles à fibres optiques. Son siège social a été établi à La Louvière. Bulletin économique du Hainaut, n° 29, 1977/3, p. 31. – En 1989, ce sont les Câbleries de Lyon, filiale d’ALCATEL, qui prirent le contrôle du Groupe des Câbleries de Dour. Câbleries de Dour, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p. 40.

[35] Label, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 78. – Laser Application Belgium Grand-Hornu, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p.44. – Hornu, fin de parcours pour Label, dans Le Soir, 3 novembre 1990, p. 29.

[36] Au Grand Hornu, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 52, 1989, p. 17.

[37] Les Cimenteries CBR, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 54, 1991, p. 35-40. – W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 161-165.

[38] Max DRECHSEL, Rapport sur la situation de la Wallonie et l’avenir des industries wallonnes, dans Premier Congrès des Socialistes wallons, 8-9 janvier 1938 à Liège, p. 268, Huy, Imprimerie coopérative, (s.d.). – En 1929, Hector Fauvieau renseigne 4275 emplois dans l’industrie de la terre plastique pour les produits réfractaires et les verreries à Baudour, Tertre, Hautrage, Saint-Ghislain, Boussu, Wasmuël, Quaregnon et Jemappes. Hector FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 106. – Décès de Max Drechsel, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 10.

[39] Nouveauté en technologie céramique à la Faculté polytechnique de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 33, 1979, p. 44-45. – Centre technologique des Céramiques nouvelles, dans Bulletin économique du Hainaut, n°53, 1990, p. 82.

[40] Le Centre des Silicates constitue un des trois projets du Centre de Recherches technologiques du Hainaut. Le centre a bénéficié d’une partie des crédits parallèles de 1973 et 1976 sur base d’une volonté du Conseil économique wallon du Hainaut, lui permettant de disposer des locaux et équipements nécessaires à son développement. Chronique du CEW-Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 35, 1980/1, p. 35.

[41] Emilien VAES, Editorial, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 31, 1978, p. 3. – En 1955, UCB a cédé sa division de produits réfractaires de Saint-Ghislain à la Société belge des Produits réfractaires Belref à Andenne qui reprit aussi, l’année suivante, les usines Victor Armand à Baudour. En 1956, 1276 personnes étaient occupées dans ce secteur dans le Borinage. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 177-178.

[42] Neoceram a été constitué le 8 mai 1985 par la SRIW, Belref, Glaverbel, Diamond Board, et la Floridienne avec pour objets la recherche et la fabrication dans le domaine des nouvelles céramiques. Neoceram, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 42.

[43] NGK Baudour, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 42.

[44] Kemira s.a., dans Bulletin économique du Hainaut, n° 49, 1987, p. 61.

[45] Martine DUREZ et Bernard LUX, Politique économique et stratégie d’entreprise, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 54, 1991, p. 15-34, p. 31.

[46] Ibidem, p. 33.

[47] Serge BOUCHER, Multitel, Conférence de presse, Bilan, 27 octobre 2005.

Cliquer pour accéder à news69_Discours_Serge_Boucher.pdf

[48] Voir notamment Jean-Yves HUWART, Le second déclin de la Wallonie, En sortir, Bruxelles, Racine, 2007.

Namur, 16 mars 2015

Dans mes deux contributions précédentes, j’ai essayé de montrer cette forme de mythe qui consistait à considérer que, toute occupée à valoriser la société de la connaissance depuis les années 1990, la Commission européenne aurait cependant négligé les politiques industrielles. J’ai aussi tenté de montrer que, dans son dialogue avec le Conseil et les États membres, la Commission avait fait évoluer son rapport à la désindustrialisation de l’Europe, notamment sous les effets de la crise de 2007-2008 sur la compétitivité européenne. Dans ce cadre, 2012 constitue certainement un tournant et 2014 une accélération au travers de l’idée de renaissance industrielle européenne.

1. Pour une Renaissance industrielle européenne (2014)

Comme contribution au Conseil européen de mars 2014 consacré à la politique industrielle, la Commission réaffirme, le 22 janvier 2014, l’importance économique des activités industrielles. Les commissaires rappellent que cette activité est bien supérieure à la part de l’industrie manufacturière dans le PIB puisque l’industrie représente 80 % des exportations européennes et 80 % des investissements du secteur privé dans la recherche et l’innovation. Son impact sur l’emploi est lui aussi considérable puisqu’elle génère directement près d’un quart des emplois du secteur privé et entraîne indirectement la création de 0,5 à 2 emplois dans d’autres secteurs. Ainsi, la Commission répète-t-elle qu’elle considère que, pour asseoir la reprise économique et la compétitivité en Europe, il sera primordial de disposer d’une base industrielle forte [1]. La Commission appelle à poursuivre la modernisation industrielle en investissant dans l’innovation, l’efficacité des ressources, les nouvelles technologies, les compétences et l’accès au financement. La communication encourage également l’avènement d’une Europe plus ouverte aux entreprises grâce à des mesures destinées à simplifier le cadre législatif et à améliorer l’efficacité de l’administration publique aux niveaux européen, national et régional. En prolongation du Conseil européen d’octobre 2013 et du Conseil Compétitivité de décembre de la même année, la Commission dit sa foi dans les produits et services de la transition numérique [2] pour moderniser l’industrie européenne, notamment au travers d’un marché unique des télécommunications, du couplage des TIC ainsi que des réseaux énergétiques et logistiques. La Commission rappelle en outre que l’industrie vend à la fois des biens et des services mais que l’industrie gagnerait en compétitivité avec un marché des services plus intégré, en particulier pour les services aux entreprises, qui représentent environ 12 % de la valeur ajoutée de l’Union. Cette donnée est évidemment intéressante à prendre en compte. La Commission note toutefois que la baisse spectaculaire des niveaux d’investissement dans l’innovation depuis le début de la crise économique est très inquiétante pour l’avenir industriel de l’Europe. Enfin, elle rappelle l’avancement des travaux dans les six domaines d’investissements sur la politique industrielle qu’elle a choisis en 2012 et qui se concrétisent : technologies numériques dans les processus de fabrication, projets européens dans les technologies-clés génériques (piles, matériaux intelligents, outils de production performants et bioprocédés industriels, etc.), accès à des matières premières d’exploitation durable pour la production des bioproduits, véhicules verts et autres initiatives «Horizon 2020» visant à favoriser les transports propres et économes en énergie, efficacité énergétique dans la construction de logements, recyclage et gestion durable des déchets dans le bâtiment, composants de réseaux intelligents, internet industriel, informatique en nuage, etc.

Le Conseil européen des 20 et 21 mars 2014 a probablement constitué un moment important dans la prise de conscience de la nécessité de prendre à bras le corps l’enjeu de la compétitivité industrielle comme moteur de la croissance économique européenne. En cela, le Sommet Industrie 2014, qui ne s’était plus tenu depuis quinze ans, pourrait-il constituer une bifurcation dans les politiques européennes. Les 28 ont en effet rappelé que l’Europe a besoin d’une base industrielle solide et compétitive, pour soutenir la croissance et l’emploi. En ce sens, la Commission a décidé d’accélérer le programme européen de réglementation dite intelligente REFIT de simplification et de réduction des charges administratives (facturation, législation, brevets, marchés publics, transports, etc.) afin de rendre l’environnement réglementaire plus favorable à l’investissement et à l’innovation et de contribuer au rapatriement d’emplois dans le secteur manufacturier. Parallèlement, la Commission a été invitée à produire une feuille de route sur base de sa communication de janvier 2014 pour encourager le développement du marché intérieur des biens et services, de l’économie numérique, de l’esprit d’entreprise, de modernisation des réseaux d’infrastructures et d’accès au financement des PME. Le Conseil a également insisté sur la promotion de la spécialisation intelligente et sur l’utilisation efficace des investissements publics de recherche, et sur le renforcement des liens avec les entreprises et les clusters afin d’améliorer leur accès aux technologies innovantes. Mais il y avait également une forme de mise en garde dans les conclusions du Conseil européen de mars 2014 qui assénait que la compétitivité de l’industrie européenne sur les marchés internationaux ne pouvait être considérée comme acquise et qu’il était indispensable de poursuivre les efforts pour que les entreprises européennes accèdent aux marchés mondiaux et s’intègrent dans les chaînes de valeur globales. Parallèlement, le Conseil s’inquiétait des lacunes européennes dans le domaine des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques, et en particulier du rôle de l’industrie dans ce domaine, et demandait à la Commission et aux États membres d’y remédier en intensifiant leurs efforts en matière de mobilité, d’éducation, de formation professionnelle et de brevet. De même, le Conseil appelait à développer les technologies-clés génériques (TCG) qui constituent un intérêt de compétitivité industrielle particulier, telles que les batteries dans le secteur de l’électromobilité, les matériaux intelligents, les outils de production performants et les bioprocédés industriels, notamment les technologies dites propres. Enfin, le Conseil établissait un lien entre la construction d’une base industrielle solide, efficace dans l’utilisation des ressources et compétitive avec une politique qu’il veut cohérente en matière de climat et d’énergie, y compris dans le cadre de mesures visant à remédier au problème des prix élevés de l’énergie, en particulier pour les industries grandes consommatrices d’énergie. [3] Il faut toutefois relever que, contrairement à l’avis de la Commission renouvelé depuis octobre 2012, le Conseil ne fait pas sien l’objectif, pourtant soutenu par plusieurs États membres, de porter à 20 % la part du secteur manufacturier dans le PIB à l’horizon 2020.

 

2. Nouvelle Commission Juncker, mêmes engagements industriels ?

Le diagnostic de l’état de l’industrie européenne laissé par la Commission Barroso à l’équipe Juncker a pris la forme du Rapport 2014 sur la compétitivité, intitulé Réindustrialiser l’Europe, déposé sur la table de la nouvelle commission le 11 septembre 2014. Ce bilan n’est guère réjouissant, même si le discours reste très volontariste et se veut encourageant. En effet, il établit que, depuis 2008, l’industrie manufacturière européenne a perdu 3,5 millions d’emplois. La baisse de la demande pendant cette période et la réduction des crédits ont freiné la dynamique d’investissement. De 2008 à 2013, la part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée brute (le PIB) a continué à reculer, passant de 15,8 à 15,1 %. Dans un contexte où la productivité de la main-d’œuvre a augmenté dans de nombreux États membres, seule l’Allemagne est parvenue, de 2007 à 2012, à augmenter le nombre des emplois dans son industrie manufacturière. Du reste, dans la typologie qu’établit la DG Industrie, seuls quatre pays affichent une compétitivité forte et en voie d’augmentation : outre à nouveau l’Allemagne, il s’agit des Pays-Bas, du Danemark et de l’Irlande. Le rapport de la Commission préconise des efforts suivant sept axes pour que l’Union retrouve sa vigueur industrielle et sa compétitivité économique. D’abord (1), par un accroissement de l’investissement dans tous les secteurs en soutenant l’efficacité de l’innovation et de la commercialisation des résultats de la recherche ainsi qu’un meilleur accès à une main-d’œuvre hautement qualifiée. Ensuite (2), par le maintien, indispensable à la relance, de l’accès au financement et donc du crédit aux entreprises. Troisièmement (3), par l’amélioration des systèmes d’innovation pour combler l’écart de productivité entre l’Union et ses concurrents et partenaires commerciaux. Quatrièmement (4), par la mise à niveau des compétences permettant de rencontrer les pénuries des entreprises en termes de qualifications recherchées. Cinquièmement (5), par un meilleur accès aux marchés et par l’intégration dans les chaînes de valeurs mondiales permettant de renforcer le positionnement des entreprises européennes sur la scène internationale. Sixièmement (6), par un renforcement de la sûreté d’approvisionnement et de l’efficience énergétique ainsi que par l’utilisation rationnelle des matières premières (efficacité des marchés de l’électricité et diversification des sources d’énergie). Enfin (7), la Commission préconise la réduction des coûts et des incertitudes auxquelles les entreprises sont confrontées dans leurs relations avec l’administration publique [4]. Ainsi, donc, les services du Commissaire Antonio Tajani laissaient-ils un beau cahier des charges à son successeur, et surtout aux 28 États européens…

La position du Conseil lors du Sommet de mars 2014 ne signifie évidemment pas que la Commission renonce à son objectif des 20 %. Dans la lettre de mission qu’il adressait le 1er novembre 2014 à la nouvelle commissaire Elżbieta Bieńkowska en charge du Marché intérieur, de l’Industrie, de l’Entrepreneuriat et des PME, le Président Jean-Claude Juncker disait à nouveau l’importance de l’industrie pour l’économie et la nécessité de s’inscrire dans la trajectoire qui fera passer l’industrie européenne de moins de 16 % à ce moment (15,1 %) [5] à un objectif de 20 % du PIB en 2020. Le président de la Commission précisait que ces objectifs pourraient être atteints par l’encouragement des investissements dans les nouvelles technologies, en améliorant l’environnement des affaires, par un meilleur accès aux marchés et au financement, particulièrement pour les PME [6]. Dans le texte de réponse au Parlement européen en vue de son audition, la nouvelle commissaire en charge de l’industrie allait répéter cet objectif comme une de ses priorités en disant vouloir l’atteindre au travers d’un partenariat avec les États membres mais aussi en travaillant avec les niveaux régional et local, en particulier par les fonds structurels européens ainsi que par des approches sectorielles qui favorisent les plus porteurs [7]. Dans une conférence faite à Bruxelles le 12 novembre 2014, la commissaire mettait en outre en évidence quatre variables-clefs pour une politique industrielle européenne du XXIème siècle : un accès aux marchés à la fois européens et au delà, un accès aux ressources (finances, énergie, matières premières et compétences), une capacité dans l’innovation et la modernisation ainsi qu’un environnement d’affaires favorable [8].

Au delà, les volontés continuaient à se fédérer autour de ces stratégies. Ainsi, le 11 décembre 2014, un intergroupe se mettait en place au Parlement européen pour valoriser l’investissement à long terme et la réindustrialisation. De son côté, le 2 mars 2015, le Conseil Compétitivité réaffirmait l’importance de la numérisation de l’industrie comme vecteur de son redéploiement. A ce stade, il est toutefois difficile de déterminer s’il s’agit de nouvelles liturgies ou de projets politiques concrets et véritablement innovants [9]

 

Conclusion : une politique industrielle européenne : entre ambiguïté et volontarisme

Le concept de politique industrielle est ambigu et, comme le rappelaient Reinhilde Veugelers et André Sapir, source de confusion : s’agit-il de protéger certaines entreprises qualifiées de « champions », de sauvegarder l’ensemble du domaine manufacturier, de construire des politiques sectorielles au profit de secteurs dits stratégiques, de mettre en place des mécanismes de soutien à la compétitivité, de développer des politiques d’entreprises ou encore de créer un environnement destiné à améliorer les affaires ? [10] On retrouve d’ailleurs parfois cette confusion dans certains documents tellement éclectiques qu’on peut raisonnablement se demander comment ils peuvent devenir des références obligées pour des acteurs, en particulier politiques. Ainsi, le rapport piloté par le social-démocrate allemand Bernd Lange sur une politique industrielle à l’ère de la mondialisation a longtemps servi de bannière mais ne peut que surprendre son lecteur. Bernd Lange se félicite que la Commission reconnaisse enfin au travers de la Stratégie Europe 2020 et de la communication sur une politique intégrée de l’Union, en mettant en évidence l’importance d’une base industrielle, notamment manufacturière, et le fait que la Commission s’engage en faveur d’une politique industrielle intégrée qu’il dit fondée sur le principe d’une économie sociale de marché [11]. Telle que formulée dans sa centaine de résolutions sous la forme d’un inventaire à la Prévert, cette critique paraît totalement décalée du discours pourtant tenu par la Commission européenne depuis vingt ans, ainsi que nous l’avons montré. Au delà, ce qui fait problème c’est le fait de vouloir considérer qu’une politique industrielle européenne d’ajustement puisse répondre à des processus nationaux de désindustrialisation différents, où se mêlent confusément des facteurs d’externalisation des activités tertiaires (outsourcing), des gains de productivité ainsi que la concurrence internationale [12].

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Plus subtilement, en 2012, Franck Lirzin et Christophe Schramm regrettaient, dans un Policy Paper de la Fondation Schuman, que la Commission européenne et en particulier sa direction générale en charge des entreprises et de l’industrie, n’aient pas développé de vision cohérente et intégrée des différents secteurs industriels et se limitent à un rôle de coordination des politiques menées par les autres DG qui ont un impact sur le développement industriel. Ils préconisaient la mise en place d’un plan stratégique pour les technologies industrielles (Strategic Industry Technologies Plan) rassemblant tous les acteurs des grands secteurs industriels européens et les États membres [13]. Le rôle de ce plan, ou plutôt de cette plateforme, consisterait à évaluer les forces et les faiblesses de chaque secteur, à fixer des objectifs stratégiques pour les dix ans à venir. Pour les auteurs, il s’agirait de préciser le positionnement que veut prendre chaque industrie dans la mondialisation, en prenant en compte les enjeux territoriaux dans les différents États membres, et d’élaborer une feuille de route pour le secteur à l’horizon de 5-10 ans avec une définition précise des priorités et des besoins. Celle-ci devrait faire l’objet d’un large débat avec les États membres, le Parlement et toutes les parties prenantes afin de valider les orientations et de créer un consensus sur les éventuels besoins de financement. Au delà, Franck Lirzin et Christophe Schramm estimaient que les États membres ne devaient pas simplement coordonner leurs politiques économiques, mais qu’ils devaient également lancer une politique commune d’investissement et de développement industriels. Celle-ci permettrait, disaient-ils, les transferts de technologie et de compétence nécessaires au redéploiement de toutes les régions européennes. Cette ambition, écrivaient-ils, ne peut naître qu’en intégrant une réelle vision stratégique de la politique industrielle européenne avec une réflexion sur la géographie industrielle ancrée dans les territoires des États [14]. On ne peut que les suivre d’autant que travaillant de manière collective et ambitieuse, les acteurs s’approprieraient des stratégies qui, pensées à la Commission, apparaissent souvent trop détachées du terrain.

Dans un ouvrage récent publié en 2015, Damien Broussolle regrettait lui aussi une certaine modestie des ambitions et des moyens d’actions de la Commission compte tenu des orientations qui sont les siennes et que nous avons rappelées ici, notamment la soumission de la politique industrielle au principe de la concurrence. Ainsi, d’une part, le professeur à l’Université de Strasbourg observait que la politique européenne ne pouvait compenser la prime décisive qui était donnée au premier innovateur et producteur entrant sur le marché qui dispose d’emblée d’un avantage décisif qui va le mettre hors d’atteinte quasi définitive de ses concurrents. Il en conclut qu’une démarche trop respectueuse de la libre concurrence aurait jadis conduit à avaliser l’avance prise par Boeing sur Airbus. D’autre part, Damien Broussolle regrette que la Commission n’ait pas valorisé la voie de la standardisation qui, dans bien des cas, et compte tenu de l’ampleur du marché européen, pourrait installer des acteurs industriels sur des trajectoires technologiques et stratégiques de croissance (path dependency). Le chercheur en conclut que lorsque les enjeux sont mondiaux, l’affirmation d’un espace européen régi par des règles spécifiques (intérêt et priorité communautaires) gêne certains acteurs économiques [15].

En avril 2014, Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen avaient eux aussi abordé cette question d’une nouvelle politique industrielle et de l’effet de path-dependence dans l’innovation, en estimant que, plutôt que de s’accrocher aux principes passéistes de l’État interventionniste ou au contraire à une opposition systématique à tout ciblage sectoriel, il était possible de réconcilier les politiques industrielles avec les exigences d’une économie de l’innovation. Pour les auteurs de Changer de modèle, il faut repenser la gouvernance des subventions sectorielles en les rendant plus compatibles avec la concurrence, force motrice de l’innovation. Il s’agit notamment d’élargir l’aide sectorielle à l’ensemble des acteurs, y compris aux entrants potentiels, pour y stimuler la croissance [16].

Depuis les années 1990, l’Europe a construit une politique industrielle en valorisant les deux axes de la société de la connaissance, d’une part, des contraintes et opportunités résultant du choix du développement durable, d’autre part. C’est ce que nous avons appelé La Nouvelle Politique industrielle. Les politiques qui y ont été prônées ont toujours tenté de respecter les objectifs de concurrence et d’ouverture des marchés qui s’inscrivent dans une tendance lourde de libéralisation, chère à la Commission – que l’on aime ou non ce choix fondamental. Dès lors, c’est la logique de l’ajustement au marché qui y a prévalu. Depuis la crise de 2007-2008, toutefois, une attention plus grande a été portée aux mutations industrielles ainsi qu’aux risques de désindustrialisation plus ou moins tangibles selon les États. N’oublions pas que, contrairement au récit évoqué dans la première partie de cette analyse, certains pays comme l’Allemagne ont, au contraire, renforcé leur base industrielle durant ces dernières décennies[17].

Dans le contexte général des mutations industrielles de ce début de siècle, le poids souhaitable de l’industrie dans le PIB communautaire, tel que fixé en 2012 par la Commission, peut faire fonction de symbole d’une attention nouvelle portée à ces questions. On parle désormais de Renaissance industrielle, non pas comme un retour à un ordre ancien mais comme une accélération des axes de développement définis dans la capitale européenne depuis le Livre blanc sur la Compétitivité et l’Emploi. Bien rappelée par Elie Cohen et Pierre-André Buigues [18], la difficulté pour l’Europe – comme du reste pour les États membres, leurs régions et leurs territoires –, c’est de mettre en conformité les discours pour une réindustrialisation vigoureuse et les actes, sous la forme de mise en œuvre au jour le jour de plans d’actions crédibles.

Et là, évidemment, c’est autre chose. Nous y reviendrons, bien entendu.

 Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

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[1] Pour une Renaissance industrielle européenne, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, p. 1, COM(2014) 014 final. A noter qu’il y est précisé que dans la présente communication, on entend par «industrie manufacturière» les activités de la section C, divisions 10 à 33, de la NACE, Rév. 2. L’«industrie» renvoie à un groupe d’activités plus larges comprenant aussi les industries extractives et le secteur énergétique. – Communication on Industrial policy “For a European Industrial Renaissance” http://ec.europa.eu/enterprise/policies/industrial-competitiveness/industrial-policy/communication-2014/index_en.htmLa Commission demande la prise de mesures immédiates en faveur d’une renaissance industrielle européenne, Communiqué de presse, Bruxelles, le 22 janvier 2014. http://europa.eu/rapid/press-release_IP-14-42_fr.htm. – State of the Industry, Sectoral overview and Implementation of the EU Industrial Policy, Commission Staff Working Document, 2014. SWD/2014/014 final.A New Step for European Industrial Policy, Belgian Concept Paper, May 28, 2013. http://economiewallonie.be/sites/default/files/BE%20concept%20paper%20industrial%20policy%20may2013%20full.pdf

[2] Les technologies numériques, plus particulièrement, sont au cœur des gains de productivité de l’industrie européenne. Leur puissance de transformation et leur influence croissante dans tous les secteurs sont en train de redessiner les schémas de production et de commercialisation traditionnels et amèneront l’industrie à concevoir quantité de nouveaux produits et surtout de nouveaux services («servitisation » de l’industrie). Une transition numérique est en cours dans l’économie mondiale et la politique industrielle doit intégrer les nouvelles possibilités technologiques telles que l’informatique en nuage, le traitement des gros volumes de données («datamasse»), l’édification de chaînes de valorisation des données, les nouvelles applications industrielles de l’internet, les usines intelligentes, la robotique, la conception et l’impression en 3D.

[3] Conseil européen des 20 et 21 mars 2014, Conclusions du Sommet Industrie, p. 1-6, Bruxelles, Conseil européen, 21 mars 2014, EUCO 7/1/14 REV1. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/141768.pdf

[4] Progression de la compétitivité européenne par Etat membre de l’Union européenne, Mémo, Bruxelles, 11 septembre 2014. – Reindustrialising Europe, Member State’s Competitiveness Report 2014, Commission Staff Working Document, SWD (2014) 278, A Europe 2020 Initiative, Brussels, European Commission, 2014.

[5] Pour le deuxième trimestre 2014 dans l’Europe des 28. Summary of Industry Indicators, DG Industry, Eurostat.

[6] Mission Letter, Brussels, November 1, 2014,

http://ec.europa.eu/commission/sites/cwt/files/commissioner_mission_letters/bienkowska_en.pdf

[7] http://ec.europa.eu/commission/sites/cwt/files/commissioner_ep_hearings/bienkowska-reply_en.pdf

[8] Elzbieta BIENKOWSKA, An EU Industrial Policy for the 21st century, Brussels, Conference on A New Industrial Policy for Europe, 12 November 2014.

[9] Conseil Compétitivité des 2 et 3 mars 2015. http://www.consilium.europa.eu/fr/meetings/compet/2015/03/02-03/

[10] Reinhilde VEUGELERS & André SAPIR, Policies for Manufacturing EU Growth, in R. VEUGELERS ed., Manufacturing Europe’s Future, p. 161sv, Brussels, Bruegel Blueprint 21, Sept. 2013. – Michael DARMER, A Definition of EU Industrial Policy, in M. DARMER & Laurens KUYPER, Industry and the European Union, Analysing Policies for Business, p. 4sv, Cheltenham UK, Edward Elgar, 2000.

[11] Bernd LANGE, Rapport sur une politique industrielle à l’ère de la mondialisation, Parlement européen, 2009-2014, 3 février 2011 (2010/2095-INI).

[12] Lionel NESTA, Désindustrialisation ou mutation industrielle ? dans Economie et Statistique, n° 438-440, INSEE, 2010, p. 1, note 1.

[13] Franck LIRZIN et Christophe SCHRAMM, Réindustrialiser l’Europe, Les enjeux d’une politique européenne d’innovation et d’industrie, Policy Paper, Questions d’Europe n° 256, p. 8-12, Paris, Fondation Robert Schuman, 22 octobre 2012.

[14] Ibidem, p. 3.

[15] Damien BROUSSOLLE, L’approfondissement du marché unique, moteur essentiel du développement de l’Europe ? dans M. DEVOLUY et G. KOENIG, Les politiques économiques européennes, p. 231-233, Paris, Seuil, 2015.

[16] Philippe AGHION, Gilbert CETTE, Elie COHEN, Changer de modèle, p. 198-204, Paris, Odile Jacob, 2014. – Voir aussi Ph. AGHION, Julian BOULANGER, Elie COHEN, Rethinking Industrial Policy, Bruegel Policy Brief, June 2011.

[17] Eric HEYMANN & Stefan VETTER, Europe’s reindustrialisation, The gulf between aspiration and reality, EU Monitor European Integration, Francfurt am Main, Deutsche Bank Research, November 26, 2013. – Ralf KROKER & Karl LICHTBLAU, « Industrieland Europa »: die europäische Industrie im internationalen Vergleich, in Die Zukunft der Industrie in Deutschland und Europa, Köln, Institut der Deutschen Wirtschaft, 2013 (Analysen 88, p. 7-31).

[18] Elie COHEN et Pierre-André BUIGUES, Le décrochage industriel, p. 406-407, Paris, Fayard, 2014.

Namur, 15 mars 2015

Dans un premier article sous ce même intitulé, nous rappelions qu’un nouveau récit se développait autour de l’industrie qui vivait des mutations au croisement du numérique et de l’écologie. Ce récit qui interroge la question de la désindustrialisation pointe souvent l’Europe en la rendant responsable d’un désintérêt à l’égard des manufactures et des usines, au nom d’une évolution qualifiée d’hypothétique vers des sociétés de l’information ou de la connaissance. Nous avons montré que, dès les années 1990, notamment avec le Livre blanc sur la compétitivité et l’Emploi de la Commission Delors, les politiques européennes s’étaient appuyées sur l’idée d’un ajustement structurel pour construire une politique industrielle dans un environnement, certes ouvert et concurrentiel, mais fondé à la fois sur l’axe des avantages compétitifs de la dématérialisation de l’économie et sur celui du développement industriel durable valorisant la production allégée d’énergie et de matières premières.

1. Désindustrialisation séculaire ou désindustrialisation absolue ? (2003)

Dans la logique de l’appel lancé par Schröder, Chirac et Blair, le Conseil européen réuni à Bruxelles les 16 et 17 octobre 2003, appelait les États membres à la création des conditions favorables pour relancer la croissance et l’emploi (European Initiative for Growth), en améliorant les facteurs de compétitivité pour les entreprises et l’industrie, en affirmant vouloir soutenir l’industrie, la recherche et la technologie. Le Conseil européen invitait la Commission à présenter rapidement un rapport contenant des propositions pour améliorer l’environnement industriel dans le but d’empêcher la désindustrialisation, le mot étant ici explicitement formulé [1].

Un premier document était publié par la Commission en novembre 2003 sous le titre Les enjeux clés de la compétitivité en Europe, Vers une approche intégrée [2]. Il annonçait d’emblée la réalisation d’une autre communication qui serait consacrée à la politique industrielle, ainsi que des travaux ultérieurs sur les raisons qui affectent la spécialisation de l’Europe et sur sa place dans la division internationale du travail. Il ébauchait, comme attendu, une analyse du phénomène de la désindustrialisation. Pour la Commission, il était clair que cette problématique et les politiques de compétitivité étaient étroitement liées : ces dernières devaient contribuer à stopper le processus de désindustrialisation. De telles politiques devaient également faciliter la transition vers une économie industrielle moderne [3]. La Commission abordait ensuite l’évolution récente de la compétitivité industrielle. Elle estimait que les signaux lancés par les chefs d’État étaient liés non seulement au ralentissement économique et à la période de récession que connaissait l’Europe mais aussi à un processus d’ajustement associé au changement de structure des économies européennes. La Commission notait que la constatation des responsables politiques s’inscrivait dans une réflexion plus vaste sur la performance et le futur de l’industrie communautaire. Elle estimait que les avis énoncés reflétaient peut-être l’ambition que l’Europe reste une puissance mondiale dans des secteurs industriels considérés comme essentiels notamment pour des raisons stratégiques. En outre, la Commission craignait que ces signaux reflètent la volonté de rétablir les performances des domaines dans lesquels l’Europe a montré des signes de faiblesse. On retrouve là – dit la Commission – l’idée selon laquelle l’industrie de l’UE étant moins spécialisée dans les secteurs à forte intensité technologique que celle des États-Unis ou du Japon, elle doit conserver la position forte qu’elle occupe actuellement dans les secteurs traditionnels, même si cela ne sera certainement pas suffisant pour garantir le succès économique à long terme [4]. La prudence de la Commission était fondée sur la définition conceptuelle qu’elle donnait de la désindustrialisation : un processus de changement structurel correspondant à un déclin à long terme, non cyclique, du secteur manufacturier, avec pour corollaire une baisse en termes absolus de l’emploi, de la production, de la rentabilité, du stock de capital de l’industrie manufacturière ainsi que des exportations de biens manufacturés avec l’apparition de déficits commerciaux permanents pour ceux-ci. Complémentairement, le rapport distinguait la désindustrialisation séculaire ou absolue de la désindustrialisation relative, cette dernière correspondant à la baisse de la part du secteur manufacturier dans le PIB, processus à long terme qui reflète la croissance rapide de la productivité de ce secteur, la hausse qui en résulte du revenu réel et l’augmentation de la demande de services. Pour la Commission, la baisse de la part du secteur manufacturier dans le PIB mettait en évidence un processus d’évolution structurelle vers une économie dominée par les services [5]. Sur ces bases, la Commission estimait que les préoccupations émises au sujet de la « désindustrialisation » et des délocalisations semblent basées sur une vue partielle des réalités économiques. Les relocalisations d’activités industrielles qui se produisent dans le monde sont le reflet de l’évolution des avantages comparatifs, ce qui n’était pas très aimable pour les trois chefs d’Etat qui s’étaient exprimés. La Commission concluait en effet que, si, sur la base des données analysées rien ne montrait que l’économie européenne présente des signes de « désindustrialisation », il était toutefois possible que pendant une période de croissance ralentie et de faible performance de la productivité et de l’innovation, les conditions contribuant au déclenchement d’un tel processus apparaissent. Le rapport concluait que l’importance croissante des services dans l’économie n’implique pas un déclin de la production industrielle et que, au contraire, grâce à l’augmentation régulière de la productivité, ce processus a été associé à une croissance continue de la production industrielle, malgré le déclin de l’emploi industriel. Avant tout, la Commission voyait une inquiétante perte de compétitivité dans le ralentissement de la croissance de la productivité en Europe. Si la Commission répétait en conclusion que, sur la base de données disponibles, il n’y avait, à l’heure actuelle, pas de preuve sérieuse selon laquelle l’Europe connaîtrait une désindustrialisation au sens absolu du terme, elle reconnaissait que le processus d’ajustement structurel en cours était source de difficultés au niveau local. Elle préconisait d’augmenter le potentiel de productivité européen et de renforcer la compétitivité par des investissements dans la recherche, l’innovation, l’éducation, les TIC ainsi que la réorganisation du travail. Enfin, la Commission promettait d’approfondir son travail dans les mois qui suivaient.

Lors du Sommet des 12 et 13 décembre 2003, le Conseil se disait à nouveau conscient de l’importance du secteur industriel pour la compétitivité de l’économie européenne dans le cadre des objectifs de la Stratégie de Lisbonne et disait attendre le rapport sur la désindustrialisation, annoncé par la Commission pour le premier semestre 2004 [6].

Philippe-Destatte_Trajectoire-Mutations-industrielles_Europe_2015-03-16

2. Un processus de mutations structurelles (2004)

C’est le 20 avril 2004 que la Commission publiait, en effet, une nouvelle communication intitulée Accompagner les mutations structurelles : une politique industrielle pour l’Europe élargie [7]. Ce texte constitue à nouveau l’occasion de redire que l’industrie manufacturière continue à jouer un rôle de premier plan pour la prospérité de l’Europe et de tenter de répondre aux inquiétudes exprimées selon lesquelles l’Union serait confrontée à un processus de désindustrialisation. La Commission réaffirme que l’analyse qu’elle a menée indique qu’il n’existe pas de preuve d’un processus généralisé de désindustrialisation. Elle insiste sur le fait que le processus de réallocation des ressources vers les services ne doit pas être confondu avec la désindustrialisation [8]. Toutefois, la communication rappelle que l’industrie européenne fait face à un processus de mutations structurelles, généralement bénéfique et qui doit être encouragé, notamment par des politiques qui facilitent la création et l’utilisation de la connaissance. Et, pour la Commission, de ce point de vue, les performances insuffisantes de l’Europe, notamment en matière de productivité, de recherche et d’innovation, sont préoccupantes. La Commission annonce, dès lors, qu’elle va mener trois types d’actions pour accompagner le processus de mutations structurelles : poursuivre ses efforts pour mieux légiférer et créer ainsi un cadre réglementaire favorable à l’industrie, mieux exploiter les synergies entre les différentes politiques communautaires qui ont un impact sur la compétitivité de l’industrie et développer la dimension sectorielle de la politique industrielle. Ainsi, l’industrie, répète la Commission, joue un rôle indispensable pour la prospérité de l’Europe : l’économie européenne continue à dépendre du dynamisme de son industrie, d’ailleurs de plus en plus étroitement imbriquée avec les services, au développement desquels elle contribue [9].

La communication de la Commission sur la politique industrielle annoncée dès juillet 2005 au sein du processus de Lisbonne comme une importante contribution à la réalisation de ce programme est publiée le 5 octobre de la même année. Il s’agit pour la nouvelle Commission Barroso de dire qu’elle soutient elle aussi fermement la nature horizontale de la politique industrielle et qu’elle refuse de revenir à des politiques interventionnistes sélectives, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne puisse prendre en compte le contexte particulier des différents secteurs. Ainsi, la communication orientée sur l’industrie manufacturière, qui annonce une approche plus intégrée de la politique industrielle, avance-t-elle sept initiatives trans-sectorielles dans le but d’améliorer la compétitivité dans les domaines des droits de la propriété intellectuelle et de la contrefaçon, dans l’articulation avec l’énergie et l’environnement, l’accès au marché, la simplification législative, les qualifications au sein des secteurs (TIC, ingénierie, textile, cuir, etc.), la gestion des mutations structurelles, la recherche et l’innovation industrielle, mais aussi des initiatives sectorielles [10].

Fin 2007, Jean-François Jamet semblait donner raison à une Commission plutôt rassurante en précisant que l’Union européenne était la principale puissance industrielle mondiale. En 2004, elle représentait 29,8 % de la valeur ajoutée industrielle dans le monde, devant les États-Unis (22,4 %), le Japon (12,1 %) et la Chine (7,8 %). Pour l’économiste de la Fondation Robert Schuman, cette performance de l’Europe ne s’expliquait pas seulement par la taille de son marché intérieur : réalisant 75 % des exportations de l’UE, l’industrie européenne est aussi le principal acteur de la mondialisation puisque sa part de marché s’élevait en 2006 à 16,9 % du commerce mondial de marchandises, contre 11,5 % pour l’industrie américaine, 10,7 % pour l’industrie chinoise et 7,2 % pour l’industrie nippone [11].

3. Objectif 20 % du PIB issu de l’industrie en 2020

Lorsque, début mars 2010, le président de la Commission lance Europe 2020, une stratégie pour une croissance intelligente, durable et inclusive, il s’agit de répondre à la crise qui a durement frappé l’Europe : en 2009, le PIB européen a chuté de 4 % et la production industrielle est retombée au niveau des années 1990 [12]. Parmi les sept initiatives-phares présentées alors par la Commission pour stimuler le progrès, une politique industrielle à l’ère de la mondialisation figure en bonne place. Il s’agit d’améliorer l’environnement des entreprises, notamment des PME et de soutenir le développement d’une base industrielle forte et durable, à même d’affronter la concurrence mondiale [13]. Au delà du fait que la Commission annonçait à nouveau sa volonté de mettre sur pied une politique industrielle favorisant les meilleures conditions pour préserver et développer une base industrielle solide, compétitive et diversifiée, et soutenant la transition des industries manufacturières vers une utilisation plus efficace de l’énergie et des ressources, elle proposait de renouveler sa politique industrielle horizontale (réglementation dite « intelligente », modernisation des marchés publics, concurrence, normalisation), voulait améliorer l’environnement des entreprises ainsi qu’encourager la restructuration des secteurs en difficulté vers des activités axées sur l’avenir [14]. Une nouvelle communication intitulée Une politique industrielle intégrée à l’ère de la mondialisation, adoptée quelques mois plus tard, s’inscrivait dans cette logique de renforcement de la compétitivité industrielle afin de soutenir la relance économique et assurer la transition vers une économie à faibles émissions de carbone et efficace dans l’utilisation des ressources et de l’énergie [15].

C’est ensemble que, le 10 octobre 2012, le Président Barroso et son vice-président en charge de l’Industrie et des Entreprises, Antonio Tajani, annoncent qu’ils veulent renverser la tendance au déclin de l’industrie européenne amorcée au milieu des années 1990 et que la Commission fixe à l’Europe l’objectif d’approcher à nouveau les 20 % du PIB à l’horizon 2020 [16]. La communication de la Commission publiée à cette date se donnait pour vocation non seulement de mettre à jour la politique industrielle de l’Union mais de l’accélérer par la mise en œuvre de partenariats institutionnels mais aussi avec le secteur privé. La volonté affirmée de la Commission était d’endiguer le déclin du rôle de l’industrie et de réaliser une croissance durable, porteuse d’emplois. A cet effet, la Commission voulait adopter une vision globale, en privilégiant l’investissement et l’innovation, mais aussi en mobilisant en faveur de la compétitivité des entreprises européennes tous les leviers disponibles au niveau de l’UE, notamment le marché unique, la politique commerciale, la politique à l’égard des PME, la politique de la concurrence ainsi que les politiques de l’environnement et de la recherche [17]. Pour accélérer l’investissement dans les technologies de pointe de domaines en plein essor, la Commission a décidé de déterminer six domaines d’investissement prioritaires : les technologies de fabrication avancées, les technologies-clés génériques, les véhicules et transports propres, les bioproduits, la construction et les matières premières, ainsi que les réseaux intelligents. Dans ce texte, la Commission indique souhaiter inverser la tendance à l’affaiblissement du rôle de l’industrie en Europe en faisant passer la part de ce secteur dans le PIB de son niveau actuel d’environ 16 % à 20 % d’ici à 2020. Les auteurs précisent qu’il s’agit alors du pourcentage du secteur manufacturier dans le PIB au coût des facteurs 2011 établi par Eurostat [18]. Pour la Commission, ce résultat devrait être obtenu par un net rétablissement du niveau des investissements (formation brute de capital et investissements dans les équipements), par une augmentation des échanges de biens au sein du marché intérieur (pour atteindre 25 % du PIB en 2020) et par une hausse significative du nombre de PME exportant vers des pays tiers [19].

C’est dans cette perspective que les 2 et 3 décembre 2013, le Conseil Compétitivité de l’Union a adopté les Conclusions sur la politique industrielle européenne en appelant notamment à améliorer la coordination des politiques au profit des entreprises [20].

Après bien des hésitations, entre le Commission et le Conseil, on semblait être revenu à une compréhension commune de l’évolution de la politique industrielle.

A suivre : Quelle désindustrialisation pour quelles mutations industrielles ? (3)

Philippe Destatte

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[1] Presidency Conclusions, p. 5, Brussels European Council, October 16-17, 2003 (15188/03).

http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/ec/77679.pdf – Sur le concept de désindustrialisation, voir Patrick ARTUS, La tertiarisation / désindustrialisation du monde : ses causes et ses effets, dans Flash, Problèmes structurels, Natixis, 9 avril 2014.

[2] Les enjeux clés de la compétitivité en Europe, Vers une approché intégrée, Novembre 2003, COM(2003) 704 final.

[3] Les enjeux clés de la compétitivité en Europe, Vers une approche intégrée, Communication de la Commission au Conseil et au Parlement Européen, p. 1, (COM/2003/0704 final).

[4] Ibidem, p. 5.

[5] Ibidem.

[6] Presidency Conclusions, p. 4, Brussels European Council, December 12-13, 2003 (5381/04). https://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/ec/78364.pdf

[7] Accompagner les mutations structurelles : une politique industrielle pour l’Europe élargie, Communication de la Commission, 20 avril 2004, COM(2004) 274 final. – Fostering structural change: an industrial policy for an enlarged Europe.

[8] Ibidem, p. 6.

[9] Ibidem, p. 5.

[10] Mettre en œuvre le programme communautaire de Lisbonne : Un cadre politique pour renforcer l’industrie manufacturière de l’UE – vers une approche plus intégrée de la politique industrielle, Communication de la Commission, COM(2005) 474, 5 octobre 2005.

[11] Jean-François JAMET, Où va l’industrie européenne ? Questions d’Europe n° 82, Fondation Robert Schuman, 3 décembre 2007. Sources des données : Banque mondiale et calculs de l’auteur. Les données incluent le secteur de la construction.

[12] Europe 2020, Une stratégie pour une croissance intelligente, durable et inclusive, p. 8, Bruxelles, Commission européenne, 3 mars 2010, COM(2010) 2020 final.

[13] Ibidem, p. 6.

[14] Ibidem, p. 19-20.

[15] An Integrated Industrial Policy for the Globalisation Era in the context of the Europe 2020 strategy for smart, sustainable and inclusive growth, Europe 2020 Flagship, Brussels, 2010. – Une politique industrielle intégrée à l’ère de la mondialisation, mettre la compétitivité et le développement durable sur le devant de la scène, COM(2010) 614 final du 28 octobre 2010.

[16] We need to reverse the declining trend started in mid-90s. Goal : Industry approach 20 % of GDP by 2020. Powerpoint and Press Release, A Stronger European Industry for Growth and Economic Recovery, October 10, 2012.

[17] Une industrie européenne plus forte au service de la croissance et de la relance économique, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, p. 1, Bruxelles, 10 octobre 2012, COM(2012) 582 final. – A Stronger European Industry for Growth and Economic Recovery, Industrial Policy Communication Update, Communication to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Brussels, European Commission October 10, 2012, COM(2012) 582 final.

[18] Eurostat (nama_nace_10_c)).

[19] Une industrie européenne…, p. 2 et 33.

[20] Communiqué de presse, Conseil Compétitivité (marché intérieur, industrie, recherche et espace), Bruxelles, les 2 et 3 décembre 2013, 17141/1/13 REV 1. http://www.consilium.europa.eu/ueDocs/cms_Data/docs/pressData/fr/intm/140786.pdfhttp://register.consilium.europa.eu/doc/srv?l=EN&f=ST%2017202%202013%20INIT

Namur, 11 mars 2015

Désindustrialisation, réindustrialisation, mutations industrielles, renaissance de l’industrie : depuis le milieu des années 2000, les territoires, les États, les continents du vieux monde atlantique résonnent de ces leitmotive porteurs d’inquiétantes rumeurs associées aux discours déclinistes, à la perte des capacités commerciales et à l’effondrement des marchés [1].

1. Un récit au croisement du numérique et de l’écologie

Un nouveau récit est en train de s’installer au croisement du numérique et de l’écologie, observait avec raison Geneviève Ferone-Creuzet, qui débattait ce 12 février 2015 des nouveaux modèles industriels, au Collège des Bernardins à Paris, à l’initiative de la Fabrique de l’Industrie. Or, ajoutait la directrice du développement durable des groupes Eiffage et Veolia Environnement, ce qui nous attend est tout à fait inédit. Nous le pensons aussi et nous avons décrit ailleurs ce Nouveau Paradigme industriel comme une triple transformation du système : d’abord un approfondissement et une extension de la société industrielle, capitaliste et machiniste qui intègre de nouvelles vagues d’innovations mais qui n’en modifie pas fondamentalement les structures. Ensuite, la poursuite de la transition progressive, entamée depuis la fin des années soixante, vers une ère dite cognitive dont la révolution affecte l’organisation de tous les domaines de la civilisation, tant la production que la culture. Cette métamorphose est marquée par la convergence entre les TIC et les sciences de la vie. Enfin, dans le même temps, une troisième mutation se développe à partir de la conscience, présente depuis les années 1960, que nous vivons dans un système clos et fragile et que nous le menaçons par la croissance démesurée de nos activités. Le développement durable nous impose de maximiser l’efficience des ressources utilisées et de limiter les impacts environnementaux de nos activités pour rechercher un nouvel équilibre, une nouvelle harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature. Le Nouveau Paradigme industriel du XXIème siècle, donc, constitue la conjonction de ces trois mouvements, intimement imbriqués, dont deux se superposent historiquement et progressivement l’un à l’autre. Quelques-uns des défis de long terme de ce changement de modèle sont connus : le défaut d’innovation, la pression sur les ressources, les coûts énergétiques, le changement climatique et le contexte entrepreneurial. Je les ai développés ailleurs.

Ce qui frappe toutefois, c’est que toutes les grandes régions du monde ne sont pas impactées de la même manière. L’Europe, en particulier, connaît depuis le début du siècle une double pression sur son emploi manufacturier, qui est passée, selon Eurostat, de l’indice 120 en 2000, à l’indice 98 fin 2013, sur base de la référence 2010=100, tandis que la production industrielle européenne dépassait l’indice 110 en 2008 et plongeait aux environs de 90 en 2009 avant de dépasser à nouveau les 100 en 2010) [2]. A ces disparités entre régions du monde, se conjuguent des déséquilibres nationaux et territoriaux.

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Néanmoins, et contrairement à ce qu’on tend à affirmer dans ce nouveau récit, particulièrement en France, l’Europe n’a pas, ces dernières décennies, décidé de négliger l’industrie dans sa stratégie de développement économique. Certes, les premières années de la mise en place de la Stratégie de Lisbonne, dont le Sommet européen des 23 et 24 mars 2000 avait lancé l’idée d’une Europe fondée sur l’innovation et la connaissance, avaient entendu résonner ces derniers concepts avec volontarisme [3]. Mais on aurait eu tort, hier et davantage encore aujourd’hui, de les opposer à ceux d’industrie ou de manufacture. Le terme de « politiques industrielles » (Industrial Policy) avait bien sûr tendance à céder la place au concept de compétitivité. Mais ce n’était pas nouveau : les président et vice-président de la Commission, Jacques Delors et Martin Bangemann, nous y avaient habitués. Sans toutefois cesser de rester attentifs à l’industrie.

2. Le Livre blanc de 1993 : dématérialisation et développement industriel durable

Les principes généraux de la politique industrielle de l’Union avaient en effet été établis dix ans auparavant dans une communication du Commissaire Martin Bangemann intitulée La Politique industrielle dans un environnement ouvert et concurrentiel, Lignes directrices pour une approche communautaire, adoptée en 1990 [4]. L’objet de cette politique consistait à créer les conditions-cadres pour permettre aux entreprises d’améliorer leur compétitivité et de compenser, si nécessaire, les effets du marché en s’appuyant sur les différentes politiques communautaires [5]. Cette politique industrielle assigne aux pouvoirs publics un rôle de catalyseur et de défricheur pour l’innovation. La description de cette politique précise que la responsabilité principale pour la compétitivité industrielle doit reposer sur les entreprises elles-mêmes, mais elles doivent pouvoir attendre des autorités publiques un environnement et une perspective clairs et prévisibles pour leurs activités [6]. Cette politique est fondée sur le concept d’ajustement structurel, processus par lequel l’industrie s’adapte de façon permanente aux signaux émis par le marché. Cet ajustement structurel comprend le déplacement constant de ressources en réponse à ces signaux vers les débouchés les plus productifs, permettant ainsi d’atteindre un niveau de vie toujours plus élevé [7]. Trois axes sont dès lors définis pour mettre en œuvre une politique industrielle efficace : maintenir un environnement favorable aux entreprises, promouvoir une approche positive à l’égard de l’ajustement et maintenir une approche ouverte à l’égard des marchés [8]. Pour être clair sur le cadre d’intervention de la Commission, le Livre blanc sur la Croissance, la Compétitivité et l’Emploi de Jacques Delors, document de réflexion politique, allait d’ailleurs préciser, en 1993, que l’expérience prouve qu’un environnement concurrentiel s’imposant à tous sur les mêmes base est la meilleure garantie d’une industrie forte et compétitive [9]. On y retrouve les mêmes ingrédients : l’environnement concurrentiel par le haut niveau de formation, la cohésion sociale et la protection de l’environnement, les catalyseurs de l’ajustement structurel par l’achèvement et l’harmonisation du marché intérieur, le renforcement de la base technologique ainsi que l’amélioration de la compétitivité (atouts de la diversité régionale et promotion des PME). [10]

Comme l’indiquera bien plus tard Jérôme Vignon, ancien directeur de la Cellule de Prospective de Jacques Delors, le Livre blanc aura constitué une sorte de matrice du développement ultérieur des politiques de l’Union européenne dans le champ économique et social. Il aura fourni les prémisses d’un cadre que l’on verra par la suite s’affirmer sans que des changements radicaux y soient apportés [11]. Et il est utile de rappeler que, comme l’écrivait alors le président de la Commission, ce texte voulait aider les gouvernements à convaincre les citoyens que les économies européennes avaient un avenir [12]. Et si, en effet, le Livre blanc figure parmi les grands textes qui annoncent une mutation des systèmes de production, d’organisation du travail et des modes de consommation dont les effets seront, à terme, comparables à ceux de la Première Révolution industrielle, sur base du développement des technologies de l’information et de la communication, en particulier les technologies numériques, il ne néglige nullement les dimensions industrielles. Certes, la Commission y observe – comme tous les experts le font aujourd’hui – que ces technologies gomment les distinctions entre secondaire et tertiaire, entre industrie et service [13], mais le renforcement des performances technologiques et industrielles constitue un des cinq axes prioritaires du Livre blanc dont le plan d’actions a été approuvé par le Conseil et mis en œuvre par la Commission Delors mais aussi par celles qui ont suivi. Cet axe prioritaire contient des mesures de renforcement de l’effort de Recherche-Développement-Technologie (RDT) et d’adaptation aux nouvelles conditions du marché, de promotion de la veille technologique et industrielle, de valorisation des résultats de la RDT dans ses applications industrielles, de négociation, sur le plan mondial, des conditions au marché de concurrence équitables [14]. Notons également que le Livre blanc préconisait de mettre en valeur les points forts industriels de la Communauté pour faciliter l’insertion des entreprises dans l’interdépendance mondiale, d’exploiter les avantages compétitifs liés à la dématérialisation de l’économie, de favoriser un développement industriel durable, comme le renforcement de la compétitivité globale de l’industrie européenne : éco-industrie (produits verts, etc.), technologies propres (concept de production allégée par moins d’énergie et moins de matières premières), réduction du décalage entre les rythmes de changement de l’offre et de la demande notamment par le soutien aux initiatives de relance, l’ouverture et la modernisation industrielle (biotechnologie, numérisation, etc.), poursuite de l’ajustement structurel de l’industrie communautaire (privatisation), soutien au dynamisme des PME, partenariats et meilleurs interfaces industrie-recherche et développement de clusters d’activités compétitives, etc [15]. Cette série d’actions et quelques autres sur lesquelles nous ne pouvons nous étendre avaient vocation à faire en sorte que l’industrie européenne ne puisse être éliminée par la concurrence mondiale. Ainsi, le Livre blanc indique que l’industrie européenne doit utiliser toutes les possibilités d’amélioration de sa compétitivité en recourant aux TIC d’une manière croissante et efficace. Elle doit privilégier les stratégies innovatrices et offensives pour acquérir des parts de marché plutôt que de ne chercher qu’à s’adapter par une réduction des coûts de production [16]. Ce document a largement marqué les consciences et les orientations de tous ceux qui y ont contribué – et ils furent nombreux au point que Jérôme Vignon a pu parler d’intelligence collective et que de nombreux fonctionnaires ou acteurs européens s’en souvenaient des années plus tard [17].

D’autres documents de la Commission ont renforcé ces orientations : la communication Une politique de compétitivité industrielle pour l’Union européenne (1994) a également mis l’accent sur l’investissement immatériel et la coopération industrielle [18]. Les communications intitulées La compétitivité des entreprises européennes face à la mondialisation, Comment l’encourager ? (1999) et Productivité : la clé de la compétitivité des économies et entreprises européennes (2002) ont complété ce dispositif [19].

 

3. Back to Industrial Policy ? (2002)

Pour faire face aux enjeux du futur élargissement, le Conseil européen de Séville de juin 2002 avait fait le choix d’intégrer les trois conseils spécifiques « Marché intérieur », « Industrie » et « Recherche » sous le même vocable de « Compétitivité » [20] dans le but d’assumer une gestion plus cohérente et mieux coordonnée au profit des entreprises européennes [21]. Dès la fin de 2002, toutefois, et notamment sous la pression du chancelier allemand, demandant une meilleure attention des instances européennes à l’industrie manufacturière au sein d’une nouvelle politique industrielle européenne, le terme d’Industrial Policy était de retour dans les instances de la Commission européenne [22]. En témoigne, du reste, la communication de la Commission du 11 décembre 2002 intitulée La politique industrielle dans une Europe élargie [23]. Ce texte rappelait d’emblée que la réalisation des objectifs de Lisbonne dépendait de la capacité de l’Union européenne à conserver et à développer la compétitivité de son industrie manufacturière. La Commission rappelait l’interdépendance de l’industrie et des services et leur externalisation progressive qui réduisait l’importance apparente de l’industrie, elle soulignait aussi le fait que la vitalité et le dynamisme de l’industrie sont essentiels pour que l’Europe puisse maintenir et accroître sa prospérité, tout en satisfaisant à ses ambitions sociales, environnementales et internationales plus larges. Tout en considérant le caractère moderne de l’industrie européenne, la Commission estimait que la lente croissance de sa productivité était un sujet de préoccupation sérieux. Rappelant son souhait d’évaluer l’application de la politique industrielle de l’UE telle qu’elle avait été établie en 1990, la Commission affirmait la compétitivité de l’industrie manufacturière comme pièce maîtresse de la stratégie de l’UE en faveur du développement durable. Le texte multipliait d’ailleurs les intentions pour l’Administration européenne d’être attentive à l’industrie comme source de la prospérité européenne : dans cette perspective, la politique industrielle occupe une place d’une importance capitale en se concentrant sur les stratégies, la création d’un environnement favorable et un soutien clair à des investissements porteurs de croissance. La Commission estimait également que trois facteurs-clés de la compétitivité industrielle méritaient une attention particulière : la connaissance (éducation, formation professionnelle, recherche et nouvelles technologies en insistant sur la nécessité des TIC, la biotechnologie et la nanotechnologie et de les mettre à la disposition de l’industrie), l’innovation (chaque secteur et chaque activité doit en permanence introduire, perfectionner et améliorer ses produits, services et processus) et l’esprit d’entreprise (capacité entrepreneuriale à prendre des risques et à assurer le développement de nouvelles entreprises) [24].

On s’étonne un peu, dès lors, que le 5 février 2003, les chefs d’État de l’Allemagne, de la France et du Royaume uni, Gerhard Schröder, Jacques Chirac et Tony Blair, aient adressé au Président du Conseil européen, le Premier ministre grec Konstantinos Simitis, ainsi qu’à celui de la Commission européenne, Romano Prodi, un courrier qui semblait formulé comme un reproche et soulignait, lui aussi, le fait que dans nos économies, de plus en plus fondées sur la connaissance et dotées de secteurs de l’information et des services en pleine expansion, l’industrie devrait et continuera de jouer un rôle primordial. Les trois chefs d’État notaient également – et à juste titre – la complémentarité entre l’industrie et les services dont le dynamisme ne serait pas viable en l’absence d’une base industrielle compétitive au plan mondial. Faisant référence au rôle des entreprises européennes dans la stratégie de Lisbonne, les signataires insistaient sur le fait que ceux qui prennent des décisions politiques doivent se rappeler que l’industrie européenne doit maintenir son rang face à la concurrence internationale. Elle ne peut être utilisée comme un laboratoire d’expérimentations réglementaires qui accroissent les coûts ou les charges des employeurs. Les chefs d’État concluaient par un message de confiance en l’avenir de l’Europe, fondé sur une économie dynamique et compétitive dotée d’une industrie solide et d’un environnement propice aux entreprises [25].

Même si on semblait entre Commission européenne et chefs d’État en face d’une sorte de dialogue de sourds dans lequel chacun se répétait le même discours, les instances européennes allaient fortement argumenter autour des idées de désindustrialisation et de mutations industrielles, en analysant les termes de l’enjeu et en essayant d’y apporter des réponses nuancées.

A suivre : Quelle désindustrialisation pour quelles mutations industrielles ? (2)

Philippe Destatte

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[1] Ce questionnement sur les politiques industrielles trouve son origine dans un exposé intitulé Les économies du futur sont celles que nous construisons aujourd’hui, fait au Parlement européen, à Strasbourg, le 6 février 2015, à l’occasion de la convention annuelle des présidents régionaux de la Jeune Chambre économique de France.

[2] Claire DHERET, Martina MOROSI e.a., Towards a New Industrial Policy for Europe, European Center (EPC), Policy Paper 78, p. 4, Nov. 2014. Data Eurostat. – Graphique extrait de Helping firms grow, European Competitiveness Report 2014, p. 19.

[3] Pour une Europe de l’innovation et de la connaissance, Note de la Présidence sur l’emploi, les réformes économiques et la cohésion sociale, 23-24 mars 2000, (5256/00).

[4] La politique industrielle dans un environnement ouvert et concurrentiel, Communication au Conseil et au Parlement européen, Novembre 1990, COM(90) 556. – Martin BANGEMANN, Pour une politique industrielle européenne, dans Revue du Marché commun et de l’Union européenne, n°358, Mai 1992, p. 367-371. – On peut évidemment contester la définition même de la politique industrielle telle qu’elle était présentée par le Commissaire Bangemann et telle que la Commission va l’imposer. Elie Cohen et Jean-Hervé Lorenzi lui opposaient en 2000 la politique industrielle stricto sensu c’est-à-dire en fait une politique sectorielle qui vise à promouvoir des secteurs qui, pour des raisons d’indépendance nationale, d’autonomie technologique, de faillite de l’initiative privée, de déclind’activités traditionnelles, d’équilibre territorial ou politique méritent une intervention. E. COHEN et J-H LORENZI Des politiques européennes aux politiques de compétitivité en Europe, p. 14, dans Politiques industrielles pour l’Europe, coll. Les Rapports du CAE, Paris, La Documentation française, 2000.

[5] La politique industrielle dans un environnement ouvert et concurrentiel : Lignes directrices pour une approche communautaire, Communication de la Commission, Bruxelles, 1990 (COM (90) 556 final). Industrial Policy in an open and competitive environment: guidelines for a community approach of October 1990. Ce document avait été complété ultérieurement par Le Livre blanc de Jacques Delors (1993) sur la croissance, l’emploi et la compétitivité qui avait notamment souligné l’importance des PME, des infrastructures et des nouvelles technologies.

[6] La politique industrielle communautaire pour les années 90, Supplément 3/91 au bulletin des CE, p. 7, Luxembourg, Office des Publications officielles des Communautés européennes, 1991 (60 p.).

[7] Ibidem, p. 10.

[8] Ibidem, p. 11.

[9] Croissance, compétitivité, emploi, Les défis et les pistes pour entrer dans le XXIème siècle, Livre blanc, COM(93)700, 5 décembre 1993. Bulletin des Communautés européennes, Supplément 6/93, Luxembourg, OPOCE, 1993. – Emmanuel COMBE, Jacky FAYOLLE, François MILEWSKI, La politique industrielle communautaire, dans Observations et diagnostics économiques, Revue de l’OFCE, n° 43, p. 399-454.

[10] Ibidem, p. 416-417. – Cette logique est également celle que l’on retrouve dans les articles 3, 130 et 157 du Traité de Maastricht. Elle sera complétée par le Livre vert sur l’Innovation de 1995.

[11] Jérôme VIGNON, La riche postérité du Livre blanc « Croissance, compétitivité, emploi », dans Notre Europe, Institut Jacques Delors, 13 février 2014, p. 1.

[12] Ibidem, p. 2.

[13] Croissance, compétitivité, emploi, Les défis et les pistes….

[14] Ibidem, p. 25.

[15] Ibidem, p. 63-69.

[16] Ibidem, p. 95.

[17] Voir notamment : Fabio COLASANTI, Présentation du Livre blanc, dans Philippe DESTATTE e.a., La Wallonie au futur, Quelles stratégies pour l’emploi ?, Actes du Congrès, p. 13sv , Charleroi, Institut Destrée, 1996. – Jérôme VIGNON, La riche postérité du Livre blanc… p. 2.

[18] Une Politique de compétitivité industrielle pour l’Union européenne (1994) (COM (94) 319 final.

[19] La compétitivité des entreprises européennes face à la mondialisation, Comment l’encourager (1999) COM (98) 718 final et Productivité: la clé de la compétitivité des économies et entreprises européennes, COM (2002) 262 final. – Sur cette politique dite horizontale et d’environnement qui n’a pas vocation à soutenir les activités en déclin, voir Michel DEVOLUY et Gilbert KOENIG dir., Les politiques économiques européennes, p. 227sv, Paris, Seuil, 2015.

[20] La Commission a défini la compétitivité comme la capacité d’une économie à assurer de façon durable à sa population un taux d’emploi élevé et un niveau de vie élevé et en progression. La politique industrielle dans une Europe élargie, Communication de la Commission, 11 décembre 2002, COM(2002)714 final. p. 1. – Industrial policy in an enlarged Europe, Communication of the Commission, December 2002.

[21] 2462ème session du Conseil – Compétitivité (Marché intérieur, industrie et recherche) – Bruxelles, le 14 novembre 2002 – C/02/344 – 13839/02 (Presse 344).

[22] Patrizio BIANCHI & Sandrine LABORY ed., International Handbook on Industrial Policy, p. 54-55, Cheltenham, Edward Elgar, 2006. – Il est d’ailleurs piquant de constater qu’en mai 2004, dans son fameux rapport au Premier Ministre sur les pôles de compétitivités, Christian Blanc préconisait le rassemblement des compétences de l’État dans un grand ministère de l’innovation, regroupant l’enseignement supérieur, la recherche et l’industrie. Ch. BLANC, Pour un écosystème de croissance, p. 77, Paris, La Documentation française, 2004.

[23] La politique industrielle dans une Europe élargie, Communication de la Commission au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et social et au Comité des Régions COM (2002) 714 final.

http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:52002DC0714&from=FR

[24] Ibidem.

[25] Sur le site : ec.europa.eu/enterprise

Namur, le 31 décembre 2014

A l’occasion d’un premier article intitulé Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture, j’ai décrit ce cadre sociétal particulier dans lequel nous évoluons en ce début de XXIème siècle. Si ce modèle se réfère à un système précis et complexe mis en place en Angleterre, puis en Belgique et sur l’ensemble du continent européen à partir de la fin du XVIIIème siècle, j’observe qu’il est en renouvellement, en mutations, et plus précisément qu’il subit trois transformations profondes et durables. La première est un approfondissement et une extension de la société industrielle, de la civilisation industrielle pour parler comme Fernand Braudel [1], puisqu’il est avant tout question de mentalité, de façon de penser, de se penser. Cette société industrielle reste elle-même : capitaliste et machiniste ; socialement, politiquement, culturellement, tout en intégrant de nouvelles vagues d’innovations qui n’en modifient pas fondamentalement les structures [2].

La seconde mutation, progressivement observée depuis la fin des années 1960 et surtout depuis 1980, est celle de la transition progressive vers une ère dite cognitive, au travers d’une nouvelle révolution du même nom. Celle-ci affecte l’organisation de tous les domaines de la civilisation, tant la production que la culture. Elle est marquée par la convergence entre, d’une part, les technologies de l’information et de la communication et, d’autre part, les sciences de la vie. Sur le long terme, le mouvement est plus large et plus important qu’on ne l’imagine communément. Toutes les politiques qui ont été menées en Europe depuis la fin des années 1990 dans le domaine de l’innovation, et que l’on peut qualifier de modèle de Lisbonne et Göteborg, ont eu ce même objectif de préparer cette transition vers une société et une économie fondées sur la connaissance.

La troisième mutation se construit sur la prise de conscience, développée depuis les années 1960, que nous vivons dans un système clos et fragile et que nous le menaçons par la croissance démesurée de nos activités [3]. Le développement durable s’est imposé à nous comme nécessité d’harmonie entre les êtres humains ainsi que entre eux et la nature. Nos politiques industrielles sont en train d’être reformatées par une transition voulue vers une société bas-carbone. Les nouvelles approches industrielles, comme l’économie circulaire et toutes ses composantes, répondent à ces nécessités. Ce processus maximise l’efficience des ressources utilisées et contribue à découpler la croissance économique de l’utilisation des ressources et de leurs impacts environnementaux – ce qui constitue un des objectifs majeurs de la stratégie Europe 2020 [4].

Le Nouveau Paradigme industriel du XXIème siècle constitue donc la conjonction de ces trois mouvements, intimement imbriqués, dont deux se superposent historiquement et progressivement l’un à l’autre. Ce nouveau modèle est porteur d’au moins cinq défis de long terme que, suivant mon habitude, j’ai formulé sous forme de questions, afin d’y appeler des réponses aussi concrètes que possible :

– comment renforcer l’industrie avec les innovations de la Révolution cognitive ?

– comment pouvons-nous appliquer les principes de l’économie circulaire à toutes les activités de la chaîne de valeur pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie de l’avenir ?

– comment pouvons-nous réduire la consommation d’énergie afin d’améliorer la compétitivité de l’industrie ?

– comment pouvons-nous préparer les différents acteurs, et en particulier les entreprises, à l’économie sans carbone ?

– comment peut-on construire un réel partenariat entre politiques, société civile et entreprises pour créer une gouvernance multiniveaux positive et dans laquelle tous sont gagnants ?

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1. Comment renforcer l’industrie avec les innovations de la Révolution cognitive ?

Depuis les années 1980, nous avons observé une incorporation rapide des technologies de l’information et de la communication au sein des secteurs traditionnels (métallurgie et constructions mécaniques, verreries, chimie, etc.) et nouveaux (sciences du vivant, biotechnologies, génomique, etc.). Ainsi, ont été développés des matériaux sensibles ou intelligents, capables de répondre à des stimuli grâce aux savoirs intégrés dans leur structure et, ainsi, de se transformer. Des métiers nouveaux sont apparus et des secteurs entiers se sont rénouvelés au fil de la transition numérique, de la servitisation de l’industrie, au point qu’on se demande aujourd’hui s’ils participent encore à la dynamique de ce qu’on appelait jadis l’industrie. Un exemple comme celui de l’entreprise AMOS (Advanced Mechanical and Optical Systems) est particulièrement éclairant. Créé en 1983 d’une association entre l’expertise mécanique industrielle des Ateliers de la Meuse et les connaissances de l’Institut d’Astrophysique de l’Université de Liège, AMOS s’est spécialisé dans la conception et la réalisation des systèmes optiques, mécaniques et électromécaniques principalement destinés à l’industrie spatiale ou à l’astronomie professionnelle [5]. Le temps n’est pas loin pourtant où Bill Collin, le patron d’AMOS, défendait bec et ongle sa qualité de sidérurgiste avant tout. Cette idée rejoint celle, chère à Pierre Veltz, d’hyper-industrialisation, convergence entre l’industrie des objets et l’industrie des relations (les services) [6]. D’autres exemples viennent à l’esprit comme celui donné récemment de l’innovation dans l’industrie forestière et du secteur innovant de la bio-raffinerie [7].

Parallèlement, cette question renvoie à l’enjeu, plus classique, mais souvent cité dans les débats sur la désindustrialisation, des liens entre la recherche et l’innovation [8]. Dans un objectif de renaissance industrielle, il est en effet indispensable d’orienter plus efficacement la recherche publique, et particulièrement la recherche académique, et de mieux utiliser l’innovation industrielle comme vecteur de compétitivité. Cette mobilisation peut seule rencontrer la nécessité de surmonter l’écart subsistant entre la science et la technologie industrielle, dans une logique de recherche orientée vers le marché, notamment au travers de l’innovation ouverte. On sait aussi la nécessité d’atteindre l’objectif de 3% du PIB consacré à la recherche et au développement, inscrit dans la stratégie Europe 2020 et auquel doit contribuer l’axe stratégique « Primauté industrielle » du Programme Horizon 2020. Pour la programmation 2014-2020 des Fonds structurels et d’Investissements européens (ESI), la logique de spécialisation intelligente sert à orienter les investissements des États membres et des régions. Cette dynamique a vocation à recouper les six domaines stratégiques transversaux de la politique industrielle européenne : les technologies de fabrication avancées (industrie manufacturière à haute valeur ajoutée, en particulier l’intégration des technologies numériques dans les processus de fabrication), les technologies clés génériques (TCG : piles, matériaux intelligents, bioprocédés industriels, etc.), les véhicules verts, les transports propres et économes en énergie, les bioproduits (utilisation de la biomasse), la construction et les matières premières durables (efficacité énergétique, recyclage, gestion durable des déchets dans le bâtiment) ainsi que les réseaux intelligents et les infrastructures numériques [9].

Il faut aussi remarquer que, au niveau micro, cette incorporation des technologiques numérique dans l’entreprise a eu des impacts dans l’organisation de l’entreprise et a permis, depuis les années 1990, une accélération de la productivité : le traitement de texte puis les technologies de communication ont rendu plus productifs les travailleurs qualifiés en intégrant dans leur travail celui de leurs dactylos et secrétaires, dont notamment les cadres moyens et petits se sont désormais affranchis, ce qui a contribué d’ailleurs à accroître leur polyvalence, et à améliorer leur niveau de rémunération. C’est peut-être là que se situe la véritable révolution informatique [10]. Comme l’indiquait Robert Solow, le principe de destruction créatrice, cher à Joseph Schumpeter, a laissé la place à celui de complémentarité créatrice puisque les nouvelles technologies ont redynamisé certaines techniques dès l’instant où elles étaient génériques [11].

2. Comment pouvons-nous appliquer les principes de l’économie circulaire à toutes les activités de la chaîne de valeur pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie de l’avenir ?

L’économie circulaire apparaît comme un axe de développement majeur qui s’articule du global au local et fonde des politiques, systémiques et transversales, qui se mènent tant aux niveaux européen, national/fédéral, régional et territorial. Ces politiques ont vocation à s’emboîter, s’articuler, en devenant de plus en plus concrètes au fur et à mesure qu’elles se rapprochent des agents de terrain, et donc des entreprises [12]. Même si des progrès considérables seront nécessaires pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie, nous savons qu’une telle stratégie peut aider au moment où l’accessibilité et la disponibilité des matières premières est vitale pour assurer la compétitivité de l’industrie européenne [13]. Parallèlement, l’industrie européenne produit environ 400 millions de tonnes de déchets par an, parmi lesquels 10 % sont des déchets dangereux [14].

Dans sa communication du 2 juillet 2014, Vers une économie circulaire : programme zéro déchet pour l’Europe, la Commission insiste sur l’intérêt de systèmes qui conservent la valeur ajoutée dans les produits aussi longtemps que possible, créent et éliminent par eux-mêmes les déchets tout en générant à nouveau de la valeur. Il s’agit dès lors d’activer un changement systémique total et de générer de l’innovation, technologique bien entendu, mais aussi dans des processus organisationnels et sociétaux. La réduction d’environ 20 % des besoins en intrants d’ici 2030 ne pourra se faire qu’en mobilisant les entreprises et en faisant de l’ensemble des consommateurs les acteurs majeurs de la transition [15]. Nous devons également insister, avec le Conseil économique et social européen, sur l’importance de se préoccuper de l’amont du cycle de vie des produits, et donc d’alléger la charge de l’ensemble du processus [16]. En fait, ce sont les consommateurs qui peuvent aider les entreprises à réinventer matériaux et produits pour améliorer leurs efficiences en ressources et énergies [17]. Le consultant Rémy Le Moigne donnait dernièrement l’exemple de la Carlsberg Circular Community, comme bonne pratique de créativité collective (industriels, fournisseurs, collectivités, clients et… concurrents) dans le secteur de l’emballage recyclable [18]. C’est également vrai pour l’économie de la fonctionnalité qui – le professeur Christian du Tertre le rappelle régulièrement – change radicalement la relation de l’entreprise au client. N’oublions jamais que ce sont ces mêmes consommateurs qui, tout au long des transformations industrielles, ont déterminé directement les orientations du changement technique [19]. Il faut noter parallèlement que les instruments financiers jouent un rôle central dans le développement de l’économie circulaire pour favoriser l’investissement en prenant en compte, de manière innovante, la question des ressources dans les règles comptables des entreprises. Là aussi, la Commission européenne préconise l’emploi de partenariats public-privé à l’instar de ses instruments SPIRE (Sustainable Process Industry through Resource and Energy Efficiency) et Bio-Based Industries [20].

Ainsi, la piste principale et concrète pour mettre en œuvre l’économie circulaire réside, non seulement dans l’invention de nouveaux modèles d’entreprises [21], mais aussi dans des modes de gouvernance et d’apprentissage fondés par l’ensemble des partenaires de la chaîne de valeur. La confiance y joue le rôle central que lui assignaient déjà Kenneth Arrow et Pierre Veltz, en la mettant au cœur des dynamiques dans les organisations, les filières, les réseaux et les territoires dont, finalement, les vocations restent très proches [22].

3. Comment pouvons-nous réduire la consommation d’énergie afin d’améliorer la compétitivité de l’industrie ?

L’ancien paradigme des énergies fossiles peut sans doute se poursuivre aussi longtemps que l’on est capable de faire face aux enjeux climatiques globaux et aux défis environnementaux au niveau local, notamment en parvenant à capturer le Carbone à grande échelle ainsi qu’à le séquestrer de manière sécurisée pour des périodes probablement très longues. Nous ne disposons toutefois pas de cette capacité à court terme, ce qui nous impose de limiter nos ambitions de développement et de faire preuve d’innovation aussi rapidement que possible. Plus de 80 % de nos besoins en énergie sont aujourd’hui encore couverts par ces énergies fossiles [23]. Parallèlement, il paraît difficile de ne pas entendre des voix nouvelles comme celle de Samuele Furfari, qui évoque une contre-révolution énergétique. Fondée sur l’ouverture de nouvelles zones maritimes à prospection pétrolière par l’entrée en vigueur en 1994 – voici déjà vingt ans ! – de la convention du droit de la mer de Montego Bay (Jamaïque) du 10 décembre 1982, ainsi que sur la ruée sur le gaz et le pétrole de roche-mère (ou gaz de schiste) – qui ont rendu leur quasi-autonomie énergétique aux États-Unis -, un nouveau modèle énergétique paraît se mettre en place en ce début du XXIème siècle : un modèle d’énergies fossiles abondantes [24]. D’autres observateurs, plus prudents, évoquent un pic pétrolier à moyen ou long terme, mais qui ressemblerait davantage à un plateau ondulé qu’à un V renversé [25].

Le secteur industriel consomme environ la moitié de la production mondiale d’énergie. Selon l’US Information Energy Administration (IEA), malgré la crise globale, la consommation mondiale dans le secteur industriel devrait s’élever en moyenne de 1,4 % par an, s’accroissant de plus de 50% d’ici 2040 [26]. Environ 28 % du total de l’énergie consommée en Europe provient du secteur industriel, avec des disparités nationales en fonction du dynamisme de ce secteur. Ainsi, en Allemagne, ce pourcentage s’élevait en 2012 à 47 % [27]. Nous sommes loin de l’objectif de 25% d’amélioration de l’efficacité énergétique à l’horizon 2020, et de à 40 % à 2030, espéré par l’agenda européen. C’est pourquoi, le Conseil européen tenu à Luxembourg le 13 juin 2014 a insisté sur la nécessité d’accélérer les efforts, en particulier en ce qui concerne la révision de la Directive sur l’efficacité énergétique du 4 décembre 2012 [28].

Parallèlement, de nombreuses initiatives peuvent être prises, notamment en matière de recherche-développement, pour améliorer sur le plan technologique les liens entre les énergies renouvelables et les besoins continus de l’industrie en production d’énergies non fossiles, notamment par de nouvelles capacités de stockage au niveau local : batteries, réserves hydro-électriques, solutions thermochimiques, etc. [29]

4. Comment pouvons-nous préparer les différents acteurs, et en particulier les entreprises, à l’économie sans carbone ?

Dans le cadre de la stratégie Europe 2020, visant à porter l’Union européenne vers une croissance intelligente, durable et inclusive, les vingt-huit États membres se sont engagés à appliquer le Paquet Energie-Climat élaboré dès 2008. Il s’agit des trois défis désormais connus : 1) réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 20%, 2) porter à 20% la part des énergies renouvelables dans l’approvisionnement de l’Union et 3) réaliser l’objectif de d’efficacité énergétique de 20% pour 2020. C’est dans le cadre de la mise en œuvre de cette stratégie que la Commission a proposé, le 8 mars 2011, la feuille de route Vers une économie compétitive à faible intensité de Carbone à l’horizon 2050. L’objectif consiste pour l’Union à réduire ses émissions internes – donc sans faire appel au marché mondial du Carbone – de 80% d’ici 2050 par rapport à 1990. Dans le secteur industriel, la Commission estime que les émissions pourraient être réduites à raison de 83 à 87% en 2050 grâce à une meilleure efficacité énergétique ainsi qu’à un recyclage étendu [30]. De même, la Commission européenne avait-elle déjà insisté sur la nécessité de développer des technologies de production bas-carbone et des techniques au bénéfice des industries qui traitent des matériaux à haut potentiel énergétique. Des plateformes technologiques ont été établies et des Lead Market Initiatives (LMI) ont été introduites. Les initiatives SILC I & II (Sustainable Industry Low Carbon) sont destinées à appuyer les secteurs pour atteindre l’objectif de réduction des gaz à effet de serre, dans le but de maintenir leur compétitivité.

L’implication des entreprises – dont les PME – dans ces projets ainsi que le développement de partenariats public-privé sont nécessaires pour assurer le déploiement et la commercialisation des innovations dans ce domaine, y compris la capture et le stockage du Carbone [31]. Comme l’indique le programme SPIRE, des améliorations significatives, tant en matière de consommation d’énergies que d’émissions de CO2 dans l’industrie peuvent être réalisées grâce à une optimisation de l’interdépendance entre les parties prenantes au sein des parcs industriels (indépendances endogènes) ainsi qu’à l’extérieur des parcs (interdépendances exogènes). De même, doit-on investir dans l’identification de composants qui permettent des avancées dans les diminutions de production de CO2 à des coûts d’investissements raisonnables [32].

5. Comment peut-on construire un réel partenariat entre politiques, société civile et entreprises pour créer une gouvernance multiniveaux positive et dans laquelle tous sont gagnants ?

Avec la nouvelle gouvernance publique, née dans les années 1990, le rôle des entreprises elles-mêmes, mais aussi de leurs associations représentatives commerciales, sectorielles ou régionales, depuis les villes jusqu’à l’Europe et au delà, a évolué vers la construction de politiques communes fondées sur le partenariat (common partnership policies). Je préfère ce concept à celui de « politiques publiques » car l’incapacité réelle des responsables politiques – qui presque partout ont échoué à activer les parties prenantes – est aujourd’hui largement reconnue [33]. Nous savons néanmoins que le processus d’organisation d’une gouvernance multiniveaux efficace est une tâche très difficile et que nous avons besoin de gens exceptionnels pour l’organiser, avec un leadership fort et une réelle ouverture à la culture et aux enjeux des autres acteurs. Ces décideurs sont ceux qui doteront leur pays ou leur région de capacités d’anticipation et de stratégie efficientes ainsi que des processus efficaces de mises en œuvre de ces stratégies [34]. Ce sont aussi ceux qui prépareront l’environnement pour l’entrepreneuriat et qui créeront le cadre institutionnel qui permettra aux entreprises, y compris aux PME et TPE, d’atteindre leur plein potentiel [35]. Dans un monde où les grands mythes s’effritent, ne font plus recette ou peinent à se renouveler, et que décrivait bien Daniel Cohen en mobilisant Jean-François Lyotard et Raffaele Simone [36], le leader est aussi celui qui contribue – ou devrait contribuer – à expliquer les évolutions, à esquisser les voies de l’avenir et à rassembler ceux qui, avec lui, dessineront les visions permettant une nouvelle espérance collective. Ancré dans les réalités, attentif aux vécus des entreprises, en dialogue constant avec les autres sensibilités démocratiques que les siennes, il fuira les grands courants messianiques de la technologie de mode et les futurologues gourous pour s’inscrire, résolument, dans le chemin de l’histoire qui se construit au jour le jour, en face à face avec les acteurs et les citoyens. Son leitmotive et celui de ceux qui l’accompagneront sera l’intelligence collective : une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences [37]. Car le constat qu’établissait Pierre Lévy en 1997 selon lequel on dissipe allègrement cette ressource si précieuse, en refusant de la prendre en compte, de la développer et de l’employer partout où elle est [38], ne cesse de se renouveler dans ce monde où le philosophe québécois observait un véritable gâchis d’expérience, de savoir-faire et de richesse humaines. Or, un consensus existe parmi la plupart des experts pour considérer que les stratégies d’entreprise et la gouvernance régionale collective sont cruciales pour mener à bien la réindustrialisation des territoires européens qui en ont besoin [39].

Certes, comme le note Jean Viard, le politique tend à se réassurer dans les idées et les outils d’hier [40], par peur du risque face au non connu. Mais il aurait tort de ne pas chercher à organiser la rupture que les citoyens attendent de lui, malgré les forces qui le tirent vers le conformisme du business as usual. Et cette tâche et loin, pour l’élu, de tout rabougrissement de sa responsabilité politique [41].

 

Conclusion : vers une définition élargie de l’industrie

Toutes ces questions sont largement présentes dans la pensée prospective et stratégique européenne en tant qu’enjeux identifiés. Ce qui est essentiel pour les acteurs qui travaillent à rencontrer ces défis, c’est de rechercher, avec précision, quels processus et quels mesures ils doivent élaborer, année après année, afin d’y répondre concrètement, et de manière décloisonnée. Ainsi, à l’instar de ce qui est préconisé par la Commission européenne, les politiques industrielles doivent être de plus en plus intégrées aux autres politiques (énergie, transport, information, etc.) [42].

Dans le Nouveau Paradigme industriel que nous avons commencé à esquisser, nous pourrions évoquer le sort futur de l’industrie à la manière de l’économiste Jean-Louis Levet, en soulignant qu’elle ne disparaît pas mais qu’elle se transforme et que ses frontières s’élargissent [43]. L’auteur de Une France sans usines (1988), coordinateur de Réindustrialisation, j’écris ton nom (2012) et de Concrétiser l’ambition industrielle (2014), rappelle que l’industrie aujourd’hui n’est pas que le secteur manufacturier, qui produit des objets par transformation de matières premières. Théâtre d’un double mouvement de dématérialisation mais aussi d’industrialisation des services, l’industrie imbrique – nous l’avons observé dès la description de notre premier enjeu – de l’économie de services (nous avons dit de connaissance) dans la production physique. De plus, Jean-Louis Levet et ses collègues, parmi lesquels le professeur Philippe Moati, proposent d’élargir le périmètre de l’industrie à trois cercles successifs. Le premier comporte l’énergie, l’industrie agroalimentaire, les industries de la santé, les industries de l’information, les travaux publics ainsi que les services à l’industrie. Le deuxième comprend les industries de réseau : télécommunications, transports maritimes, transports ferroviaires, routiers et autoroutiers, radiodiffusion, électricité. Le troisième cercle inclut surtout les produits de demain, issus de la recherche d’aujourd’hui : les nouveaux matériaux, les sciences du vivant, les nano- et bio-technologies, la génomique, les secteurs technologiques liés à la santé et au développement durable, etc., ainsi, toutes les activités productives, matérielles et immatérielles. C’est, écrit Levet, la combinaison de l’économie des biens matériels et celle des biens immatériels qui crée la valeur ajoutée [44]. C’est là que nous identifions les mutations vers un nouveau paradigme industriel, en tenant compte – comme d’ailleurs le fait l’auteur de Réindustrialisation, j’écris ton nom – des dimensions du développement durable. Nous apportons toutefois une nuance lorsque l’économiste fustige le discours sur la Nouvelle Économie des années 1990 comme refus du paradigme industriel. A l’époque, nous nous étions opposé à l’idée d’une économie spéculative et purement immatérielle, avec une approche qui rejoint d’ailleurs le périmètre du Nouveau Paradigme industriel puisque nous écrivions en 2001 que quel que soit l’impact de ces technologies, le nouveau système économique ne saurait toutefois pas se limiter au secteur de l’informatique et de ses produits dérivés. D’abord parce que d’autres technologies poussent la Révolution cognitive, comme notamment la biologie moléculaire, les nanotechnologies ou les nouveaux matériaux : ces technologies irriguent également des secteurs de la science dont les savoir-faire doivent encore émerger. Ensuite, parce que d’autres secteurs plus anciens de l’économie ont été redynamisés par la mutation en cours : les services ainsi que des technologies telles l’édition, la sidérurgie ou l’aéronautique. Enfin, parce que cette Nouvelle Économie recouvre aussi l’apparition de ce que Pierre Jacquet appelle de nouveaux paradigmes économiques [45]. Ainsi, notre analyse était, et reste, que cette Nouvelle Économie, l’économie numérique, l’économie digitale, née des NTIC, est l’économie des entreprises et des acteurs en réseaux plutôt que celle, virtuelle, de la spéculation boursière et de la bulle financière.

Décrire aujourd’hui le Nouveau Paradigme industriel, s’interroger sur ce qu’est l’industrie en ce début du XXIème siècle prend tout son sens, dès lors que, face aux mutations présentes et futures, il faut pour le monde, l’Europe, chacun des 27 et chacune de leurs régions, définir des politiques industrielles. L’UNIDO rappelait avec Moshe Syrquin que l’objectif principal d’une politique industrielle consiste à anticiper le changement structurel, le rendre possible en levant les obstacles et en corrigeant les erreurs du marché [46].

La prospective a donc, sans nul doute, sa place dans la préparation et la définition de la politique industrielle. Tant au cœur des entreprises qu’aux différents niveaux de gouvernance.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture

[1] Fernand BRAUDEL, Grammaire des civilisations, p. 52-53, Paris, Flammarion, 1993.

[2] Notons que la nature de l’industrie reste la même lorsqu’elle externalise des services ou les intègre dans des produits finaux industriels, comme c’est le cas avec les modèles IKEA ou avec les imprimantes 3D. Pour une discussion stimulante au travers de trois définitions de l’industrie, voir David FLACHER et Jacques PELLETAN, Le concept d’industrie et sa mesure : origines, limites et perspectives, Une application à l’étude des mutations industrielles dans Économie et statistique, n°405-406, 2007, p. 13-34, p. 23.

[3] En 1976, Arnold Toynbee écrivait que L’humanité a mis deux siècles de révolution industrielle pour comprendre que les effets de la mécanisation menacent de polluer la biosphère non plus localement mais globalement, de la rendre ainsi inhabitable pour toutes les espèces vivantes et pour l’Homme en particulier, suite à l’épuisement de ressources naturelles non renouvelables dont il ne peut désormais plus se passer. A. TOYNBEE, La Grande aventure de l’Humanité, p. 536, Paris-Bruxelles, Elsevier-Sequoia, 1977.

[4] Reindustrialising Europe, Member’ States Competitiveness, A Europe 2020, Initiative, Commission Staff working Document, Report 2014, SWD(2014) 278, September 2014, p. 42. – Europe 2020 Strategy, « A Ressource-efficient Europe »

[5] http://www.amos.be/fr/a-propos-2&a-propos-d-amos_16.html (22 décembre 2014).

[6] Pierre VELTZ, La grande transition, La France dans le monde qui vient, p. 148, Paris, Seuil, 2008.

[7] Lars COENEN, Jerker MOODYSSON & Hanna MARTIN, Path Renewal in Old Industrial Regions: Possibilities and Limitations for Regional Innovation Policy, in Regional Studies, December 2014.

[8] par exemple : Gilles POUPARD & John BAUDE, Les territoires inégaux face à la désindustrialisation dans Population et Avenir, 2014/5, n°720, p. 8.

[9] Pour une renaissance industrielle européenne, Communication de la Commission européenne au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, p. 4, Bruxelles, Commission européenne, 22 janvier 2014, COM(2014) 14 final, notamment p. 10-12. – Voir aussi Une politique industrielle intégrée à l’ère de la mondialisation, mettre la compétitivité et le développement durable sur le devant de la scène, Bruxelles, Commission européenne, 28 octobre 2010, COM(2010) 614 final. – Une industrie européenne plus forte au service de la croissance et de la relance économique, Bruxelles, Commission européenne, 10 octobre 2012, COM(2012) 582 final.

[10] Daniel COHEN, Trois leçons sur la société post-industrielle, p. 24-25 et 28, Paris, Seuil, 2006.

[11] Denis RANQUE et Robert SOLOW, Commentaires, dans Jean-Philippe TOUFFUT dir. , Institutions et innovation, De la recherche aux systèmes sociaux d’innovation, p. 327, Paris, Albin Michel, 2002.

[12] Philippe DESTATTE, L’économie circulaire, Produire plus avec moins, Blog PhD2050, Namur, 1er juin 2014, http://phd2050.org/2014/06/01/ec1/Les entreprises et les territoires, berceaux de l’économie circulaire, Blog PhD2050, Namur, 25 juillet 2014, http://phd2050.org/2014/07/25/ec2/

[13] Reindustrialising Europe…, p. 42. – Roadmap to a Resource Efficient Europe, COM(2011) 0571 final

http://ec.europa.eu/environment/resource_efficiency/about/roadmap/index_en.htm – Voir surtout Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Des ressources stratégiques, Paris, Autrement, 2013.

[14] Factories of the Future, Multi-annual roadmap for the Contractual PPP under Horizon 2020, p. 115, Luxembourg, European Commission, Policy Research, EFFRA, 2013.

[15] Vers une économie circulaire : programme zéro déchet pour l’Europe, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Réfions, Bruxelles, 2 juillet 2014, COM(2014) 398 final, p. 4-8.

[16] Avis du Conseil économique et social européen sur la Communication de la Commission «Vers une économie circulaire: programme zéro déchet pour l’Europe» sur la Proposition de directive du Parlement européen et du Conseil modifiant la directive 2008/98/CE relative aux déchets, la directive 94/62/CE relative aux emballages et aux déchets d’emballages, la directive 1999/31/CE concernant la mise en décharge des déchets, la directive 2000/53/CE relative aux véhicules hors d’usage, la directive 2006/66/CE relative aux piles et accumulateurs ainsi qu’aux déchets de piles et d’accumulateurs et la directive 2012/19/UE relative aux déchets d’équipements électriques et électroniques et sur la Communication de la Commission sur les possibilités d’utilisation efficace des ressources dans le secteur de la construction. http://www.eesc.europa.eu/?i=portal.fr.nat-opinions.33630

[17] Sustainable Process Industry, Multi-annual Roadmap for the Contractual PPP under Horizon 2020, prepared by SPIRE, p. 19, Luxembourg, European Commission, Policy Research, 2013.

[18] Rémy LE MOIGNE, Économie circulaire : le secteur du packaging doit aller plus loin, 25 novembre 2014 sur Actu-Environnement.com. Merci à Bernadette Mérenne de m’avoir fourni cette information.

[19] François CARON, La dynamique de l’innovation, Changement technique et changement social (XVIe-XXe siècle), p. 434, Paris, Gallimard-NRF, 2010.

[20] Vers une économie circulaire…, p. 7-8.

[21] Janez POTOČNIK, Économie circulaire : les enjeux économiques d’une transition écologique, dans Annales des Mines, Responsabilité et environnement, 2014/4, p. 10.

[22] Kenneth ARROW, The Limits of Organization, p. 23-26, New York – London, Norton & Cie, 1974. – Pierre VELTZ, La grande transition…, p. 85-87. – Le mot confiance n’apparaît pas moins de 11 fois dans Jacques DESCHAMPS et Yann WEHRLING coord., Guide méthodologique du développement des stratégies régionales d’économie circulaire en France, Paris-Angers, ADEME, Octobre 2014.

[23] Bertrand CHATEAU & Domenico ROSSETTI di VALDALBERO éds., World and European Energy and Environment Transition Outlook, p. 55, Brussels, European Commission, DG Research & Innovation, 2011.

[24] Samuele FURFARI, Vive les énergies fossiles ! La contre-révolution énergétique, Paris, Texquis, 2014.

[25] Myriam MAESTRONI dir., Comprendre le nouveau monde de l’énergie, Economie d’énergie et efficacité énergétique : le monde de l’énergie 2.0, p. 35 et 37, Paris, Maxima, 2013.

[26] Industrial Sector Energy consumption, US Energy Information Administration, Sep. 9, 2014. http://www.eia.gov/forecasts/ieo/industrial.cfm

[27] Factories of the Future, Multi-annual Roadmap…, p. 114.

[28] EU Council of The European Union, Council conclusions on « Energy prices and costs, protection of vulnerable consumers and competitiveness, Council Meeting Luxembourg, 13 June 2014.

http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/trans/143198.pdfImagine Roadmap…, p. 29.

http://ec.europa.eu/energy/efficiency/eed/eed_fr.htm

[29] Sustainable Process Industry…, p. 54.

[30] Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Feuille de route vers une économie compétitive à faible intensité de carbone à l’horizon 2050, p. 9sv, Bruxelles, Commission européenne, 8 mars 2011, COM(2011) 112 final.

[31] Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, An Integrated Industrial Policy for the Globalisation Era Putting Competitiveness and Sustainability at Centre Stage, Brussels, COM(2010), 614 final, 28.10.2010, p. 30.

http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=COM:2010:0614:FIN:EN:PDFImagine Roadmap…, p. 31.

About SILC: http://ec.europa.eu/enterprise/newsroom/cf/itemdetail.cfm?item_id=6492&lang=en

[32] Sustainable Process Industry…, p. 51.

[33] Avec le programme PUMA de l’OCDE, c’est le PNUD qui a exprimé le mieux les nécessités et finalités de cette participation : Rapport mondial sur le Développement humain 1993, p. 24, Paris, Economica pour le Programme des Nations-Unies pour le Développement, 1993.

[34] UNIDO Industrial Development Report 2013, Sustaining Employment Growth: The Role of Manufacturing and Structural Change, p. 144-145, Vienna, United Nations Industrail Development Organization, 2013.

[35] « Countries’ overall direction is shaped by their ability to define their interests and assets (including industrial), have a clear vision of the challenges and risks ahead, set coherent long-term goals, make informed policy choices and manage uncertainty. Leading, enabling and delivering strategic policy- making requires strong leadership and effective strategic-thinking skills in public institutions. It calls for a strong centre of the government that is capable of promoting coherent cross-departmental cooperation and better implementation of government reform programmes. The consultation of expert communities as well as the general public on future trends, opportunities and risks offers the chance to engage more strongly with the public and helps (re)build trust in government. » Reindustrialising Europe…, p. 60 & 55. – Imagine Roadmap…, p. 23 & 49.

[36] Daniel COHEN, Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, p. 179 sv, Paris, Albin Michel, 2012. – Jean-François LYOTARD, La condition postmoderne, Rapport sur le savoir, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979. – Raffaele SIMONE, Le monstre doux, L’Occident vire-t-il à droite ?, Paris, Gallimard, 2010.

[37] Pierre LEVY, L’intelligence collective, Pour une anthropologie du cyberespace, p. 29, Paris, La Découverte – Syros, 1997.

[38] Ibidem.

[39] Susan CHRISTOPHERSON, Ron MARTIN, Peter SUNLEY, Peter TYLER, Reindustrialising Regions: Rebuilding the Manufacturing Economy? in Cambridge Journal of Regions, Economy & Society, 2014, 7, p. 358.

[40] Jean VIARD, La France dans le monde qui vient, La grande métamorphose, p. 29, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2013.

[41] Dominique FORAY, A la recherche d’une spécialisation intellectuelle des régions européennes, dans Jacques LESOURNE et Denis RANDET, La Recherche et l’Innovation en France, Futuris 2011, p. 277, Paris, Odile Jacob, 2011.

[42] Pour une renaissance industrielle européenne…, 2014, p. 5.

[43] Jean-Louis Levet, « L’industrie ne disparaît pas, elle se transforme et ses frontières s’élargissent, Interview sur le site des Industries technologiques françaises, 17 décembre 2012. http://www.les-industries-technologiques.fr/actualite/regards-croises/jean-louis-levet-lindustrie-ne-disparat-pas-elle-se-transforme-et-ses-frontires-slargissent/ 29.12.2014

[44] Jean-Louis LEVET, Un pacte productif pour la France, Xerfi Canal, 24 avril 2012.

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Jean-Louis-Levet-Un-pacte-productif-pour-la-France_7.html – J-L LEVET dir., Réindustrialisation, j’écris ton nom, p. 84-89, Paris, Fondation Jean-Jaurès, 2012.

[45] Pierre JACQUET, Nouvelle économie : du virtuel au réel…, dans Thierry de MONTBRIAL et Pierre JACQUET, Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies. 27-28, Paris, Dunod-IFRI, 2000.

[46] Moshe SYRQUIN, Structural Change and Development, in International Handbook of Development Economics, Vol. 1, A.K. Dutt and Ros. J. Cheltenham, UK. Edward Elgar Publishing, 2007. – UNIDO Industrial Development Report 2013…, p. 358.

Hour-en-Famenne, 30 décembre 2014

Depuis quelques mois l’idée de Nouvelle Économie, d’Économie digitale, d’Économie numérique, revient au devant de la scène politico-médiatique. Tantôt encensée comme « la » nouvelle réponse à la pseudo-crise conjoncturelle, tantôt base d’une nouvelle révolution industrielle en construction, fondée sur l’internet des objets et l’imprimante 3D, tantôt enfin fustigée comme écran qui aurait empêché depuis vingt ans la nécessaire réindustrialisation de l’Europe ou de la France. On y reviendra sous peu dans la deuxième partie de mon analyse sur Le Nouveau Paradigme industriel. En attendant, je ne résiste pas à vous rappeler un texte d’avril 2002, écrit dans le cadre de l’analyse des tendances de la Mission Prospective Wallonie 21. Réminiscence d’hiver…

Namur, le 15 avril 2002

En 1982, dans Megatrends, le prospectiviste américain John Naisbitt indiquait que deux économies se juxta­posaient alors aux États-Unis : l’une en plein essor, l’autre en plein déclin, selon qu’elles s’appliquaient aux industries naissantes ou aux activités déclinantes [1]. L’éco­nomiste américain soulignait que, à côté de l’industrie pyramidale des secteurs traditionnels, se développait une économie informatique, incompatible avec une hiérar­chisation poussée, qui bâtissait son développement sur un modèle résillaire, un processus en réseau [2]. Quinze ans plus tard, Derrick de Kerckove, professeur à l’Université de Toronto, analysant l’intelligence des réseaux, y décelait l’économie connectée [3].

1. L’économie des réseaux

On sait intuitivement que l’on s’inscrit dans cette configuration de la transition entre économies et sociétés d’hier et d’aujourd’hui, mais la mutation reste chaotique, connaît des phases qui laissent encore dubitatifs tant les économistes, que les historiens et les prospectivistes [4]. Depuis l’analyse de John Naisbitt basée sur la technologie des semi-conducteurs, avec les itérations successives de la puce-mémoire et du micropro­cesseur, l’économie est confrontée à la poussée des réseaux : ils comportent eux-mêmes la dimension technologique et permettent d’engager un processus de réorga­nisation sociale. Ce processus, incarné par le Silicon Valley system, repose sur la réorganisation et la réorientation tant des personnes que des technologies en les finançant avec du capital-risque, pour fournir de nouvelles réponses aux problèmes réels liés à l’innovation et à la production industrielles [5].

Le système économique qui se met en place par l’intermédiaire de la Révolution cognitive est généralement qualifié de Nouvelle Économie, d’Économie numérique, voire de net-économie, de e-economie ou d’économie de réseaux (network economy). On retrouve dans ces deux derniers concepts l’influence des nouvelles technologiques de l’information qui sont, de fait, à l’origine du nouveau type de société [6]. Quel que soit l’impact de ces technologies, le nouveau système économique ne saurait toutefois pas se limiter au secteur de l’informatique et de ses produits dérivés. D’abord parce que d’autres technologies poussent la Révolution cognitive, comme notamment la biologie moléculaire, les nanotechnologies ou les nouveaux matériaux : ces technologies irriguent également des secteurs de la science dont les savoir-faire doivent encore émerger. Ensuite, parce que d’autres secteurs plus anciens de l’économie ont été redynamisés par la mutation en cours : les services ainsi que des technologies telles l’édition, la sidérurgie ou l’aéronautique. Enfin, parce que cette Nouvelle Économie recouvre aussi l’apparition de ce que Pierre Jacquet appelle de nouveaux paradigmes économiques [7]. Or, comme le suggère justement le directeur adjoint de l’Institut français des Relations internationales, ces paradigmes n’appa­raissent pas encore clairement en 2001, pas plus que les bénéfices en termes de productivité issus de la diffusion des TIC dans l’économie [8]. A ce paradoxe de la productivité, Pierre Jacquet ajoute celui de l’analyste : On manque encore singulièrement de recul pour apporter des réponses défi­nitives aux questions qui se posent : après tout, si l’on attend des TIC un effet de long terme sur la croissance, ce n’est que sur le long terme que l’on pourra vérifier cette intuition [9].

Ce que Robert J. Gordon appelle le miracle macroéconomique américain de 1995-2000 [10] – une croissance annuelle de la productivité horaire de l’ordre de 3 % alors qu’elle avait fortement chuté (de 2,6 % en moyenne de 1950 à 1972 à 1,1 % en moyenne de 1972 à 1995 [11] a été considéré comme la première réponse tangible de la Nouvelle Économie à ce qu’on a nommé « le paradoxe Solow ». Le Prix Nobel d’économie Robert Solow avait en effet considéré en 1987 que l’on pouvait constater l’ère de l’ordinateur partout, sauf dans les statistiques de productivité [12]. Robert J. Gordon émet, lui aussi, de sérieux doutes sur la corrélation directe entre cette croissance de productivité et les technologies de l’information, allant jusqu’à contester les promesses de mutations économiques structurantes prêtées à ces technologies, et donc le concept même de Nouvelle Économie. Il faut du reste relever que les modifications qui ont touché les statistiques des comptes nationaux américains n’ont pas apporté de la clarté au débat [13].

Le paradoxe de Solow peut toutefois être dépassé si on prend en compte deux facteurs essentiels de la mise en place de tout nouveau système techno-économique [14]. Le premier est la lenteur du processus entre la mise au point d’une invention par un technicien, la décision majeure de l’entrepreneur de l’implanter avec succès dans une entreprise et la généralisation du nouveau procédé. Des compa­raisons éclairantes ont été faites à ce sujet, notamment entre la dynamo et l’ordi­nateur [15]. Nous ne mesurons donc pas encore les effets de la Révolution cognitive, ni le temps nécessaire à la mutation de la société, même si on constate une accélération de la pénétration des technologies dans les ménages. Ainsi, comme l’a montré Michael Cox, Chief Economist à la Réserve fédérale de Dallas, en moins de dix ans, internet a atteint un taux de pénétration de près de 30 % tandis que l’ordinateur individuel a mis vingt ans pour atteindre ce niveau, le téléphone quarante ans et l’automobile soixante [16].

Le deuxième facteur nous conduit à considérer, avec Pierre Jacquet, que dans ce contexte, l’informatisation est une condition nécessaire mais pas une condition suffi­sante de décollage de la productivité de l’entreprise ou du pays. Les ressources humaines, tout comme la réorganisation des méthodes de management, doivent en effet nécessairement accompagner le processus d’implantation [17]. Ainsi, l’E-conomy Project de l’Université de Californie a mis en évidence les potentiels d’accroissement de la productivité liés à l’internet, soulignant qu’ils s’exercent de manières diverses mais se renforcent mutuellement :

– une réduction significative des coûts de nombreuses transactions nécessaires à la production et à la distribution des biens et des services;

– un accroissement de l’efficience de la gestion, particulièrement en rendant les entre­prises capables des gérer leurs fournisseurs plus efficacement et de communiquer plus aisément à l’intérieur des entreprises et avec les clients et partenaires;

– un développement de la concurrence, rendant les prix plus transparents, et élargis­sant les marchés pour les clients et les vendeurs;

– un accroissement de l’efficacité du marketing et de la fixation des prix;

– un élargissement du choix du consommateur, de ses avantages et de sa satisfaction dans de nombreux domaines [18].

 2. Une notion en devenir mais aussi un changement de paradigme

La Nouvelle Economie voit donc le réseau constituer l’entreprise, ce qui, pour Gregg Edwards et David Pearce Snyder, constitue un changement de paradigme. En fait, le réseau mis en place par la Nouvelle Entreprise articule une collaboration étroite entre les services internes, les fournisseurs et les consommateurs [19]. Une enquête menée parmi 77 entreprises françaises en 2000 a d’ailleurs montré que l’internet améliore et diminue le coût des échanges d’informations en produisant des gains de productivité entre clients, fournisseurs et consommateurs. Pour 80 % des entreprises françaises interrogées, l’internet constitue la principale tendance favorable à leur dévelop­pement [20].

 Diapositive1

Cette analyse rejoint celle de Philippe Lemoine, PDG de Sigma Banque et de Laser, qui voit la Nouvelle Économie comme une notion en devenir :

La Nouvelle Économie, c’est l’informatisation de l’échange, par opposition à une ancienne économie où domine encore le modèle stratégique impliqué par l’informa­tisation de la production et de la gestion. […] Quel que chose de neuf est en train d’apparaître. La nouvelle économie n’est pas née de la Bourse et son destin dépasse les courbes du Nasdaq. Ce qui compte c’est que les économies occidentales dégagent à nouveau des capacités de croissance. Les marchés valorisent enfin autre chose que la productivité-spectacle. La technologie transforme l’échange et l’heure est à la créativité et à la recherche de nouvelles sources de richesse [21].

Dans un article du 17 novembre 1997, le rédacteur en chef de Business Week, Stephen B. Shepard, s’interrogeait sur ce que recouvrait le terme de Nouvelle Économie. Il y voyait deux tendances lourdes qui se faisaient sentir depuis plusieurs années :

– la globalisation des affaires, c’est-à-dire l’introduction du capitalisme dans toutes les parties du monde – en ce compris les anciens pays communistes – dans ce qu’il comporte d’ouverture aux forces du marché, de liberté de commerce et de déré­glementation très large;

– la révolution dans la technologie de l’information, non seulement au travers des outils (télécopieurs, téléphones cellulaires, ordinateurs personnels, modems, internet, etc.), mais aussi par la création de nouvelles entreprises et de nouvelles industries liées à la technologie numérique (messagerie, échange de données, textes, photos, multimédia etc.).

Pour Stephen B. Shepard, ces deux fortes tendances sapent l’ordre ancien, forçant le monde des affaires à se restructurer [22]. C’est dans cette conclusion qu’apparaît l’élé­ment majeur d’une réflexion sur la Nouvelle Économie : les technologies en elles-mêmes, constituant bien des outils, sont la condition nécessaire mais non suffisante de la dynamique. Ainsi, il apparaît que, pour chaque dollar qu’elle dépense dans un inves­tissement informatique ou lié aux technologies de l’information, une entreprise doit investir dix dollars pour réorganiser ses systèmes informatif, productif et social afin d’utiliser la technologie au mieux [23].

Les pouvoirs publics américains ont été rapides à réagir à cette évolution. Un premier rapport intitulé The Emerging Digital Economy, publié en avril 1998, montre l’ampleur du mouvement économique induit par les technologies de l’information. Il indique aussi la nécessité d’une alliance entre le secteur privé et les gouvernements afin de mettre en place un cadre porteur favorisant la croissance : ce cadre porteur doit intégrer le commerce électronique, le développement de moyens adéquats pour garantir un environnement numérique sécurisé et non bureaucratique, ainsi que la formation des ressources humaines adéquates parmi les étudiants et parmi les travailleurs [24]. Un second rapport est publié en juin 1999. Le secrétaire d’État américain au Commerce, William M. Daley, y répète la nécessité d’associer dans un même effort les pouvoirs publics et le secteur privé – monde des affaires, organisations sans but lucratif, institutions académiques – pour identifier les moyens requis pour mieux appréhender l’émergence de l’économie numérique. Ce même rapport estime que, en 2006, presque la moitié de la force de travail des États-Unis sera employée par les industries qui sont soit productrices majeures soit utilisatrices intensives des produits et des services des technologies de l’information [25].

D’autres modèles que le modèle américain sont mis en évidence pour illustrer la Nouvelle Economie. Le cas de la Finlande est intéressant, car européen. Sur un plan mondial, ce pays compte, en effet, le plus grand nombre d’utilisateurs des nouvelles technologies de l’information dans la vie quotidienne. Il semble que l’introduction des technologies sans fil et à très haut débit y constitue l’un des moteurs prochains de développement des TIC dont on sait déjà la vigueur symbolisée par le Groupe NOKIA [26]. Du reste, l’Europe semble avoir su tirer le meilleur de l’expérience amé­ricaine en matière de déréglementation dans le domaine des technologies de l’infor­mation, au point de se situer dans une meilleure logique que les USA pour gérer son développement économique en cette matière [27].

Les questions subsistent concernant l’évolution de la Nouvelle Economie, et particu­lièrement ses orientations futures fortement liées aux capacités technologiques elles-mêmes et à leur diffusion dans la société : l’un des facteurs clés actuel est la capacité de mise en place plus ou moins rapide de plates-formes performantes entre les divers outils entre l’internet, la téléphonie mobile, l’ordinateur, l’audiovisuel, la télévision numérique et les producteurs de contenu [28].

Selon les pays, le secteur des nouvelles technologies représente entre 4 et 8 % de l’économie [29], mais le futur de la Nouvelle Économie touche, en première instance, le secteur des services qui, lui-même, représente quelque 75 % de l’économie des pays développés [30]. L’Union européenne en a conscience et le Conseil européen qui s’est tenu à Lisbonne les 23 et 24 mars 2000 a ouvert la voie à une action concertée dans ce domaine [31], bien au delà de l’ébranlement qu’a pu provoquer l’éclatement de la bulle dot com dans les marchés boursiers au tournant de 2000 et de 2001 [32]. De même, lors de sa réunion de Paris des 16 et 17 mai 2001, le Conseil de l’OCDE au niveau ministériel a fait siens les axes définis par les conférences du Programme sur l’avenir concernant sur les transitions du XXIème siècle. En s’interrogeant sur la question de savoir si la Nouvelle Économie constituait un mythe ou une réalité, l’OCDE a, elle aussi, souligné que si les technologies de la communication et de l’information jouent un rôle important dans la croissance, le capital humain y est déterminant :

Plus que jamais, la valorisation du capital humain et l’adaptation aux besoins nouveaux des entreprises sont des facteurs importants de la croissance. Les pays Membres ont beaucoup à faire pour instaurer une éducation de base solide et une interaction plus étroite entre l’enseignement et les exigences d’une économie fondée sur le savoir [33].

Au delà de son expansion, la Nouvelle Economie est remarquable dans la mesure où elle constitue une économie de l’immatériel surtout liée au fait que c’est la matière grise connectée qui devient la valeur et donc le premier facteur de production [34]. Comme le soulignent John Zysman et Steven Weber, les changements identifiés ont la capacité de modifier radicalement la configuration profonde et l’organisation de la vie sociale ainsi que politique, et nous sommes seulement en train de commencer à étudier le grand début de cette mutation [35].

Quatre scénarios ont été élaborés par Peter Schwartz, prospectiviste américain de renom né en Allemagne, concernant l’avenir de la Nouvelle Economie [36]:

‑ Le premier scénario, intitulé Nouvelle Économie, dessine un monde dans lequel l’édu­cation est au premier rang; les travailleurs intellectuels y ont un haut degré de créativité, le travail est basé sur une réseau étendu faisant appel à des compétences élevées, les marchés de distribution des biens, de l’éducation, du travail et des finances sont électroniques, les technologies de la connaissance sont en progrès, le capital immatériel a une très grande valeur de reconnaissance individuelle.

‑ Le deuxième scénario est incrémental : c’est celui des transformations mondiales plus modestes qui permettent peut-être d’aller vers une Nouvelle Économie à un rythme lent. C’est un monde qui ressemble à celui d’aujourd’hui pour longtemps, avec une forte disparité d’entreprises gagnantes et de perdantes.

‑ Le troisième scénario est celui dans lequel la Nouvelle Économie est une illusion, avec une fracture selon les proportions un tiers – deux tiers entre la catégorie de ceux qui, jusqu’ici, ont avancé dans la nouvelle voie mais ne parviennent ni à s’éten­dre et ni à se renouveler pas et la catégorie majoritaire qui reste dans l’ancienne configuration économique.

‑ Le quatrième et dernier scénario est plus explicite, puisqu’il est intitulé The Crash. C’est le scénario d’Icare : on vole trop haut, on s’enflamme et on s’écrase. Les mar­chés s’effondrent et le consommateur est la victime. La technologie est devenue un grand battage publicitaire mais ne s’est pas avérée aussi productive qu’on ne l’avait espéré.

Dans un article de juillet 1997 ‑ The Long Boom : A History of the Future, 1980-2020, qui a eu un impact important aux Etats-Unis, Peter Schwartz et Peter Leyden, souli­gnent que deux tendances lourdes (Megatrends) sont porteuses du changement de civilisation escompté : la mutation technologique fondamentale, bien sûr, mais aussi l’ethos de l’ouverture, c’est-à-dire l’implacable processus de globalisation, l’élargis­sement des économies nationales et l’intégration des marchés [37].

3. Des balises pour l’âge de l’accès

Sous l’intitulé de L’âge de l’accès, Jeremy Rifkin, a analysé La révolution de la nouvelle économie et a dressé un réquisitoire contre l’extension à la sphère culturelle de l’économie en réseau :

L’absorption de la sphère culturelle par la sphère marchande reflète un boulever­sement fondamental des relations humaines. Les conséquences de ce boulever­sement sur l’avenir de nos sociétés ont de quoi nous laisser perplexes. […] Mais, quand la sphère marchande commence à empiéter sur la sphère culturelle […], elle menace de détruire les fondements mêmes sur lesquels s’étaient construites les relations marchantes [38].

Abordant successivement les questions de propriété intellectuelle, de droits culturels, d’identités, d’organisation des nouveaux loisirs et d’accès aux relations humains, le président de la Foundation on Economic Trends tente d’anticiper la grande transfor­mation que va imprimer les réseaux, non seulement sur les entreprises mais aussi sur les gens et leurs comportements tant collectif que personnel.

On ne saurait faire l’économie de cette réflexion, de ce développement potentiel et de l’importance des menaces qu’ils contiennent. On reste inquiet lorsque, dans le même registre, Jacques Attali souligne la nécessité pour les entreprises d’imposer aux consommateurs une vision du futur dans laquelle le consommateur universel pourra se reconnaître. Toutefois, l’élément majeur de la mutation en cours est peut-être contenu dans l’information que nous livre l’auteur du Dictionnaire du XXIème siècle lorsqu’il estime que, presque aucune entreprise, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne traversera le siècle prochain. La seule entreprise du Dow Jones Index de la fin du XIXème siècle qui ait survécut au XXème est Général Electric, qui – selon Jacques Attali – a entre-temps complètement changé de métier [39].

Chacun avait déjà compris que le monde de l’entreprise, largement interpellé par les changements – risques et occasions – de la Nouvelle Économie, échapperait difficilement aux transformations annoncées, constatées ou anticipées.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] John NAISBITT, Les dix commandements de l’avenir, p. 113, Paris-Montréal, Sand-Primeur, 1982.

[2] John NAISBITT, op. cit., p. 268-271

[3] Derrick de KERCKOVE, L’intelligence des réseaux, p. 213sv, Paris, Odile Jacobs, 1997.

[4] Alan S. BLINDER, The Internet the New Economy, Policy Brief 60, Washington, The Brookings Institution, Juin 2000. http://www.brook.edu/comm/plicybriefs/pb060/pb60.htm – 31/12/01.– Alan S. BLINDER, The Speed Limit, Fact and Fancy in the Growth Debate, dans The American Prospect, Vol. 8, 34, Septembre-octobre 1997.

http://www.prospect.org/print/V8/34/blinder-a.html. – 28/01/02. – La Nouvelle économie : mythe ou réalité ? Rapport final sur le projet de l’OCDE consacré à la croissance, Réunion du Conseil de l’OCDE au niveau ministériel, 2001, p. 9, Paris, OCDE, 2001. – Michel GODET, Nouvelles croissance ou vieilles lunes ? dans Futuribles, 257, Octobre 2000, p. 67-80.

[5] John ZYSMAN, Steven WEBER, Governance and Politics of the Internet Economy, Historical Transformation or Ordinany Politics with a New Vocabulary? (31 mai 2001), International Encyclopedia of Social & Behavioral Sciences, Oxford, 2001.

http://e-conomy.berkeley.edu – 31.01.01.

[6] Voir aussi le désormais classique Carl SHAPIRO & Hal R. VARIAN, Information Rules, A Strategic Guide to the Network Economy, Harvard, Harvard Business School Press,1998. Traduction : Économie de l’Information, Bruxelles, De Boeck, 1999.

[7] Pierre JACQUET, Nouvelle économie : du virtuel au réel…, dans Thierry de MONTBRIAL et Pierre JACQUET, Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies. 27-28, Paris, Dunod-IFRI, 2000.

[8] Voir Michel DRANCOURT, Informatique et productivité, dans Futuribles, 254, Juin 2000, p. 73-78. – Gilbert CETTE, Jacques MAIRESSE, Yusuf KOCOGLU, L’impact des TIC sur la croissance, Les technologies de l’information et de la communication en France : diffusion et contribution à la croissance économique, dans Futuribles, 259, Décembre 2000, p. 43-53.

[9] Ibidem.

[10] Robert J. GORDON, Technology and Economic Performance in the American Economy, Version of paper prepared for the Council for Foreign Relations, Forthcoming NBER working paper, p. 3, Avril 2001. – Robert J. Gordon est professeur au Département d’Economie de la Northwestern University, Evanston (Illinois). Voir aussi R. GORDON, Does the New Economy measure up to the Great Innovations of the Past?, dans Journal of Economics, vol. 14, n°4, Automne 2000, p. 49-74.

http://faculty-web.at.nwu.edu/economics/gordon/research.html.- 30/12/01.

[11] Philippe LEMOINE, Qu’est-ce que la nouvelle économie ?, dans Yves MICHAUD dir., Université de tous les savoirs, vol.3, Qu’est-ce que la société ?, p. 669, Paris, Odile Jacobs, 2000.

[12] We can see the computer age everywhere but in the productivity statistics. Jack E. TRIPLETT, The Solow Computer Paradox: What do Computers do to Productivity ? in Canadian Journal of Economics, 32,2, Avril 1999, p. 309-334.

[13] Angus Maddison note qu’en 1993 la méthode traditionnelle de mesure du PIB a été modifiée avec la présentation de deux nouvelles mesures : a) une mesure basée sur un changement des pondérations tous les cinq ans (méthode utilisée à l’époque dans la plupart des pays de l’UE) ; b) un indice en chaîne dont les pondérations changent tous les ans (méthode adoptée officiellement par les seuls Pays-Bas à l’époque). L’indice segmenté sur cinq ans produit le taux de croissance le plus élevé […]. Depuis lors, les statistiques des comptes nationaux des États-Unis ont encore été modifiés d’une façon qui fait apparaître une croissance plus rapide et un niveau plus élevé du PIB. Même avec les mesures révisées, on constate un ralentissement marqué de la productivité entre 1973 et 1995 mais, pour la période 1995-98, on note une accélération à des taux qui ne sont pas inférieurs de beaucoup à ceux de l’âge d’or [1950-73]. Pendant la période 1973-95, la productivité de la main-d’œuvre a progressé au rythme de 1,4 pour cent et, en 1995-98, au rythme de 2,5 pour cent. Cette récente accélération est en grande partie attribuable au poids accru de la « nouvelle » économie. Angus MADDISON, L’économie mondiale : une perspective millénaire, coll. Études du Centre de Développement, p. 147, Paris, OCDE, 2001. – American Productivity, Measuring the new economy, dans The Economist, 9 août 2001. http://www.economist.com. 12/03/02.

[14] Voir une analyse complète de cette question dans Pierre JACQUET, Nouvelle économie…, p. 40-41.

[15] Paul A. DAVID & Gavin WRIGHT, General Purpose Technologies and Surges in Productivity: Historical Reflections on the Future of the ICT Revolution, presented to the International Symposium on Economic Challenges of the 21st Century in Historical Perspective, Oxford, 2-4 juillet 1999. –
http://www-econ.stanford.edu/faculty/workp/swp99026.html – 31/12/01. Paul A. Gavin David et Gavin Wright sont chercheurs aux All Souls College & Stanford Uniiversity. – voir aussi Paul DAVID, The Dynamo and the Computer : A Historical Perspective on the Modern Productivity Paradox, in The American Economic Review, Vol. 80, n°2, 1990, p. 355-361. – Michel DIDIER, Nouveau cycle et nouvelle croissance économique, dans Yves MICHAUD dir., Université de tous les savoirs, vol.3, Qu’est-ce que la société ?, p. 628-632, Paris, Odile Jacobs, 2000.

[16] Laurent MODIANO, Les entreprises françaises dans les années 2000, Les tendances, les enjeux et les stratégies, dans Futuribles, Décembre 2001, p. 22.

[17] Pierre JACQUET, op. cit., p. 41.

[18] Robert E. LITAN & Alice M. RIVLIN, The Economy and the Internet : What Lies Ahead, Conference Report, p. 3, in Berkeley Roundtable on the International Economy, Décembre 2000.

http://www.brook.edu/comm/conferencereport/cr04htm – 31/12/01. Voir aussi The E-conomy Project, Economy Project Working Papers,

http://e-economy.berkeley.edu/publications/publications.html. – 31/12/01.

[19] Gregg EDWARDS & David PEARCE SNYDER, High Tech, Free Trade and a century of Progress, Human Enterprise in the Wired Global Village, p. 12, Annual Conference of the World Future Society, FutureScope 2001, Exploring the 21st Century, Minneapolis, 30 juillet 2001. – voir aussi : André-Yves PORTNOFF et Xavier DALLOZ, L’e-novation des entreprises, dans Futuribles, n°266, Juillet-août 2001, p. 45-49. – Thomas W. MALONE et Robert J. LAUBACHER, Vers de nouvelles formes d’entreprises, L’avènement de l’économie des entrepreneurs internautes, dans Futuribles, Juin 1999, p. 5-32.

([20]) Laurent MODIANO, Les entreprises françaises dans les années 2000…, p. 20-22.

([21]) Philippe LEMOINE, Qu’est-ce que la nouvelle économie ?, p. 672-673 et 676-677. – voir aussi : Michel GODET, Nouvelle croissance ou vieilles lunes ?, p. 70-71. – Voir aussi Philippe LEMOINE, Naissance d’une nouvelle économie ? Sept thèses sur l’économie de marché à l’âge du commerce électronique, dans La nouvelle économie et ses paradoxes, Cahier LaSer n°3, p. 167-178, Paris, Laser, 2000.

([22]) Stephen B. SHEPARD, The New Economy: what it really means, dans Business Week, 17 novembre 1997.

http://www.businessweek.com/1997/46/b3553084.htm. – 31/12/01.

Voir aussi Evan F. KOENING, What’s New About the New Economy? Some Lessons from the Current Expansion, in The Southwest Economy, Issue 4, Juillet-août 1998. – http://csus.edu/indiv/j/jensena/sfp/wnane.htm. – 31/12/01.

Voir aussi Kevin KELLY, New Rules for the New Economy, Twelve dependables principles for thriving in a turbulent world, in Wired, 5 septembre 1997 – http://www.wired.com/wired/archive/5.0/newrules_pr.html – 31/12/01. – voir aussi la définition donnée par le Comité économique de la coopération Asie-Pacifique en octobre 2001 :

The new Economy is an economic paradigm. It is distinguished by the combination of structural policies and networked information and communication technologies. This mix increases the value of information available to individuals, firms, markets and governments, allowing each to act more efficiently, raising the return to knowledge skills, and demanding flexibility. The resulting transformation of activities yields higher overall productivity and economic well-being. The New Economy and APEC, Asia-Pacific Economic Cooperation, APEC Economic Committee, Octobre 2001, p. 11.

http://www.iie.com/apec/apec-report.htm 04/03/02. (Institute for International Economics.

([23]) Eryk BRYNJOLSSEN et Lauren HITT, Beyond Computation, in Journal of Economic perspectives, 2001 (forthcoming) cité par John ZYSMAN et Steven WEBER, Governance and Politics of the Internet Economy…, p. 9. – Voir aussi Réunion du Conseil de l’OCDE au niveau ministériel, Synthèse, Paris, 16-17 mai 2001, p. 18, Paris, OCDE, 2001.

[24] Lynn MARGHERIO dir., The Emerging Digital Economy, p. 2sv, Washington, US Department of Commerce, 15 avril 1998.

http://www.ecommerce.gov/dancA.htm – 31/12/01.

[25] David HENRY ea, The Emerging Digital Economy II, Washington, US Department of Commerce, Juin 1999.

[26] Erkki ORMALA, Intervention à la conférence The Digital Economy in International Perspective : Common Construction or Regional Rivalry, Washinton DC, 27 mai 1999, The University of California E-conomy Project.

http://e-economy.berkeley.edu/publications/wp/summary.html. – 31/12/01. – Erkki Ormala est directeur de la Technologie chez Nokia Coropration.

[27] Axel ZERDICK, Intervention à la conférence The Digital Economy in International Perspective : Common Construction or Regional Rivalry, Washinton DC, 27 mai 1999, The University of California E-conomy Project.

http://e-economy.berkeley.edu/publications/wp/summary.html. – 31/12/01. – Axel Zerdick est professeur d’économie et de communication à la Freie Universität Berlin.

[28] Gérard MOATTI, Nouvelle économie, Du boom à la crise, dans Thierry de MONTBRIAL et Pierre JACQUET, Rapport annuel mondial sur le Système économique et les Stratégies (Ramses), p. 278-279, Paris, Dunod, 2001.

[29] Michel DIDIER, Nouveau cycle et nouvelle croissance économique…, p. 632.

[30] Pierre JACQUET, Nouvelle économie : du virtuel au réel…, p. 40.

[31] eEurope 2002, Une société de l’information pour tous, Projet de plan d’action préparé par le Commission européenne en vue du Conseil européen de Feira, 19-20 juin 2000, p. 5-21.

http://europa.eu.int/comm/information_society/eeurope/documentation/index_fr.htm. 10/01/02.

[32] Don’t say « new economy », dans The Economist, 4 janvier 2001. http://www.economist.com. 12/03/04.

[33] Réunion du Conseil de l’OCDE au niveau ministériel, Synthèse, Paris, 16 -17 mai 2001, p. 19, Paris, OCDE, 2001.

[34] Ron WOOD, Collaborative E-commerce / Pervasive Computing : 21st Century Business Models, Annual Conference of the World Future Society, FutureScope 2001, Exploring the 21st Century, Minneapolis, 30 juillet 2001. – Ron Wood, responsable du développement de l’e-commerce chez IBM à Poughkeepsie (New Jersey)

[35] John ZYSMAN et Steven WEBER, Governance and Politics of the Internet Economy…, p. 20.

[36] Peter SCHWARTZ, The Future of the New Economy, in Red Herring, July 2000, dans Millenium Project, 2001 State of the Future, International Economics and Wealth, p. 4-5. –
http://www.geocities.com~acunu//millenium/econscen.html. – Peter Schwartz est co-fondateur et président de Global Business Network.

[37] Peter SCHWARTZ et Peter LEYDEN, The Long Boom : A History of the Future, 1980-2020, dans Wired, 5 juillet 1997, p. 1.
http://www.wired.com/wired/5.07/longboom_pr.html.

[38] Jeremy RIFKIN, L’âge de l’accès, La révolution de la nouvelle économie, p. 20, Paris, La Découverte, 2000.

[39] Jacques ATTALI, Dictionnaire du XXIème siècle, p. 127, Paris, Fayard, 1998.

Munich, 1st November 2014

In a paper called The circular economy: producing more with less, published on my blog on 26 August 2014, I had the opportunity to offer a definition of the circular economy, to trace the concept’s progress internationally since the 1970s, and then to touch on the practices which, according to the French environmental agency ADEME in particular, underpin such an economy: eco-design, industrial ecology, the economy of functionality, re-use, repair, reutilisation and recycling [1]. Finally, I contended that, besides the key principles of sustainable development to which the circular economy contributes, to become part of this process meant supporting policies which, from the global to the local, become increasingly concrete as and when they get closer to companies. This is what I will try to show in this new presentation [2].

1. First industrial ecology and then the circular economy come on-stream

The circular economy, and especially industrial ecology, has been a reality for businesses, business parks, regions and cities for decades. The industrial symbiosis of Kalundborg (Symbiotic Industry), launched to the west of Copenhagen on the shores of the North Sea in 1961, is an international benchmark and recognised as a model for the development of eco-industrial parks [3]. Reference is also commonly made to the Dutch river and seaport of Mœrdijk (North Brabant), to Green Park business park in Berkshire in the UK, to the Grande-Synthe industrial area in Dunkirk, to the Artois-Flandres Industrial Estate in the North Pas de Calais, to the Reims-Bazancourt-Pomacle agribusiness park in Champagne-Ardenne, to Kamp C in Westerlo (near Antwerp) and other examples; in particular, practices by businesses such as pooled waste management and flow mapping are cited [4].

A circular ecosystem of economy

A Circular ecosystem of economy

http://www.symbiosis.dk/en/system

It was following a lengthy process of reflection that in late 2005 the European Commission proposed a new thematic waste prevention and recycling strategy that defined a long-term approach. Several proposals emanated from this strategy, including an overhaul of the Framework Directive on Waste [5]. The new directive pointed out that although European policy in this area was based primarily on the concept of a ‘waste hierarchy’, waste should above all be prevented from the product design stage onwards. In parallel, waste that cannot be avoided must be reutilised, recycled and recovered. The Commission accordingly regards landfill as ‘the worst option for the environment as it signifies a loss of resources and could turn into a future environmental liability’. The new directive announced the incorporation of the concept of life cycle into European legislation. It promotes, among other things, the idea of the circular economy, developed in China [6]. Meanwhile, since 2011, an initiative called A resource-efficient Europe is one of the seven flagship initiatives of the Europe 2020 Strategy. Among the measures recommended in the medium term to support this development, the European Commission advocates a strategy of transforming the Union into a circular economy, based on a recycling society with the aim of reducing waste generation and using waste as a resource [7]. The Commission also notes the significance of the work of the MacArthur Foundation, including the report presented in early 2014 at the World Economic Forum: Towards the Circular Economy: Accelerating the Scale-up across global supply chains [8].

2. The example of Wallonia: the economic development agencies create eco-parks

As part of the Wallonia Region’s strategy of supporting the redeployment and development of the economy, its Regional Policy Statement 2009-2014 stressed the government’s willingness to promote cooperation between small businesses, in particular via groupings of employers or the organisation of economic activities in a circular economy and to integrate and develop industrial ecology in the strategy of all stakeholders (e.g. regional and intermunicipal economic development agencies), to bring about a gradual optimisation of incoming and outgoing flows (energy, materials, waste, heat, etc.) between neighbouring businesses [9]. This commitment was implemented the following year in the priority plan of Wallonia, the so-called ‘Marshall 2.Green’. It is within this framework that the government launched a call for proposals to develop eco-industrial zones [10], with a budget of €2.5 million earmarked for the development of five pilot schemes. These projects were expected to bring together a facility operator and representatives of businesses from the economic activity zones (ZAEs) concerned, with the objective of promoting practical implementation in the area through equipment loans. Five sites were chosen on the basis of project quality:

– the Chimay Baileux industrial park which, in partnership with the Chimay Wartoise Foundation, wants to use malt residue from brewing in methane production in order to cogenerate heat and electricity for businesses that use them;

– Liège Science Park at Sart Tilman, where the intermunicipal agency SPI has brought together Level IT, Technifutur, Sirris, Physiol and Eurogentec around a project for renewable energy generation, biodiversity and soft mobility;

– the Ecopole of Farciennes-Aiseau-Presles near Charleroi, where intermunicipal agency Igretec is running a resource pooling project relating to the rehabilitation of a loop of the Sambre by bringing together companies such as Sedisol, Ecoterres and Recymex;

– the project organised at Hermalle-sous-Huy-Engis on the Meuse at Liège, optimising the logistics of road and river transport, where Knauf is already using gypsum waste from the company Prayon;

– The Tertre-Hautrage-Villerot industrial park, mainly devoted to chemicals and Seveso-classified, in which eight companies (Yara, Erachem, Advachem, Wos, Shanks, Euloco, Hainaut Tanking and Polyol) have joined forces with the regional economic development and spatial planning agency IDEA as well as with the city of Saint-Ghislain, near Mons on the French border [11].

The latter project, ranked first by the Region’s selection committee for its innovative character, has made it possible to develop industrial synergies involving the exchange of materials and energy, and in particular steam recovery, the rationalisation of water consumption, the creation of a closed system for the purification and re-use of waste water, the development of the railway on the site and the associated river dock, road safety around the park and aesthetic and environmental concerns [12]. A whole process is also gathering momentum at the initiative of Hainaut intermunicipal agency IDEA and the local companies concerned (YARA Tertre SA/NV, WOS, Shanks Hainaut, Erachem COMILOG, Polyol, Advachem, Hainaut-Tanking and Euloco). By introducing a local railway operator with the agreement of the Belgian infrastructure railway manager Infrabel, IDEA is attempting to meet the needs of industrial companies and minimise road use. The intermunicipal agency’s purpose is to meet the needs of its customers and hence to improve the situation of the affected companies to ensure that they retain their connection with the area and maintain as much activity as possible there. In addition, nearly 32 hectares of land shortly to be cleaned up by the regional public company SPAQuE [13] and the 8-hectare site of Yorkshire Europe, which has already been rehabilitated, represent real potential for the expansion of an industrial ecology project.

3. The NEXT Platform: a regional framework

In June 2013, in the presence of Ellen MacArthur and a hundred industrialists, the Wallonia Region formalised the cooperation agreement that its economy minister, Jean-Claude Marcourt, had signed with the foundation created by the British yachtswoman in the context of the Circular Economy 100 – Region process. This strategic partnership, with which Tractebel Engineering is associated, relates to the implementation of the circular ecology and is part of the development programme and industrial ecology platform called ‘NEXT’, set up the previous year by the authorities responsible for the regional economy. As Ellen MacArthur noted at the launch of this initiative, ‘the heart of the circular economy is innovation, creativity and opportunity’ [14].

Accordingly, in July 2013, the Government of Wallonia entrusted a mission to the Regional Investment Company of Wallonia (SRIW), and in particular its subsidiary BEFin, for the creation and implementation of the multisectoral circular economy strand of industrial policy in Wallonia (NEXT), complementing the competitiveness clusters. This programme’s role is to ensure the structured, comprehensive and coherent deployment of the circular economy in Wallonia in order to develop value-enhancing projects based on three pillars: industry, higher education and an international network. Besides raising companies’ awareness of the circular economy, as stated in the priority plan for Wallonia, the task of the unit that has been set up is to organise the creation of waste markets by companies and operators, to facilitate the introduction of a label for eco-systemic businesses and to foster partnerships with foreign institutions. It thus involves intensifying and structuring support for innovative circular economy projects driven by companies in Wallonia, from a perspective of sustainable materials management. It was then agreed that a circular economy fund should be set up at the Economic Stimulation Agency (ASE), and that an urgent mission focusing on giving guidance in recycling and re-using building materials should be entrusted to the GreenWin competitiveness cluster and the Construction Confederation. The missions of the ‘short circuits’ research centre were extended to include the circular economy on 26 September 2013 [15]. In early 2014, the NEXT team was particularly involved at the regional level but also at the area level with the preparation of European Structural Fund (ERDF) planning.

The Regional Policy Statement for Wallonia (DPR) 2014-2019 vigorously reaffirms the Paul Magnette government’s support for the development of the circular economy in Wallonia in order to promote the transition to a sustainable industrial system’ and to support the competitiveness of Walloon companies through synergies between them, promoting the reutilisation of waste as a new resource [16]. The DPR confirms the continuation of the NEXT programme and points out that the circular economy aims to ensure the emergence of innovative solutions to help decouple economic growth from increased consumption of resources, for example, by helping companies to rationalise their energy consumption and favouring the joint use of material and energy flows between businesses and the pooling of goods and services [17].

Conclusions: businesses, regions and cities as stages for action

The circular economy is an optimisation economy based on business parks, economic sectors, and local, regional or international industrial systems. It of course implies a sound knowledge of the regional industrial metabolism and metabolisms in specific areas [18], i.e. the flows generated by businesses, and their needs and constraints. The challenge for the business itself is likewise considerable, and the process of raising awareness among entrepreneurs about the benefits of the circular economy has also undergone a real acceleration [19]. As we have seen, the circular economy, rather than being a Copernican revolution or a paradigm shift, brings together practices that contribute to the transition to a more sustainable and harmonious society: eco-design, industrial ecology, the economy of functionality, re-use, repair, reutilisation and recycling.

These things make sense because they are or can be actually practised on the ground. Yet it is here that the results can seem difficult to achieve. As Suren Erkman noted, writing on industrial ecology, when it comes to going into the details of how to change manufacturing processes in order to make by-products and wastes usable by other plants, we come up against some serious technical and economic difficulties [20].

Experience on the ground, including in the Heart of Hainaut, has shown that the only tangible achievements are those based on the partnership of proximity between the players and the long-term relationship of trust between businesses and local operators. It is with reason that Professor Leo Dayan, senior lecturer at the Sorbonne, has since 2004 advocated the introduction of centres for the development of industrial links at area level and local business parks for the development of industrial ecology in practice. He could see small teams evolving on the ground that were highly skilled, flexible, functionally versatile and endowed with their own financial resources. It was their role, he argued, to identify local eco-links and spot wastage and inefficiencies in order to generate partnerships between businesses, including local universities. Dayan rightly attached great importance to encouraging the actors in order to develop the necessary synergies [21]. This is the approach that was taken by the intermunicipal agency IDEA at the Tertre-Hautrage-Villerot industrial park, out of a desire to reconcile economic competitiveness and environmental performance across such a site. The local partners and resources that are mobilised then make the difference: business clubs, local residents, municipal authorities, the Environmental Safety Commission but also the University of Mons and local research centres such as Multitel, specialising in telecommunications and material traceability.

The Business Federation of Wallonia (UWE)’s SMIGIN project has demonstrated that SMEs can also work on an industrial ecology and circular economy approach [22]. Here too though, as also in the application of the extended producer responsibility principle, promoted in France by the General Commission for Sustainable Development, the point is to work to change attitudes and the culture so that the principles of cooperation and exchange go beyond the conceptual stage to become a reality on the ground [23].

The circular economy is definitely a systemic tool that takes the form of multiple practices. Above all, though, it is a matter of businesses and specific areas, in other words people and entities brought together on a site that is by its very nature bounded and restricted. It is in this proximity, if not intimacy, that practical steps first begin to be taken, because concrete action is dependent on trust, which has to be patiently built up and carefully maintained.

 Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Philippe DESTATTE, The circular economy: producing more with less, Blog PhD2050, 26 August 2014, http://phd2050.org/2014/08/26/ce/

[2] This text is the background paper of a presentation named Creating Value in the Regenerative Transition given at The Future of Cities Forum, Imagine Regenerative Urban Development, organized by the German Federal Ministry of Education and Research, the World Future Council and Energy Cities, Munich, Kulturhaus Milbertshofen, 30-31 october 2014.

[3] Dominique Bourg and Suren ERKMAN, Perspectives on Industrial Ecology, Sheffield, Greenleaf, 2003. – Fiona WOO e.a., Regenerative Urban Development: A roadmap to the city we need, Futures of Cities, A Forum for Regenerative Urban Development, p. 9-11, Hamburg, World Future Council, 2013. – A Circular Ecosystem of Economy, The Symbiosis Institute, http://www.symbiosis.dk/en/system (October 30, 2014).

[4] See Emmanuel SERUSIAUX ed., Le concept d’éco-zoning en Région wallonne de Belgique, Note de recherche n°17, Namur, Région wallonne – CPDT, April 2011, 42 p.

http://orbi.ulg.ac.be/bitstream/2268/90273/1/2011-04_CPDT_NDR-17_Ecozonings.pdf

[5] Waste management is regulated by the Framework Directive on Waste (2008/98/EC) and is based on the prevention, recycling and reutilisation of waste and on improving conditions for final disposal. Waste management is also addressed – in a more specific and sector-based manner – in numerous pieces of EU legislation: the Directive on Packaging and Packaging Waste (94/62/EC), the Waste Electrical and Electronic Equipment Directive (2002/96/EC), the Directive on the Management of Waste from Extractive Industries (2006/21 / EC), and so on. http://ec.europa.eu/environment/waste/index.htm

[6] Taking sustainable use of resources forward: A Thematic Strategy on the prevention and recycling of waste, Communication from the Commission to the Council, the European Parliament, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Brussels, 21 December 2005, COM(2005) 666 final. – Politique de l’UE en matière de déchets : historique de la stratégie, EC, 2005. http://ec.europa.eu/environment/waste/pdf/story_book_fr.pdf

[7] A resource-efficient Europe – Flagship initiative under the Europe 2020 Strategy, Communication from Commission to the European Parliament and the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Brussels, 26 January 2011 COM(2011) 21final, p. 7. – Note that the European Commission relies on the Online Resource Efficiency Platform (OREP) in connection with the circular economy.

http://ec.europa.eu/environment/resource_efficiency/index_en.htm

[8] Towards the Circular Economy: Accelerating the Scale-up across supply chains, prepared in collaboration with the Ellen MacArthur Foundation and MacKinsey Company, World Economic Forum, January 2014.

[9] Déclaration de Politique régionale wallonne 2009-2014, Une énergie partagée pour une société durable, humaine et solidaire, Namur, Wallonia Government, July 2009. – The Rhones-Alpes Region has also launched such a call. See: Jean-Jack QUEYRANNE, Les Regions dans la démarche d’économie circulaire : un appel à projets pour soutenir cette démarche écologique industrielle et territoriale, in Annales des Mines, Responsabilité et envitonnement, 76, 2014/4, p. 64-67.

[10] An eco-industrial zone can be defined as ‘a zone of economic activity proactively managed by the association of companies on site, interacting positively with its neighbours, and in which spatial and urban planning measures, environmental management and industrial ecology combine to optimise the use of space, materials and energy, to support the performance and economic dynamism of both businesses and the host community and to reduce local environmental loads.’ E. SERUSIAUX ed., Le concept d’éco-zoning…, p. 17.

[11] Gérard GUILLAUME, La Wallonie a sélectionné cinq écozonings-pilotes, in L’Echo, 14 April 2011.

[12] IDEA : retour sur une expérience pilote de l’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot, Info-PME, 5 September 2013. www. info-pme.be – Le projet d’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot sélectionné par le Gouvernement wallon !, Mons, IDEA, Press release of 8 April 2011.

[13] SPAQuE is the regional consultancy firm reference on landfill rehabilitation, brownfields decontamination and environmental expertise in Wallonia: http://www.spaque.be/documents/ComProfen.pdf

[14] La Wallonie s’engage dans l’économie circulaire, La Wallonie s’engage dans l’économie circulaire, 13 June 2013. – NEXT : l’économie circulaire au cœur du processus de reconversion de l’économie wallonne, 18 July 2013. http://www.marcourt.wallonie.behttp://marcourt.wallonie.be/actualites/~next-l-economie-circulaire-au-coeur-du-processus-de-reconversion-de-l-economie-wallonne.htm?lng=fr

[15] Rapport de suivi Plan Marshall 2.vert, p. 231-235, SPW, Secrétariat général, Délégué spécial Politiques transversales, April 2014, p. 231.

[16] Wallonie 2014-2019, Oser, innover, rassembler, Namur, July 2014, 121 p. See especially pp. 5, 22, 24, 28, 83, 90.

[17] Ibidem, p. 71.

[18] The industrial metabolism is the entirety of the ‘biophysical components of the region’s industrial system’. Suren ERKMAN, Ecologie industrielle, métabolisme industriel et société d’utilisation, Geneva, Institut pour la Communication et l’Analyse des Sciences et des Technologies, 1994.

[19] See especially Rémy LE MOIGNE, L’économie circulaire, comment la mettre en œuvre dans l’entreprise grâce à la supply chain ?, Paris, Dunod, 2014.

[20] Suren ERKMAN, Vers une écologie industrielle, Comment mettre en pratique le développement durable dans une société hyper-industrielle, p. 37, Paris, Editions Charles Léopold Mayer, 2004.

[21] Léo DAYAN, Stratégies du développement industriel durable. L’écologie industrielle, une des clés de la durabilité, Document établi pour le 7ème programme-cadre de R&D (2006-2010) de la commission Européenne. Propositions pour développer l’écologie industrielle en Europe, p. 8, Paris, 2004. http://www.apreis.org/img/eco-indu/7emplanEurop.pdf

[22] The European SMIGIN (Sustainable Management by Interactive Governance and Industrial Networking) project enabled the UWE to organise between 2006 and 2009, collective solutions based on a common methodology for the common needs of companies in seven business parks in Belgium and France: the measurement of environmental impacts, landscaping, and the optimisation of transport, waste and energy flows. The UWE went on to create a ‘sustainable business parks’ unit. Inform, Ecologie industrielle et économie circulaire : la dimension environnementale 2.0, Business & Society Belgium, 2012.

[23] Entreprises et parcs d’activités durables, Territoires et parcs durables, implication des entreprises : état des lieux et perspectives d’avenir, Matinée d’échanges, 4 April 2014, UWE, CPAD, 2014. 4 p.