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Développement durable

Olomouc (République tchèque), 29 octobre 2015

Lorsqu’on s’interroge sur les qualités du « bon prospectiviste » ou d’une bonne équipe de prospective, on mesure la nécessité de disposer autant de créativité que de rigueur et surtout d’allier profondeur d’analyse du système, longueur et largeur de vue, transdisciplinarité, volonté stratégique, donc action, volonté et capacité technique de mise en œuvre. Lorsqu’on agit dans le domaine public, on y ajoute également le détachement des contingences et échéances politiques, nécessaires à assurer l’indépendance de la réflexion prospective. Professeur émérite du Conservatoire national des Arts et métiers à Paris, l’économiste Jacques Lesourne, ancien titulaire de la Chaire de Prospective industrielle estime, quant à lui, que le critère fondamental de qualité en prospective, c’est l’honnêteté intellectuelle. De leur côté, les promoteurs de l’État du Futur, les pilotes du Millennium Project, Elizabeth Florescu et Jerome C. Glenn, notaient également dans leur rapport 2015-2016 que, malgré la crise de 2008, qui a révélé leur importance, les questions éthiques continuent à ne pas être suffisamment prises en compte dans les choix des décideurs  [1]. L’honnêteté, qui génère la confiance, ou l’absence d’honnêteté, qui fait perdre cette confiance, me paraissent aujourd’hui au cœur de la problématique du développement durable. Et de son avenir. Je vais essayer de le montrer au travers de deux exemples, vécus personnellement, pour en tirer quelques principes et pistes concrètes [2].

1. Manipulation technologique et empoisonnement efficient

Personne ne sera surpris que je prenne mon premier exemple dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’affaire – ou le scandale – Volkswagen-Audi, qui a revêtu une dimension mondiale depuis que 18 septembre 2015, date à laquelle l’Agence américaine de Protection de l’Environnement (US Environment Protection Agency – EPA) a dénoncé l’attitude du groupe leader mondial de l’automobile en ouvrant une enquête auprès du Département de la Justice des États-Unis. A l’origine de ces investigations, on retrouve une ONG américaine dénommée International Council on Clean Transportation qui avait elle-même confié à la West Virginia University une étude sur le niveau de pollution comparé des moteurs diesel aux États-Unis et en Europe. Or, les tests réalisés par les chercheurs dans des conditions de circulation réelles ont révélé des niveaux de pollution bien plus élevés (entre 35 et 20 fois plus hauts que la limite légale selon les modèles) que ceux annoncés par le constructeur. Dès lors, l’EPA Californie a informé Volkswagen et Audi de leur violation du Clean Air Act en constatant le fait que les modèles vendus aux États-Unis depuis 2009 (soit environ 482.000 véhicules) disposaient d’un logiciel qui détournait les normes d’émissions établies par l’EPA. Contrairement à ce qu’on nous laisse régulièrement entendre, les normes des États-Unis sont bien plus strictes que celles qui sont en vigueur en Europe [3]. Le communiqué de l’EPA a produit une réaction en chaîne puisqu’il s’est avéré bien vite que l’ensemble des moteurs, soit plus de 11 millions de voitures, équipaient ces véhicules, au niveau mondial, du dispositif tricheur. Outre les dégâts financiers sur les différentes bourses mondiales, c’est une catastrophe économique qu’induit la chute de confiance irréversible vis-à-vis du groupe leader allemand.

Si j’ai choisi cet exemple, c’est parce qu’il constitue un événement flagrant illustrant mon propos. C’est aussi parce que j’en comprends bien les effets individuels, étant moi-même personnellement affecté par cette affaire.

En effet, à la date du 24 mai 2013, j’étais, pour la première fois, après 40 ans de fidélité à une marque française, entré, comme l’indiquait la lettre de bienvenue, dans le monde Audi ! Le message était clairement inscrit sur les documents qui m’avaient été remis ce jour-là : Audi San Mazuin Namur me remerciait de la confiance que je leur témoignais. Il fallait que je sache, écrivaient-ils, que ma satisfaction est leur priorité absolue [4]. La livraison du véhicule était présentée comme une expérience spéciale, et probablement l’était-elle, avec un véritable décorum et quelques salamalecs.

Ma motivation de ce changement était clairement le choix d’un véhicule écologique et efficient. Le modèle était une AUDI A4 Berline TDIe (pour Efficiency), 2 litres, 136 ch, avec une émission annoncée sur le bon de commande de 112 g de CO2 au kilomètre (Norme de dépollution suivant la directive 94/12/CE : EU5), en déplacements mixtes, consommation 4,3 l. (1999/100/CE).

Après avoir, durant les années qui précédaient cet achat, réduit la puissance du moteur de mon véhicule pour diminuer ma consommation de carburant et limiter les émissions, je dois bien reconnaître que cette nouvelle AUDI me rendait un plaisir de conduite tout en m’inscrivant dans la logique de durabilité pour laquelle je plaide régulièrement. Habitant en milieu rural, j’effectue de nombreux déplacements en voiture. Même si je suis un utilisateur régulier du train pour me rendre à Bruxelles et à Paris, je réalise plus de 30.000 kms par an en voiture. Divers contacts avec mon concessionnaire AUDI durant une vingtaine de mois me donnèrent quasi totale satisfaction même si j’étais parfois un peu agacé par l’empressement avec lequel le personnel me faisait remplir des enquêtes de satisfaction sur tablettes tactiles et l’insistance qui était la sienne pour me lui faire attribuer les évaluations les plus élevées. En février 2014, je recevais de mon concessionnaire une brochure qui me rappelait que les garanties Audi représentaient la sérénité en toutes circonstances. Et que mon véhicule bénéficiait d’une garantie globale de 2 ans. La confiance s’est néanmoins brisée brutalement bien avant le scandale international des logiciels tricheurs.

Image with Audi and Volkswagen

En effet, le 17 février 2015, après 21 mois et 88.000 kms, mon AUDI A4 tombe en panne un matin sur l’autoroute, après une dizaine de kilomètres parcourus. Le verdict est implacable : disque d’embrayage. Coût plus de 3.200 euros. Le choc vient de l’annonce que la garantie ne serait pas applicable en l’absence de fuite d’huile. L’employé de chez AUDI Mazuin est sans appel par rapport à ma question : la réparation est à votre charge, l’embrayage AUDI ne peut être défectueux. Vous avez dû rouler avec le pied sur la pédale d’embrayage (quand on conduit depuis 40 ans et que son apprentissage a été fait par son père garagiste, cela fait plaisir). Et puis l’estocade : si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à prendre un avocat et aller en justice. Vous ne serez pas le premier à perdre. Le plus surprenant, probablement, pour un technicien de l’évaluation, c’est la réponse qui m’a été faite, lorsque, après avoir repris mon véhicule réparé, j’ai interrogé le préposé sur le fait que, ce jour-là, on ne me proposait pas de tablette numérique pour recueillir mon avis sur le service : pas besoin, on a bien vu que vous n’étiez pas content.

Faut-il dire qu’il s’agissait de quelque chose de plus profond qu’une insatisfaction ? Il s’agissait d’un véritable sentiment de trahison et, surtout, d’une rupture de confiance. Six mois avant le scandale Volkswagen-AUDI. L’enquête que j’ai menée à ce moment m’a donné des indices et m’a permis de récolter des témoignages, sans toutefois pouvoir le démontrer, de la fragilité des embrayages sur ces modèles, autant que de la morgue sinon de l’arrogance du constructeur à ce sujet. Néanmoins, j’ai préféré croire que le problème résidait davantage chez le concessionnaire que dans la marque.

Le courrier-circulaire – puisque non signé et adressé à Chère Madame, cher Monsieur – que j’ai reçu le 7 octobre 2015 avec le logo d’Audi, signé par le directeur Audi Import Belgique, confirme cette arrogance. Il y est indiqué que c’est le groupe Volkswagen qui a déclaré avoir installé un logiciel permettant de diminuer le niveau d’émissions d’oxydes d’azote lorsque les véhicules sont testés. Que c’est le groupe Volkswagen qui a identifié mon Audi parmi les véhicules trafiqués, que ni le distributeur ni nous (s’agit-il d’Audi ou du directeur Import ?) n’étions au courant de ces irrégularités, qu’ils regrettent. Ainsi, le groupe Volkswagen est-il cité quatre fois, comme un agent extérieur au système dont Audi aurait été la victime [5].

2. Les circuits courts de la malbouffe

Après cette affaire Volkswagen-Audi, la plupart des commentaires lus sur les réseaux sociaux, entendus dans les différents médias, ainsi que les prises de parole du monde politique, toutes tendances confondues, tendent à dénoncer le capitalisme non régulé, s’emportent sur le profit, les groupes économiques et financiers sans scrupules, etc. Ils y opposent souvent un autre modèle, qui est celui du développement durable, de l’environnementalisme, voire de l’écologie politique.

C’est pour cette raison que je veux opposer à ce premier exemple, lié à une expérience personnelle mais à vocation mondiale, une autre situation, très différente, mais qui, en rassemblant ces deux expériences, va nous obliger à tirer des conclusions plus nuancées.

A quelques kilomètres à peine de ce garage Audi, sur la même grand-route, est située une grande surface dont j’aime beaucoup le principe, et dont je ne citerai pas l’enseigne, car ses capacités financières ont peu à voir avec un groupe mondial de l’automobile. Il s’agit d’un magasin d’alimentation qui s’est donné comme objectif l’émergence d’un comportement d’achat en faveur des produits locaux. On y trouve en effet plusieurs centaines sinon pas loin de 1.000 produits qualifiés d’authentiques, fournis par 150 producteurs, dont une bonne partie est fabriquée à une distance de moins de 30 kms du point de vente. L’entreprise, qui a remporté plusieurs labels dans ce domaine, se qualifie d’entreprise durable et innovante et se veut partenaire de clients actifs et responsables. Par un concours de circonstances, j’ai découvert ce magasin à peu près au moment où je changeais de voiture et je m’y suis rendu assez régulièrement pour acheter des produits alimentaires, en particulier des produits laitiers, des fruits et un peu de viande, provenant de boucheries et de fermes locales. J’ai largement recommandé ce magasin autour de moi, dans ma famille, auprès de mes amis. Jusqu’au jour…

Jusqu’au jour de juin 2015 où, revenant de Namur, j’y fais quelques courses rapidement et rentre chez moi. Alors que je préparais les banales saucisses merguez achetées dans ce magasin dit durable, mon attention a été attirée par une étiquette imprimée, figurant au dos de l’emballage. Il s’agissait de l’étiquette des ingrédients que contient le produit en vertu de la réglementation européenne [6] :

Viande de bœuf 79 %. sauce (eau, sambal (piment rouge, acidifiant (E260)), sel, huile de SOJA. amidon modifié (maïs), protéine de LAIT. épices. colorant (E160c), stabilisants (E450, E451), épaississants (E412, E415), conservateur (E202, E211). GLUTEN. OEUF. POISSON. MOUTARDE. CELERI, eau, fibre végétale (bambou). stabilisants (E262. E331). sel. antioxydants (E301, E300)

Je ne garantis évidemment pas à 100 % la qualité de la transcription, compte tenu de la taille de la police de caractère. La lecture de la notice laisse tout de même l’impression d’avoir traversé l’Europe autoroutière de part en part. N’étant pas chimiste [7] (bien qu’ayant fait des humanités latin-sciences), c’est probablement l’idée du poisson dans la merguez qui m’a probablement heurté le plus, ainsi que la mention Bien cuire / Goed doorgaren, ce qui, pour de la viande de bœuf ne se justifiait pas nécessairement a priori. Ma réaction a été simple et lucide. J’ai jeté les 324 grammes du corps du délit à la poubelle et je n’ai plus mis, ni ne mettrai plus, les pieds dans ce magasin. Vous avez dit confiance ?

Conclusion : le développement durable comme éthique de responsabilité

Pour sortir du côté anecdotique de ces deux histoires, il s’agit de renouer avec la question de l’avenir du développement durable, en tirant quelques leçons de ces deux expériences humaines, à la fois générales et intimistes.

Le réflexe scientifique nous renvoie vers un référentiel et vers une question. Le référentiel est une définition du développement durable, acceptable par tous. La question est de savoir en quoi ce type de développement est concerné par ces deux expériences ainsi que ce que cela peut signifier pour l’avenir de nos civilisations.

Je ne perdrai pas votre temps et le mien sur la question de la définition du développement durable. La meilleure reste pour moi celle du rapport Brundtland. Il y est question, vous le savez, de répondre aux besoins du présent sans aliéner la capacité des générations futures à faire face aux leurs [8]. Néanmoins, on oublie souvent les deux priorités qui suivent : l’attention que nous devons aux plus démunis et les limites que les techniques et l’organisation sociale imposent à l’environnement.

Vous me direz – et vous aurez raison – que les plus démunis se moquent comme un poisson d’une pomme des logiciels tricheurs qui aliènent la santé des conducteurs et de leur famille et que, de surcroît, ils ont peu l’occasion de faire la fine bouche sur la qualité du blanc de poulet, du thon ou du haché qu’ils trouvent sur des marchés plus accessibles. Certes. Je vous répondrai donc que le cynisme qui semble prévaloir dans l’ensemble des chaînes de valeurs, à commencer par celles qui sont qualifiées de premium ou de durable, de bio ou de local (le fameux terroir) – constituant aujourd’hui comme une autre forme de luxe –, présage le pire quand on se fournit dans les plus grandes surfaces non labellisées. Parallèlement, on pourra mettre en évidence le fait que la vigilance des citoyens et des ONG, le contrôle des organismes publics ad hoc – comme l’EPA aux États-Unis ou l’AFSCA en Belgique en matière alimentaire –, constituent des garde-fous. On pourra considérer également que chacune des crises majeures – catastrophe de l’Union Carbide à Bhopal, poulets à la dioxine en Belgique, sang contaminé en France, vache folle en Grande Bretagne, catastrophe impliquant Tepco à Fukushima Daiichi, viandes de cheval de course sur le marché alimentaire, logiciel tricheur du groupe Volkswagen-Audi, pour n’en citer que quelques-unes –, constituent des expériences d’apprentissage du développement durable.

Revenant au Rapport Brundtland, on se rappellera que celui-ci préconise la recherche de l’harmonie, c’est-à-dire une combinaison heureuse entre les éléments d’un système qui fait que ceux-ci concourent au même effet d’ensemble lui permettant d’atteindre ses finalités. Ainsi, le développement durable active-t-il une série de sous-systèmes qui permettent la cohérence de l’ensemble et contribuent à la réalisation de ses objectifs : la participation effective des citoyens à la prise de décisions, la capacité de dégager des excédents économiques et de créer des compétences techniques sur une base soutenue et autonome, celle de trouver des solutions aux tensions nées d’un développement déséquilibré, le respect de l’obligation de préserver la base écologique en vue du développement, la recherche de solutions technologiques nouvelles, les réponses aux questions internationales en matière d’échanges et de financement, la souplesse administrative permettant de s’autocorriger, c’est-à-dire surtout les processus d’évaluation [9].

Le Rapport Brundtland a abordé également le rôle des sociétés transnationales, notamment dans le secteur de l’automobile, un des sujets qualifiés de très sensibles pour l’environnement (p. 72). La Première Ministre norvégienne et son équipe des Nations Unies appelaient d’ailleurs à la réduction de la pollution atmosphérique urbaine et industrielle et regrettait la faiblesse de la lutte contre la pollution provenant des automobiles en montrant que celle-ci avait des effets systémiques tant sur l’environnement global que sur la santé humaine (p. 143-144). Sur les questions alimentaires, le rapport développe la sécurité mondiale d’approvisionnement plutôt que la question de la qualité à l’égard de la santé, sauf en cas d’accident nucléaire.

Nous avons bien vu, néanmoins, que les réponses aux questions que nous avons posées, aux expériences que nous avons vécues ou observées n’étaient pas techniques ni normatives, d’autant qu’en l’occurrence, les normes existent. Les réponses que nous recherchons, les garde-fous que nous appelons de nos vœux, sont d’une autre nature : ils sont moraux, éthiques. Dans la dernière partie de son rapport de 1987, Gro Hartlem Brundtland écrivait avoir essayé de montrer de quelle façon la survie de l’humanité et son bien-être peuvent dépendre de la façon dont on saura élever le développement durable au rang d’une éthique mondiale (p. 252). C’est exact que cette exigence d’intégrer les générations futures comme parties prenantes de notre développement a renforcé l’exigence et l’urgence d’une réflexion sur la responsabilité et sur les choix qui la soutendent. A la suite de Max Weber [10], puis d’Hans Jonas [11], les sociologues Yvan Droz et Jean-Claude Lavigne l’affirmaient, eux qui renvoyaient à la question du sens et du « pour quoi ?« , à une intelligence critique, comme on devrait le faire d’ailleurs en prospective, pour justement éviter que ce soit l’être humain qui soit oublié ou sacrifié [12] . Dans la même inspiration, Pierre Calame a lui aussi annoncé que l’éthique du 21ème siècle serait une éthique de la responsabilité, parce que la responsabilité n’est rien d’autre que l’autre face de l’interdépendance (cette fois étendue à l’échelle de la planète) et la face cachée du droit [13].

C’est là, probablement, que réside l’avenir du développement durable : dans sa capacité de se transformer, au delà des objectifs internationaux, des directives et des règlements, en une conscience commune et partagée, en une morale qui prévale sur les petits bénéfices, les tricheries médiocres et les tromperies malsaines. Une vraie éthique de responsabilité qui restaure la confiance des femmes et des hommes dans un être humain, un citoyen plus honnête, parce que davantage conscient qu’en contribuant au progrès de la trajectoire commune, il assume la survie de ses enfants et petits-enfants. Et, accessoirement, la sienne.

Faut-il rappeler le message de Václav Havel, lorsqu’il affirmait haut et fort que la vérité et l’amour devaient l’emporter sur les mensonges et sur la haine ? C’est le Professeur Pavel Novacek, responsable du Nœud d’Europe centrale du Millennium Project et auteur d’un remarquable ouvrage sur le développement durable, qui rappelait ces paroles du président-philosophe : je n’ai pas l’illusion d’être celui qui va changer le monde. Néanmoins, j’agis selon le principe que chacun d’entre nous est tenu d’œuvrer comme s’il était capable d’améliorer le monde entier [14].

Et nous savons que la tâche paraît infinie et que, effectivement, nous ne serons jamais assez nombreux pour y faire face.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet, voir : Transition énergétique et « stratégies subversives »

[1] Jacques LESOURNE, L’articulation prospective, stratégie et management, Futuribles , 27 avril 2000. – Jerome C. GLENN, Elizabeth FLORESCU and The Millennium Project Team, 2015-16, State of the Future, p. 208, Washington, The Millennium Project 2015.

[2] Ce texte est la version française d’une communication présentée à l’Université Palacký à Olomouc (République tchèque), le 29 octobre 2015, dans le cadre de la conférence Searching for Sustainable Living, Different Approaches, Shared Vision, en collaboration avec l’EADI (European Association of Development Research and Training Institutes), le Club de Rome (European Research Centre) et le Millennium Project.

[3] EPA, California Notify Volkswagen of Clean Air Act Violations / Carmaker allegedly used software that circumvents emissions testing for certain air pollutants. Release Date: 09/18/2015 http://yosemite.epa.gov/opa/admpress.nsf/bd4379a92ceceeac8525735900400c27/dfc8e33b5ab162b985257ec40057813b!OpenDocument#_ga=1.10414069.1186781118.1445769985

[4] Enquête de satisfaction, San Mazuin, 24 mai 2015.

[5] Courrier de Didier Willems du 7 octobre 2015. Concerne : votre Audi.

[6] Règlement (UE) no 1169/2011 du Parlement européen et du Conseil du 25 octobre 2011 concernant l’information des consommateurs sur les denrées alimentaires.

[7] On trouvera néanmoins à cette adresse une liste rouge des additifs alimentaires : http://www.naturopathie-holistique.fr/liste-rouge-des-additifs-alimentaires-(danger)-partie-1-15-104.html

[8] Philippe DESTATTE, Foresight: A Major Tool in tackling Sustainable Development, in Technological Forecasting and Social Change, Volume 77, Issue 9, November 2010, p. 1575-1587.

[9] Commission mondiale sur l’environnement et le développement, Notre avenir à tous, Québec, Editions du Fleuve et Publications du Québec, 1988. – Our Common Future, Report of the World Commission on Environment and Development, UNEP, 1987, A/42/427. http://www.un-documents.net/wced-ocf.htm

[10] Max WEBER, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1995.

[11] Hans JONAS, Le principe responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Cerf, 1990 (1979).

[12] Yvan DROZ, Jean-Claude LAVIGNE, Ethique et développement durable, p. 24 et 8, Genève, Institut universitaire d’Etudes du Développement, 2006.

[13] Pierre CALAME, Sur l’œconomie : la méthodologie de la réinvention, à la fois sociétale et managériale, de la gouvernance, Actes de la Conférence-débat du Réseau Intelligence de la Complexité, avec le concours de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme – FPH, présidée par Pascal PETIT, p. 13, Paris, 25 novembre 2009.

[14] Pavel NOVACEK, Sustainable development, p. 314, Olomouc Palacky University, 2011. – P. NOVACEK, Sustainable Development or collapse, Regeneration and Transformation ? From Noah’s Zrk to the Titanic and Back again, Olomouc, Palacky University, 2015.

Namur, le 16 mai 2014

Ce texte trouve son origine dans l’intervention que j’ai faite lors du colloque de la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective (SWEP), organisé à Louvain-la-Neuve, le 15 mai 2014. Sous le titre « L’évaluation et la prospective en Wallonie et à Bruxelles : trop de consensus, pas assez de controverses ! », la SWEP regrettait que les contraintes budgétaires et les modes de gouvernance ont souvent davantage privilégié la réflexion à court terme que le choix de modèles de transition inscrits dans le long terme. Malgré la qualité parfois remarquable des démarches initiées, l’appropriation régionale est faible et le lien à l’action, invisible [1]. Une occasion de dresser, sans fard ni pommade, un bilan des réalisations concrètes et des occasions manquées dans le domaine de la prospective régionale en Wallonie, du point de vue qui est le mien, c’est-à-dire la direction de l’Institut Destrée.

Ainsi, je distinguerai trois périodes :

– une première période de limbes de la pensée prospective wallonne, de 1976 à 1986 ;

– une deuxième période d’émergence de la prospective régionale, de 1986 à 2004 ;

– une troisième période de consolidation chaotique, de 2004 à 2014.

1. Les limbes de la pensée prospective wallonne (1976-1986)

La prospective en Wallonie ne naît certainement pas sui generis. Comme dans les autres pays européens, elle subit l’influence considérable des futures studies états-uniennes, de manière directe ou par l’intermédiaire de la stratégie, de la systémique, voire d’une jeune prospective française dans ce qu’elle a de différent du forecasting. La SEMA [2] et Jacques Lesourne ont eu une action pionnière sur les territoires, notamment au travers des études de reconversion des régions du Borinage, du Centre et du Pays de Charleroi, au début des années 1960 [3]. L’influence des travaux du Club de Rome, du Rapport Meadows, d’Interfuturs puis du programme FAST de la Commission européenne [4] sur les uns et les autres reste considérable. Tout cela reste à écrire. Quelques personnalités wallonnes sont identifiables qui jouent les passeurs dans les années 1970 et 1980 : on pense à Claire Lejeune [5], à Raymond Collard [6], à Paul Duvigneaud [7], à Gilbert de Landsheere [8] et à quelques professeurs des Facultés universitaires de Namur versés dans les rapports entre Sciences, technologie et société : Jacques Berleur, Georges Thill, Gérard Fourez [9], etc.

Voici près de quarante ans que l’Institut Destrée s’intéresse formellement à la prospective. Une réalisation en témoigne : la réflexion prospective structurée organisée autour de l’avenir culturel de la Wallonie depuis 1976 et publiée sous le titre de L’Avenir culturel de la Communauté française en 1979, avec une préface du nouveau président wallon Jean-Maurice Dehousse, ce qui n’est qu’un premier paradoxe [10]. Cet ouvrage, dont le cahier des charges mérite d’être relu, deviendra bien vite de référence. Il aura des suites concrètes dans un fort débat entre acteurs, intitulé Culture et politique. Celui-ci se clôturera par un colloque éponyme à Liège en mars 1983 [11]. Cette journée de travail est un des lieux d’incubation du Manifeste pour la culture wallonne, diffusé le 1er octobre 1983 et dont les effets se font toujours sentir aujourd’hui. Sur le plan de la pensée, malheureusement moins sur celui des actes…

Sur le plan de la prospective, deux occasions sont manquées durant cette période. La première est l’échec de l’Institut Destrée à trouver, en 1978, des partenaires pour lancer une prospective économique de la Wallonie [12]. Une initiative est toutefois prise pour organiser une journée d’étude portant sur L’Institutionnel, clé de l’économique. Celle-ci est organisée à Charleroi, le 19 mai 1979, avec la participation de Henry Miller – Section wallonne du Bureau du Plan –, Joseph Henrotte – Conseil économique régional de Wallonie –, Michel Dewaele – Société de Développement régional wallon –, Jacques Defay – chef de Cabinet adjoint du président de l’Exécutif wallon –, Urbain Destrée – SETCa –, ainsi que les députés Philippe Maystadt et Philippe Busquin – en remplacement de Jean-Maurice Dehousse, ministre de l’Economie régionale wallonne –, Etienne Knoops – en remplacement de Jean Gol, ancien secrétaire d’Etat à l’Economie régionale wallonne. Cette journée se clôture par un appel du député Philippe Busquin qui souhaite qu’un effort de vulgarisation soit entrepris par l’Institut Destrée, afin d’éclairer, à partir d’exemples précis, l’état de dépendance économique de la Wallonie [13]. La préoccupation du député de Charleroi est partagée : le professeur Michel Quévit, auteur de l’ouvrage Les causes du déclin wallon a été invité à la tribune de l’Institut Destrée en mars 1978 à la Maison de la Francité à Bruxelles. Le débat qui a suivi, animé par plusieurs personnalités des mondes scientifiques et culturels wallon et bruxellois, est arrivé à la conclusion que le redressement économique de la Wallonie implique en priorité, d’une part, la création d’un important organisme bancaire régional, et, d’autre part, la régionalisation des principaux départements économiques et financiers de l’Etat, dans une mesure bien supérieure à celle qui est envisagée par le pacte d’Egmont [14] . Michel Quévit, prix Bologne du Wallon de l’année en 1981, sera à nouveau l’invité de l’Institut Destrée pour une conférence au Palais des congrès de Liège, le 12 juin 1982, au moment de la sortie de son ouvrage La Wallonie : l’indispensable autonomie.

La seconde occasion manquée est celle du refus du Conseil d’Administration de l’Institut Destrée, le 26 octobre 1980, de répondre à la sollicitation du ministre-président wallon de constituer un service d’études et de recherches au profit de l’Exécutif wallon, compte tenu des risques financiers qui auraient été liés à cette opération et auraient dès lors pu menacer l’indépendance de l’Institut Destrée [15].

Il faut également signaler, durant cette période, trois initiatives intéressantes. La première est la réflexion appelée « Walter Nova », menée par Emile Nols et Georges Vandersmissen (1970), la deuxième est celle menée par la Commission Avenir économique de la Belgique (1981), lancée par la Fondation Roi Baudouin dans la foulée du rapport de l’OCDE Interfuturs, la troisième est le dossier Wallonie 2000 qui a vu collaborer le CRISP et la RTBF Liège (1982) [16].

2. L’émergence de la prospective régionale : le chemin de la Wallonie au futur (1986-2004)

La rencontre avec Michel Quévit a été déterminante pour l’Institut Destrée. Alors qu’en 1985 l’ancien ministre Robert Moreau, administrateur et président de la section carolorégienne de l’Institut pousse à l’amplification de la démarche culturelle en la reliant à la problématique du travail à l’horizon 2000 qui lui tient à cœur, je suis, comme nouveau directeur, fasciné par la reconnaissance de la complexité par Ilya Prigogyne [17], les idées de mutations sociétales portées par le prospectiviste américain John Naisbitt [18] et que véhiculent également les rapports qui circulent en France : Simon-Nora (1978), Mattelart-Stourdze (1982), Gaudin-Portnoff (1983) [19]. Je tente difficilement d’orienter les travaux vers un champ plus ouvert, plus global, traversé par les dimensions technologiques et de créativité. Michel Quévit nourrit directement ce champ pluridisciplinaire par sa connaissance des terrains académiques et de l’Europe. Outre ses réseaux universitaires, il apporte à la démarche – qui prend le nom de Wallonie au futur – ses connexions et les apports des réseaux européens dans lesquels il évolue : la Communauté de Travail des Régions européennes de Tradition industrielle (RETI), le Groupe de Recherche européen sur les niveaux innovateurs (GREMI), les travaux de prospective relatifs à l’impact du programme Europe 1992, le Programme FAST de la Commission européenne. La relation avec FAST est importante puisqu’elle permet d’embarquer Riccardo Petrella dans la démarche dès 1987, puis, dans un deuxième temps, de nous connecter avec Europrospective lors de la deuxième conférence, en 1991, à Namur : Emilio Fontela, Jacques Berleur, Thierry Gaudin, Pierre Gonod, etc. font désormais partie de notre environnement intellectuel.

Michel Quévit va être en première ligne de la dynamique comme rapporteur général du congrès permanent et président de son comité scientifique, jusqu’en 1998 et son départ pour EBN (European Business and Innovation Network). Il restera néanmoins encore très présent jusqu’au début 2004, notamment dans le cadre de Wallonie 2030. Les travaux de La Wallonie au futur sont connus : cinq exercices de prospective ont été menés de 1985 à 2004 et l’Institut Destrée en a été à la fois le commanditaire et l’opérateur : Vers un nouveau paradigme (1986-1988), Le défi de l’éducation (1989-1994), Quelles stratégies pour l’emploi ? (1995-1996), Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective (1997-2000), Wallonie 2020, Une réflexion prospective citoyenne pour la Wallonie au futur (2001-2004). Ils ont fait l’objet d’une large diffusion sous forme de livres, de cédérom et de publications en ligne et ont connu plusieurs évaluations [20]. A partir de 1988, grâce à l’intérêt qu’y ont perçu notamment Francis Mossay et Olivier Vanderijst, cette démarche a reçu l’appui des différents ministres-présidents wallons jusqu’à ce que Jean-Claude Van Cauwenberghe mette brutalement fin à ces financements en 2004.

C’est une gageure de vouloir résumer l’ensemble de cette démarche qui a ambitionné, pendant plus de 15 ans, d’être, sinon de contribuer à construire un projet de société par cinq volontés majeures :

  1. la nécessité d’une stratégie de développement régional pour le tissu économique wallon, en particulier pour rééquilibrer l’écart entre le volume d’emploi productif et non productif ;
  2. l’exigence d’une politique efficace de la science et de la technologie sur les deux axes des entreprises et des programmes de recherches européens ;
  3. l’adaptation de notre système éducatif au double enjeu de l’émancipation individuelle et des besoins collectifs ;
  4. le développement de notre identité, à la fois humanisme d’enracinement et d’universalité ;
  5. la mise en place d’un contrat social wallon pour surmonter les défis institutionnels, économiques et sociaux.

Ces principes étaient assortis de propositions relativement générales, souvent très argumentées. Quelques chantiers toutefois ont été très approfondis, comme ce fut le cas pour les questions d’éducation en particulier du pilotage scolaire (avec Gilbert De Landsheere), de l’emploi (avec surtout Albert Schleiper, Jacques Defay et Yves de Wasseige), de l’évaluation (avec Jean-Louis Dethier), de la prospective et de la contractualisation (chantiers dans lesquels, avec Pascale Van Doren, nous nous sommes davantage investis). Sur le plan de la gouvernance, les conclusions de Sortir du XXème siècle, Innovation, évaluation, prospective ont débouché sur des outils précis, dont certains ont abouti, d’autres pas. On peut penser au Contrat d’avenir pour la Wallonie, à la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective, à la cellule interdépartementale d’évaluation et de prospective dans l’administration wallonne. On peut aussi penser à l’ambition d’Elio Di Rupo de créer une cellule de back office et d’appui prospectif au Gouvernement wallon puis de la préparation très poussée, avec Gaëtan Servais, du projet CiPré : Cellule indépendante de prospective régionale pour la Wallonie.

Deux phrases se percutent à ce point de vue. La première sous la plume d’Elio Di Rupo, pour la clôture d’un colloque à la Géode à Charleroi, le 31 mars 2000 :

« Si çà et là différents instituts ou centres de recherche font de la prospective, nous ne disposons pas de centre régional de prospective. Reconnaissons-le, nos universités n’ont pas encore structuré, fédéré, une démarche prospective. Par le biais de son conseil d’administration, l’Institut Destrée s’est proposé d’ériger en son sein une cellule indépendante de prospective régionale.

Mes collaborateurs et moi-même avons longuement réfléchi sur ce sujet pour trouver un système qui permette d’une part, la garantie du niveau d’indépendance requis pour une telle cellule et d’autre part, des retombées directes et effectives sur le Contrat d’avenir pour la Wallonie et la Région wallonne. Moyennant quelques retouches que nous discuterons, je m’apprête donc à financer, au départ de mon budget, la création d’une cellule indépendante de prospective au sein de l’Institut Destrée.

Cette cellule sera en relation avec le Service des Études et de la Statistique de la Région wallonne, les universités, la cellule de prospective de la Commission européenne, mais également, le contractant de l’évaluation du Contrat d’avenir  » [21].

Elio Di Rupo quittait malheureusement la présidence du gouvernement wallon quatre jours plus tard pour prendre celle du Parti socialiste. Son successeur avait une vision beaucoup moins respectueuse de la gouvernance régionale. Moins de trois mois plus tard, il nous recevait à l’Elysette pour annoncer que :

La prospective régionale est une chose trop importante que pour être confiée à une asbl qui, par nature, est fragile. Je ne veux en cette matière confier à l’Institut Jules Destrée qu’un rôle d’assistance du gouvernement. La convention-cadre, sur base de l’article budgétaire de l’Institut Jules Destrée constitue un lieu trop transparent pour faire des études de prospective. Si on fait cela, je serai constamment sollicité par les parlementaires pour pouvoir disposer des études au moment où elles me seront remises [22] .

C’était effectivement un changement de paradigme dans la gouvernance par rapport à l’impulsion qui venait, quelques mois auparavant, d’être donnée par Elio Di Rupo.

L’Institut Destrée allait donc travailler dans une logique de service au Gouvernement en poursuivant jusqu’en 2004 la mission confiée en 1999 par le ministre-président montois sous la forme de ce que nous allions appeler la Mission prospective Wallonie 21 : d’une part, une réflexion prospective régionale continue, comprenant l’animation d’une réflexion générale sur l’avenir de la Région wallonne, la veille méthodologique et la détection des signaux porteurs de sens, ainsi qu’une activité de recherche prospective, menée directement ou en partenariat et, d’autre part, assumer une fonction de conseil en fournissant au gouvernement wallon des vues prospectives, notamment en matière d’identité régionale, ainsi que des propositions d’actions dans le cadre du Contrat d’Avenir pour la Wallonie. L’Institut Destrée devait développer en son sein un Pôle Prospective de manière à disposer d’une expertise accrue en cette matière et à la mettre notamment à la disposition du gouvernement wallon et plus particulièrement de communiquer des informations stratégiques à la Cellule Gouvernance constituée au sein du Cabinet du président du gouvernement. De même, l’Institut Destrée devait mobiliser son Pôle Prospective pour informer le gouvernement wallon sur les analyses et scénarios de prospective mondiaux, européens, transfrontaliers et fédéraux réalisés ou en cours de réalisation ainsi que sur la position que la Région wallonne occupait dans ces différents scénarios.

Un séminaire résidentiel au profit de la Cellule Gouvernance du ministre-président du gouvernement wallon – alors dirigée par Marc Debois –, et intitulé Questions de Prospective appliquées à la Wallonie s’est tenu à Ave-et-Auffe, les 16 et 17 mars 2001. Ces travaux ont permis d’établir un consensus sur la mise en place par le Pôle Prospective de l’Institut Destrée d’un Système régional wallon de Prospective (SRWP), en appliquant à la prospective, sur le conseil de Michel Quévit, le processus méthodologique que la Commission européenne avait construit pour les Système régionaux d’Innovation. Ce SRWP inscrivait la mission du Pôle Prospective dans le cadre de la démarche régionale collective et participative du Contrat d’avenir pour la Wallonie, et plus généralement de la contractualisation régionale avec les acteurs, en ce compris les éléments de préparation d’un possible prochain contrat régional.

La Mission Prospective Wallonie 21 comportait trois phases. La première a permis d’établir des fondements de la prospective wallonne (compréhension et appropriation de la prospective formelle et choix méthodologiques) et d’analyser des tendances lourdes susceptibles d’avoir un impact durable sur le développement de la Wallonie à l’horizon de vingt ans. Ces travaux ont fait l’objet d’un premier rapport intitulé La Wallonie à l’écoute de la prospective, publié en août 2002. La description de la discipline prospective et l’analyse des tendances lourdes ont ainsi constitué la base du colloque La prospective territoriale comme outil de gouvernance, organisé par l’Institut Destrée au Château de Seneffe, le 28 septembre 2002. Approches méthodologiques et cas pratiques de niveau européen ont constitué les axes centraux de cet événement auquel a participé le Commissaire européen à la Recherche, Philippe Busquin [23]. Partant de cette écoute de la prospective globale, la deuxième phase de la Mission Prospective Wallonie 21 a eu pour objet d’identifier les enjeux que les dix tendances lourdes, décrits dans la phase précédente, induisaient pour la Wallonie. Dix séminaires prospectifs ont été organisés de novembre 2002 à avril 2003, chacun traitant d’une tendance, et réunissant au total environ 120 acteurs et experts wallons. En complément, un groupe d’experts, sous la présidence de Marc Luyckx Ghisi, ancien collaborateur de la Cellule prospective de Jacques Delors à la Commission européenne et chercheur à l’Institut Destrée, a été chargé d’identifier, de manière transversale, les implications du changement de paradigme en Wallonie. De même, un socle informationnel complémentaire a été construit, permettant de fonder les tendances sur le territoire wallon et d’identifier des contre-tendances éventuelles. L’ensemble des enjeux identifiés ont été mis en débats et affinés lors d’un séminaire participatif organisé à La Géode à Charleroi, en septembre 2003. Le dernier rapport, orienté sur la stratégie, était remis en 2004, renforcé par tout un volet sur les régions créatives, à la demande d’Olivier Vanderijst qui, en tant que chef de Cabinet du ministre-président, a fortement interagi avec la démarche [24].

Considérant qu’il était alors trop tôt culturellement pour faire dialoguer directement, sur le plan de la prospective, les sphères politiques et de l’État, le monde des entreprises ainsi que le monde associatif, le projet de réflexion générale sur l’avenir de la Région wallonne devait être mené au travers de trois groupes d’étude prospective constitués au profit des acteurs eux-mêmes. Ces groupes devaient permettre leur propre formation à la prospective et constituer un des éléments d’information du Pôle Prospective pour sa propre mission. Il était expressément convenu que la Cellule Gouvernance du Cabinet du ministre-président ne devait pas être représentée dans ces groupes. Trois initiatives devaient être prises :

Dynamique de la Société wallonne, groupe constitué à partir d’associations pluralistes wallonnes ayant vocation à développer un secteur d’activité précis et considéré comme stratégique pour l’avenir de la Région ;

Entreprises et développement régional, constitué à partir d’entreprises de différents domaines et tailles permettant d’instruire la Région de manière prospective sur les besoins du monde des entreprises dans la logique d’une compétitivité territoriale européenne et mondiale ;

Gouvernance et territoires, groupe constitué d’acteurs (élus, administratifs, etc.) de la sphère de l’Etat et des collectivités locales : Région wallonne, Communauté française, provinces, communes, intercommunales, etc. Ce groupe d’étude prospectif devait permettre d’aborder à la fois les nouveaux modes de gouvernance (Rapport Vignon, etc.) en liaison avec une approche de prospective territoriale (SDEC, SDER, logique de pays, etc.).

Une convergence devait être recherchée entre ces trois lieux du Système régional wallon de Prospective, par exemple dans le cadre du Congrès permanent La Wallonie au futur, initiative indépendante de cette mission prospective mais à laquelle le Pôle Prospective de l’Institut Destrée devait rester attentif [25].

Le groupe de prospective, consacré à la Dynamique de la Société wallonne et constitué de représentants d’associations à vocation régionales, a été constitué début 2001 et s’est réuni régulièrement de juin à décembre. Il a rassemblé les organismes suivants : le Chapitre Wallonie de l’Internet Society, la Fondation pour les Générations futures, la Fondation rurale de Wallonie, l’Institut pour un Développement durable, Inter-environnement Wallonie, le Mouvement wallon pour la Qualité, la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective et l’Institut Destrée qui a confié l’animation du groupe à Hugues de Jouvenel (Futuribles). Le travail mené a permis de diffuser la culture et la pédagogie de la prospective parmi ces institutions et de commencer l’élaboration d’une banque de données de faits porteurs d’avenir et de tendances prospectives. Ce groupe a constitué, avec les groupes de prospective de Wallonie 2020 une des bases d’intelligence collective pour la Mission Prospective Wallonie 21 [26].

L’initiative prise par le ministre de l’économie Serge Kubla, dans le cadre du projet global 4X4 pour Entreprendre, a constitué une occasion unique de mettre en place un groupe prospectif tel que celui imaginé sous le titre d’Entreprises et développement régional. En effet, l’Institut Destrée était mobilisé pour lancer une réflexion prospective sur les politiques d’entreprises en Wallonie (ProspEnWal). Cet exercice a été mené en 2002 et 2003. Il s’agissait d’aider le Cabinet du ministre et la direction générale de l’Économie et de l’Emploi du ministère de la Région wallonne à redéfinir les politiques régionales d’appui aux entreprises, en prenant en compte les enjeux à l’horizon 2020. Le travail s’est fait essentiellement avec des chefs d’entreprises, l’Union wallonne des Entreprises et des experts de niveau européen du monde de l’entreprise, et a débouché sur un rapport qui a été remis successivement au ministre Serge Kubla et, après le changement de législature au printemps 2004, au ministre Jean-Claude Marcourt [27].

Quant au groupe Gouvernance et territoires, s’il n’a pas été mis en place dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21, il préfigurait l’initiative partenariale prise avec l’Administration wallonne de l’Aménagement du Territoire, à partir de 2006, sous la forme de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne.

Les impacts de ces travaux, assez complémentaires, ont été réels, notamment en termes d’acculturation régionale à la prospective. La mission Prospective Wallonie 21 a permis de mobiliser de nombreux acteurs régionaux dans des séminaires portant sur l’avenir de la région. L’ouverture internationale de la démarche était essentielle tant au niveau mondial, grâce aux connections avec le Millennium Project, aux travaux duquel l’Institut Destrée participe depuis 2001 avec la constitution du Nœud transfrontalier de l’Aire de Bruxelles (Millennium Project Brussels’ Node Area), qu’au niveau européen avec l’European Millennium Project Nodes Initiative (EuMPI), lancée à San Francisco en juillet 2003 (kick-off meeting, le 21 novembre 2003 au Parlement européen, puis l’organisation de la conférence internationale de Louvain-la-Neuve des 13 et 14 avril 2005 The Futures of Europeans in the Global Knowledge Society [28] ), puis, parallèlement, avec l’European Regional Foresight College, constitué à Paris avec l’appui de la DATAR, en avril 2004, et à la destinée duquel j’allais présider pendant huit ans.

Le financement du Pôle Prospective et de ces démarches a été pendant toutes ces années une question cruciale. L’apport régional, qui n’avait pas été accru en 2000 ni les années suivantes, était diminué de 80.000 euros en 2004 pour transférer à l’IWEPS le budget correspondant à un équivalent temps plein, afin que celui-ci puisse sous-traiter un travail annuel avec l’Institut Destrée. Ce qui ne sera réalisé que bien plus tard et deux années seulement en dix ans. Ainsi, il y avait-il un paradoxe de voir les moyens régionaux attribués à la prospective diminuer au moment même où le ministre-président semblait s’y intéresser davantage.

3. Une troisième période de consolidation chaotique (de 2004 à 2014)

Quatre outils de prospective ont été mis en place au service de la Wallonie depuis 2004 :

– le Collège régional de Prospective, à l’initiative de l’Institut Destrée ;

– la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, à l’initiative conjointe de la DGATLP (Luc Maréchal) et de l’Institut Destrée, avec l’appui des ministres de l’Aménagement du territoire, André Antoine puis Philippe Henry ;

– le processus de recherche prospective Millennia2015, « Femmes actrices de développement pour les enjeux mondiaux », à l’initiative de l’Institut Destrée et en collaboration avec le Millennium Project (Washington) ;

– le Système régional de Recherche et de Veille en Prospective, à l’initiative conjointe de l’IWEPS et de l’Institut Destrée.

 

2.1. Le Collège régional de Prospective

Le Collège régional de Prospective, créé en novembre 2004 par l’Institut Destrée, se veut à la fois un cercle de débats et un lieu d’apprentissage collectif. Il comporte une trentaine de membres qui émanent des différentes sphères de la société (entreprises, sphère publique et société civile). Depuis sa création, le Collège régional de Prospective s’est attelé à un travail prospectif relatif à la manière de lever les obstacles au développement de la Wallonie, particulièrement dans le domaine des valeurs collectives. Il a identifié une série de comportements concrets, déficients et majeurs qui caractérisent le mal-développement wallon et a décidé de focaliser sa réflexion et son action sur cinq chantiers prioritaires :

– l’insuffisance généralisée de culture du risque et du changement;

– l’absence de responsabilisation des acteurs et de clarification de leurs objectifs;

– les immobilités physiques et mentales face à l’évolution de la formation, de l’emploi, du marché;

– l’affaissement de la norme, de la déontologie et de l’éthique;

– les réflexes d’attachement aux piliers, entraînant des coûts exorbitants.

 Outre trente-six séminaires d’une journée organisés principalement au Cercle de Wallonie à Namur et à Liège, deux colloques ont été organisés : Le rôle et la gestion des services publics face aux mutations du XXIème siècle (La Hulpe, 9 novembre 2007) [29] et Culture du changement, responsabilisation et créativité : défis de l’éducation tout au long de la vie (Cercle de Wallonie à Namur, 13 février 2009) [30].

Le 23 avril 2010, le Collège a lancé une dynamique destinée à ouvrir ses portes et à disséminer ses travaux. Il s’agit de Wallonie 2030 : anticiper les bifurcations futures et choisir les comportements positifs. Neuf « fabriques » de prospective ont été lancées avec une nouvelle méthode permettant de construire des stratégies à partir des acteurs. Ces groupes de travail portaient sur :

  1. La territorialisation des politiques (décentralisation régionale et pouvoirs locaux) (Luc Maréchal, Dominique Hicguet)
  2. La gouvernance publique régionale y compris la fonction publique (Jean-Louis Dethier)
  3. Le pilotage et la croissance des entreprises (Pierre Gustin et Bernard Fierens)
  4. Les structures et modèles d’éducation et de formation (Michel Molitor et Bernadette Mérenne)
  5. L’articulation entre l’emploi et le travail (Marie-Hélène Ska et Basilio Napoli)
  6. L’environnement et l’énergie (Marc Installé)
  7. La pauvreté, l’insertion, la cohésion sociale (Michel Goffin)
  8. Le vieillissement démographique et la santé (André Lambert)
  9. La participation à la démocratie (Philippe Destatte et Michaël Van Cutsem) [31]

Une collaboration et des synergies sont d’ailleurs menées avec les fabriques de Prospective du Collège régional de Prospective du Nord – Pas-de-Calais – dont Philippe Destatte est membre du Comité d’Orientation – tandis que Pierre-Jean Lorens, responsable de la prospective au Conseil régional, est membre du Collège de Wallonie. Un congrès intitulé Vers un contrat sociétal pour la Wallonie dans un cadre de régionalisation renouvelé, s’est tenu le 25 mars 2011 au Palais des Congrès de Namur [32].

Le Collège régional de Prospective de Wallonie a en outre rédigé deux appels aux acteurs et en particulier au monde politique : Appel pour un contrat sociétal wallon, en février 2011 et Principes destinés à guider l’élaboration et la mise en œuvre de la prochaine déclaration de politique régionale de Wallonie, en mai 2014 [33].

L’ensemble des travaux du Collège a été mené par l’Institut Destrée sur fonds propres et sans autre appui extérieur qu’un appui ponctuel de la SRIW. Le 27 novembre 2014, le Collège régional de Prospective de Wallonie devait fêter ses dix ans au Parlement wallon à l’occasion d’un colloque intitulé Prospective, société et décision publique [34].

2.2. La Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne

Cette initiative a été lancée en janvier 2006 avec l’appui de l’ancien ministre du gouvernement wallon André Antoine en charge de l’Aménagement du territoire et de Luc Maréchal, Inspecteur général à la Direction générale de l’Aménagement du Territoire, du Logement et du Patrimoine (Division de l’Aménagement et de l’Urbanisme) du ministère de la Région wallonne. L’Institut Destrée a construit une plateforme d’information dédiée aux projets de territoires en Wallonie, dans la perspective de la mise en œuvre du Schéma de Développement de l’Espace régional, afin d’assurer une information sur les initiatives de prospective territoriale menées sur les aires de coopération communales et supracommunales [35]. Plusieurs exercices – pour certains desquels l’Institut Destrée a apporté un appui méthodologique – y sont présentés : Luxembourg 2010, Herve au futur, Charleroi 2020, Prospect 15, Liège 2020, Wallonie picarde 2025, Molinay 2017, Ottignies-Louvain-la-Neuve 2050, Bassin du Cœur du Hainaut 2025, Pays de Famenne, etc. Outre l’organisation de plus de trente séminaires, l’Institut Destrée a mené une enquête auprès des communes wallonnes pour identifier les instruments prospectifs et stratégiques utilisés. A chacun des séminaires, un prospectiviste ou expert étranger du développement territorial vient présenter une conférence pour participer à l’apprentissage collectif des acteurs territoriaux. Ainsi, de nombreuses personnalités européennes du monde de l’aménagement du territoire et de la prospective se sont-elles succédé à la tribune de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne. Certains séminaires se sont faits sur le terrain (Seraing, Tournai, etc.) [36].

Parallèlement, en 2011 et 2012, le Ministre Philippe Henry a confié à l’Institut Destrée une mission d’accompagnement de l’Administration wallonne et de la CPDT en matière de formation à la prospective et d’élaboration des scénarios lors de la révision du SDER [37].

2.3. Le processus de recherche prospective Millennia 2015

Conçu et mis en œuvre par Marie-Anne Delahaut, directrice de recherche et responsable du Pôle Société de l’information, en suivi du programme « Prospective et gouvernance de l’internet » [38] organisé dans le cadre de sa contribution au Sommet mondial sur la société de l’information [39], le processus de recherche prospective Millennia2015 « Femmes actrices de développement pour les enjeux mondiaux » [40] a été lancé lors de la conférence internationale tenue les 7 et 8 mars 2008 au Palais des Congrès de Liège, à l’initiative de l’Institut Destrée avec l’appui du Millennium Project (Washington), de l’Organisation internationale de la Francophonie, de la Région wallonne et de la Communauté française. Millennia2015 a pour objet de mettre en lumière le rôle crucial des femmes dans la société et de valoriser leurs capacités à bâtir des futurs alternatifs, considérant leur volonté de s’orienter résolument vers l’avenir, d’être médiatrices de paix, et d’agir à tous les niveaux de prise de décision en égalité avec les hommes (économie, politique, santé, éducation, formation, égalité des droits, …), en créant de nouvelles solidarités proactives en réseaux. Reconnu au plan international, Millennia2015 a permis à l’Institut Destrée d’obtenir les titres d’ONG partenaire officiel de l’UNESCO (statut de consultation) ainsi que le statut consultatif spécial auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC) dès 2012. Le patronage de l’UNESCO lui a été octroyé pour la conférence internationale Millennia2015 « Un Plan d’action pour l’autonomisation des femmes » organisée au Siège de l’UNESCO à Paris en 2012 [41]. La troisième conférence internationale est programmée aux Nations Unies à New York en 2017. Partout dans le monde, le Réseau international de Chercheur-e-s volontaires de Millennia2015 [42] se mobilise autour d’un même travail prospectif conçu par l’Institut Destrée où travaille actuellement sur ce chantier une équipe de trois personnes pilotée par Marie-Anne Delahaut. Des communautés sont actives en Francophonie, à Goma-RDC, en Inde, notamment, ainsi que le groupe de travail international Millennia2015 « Femmes et eSanté ». En mars 2010, l’Institut Destrée a présenté le concept de société de l’information solidaire aux Nations Unies à New York dans le cadre de la 54ème Commission sur le statut des femmes « Pékin+15 » 43.

L’exercice de prospective de Millennia2015 a été inauguré au plan international autant qu’au niveau de la Wallonie, le 8 décembre 2010, à l’UNESCO, à Paris, avec l’appui de la directrice de la Division Égalité des Genres de l’UNESCO, en lien direct avec le Cabinet de la directrice générale [44]. Les premiers résultats ont été analysés lors de du séminaire international organisé par Millennia2015 à l’École des Mines à Paris en novembre 2011 [45].

Sur base des valeurs inscrites dans la charte de Millennia2015, la Fondation Millennia2025 « Femmes et innovation », fondation d’utilité publique, a été créée en avril 2012, avec pour objectif de récolter des fonds afin de mettre en œuvre les activités du processus de recherche prospective Millennia2015 pour l’autonomisation des femmes et l’égalité des genres. Elle est en charge de leur réalisation et du suivi des plans d’actions avec les organisations partenaires locales de Millennia2015. A cet effet, agissant en lien étroit avec l’Institut Destrée, la Fondation Millennia2025 s’active principalement à la levée de fonds pour le financement des plans d’actions issus de l’exercice de prospective présenté à l’UNESCO en décembre 2012 ; à la mise en place de partenariats et collaborations avec des universités, ONGs et entreprises du secteur privé, dans le but de renforcer les capacités des femmes par la solidarité numérique; à fournir des prestations de services, formations, consultance, expertises, publications, organisation de conférences et séminaires dans le cadre des objectifs de Millennia2015 [46].

2.4. Le Système régional de Veille et de Recherche en Prospective (SRPW)

Conformément à la volonté exprimée par le ministre-président du gouvernement wallon Elio Di Rupo, en décembre 2006, l’IWEPS et l’Institut Destrée ont construit un partenariat afin d’associer leurs compétences au profit de la prospective régionale. Dès janvier 2007, de nombreuses réunions se sont tenues entre les deux institutions pour aboutir à un projet de collaboration qui a été remis au Cabinet, en octobre 2007 [47]. Parmi les différentes propositions formulées, deux axes de travail ont été retenus : d’une part, le lancement d’une recherche sur la transmission d’entreprises, d’autre part, la mise en place d’une plateforme wallonne de la prospective. Celle-ci serait fondée sur trois objectifs :

– réaliser et encourager le transfert de connaissances et d’expériences en matière de prospective (banques de données des acteurs, des expériences, etc.) ;

– promouvoir la démarche prospective (faire connaître les méthodes et pratiques) ;

– fédérer les acteurs de la prospective en vue de projets communs.

Le 9 février 2010, le Système régional de Veille et de Recherche en Prospective wallon était lancé par l’IWEPS et l’Institut Destrée avec la finalité de mobiliser des départements universitaires et des centres de recherche de niveau universitaire, de Wallonie et de Bruxelles, au profit de la prospective régionale, c’est-à-dire de rapprocher les compétences du réseau ainsi formé des besoins d’expertises régionaux en termes d’anticipation. Dans le même temps, le Cabinet du ministre-président et les différentes directions générales du SPW étaient associés à l’initiative.

Sur base d’une première convention, créant un contrat de service entre l’IWEPS et l’Institut Destrée, de mai 2009 à juillet 2010, une première étude sur la reprise et transmission d’entreprises a été réalisée tandis que l’Institut Destrée se voyait confier une mission d’appui à la mise en place du SRPW.

Plusieurs tâches préliminaires ont été réalisées dans ce cadre :

  1. L’établissement d’un inventaire des membres potentiels du SRPW : 49 unités de recherche ont été identifiées et invitées à rejoindre le réseau. 30 ont été rencontrées à cet effet.
  2. La définition de protocoles pour réguler les échanges et construction d’un site internet.
  3. L’identification des enjeux régionaux pour lesquels des études et travaux prospectifs seront nécessaires.
  4. Les premiers jalons d’une recherche relative au repreneuriat matérialisée par la publication d’un Discussion Paper [48].

Une nouvelle convention a été signée, en mars 2011, par l’IWEPS et l’Institut Destrée, portant sur un appui de l’Institut Destrée aux activités de prospective menées par l’IWEPS (réalisation de notes de veille, animation du SRPW, etc.). Une différence considérable est toutefois apparue entre l’ambition initiale et commune des deux institutions exprimée à l’époque d’Elio Di Rupo et la mise en œuvre contrainte menée sous l’égide du Cabinet Demotte. Cette évolution a probablement contribué à freiner la participation des universités au réseau et à démotiver les chercheurs des deux institutions qui, initialement, s’en étaient voulues les moteurs. Le SRPW ne poursuivra pas ses activités au delà de 2012.

Conclusion : un regard contrasté sur une prospective très liée à la qualité de la gouvernance régionale

Notre regard sur la prospective en Wallonie est contrasté. D’une part, la prospective se développe avec une vigueur certaine au niveau des territoires wallons (Luxembourg 2010, Wallonie picarde 2025, Pays de Famenne, Bassin du Cœur du Hainaut 2025, Louvain-la-Neuve 2040, etc.). D’autre part, l’Institut Destrée s’est très impliqué dans la prospective au niveau européen : Philippe Destatte a assumé la présidence du Collège européen de Prospective territoriale, de 2004 à 2012, avant de confier la présidence à Ibon Zugasti (Prospektiker, San Sebastian), organisation dont Michaël Van Cutsem, directeur de recherche et responsable du Pôle Prospective de l’Institut Destrée, occupe aujourd’hui encore, le secrétariat. L’Institut Destrée reste très présent au niveau européen où il a été l’un des animateurs du projet Cities of Tomorrow de la DG Politiques régionales de la Commission européenne. En outre, l’Institut Destrée a accompagné – avec Prospektiker et Futuribles – la mise en place de la nouvelle Cellule de Prospective du Comité des Régions. Il en est de même pour la prospective mondiale : un accord de partenariat a été conclu entre l’Institut Destrée et l’Université de Houston pour la réalisation d’un certificat en prospective qui s’est tenu pour la première fois à Bruxelles en mai 2011, tandis que Philippe Destatte a été élu membre du Board du réseau mondial du Millennium Project dont le siège est à Washington.

L’évaluation de la prospective est d’une difficulté sans nom. Nous y avons beaucoup travaillé avec la Commission européenne dans le cadre du programme FOR-LEARN pour arriver à ce constat [49]. La prospective est un processus de changement, de transformation. J’en suis de plus en plus convaincu, au point d’avoir fait évoluer la définition construite en 1999-2000 : elle a récolté un quasi consensus, tant à la SWEP qu’à la Mutual Learning Platform de la Commission européenne et au Collège européen de Prospective, pour renforcer cette dimension [50]. En cela, je rejoins probablement tant Gaston Berger que Richard Slaughter [51].

Pour alimenter les controverses, ainsi que la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective nous y invite, je me permettrai quelques hypothèses liées aux impacts des travaux prospectifs que j’ai évoqués.

  1. Si on a pu observer un processus d’institutionnalisation de la prospective en Wallonie depuis 1999, celui-ci a eu pour principal objet de faire de cette discipline un enjeu de pouvoir. On peut considérer qu’il y a une forme de rupture entre, d’une part, l’affirmation de la prospective comme outil de gouvernance, c’est-à-dire de construction d’un dialogue et d’un discours stratégiques entre les acteurs pour élaborer collectivement un projet, et, d’autre part, un outil managérial au service des décideurs. Cette rupture se manifeste clairement entre avril et juin 2000. De manière étonnante, et à part quelques rares moments d’exceptions, le modèle qui s’instaure en Wallonie à ce moment s’est poursuivi jusqu’à ce jour.
  1. Malgré les efforts menés, la vision de la prospective qui domine les institutions wallonnes reste manifestement profondément ancrée soit dans un scientisme où prédomine la prévision soit, à tout le moins, dans une prospective vue uniquement comme exploratoire et non comme une prospective complète, totale, certes exploratoire mais aussi normative, à vocation stratégique, c’est-à-dire orientée vers l’action concrète et opérationnelle. La recherche d’une légitimité scientifique destinée à faire croire que l’action menée est objective, voire la seule possible à mener en fonction des données du présent, reste au centre de la conception des élus et des décideurs. A titre d’exemple, l’observation attentive des discours justifiant la démarche Horizon 2022 lors de la législature 2009-2014 fonde cette analyse.
  1. Une des difficultés majeures de l’évaluation de la prospective consiste à revendiquer des actions ou des réalisations qui sont menées en aval des exercices. Non seulement cette démarche peut paraître manquer de modestie mais, en plus, elle peut désapproprier des acteurs majeurs des résultats des travaux pour lesquels ils ont dépensé en amont beaucoup d’efforts et beaucoup de diplomatie pour que l’appropriation ait lieu. De surcroit, il est rare qu’une décision résulte de manière linéaire d’une seule source d’inspiration. Néanmoins, les exemples sont importants et nombreux de propositions, provenant des travaux de prospective menés de 1999 à 2004, qui sont présentes dans les politiques menées par les gouvernements wallons dans les législatures suivantes. Sans mettre en cause les autres et multiples influences, ni le génie propre de nos élus et décideurs, on peut mettre en évidence quelques propositions qui ont pu faire leur chemin :

– c’est particulièrement vrai de l’activation des ressources en créativité au profit du développement régional qui a été au centre des recommandations de la Mission Prospective Wallonie 21, dès 2004 [52] ;

– parmi ces recommandations, plusieurs ont été mises en œuvre ultérieurement, d’autres sont toujours en chantier. Voici quatre exemples, avec leur numéro d’origine, datant de mai 2004 :

1. Réunir un collège des directeurs généraux comme organe transversal de la coordination des institutions publiques wallonnes sous la forme opérationnelle de task-forces thématiques public-public qui pourraient être coordonnées par des agents ayant compétence dans la gestion des réseaux et leur animation ;

7. Mettre en place un groupe de travail interministériel régional sur les effets multiples du vieillissement démographique en Wallonie, dont la tâche serait d’étudier de façon transversale les répercussions du vieillissement de la population wallonne sur l’emploi, la santé, la consommation, les loisirs, le logement, etc.

11. Lancer un programme mobilisateur de recherche relatif aux nouveaux indicateurs et instruments de mesure du capital social dans les régions de la connaissance devant aboutir à un canevas actualisé de nouveaux critères de performance et de compétitivité de la Wallonie à l’usage de tous les acteurs, entreprises et systèmes d’évaluation des politiques régionales.

12. Créer un cluster de la créativité économique associant des partenaires des industries culturelles, du design, de l’enseignement artistique, etc. destiné à générer de nouveaux emplois et à renforcer l’activité économique par le développement de la croissance, de la vitalité et de la compétitivité de la Wallonie [53].

– la Prospective des entreprises wallonnes avait, en 2003, présenté une série de fiches-actions conçues avec la Direction de la Politique économique et appuyées par l’Union wallonne des Entreprises. La fiche d’action prioritaire « Attractivité du territoire » préconisait de développer un programme de stimulation pour la création de pôles de compétence wallons à partir de « champions » existants. La finalité de cette recommandation était d’utiliser les entreprises et les entrepreneurs « champions » de la Wallonie actuelle comme catalyseur de réactions en chaîne autour de métiers ou de filières implanté(e)s et fructueux(ses). Induire ainsi des cercles vertueux par effet boule de neige autour de différents noyaux d’excellence existants. Réaliser cette opération en cohérence avec les initiatives existantes de grappes, clusters et autres. Les modes opératoires, d’intervention, les opérateurs ressources, les bénéficiaires, la durée et le contexte, ainsi que l’impact attendu et les critères de suivi et d’évaluation étaient précisés [54].

  1. De plus nombreuses propositions d’initiatives ont été négligées, méprisées ou laissées en friche. Certes, toutes n’étaient pas pertinentes. La plupart relèvent des politiques régionales. Trois auraient pu être portées par l’Institut Destrée qui, toutefois, n’avait seul pas les moyens de les lancer ou de les soutenir dans la durée. La première est le cluster de la créativité, proposé en 2004 et que, finalement, nous voyons se déployer dans le cadre de Creative Wallonia. Le deuxième projet a été approuvé par le Conseil d’administration de l’Institut Destrée du 1er juillet 1998 : il s’agissait de créer un instrument dénommé PRIDE, Plateforme régionale d’Information sur le Développement économique. Compte tenu des lacunes informatives et statistiques dont tous les acteurs se plaignent en Wallonie encore aujourd’hui, malgré les investissements considérables consentis, il semble que l’idée de créer un véritable outil au service de la Région et des entrepreneurs, wallons ou étrangers, à la recherche d’informations interdisciplinaires et indépendantes, sectorielles et conjoncturelles, banque d’indicateurs pour l’évaluation et la prospective, avait toute sa pertinence. Le dernier projet, lancé mais peu investi en tant que tel, date du 28 mars 2003. C’est celui d’un Centre international des Changements de Paradigmes sociétaux et des Mutations structurelles. Projet innovant, au carrefour de la recherche historique et de la prospective, il reste parmi nos préoccupations.
  1. Enfin, depuis Pays basque 2010 (1992), Michel Godet a fait passer l’idée que la prospective, c’est réfléchir librement et ensemble. On s’en souvient encore à Bayonne, à Anglet et à Biarritz, je peux en attester. On devrait le savoir à Namur. Divers projets menés au niveau régional lors des dernières législatures ne portaient pas cette marque. J’ai personnellement le souvenir d’avoir entendu dire que le mot délibératif était inacceptable hors du Gouvernement wallon et qu’un processus prospectif indépendant était dangereux. Or – le ministre-président Elio Di Rupo l’avait bien compris en 2000, et le Collège régional de Prospective le rappelait en 2011 [55] :– en dehors d’une bonne gouvernance, c’est-à-dire impliquant démocratiquement et respectant les acteurs, il n’y a pas de salut pour la prospective. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les prospectivistes préconisent souvent que leur discipline / indiscipline soit logée au sein des parlements plutôt qu’activée par les gouvernements ?

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] L’Évaluation et la prospective en Wallonie et à Bruxelles : trop de consensus, pas assez de controverses !, Invitation au colloque du 15 mai 2014, Namur, Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective, 5 mai 2014.

[2] La Société d’Économie et de Mathématique appliquée, fondée par Jacques Lesourne en 1958.

[3] Jacques LESOURNE, Un homme de notre siècle, De polytechnique à la prospective et au journal Le Monde, p. 325, Paris, Odile Jacob, 2000. – Entretien avec Jacques Lesourne du 27 avril 2000. – Ph. DESTATTE, La Belgique dans l’accroissement de l’interdépendance, dans M. BEYEN et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle histoire de Belgique, p. 15sv, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[4] Forecasting and Assessment in the field of Science and Technology. Michel Godet, qui avait été directeur du département SEMA Prospective, à partir de 1978, a été en charge du lancement du programme FAST, de 1979 à 1980, en tant qu’administrateur principal de la CEE. Michel Godet était d’ailleurs venu à Louvain-la-Neuve, du 23 au 25 avril 1980, occuper la Chaire Quetelet Perspectives de population, d’emploi et de croissance urbaine, pour y faire un exposé sur Deux crises dévisagées par la prospective : 1°. les causes d’erreurs de prévision ; 2° à la recherche des emplois de demain. ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Fonds Yves de Wasseige, Politique industrielle (2). – Voir aussi Stéphane CORDOBES et Philippe DURANCE, Les Entretiens de la la Mémoire de la Prospective : Jacques Lesourne, Président de l’Association Futuribles International, Paris, CNAM, Septembre 2004, p. 7.

http://www.laprospective.fr/dyn/francais/memoire/J_Lesourne_%28entretien%29_v2c.pdf.

[5] Claire Lejeune, professeur à l’Université de Mons a animé le Centre interuniversitaire d’Études philosophiques de l’Université de Mons (CIEPHUM) et la revue Réseaux, de même que les Cahiers du Symbolisme, autour de vecteurs de la prospective. – Prospective et pensée du futur, dans Réseaux, n° 22-23, 1974 (avec notamment Yves Barel et André-Clément Decouflé). – Prospective, sociologie, Régions, dans Réseaux, n° 28-29, 1976. – Bernard CROUSSE coord., La prospective revisitée : évaluation d’un savoir, dans Réseaux, n° 50-51-52, 1986-1987, Colloque du 17 février 1986 , Mons, CIEPHUM, 1986-1987.

[6] Raymond Collard était professeur à la Faculté des Sciences économiques et sociales de Namur et vice-président de l’Office de Promotion industrielle. Il devint plus tard directeur du Service des Études et de la Statistique de la Région wallonne. Il anima aussi le Groupe de Recherche et Développement de Louvain (créé en 1965), jusqu’en 2014. – Voir Raymond COLLARD et Yvan JOIRET, La régionalisation : contraintes et opportunités pour la Wallonie, Bruxelles, IEV, 1980. – R. COLLARD, La valorisation industrielle des grandes filières du futur, Note manuscrite, s.d. (1976). ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Fonds Yves de Wasseige, Politique industrielle (2). Il contribua, par ses chroniques dans le journal La Wallonie, au début des années 1980, à me faire découvrir la prospective, notamment les travaux de Thierry Gaudin et André-Yves Portnoff. Voir par exemple : R. COLLARD, On cherche des pionniers wallons ! , dans La Wallonie, 15 mars 1985, p. 10. – R. COLLARD, Sciences, techniques et entreprises, Qu’attendre des entreprises wallonnes ?, dans La Wallonie, 4 avril 1985, p. 10. – R. COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Cahier n° 2, p. 123-124.

[7] Paul DUVIGNEAUD, La synthèse écologique, p. 190, 289, 298-299, 317, Paris, Doin, 2ème éd., 1980 (1ère éd. 1974). – P. DUVIGNEAUD et Martin TANGHE, L’avenir, Des ressources naturelles à préserver, dans Hervé HASQUIN dir., La Wallonie, Le Pays et les Hommes, Histoire – Économies – Sociétés, t. 2, De 1830 à nos jours, p. 471-495, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1980.

[8] Notamment par ses travaux dans le cadre de la Fondation européenne de la Culture et de l’UNESCO. – Voir Gilbert DE LANDSHEERE e.a., La formation des enseignants demain, Tournai, Casterman – Amsterdam, Fondation européenne de la Culture, 1976.

[9] Pierre-Philippe DRUET, Peter KEMP, Georges THILL, Technologies et sociétés, Paris, Galilée, 1980.

[10] Jacques LANOTTE éd., L’avenir culturel de la Communauté française, Charleroi, Institut Destrée, 1979.

[11] Guy GALAND éd., Culture et politique, Promouvoir la création culturelle en Wallonie, Charleroi, Institut Destrée, 1984.

[12] Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, n° 3, 1er semestre 2001, p. 139-153, p. 143.

[13] Archives de l’Institut Destrée, Dossier activités 1979. – L’institutionnel, clé de l’économique, dans Feuillets de la Communauté Wallonie-Bruxelles, Juin 1979, p. 2-3.

[14] PL, Le déclin économique wallon à l’Institut Jules Destrée : d’abord une banque régionale, dans Le Soir, 28 avril 1978.

[15] Ph. DESTATTE, L’Institut Destrée (1938-1988), dans Encyclopédie du Mouvement wallon, vol. 2(F-N), p. 851, Charleroi, Institut Destrée, 2000. – INSTITUT DESTREE, Fonds Institut Destrée, Conseil d’Administration du 26 octobre 1980, p. 3.

[16] Ph. DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne…, p. 142-143.

[17] Voir notamment son texte La lecture du complexe, dans Le Complexe de Léonard ou la Société de la Création, Colloque de la Sorbonne, Février 1983, p. 61-76, Paris, Editions du Nouvel Observateur – J-Cl Lattès, 1984.

[18] John NAISBITT, Les dix commandements de l’avenir (Megatrends), Paris-Montréal, Sand-Primeur, 1984.

[19] Voir Ph. DESTATTE dir., Evaluation, prospective et développement régional, p. 31-38, Charleroi, Institut Destrée, 2001. – Thierry GAUDIN, André-Yves PORTNOFF, La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Sciences et Techniques, 1983. – Armand MATTELART et Yves STOURDZE, Technologie, culture et communication, Rapport au ministre de la Recherche et de l’Industrie, Paris, La Documentation française, 1982. – Simon NORA & Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, Paris, La Documentation française, 1978.

[20] La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Charleroi, Institut Destrée, 1989. – La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, Conférence-consensus, Charleroi, Institut Destrée, 1994. – La Wallonie au futur, Quelles stratégies pour l’emploi ?, Charleroi, Institut Destrée, 1996. – La Wallonie au futur, Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective, Charleroi, Institut Destrée, 1999. – Wallonie 2020, Une réflexion prospective citoyenne sur le devenir de la Wallonie, Charleroi, Institut Destrée, 2005. La plupart de ces ouvrages sont épuisés mais l’ensemble des actes sont néanmoins disponibles en ligne sur le portail de l’Institut Destrée :

http://www.wallonie-en-ligne.net/wallonie-publications/Wallonie-Futur_Index-Congres.htm

[21] Elio DI RUPO, Une cellule indépendante de prospective pour la Wallonie, dans Ph. DESTATTE dir., Evaluation, prospective et développement régional, p. 306-307, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[22] Archives de l’Institut Destrée, Philippe Destatte, Rencontre avec Jean-Claude Van Cauwenberghe, Ministre-Président du Gouvernement wallon, Namur, 5 juin 2000, Charleroi, Institut Destrée, 5 juin 2000, 2 p. (5IJD/PhD/00-228/bis).

[23] Ph. DESTATTE et Pascale VAN DOREN, La prospective comme outil de gouvernance, Charleroi, Institut Destrée, 2003.

[24] Trois rapports ont été diffusés : Ph. DESTATTE dir., Mission prospective Wallonie 21, La Wallonie à l’écoute de la prospective, Premier rapport au Ministre-Président du Gouvernement wallon, Charleroi, Institut Destrée, Août 2002. – Ph. DESTATTE et P. VAN DOREN dir., La prospective territoriale comme outil de gouvernance, Charleroi, Institut Destrée, 2003. – Ph. DESTATTE et P. VAN DOREN dir., Mission prospective Wallonie 21, La prospective à l’écoute de la Wallonie, Charleroi, Institut Destrée, Mai 2004. La plupart de ces rapports sont publiés en ligne :

http://www.wallonie-en-ligne.net/Mission-Prospective_Wallonie-21.htm

[25] Ph. DESTATTE, Mission prospective pour le gouvernement wallon, 2000-2004, Namur, Institut Destrée, 11 mai 2001, 5 p.

[26] Ph. DESTATTE, Dynamique de la société wallonne, Tendances et volontés, Groupe d’études prospective mis en place par les acteurs associatifs wallons, Namur, Institut Destrée, 28 avril 2001, 6 p. (IJD/PhD/01-182)

[27] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion prospective sur les politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, Namur, Direction générale de l’Economie et de l’Emploi du Ministère de la région wallonne (Direction des Politiques économiques) – Institut Destrée, décembre 2003, 50 pages.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf

[28] The Futures of Europeans in the Global Knowledge Society, A Meeting Point for Europeans Creating Futures, en collaboration avec la DG Recherche de la Commission européenne et le Millennium Project. A cette occasion, et pour la première fois, un Planning Committee du Millennium Project s’est tenu en Europe, à Louvain-la-Neuve.

http://www.wallonie-en-ligne.net/2005_EuMPI/index.htm

[29] Le rôle et la gestion des services publics face aux mutations du XXIème siècle, Château de La Hulpe, 9 novembre 2009.

[30] Culture du changement, responsabilisation et créativité : défis de l’éducation tout au long de la vie, Namur, Cercle de Wallonie, 13 février 2009.

[31] Lancé en avril 2010 Wallonie 2030 : anticiper les bifurcations stratégiques et choisir les comportements positifs, a consisté à décrire une série de domaines choisis, étudiés dans des fabriques de prospective et pilotés par des membres du Collège, la trajectoire passée et future de chaque domaine et d’en tirer des pistes de stratégies pour la société wallonne. Le résultat transversal de ces travaux fait apparaître la nécessité d’ouvrir un partenariat stratégique régional à partir de la société civile, des entreprises et des administrations afin de préparer un dialogue avec les forces politiques wallonnes et de préparer les pistes d’un contrat sociétal pour la Wallonie dans un cadre renouvelé.

[32] Congrès Wallonie 2030, Vers un contrat sociétal pour la Wallonie dans un cadre de régionalisation renouvelé, Namur, Palais des Congrès, 25 mars 2011.

[33] Appel pour un contrat sociétal wallon, Namur, Collège régional de Prospective de Wallonie, 28 février 2011. ­- Principes destinés à guider l’élaboration et la mise en œuvre de la prochaine déclaration de politique régionale de Wallonie, Namur, Collège régional de Prospective de Wallonie, 27 mai 2014.

http://www.college-prospective-wallonie.org/Principes_DPR-2014.htm

[34] www.institut-destree.org/Prospective_et_decision_publique

[35] Voir le site : http://www.intelliterwal.net/

[36] Plusieurs publications ont pu être réalisées dans ce cadre, parues dans la revue Territoires wallons ou dans la newsletter du développement territorial : Michaël VAN CUTSEM, Des projets de territoires : quelles valeurs, quelles solidarités et quelle citoyenneté ? dans Territoire(s) wallon(s)Trente ans de fusion des communes, CPDT, Région wallonne, août 2008, p. 47 à 62. – M. VAN CUTSEM, Lecture transversale de la DPR à la lumière des objectifs poursuivis par la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, dans Newsletter du Développement territorial, n° 5, Décembre 2009, p. 2 à 17. – M. VAN CUTSEM, La prospective territoriale en Wallonie : un mécano à géométries variables, dans Territoires wallons, Hors série, 2010. – Ph. DESTATTE et Luc MARECHAL, Prospective des espaces en transition territoriale et politique : la Wallonie, dans Yves JEAN et Guy BAUDELLE dir., L’Europe, Aménager les territoires, p. 378-389, coll. U, Paris, A. Colin, 2009.

[37] M. VAN CUTSEM et Charlotte DEMULDER, Quels scénarios pour l’aménagement du territoire à l’horizon 2040 ?, Namur, SPW-Institut Destrée, 2011.

[38] – Marie-Anne DELAHAUT (dir), Prospective de l’Internet – Foresight of the Internet, Actes du colloque,
Préface de Viviane REDING, Postface de Markus KUMMER,
Namur, Institut Jules-Destrée, 544 pages (livret photos en couleurs), 2005 http://www.wallonie-en-ligne.net/2005_Prospective-Internet/index.htm

– M-A DELAHAUT, Les progrès structurants des technologies de l’information et de la communication, http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/Mission-Prosp_W21/Rapport-2002/1-1_Progres-structurants_TIC.htm

[39] http://www.wallonie-en-ligne.net/2005_Prospective-Internet/index.htm

[40] http://www.millennia2015.org/Processus_de_prospective

[41] Actes de la conférence : http://www.millennia2015.org/unesco_2012_actes et notamment :-   http://www.millennia2015.org/tempFiles/532876889_0.1359369/Millennia2015_UNESCO_2012_MU03_Marie_Anne_DELAHAUT_2012_12_03_FR_EN.pdf – Ph. DESTATTE, Millennia2015 à l’Unesco : à la recherche d’une nouvelle harmonie pour les femmes du monde entier, Blog PhD2050, 11 décembre 2012. https://phd2050.org/2012/12/19/millennia2015/

[42] http://www.millennia2015.org/Equipe_Reseau

[43] www.millennia2015.org/2010_03_03_new_york_csw54_millennia2015

[44] http://www.millennia2015.org/Millennia2015_UNESCO_2010

[45] Marie-Anne DELAHAUT et Ph. DESTATTE, Millennia2015, Méthodologie du processus de recherche prospective, Namur, Institut Destrée, 14 octobre 2009, 23 p. – M-A. DELAHAUT et Coumba SYLLA, Millennia2015 – UNESCO, Rapport du processus de recherche prospective préparatoire à la conférence internationale 2011, Namur, Institut Destrée, 22. juillet 2010, 466 p. www.millennia2015.org/Methode. –   http://www.millennia2015.org/actes_seminaire_2011

([46]) www.millennia2015.org/fondation_millennia2025

[47] Collaboration IWEPS-Institut Destrée en matière d’études prospectives, Namur, 9 octobre 2007, 34 p.

[48] Jean-Luc GUYOT et M. VAN CUTSEM, La transmission d’entreprise en Région wallonne : discours et enjeux, Namur, IWEPS, 2010, 100 pages.

[49] Ph. DESTATTE, Evaluation of Foresight : how to take long term impacts into consideration, FOR-LEARN Mutual Learning Workshop, Evaluation of Foresight, Sevilla, IPTS, DG RTD, Dec. 13-14, 2007.

[50] La prospective est une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire en s’appuyant sur la longue durée. La prospective peut éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au delà de l’historicité, dans la temporalité. Résolument tournée vers le projet et vers l’action, elle a vocation à provoquer une ou plusieurs transformations au sein du système qu’elle appréhende en mobilisant l’intelligence collective. Ph. DESTATTE, Qu‘est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, Namur, 10 avril 2013.

https://phd2050.org/2013/04/10/prospective/

[51] Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[52] Vers une activation des ressources en créativité au profit du développement régional (2004). Dans tous les cas, le concept de « Régions de la créativité » peut permettre d’activer, au départ des préoccupations de recherche et de compétitivité économique de la Région wallonne, des ressources dépendant institutionnellement de la Communauté française mais situées géographiquement sur le territoire régional de la Wallonie. Ces ressources s’inscriraient, dès lors, dans une stratégie régionale, dont le prochain Contrat d’Avenir pour la Wallonie pourrait constituer le cadre dynamique. Ph. DESTATTE, Les concepts de « régions de la connaissance, apprenantes et créatives » comme outils de développement régional, MPW21, 3 mai 2004, p. 19.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/MPW21_R2004_02_Philippe-Destatte_Vision-Wallonie21_2004-05-03.pdf

[53] Ph. DESTATTE dir. Vingt actions pour faire de la Wallonie une région apprenante et créative, MPW21, Recommandations, 3 mai 2004. A noter que l’ensemble des actions n’a pas été perdu pour tout le monde puisque celles-ci ont été présentées à Rennes dans le cadre d’un colloque sur les territoires apprenants réunis à l’initiative d’Edmond Hervé : Ph. DESTATTE, La formation tout au long de la vie, un enjeu pour un développement humain et durable des territoires, dans Yves MORVAN dir., La Formation tout au long de la vie, Nouvelles questions, nouvelles perspectives, Colloque Rennes Métropole, 6-7 mars 2006, p. 253-270, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.

[54] Ph. DESTATTE et P. VAN DOREN, dir., 4 X 4 pour Entreprendre, Réflexion prospective sur les politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, 3 décembre 2003, p. 13.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf

[55] Comment établir une gouvernance collective, participative et publique à la mesure de la démocratie du XXIème siècle, s’appuyant sur des processus de débat, de concertation et de décision ? Plus que jamais, les Wallonnes et les Wallons ont besoin d’un horizon et d’un projet communs, ainsi que d’un contrat par lequel, en construisant leurs convergences et en mesurant leurs divergences, ils s’organisent collégialement pour le réaliser et pour en partager équitablement les fruits. Appel pour un contrat sociétal wallon, dans La Libre Belgique, 4 mars 2011.

http://www.college-prospective-wallonie.org/Appel_Contrat-societal.htm

Trois transitions sociétales ont structuré le Cœur du Hainaut du XIXème au XXIème siècles :  d’abord, la Révolution industrielle, ensuite la transition vers le développement durable et enfin, la Révolution cognitive que nous vivons actuellement. Ce texte constitue la conclusion de l’analyse intitulée Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle, qui a fait l’objet d’une communication au colloque de la Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut, le 28 mars 2015, à la Faculté polytechnique de Mons.

Centre et Borinage, terres brûlées de l’économie belge

On a dit jadis, dans des milieux wallons qui leur voulaient du bien, que le Borinage et le Centre demeuraient les terres brûlées de l’économie belge [1]. En 1958, les chercheurs de l’Institut de Sociologie de l’ULB mettaient en discussion le concept de sous-développement économique quant à son application au Borinage. Ils en déduisaient qu’en dernière analyse, le problème borain est un problème de structures vieillies ou périmées [2]. Concernant la « composante technique », les analystes du Centre d’Économie régionale rappelaient les nombreux constats de sous-équipement des entreprises : déficient, vétuste et périmé. En ce qui concerne la « composante humaine », ils pointaient l’esprit et les méthodes complètement dépassés de direction ou d’organisation des entreprises. Ils concluaient d’ailleurs que l’on retrouvait dans le Borinage quelque analogie avec le « cercle vicieux » dans lequel sont enfermées certaines économies sous-développées : l’investissement sous toutes ses formes est réduit, et, inversement, l’esprit d’entreprise disparaît parce qu’il n’est plus stimulé par les perspectives ouvertes par un volume suffisant d’investissement[3] Le gouverneur du Hainaut, Émile Cornez – qui était né à Dour – ne disait pas autre chose lorsqu’il affirmait, en 1961, que le déclin du Centre et du Borinage était notamment dû au fait que de nombreuses usines avaient été réfractaires aux innovations sur le plan technique, et sur le plan commercial, ne réalisant pas les investissements nécessaires [4]. Max Drechsel indiquait d’ailleurs, au même moment, que le Centre et le Borinage sont des régions du 19e siècle. Et le Recteur ajoutait : dans la Belgique et dans l’Europe d’aujourd’hui, ce sont des « sous-régions », dont le premier souci doit être de rechercher tous les moyens d’être reliées aux nouveaux pôles de croissance de la Belgique et de l’Europe [5].

Un modèle innovant pour une aire de richesses économiques

Aujourd’hui, dans le Cœur du Hainaut – qui est bien un organe de gouvernance et de développement du XXIème siècle – des instituts de recherche ont été mis en place dans le prolongement des facultés universitaires et de leurs départements, en évolution constante. Ils ont été fondés ou renforcés avec l’appui des Fonds structurels européens et de la Région wallonne. Par les mutations technologiques dont ces instituts sont porteurs et par leur irradiation sur le terrain économique, ils contribuent à un changement de paradigme sociétal dans l’espace des vingt-cinq communes dynamisées par l’intercommunale IDEA. Cette dernière est d’ailleurs l’épicentre de la transformation, portée par une prospective à l’horizon 2025 et le projet Cœur du Hainaut, centre d’Énergies, qui a identifié les cinq pôles de son redéploiement : Économie culturelle, créative et technologique, Matériaux et recyclage (en ce compris l’économie circulaire et l’écologie industrielle), Environnement et énergie, Risques transdisciplinaires, et Business Development. Le plan stratégique du 15 novembre 2013 de l’IDEA elle-même ambitionne, par sa vision de long terme, d’assurer un développement territorial durable et solidaire du Cœur du Hainaut en une aire de richesses économiques, en valorisant les disponibilités foncières importantes dont dispose le territoire, une accessibilité améliorée (eau, rail, route), ainsi que des ressources en eau à des prix compétitifs [6]. Trois zones d’activités économiques propices à une réindustrialisation soutiennent cette stratégie en présentant des superficies d’un seul tenant de vaste ampleur : Tertre, Feluy et Manage-Nord. Comme l’indiquait dernièrement Maïté Dufrasne, coordinatrice du projet de territoire, l’atout majeur pourrait consister en un terreau susceptible de faire émerger des synergies ou symbioses industrielles à l’origine d’un modèle économique innovant [7].

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Un potentiel de réindustrialisation au Cœur du Hainaut

Carte Maïté Dufrasne (IDEA), Nov. 2014

Une reconversion permanente des industries, de la gouvernance et des esprits

Depuis 1961, sinon 1835 pour le Borinage, ce qu’on appelle aujourd’hui le Cœur du Hainaut est à la recherche d’un nouveau souffle. Richard Stiévenart ne disait-il pas que la reconversion du Borinage, tout comme celle du Centre, sera une œuvre longue, ardue et même pénible ? [8] Le sociologue Pierre Feldheim était plus proche de la réalité encore, affirmant que la reconversion sera longue et jamais achevée, car les conditions de la prospérité économique et sociale sont en constante évolution et l’adaptation aux circonstances nouvelles nées de cette évolution devrait être, doit être, un processus permanent [9]. Inscrit dans ce Nouveau Paradigme industriel qui allie sociétés industrielles, développement durable et Révolution cognitive, le Cœur du Hainaut construit son redéploiement et prépare sa réindustrialisation en s’appuyant sur l’économie numérique et sur le GreenTech, l’économie du développement durable.

Dans son discours sur l’état de la Wallonie du 25 mars 2015, le Ministre-Président Paul Magnette indiquait que la Wallonie avait arrêté de décrocher [10]. Ce qui est peut-être vrai pour la Wallonie ne l’est pas pour le Cœur du Hainaut, en tout cas si on se base sur l’évolution du PIB par habitant des trois arrondissements de référence de cet espace : ceux de Mons, de Soignies et de Charleroi. Néanmoins, si l’érosion s’y poursuit dans les statistiques, les conditions du redéploiement sont aujourd’hui réunies. Les efforts produits par les entrepreneurs, les universités et les centres de recherche, les élus, et surtout l’intercommunale IDEA, en cours de mutation en véritable agence de développement territorial, ont empêché l’affaissement qui s’était produit jadis. Le dynamisme de Mons 2015, initiative lancée à l’initiative d’Elio Di Rupo, et de la stratégie du Cœur du Hainaut 2025 atteste de cette vigueur. Leur connexion dans une stratégie territoriale commune devrait permettre le redéploiement. La deuxième démarche bénéficierait de l’élan culturel, de l’aura internationale et du changement d’état d’esprit que porte Mons 2015. La première disposerait d’une véritable stratégie territoriale qui ne demande qu’à poursuivre sa mise en œuvre dans ce que le Conseil de Développement a appelé une gouvernance exemplaire.

Comme l’indiquait tout dernièrement Michel Molitor, le thème de la transition a sa place dans les analyses des mutations sociétales. Le vice-recteur honoraire de l’UCL rappelait que, dès les années 1970, Alain Touraine s’interrogeait sur la relation entre les crises et les mutations, considérant que la crise est un dérèglement qui appelle des restructurations et des remises en ordre alors que la mutation est un processus de changement irréversible, de transition d’un état à un autre qui passe par des crises, mais ne s’y réduit pas [11]. C’est une question très actuelle en effet, au moment où certains, à l’initiative notamment de Jean-Pascal Labille, s’intéressent au fait d’identifier la nature de ce que nous vivons [12].

Ainsi que Michel Molitor a raison de le rappeler, la crise du système industriel wallon s’inscrit dans une formidable mutation systémique amorcée dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Avec le recul, nous commençons à mieux percevoir ses différents aspects et leurs enchaînements, mais en étant encore peu capables de saisir leurs évolutions dans l’avenir.

L’historien peut faire la comparaison avec cette grande période de mutations que constitua la fin du XVIIIème et le début du XIXème siècles. Robert Nisbet – cher à Michel Molitor – a bien montré le double processus qu’ont constitué la Révolution industrielle et la Révolution démocratique, ainsi que les bouleversements multiples qu’elles ont provoqués [13]. La sociologie, de Tocqueville à Marx en passant par Weber, est née de la volonté de nommer et de comprendre ces changements. C’est ce que Pierre Lebrun avait bien compris en s’adonnant à une socio-histoire, fondée sur une connaissance rigoureuse à la fois de la théorie économique et des données, en ambitionnant d’appréhender l’angoisse capitaliste [14].

Philippe Destatte

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[1] CRAINQUEVILLE, Le repos des guerriers dans Combat, 22 août 1963, p. 2.

[2] W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 250.

[3] Ibidem, p. 251.

[4] Émile CORNEZ, Allocution lors de la séance au Palais du Gouvernement provincial, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 104 et 106.

[5] M. DRECHSEL, Introduction à l’étude des problèmes de la reconversion…, p. 31.

[6] Caroline DECAMPS et Maïté DUFRASNE, Un potentiel de réindustrialisation au Cœur du Hainaut, 18 Novembre 2014. – Plan stratégique de l’IDEA, 15 novembre 2013 :

http://www.idea.be/Uploads/Trc/Publications/15-11-2013_defenvoiag15nov2013planstrategique2014-2016.pdf

[7] Maïté DUFRASNE, Courriel du 11 mai 2015.

[8] Richard STIEVENART, Les conditions de la reconversion économique du Borinage, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 113.

[9] Pierre FELDHEIM, Conclusions de la Semaine, dans Les Régions du Borinage et du Centre…, p. 437.

[10] Paul MAGNETTE, Discours sur l’état de la Wallonie, Namur, Parlement wallon, 25 mars 2015.

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[11] Michel MOLITOR, Courriel du 30 avril 2015.

[12] Ceci n’est pas une crise, Une fondation, un constat et trois grands objectifs, dans Solidaris, n°2, 2015.

[13] Robert NISBET, La tradition sociologique, coll. Quadrige, Paris, PUF, 2000.

[14] Pierre LEBRUN, D’une histoire l’autre, L’angoisse capitaliste : plus value ou civilisation, Essai d’introduction à la socio-histoire, Manuscrit, s. d.

Trois transitions sociétales ont structuré le Cœur du Hainaut du XIXème au XXIème siècle :  d’abord, la Révolution industrielle, ensuite la transition vers le développement durable et enfin, la Révolution cognitive que nous connaissons actuellement et que j’envisage ici.

3. La Révolution cognitive comme base d’un nouveau paradigme, à la fois pour les habitants, pour l’industrie et les services

Il n’est nul besoin de citer Daniel Bell, Alvin Toffler, John Naisbitt ou Bill Halal [1] pour évoquer la transition lente et progressive des sociétés dites industrielles vers les sociétés de la connaissance. Dans un colloque organisé en juin 1962 et qui peinait à prendre de la hauteur tandis que les orateurs paraissaient timorés malgré l’ampleur de l’enjeu – les problèmes universitaires du Hainaut – Max Drechsel vint, comme souvent, dire l’essentiel de ce qui devait être dit : si décisifs, en effet, que puissent être les investissements matériels dont le Hainaut a besoin pour réussir sa reconversion, ils ne peuvent l’emporter sur les investissements qui doivent assurer la formation de ses élites intellectuelles ainsi que celle des cadres supérieurs présidant à ses multiples activités. Et le recteur de l’Institut supérieur de Commerce de Mons, par ailleurs chargé de cours à la Faculté polytechnique, de poursuivre que chacun sait qu’en définitive, c’est la volonté et la capacité des hommes qui assurent la prospérité d’une nation ou d’une région. Le facteur instrumental et l’armature technique, en effet, n’ont d’efficacité qu’au travers des aptitudes de ceux qui les mettent en œuvre [2]. Suivait un plaidoyer du vice-président de la Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut, pour la création de l’Université dans lequel, en alignant les raisons économiques et sociales, Max Drechsel décrivait parfaitement le nouveau changement de paradigme : l’industrie, pour sa reconversion, a besoin de chercheurs par centaines, bientôt par milliers. Aujourd’hui, poursuivait-il, la recherche scientifique est à l’expansion industrielle ce que les matières premières et la configuration géographique étaient à l’essor des usines du siècle dernier. (…) C’est vers des industries de grande finition qu’il faut, plus que jamais, tourner nos regards, vers des entreprises qui incorporent toujours plus de travail qualifié. (…) L’avenir est désormais à la recherche appliquée, (…) le laboratoire se confond, de plus en plus avec l’usine elle-même [3]. Professeur à la Faculté polytechnique, Jacques Franeau devait compléter cette vision d’avenir dans sa propre communication en soulignant combien l’évolution de la société est conditionnée par le développement des sciences et des techniques, ou, d’une façon plus générale, par le développement des connaissances et de leurs applications [4]. Confronté depuis les années 1930 aux crises et au problème de reconversion du Hainaut et de la Wallonie, Drechsel n’hésitait pas à appeler à tourner les pages de l’économie. Sous le titre d’une économie invisible, il déclarait en 1970 qu’en octroyant une protection légale supplémentaire à des structures économiques vieillies, on risque de les figer pour toujours et de les priver à tout jamais des dernières chances qui leur restent de se rénover. Que des communautés ethniques défendent leur originalité sur le plan de la culture, c’est légitime. Mais dans l’ordre économique, c’est la créativité, l’énergie et la volonté d’innover qu’il faut promouvoir partout [5].

Imagination créative et créatique

Les conditions de l’innovation technologique et en particulier la créativité sont au cœur des préoccupations du Conseil économique wallon du Hainaut, au début des années 1970, de son président le Gouverneur Emilien Vaes, ainsi que du député permanent Richard Stiévenart, président de l’IDEA. Le 12 décembre 1974, pour annoncer la fondation du Centre de Recherches technologiques du Hainaut qui sera implanté à Fleurus, mais avec une antenne à Mons, ils invitent le président du Conseil d’Administration de l’ULB, le professeur André Jaumotte, qui viendra parler de l’imagination créative et de la créatique [6]. L’imagination créatrice et le talent d’organisation vont de pair, écrivait le gouverneur Emilien Vaes deux ans plus tard : les progrès de notre industrie dépendent en ordre principal de notre capacité d’inventer, d’innover et d’améliorer notre technologie. Ce qui est en cause, c’est le processus même de la recherche et du développement, c’est-à-dire ce qui sépare la théorie de sa mise en œuvre industrielle, ou en d’autres termes, l’organisation pour la convergence du potentiel intellectuel et scientifique, c’est l’adaptation continue de l’entreprise, des hommes, des produits. En réalité, la véritable sécurité de l’emploi réside dans l’aptitude au changement ! [7]

Cette même année était créé à Mons le Centre d’Information régional pour l’Innovation (CIRI), présidé par le député permanent Philippe Busquin, alors administrateur délégué du Bureau d’Etudes économiques et sociales du Hainaut. Les collaborateurs du centre d’Information se voulaient très explicites : La Wallonie est malade, affirmaient-ils, elle a besoin d’une thérapie de choc. La Province avait alors fondé cet organisme en vue de créer des activités nouvelles, et donc de l’emploi. La technique développée consistait soit à réaliser un travail de créativité à partir des potentialités de l’entreprise, des principes nouveaux découverts en recherche fondamentale et des besoins du marché, soit à la création d’une rétroaction entre, d’une part, le marché, les consommateurs et le monde qui change, et, d’autre part, la recherche appliquée [8]. Il s’agissait aussi, comme pour le TSIRA à Charleroi, de poser la question difficile de la transposition de l’innovation à l’activité industrielle rentable [9]. La fin des années 1970 et les années 1980 voient d’ailleurs se multiplier les initiatives innovantes : création du Centre de Recherches technologiques du Hainaut, installé à Fleurus avec une extension à Mons pour étudier les silicates et s’intéresser aux multiples aspects concernant l’industrie des céramiques [10], création d’IDEATEL en 1977 pour l’installation de la télédistribution dans le Borinage et le Centre [11], intérêt – trop timide – pour les biotechnologies [12]. Mais, surtout, se marquait la volonté de faciliter le processus d’innovation dans les PME en le considérant comme un thème central des politiques de restructuration industrielles, surtout dans les régions de vieille industrialisation [13]. L’analyse montrait surtout, ce qui est toujours une réalité aujourd’hui, que, malgré tous les efforts de transposition, les flux universités-entreprises restaient très difficiles à activer [14].

L’impact du changement technologique en zone de reconversion

Le Centre interdisciplinaire d’Études philosophiques de l’Université de Mons (CIEPHUM) avait, en 1985, organisé un colloque coordonné par André Philippart et Claire Lejeune et consacré à l’impact du changement technologique en zone de reconversion Mons-Borinage. Outre la réflexion de fond sur les rapports entre la technologie et l’économique, la rencontre avait surtout pour vocation d’analyser les efforts de transformations collectifs et individuels. Ainsi que l’écrivait – comme une leçon très actuelle – la professeure Claire Lejeune en introduction : quand le changement s’avère inéluctable, la société n’a plus le choix, il faut réveiller le créateur ; il n’y a que lui pour incarner la nouveauté, c’est-à-dire la jeunesse et le mouvement dans une société paralysée par ses vieilles habitudes ; pour ressusciter l’humour de toutes les couleurs dans un monde déprimé qui a perdu le sens du rire [15].

Créateurs ou non, les hommes et femmes de bonne volonté n’avaient pas manqué : les Emile Cornez, Max Drechsel, Richard Stievenart, Yves Urbain, Roger De Looze, Hilaire Willot, René Panis [16], etc. Chargé de cours en économie à la Faculté Warocqué, l’orateur pressenti pour rappeler le processus de désindustrialisation et les efforts de reconversion industrielle du Borinage n’a toutefois pas le cœur à rire ce 4 février 1985. D’abord, parce que l’introduction au colloque faite par André Philippart l’a manifestement mis de méchante humeur, mais surtout parce que ce qu’il a à dire n’est guère agréable. D’emblée, Jean-François Escarmelle rappelle ce qui semble constituer une évidence : schématiquement, l’histoire économique du monde, d’un pays ou d’une région est une longue suite de phases d’industrialisation et de reconversions industrielles, ratées ou réussies [17]. Compte tenu de la structure industrielle monolithique du Borinage, la reconversion après la crise charbonnière a été – dit l’économiste montois – une reconversion complète qui s’est appuyée sur quatre axes principaux : (1) une intervention volontariste pour recréer les conditions d’une rénovation durable du tissu industriel. Cette intervention a été menée par les milieux politiques, économiques et sociaux et s’est opérée au travers de l’intercommunale IDEA dans le but de diversifier les activités en prenant appui sur quelques secteurs moteurs, générateurs de renouveau ; (2) l’insertion de la zone dans les mutations économiques globales de l’époque : tertiarisation de l’activité économique, grands programmes de travaux publics et nouveaux investissements industriels ; (3) le remodelage urbain de la région saccagée par l’exploitation minière (désenclavement, rénovation des sites industriels, démergement et assainissement du réseau hydraulique, infrastructures d’accueil pour de nouvelles activités industrielles) ; (4) la constitution d’un potentiel de travailleurs aux aptitudes nouvelles par la formation professionnelle et l’adaptation de l’enseignement technique [18]. Les efforts de rénovation industrielle ont porté sur la prospection d’investisseurs étrangers, surtout aux États-Unis, dans la chimie, les fabrications métalliques et l’électronique, l’utilisation maximale des lois d’expansion économique de 1959 et 1966, ainsi que sur le financement et l’aménagement de zonings, d’infrastructures et de bâtiments industriels adéquats [19]. Néanmoins, affirme Jean-François Escarmelle, la crise économique des années 1970 a enrayé ce redéploiement alors que l’industrie régionale était trop concentrée autour de secteurs en récession (sidérurgie, fabrications métalliques, verre, textile). De fait, poursuit-il, les fermetures conjuguées de plusieurs sièges d’exploitation de sociétés étrangères et d’un certain nombre d’entreprises vieillies dans les secteurs récessifs entraînèrent, par effet de « cascade », la destruction du tissu industriel régional des sous-traitants, faisant ainsi de la région un véritable désert industriel. Et il conclut, implacable, que rien, ou à peu près rien, de concret n’a été réalisé dans la voie de la reconversion depuis bientôt dix ans de crise [20]. Néanmoins, comme l’indique encore Jean-François Escarmelle, peut-être pour laisser respirer l’assistance, la région n’est pas complètement démunie d’atouts face à l’enjeu principal que représente la capacité de maîtriser et de contrôler les mutations technologiques en cours. Mais le futur directeur général d’IDEA avertit : seules les technologies qui permettent à la fois de produire mieux et de consommer autrement pourront apporter à terme une solution à la désindustrialisation et à la crise [21]. Insistant sur l’importance des filières, Jean-François Escarmelle note qu’une politique industrielle régionale, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit en définitive, se doit de concevoir un système industriel et ensuite de le gérer : l’approche doit être avant tout organisationnelle et institutionnelle [22]. Enfin, parmi d’autres considérations, Escarmelle appelle à une mutation culturelle profonde car, par tradition historique ou pour des raisons qui tiennent tantôt à l’éducation, aux conditions de travail, aux salaires, peu d’adolescents – ou leurs parents – rêvent aujourd’hui de travailler dans l’industrie ; les professions libérales ou la fonction publique attirent davantage [23]. Enfin, l’économiste montois estime que la troisième révolution industrielle en cours redistribue les cartes à l’échelle mondiale [24].

Une véritable interface industrie-université

Sans rouvrir ici une discussion sur l’existence ou non d’une troisième Révolution industrielle, en 1985 ou trente ans plus tard, et en continuant à nous référer à l’analyse produite par Pierre Lebrun à ce sujet et rappelée ici [25], il faut se rappeler à quel point le discours officiel wallon est orienté vers les technologies en 1985, notamment à l’initiative du ministre de la Région wallonne Melchior Wathelet. En mai 1985 est organisé à la Faculté polytechnique de Mons un séminaire de l’Association industrielle Athéna (ARIA) fondée à l’initiative du ministre wallon des Technologies nouvelles et présidée par le Professeur Raymond Gorez de l’UCL. La mission de l’ARIA consiste alors à former et informer concernant la robotique industrielle. Le séminaire était introduit par le Recteur René Baland et par Guy Denuit de la société Corden Robots [26]. D’autres initiatives du même type méritent d’être mentionnées qui poussent alors le territoire, ses chercheurs et ses entreprises vers la Révolution cognitive. Ainsi, à l’occasion du 150ème anniversaire de l’École des Mines de Mons, est inauguré, à la Faculté polytechnique, le 25 septembre 1987, sous le mandat du Recteur Christian Bouquegneau, le Centre d’Études et de Recherches en Hautes Technologies. Il s’agit de réaliser une véritable interface industrie-université [27]. L’inauguration de la maîtrise en management de l’innovation, en 1988, avec l’appui du ministre de la Recherche et des Technologies nouvelles, Albert Liénard, renforce cette dynamique[28], de même que le lancement, la même année, de la s.a. Capcible, comme Centre d’Innovation et base de création d’entreprises [29].

Des initiatives sont prises également, notamment par le député permanent Claude Durieux, qui contribue à organiser un pôle de développement autour des systèmes d’information et de communication (image, son, intelligence artificielle, réseaux numériques à intégration de services, vidéotex, serveurs d’informations, automates programmables, supraconductivité, etc.) et un forum au Grand Hornu en 1989 [30], en collaboration avec les universités de Mons, Alcatel-Bell [31] et Atea-Siemens (installé à Colfontaine) [32], les Câbleries de Dour [33] et ses filiales Opticâble et Télécâble [34]. La très éphémère société LABEL (Laser Application Belgium), qui associait l’Université de Mons, Tractebel et la Province dans le domaine des lasers, s’inscrira dès 1988 dans ce sillage [35] . Quant à l’IDEA, elle organise en juin 1989 un colloque sur le design, comme trait d’union entre le fabricant et l’utilisateur [36].

Un enjeu à rencontrer : l’absence de pôle de recherche générateur de valeur ajoutée élevée

On doit à Martine Durez et à Bernard Lux, alors chargés de cours à la Faculté Warocqué, d’avoir, en 1991, analysé la réalité des politiques industrielles de Mons-Borinage à partir des statistiques d’emploi et d’établissements et d’avoir distingué quatre pôles de développement principaux permettant une dynamisation du secteur industriel en s’appuyant sur les atouts technologiques de la région : (1) les secteurs de l’extraction et l’industrie des minéraux non-métalliques avec les cimenteries CBR [37] et Obourg, la céramique dont Max Drechsel appelait déjà au développement dans les années 1930 [38]. Les moteurs que constituent le Centre de Recherche de l’Industrie belge de la Céramique (CRIBC) [39] et l’INISMA (Institut national interuniversitaire des Silicates, Sols et Matériaux) [40] méritaient d’être soulignés, ainsi que des entreprises du secteur comme Belref-Hepworth qui a été malheureusement directement impactée par la crise de la sidérurgie qui se fait sentir fin des années 1970 [41], Neoceram (Strepy-Bracquegnies) [42] et NGK (Baudour-Saint-Ghislain) [43] ; (2) les industries chimiques et du caoutchouc, dont la plupart ont déjà été évoquées : Gechem, New Carbochim, Sedema, Kemira [44], Carcoke, Akzo, Pirelli, Thomson Aircraft, etc. ; (3) les fabrications métalliques, secteur alors en difficulté : Tubel, Daitube, Europtube, Industrie boraine à Quiévrain, Gleason Works, Aleurope, etc. ; (4) enfin, les télécommunications, les constructions électriques et électroniques, représentées par les Câbleries de Dour, ancienne entreprise fusionnée avec les Câbleries de Seneffe en 1982, Bell et ATEA. Mais comme l’indiquaient les économistes de la Faculté Warocqué, le problème majeur était constitué par l’absence de pôle de recherche générateur de valeur ajoutée élevée [45]. Ainsi, Martine Durez et Bernard Lux concluaient-ils que, si la région disposait de créneaux susceptibles de développement comme la chimie, les industries cimentières et des céramiques, les télécommunications et les fabrications métalliques étaient davantage menacées. Les pistes d’avenir qu’ils percevaient étaient de trois natures : d’abord, une concertation stratégique globale pour opérer les choix des pôles de croissance et de recherche des synergies régionales, ensuite, un appui aux PLE pour rencontrer les freins au développement de ces entreprises, enfin, un effort constant de réajustement stratégique pour coller aux évolutions et aux volontés communes [46].

Les efforts déployés dans le cadre de l’objectif 1 Hainaut depuis le milieu des années 1990 ont profondément modifié le système territorial d’innovation en renforçant considérablement les outils de recherche-développement du territoire. La création de MATERIA NOVA par l’UMH, la Faculté polytechnique et l’IDEA dans le domaine du vieillissement des matériaux, des revêtements et néocéramiques, fut déterminante. De même, la fondation de MULTITEL Telecom par la Faculté polytechnique de Mons ouvrait la porte de ce qu’on appelait encore à l’époque les autoroutes de l’information : réseaux d’accès, télédistributions, fibres optiques, signaux vocaux, etc. [47]. A Seneffe, l’UCL fondait en 1996, avec les mêmes fonds structurels, le Centre de Ressources technologiques en Chimie (CERTECH). Quel que soit le jugement que l’on pose sur ces outils – et certains ont été cruels [48] – on ne peut pas dire que les analyses de Martine Durez et de Bernard Lux ont été perdues.

Le travail mené depuis 2008 dans le cadre de la prospective du Cœur du Hainaut, de la mise en place d’un partenariat stratégique local ainsi que de la préparation d’une nouvelle programmation FEDER a également répondu à cette idée de concertation stratégique globale pour opérer les choix des pôles de croissance et de recherche des synergies régionales. En fait, c’est une nouvelle stratégie qui s’est mise en place dans une logique de filiation / rupture.

Philippe Destatte

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[1] Daniel BELL, Notes on the Post-Industrial Society, in Public Interest, 6-7, 1967. – Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow, 1980. – John NAISBITT, Megatrends, New York, Warner Books, 1982. – William HALAL, The Infinite Resources, Creating and Leading the Knowledge Enterprise, San Francisco, Jossey Bass, 1998. – Toffler y écrivait en 1980 : si nous voulons faciliter la transition entre la vieille civilisation qui se meurt et la nouvelle qui commence à prendre forme, si nous voulons conserver notre identité et notre capacité de conduire notre vie à travers les crises de plus en plus violentes qui nous attendent, il faut que nous soyons capables de discerner – et de créer – les innovations de la Troisième vague. Paris, Denoël, 1980, p. 160.

[2] Max DRECHSEL, Pour l’Université du Hainaut, dans Colloque sur les problèmes universitaires du Hainaut, tenu à Mons le 3 juin 1962, p. 54, Mons, Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut, 1963.

[3] Ibidem, p. 54.

[4] Jacques FRANEAU, L’évolution de l’enseignement supérieur, dans Colloque sur les problèmes universitaires du Hainaut…, p. 65.

[5] M. Drechsel : une économie indivisible, dans La Libre Belgique, 17-18 janvier 1970, p. 2.

[6] Chronique du CEW du Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 21, 1975, p. 47.

[7] Emilien VAES, Editorial, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 28, 1977/2, p. 4.

[8] Y. FREY et D. HORLIN, Innovation-emploi, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 29, 1977/3, p. 15-16. – Jean DUTILLEUL, Sur la voie du progrès avec le CIRI : la promotion de l’innovation et des nouvelles technologies, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 18-20.

[9] Paul-Jean EVRARD et René CYPRES, Le Centre de transposition semi-industrielle de la recherche appliquée TSIRA, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 28-34. – Le Centre de transposition semi-industrielle de recherche appliquée, n°17, 1973.

[10] Le Centre de Recherches technologiques du Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 20, 1974, p. 42. – Chronique du CEW du Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 21, 1975, p. 47.

[11] Où en est la télédistribution dans les régions du Centre et du Borinage ?, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 29, 1977/3, p. 27. – Raoul PIERARD, La télédistribution en Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 27, 1977, p. 24-30.

[12] René CONSTANT, Les biotechnologies : un nouveau secteur d’avenir ? dans Bulletin économique du Hainaut, n° 48, 1987, p. 14-23.

[13] Martine DUREZ et José QUENON, L’analyse du processus d’innovation dans des PMI de l’Arrondissement de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 48, 1987, p. 26-31, p. 31.

[14] Kenneth BERTRAMS, Industrie et université en Wallonie : l’interaction innovante ? Eléments d’une histoire de la recherche industrielle (XIXe et XXe siècles), dans Ph. DESTATTE dir., Innovation, savoir-faire, performance, Vers une histoire économique de la Wallonie, p. 290-312, Charleroi, Institut Destrée, 2005.

[15] Claire LEJEUNE, Pour un langage transdisciplinaire, dans L’Impact du changement technologique en zone de reconversion Mons-Borinage, Numéro spécial de Réseaux, 46-49, p. 12, Mons, CIEPHUM, 1986.

[16] Victor BURE, J. DELADRIERE, René PANIS, Richard STIEVENART, Plan régional d’Aménagement de Mons-Borinage, Association intercommunale pour le Développement et l’Aménagement des Régions du Centre et du Borinage, Bruxelles, Ministère des Travaux publics, 1966.

[17] Jean-François ESCARMELLE, Désindustrialisation et reconversion industrielle, dans L’Impact du changement technologique en zone de reconversion Mons-Borinage…, p. 30. – La thèse de doctorat de J-Fr. ESCARMELLE à l’UMons (1985) portait sur l’Analyse du rôle du capital public dans les processus de restructuration sectorielle en Belgique

[18] Jean-François ESCARMELLE, Désindustrialisation et reconversion industrielle…, p. 31.

[19] Ibidem, p. 32.

[20] Ibidem, p. 33. – Le ministre des Affaires économiques du gouvernement de Gaston Eyskens, Jacques Van der Schueren, arrivait à la même conclusion lors du débat sur le Borinage à la Chambre le 18 février 1959 : je suis d’accord, disait-il, pour reconnaître que l’on a déjà fait beaucoup de promesses dans ce domaine, mais que, jusqu’à présent, fort peu de réalisations ont vu le jour. Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 février 1959, p. 30. On était évidemment vingt-cinq ans plus tôt…

[21] p. 34. – Jean-François Escarmelle a succédé à Jacques Donfut comme directeur général d’IDEA en 1989. Ettore RIZZA, Le second maître de Mons, Hommes et femmes de pouvoir, J-F Escarmelle, dans Le Soir, 28 juin 2011, p. 19.

[22] Jean-François ESCARMELLE, Désindustrialisation et reconversion industrielle…, p. 31.

[23] Ibidem, p. 37. Les chercheurs de l’Institut de Sociologie de l’ULB relèvent déjà, en 1958, un état d’esprit qui paraît décider les jeunes à éviter les responsabilités d’une exploitation individuelle et à rechercher plutôt un emploi dans la grosse industrie. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 152. – Ce constat était encore apparu de manière éclatante lors d’une matinée de colloque à laquelle nous avions participé, Jean-François Escarmelle et moi-même, le 3 octobre 2009, à l’occasion du centième anniversaire de l’Athénée provincial Raoul Warocqué à Morlanwelz.

[24] Ibidem, p. 38.

[25] Voir Ph. DESTATTE, Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle (1), note 42, Blog PhD2050, 29 avril 2015.

[26] On comptait alors 514 robots industriels en Belgique (1984). Un séminaire de l’ARIA à Mons, La robotique, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 17.

[27] Christian BOUQUEGNEAU, La recherche à la Faculté polytechnique de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 43.

[28] Innovation et management, Faculté polytechnique de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 52, 1989, p. 10.

[29] Capcible, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p. 10.

[30] Le Grand Hornu Images asbl, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 49, 1987, p. 42-43. – Le Grand-Hornu : un pôle de développement, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p. 8. – Cl. DURIEUX, Un exemple de liaison rt-industrie : le Grand-Hornu, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Cahier n°2, p. 43-45, Charleroi, Institut Destrée, 1987. – Martine DUBUISSON et Philippe BERKENBAUM, Grand Hornu : la nouvelle alliance, dans Le Soir, 27 octobre 1989, p. 24.

[31] Bell Téléphone Colfontaine, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 57.

[32] GTE-ATEA Colfontaine, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 57. Implanté à Pâturages depuis 1969, ATEA a installé un centre de production ultra-moderne à Colfontaine en 1971.

[33] Les Câbleries de Dour étaient nées de la fusion de Câbleries Corderies du Hainaut et de Senecable (Câbleries La Seneffoise et Tréfileries Associées) en 1977. Bulletin économique du Hainaut, n° 28, 1977/2, p. 31. – On relevait 16 entreprises de câbleries en 1896 mais 3 seulement en 1958, dont les Câbleries et Corderies du Hainaut à Dour. Cette entreprise occupait encore à l’époque 750 ouvriers. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage..., p. 33. – Voir aussi Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 141sv

[34] La SA Opticâble a été constituée le 17 juin 1977 pour procéder à la recherche et à la mise au point de systèmes de télécommunications pour câbles à fibres optiques. Son siège social a été établi à La Louvière. Bulletin économique du Hainaut, n° 29, 1977/3, p. 31. – En 1989, ce sont les Câbleries de Lyon, filiale d’ALCATEL, qui prirent le contrôle du Groupe des Câbleries de Dour. Câbleries de Dour, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p. 40.

[35] Label, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 78. – Laser Application Belgium Grand-Hornu, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p.44. – Hornu, fin de parcours pour Label, dans Le Soir, 3 novembre 1990, p. 29.

[36] Au Grand Hornu, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 52, 1989, p. 17.

[37] Les Cimenteries CBR, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 54, 1991, p. 35-40. – W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 161-165.

[38] Max DRECHSEL, Rapport sur la situation de la Wallonie et l’avenir des industries wallonnes, dans Premier Congrès des Socialistes wallons, 8-9 janvier 1938 à Liège, p. 268, Huy, Imprimerie coopérative, (s.d.). – En 1929, Hector Fauvieau renseigne 4275 emplois dans l’industrie de la terre plastique pour les produits réfractaires et les verreries à Baudour, Tertre, Hautrage, Saint-Ghislain, Boussu, Wasmuël, Quaregnon et Jemappes. Hector FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 106. – Décès de Max Drechsel, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 10.

[39] Nouveauté en technologie céramique à la Faculté polytechnique de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 33, 1979, p. 44-45. – Centre technologique des Céramiques nouvelles, dans Bulletin économique du Hainaut, n°53, 1990, p. 82.

[40] Le Centre des Silicates constitue un des trois projets du Centre de Recherches technologiques du Hainaut. Le centre a bénéficié d’une partie des crédits parallèles de 1973 et 1976 sur base d’une volonté du Conseil économique wallon du Hainaut, lui permettant de disposer des locaux et équipements nécessaires à son développement. Chronique du CEW-Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 35, 1980/1, p. 35.

[41] Emilien VAES, Editorial, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 31, 1978, p. 3. – En 1955, UCB a cédé sa division de produits réfractaires de Saint-Ghislain à la Société belge des Produits réfractaires Belref à Andenne qui reprit aussi, l’année suivante, les usines Victor Armand à Baudour. En 1956, 1276 personnes étaient occupées dans ce secteur dans le Borinage. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 177-178.

[42] Neoceram a été constitué le 8 mai 1985 par la SRIW, Belref, Glaverbel, Diamond Board, et la Floridienne avec pour objets la recherche et la fabrication dans le domaine des nouvelles céramiques. Neoceram, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 42.

[43] NGK Baudour, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 42.

[44] Kemira s.a., dans Bulletin économique du Hainaut, n° 49, 1987, p. 61.

[45] Martine DUREZ et Bernard LUX, Politique économique et stratégie d’entreprise, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 54, 1991, p. 15-34, p. 31.

[46] Ibidem, p. 33.

[47] Serge BOUCHER, Multitel, Conférence de presse, Bilan, 27 octobre 2005.

Cliquer pour accéder à news69_Discours_Serge_Boucher.pdf

[48] Voir notamment Jean-Yves HUWART, Le second déclin de la Wallonie, En sortir, Bruxelles, Racine, 2007.

Dans un premier papier précédent, j’ai indiqué que le Cœur du Hainaut, c’est-à-dire les vingt-cinq communes de la zone d’action de l’Intercommunale wallonne IDEA sur l’espace Mons-Borinage-Centre-La Louvière, semblait constituer un espace pertinent pour analyser les transitions sociétales. Ces mutations sont au nombre de trois : d’abord, la Révolution industrielle, que j’ai abordée dans un deuxième texte, ensuite, la Révolution cognitive que nous connaissons actuellement et, enfin, la transition vers le développement durable qui accompagne cette dernière mutation. C’est cette transformation que j’envisage ici, en l’appliquant à l’évolution de ce territoire.

2. Le développement durable comme ambition de métamorphoser la société

Dans les années 1970 et 1980, les mutations de la société étaient bien engagées. Elles l’étaient notamment par la volonté des femmes et des hommes qui recherchaient une nouvelle harmonie au travers de l’espoir d’un développement plus soutenable. Ces mutations s’inscrivaient aussi dans une concurrence effreinée de recherche d’une productivité nouvelle par la Révolution de l’information et de la connaissance ainsi que par la construction rapide d’une nouvelle mondialisation de laquelle aucun territoire ne saurait rester à l’écart.

Les mutations industrielles du Cœur du Hainaut ont largement contribué à la prise de conscience de l’enjeu de la durabilité du territoire. Quatre champs de réflexion méritent d’être investis.

 2.1. Le Borinage : la dynamique d’un développement non-durable

Le système industriel sans développement et l’écroulement charbonnier dans le Borinage, tels que Paul-Marie Boulanger et André Lambert en ont ultérieurement démonté les processus [1], ont montré aux acteurs ce qu’était réellement une dynamique non durable et quelles étaient ses conséquences dramatiques pour la population. Or, comme les deux chercheurs de l’ADRASS l’ont bien mis en évidence, le développement d’une économie régionale consiste en une succession continue et harmonieuse d’activités, d’entreprises et de qualifications humaines. Pour que cette situation prévale, il est vital, écrivent-ils, que coexistent en permanence plusieurs générations d’activités et de technologies, plusieurs types concurrents d’usage des ressources naturelles, qu’à côté des activités en déclin ou en pleine maturité il y ait une pépinière suffisamment riche pour assurer demain les remplacement de la source des richesses actuelles. Et de conclure : la recherche d’une explication au caractère non-durable de l’expérience industrielle du Borinage passe donc par une compréhension de cette incapacité à attirer, retenir ou favoriser la croissance d’entreprises dynamiques, possédant les ressources nécessaires pour innover et s’adapter ainsi aux évolutions de la technique et de la demande ainsi qu’aux pressions de la concurrence [2]. Ce travail systématique reste à réaliser, tant pour le Borinage que pour le Cœur du Hainaut ou même pour l’ensemble de la Wallonie. Le réaliser permettrait sans nul doute de repartir aujourd’hui sur des bases plus tangibles…

 2.2. Des entreprises Seveso avant Seveso, comme éléments de prise de conscience

C’est sans nul doute que l’installation dans les années 1970 de nombreuses entreprises chimiques dont quelques-unes dites depuis 1982 « Seveso » – mais la catastrophe lombarde a eu lieu en 1976 –, corresponde à la prise de conscience écologique mondiale (Missions Apollo, rapports Meadows et Interfuturs, conférences des Nations Unies pour l’Environnement, etc.). Par effet retour, l’industrie chimique dans le Borinage et le Centre a contribué à l’engagement environnementaliste, au delà du simple effet NIMBY. Sous le titre la réindustrialisation et l’écologique, un collaborateur du Bureau d’Études économiques et sociales du Hainaut s’étonnait que, sous l’influence des mouvements écologiques, des populations se mobilisent contre les entreprises chimiques : nos populations, habituées aux nuisances engendrées par les charbonnages, les entreprises sidérurgiques, les cimenteries, etc. … les supportent ! Pourquoi cette intransigeance envers certaines entreprises ? s’interrogeaient-ils [3]. De nombreux comités de défense se sont en effet institués à Saint-Ghislain (notamment lors de l’implantation de Reilly Chemicals à Hautrage), Seneffe (émanations de la raffinerie Chevron à Feluy, etc.) ou ailleurs, pour refuser l’installation d’usines potentiellement dangereuses ou pour s’insurger contre des nuisances ou des dégagements nauséabonds. La création, fin 1973, d’une Commission provinciale de l’Environnement au sein du Bureau d’Etudes économiques et sociales en constitue une des étapes [4], de même que la création [5] du Service provincial de l’Environnement, avec son téléphone vert dédié, ainsi que, en 1978, l’inscription du Hainaut dans une politique globale de la collecte, du traitement et du recyclage des déchets [6] . En janvier 1990, la Commission provinciale organisait un colloque consacré à l’environnement, clef du futur, avec une table ronde conclusive composée des représentants des intercommunales de développement [7].

2.3. Une urbanisation sous pression industrielle

Le désordre de l’urbanisation, tant dans le Borinage que dans le Centre, deux espaces caractérisés par l’imbrication de l’industrie et de l’habitat, ont fait comprendre la nécessité d’un aménagement du territoire qui prenne en compte les écosystèmes. Dans les années 1970, le Borinage comportait pas loin de 100 terrils et sites charbonniers couvrant plus de 700 hectares tandis que le Centre comptait 56 terrils. L’ensemble avait été estimé en volume à l’équivallent de 1000 buttes de Waterloo… [8] Au point de vue de l’impact de ces reliquats de l’industrie, de leurs interactions avec l’habitat, de la question des reboisements, etc., l’influence des travaux du botaniste et écologue Paul Duvigneaud, professeur à la Faculté des Sciences ainsi qu’à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’ULB, fut considérable. Le concepteur du Programme biologique mondial permit de donner un cadre de référence à l’analyse des situations urbaines en Hainaut [9].

4.4. Des questions énergétiques centrales

Enfin, faut-il rappeler à quel point, depuis le XVIIIème siècle, les questions énergétiques sont profondément liées à ce territoire ? En 1980 déjà, Philippe Busquin rappelait l’importance d’une vision régionale des problèmes énergétiques [10]. L’appellation Cœur du Hainaut, centre d’énergies a voulu le mettre en exergue. Au delà du charbon traditionnel, de la géothermie [11], de l’énergie solaire [12], des éoliennes [13], de la valorisation de la houille [14], etc., qui le façonnent, cet espace se voudrait exemplaire comme territoire à faible émission de carbone où les questions de développement durable sont au centre des préoccupations. Contrairement à d’autres régions, et grâce en particulier à l’IDEA et aux entreprises locales, l’économie circulaire n’est pas ici juste un slogan mais une dynamique largement mise en œuvre comme à Tertre-Hautrage-Villerot. N’en doutons pas, demain, les écozonings seront aussi des réalités dans le Centre. Pour divers auteurs, écrivait Paul Duvigneaud en 1980, la nouvelle révolution industrielle de la fin du XXème siècle sera le recyclage généralisé des déchets [15]. Certes, on en est encore loin mais ceux qui ont le plus souffert des nuisances peuvent être ceux qui relèvent le plus efficacement les défis.

Né de la Révolution industrielle et des déséquilibres engendrés par les sociétés industrielles, le développement durable, comme recherche d’une harmonie systémique, s’applique bien entendu également aux nouveaux paradigmes industriels et cognitifs.

Philippe Destatte

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 Lire la suite : Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle (4)

[1] Paul-Marie BOULANGER, Chronique d’une mort économique annoncée : l’évolution des activités et des structures industrielles du Borinage, Bruxelles, Services scientifiques, techniques et culturels (SSTC) – Ottignies, ADRASS, 1999. – Paul-Marie BOULANGER et André LAMBERT, La dynamique d’un développement non-durable : le Borinage de 1750 à 1990, Bruxelles, SSTC, 2001.

[2] P.-M. BOULANGER et A. LAMBERT, La dynamique d’un développement non-durable…, p. 49-50.

[3] J-P BERTIAUX, Problèmes écologiques et développement industriel, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 28, 1977/2, p. 15. (réindustrialisation, p. 10 et citation p. 11). – Voir aussi Didier VERHEVE, La pétroléochimie et l’environnement, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 33, 1979, p. 5-11.

[4] Ibidem, p. 15.

[5] Philippe BUSQUIN, La lutte contre la pollution en Hainaut : création d’un Service interdisciplinaire de l’Environnement, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 30, 1978, p. 5-12.

[6] La Société de Développement régional pour la Wallonie (SDRW) avait, à ce moment, proposé un plan global de prise en charge des déchets pour la Wallonie suite à une étude réalisée à la demande du Comité ministériel des Affaires wallonnes. Jacques HOCHEPIED, De la notion de déchets à celle de gaspillage, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 31, 1978, p. 6. – Philippe BUSQUIN, Des réalisations et carences actuelles, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 31, 1978, p. 7. – Raoul PIERARD, Collecte, traitement et recyclage des déchets en Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 31, 1978, p. 8-17. – R. DEVROEDE, Un plan wallon de gestion des déchets, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 31, 1978, p. 17. – Alfred CALIFICE, Les objectifs de la politique wallonne en matière de déchets solides, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 31, 1978, p. 20-21. – J-M DUBOIS, Un exemple de réutilisation des déchets : le recyclage du verre dans l’industrie du verre creux, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 33, 1979, p. 12-13. – P. MOISET, Les déchets comme source d’énergie, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 35, 1980/1, p. 22-26.

[7] L’environnement, clé du futur, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 84.

[8] Le boisement des terrils, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 21, 1975/1, p. 44. A noter que ce numéro est tout entier consacré à l’environnement.

[9] Emilien VAES, Editorial, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 4. – Voir Paul DUVIGNEAUD, La synthèse écologique, Populations, communautés, écosystèmes, biosphère, noosphère, Paris, Doin, 2ème éd., 1980. – Ecologie urbaine, Charleroi 18 novembre 1980, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 48, 1987, p. 10. – Paul DUVIGNEAUD e.a., Les composantes de l’écosystème Charleroi et les prospectives de développement socio-économique régional, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 38, 1981, p. 5-23. – Paul DUVIGNEAUD e.a., Les composantes de l’écosystème Charleroi et les prospectives de développement socio-économique régional, Mons, Bureau d’Études économiques et sociales du Hainaut, 1986, 60 p.

[10] Philippe BUSQUIN, La politique énergétique : une dimension régionale ?, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 35, 1980/1, p. 5-7.

[11] André DELMIER, La géothermie en Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 35, 1980/1, p. 8-10. – D’importantes décisions du Conseil d’administration de l’IDEA en avril 1981, Géothermie, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 37, 1981/1, p. 47. – A Saint-Ghislain, Utilisation de la géothermie, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 47, 1987, p. 60.

[12] On songe au Centre de Recherche sur l’Énergie solaire (CRES) et aux travaux des professeurs Jacques Bougard et André Pilatte à la Faculté polytechnique dans les années 1980. Chr. BOUQUEGNEAU, La recherche à la Faculté polytechnique de Mons, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 44.

[13] N’a-t-on pas oublié qu’en 1985 on fabriquait des mâts d’acier supports d’éoliennes de 9 tonnes et 22 mètres de longueur pour la Californie et pour Zeebruge à l’Industrielle Boraine à Quiévrain ? Industrielle boraine, Quiévrain, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 45, 1985, p. 61.

[14] Gazéification, Thulin, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 49, 1987, p. 9. – W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage..., p. 217.

[15] P. DUVIGNEAUD, La synthèse écologique…, p. 282.

Dans un premier papier introductif, j’ai indiqué que le Cœur du Hainaut, c’est-à-dire les vingt-cinq communes de la zone d’action de l’Intercommunale wallonne IDEA sur l’espace Mons-Borinage-Centre-La Louvière, semblait constituer un espace pertinent pour analyser les transitions sociétales, comme le fut la Révolution industrielle qui s’est effectuée dans nos pays, de 1700 à 1850 environ [1]. Ces mutations sont au nombre de trois : d’abord, la Révolution industrielle déjà mentionnée, ensuite, la Révolution cognitive que nous connaissons actuellement et, enfin, la transition vers le développement durable qui accompagne cette dernière mutation. Je les vois comme les trois composantes du Nouveau Paradigme industriel qui est à la fois notre héritage et le moment dans lequel nous vivons et vivrons encore pendant un siècle ou davantage [2]. Je les aborderai successivement.

 

1. La Révolution industrielle et les sociétés industrielles dans lesquelles nous vivons

Le Borinage au XIXème siècle : une industrialisation sans développement

Dans l’introduction à son ouvrage sur le bassin de Mons et le charbonnage du Grand-Hornu du milieu du XVIIIème siècle au milieu du XIXème, Hubert Watelet évoque la transition de l’ère préindustrielle à l’ère industrielle. Dans la présentation qu’il fait par ailleurs du Grand-Hornu, l’historien indique, qu’outre l’avènement de l’ère du charbon, du fer et de la machine à vapeur, on peut voir la Révolution industrielle comme une transition d’une société et d’une activité essentiellement rurales, vers un monde beaucoup plus industriel et urbain [3] . Il rappelle d’ailleurs dans son ouvrage majeur que, pendant près de trois quarts de siècle, de la fin du XVIIIème jusqu’au milieu du XIXème siècles, le bassin de Mons, le Couchant de Mons ou le bassin du Flénu, selon les appellations qui lui étaient données, fut la région la plus productive en charbon de l’Europe continentale. En 1835, le bassin produisait à lui seul près de 30 % de la production de l’ensemble du bassin houiller qui va du Nord de la France aux vallées du Rhin et de la Ruhr [4]. Paradoxalement, ces années 1830 sont celles d’un renversement de compétitivité : l’industrialisation ne valorise pas suffisamment le secteur malgré la richesse et l’ampleur du gisement borain. Le Borinage se trouve dans l’incapacité de se transformer en pôle économique et social durable : c’est le titre de la thèse de Watelet : une industrialisation sans développement. Car, hors du secteur de la houille et des houillères, de leur équipement en pompes de Newcomen, il n’y eut pas de réelle diversification des activités qui se maintienne sur le long terme. Cette caractéristique, déjà été observée en 1785 par l’ancien médecin du gouverneur de Charles de Lorraine, François-Xavier Burtin, selon lequel, contrairement à Liège ou à Charleroi, Mons se borne à faire tirer sa houille, elle ne la vend et ne l’emploie [5], s’est longtemps maintenue.

Les raisons en sont multiples et complexes. Les salaires élevés des mineurs bien sûr [6], l’exportation du charbon hors du bassin dans une logique purement marchande, l’absence de conditions techniques favorables pour lancer une sidérurgie, le départ d’une partie de la décision économique et surtout financière vers Paris puis Bruxelles [7], l’absence d’entrepreneurs de haut vol à part quelques personnalités remarquables comme Henri Degorge-Legrand ou les Dorzée [8], toutes ces raisons expliquent l’absence de véritable développement de long terme du Borinage malgré le dynamisme de ses ateliers mécaniques du Grand-Hornu, de Jemappes ou de Boussu [9]. Hector Fauvieau notait également en 1924 que de nombreuses entreprises étaient nées, avaient atteint un certain degré de développement, puis avaient disparu : papeterie, fabriques de galvanisés, toiles métalliques, ateliers de construction… [10] Comme l’a bien formulé l’historien René Leboutte, le charbon omniprésent a étouffé cette diversification industrielle [11].

De la carbochimie à la chimie : une révolution ?

Cette absence de développement ne se retrouve pas dans le Centre et à La Louvière qui, outre l’œuvre des Parmentier et des Warocqué dans les charbonnages et les machines à vapeur [12], voient se construire d’autres secteurs industriels comme l’installation de la société de faïencerie Boch Frères (Jean-François et Victor) à l’ancienne poterie Keramis à Saint-Vaast, en 1844, sur cette partie de la commune qui deviendra La Louvière en 1869 [13]. De même, une puissante industrie métallurgique se développe dès les années 1840-1850 avec les Forges, Usines et Fonderies de Haine-Saint-Pierre [14], les Fonderies et Laminoirs Ernest Boucquéau, qui connaissent un surcroît de dynamisme après 1880 avec l’arrivée aux commandes de Gustave Boël et l’adoption du procédé Bessemer de fabrication de l’acier [15].

Outre les charbons, toute la zone connaît le développement d’autres exploitations du sous-sol : petit granit (Carrières du Hainaut à Soignies, 1888 [16]), marnes et craies pour les cimenteries (Cronfestu, première cimenterie belge de Portland en 1872, la Société des Ciments artificiels de et à Obourg, 1911, aujourd’hui Holcim), les argiles plastiques pour la porcelaine, la faïencerie (Faïencerie de Saint-Ghislain) et les céramiques (premier atelier de porcelaine en 1852) [17], le développement de la verrerie. Celle-ci va, du reste, connaître une croissance dans les deux bassins : à Ghlin depuis 1758, à Jemappes en 1863, à Neufvilles-lez-Mons (verrerie-gobeleterie Edmond Paul) [18], Verreries et Cristalleries du Hainaut à Manage [19], Durobor à Soignies [20], Glaverbel à Houdeng-Gœgnies, Verlipack à Ghlin [21], à Boussu également [22].

Et puis, vint la carbochimie. Née de l’utilisation du coke en sidérurgie, pour l’élaboration de la fonte dans les hauts fourneaux, elle a ensuite englobé, dans un sens plus large, la chimie des corps constituant des goudrons et des gaz, même si leur source n’était plus la houille. En 1929 pourtant, au moment où, à l’initiative de la Société générale – qui contrôlait majoritairement les charbonnages borains [23] –, l’Association charbonnière du Borinage allait édifier à Tertre, sur 30 hectares, des usines qualifiées de monstres par Hector Fauvieau, on pouvait s’imaginer être en face d’une révolution qui en très peu d’années changera complètement la face des choses ? [24] En 1956, Carbochimique utilisait 1344 travailleurs, parmi lesquels 150 chercheurs [25]. Au tournant de 1960, elle constituait encore l’espoir de poursuivre l’aventure industrielle boraine dans un domaine où les compétences des ingénieurs et des ouvriers restaient mobilisables [26]. Elle a certainement contribué à ancrer la chimie sur le territoire. Rappelons aussi l’industrie textile [27] et celle de la chaussure [28] qui faisaient réellement partie du paysage économique et social du Borinage et du Centre.

Fauvieau rappelait, en 1929, que contrairement aux autres bassins industriels, on ne rencontrait pas dans le Borinage les grandes activités de la métallurgie, de la sidérurgie, ni de la verrerie [29]. Les exemples des Hauts-Fourneaux de Longterne-Dour (1836) et des Hauts Fourneaux du Borinage à Pommerœul (1837) sont symptomatiques des échecs de développement de ce secteur [30]. Les Ateliers de construction de Boussu avaient aussi été l’œuvre des Dorzée dans la première moitié du XIXème siècle [31]. Les Forges et Laminoirs de Jemappes, fondés par Victor Demerbe en 1868, se sont maintenus jusqu’à leur faillite, au début des années 1980, après un conflit social dont on a gardé la mémoire, en même temps que l’entreprise de confection Salik à Quaregnon [32]. La partie « laminoirs » de Jemappes avait fermé auparavant, en 1957. Dès 1955, les Aciéries et Minières de la Sambre avaient fusionné avec le Groupe de Thy-le-Château. Leur division de Nimy avait fermé au profit du siège et des usines du Centre. On trouvait encore plus de soixante établissements de fabrications métalliques dans les arrondissements de Mons et Soignies en 1986, pour plus de 5000 emplois, avec l’importance des Ateliers de Braine-le-Comte et Thiriau réunis (ABT), fusionnés en 1983 mais qui avaient respectivement été créés en 1893 et 1899 pour la fabrication ferroviaire [33]. Depuis le XIXème siècle, la majeure partie des ateliers de fabrications métalliques du Centre et du Borinage a néanmoins vécu sur une double clientèle extraordinairement homogène : les charbonnages et les chemins de fer [34]. Malgré l’annonce régulière de sa fermeture, l’Arsenal de la SNCB existe toujours à Cuesmes, même s’il n’emploie plus que quelques centaines de travailleurs qui étaient encore plus de 1000 en 1956 [35]. La tentative de créer un pôle automobile à Seneffe-Manage (2430 emplois) aura été éphémère puisque British Leyland Industries Belgium, implantée progressivement dans les années 1970 fermera en 1981 [36]. Plus modestes, ni Usiflex à Bois d’Haine [37], ni les Ateliers mécaniques de Morlanwelz [38] ne pourront se maintenir. Entreprise constituée au début du XXème siècle, La Brugeoise et Nivelles (BN) à Manage, victime de la faillite du Groupe Bombardier, ne survivra pas à l’an 2000 [39]. Le défi majeur de ce secteur métallurgique né au XIXème siècle, c’est qu’il devait, disait Pierre Beaussart en 1988, alors directeur général de Fabrimetal, s’adapter à l’application, sous l’appellation de productique, de l’électronique et de l’informatique à la mécanique et l’utilisation accrue de nouveaux matériaux [40].

On aurait tort toutefois de limiter notre vision de l’industrialisation du Cœur du Hainaut aux secteurs dont le machinisme du XIXème siècle permet la valorisation et qui sont venus progressivement mourir sous nos yeux au XXème siècle. De nouvelles impulsions industrielles ont suivi, avec l’implantation, dans les années 1970, d’un véritable pôle de développement sur l’axe industriel Tertre-Feluy par l’installation d’une quinzaine d’industries chimiques et pétrochimiques, créatrices de plusieurs milliers d’emplois [41]. On peut citer la raffinerie Chevron Oil Belgium à Feluy (Standard Oil of California) [42], Belgochim (Phillip Petroleum & Petrofina), Ethyl Corporation (Feluy, 1975), Dow Corning (Seneffe, 1969), AKZO Chemie (Ghlin-Baudour), Chemviron (Feluy, 1975), Stauffer Chemical (Seneffe-Manage), Technicon Chemical, Pirelli (Ghlin-Baudour), Travenol Laboratories, Althouse (Tertre), Air liquide (Ghlin-Baudour), Sigma Coatings (Seneffe-Manage, 1969), Reilly Chemicals (Saint-Ghislain-Tertre), Virginia Chemicals (Ghlin-Baudour, 1977), Sedema (Tertre), Montefina (Feluy, 1980) [43].

Désindustrialisation, réindustrialisation, conversion, reconversion…

La mutation qu’a constituée la Révolution industrielle dans le Borinage a duré moins d’un siècle entre l’introduction des nouvelles techniques d’exhaure, permettant au bassin montois de répondre à l’accroissement de la demande en charbon, et les années 1840 où l’ensemble de la mutation capitaliste est réalisée, y compris le renouvellement du système financier [44]. Elle s’est probablement poursuivie, nous l’avons vu, plus tardivement dans le Centre. Comme l’écrivait Pierre Lebrun dans sa préface à l’ouvrage d’Hubert Watelet, le bassin de Mons constitue un des cinq grands pôles industriels de la Révolution industrielle belge, un pôle au comportement spécifique, écrivait-il [45]. Et, soulignant les qualités du travail qu’il avait entre les mains, Pierre Lebrun estimait que le livre de Watelet suscitait de nouvelles interrogations sur la combinaison des modes de production – ancien et nouveau –, sur le poids des traditionalismes, sur la permanence des formes anciennes, sur l’inachèvement des processus de modernisation. Les régions charbonnières belges en sont quasi mortes, concluait-il. Puis le professeur liégeois osait cette interrogation – nous étions en 1980 – la Wallonie n’est-elle pas en train d’en faire autant ? [46]

D’autres mutations étaient en effet nécessaires. La carte de la dynamique industrielle de la Belgique 1974-1986 fait apparaître un effondrement de l’emploi industriel dans le Borinage, le Centre et du reste aussi dans le Pays de Charleroi et les bassins liégeois [47]. Les causes en sont connues : mutations globales vers le tertiaire, déclin du sillon wallon, crises mondiales, etc. A l’aube de cette période, analysant La Seconde Révolution industrielle et la Wallonie, pour un PSC qui fut souvent très ouvert à la prospective [48], Alfred Califice soulignait l’importance du tertiaire pour nos régions de vieille industrialisation pour qui, c’était un passage obligé si on veut hisser l’économie wallonne jusqu’à un nouveau seuil de développement. Bien que formulée en 1967, sa pensée à ce sujet s’articule sur trois principes très actuels.

– Contrairement à d’autres régions le problème économique wallon n’est pas à proprement parler un problème « d’industrialisation » (d’où, soit dit en passant l’irrationalité d’une politique identique pour l’ensemble des communautés).

– Ce n’est que très partiellement un problème de « réindustrialisation » ou tout au moins cette transformation nécessaire prend-elle, une signification très particulière.

– Le problème est fondamentalement un problème de mutation de la population active, de réaffectation, de conversion, de reconversion dans toute l’acception du terme [49].

Ces différentes transformations seront au centre des ambitions, d’une part, du développement durable et, de l’autre, de la Révolution cognitive.

Philippe Destatte

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Lire la suite : Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle (3)

 Sur le même sujet : Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle (1)

Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture

 

[1] Pierre Lebrun distinguait quatre révolutions selon la source d’énergie : vapeur, électricité, pétrole et atome, et trois révolutions selon le processus productif (mécanisation, rationalisation, automation). Il indiquait au même endroit : il nous semble inutile et dangereux de galvauder le terme. Nous préférons le réserver au changement de civilisation qui s’est effectué dans nos pays de 1700 à 1850 environ. Les confusions et les extensions indues sont ainsi évitées ; les effets de l’accélération du rythme économique qu’entraîna la seule révolution industrielle sont mieux mis en lumière dans les « renouveaux » techniques qui se succèdent après elle (ae mode de production capitaliste se caractérise par « une révolution ininterrompue dans les moyens de production », avant tout dans les instruments de production », L. ALTHUSSER, Avertissement à l’édition du Capital, éd. Garnier-Flammarion, Paris, 1969, p. 15, p. 15) ; enfin le terme ainsi réservé a l’avantage de désigner le « cœur » d’une des grandes transformations économiques de l’humanité, d’un de ses grands changements de civilisation. (…) P. LEBRUN e.a., Essai…, p. 28, n. 2.

[2] Ph. DESTATTE, Le Nouveau paradigme industriel, Une grille de lecture, Blog PhD2050, 19 octobre 2014. https://phd2050.org/2014/10/19/npi/

[3] Hubert WATELET, Le Grand-Hornu, Joyau de la Révolution industrielle et du Borinage, p. 11, Boussu, Grand-Hornu Images, 1989.

[4] Hubert WATELET, Une industrialisation sans développement, Le Bassin de Mons et le charbonnage du Grand-Hornu du milieu du XVIIIème au milieu du XIXème siècles, p. 15 et 17, Université de Louvain-la-Neuve – Université d’Ottawa, 1980. – voir aussi Jean PUISSANT, A propos de l’innovation technologique dans les mines du Hainaut au XIXème siècle ou la guerre des échelles n’a pas eu lieu, dans L’innovation technologique, Facteur de changement (XIX-XX siècles), Etudes rassemblées par Ginette KURGAN-VAN HENTENRYK et Jean STENGERS, p. 63sv , Bruxelles, ULB, 1986.

[5] Extrait du premier rapport de François-Xavier BURTIN « De la houille et des houillers« , remis au ministre plénipotentiaire Belgiojoso, Bruxelles, 28 octobre 1785, reproduit dans Pol DEFOSSE et René VAN SANTBERGEN, La Révolution industrielle dans nos régions, 1750-1850, Documents pour servir à l’enseignement de l’histoire, coll. Chantier d’histoire vivante, p. 26-28, Bruxelles, AGR, 1967.

[6] Ibidem, p. 19. – M. DEHASSE, L’industrie charbonnière, dans Le Borinage, XXIIème semaine sociale universitaire, Revue de l’Institut de Sociologie, Bruxelles, 1950, p. 230-231. – Même si les salaires de mineurs étaient traditionnellement plus bas dans le Borinage qu’ailleurs en Belgique. Assunta BIANCHI, Le bassin du Couchant à Mons, Crises et restructurations de 1920 à 1959, dans Hans-Walter HERRMANN et Paul WYNANTS, Acht Jahrhunderte Steinkohlenbergbau Huit siècles de charbonnage, p. 201-228, p. 204, Namur, FUNDP, 2002.

[7] On peut nuancer cette analyse grâce à l’ouvrage de Jacqueline LEBRUN, Banques et crédit en Hainaut pendant la Révolution industrielle belge, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique, Bruxelles, Palais des Académies, 1999.

[8] Marinette BRUWIER, Machinistes liégeois et namurois dans le Borinage au XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle, Les Rorive, les Dorzée, les Goffint, Contribution à l’histoire industrielle et sociale, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, n° 2, 1970, p. 1-27, p. 12sv. – Sur l’ancienneté du capitalisme industriel dans le Centre : Philippe MOUREAUX, Charbon et capital dans le Hainaut du XVIIIème siècle, dans Mémoires et publications de la Société des Sciences, Arts et Lettres du Hainaut, vol. 78, 1964, p. 37-46. – On pourrait citer également Antoine Cornez et Louis Gallez dont l’atelier, à Wasmes, a, en quinze, produit autant de machines à vapeur que ceux de Legrand. Voir Anne VAN NECK, Les débuts de la machine à vapeur dans l’industrie belge, 1800-1850, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique, p. 341, Bruxelles, Palais des Académies, 1979.

[9] Les chercheurs de l’Institut de Sociologie de l’ULB faisaient le même constat en 1958 : en dehors des charbonnage, si l’on excepte le complexe industriel de Tertre – qui lui-même fait d’ailleurs partie intégrante de l’activité charbonnière – on ne trouve guère d’entreprises industrielles importantes dans la région. Ils décrivaient l’économie boraine comme celle d’une région en perte de vitesse, en expliquant la stagnation par l‘apathie de beaucoup de chefs d’entreprises, l’insuffisance quantitative et qualitative des voies de communication, la carence d’une organisation rationnelle de la production et de la distribution. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 45 et 113. – Sur le dynamisme des ateliers de construction de machines à vapeur du Borinage, voir M. BRUWIER, L’Industrialisation en Hainaut au XIXème siècle, dans Passé et avenir des bassins industriels, p. 185-202, Luxembourg, Centre universitaire, Cahier n° 1. Reproduit dans M. BRUWIER, Industrie et société en Hainaut et en Wallonie…, p. 350.

[10] Hector FAUVIEAU, Le Borinage, Monographie politique, économique, sociale, p. 93, Frameries, Union des Imprimeries, 1929.

[11] René LEBOUTTE, Vie et mort des bassins industriels en Europe, 1750-2000, p. 85, Paris, L’Harmattan, 1997.

[12] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT et Georges HANSOTTE, Essai sur la révolution industrielle en Belgique…, p. 401. – Roger DARQUENNE, Esquisse historique du Centre industriel (1830-1914), Mémoire d’une région, Le Centre (1830-1914), Morlanwelz, Musée royal de Mariemont, 1984. – Maurice VAN DEN EYNDE, Les Warocqué, Une dynastie de maîtres-charbonniers, Bruxelles, 1989. – M. BRUWIER, L’industrialisation en Hainaut…, p. 353. –

[13] Thierry LHOTE, La Louvière : une ville de 160 ans, dans Les Cahiers de l’Urbanisme, n° 25-26, p. 82sv, Namur, Septembre 1999. – Gérard BAVAY, La Louvière… Les villes neuves ont aussi une histoire, dans Julien MAQUET dir., La Louvière, Le patrimoine d’une métropole culturelle, p. 11-31, Namur, Institut du Patrimoine wallon, 2012. – – http://www.royalboch.com/historique/Noviboch, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p. 42. – Noviboch est né en 1985 de la faillite de Boch-Keramis. – Manufacture royale de La Louvière, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 43. – En 1988, la dernière faïencerie de Belgique a été cédée au Groupe Le Hodey : MRL Boch, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 82.

[14] Anne VAN NECK, Les débuts de la machine à vapeur dans l’industrie belge, 1800-1850…, p. 346-349.

[15] Thierry DELPLANCQ, Aux sources des anciennes usines Boël à La Louvière, dans Des usines et des hommes, 2011, p. 34. – Pol BOËL, La sidérurgie du Centre à l’horizon 1992, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 9-10.

[16] Voir l’interview de M. Lemaigre, administrateur-directeur général de la SA des carrières du Hainaut à Soignies, Christian PROVOST, Interview d’entreprises performantes : diversification et exportation, deux atouts maîtres, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 37, 1981/1, p. 27-28.

[17] Voir L. BODART, Les autres secteurs industriels du Borinage et du Centre, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 236-247.

[18] La verrerie-gobeleterie Edmond Paul, qui a fermé ses portes à la fin des années 1950, comprenait encore plus de 300 travailleurs au début de cette décennie. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 152.

[19] Verreries du Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 49, 1987, p. 62. – Eric GEERKENS, La rationalisation dans l’industrie belge dans l’Entre-deux-Guerres, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique aux XIXème et XXème siècles, p. 527, Bruxelles, Palais des Académies, 2004.

[20] Fondée en 1928, la Compagnie internationale de Gobeleterie inébréchable (CIGI) a été reprise en 1960 par le Groupe Owens-Illinois de Toledo avant de prendre le nom de Durobor. La sa Durobor à Soignies, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 37, 1981/1, p. 30. – Durobor Soignies, Toute la gamme des verres, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 25, 1985, p. 61.

[21] Verlipack, Restructuration en quatre sociétés, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 47. – Jean-François ESCARMELLE (avec la collaboration de Lionel MONNIER), L’Etat industriel dans les politiques de sortie de crise, Les expériences belge et française, p. 82, Louvain-la-Neuve, Cabay, 1985.

[22] Hector FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 106. – Pour un panorama plus complet des activités dans un espace hennuyer, voir Jean PUISSANT e.a., Le Hainaut contemporain dans Claire BILLEN e.a. dir., Hainaut, Mille ans pour l’avenir…, p. 115-135. – Voir aussi René LEBOUTTE, Jean PUISSANT, Denis SCUTO, Un siècle d’histoire industrielle (1873-1973), Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Paris, SEDES, 1998. – François CAMMARATA et Pierre TILLY, Histoire sociale et industrielle de la Wallonie (1945-1980), Bruxelles, EVO, 2001. – Assunta BIANCHI e.a., Les industriels et leurs demeures en Hainaut (XIXe-début du XXe siècle), s.l., Culture et Démocratie, 2004

[23] On doit l’idée de l’installation de la carbonisation centrale à Antoine Galopin, avec un projet d’envergure puisque capable de traiter 3000 tonnes de charbon par jour. La création de la Société carbochimique a induit la création de Distrigaz pour acheminer l’énergie vers Bruxelles et plusieurs grandes villes. Eric GEERKENS, La rationalisation…, p. 166. – Mais il faut aussi voir les initiatives prises dans ce domaine dès la fin du siècle précédent par Evence Dieudonnée Coppée, puis son fils Evence II, à partir de Haine-Saint-Pierre. Léon DUBOIS, Lafarge Coppée, 150 ans d’industrie, Une mémoire pour demain, coll. Histoire et vie des entreprises, p. 183-217, Paris, Belfond, 1988.

[24] Hector FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 108. – voir aussi : Albert JACQUEMIN, Terres et gens de Wallonie, p; 261-262, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1936.

[25] Parmi lesquels 25 universitaires et 40 ingénieurs techniciens. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 139.

[26] René CYPRES, La carbochimie, base d’un essor nouveau du Borinage, dans Le Hainaut économique, Revue trimestrielle de l’Institut de Recherches économiques de la province de Hainaut, n° 1, 1961, p. 9-118. – Le député de Mons Léo Collard s’exprimait comme suit à la Chambre le 18 février 1959 : Voyons, il y a trois ans à peine, que des experts préconisaient un accroissement de production de 5 millions de tonnes. Aujourd’hui, d’autres experts, à moins que ce ne soient les mêmes, préconisent une réduction d’à peu près autant. Mesdames, Messieurs, je ne vais pas dauber facilement sur les experts et les expertises. La science n’enferme pas toutes les possibilités humaines ; qui oserait affirmer aujourd’hui que les circonstances qui justifient ce revirement — à supposer qu’il soit justifié, ce que je veux même bien admettre, étant dans l’impossibilité de prouver le contraire — que ces circonstances, dis-je, soient définitives et durables ? Je crois, au contraire, que le charbon qui est — faut-il le rappeler en passant ? — notre seule richesse naturelle, continue et continuera de représenter un potentiel considérable pour notre pays. Ne constate-t-on pas une tendance très nette à l’expansion des industries de valorisation de la houille? Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 février 1959, p. 24. – Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 20 janvier 1960, p. 28-29.

[27] Localisée principalement autour de Binche. En 1950, dans l’arrondissement de Mons, 146 entreprises y occupaient 1014 ouvriers (et surtout 90 % d’ouvrières). W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 130sv. – E. GEERKENS, La rationalisation…, p. 293.

[28] La manufacture Charlemagne Quenon dans le Borinage, fondée en 1894, occupait 700 ouvriers en 1915 et produisait 2000 paires de chaussures par jour. En 1937, près de 3000 ouvriers travaillaient toujours dans ce secteur dans le Borinage. Dans ce bassin, ils n’étaient plus que 1155 en 1955 au sein de 53 entreprises, et, suivant le recensement de 1961, 500 en 1960. – W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage… p. 35 et 116-129. – H. FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 109sv. – M. BRUWIER, Connaissance historique…, p. 389.

[29] Hector FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 84.

[30] Hubert WATELET, Une industrialisation sans développement…, p. 285.

[31] La Société anonyme des Ateliers de Construction de Machines et Mécaniques de Boussu a été créé en 1839 par les Dorzée Père et Fils. Pasinomie, Règne de Léopold Ier, 3ème série, t. 10, p. 202, Bruxelles, Société typographique belge, 1840.

[32] Pierre TILLY, Origines et évolutions des politiques et des actions d’accompagnement des reconversions en Wallonie de 1977 à 2006, p. 18, Louvain, Presses universitaires, 2007.

[33] Pierre BEAUSSART, Les fabrications métalliques, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 12.

[34] Georges VELTER (Fabrimetal), Les industries des fabrications métalliques dans le Borinage et dans le Centre, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 187.

[35] W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage..., p. 206.

[36] Une industrie en plein développement : la construction automobile dans le Centre, Interview de M. R.G. Van Driessche, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 27, 1977, p. 21-23. – ABT, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 47, 1987, p. 64. – Paul LAUNOIS, L’industrie chimique dans la Province de Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 63-66.

[37] Usiflex, Automatisation et flexibilité, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 47, 1987, p. 64.

[38] Ateliers de Morlanwelz, Nouveau départ, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 47.

[39] BN : le vent en poupe, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 78.

[40] Pierre BEAUSSART, Les fabrications métalliques…, p. 14.

[41] R. STIEVENART, XXème anniversaire de l’IDEA…, p. 10. – Emilien VAES, Editorial, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 27, 1977, p. 3.

[42] La raffinerie Chevron à Feluy, dans Bulletin économique du Hainaut, n°15, 1972.

[43] Simon LEFEBVRE, Le développement des activités chimiques en Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 28, 1977/2, p. 5-7.

[44] H. WATELET, Une industrialisation sans développement…, p. 431-439.

[45] Pierre LEBRUN, préface à Hubert WATELET, Ibidem, p. 12.

[46] Ibidem. – Ailleurs, et quelques mois plus tard, Pierre Lebrun précisait que la période depuis 1975 était celle de l’ère de l’inadaptation de la force de travail aux technologies nouvelles, du dilemne emploi ou plus-value. Les contradictions du régime s’exacerbent. Le communautaire est relancé. On se bat pour Bruxelles et Bruxelles se bat pour elle-même. P. LEBRUN, Problématique de l’histoire économique liégeoise des XIXème et XXème siècles, dans Problématique de l’histoire liégeoise, A la mémoire de Jean Lejeune, p. 115, Liège, Le Grand Liège, 1981.

[47] Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER et Christian VANDERMOTTEN, L’Industrie, dans Géographie de la Belgique, p. 384, Bruxelles, Crédit communal, 1992.

[48] J’y vois l’influence directe de Gaston Berger sur un terrain probablement préparé par le teilhardisme. Elle peut être observée également sur la génération suivante : Charles-Ferdinand Nothomb, Melchior Wathelet Père, Philippe Maystadt, etc.

[49] Alfred CALIFICE, L’avenir économique de la Wallonie et les secteurs industriels, dans La Seconde Révolution industrielle et la Wallonie, Rassemblement de l’Aile wallonne du PSC, Charleroi, 20 mai 1967, p. 74.

Au Professeur Pierre Lebrun, (28 août 1922 – 12 décembre 2014), hommage posthume

Introduction : la pertinence de l’espace Mons-Borinage-La Louvière-Centre pour appréhender les transitions

Trouvant son origine dans le domaine littéraire, où il s’agit de lier le passage d’une idée, d’un raisonnement à un autre, le mot transition signifie également le passage d’un régime à un autre, ou d’un ordre de choses à un autre [2]. Conceptualisé en économie notamment par Marx et Schumpeter [3], le mot est à la mode au tournant du XXIème siècle. A la suite de l’effondrement du système communiste en Europe [4], puis en vue du grand élargissement de 2004, on évoquait – étonnant retour de l’histoire – la transition des pays de l’Europe de l’Est vers l’économie libérale ou capitaliste. On théorise de nos jours sur la transition énergétique, la transition écologique, la transition sociétale. Le terme signifie à la fois le changement, le passage d’un état à un autre état, et le moment de ce passage. J’ai mis en évidence que, dans sa pensée phénoménologique du temps, Gaston Berger – l’un des concepteurs français de la prospective, sinon le principal – faisait référence, autour des années soixante, aux modèles de changement développés par la psychologie sociale et la sociologie américaine. En m’inspirant, comme l’avait fait Berger en 1959 [5], des travaux du psychologue social Kurt Lewin [6], j’ai défini ailleurs l’idée de transition de la manière suivante : dans un modèle de changement systémique, il s’agit de la période pendant laquelle un système déstructuré et en rupture de sens voit les transformations majeures se réaliser dans l’ensemble de ses sous-systèmes, jusqu’à provoquer la mutation de l’ensemble du système lui-même. Cette phase de transition est suivie d’une étape finale de recherche et de recouvrement d’un nouvel équilibre (que l’on peut appeler harmonie) pendant laquelle la mutation peut devenir irréversible [7].

En abordant les transitions économiques et sociales hainuyères du XIX au XXème siècles, je veux évoquer ici comment les grandes transformations se sont déroulées sur l’espace Mons-Borinage – La Louvière-Centre. Celui-ci, on le sait, a été renommé depuis 2010 « Cœur du Hainaut » par un Partenariat stratégique local d’acteurs volontaristes, politiques, économiques et sociaux, dans le cadre de l’exercice de prospective supracommunal « Bassin de la Haine 2025 », mené à l’initiative de l’intercommunale pour le Développement économique et l’Aménagement du Borinage et du Centre (IDEA) sur ses vingt-cinq communes affiliées, avec l’appui du ministre de l’Économie du Gouvernement wallon, Jean-Claude Marcourt [8]. La pertinence de ce territoire, que l’on conçoit aujourd’hui comme composé de deux bassins plus complémentaires qu’antagonistes, peut évidemment être contestée, en particulier si on le projette dans le passé où, depuis les débuts de l’industrialisation, ces deux bassins ont souvent été concurrents [9]. L’association de ces deux zones en un seul territoire comme objet de recherche ou plan de développement n’est toutefois pas nouvelle.

Carte_Coeur-du-Hainaut_Solvay_1961 Carte du Borinage-Centre (1961) – Echelle 1/200.000)

Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, 1961, Annexe.

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En effet, lors de sa 29ème semaine sociale universitaire de novembre 1961, l’Institut de Sociologie de l’Université libre de Bruxelles avait traité en même temps des régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion, en se demandant comment ranimer les régions ? [10]. Une autre réflexion de ce type eut lieu en novembre 1977, organisée conjointement par l’IDEA, la Régionale wallonne [11] et la Conférence des Régions du Nord-Ouest, sous le patronage des Communautés européennes [12]. A l’occasion de cet événement, qui s’inscrivait dans le vingtième anniversaire de l’Intercommunale [13], son président, le député permanent Richard Stiévenart, également président du Conseil provincial du Hainaut, devait rappeler le choc considérable qu’avait été, pour la Borinage et le Centre, la suppression brutale et en un peu plus de 10 ans de quelque 45.000 emplois dans les charbonnages du bassin [14] ainsi que, la chute, en quatre ans, de 1958 à 1962, du produit régional brut, à prix constant, du quart de sa valeur.

1955-1965 : liés par un même effondrement économique et social majeur

Ces deux territoires ont connu, ensemble, le même type d’effondrement au tournant des années 1960. On pourrait défendre l’idée que, cinquante ans plus tard, ils ne s’en sont pas encore totalement relevés. En effet, lors de leur entrée dans le Marché commun, par le Traité du 18 avril 1951, les mines belges bénéficiaient d’un statut spécial au travers d’abord d’un délai de cinq ans (mars 1953 à février 1958) – avec deux ans additionnels possibles – comme période de transition, ensuite d’un mécanisme de péréquation leur permettant de s’adapter à cette ouverture internationale de l’Europe des Six (Allemagne, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Belgique), enfin d’un droit d’isolement du marché européen en vertu de la Convention relative aux dispositions transitoires. Un régime particulier avait été imaginé, comprenant un programme dit d’assainissement, financé par moitié par la CECA et moitié par le gouvernement belge. Ce processus devait normalement entraîner la fermeture de huit sièges dans le Borinage en trois ans. Fin 1957 néanmoins, le retard était manifeste et, même si le nombre de sièges avait été réduit de 23 en cinq ans, il en restait encore 22 pour produire 4 millions de tonnes par an, soit une moyenne trop faible pour être compétitif face aux producteurs allemands et hollandais [15]. En 1958-1959, la crise frappait durement le Borinage, entraînant de la surproduction et donc du chômage tandis que les mines du Centre étaient très affectées par la concurrence du pétrole et des bas-produits. Il faut noter que, en Wallonie, les bassins de Liège et Charleroi résistaient mieux, car spécialisés en charbons domestiques, en pénurie dans la Communauté européenne [16]. En avril 1958, au nom du gouvernement belge, le ministre des Affaires économiques Roger Motz avait signifié l’accord du gouvernement d’Achille Van Acker à la CECA pour diminuer la production de charbon belge de plusieurs millions de tonnes sur 7 à 10 ans, ce qui impliquait d’importants remembrements et fusions, en particulier dans le Borinage et le Centre [17] .

La crise sociale qui éclate dans le Borinage en 1959, montre un certain isolement des deux bassins par rapport à la Wallonie et à la Belgique, dans un climat de différenciations patronales, syndicales et politiques, qu’ont bien montré les travaux menés sous la direction de Jean Meynaud, Jean Ladrière et François Perin [18]. Deux plans d’assainissements furent adoptés, le 31 juillet 1959 et fin décembre de la même année, qui devaient réduire considérablement le nombre de puits de mines, considérés comme non-intégrables dans le Marché commun, en échange d’un soutien du marché et d’une nouvelle aide à la reconversion régionale [19]. Il faut toutefois noter que les mobilisations et grèves de février 1959 – qui préfigurent sous certains aspects celles de 1960-61 en Wallonie – ont fait œuvre de prise de conscience régionale face au déclin et aux mutations [20]. Néanmoins, les organisations syndicales, comme du reste de nombreuses parties prenantes locales, refusèrent de se faire les défenseurs inconditionnels du secteur charbonnier et axèrent de plus en plus leur revendication sur les thèmes de reconversion régionale et de création d’entreprises nouvelles [21]. En cela, elles allaient aussi s’impliquer comme acteurs de la transition vers un autre modèle économique et social.

Un mot d’ordre pour longtemps : reconvertir le Borinage et le Centre

L’ambition, début 1959, était de se donner cinq ou six ans pour reconvertir le Borinage avec l’aide du Gouvernement et de la CECA pour en faire une contrée prospère : parce que nous l’aurons reconvertie à un moment où la technique était à un tournant, disait le député libéral montois Roger de Looze à la tribune de la Chambre, nous aurons alors des industries nouvelles au moment où d’autres régions connaîtront malheureusement les difficultés dans lesquelles nous nous débattons maintenant [22]. Le son de cloche était le même chez son collègue député socialiste Roger Toubeau qui, prudent, considérait que, si les choses allaient bien, les réalisations concrètes pour l’érection d’industries nouvelles avec les moyens de la CECA se concrétiseraient en quatre, cinq ou six ans. Entre-temps, disait-il, si l’on applique le plan du gouvernement, c’est tout le Borinage qui sera condamné à « vivoter », à végéter, en attendant de nouvelles perspectives d’avenir [23]. Leur ambition, malgré leurs différences politiques étaient néanmoins, pour les députés de Looze, Toubeau, Willot, de travailler ensemble à la reconversion. Regrettant le manque de coordination dans la politique économique régionale, ils s’associent, en 1960, pour mettre en place un Conseil régional d’expansion économique sur le Centre et le Borinage, et font des appels du pied au gouvernement pour qu’il les aide à mettre en place une société de financement qui ferait appel aux moyens privés du territoire pour aider à la reconversion [24]. Comme l’avait indiqué sans fard Max Drechsel, le 6 novembre 1961, contrairement à d’autres pays, en Belgique, l’action du gouvernement suivait l’initiative des territoires mais ne la précédait pas mais, de ce que chez nous, l’État suit et encourage les initiatives régionales, ajoutait le Recteur de l’Institut Warocqué, il ne faudrait pas en conclure trop tôt qu’il les suit bien et qu’il les encourage toujours efficacement. En d’autres termes; les modalités d’intervention de l’État, les méthodes et moyens qu’il utilise à cette fin, sont encore assez loin, selon nous, de répondre aux nécessités d’une action vraiment rationnelle [25].

On sait depuis que la prudence, voire le scepticisme, étaient raisonnables. Le Plan pour le Centre et le Borinage que le ministre des Affaires économiques présente le 9 novembre 1961 à l’occasion de la 29ème Semaine sociale universitaire, en le qualifiant de premier plan régional adopté en Belgique, est plus que volontariste, en particulier par son calendrier. Antoine Spinoy promet pour 1965 l’aménagement d’une série de parcs bien équipés, en bordure des agglomérations, l’amélioration de l’habitat, avec des quartiers neufs proches des futures concentrations industrielles, tout en reconstruisant les habitations les plus vétustes des agglomérations de Mons-Borinage et de La Louvière, la modernisation des axes de communication, en annonçant que devraient être terminés en 1965 ou avant la section Bruxelles-Mons de l’autoroute Bruxelles-Paris ; la section Mons-Charleroi de l’autoroute de Wallonie ; la réalisation complète de la liaison fluviale à 1.350 tonnes entre Anvers et le Borinage d’une part, entre Anvers et La Louvière d’autre part ; l’électrification ou, à défaut, la « diesellisation » du chemin de fer de Braine-le-Comte à La Louvière [26]. Notons tout de même qu’Antoine Spinoy était ministre des Affaires économiques et de l’Énergie tandis que le ministre des Travaux publics était J-J Merlot. Ce dernier devait s’exprimer dans les mêmes circonstances. Il le fit par la bouche de son chef de Cabinet Vranckx, avec beaucoup plus de prudence et probablement moins d’enthousiasme [27]. Sans dire comme Combat en 1962 que le Borinage est le cimetière des projets gouvernementaux [28], faut-il écrire que toutes ces mesures décrites par Spinoy prendront davantage de temps que le calendrier annoncé, probablement à cause des défauts de coordination que regrettaient déjà les élus hennuyers lors du débat de 1959. Ces défauts résidaient au niveau de la politique territoriale (alors appelée régionale), mais aussi à celui de l’État central [29]. Lorsque le ministre Fernand Delmotte fera approuver par le Comité ministériel de Coordination économique et sociale (CMCES) les actions de reconversion, proposées par l’IDEA, et financées par les fonds CECA, en avril 1969, il restera encore beaucoup à faire du Plan conçu par Spinoy [30]. Et tant à faire également, pour ses successeurs à l’économie régionale wallonne, avec – bien entendu – moins de moyens mobilisables [31].

Même si, comme l’écrit justement Marinette Bruwier, le métier de mineur de fond était en voie de disparition dès avant la fermeture des charbonnages [32], l’arrêt de l’exploitation du puits Les Sartis à Hensies-Pommerœul, le 31 mars 1976, constitue l’ultime étape de l’histoire des charbonnages borains mais aussi de ceux du Cœur du Hainaut. En effet, dans le Centre, le Quesnoy à Trivières, dernier siège d’exploitation des Charbonnages du Bois-du-Luc, avait cessé son activité le 30 juin 1973 [33]. Depuis 1965 toutefois, les deux bassins miniers du Borinage et du Centre avaient perdu pratiquement toute activité [34].

Lors du vingtième anniversaire de l’IDEA, son président, Richard Stiévenart, devait néanmoins souligner que la mutation du système industriel régional était telle que l’on pouvait constater la naissance progressive, de 1965 à 1974, d’un véritable bassin industriel dans la zone IDEA [35]. Une dizaine d’année plus tard, en 1990, faisant suite à la décision d’Interbrew de fermer de Brassico à Ghlin où près de 500 personnes travaillaient encore [36], une cellule de crise fut constituée au sein de l’IDEA et élargie aux parlementaires de la zone afin de construire un plan de relance pour Mons-Borinage et d’interpeler la Région wallonne et l’Europe sur le financement de projets économiques, infrastructurels, dans les domaines du cadre de vie, du tourisme et des loisirs, ainsi que transfrontaliers [37]. D’autres initiatives, analyses scientifiques ou dynamiques d’acteurs ont été prises en parallèles ou successivement à celles-là, sur une partie ou sur l’ensemble du territoire [38]. Leur recension complète n’a pas été établie. Nous en évoquerons quelques unes au cours de notre réflexion.

Percevoir trois transitions sur le Cœur du Hainaut

 Comme Karl Marx, l’historien Pierre Lebrun était fasciné par la problématique de la transition (la « Grande Transition » régime seigneurial – régime capitaliste n’étant, écrivait-il, qu’un cas particulier) [39]. Il y voit une structure de passage, une structure génétique, à la fois déstructuration et restructuration. Analysant la Révolution industrielle avec Marinette Bruwier de l’UMons et quelques autres collègues impliqués dans le projet Histoire quantitative et développement de la Belgique, Pierre Lebrun la voit comme structure de changement de structure, c’est-à-dire disposant de sa propre structure de transformation [40]. Sa position s’inspire d’Étienne Balibar dont il souhaitait que l’on médite longuement ses Éléments pour une théorie du passage. Le philosophe français estimait que la transition ne peut pas être un moment, si bref soit-il, de déstructuration. Elle est elle-même un mouvement soumis à une structure qu’il faut découvrir. Il précisait que les périodes de transitions sont caractérisées, d’une part, par la non-correspondance entre les formes du droit, de la politique de l’État et la structure de production à laquelle elles ne sont plus adaptées, en étant décalées de la structure économique, et d’autre part, par la coexistence de plusieurs modes de production [41].

Si on les considère comme des mutations sociétales profondes et systémiques, des changements de civilisation, comme le fut la Révolution industrielle qui s’est effectuée dans nos pays, de 1700 à 1850 environ [42], ces transitions sont, selon ma lecture, au nombre de trois : d’abord, la Révolution industrielle déjà mentionnée, ensuite, la Révolution cognitive que nous connaissons et, enfin, la transition vers le développement durable qui accompagne cette dernière mutation. Je les vois comme les trois composantes du Nouveau Paradigme industriel qui est à la fois notre héritage et le moment dans lequel nous vivons et vivrons encore pendant un siècle ou davantage [43]. Je les aborderai successivement dans mes trois prochains articles.

Philippe Destatte

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Lire la suite : Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle (2)

[1] Un fort résumé de cette réflexion a fait l’objet d’une communication au colloque de la Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut Mons et le Hainaut, terre d’idées, d’inventions et de cultures, les 27 et 28 mars dernier à la Salle académique de la Faculté polytechnique de Mons, dans le cadre de Mons 2015. Cette communication avait pour titre Les transitions économiques et sociales hainuyères, le Cœur du Hainaut, du XIXème au XXIème siècle. Le texte en sera publié dans les Mémoires et Publications de la SSALH.

[2] Maurice LACHÂTRE, Dictionnaire français illustré, p. 1453, Paris, Librairie du Progrès, 1890. Avec aussi le mot « transitoire » : qui remplit l’intervalle d’un ordre des choses à un autre. Ibidem. – Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT et Georges HANSOTTE, Essai sur la révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique au XIXème siècle, t. 2, vol. 1, p. 30-33, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1981.

[3] Maurice GODELIER, La théorie de la transition chez Marx, dans Sociologie et société, vol. 22, 1, 1990, p. 53-81. – Joseph SCHUMPETER, Capitalisme, socialisme et démocratie, p. 340sv, Paris, Payot, 1951. – Maurice DOBB et Paul M. SWEEZY, Du féodalisme au capitalisme : problème de la transition, Paris, Maspero, 2 vol., 1977. – P. SWEEZY, Feydalism-to capitalism revisited, in Science & Society, 50/1, 1986, p. 81-84. – A noter que Robert Fossaert parlait de transition souple, transition empirique, transition avortée, etc. R. FOSSAERT, La société, t. 5, Les Etats, Paris, Seuil, 1981.

[4] Mais pas seulement, voir Guido L. DE BRABANDER, Transition économique, dans Les Fifties en Belgique, Bruxelles, CGER, 1988.

[5] Gaston BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54,reproduit dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[6] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, in Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964.

[7] Philippe DESTATTE, Une transition… mais vers quoi ? Blog PhD2050, Paris-Liège, 9 mai 2013. https://phd2050.org/2013/05/12/une-transition/

[8] Voir notamment le diagnostic prospectif : Philippe DESTATTE dir., Réflexion prospective dans le cadre de l’élaboration du plan de redéploiement économique et social du Bassin de la Haine, Repères pour un diagnostic prospectif du Bassin de la Haine à l’horizon 2025, Mons, Perspective Consulting – D + A International, Institut Destrée, 12 mars 2009, 94 p. http://www.coeurduhainaut.be/uploads/cms/BassinHaine_Reperes_pour_un_diagnostic_prospectif_2009-03-12_7.pdfCœur du Hainaut, Centre d’énergies, Plan d’actions, Projet mené par le Partenariat stratégique local sous la coordination de l’Intercommunale IDEA, avec l’appui du Gouvernement wallon, Mons, IDEA – Institut Destrée, 2011. http://www.coeurduhainaut.be/uploads/Coeur_du_Hainaut_Plan_actions.pdf

[9] L’historien Michel Dorban rappelle que, plus favorisé que le Borinage dans la question de l’exhaure, le Centre se heurtait à l’époque autrichienne à de grosses difficultés de transport, la Haine n’étant à l’époque navigable qu’à l’ouest de Mons et les États de Hainaut refusant, jusqu’en 1756, de relier le Centre à Bruxelles de crainte de concurrencer le Borinage. M. DORBAN, Les débuts de la Révolution industrielle, dans La Belgique autrichienne, p. 121-162, Bruxelles, Crédit communal, 1987. p. 264 de la version électronique. – M. Dorban indique que le trafic sur la Haine était de 60.000 tonnes environ en 1753-1755, pour atteindre 100.000 en 1769-1771 et plus de 200.000 en 1784-1787. (op. cit., p. 265). – Voir aussi Christian VANDERMOTTEN, Le Hainaut dans le contexte des régions de vieille industrialisation, dans Claire BILLEN, Xavier CANONNE et Jean-Marie DUVOSQUEL dir., Hainaut, Mille ans pour l’avenir, p. 144, Anvers, Mercator, 1998.

[10] Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion, XXIXème Semaine sociale universitaire (6-10 novembre 1961), Bruxelles, Université libre de Bruxelles, Institut de Sociologie, 1962. – Il faut noter que l’Institut de Sociologie avait déjà consacré sa XXIIème semaine sociale universitaire, en 1950, à la reconversion mais cette réflexion avait uniquement porté sur Le Borinage, Revue de l’Institut de Sociologie Solvay, Bruxelles, 1950, p. 45-417.

[11] Régionale wallonne pour l’Urbanisme, l’Habitation le Développement et l’Aménagement du Territoire, présidée par Charles Bailly, sénateur et bourgmestre honoraire de la Ville de Liège.

[12] Richard STIEVENART, XXème anniversaire de l’IDEA, Les activités de l’IDEA : projets et faits, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 29, 1977/3, p. 5.

[13] L’IDEA a été créée en 1961 à partir de l’Association intercommunale pour le Démergement et l’Assainissement de la Vallée de la Haine inférieure (IDAVHI) fondée le 11 juillet 1956 et devenue le 16 mars 1961 l’Association intercommunale pour le Développement, l’Expansion et l’Équipement économique et social du Borinage, appelée aussi l’Interboraine. Cet organisme sera agréé le 19 mai 1961 par le Comité d’Expansion économique et de Politique régionale comme société régionale d’équipement. Son champ d’application sera étendu aux deux régions du Centre et du Borinage par l’arrêté royal du 12 juin 1962 et elle prendra alors le nom d’Association intercommunale pour le Développement économique et l’Aménagement des Régions du Centre et du Borinage (IDEA Centre et Borinage). La Région du Centre (II), dans Cahiers hebdomadaires du CRISP, n°440, 1969/14, p. 1-2. – Richard STIEVENART place cette création en 1953. R. STIEVENART, Les conditions de la reconversion économique du Borinage, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 121-122. – Ph. DESTATTE, Jalons pour une définition des territoires, dans Ph. DESTATTE et Michaël VAN CUTSEM dir., Quelle(s) vision(s) pour les territoire(s) wallon(s), Les territoires dialoguent avec leur région, p. 21-22, Namur, Institut Destrée, 2013.

[14] Pour l’arrondissement de Mons, Marinette BRUWIER donne les chiffres de – 2500 emplois de mineurs perdus en cinq ans de 1952 à 1956, – 3600 en 1957 et 1958, et – 11.000 en 1959, 1960, 1961. En fait les quelques 20.000 mineurs licenciés de 1952 à 1961, s’ils ne se sont pas reconvertis, ont été admis à la pension beaucoup d’étrangers sont retournés dans leur pays. M. BRUWIER, Connaissance historique de la zone de reconversion, dans Réseaux, 1985, p. 13-27. – Article repris dans M. BRUWIER, Industrie et société en Hainaut et en Wallonie du XVIIIe au XXe siècles, Recueil d’articles de Marinette Bruwier, p. 387 et 391, Bruxelles, Crédit communal, 1996. – De 1948 à 1961, le Borinage a perdu 18.922 emplois de mineurs tandis que le Centre en a perdu 18.033. Pour le « Cœur du Hainaut », on atteint les 36.955 emplois directs supprimés. M. BRUWIER, Que sont devenus les mineurs des charbonnages belges ? Une première approche : problématique et méthodologie, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, t. 19, 1988, p. 173-203, reproduit dans M. BRUWIER, Industrie et société en Hainaut et en Wallonie…, p. 363.

[15] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique, Le pouvoir et les groupes, p. 271, Paris, A. Colin, 1965. – François VINKT, Le problème charbonnier, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 154-169.

[16] Ibidem, p. 271-272. – Réforme de l’exploitation charbonnière dans le bassin du Centre, dans Cahiers hebdomadaires du CRISP, n° 12, 3 avril 1959.

[17] Intervention du député Hilaire Willot à la Chambre, le 18 février 1959. Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 février 1959, p. 39.

[18] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique…, p. 271sv. – René EVALENKO, Régime économique de la Belgique, p. 294, Bruxelles-Louvain, Vander, 1968. – Francis BISMANS, Croissance et régulation, La Belgique 1944-1974, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique, p. 529-530, Bruxelles, Palais des Académies, 1992.

[19] Ibidem, p. 276-277. – W. DEGRYSE, Michel FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage, avec une introduction de Max GOTTSCHALK, Bruxelles, coll. Etudes d’Économie régionale, Bruxelles, Institut Solvay, 1958. – Un groupe de pression, le Comité de Défense du Borinage, dans Courrier hebdomadaire, Bruxelles, CRISP, n° 3, 23 janvier 1959, p. 2-9, et n° 31, 11 septembre 1959, p. 19-21. – Décisions et réalisations des Communautés européennes, dans Le Hainaut économique, n° 1, 1961, p. 120.

[20] Le problème des reconversions régionales en Belgique, dans Courrier hebdomadaire, Bruxelles, CRISP, n° 85, 18 novembre 1960, p. 13. – Marinette Bruwier écrit : La participation décidée du Borinage à la grève nationale de 1961 témoigne également du mécontentement profond, de la rancœur qui habite la région. Il est certain qu’une perception confuse du déclin, une peur des mutations, la crainte du chômage planaient et empoisonnaient l’atmosphère. M. BRUWIER, Connaissance historique de la zone de reconversion, dans Réseaux, 1985, p. 13-27. – Article repris dans M. BRUWIER, Industrie et société en Hainaut et en Wallonie…, p. 388, Bruxelles, Crédit communal, 1996.

[21] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique…, p. 285. – voir aussi Gaston EYSKENS, Mémoires, p. 585sv, Bruxelles, CRISP, 2012.

[22] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 février 1959, p. 38-39.

[23] Ibid., p. 17.

[24] Interpellation du ministre des Affaires économiques Jacques Van der Schueren, Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 20 janvier 1960, p. 28-29. – Une Commission élargie de Défense du Borinage s’était déjà mise en place à l’été 1959, à la suite et en concurrence du Comité de Défense présidé par Max Lux, dessinateur au Levant et militant de Wallonie libre. Voir Comité de Défense et Commission élargie de Défense du Borinage, dans Courrier hebdomadaire du CRISP, n°31, 11 septembre 1959, p. 19sv.

[25] Max DRECHSEL, Introduction à l’étude des problèmes de la reconversion du Centre et du Borinage, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 20.

[26] Antoine SPINOY, Exposé des plans gouvernementaux, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 311-247. – La Région du Centre…, p. 5.

[27] J-J MERLOT, Conséquences socio-économiques d’une politique de grands travaux, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 349-361.

[28] CRAINQUEBILLE, L’agonie du Hainaut, dans Combat, 26 avril 1962, p. 1.

[29] Voir l’interpellation du député Clotaire Cornet au ministre des Travaux publics sur « les retards apportés à la reconversion du Borinage, à la construction de l’autoroute de Wallonie et à l’aménagement du canal de Charleroi et de la Basse-Sambre« , Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 16 juin 1964, p. 56-66. Outre l’avancement des travaux, le Ministre Georges Bohy donnera notamment les renseignements suivant concernant les entreprises : dans le zoning de Ghlin-Baudour, – créé en 1951 à l’initiative de la Province – Brasseries de Ghlin réunies, Verlica (verreries, flaconneries) filiale des Verreries de Momignies et du Val Saint-Lambert réunis, Aleurop (profilés d’aluminium), Pirelli (accessoires en caoutchouc autres que les pneus). Stewart Warner (appareils échangeurs de chaleur), et Papercraft (emballages et fournitures de bureau) étaient en voie d’installation ; Weyerhaeuser Belgium (emballages en carton), Centre métallurgique européen, Mirgaux (entreprises de transports et réparations de moteurs), Pourveur (éléments en béton préfabriqués). Dans le zoning industriel de Frameries, Warner Brothers (bonneteries) et Real Estate Belgium (fabrication de halls d’usines) sont en construction. Dans le zoning de Seneffe-Manage a été inaugurée la première usine de montage d’automobiles existant en Wallonie. (p. 72). – Notons que Antoine Spinoy précisait dans son intervention que dans une reconversion, il n’importe pas seulement de réaliser ce qui est prévu. Il faut le réaliser à temps. Op. cit., p. 316.

[30] Sur l’action de Fernand Delmotte voir Marnix BEYENS et Philippe DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique, 1970-2000, p. 217-220, Bruxelles, Le Cri, 2009. – F. DELMOTTE, 22 mois d’Economie régionale, slnd (1970).

[31] Voir notamment les intéressantes interpellations des députés Guy Piérard et Willy Burgeon, avec une intervention d’Albert Liénard, à l’égard du ministre des Affaires économiques Marc Eyskens, le 1er février 1984. Interpellation de M. Piérard à M. le Ministre des Affaires économiques sur la « politique de reconversion menée à l’égard des régions et les nouvelles modalités du Fonds de Rénovation industrielle. Interpellation de M. Burgeon à M. le Ministre des Affaires économiques  » à propos du projet gouvernemental de reconversion qui lèse la Wallonie et aggrave la situation de certaines sous-régions, en particulier le Centre et le Borinage. Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 1er février 1984, p. 1293-1298.

[32] M. BRUWIER, Que sont devenus les mineurs des charbonnages belges ?…, p. 381.

[33] http://borinage.blogspot.be/p/charbonnages-dhensies-pommeroeul.html – Jacques LIEBIN, Les sociétés charbonnières de Mariemont et Bois-du-Luc : villages ouvriers, pragmatisme et idéologie, dans Villages ouvriers, Utopie et réalités, Actes du colloque international au Familistère de Guise (16-17 octobre 1993), dans L’Archéologie industrielle en France, n° 24-25, 1994.

[34] M. BRUWIER, Que sont devenus les mineurs des charbonnages belges ?…, p. 363.

[35] Ibidem, p. 7 et 10.

[36] Eric DEFFET, La mort lente et programmée de Brassico à Ghlin, dans Le Soir, 10 mars 1992, p. 16.

[37] Un plan de relance pour Mons-Borinage, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 13.

[38] Bernard LUX, Segmentation du marché du travail et analyse dynamique du chômage en Belgique, Le cas des régions de Mons et de La Louvière, Saint-Saphorin, Georgi, 1983. – Marcel COLLART, La situation économique et sociale de la région de Mons-Borinage, dans Wallonie 85 (5), p. 299-314. – Martine DUREZ et Bernard LUX, Analyse du positionnement compétitif dans l’Europe 1992, La Région de Mons-Borinage, dans Wallonie 90 (10), p. 13-23. – Myriam HONOREZ, Une région de tradition industrielle : Mons-Borinage, dans Bulletin de la Société géographique de Liège, n°30, p. 85-98 (Article fondé sur un mémoire de licence sur le même sujet à l’Université de Liège sous la direction de Bernadette Mérenne-Schoumaker).

[39] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT et Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique…,t. 2, vol. 1, p. 30, notamment note 2.

[40] Ibidem, p. 31-35. – Voir aussi Francis BISMANS, Croissance et régulation…, p. 17, 35, 149. – Ph. DESTATTE, La Révolution industrielle, Une accélération de l’esprit humain, dans Anne STAQUET éd., XIXème siècle : quand l’éclectisme devient un art, Approches, p. 7-24, Mons, Editions de l’UMons, 2013.

[41] Etienne BALIBAR, Eléments pour une théorie du passage, dans Louis ALTHUSSER et Etienne BALIBAR, Lire le Capital, II, p. 178, 224-225, Paris, Maspero, 1969. http://digamo.free.fr/lirecap2.pdf

[42] Pierre Lebrun distinguait quatre révolutions selon la source d’énergie : vapeur, électricité, pétrole et atome, et trois révolutions selon le processus productif (mécanisation, rationalisation, automation). Il indiquait au même endroit : il nous semble inutile et dangereux de galvauder le terme. Nous préférons le réserver au changement de civilisation qui s’est effectué dans nos pays de 1700 à 1850 environ. Les confusions et les extensions indues sont ainsi évitées ; les effets de l’accélération du rythme économique qu’entraîna la seule révolution industrielle sont mieux mis en lumière dans les « renouveaux » techniques qui se succèdent après elle (le mode de production capitaliste se caractérise par « une révolution ininterrompue dans les moyens de production », avant tout dans les instruments de production », L. ALTHUSSER, Avertissement à l’édition du Capital, éd. Garnier-Flammarion, Paris, 1969, p. 15, p. 15) ; enfin le terme ainsi réservé a l’avantage de désigner le « cœur » d’une des grandes transformations économiques de l’humanité, d’un de ses grands changements de civilisation. (…) P. LEBRUN e.a., Essai…, p. 28, n. 2.

[43] Ph. DESTATTE, Le Nouveau paradigme industriel, Une grille de lecture, Blog PhD2050, 19 octobre 2014. https://phd2050.org/2014/10/19/npi/

Namur, 16 mars 2015

Dans mes deux contributions précédentes, j’ai essayé de montrer cette forme de mythe qui consistait à considérer que, toute occupée à valoriser la société de la connaissance depuis les années 1990, la Commission européenne aurait cependant négligé les politiques industrielles. J’ai aussi tenté de montrer que, dans son dialogue avec le Conseil et les États membres, la Commission avait fait évoluer son rapport à la désindustrialisation de l’Europe, notamment sous les effets de la crise de 2007-2008 sur la compétitivité européenne. Dans ce cadre, 2012 constitue certainement un tournant et 2014 une accélération au travers de l’idée de renaissance industrielle européenne.

1. Pour une Renaissance industrielle européenne (2014)

Comme contribution au Conseil européen de mars 2014 consacré à la politique industrielle, la Commission réaffirme, le 22 janvier 2014, l’importance économique des activités industrielles. Les commissaires rappellent que cette activité est bien supérieure à la part de l’industrie manufacturière dans le PIB puisque l’industrie représente 80 % des exportations européennes et 80 % des investissements du secteur privé dans la recherche et l’innovation. Son impact sur l’emploi est lui aussi considérable puisqu’elle génère directement près d’un quart des emplois du secteur privé et entraîne indirectement la création de 0,5 à 2 emplois dans d’autres secteurs. Ainsi, la Commission répète-t-elle qu’elle considère que, pour asseoir la reprise économique et la compétitivité en Europe, il sera primordial de disposer d’une base industrielle forte [1]. La Commission appelle à poursuivre la modernisation industrielle en investissant dans l’innovation, l’efficacité des ressources, les nouvelles technologies, les compétences et l’accès au financement. La communication encourage également l’avènement d’une Europe plus ouverte aux entreprises grâce à des mesures destinées à simplifier le cadre législatif et à améliorer l’efficacité de l’administration publique aux niveaux européen, national et régional. En prolongation du Conseil européen d’octobre 2013 et du Conseil Compétitivité de décembre de la même année, la Commission dit sa foi dans les produits et services de la transition numérique [2] pour moderniser l’industrie européenne, notamment au travers d’un marché unique des télécommunications, du couplage des TIC ainsi que des réseaux énergétiques et logistiques. La Commission rappelle en outre que l’industrie vend à la fois des biens et des services mais que l’industrie gagnerait en compétitivité avec un marché des services plus intégré, en particulier pour les services aux entreprises, qui représentent environ 12 % de la valeur ajoutée de l’Union. Cette donnée est évidemment intéressante à prendre en compte. La Commission note toutefois que la baisse spectaculaire des niveaux d’investissement dans l’innovation depuis le début de la crise économique est très inquiétante pour l’avenir industriel de l’Europe. Enfin, elle rappelle l’avancement des travaux dans les six domaines d’investissements sur la politique industrielle qu’elle a choisis en 2012 et qui se concrétisent : technologies numériques dans les processus de fabrication, projets européens dans les technologies-clés génériques (piles, matériaux intelligents, outils de production performants et bioprocédés industriels, etc.), accès à des matières premières d’exploitation durable pour la production des bioproduits, véhicules verts et autres initiatives «Horizon 2020» visant à favoriser les transports propres et économes en énergie, efficacité énergétique dans la construction de logements, recyclage et gestion durable des déchets dans le bâtiment, composants de réseaux intelligents, internet industriel, informatique en nuage, etc.

Le Conseil européen des 20 et 21 mars 2014 a probablement constitué un moment important dans la prise de conscience de la nécessité de prendre à bras le corps l’enjeu de la compétitivité industrielle comme moteur de la croissance économique européenne. En cela, le Sommet Industrie 2014, qui ne s’était plus tenu depuis quinze ans, pourrait-il constituer une bifurcation dans les politiques européennes. Les 28 ont en effet rappelé que l’Europe a besoin d’une base industrielle solide et compétitive, pour soutenir la croissance et l’emploi. En ce sens, la Commission a décidé d’accélérer le programme européen de réglementation dite intelligente REFIT de simplification et de réduction des charges administratives (facturation, législation, brevets, marchés publics, transports, etc.) afin de rendre l’environnement réglementaire plus favorable à l’investissement et à l’innovation et de contribuer au rapatriement d’emplois dans le secteur manufacturier. Parallèlement, la Commission a été invitée à produire une feuille de route sur base de sa communication de janvier 2014 pour encourager le développement du marché intérieur des biens et services, de l’économie numérique, de l’esprit d’entreprise, de modernisation des réseaux d’infrastructures et d’accès au financement des PME. Le Conseil a également insisté sur la promotion de la spécialisation intelligente et sur l’utilisation efficace des investissements publics de recherche, et sur le renforcement des liens avec les entreprises et les clusters afin d’améliorer leur accès aux technologies innovantes. Mais il y avait également une forme de mise en garde dans les conclusions du Conseil européen de mars 2014 qui assénait que la compétitivité de l’industrie européenne sur les marchés internationaux ne pouvait être considérée comme acquise et qu’il était indispensable de poursuivre les efforts pour que les entreprises européennes accèdent aux marchés mondiaux et s’intègrent dans les chaînes de valeur globales. Parallèlement, le Conseil s’inquiétait des lacunes européennes dans le domaine des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques, et en particulier du rôle de l’industrie dans ce domaine, et demandait à la Commission et aux États membres d’y remédier en intensifiant leurs efforts en matière de mobilité, d’éducation, de formation professionnelle et de brevet. De même, le Conseil appelait à développer les technologies-clés génériques (TCG) qui constituent un intérêt de compétitivité industrielle particulier, telles que les batteries dans le secteur de l’électromobilité, les matériaux intelligents, les outils de production performants et les bioprocédés industriels, notamment les technologies dites propres. Enfin, le Conseil établissait un lien entre la construction d’une base industrielle solide, efficace dans l’utilisation des ressources et compétitive avec une politique qu’il veut cohérente en matière de climat et d’énergie, y compris dans le cadre de mesures visant à remédier au problème des prix élevés de l’énergie, en particulier pour les industries grandes consommatrices d’énergie. [3] Il faut toutefois relever que, contrairement à l’avis de la Commission renouvelé depuis octobre 2012, le Conseil ne fait pas sien l’objectif, pourtant soutenu par plusieurs États membres, de porter à 20 % la part du secteur manufacturier dans le PIB à l’horizon 2020.

 

2. Nouvelle Commission Juncker, mêmes engagements industriels ?

Le diagnostic de l’état de l’industrie européenne laissé par la Commission Barroso à l’équipe Juncker a pris la forme du Rapport 2014 sur la compétitivité, intitulé Réindustrialiser l’Europe, déposé sur la table de la nouvelle commission le 11 septembre 2014. Ce bilan n’est guère réjouissant, même si le discours reste très volontariste et se veut encourageant. En effet, il établit que, depuis 2008, l’industrie manufacturière européenne a perdu 3,5 millions d’emplois. La baisse de la demande pendant cette période et la réduction des crédits ont freiné la dynamique d’investissement. De 2008 à 2013, la part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée brute (le PIB) a continué à reculer, passant de 15,8 à 15,1 %. Dans un contexte où la productivité de la main-d’œuvre a augmenté dans de nombreux États membres, seule l’Allemagne est parvenue, de 2007 à 2012, à augmenter le nombre des emplois dans son industrie manufacturière. Du reste, dans la typologie qu’établit la DG Industrie, seuls quatre pays affichent une compétitivité forte et en voie d’augmentation : outre à nouveau l’Allemagne, il s’agit des Pays-Bas, du Danemark et de l’Irlande. Le rapport de la Commission préconise des efforts suivant sept axes pour que l’Union retrouve sa vigueur industrielle et sa compétitivité économique. D’abord (1), par un accroissement de l’investissement dans tous les secteurs en soutenant l’efficacité de l’innovation et de la commercialisation des résultats de la recherche ainsi qu’un meilleur accès à une main-d’œuvre hautement qualifiée. Ensuite (2), par le maintien, indispensable à la relance, de l’accès au financement et donc du crédit aux entreprises. Troisièmement (3), par l’amélioration des systèmes d’innovation pour combler l’écart de productivité entre l’Union et ses concurrents et partenaires commerciaux. Quatrièmement (4), par la mise à niveau des compétences permettant de rencontrer les pénuries des entreprises en termes de qualifications recherchées. Cinquièmement (5), par un meilleur accès aux marchés et par l’intégration dans les chaînes de valeurs mondiales permettant de renforcer le positionnement des entreprises européennes sur la scène internationale. Sixièmement (6), par un renforcement de la sûreté d’approvisionnement et de l’efficience énergétique ainsi que par l’utilisation rationnelle des matières premières (efficacité des marchés de l’électricité et diversification des sources d’énergie). Enfin (7), la Commission préconise la réduction des coûts et des incertitudes auxquelles les entreprises sont confrontées dans leurs relations avec l’administration publique [4]. Ainsi, donc, les services du Commissaire Antonio Tajani laissaient-ils un beau cahier des charges à son successeur, et surtout aux 28 États européens…

La position du Conseil lors du Sommet de mars 2014 ne signifie évidemment pas que la Commission renonce à son objectif des 20 %. Dans la lettre de mission qu’il adressait le 1er novembre 2014 à la nouvelle commissaire Elżbieta Bieńkowska en charge du Marché intérieur, de l’Industrie, de l’Entrepreneuriat et des PME, le Président Jean-Claude Juncker disait à nouveau l’importance de l’industrie pour l’économie et la nécessité de s’inscrire dans la trajectoire qui fera passer l’industrie européenne de moins de 16 % à ce moment (15,1 %) [5] à un objectif de 20 % du PIB en 2020. Le président de la Commission précisait que ces objectifs pourraient être atteints par l’encouragement des investissements dans les nouvelles technologies, en améliorant l’environnement des affaires, par un meilleur accès aux marchés et au financement, particulièrement pour les PME [6]. Dans le texte de réponse au Parlement européen en vue de son audition, la nouvelle commissaire en charge de l’industrie allait répéter cet objectif comme une de ses priorités en disant vouloir l’atteindre au travers d’un partenariat avec les États membres mais aussi en travaillant avec les niveaux régional et local, en particulier par les fonds structurels européens ainsi que par des approches sectorielles qui favorisent les plus porteurs [7]. Dans une conférence faite à Bruxelles le 12 novembre 2014, la commissaire mettait en outre en évidence quatre variables-clefs pour une politique industrielle européenne du XXIème siècle : un accès aux marchés à la fois européens et au delà, un accès aux ressources (finances, énergie, matières premières et compétences), une capacité dans l’innovation et la modernisation ainsi qu’un environnement d’affaires favorable [8].

Au delà, les volontés continuaient à se fédérer autour de ces stratégies. Ainsi, le 11 décembre 2014, un intergroupe se mettait en place au Parlement européen pour valoriser l’investissement à long terme et la réindustrialisation. De son côté, le 2 mars 2015, le Conseil Compétitivité réaffirmait l’importance de la numérisation de l’industrie comme vecteur de son redéploiement. A ce stade, il est toutefois difficile de déterminer s’il s’agit de nouvelles liturgies ou de projets politiques concrets et véritablement innovants [9]

 

Conclusion : une politique industrielle européenne : entre ambiguïté et volontarisme

Le concept de politique industrielle est ambigu et, comme le rappelaient Reinhilde Veugelers et André Sapir, source de confusion : s’agit-il de protéger certaines entreprises qualifiées de « champions », de sauvegarder l’ensemble du domaine manufacturier, de construire des politiques sectorielles au profit de secteurs dits stratégiques, de mettre en place des mécanismes de soutien à la compétitivité, de développer des politiques d’entreprises ou encore de créer un environnement destiné à améliorer les affaires ? [10] On retrouve d’ailleurs parfois cette confusion dans certains documents tellement éclectiques qu’on peut raisonnablement se demander comment ils peuvent devenir des références obligées pour des acteurs, en particulier politiques. Ainsi, le rapport piloté par le social-démocrate allemand Bernd Lange sur une politique industrielle à l’ère de la mondialisation a longtemps servi de bannière mais ne peut que surprendre son lecteur. Bernd Lange se félicite que la Commission reconnaisse enfin au travers de la Stratégie Europe 2020 et de la communication sur une politique intégrée de l’Union, en mettant en évidence l’importance d’une base industrielle, notamment manufacturière, et le fait que la Commission s’engage en faveur d’une politique industrielle intégrée qu’il dit fondée sur le principe d’une économie sociale de marché [11]. Telle que formulée dans sa centaine de résolutions sous la forme d’un inventaire à la Prévert, cette critique paraît totalement décalée du discours pourtant tenu par la Commission européenne depuis vingt ans, ainsi que nous l’avons montré. Au delà, ce qui fait problème c’est le fait de vouloir considérer qu’une politique industrielle européenne d’ajustement puisse répondre à des processus nationaux de désindustrialisation différents, où se mêlent confusément des facteurs d’externalisation des activités tertiaires (outsourcing), des gains de productivité ainsi que la concurrence internationale [12].

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Plus subtilement, en 2012, Franck Lirzin et Christophe Schramm regrettaient, dans un Policy Paper de la Fondation Schuman, que la Commission européenne et en particulier sa direction générale en charge des entreprises et de l’industrie, n’aient pas développé de vision cohérente et intégrée des différents secteurs industriels et se limitent à un rôle de coordination des politiques menées par les autres DG qui ont un impact sur le développement industriel. Ils préconisaient la mise en place d’un plan stratégique pour les technologies industrielles (Strategic Industry Technologies Plan) rassemblant tous les acteurs des grands secteurs industriels européens et les États membres [13]. Le rôle de ce plan, ou plutôt de cette plateforme, consisterait à évaluer les forces et les faiblesses de chaque secteur, à fixer des objectifs stratégiques pour les dix ans à venir. Pour les auteurs, il s’agirait de préciser le positionnement que veut prendre chaque industrie dans la mondialisation, en prenant en compte les enjeux territoriaux dans les différents États membres, et d’élaborer une feuille de route pour le secteur à l’horizon de 5-10 ans avec une définition précise des priorités et des besoins. Celle-ci devrait faire l’objet d’un large débat avec les États membres, le Parlement et toutes les parties prenantes afin de valider les orientations et de créer un consensus sur les éventuels besoins de financement. Au delà, Franck Lirzin et Christophe Schramm estimaient que les États membres ne devaient pas simplement coordonner leurs politiques économiques, mais qu’ils devaient également lancer une politique commune d’investissement et de développement industriels. Celle-ci permettrait, disaient-ils, les transferts de technologie et de compétence nécessaires au redéploiement de toutes les régions européennes. Cette ambition, écrivaient-ils, ne peut naître qu’en intégrant une réelle vision stratégique de la politique industrielle européenne avec une réflexion sur la géographie industrielle ancrée dans les territoires des États [14]. On ne peut que les suivre d’autant que travaillant de manière collective et ambitieuse, les acteurs s’approprieraient des stratégies qui, pensées à la Commission, apparaissent souvent trop détachées du terrain.

Dans un ouvrage récent publié en 2015, Damien Broussolle regrettait lui aussi une certaine modestie des ambitions et des moyens d’actions de la Commission compte tenu des orientations qui sont les siennes et que nous avons rappelées ici, notamment la soumission de la politique industrielle au principe de la concurrence. Ainsi, d’une part, le professeur à l’Université de Strasbourg observait que la politique européenne ne pouvait compenser la prime décisive qui était donnée au premier innovateur et producteur entrant sur le marché qui dispose d’emblée d’un avantage décisif qui va le mettre hors d’atteinte quasi définitive de ses concurrents. Il en conclut qu’une démarche trop respectueuse de la libre concurrence aurait jadis conduit à avaliser l’avance prise par Boeing sur Airbus. D’autre part, Damien Broussolle regrette que la Commission n’ait pas valorisé la voie de la standardisation qui, dans bien des cas, et compte tenu de l’ampleur du marché européen, pourrait installer des acteurs industriels sur des trajectoires technologiques et stratégiques de croissance (path dependency). Le chercheur en conclut que lorsque les enjeux sont mondiaux, l’affirmation d’un espace européen régi par des règles spécifiques (intérêt et priorité communautaires) gêne certains acteurs économiques [15].

En avril 2014, Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen avaient eux aussi abordé cette question d’une nouvelle politique industrielle et de l’effet de path-dependence dans l’innovation, en estimant que, plutôt que de s’accrocher aux principes passéistes de l’État interventionniste ou au contraire à une opposition systématique à tout ciblage sectoriel, il était possible de réconcilier les politiques industrielles avec les exigences d’une économie de l’innovation. Pour les auteurs de Changer de modèle, il faut repenser la gouvernance des subventions sectorielles en les rendant plus compatibles avec la concurrence, force motrice de l’innovation. Il s’agit notamment d’élargir l’aide sectorielle à l’ensemble des acteurs, y compris aux entrants potentiels, pour y stimuler la croissance [16].

Depuis les années 1990, l’Europe a construit une politique industrielle en valorisant les deux axes de la société de la connaissance, d’une part, des contraintes et opportunités résultant du choix du développement durable, d’autre part. C’est ce que nous avons appelé La Nouvelle Politique industrielle. Les politiques qui y ont été prônées ont toujours tenté de respecter les objectifs de concurrence et d’ouverture des marchés qui s’inscrivent dans une tendance lourde de libéralisation, chère à la Commission – que l’on aime ou non ce choix fondamental. Dès lors, c’est la logique de l’ajustement au marché qui y a prévalu. Depuis la crise de 2007-2008, toutefois, une attention plus grande a été portée aux mutations industrielles ainsi qu’aux risques de désindustrialisation plus ou moins tangibles selon les États. N’oublions pas que, contrairement au récit évoqué dans la première partie de cette analyse, certains pays comme l’Allemagne ont, au contraire, renforcé leur base industrielle durant ces dernières décennies[17].

Dans le contexte général des mutations industrielles de ce début de siècle, le poids souhaitable de l’industrie dans le PIB communautaire, tel que fixé en 2012 par la Commission, peut faire fonction de symbole d’une attention nouvelle portée à ces questions. On parle désormais de Renaissance industrielle, non pas comme un retour à un ordre ancien mais comme une accélération des axes de développement définis dans la capitale européenne depuis le Livre blanc sur la Compétitivité et l’Emploi. Bien rappelée par Elie Cohen et Pierre-André Buigues [18], la difficulté pour l’Europe – comme du reste pour les États membres, leurs régions et leurs territoires –, c’est de mettre en conformité les discours pour une réindustrialisation vigoureuse et les actes, sous la forme de mise en œuvre au jour le jour de plans d’actions crédibles.

Et là, évidemment, c’est autre chose. Nous y reviendrons, bien entendu.

 Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

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[1] Pour une Renaissance industrielle européenne, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, p. 1, COM(2014) 014 final. A noter qu’il y est précisé que dans la présente communication, on entend par «industrie manufacturière» les activités de la section C, divisions 10 à 33, de la NACE, Rév. 2. L’«industrie» renvoie à un groupe d’activités plus larges comprenant aussi les industries extractives et le secteur énergétique. – Communication on Industrial policy “For a European Industrial Renaissance” http://ec.europa.eu/enterprise/policies/industrial-competitiveness/industrial-policy/communication-2014/index_en.htmLa Commission demande la prise de mesures immédiates en faveur d’une renaissance industrielle européenne, Communiqué de presse, Bruxelles, le 22 janvier 2014. http://europa.eu/rapid/press-release_IP-14-42_fr.htm. – State of the Industry, Sectoral overview and Implementation of the EU Industrial Policy, Commission Staff Working Document, 2014. SWD/2014/014 final.A New Step for European Industrial Policy, Belgian Concept Paper, May 28, 2013. http://economiewallonie.be/sites/default/files/BE%20concept%20paper%20industrial%20policy%20may2013%20full.pdf

[2] Les technologies numériques, plus particulièrement, sont au cœur des gains de productivité de l’industrie européenne. Leur puissance de transformation et leur influence croissante dans tous les secteurs sont en train de redessiner les schémas de production et de commercialisation traditionnels et amèneront l’industrie à concevoir quantité de nouveaux produits et surtout de nouveaux services («servitisation » de l’industrie). Une transition numérique est en cours dans l’économie mondiale et la politique industrielle doit intégrer les nouvelles possibilités technologiques telles que l’informatique en nuage, le traitement des gros volumes de données («datamasse»), l’édification de chaînes de valorisation des données, les nouvelles applications industrielles de l’internet, les usines intelligentes, la robotique, la conception et l’impression en 3D.

[3] Conseil européen des 20 et 21 mars 2014, Conclusions du Sommet Industrie, p. 1-6, Bruxelles, Conseil européen, 21 mars 2014, EUCO 7/1/14 REV1. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/141768.pdf

[4] Progression de la compétitivité européenne par Etat membre de l’Union européenne, Mémo, Bruxelles, 11 septembre 2014. – Reindustrialising Europe, Member State’s Competitiveness Report 2014, Commission Staff Working Document, SWD (2014) 278, A Europe 2020 Initiative, Brussels, European Commission, 2014.

[5] Pour le deuxième trimestre 2014 dans l’Europe des 28. Summary of Industry Indicators, DG Industry, Eurostat.

[6] Mission Letter, Brussels, November 1, 2014,

http://ec.europa.eu/commission/sites/cwt/files/commissioner_mission_letters/bienkowska_en.pdf

[7] http://ec.europa.eu/commission/sites/cwt/files/commissioner_ep_hearings/bienkowska-reply_en.pdf

[8] Elzbieta BIENKOWSKA, An EU Industrial Policy for the 21st century, Brussels, Conference on A New Industrial Policy for Europe, 12 November 2014.

[9] Conseil Compétitivité des 2 et 3 mars 2015. http://www.consilium.europa.eu/fr/meetings/compet/2015/03/02-03/

[10] Reinhilde VEUGELERS & André SAPIR, Policies for Manufacturing EU Growth, in R. VEUGELERS ed., Manufacturing Europe’s Future, p. 161sv, Brussels, Bruegel Blueprint 21, Sept. 2013. – Michael DARMER, A Definition of EU Industrial Policy, in M. DARMER & Laurens KUYPER, Industry and the European Union, Analysing Policies for Business, p. 4sv, Cheltenham UK, Edward Elgar, 2000.

[11] Bernd LANGE, Rapport sur une politique industrielle à l’ère de la mondialisation, Parlement européen, 2009-2014, 3 février 2011 (2010/2095-INI).

[12] Lionel NESTA, Désindustrialisation ou mutation industrielle ? dans Economie et Statistique, n° 438-440, INSEE, 2010, p. 1, note 1.

[13] Franck LIRZIN et Christophe SCHRAMM, Réindustrialiser l’Europe, Les enjeux d’une politique européenne d’innovation et d’industrie, Policy Paper, Questions d’Europe n° 256, p. 8-12, Paris, Fondation Robert Schuman, 22 octobre 2012.

[14] Ibidem, p. 3.

[15] Damien BROUSSOLLE, L’approfondissement du marché unique, moteur essentiel du développement de l’Europe ? dans M. DEVOLUY et G. KOENIG, Les politiques économiques européennes, p. 231-233, Paris, Seuil, 2015.

[16] Philippe AGHION, Gilbert CETTE, Elie COHEN, Changer de modèle, p. 198-204, Paris, Odile Jacob, 2014. – Voir aussi Ph. AGHION, Julian BOULANGER, Elie COHEN, Rethinking Industrial Policy, Bruegel Policy Brief, June 2011.

[17] Eric HEYMANN & Stefan VETTER, Europe’s reindustrialisation, The gulf between aspiration and reality, EU Monitor European Integration, Francfurt am Main, Deutsche Bank Research, November 26, 2013. – Ralf KROKER & Karl LICHTBLAU, « Industrieland Europa »: die europäische Industrie im internationalen Vergleich, in Die Zukunft der Industrie in Deutschland und Europa, Köln, Institut der Deutschen Wirtschaft, 2013 (Analysen 88, p. 7-31).

[18] Elie COHEN et Pierre-André BUIGUES, Le décrochage industriel, p. 406-407, Paris, Fayard, 2014.

Namur, 15 mars 2015

Dans un premier article sous ce même intitulé, nous rappelions qu’un nouveau récit se développait autour de l’industrie qui vivait des mutations au croisement du numérique et de l’écologie. Ce récit qui interroge la question de la désindustrialisation pointe souvent l’Europe en la rendant responsable d’un désintérêt à l’égard des manufactures et des usines, au nom d’une évolution qualifiée d’hypothétique vers des sociétés de l’information ou de la connaissance. Nous avons montré que, dès les années 1990, notamment avec le Livre blanc sur la compétitivité et l’Emploi de la Commission Delors, les politiques européennes s’étaient appuyées sur l’idée d’un ajustement structurel pour construire une politique industrielle dans un environnement, certes ouvert et concurrentiel, mais fondé à la fois sur l’axe des avantages compétitifs de la dématérialisation de l’économie et sur celui du développement industriel durable valorisant la production allégée d’énergie et de matières premières.

1. Désindustrialisation séculaire ou désindustrialisation absolue ? (2003)

Dans la logique de l’appel lancé par Schröder, Chirac et Blair, le Conseil européen réuni à Bruxelles les 16 et 17 octobre 2003, appelait les États membres à la création des conditions favorables pour relancer la croissance et l’emploi (European Initiative for Growth), en améliorant les facteurs de compétitivité pour les entreprises et l’industrie, en affirmant vouloir soutenir l’industrie, la recherche et la technologie. Le Conseil européen invitait la Commission à présenter rapidement un rapport contenant des propositions pour améliorer l’environnement industriel dans le but d’empêcher la désindustrialisation, le mot étant ici explicitement formulé [1].

Un premier document était publié par la Commission en novembre 2003 sous le titre Les enjeux clés de la compétitivité en Europe, Vers une approche intégrée [2]. Il annonçait d’emblée la réalisation d’une autre communication qui serait consacrée à la politique industrielle, ainsi que des travaux ultérieurs sur les raisons qui affectent la spécialisation de l’Europe et sur sa place dans la division internationale du travail. Il ébauchait, comme attendu, une analyse du phénomène de la désindustrialisation. Pour la Commission, il était clair que cette problématique et les politiques de compétitivité étaient étroitement liées : ces dernières devaient contribuer à stopper le processus de désindustrialisation. De telles politiques devaient également faciliter la transition vers une économie industrielle moderne [3]. La Commission abordait ensuite l’évolution récente de la compétitivité industrielle. Elle estimait que les signaux lancés par les chefs d’État étaient liés non seulement au ralentissement économique et à la période de récession que connaissait l’Europe mais aussi à un processus d’ajustement associé au changement de structure des économies européennes. La Commission notait que la constatation des responsables politiques s’inscrivait dans une réflexion plus vaste sur la performance et le futur de l’industrie communautaire. Elle estimait que les avis énoncés reflétaient peut-être l’ambition que l’Europe reste une puissance mondiale dans des secteurs industriels considérés comme essentiels notamment pour des raisons stratégiques. En outre, la Commission craignait que ces signaux reflètent la volonté de rétablir les performances des domaines dans lesquels l’Europe a montré des signes de faiblesse. On retrouve là – dit la Commission – l’idée selon laquelle l’industrie de l’UE étant moins spécialisée dans les secteurs à forte intensité technologique que celle des États-Unis ou du Japon, elle doit conserver la position forte qu’elle occupe actuellement dans les secteurs traditionnels, même si cela ne sera certainement pas suffisant pour garantir le succès économique à long terme [4]. La prudence de la Commission était fondée sur la définition conceptuelle qu’elle donnait de la désindustrialisation : un processus de changement structurel correspondant à un déclin à long terme, non cyclique, du secteur manufacturier, avec pour corollaire une baisse en termes absolus de l’emploi, de la production, de la rentabilité, du stock de capital de l’industrie manufacturière ainsi que des exportations de biens manufacturés avec l’apparition de déficits commerciaux permanents pour ceux-ci. Complémentairement, le rapport distinguait la désindustrialisation séculaire ou absolue de la désindustrialisation relative, cette dernière correspondant à la baisse de la part du secteur manufacturier dans le PIB, processus à long terme qui reflète la croissance rapide de la productivité de ce secteur, la hausse qui en résulte du revenu réel et l’augmentation de la demande de services. Pour la Commission, la baisse de la part du secteur manufacturier dans le PIB mettait en évidence un processus d’évolution structurelle vers une économie dominée par les services [5]. Sur ces bases, la Commission estimait que les préoccupations émises au sujet de la « désindustrialisation » et des délocalisations semblent basées sur une vue partielle des réalités économiques. Les relocalisations d’activités industrielles qui se produisent dans le monde sont le reflet de l’évolution des avantages comparatifs, ce qui n’était pas très aimable pour les trois chefs d’Etat qui s’étaient exprimés. La Commission concluait en effet que, si, sur la base des données analysées rien ne montrait que l’économie européenne présente des signes de « désindustrialisation », il était toutefois possible que pendant une période de croissance ralentie et de faible performance de la productivité et de l’innovation, les conditions contribuant au déclenchement d’un tel processus apparaissent. Le rapport concluait que l’importance croissante des services dans l’économie n’implique pas un déclin de la production industrielle et que, au contraire, grâce à l’augmentation régulière de la productivité, ce processus a été associé à une croissance continue de la production industrielle, malgré le déclin de l’emploi industriel. Avant tout, la Commission voyait une inquiétante perte de compétitivité dans le ralentissement de la croissance de la productivité en Europe. Si la Commission répétait en conclusion que, sur la base de données disponibles, il n’y avait, à l’heure actuelle, pas de preuve sérieuse selon laquelle l’Europe connaîtrait une désindustrialisation au sens absolu du terme, elle reconnaissait que le processus d’ajustement structurel en cours était source de difficultés au niveau local. Elle préconisait d’augmenter le potentiel de productivité européen et de renforcer la compétitivité par des investissements dans la recherche, l’innovation, l’éducation, les TIC ainsi que la réorganisation du travail. Enfin, la Commission promettait d’approfondir son travail dans les mois qui suivaient.

Lors du Sommet des 12 et 13 décembre 2003, le Conseil se disait à nouveau conscient de l’importance du secteur industriel pour la compétitivité de l’économie européenne dans le cadre des objectifs de la Stratégie de Lisbonne et disait attendre le rapport sur la désindustrialisation, annoncé par la Commission pour le premier semestre 2004 [6].

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2. Un processus de mutations structurelles (2004)

C’est le 20 avril 2004 que la Commission publiait, en effet, une nouvelle communication intitulée Accompagner les mutations structurelles : une politique industrielle pour l’Europe élargie [7]. Ce texte constitue à nouveau l’occasion de redire que l’industrie manufacturière continue à jouer un rôle de premier plan pour la prospérité de l’Europe et de tenter de répondre aux inquiétudes exprimées selon lesquelles l’Union serait confrontée à un processus de désindustrialisation. La Commission réaffirme que l’analyse qu’elle a menée indique qu’il n’existe pas de preuve d’un processus généralisé de désindustrialisation. Elle insiste sur le fait que le processus de réallocation des ressources vers les services ne doit pas être confondu avec la désindustrialisation [8]. Toutefois, la communication rappelle que l’industrie européenne fait face à un processus de mutations structurelles, généralement bénéfique et qui doit être encouragé, notamment par des politiques qui facilitent la création et l’utilisation de la connaissance. Et, pour la Commission, de ce point de vue, les performances insuffisantes de l’Europe, notamment en matière de productivité, de recherche et d’innovation, sont préoccupantes. La Commission annonce, dès lors, qu’elle va mener trois types d’actions pour accompagner le processus de mutations structurelles : poursuivre ses efforts pour mieux légiférer et créer ainsi un cadre réglementaire favorable à l’industrie, mieux exploiter les synergies entre les différentes politiques communautaires qui ont un impact sur la compétitivité de l’industrie et développer la dimension sectorielle de la politique industrielle. Ainsi, l’industrie, répète la Commission, joue un rôle indispensable pour la prospérité de l’Europe : l’économie européenne continue à dépendre du dynamisme de son industrie, d’ailleurs de plus en plus étroitement imbriquée avec les services, au développement desquels elle contribue [9].

La communication de la Commission sur la politique industrielle annoncée dès juillet 2005 au sein du processus de Lisbonne comme une importante contribution à la réalisation de ce programme est publiée le 5 octobre de la même année. Il s’agit pour la nouvelle Commission Barroso de dire qu’elle soutient elle aussi fermement la nature horizontale de la politique industrielle et qu’elle refuse de revenir à des politiques interventionnistes sélectives, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne puisse prendre en compte le contexte particulier des différents secteurs. Ainsi, la communication orientée sur l’industrie manufacturière, qui annonce une approche plus intégrée de la politique industrielle, avance-t-elle sept initiatives trans-sectorielles dans le but d’améliorer la compétitivité dans les domaines des droits de la propriété intellectuelle et de la contrefaçon, dans l’articulation avec l’énergie et l’environnement, l’accès au marché, la simplification législative, les qualifications au sein des secteurs (TIC, ingénierie, textile, cuir, etc.), la gestion des mutations structurelles, la recherche et l’innovation industrielle, mais aussi des initiatives sectorielles [10].

Fin 2007, Jean-François Jamet semblait donner raison à une Commission plutôt rassurante en précisant que l’Union européenne était la principale puissance industrielle mondiale. En 2004, elle représentait 29,8 % de la valeur ajoutée industrielle dans le monde, devant les États-Unis (22,4 %), le Japon (12,1 %) et la Chine (7,8 %). Pour l’économiste de la Fondation Robert Schuman, cette performance de l’Europe ne s’expliquait pas seulement par la taille de son marché intérieur : réalisant 75 % des exportations de l’UE, l’industrie européenne est aussi le principal acteur de la mondialisation puisque sa part de marché s’élevait en 2006 à 16,9 % du commerce mondial de marchandises, contre 11,5 % pour l’industrie américaine, 10,7 % pour l’industrie chinoise et 7,2 % pour l’industrie nippone [11].

3. Objectif 20 % du PIB issu de l’industrie en 2020

Lorsque, début mars 2010, le président de la Commission lance Europe 2020, une stratégie pour une croissance intelligente, durable et inclusive, il s’agit de répondre à la crise qui a durement frappé l’Europe : en 2009, le PIB européen a chuté de 4 % et la production industrielle est retombée au niveau des années 1990 [12]. Parmi les sept initiatives-phares présentées alors par la Commission pour stimuler le progrès, une politique industrielle à l’ère de la mondialisation figure en bonne place. Il s’agit d’améliorer l’environnement des entreprises, notamment des PME et de soutenir le développement d’une base industrielle forte et durable, à même d’affronter la concurrence mondiale [13]. Au delà du fait que la Commission annonçait à nouveau sa volonté de mettre sur pied une politique industrielle favorisant les meilleures conditions pour préserver et développer une base industrielle solide, compétitive et diversifiée, et soutenant la transition des industries manufacturières vers une utilisation plus efficace de l’énergie et des ressources, elle proposait de renouveler sa politique industrielle horizontale (réglementation dite « intelligente », modernisation des marchés publics, concurrence, normalisation), voulait améliorer l’environnement des entreprises ainsi qu’encourager la restructuration des secteurs en difficulté vers des activités axées sur l’avenir [14]. Une nouvelle communication intitulée Une politique industrielle intégrée à l’ère de la mondialisation, adoptée quelques mois plus tard, s’inscrivait dans cette logique de renforcement de la compétitivité industrielle afin de soutenir la relance économique et assurer la transition vers une économie à faibles émissions de carbone et efficace dans l’utilisation des ressources et de l’énergie [15].

C’est ensemble que, le 10 octobre 2012, le Président Barroso et son vice-président en charge de l’Industrie et des Entreprises, Antonio Tajani, annoncent qu’ils veulent renverser la tendance au déclin de l’industrie européenne amorcée au milieu des années 1990 et que la Commission fixe à l’Europe l’objectif d’approcher à nouveau les 20 % du PIB à l’horizon 2020 [16]. La communication de la Commission publiée à cette date se donnait pour vocation non seulement de mettre à jour la politique industrielle de l’Union mais de l’accélérer par la mise en œuvre de partenariats institutionnels mais aussi avec le secteur privé. La volonté affirmée de la Commission était d’endiguer le déclin du rôle de l’industrie et de réaliser une croissance durable, porteuse d’emplois. A cet effet, la Commission voulait adopter une vision globale, en privilégiant l’investissement et l’innovation, mais aussi en mobilisant en faveur de la compétitivité des entreprises européennes tous les leviers disponibles au niveau de l’UE, notamment le marché unique, la politique commerciale, la politique à l’égard des PME, la politique de la concurrence ainsi que les politiques de l’environnement et de la recherche [17]. Pour accélérer l’investissement dans les technologies de pointe de domaines en plein essor, la Commission a décidé de déterminer six domaines d’investissement prioritaires : les technologies de fabrication avancées, les technologies-clés génériques, les véhicules et transports propres, les bioproduits, la construction et les matières premières, ainsi que les réseaux intelligents. Dans ce texte, la Commission indique souhaiter inverser la tendance à l’affaiblissement du rôle de l’industrie en Europe en faisant passer la part de ce secteur dans le PIB de son niveau actuel d’environ 16 % à 20 % d’ici à 2020. Les auteurs précisent qu’il s’agit alors du pourcentage du secteur manufacturier dans le PIB au coût des facteurs 2011 établi par Eurostat [18]. Pour la Commission, ce résultat devrait être obtenu par un net rétablissement du niveau des investissements (formation brute de capital et investissements dans les équipements), par une augmentation des échanges de biens au sein du marché intérieur (pour atteindre 25 % du PIB en 2020) et par une hausse significative du nombre de PME exportant vers des pays tiers [19].

C’est dans cette perspective que les 2 et 3 décembre 2013, le Conseil Compétitivité de l’Union a adopté les Conclusions sur la politique industrielle européenne en appelant notamment à améliorer la coordination des politiques au profit des entreprises [20].

Après bien des hésitations, entre le Commission et le Conseil, on semblait être revenu à une compréhension commune de l’évolution de la politique industrielle.

A suivre : Quelle désindustrialisation pour quelles mutations industrielles ? (3)

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Presidency Conclusions, p. 5, Brussels European Council, October 16-17, 2003 (15188/03).

http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/ec/77679.pdf – Sur le concept de désindustrialisation, voir Patrick ARTUS, La tertiarisation / désindustrialisation du monde : ses causes et ses effets, dans Flash, Problèmes structurels, Natixis, 9 avril 2014.

[2] Les enjeux clés de la compétitivité en Europe, Vers une approché intégrée, Novembre 2003, COM(2003) 704 final.

[3] Les enjeux clés de la compétitivité en Europe, Vers une approche intégrée, Communication de la Commission au Conseil et au Parlement Européen, p. 1, (COM/2003/0704 final).

[4] Ibidem, p. 5.

[5] Ibidem.

[6] Presidency Conclusions, p. 4, Brussels European Council, December 12-13, 2003 (5381/04). https://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/ec/78364.pdf

[7] Accompagner les mutations structurelles : une politique industrielle pour l’Europe élargie, Communication de la Commission, 20 avril 2004, COM(2004) 274 final. – Fostering structural change: an industrial policy for an enlarged Europe.

[8] Ibidem, p. 6.

[9] Ibidem, p. 5.

[10] Mettre en œuvre le programme communautaire de Lisbonne : Un cadre politique pour renforcer l’industrie manufacturière de l’UE – vers une approche plus intégrée de la politique industrielle, Communication de la Commission, COM(2005) 474, 5 octobre 2005.

[11] Jean-François JAMET, Où va l’industrie européenne ? Questions d’Europe n° 82, Fondation Robert Schuman, 3 décembre 2007. Sources des données : Banque mondiale et calculs de l’auteur. Les données incluent le secteur de la construction.

[12] Europe 2020, Une stratégie pour une croissance intelligente, durable et inclusive, p. 8, Bruxelles, Commission européenne, 3 mars 2010, COM(2010) 2020 final.

[13] Ibidem, p. 6.

[14] Ibidem, p. 19-20.

[15] An Integrated Industrial Policy for the Globalisation Era in the context of the Europe 2020 strategy for smart, sustainable and inclusive growth, Europe 2020 Flagship, Brussels, 2010. – Une politique industrielle intégrée à l’ère de la mondialisation, mettre la compétitivité et le développement durable sur le devant de la scène, COM(2010) 614 final du 28 octobre 2010.

[16] We need to reverse the declining trend started in mid-90s. Goal : Industry approach 20 % of GDP by 2020. Powerpoint and Press Release, A Stronger European Industry for Growth and Economic Recovery, October 10, 2012.

[17] Une industrie européenne plus forte au service de la croissance et de la relance économique, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, p. 1, Bruxelles, 10 octobre 2012, COM(2012) 582 final. – A Stronger European Industry for Growth and Economic Recovery, Industrial Policy Communication Update, Communication to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Brussels, European Commission October 10, 2012, COM(2012) 582 final.

[18] Eurostat (nama_nace_10_c)).

[19] Une industrie européenne…, p. 2 et 33.

[20] Communiqué de presse, Conseil Compétitivité (marché intérieur, industrie, recherche et espace), Bruxelles, les 2 et 3 décembre 2013, 17141/1/13 REV 1. http://www.consilium.europa.eu/ueDocs/cms_Data/docs/pressData/fr/intm/140786.pdfhttp://register.consilium.europa.eu/doc/srv?l=EN&f=ST%2017202%202013%20INIT

Namur, le 28 février 2015

La décision de la SNCB et du Gouvernement fédéral, ce 27 février 2015, de suspendre – contre l’avis du Gouvernement wallon – le TGV dans sa connexion avec Paris par Namur, Charleroi et Mons (dorsale wallonne) constitue une nouvelle occasion de s’interroger sur l’anticipation de la mobilité ferroviaire en Wallonie ainsi qu’entre la Wallonie et les Régions européennes. En 2005, je publiais, à l’initiative de Luc Maréchal, Inspecteur général au Service public de Wallonie (DGO4), un plaidoyer pour une prospective du rail en Wallonie. Ce texte a été édité sous forme de note de recherche sur le site du SDER le 28 septembre 2005, puis dans les Cahiers de l’Urbanisme en décembre de la même année. Au fond, le plus grand mérite de ce papier est d’avoir été écrit voici presque dix ans. Ce n’était pas le seul, bien entendu. Réminiscence d’hiver…

Namur, 28 septembre 2005

La prospective n’étant pas une activité solitaire, les présentes réflexions se sont construites au départ d’un séminaire tenu à l’Institut Destrée en mars 2005 1. Ce texte doit aussi beaucoup aux échanges des Jardins de Wallonie, ces journées buissonnières organisées à l’Abbaye de Floreffe en septembre 2003 sous le titre Infrastructures et mobilité : voies nouvelles et vieilles impasses 2.

Lors du colloque « Voyageurs » organisé par l’Interrégionale wallonne de la FGTB et la CGSP Cheminot en mars 2005 à Namur, le directeur des études économiques de l’Union wallonne des Entreprises, Didier Paquot, a posé des questions particulièrement pertinentes, notamment parce qu’elles touchent directement à l’intérêt régional de la Wallonie : les implications du plan New Passengers sur la desserte interne de la région (dorsale wallonne et Bruxelles-Luxembourg), le maintien des connexions de la Wallonie avec ses voisins – et particulièrement les relations transfrontalières Liège-Luxembourg et Tournai-Lille –, les conséquences sur le trafic marchandise ainsi que la prise en compte réelle de l’évolution du tissu économique régional. Il est assurément utile de rappeler à la SNCB et à son ministre de tutelle que neuf travailleurs wallons sur dix ne correspondent pas au profil caricaturé du navetteur se rendant quotidiennement à Bruxelles 3.

De fait, à certains moments de tout processus de réflexion stratégique, poser les questions pertinentes – et particulièrement les questions qui fâchent – constitue une tâche salutaire. De plus, la prospective nous apprend à concevoir les problématiques que l’on y aborde au travers de toute la complexité du système et donc des interactions qui s’y développent. Cette nécessité m’amène à faire cinq remarques liminaires :

– Le Plan New Passengers lancé par la direction de la SNCB ne peut être déconnecté de l’ensemble de la stratégie voyageurs de la SNCB car ce plan ne constitue qu’une petite part de la stratégie de cette société;

– la politique du rail – et donc des transports – ne peut ignorer celle de l’aménagement du territoire et des stratégies mises en place à ce niveau;

– la politique du transport voyageurs ne peut être envisagée sans référence à la politique du transport marchandise et de l’ouverture européenne de son marché en 2008;

– la politique du rail ne peut être pensée sans l’intégrer dans l’ensemble de la politique de mobilité et donc de l’intermodalité, de la (dé)congestion des villes et des voies routières, aériennes, des déséquilibres territoriaux, etc.

– la politique du rail, enfin, ne peut être coupée de l’ensemble des stratégies de développement économique régional.

Il n’est évidemment pas possible de développer ici l’ensemble de ces interactions, d’autant qu’aucun exercice de prospective de la politique du rail qui mesurerait finement les attentes de la Wallonie n’a été jusqu’ici réalisé. Il devrait pourtant l’être afin de dégager une véritable stratégie wallonne en la matière. Cet article ne constitue dès lors qu’une première esquisse qui, sur base de diagnostics multiples et précis 4], s’attache à déterminer des enjeux, pour – ultérieurement – bien cerner l’ensemble des variables (acteurs et facteurs), ouvrir le champs des possibles et déterminer les souhaitables.

La détermination de ces enjeux constitue un passage obligé. Il s’agit de mesurer ce que les tendances portent en elles en termes d’opportunités ou de menaces, ou encore, formulé autrement, ce que, sur le champs de bataille, on peut perdre ou gagner. Nous savons déjà tous que, en matière de transports, le prolongement des tendances qui ont prévalu jusqu’ici ne peut que nous mener à des situations intolérables, à des scénarios de l’inacceptable.

Six enjeux principaux seront ici esquissés, auxquels il faudrait apporter des réponses pour déterminer des objectifs cohérents, bâtir ainsi une vision, puis déterminer des axes stratégiques et des actions de mise en œuvre.

 1. L’attractivité de la Wallonie et son maintien dans les eurocorridors

La première idée d’enjeu me vient de l’histoire. C’est la propension, depuis la fin du XIXème siècle, à essayer de contourner la Wallonie en matière de grands express internationaux. Il faut se rappeler que les premiers projets d’une liaison Berlin – Cologne – Louvain – Bruxelles – Paris, sans passer par la dorsale wallonne, remontent au début du XIXème siècle. Le sénateur libéral liégeois Emile Dupont en a été un adversaire farouche dès 1903. Une manifestation réunira près de 20.000 personnes à Liège le 12 mai 1912, en dénonçant le risque d’isolement de la Wallonie. On sait que cette initiative ne fut pas la seule 5. On peut rappeler aujourd’hui que, à cette tendance, correspond l’enjeu réel de l’attractivité de la Wallonie et de son maintien dans les eurocorridors du transport voyageurs européen ou, comme formulé dans le Plan de mobilité des transports en Wallonie : l’intégration de la Wallonie dans les systèmes de transport européens. On sait que cette bataille a été partiellement perdue avec l’abandon des TEE sur la dorsale wallonne et leur remplacement par un Thalys quotidien unique, tortillard et menacé.

En présentant le rapport La France en Europe, Quelle ambition pour une politique des transports ? 6, le délégué de la Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action régionale (DATAR), soulignait que l’acessibilité des métropoles à vocation internationale dépend d’abord de leur accessibilité aérienne et des services ferroviaires à grande vitesse 7].

2. La soutenabilité des politiques de transports

La prospective faisant du long terme son jardin d’investigation, elle constitue par essence la méthode de réflexion pour interroger la durabilité des politiques, et particulièrement de ce fait fondamental que constitue le manque – sinon souvent l’absence totale – de prise en compte des coûts externes des modes de transports utilisés. C’est particulièrement vrai pour le transport routier qui, si on se limite au transport des voyageurs, représente près de 80 % de parts de marché au niveau européen contre environ 6 % pour le rail, ex aequo avec le transport aérien 8 ! Par ailleurs, l’analyse de répartition des déplacements d’un jour moyen, selon les moyens de transports, montre que la part du train est limitée à 1,9 % contre 74,5 % à la voiture comme conducteur ou passager 9. Ces chiffres montrent bien sûr l’urgence d’un rééquilibrage des modes de transport dans la situation actuelle. Leur mise en perspective accentue encore cette nécessité. Ainsi, les travaux de prospective français nous montrent que, en se limitant à des hypothèses modérées, la croissance du transport pourrait être, d’ici 2020, d’environ 40 % pour les marchandises et d’environ 60 % pour les voyageurs 10. Notez que cet accroissement prend en compte le vieillissement de la population tout comme la tendance à l’étalement urbain, qui est encore loin d’être renversée dans beaucoup de pays européens, et notamment en Wallonie.

Faut-il s’étonner de cette croissance ? On peut considérer que, à long terme, les rencontres de personne à personne ou de groupes à groupes prendront, probablement, une ampleur encore plus grande qu’aujourd’hui : management à divers niveaux des entreprises multinationales ou européennes, rencontres de scientifiques, gestion de l’Union européenne, rencontres politiques, mouvements associatifs, professionnels et syndicaux, etc. Ce qui est vrai au niveau européen est aussi vrai à l’échelon régional car le développement endogène et le développement des services exigent ce type de rencontres tout autant qu’une mobilité individuelle. Il faut songer non seulement au développement des liaisons internationales et transfrontalières mais aussi aux liaisons rapides interrégionales et à des liaisons rapides intrarégionales.

Ces perspectives de croissance nous renvoient bien sûr aux enjeux locaux et globaux de la durabilité des politiques sur le plan environnemental. Mais pas seulement : l’insécurité et l’aménagement anarchique du territoire constituent des enjeux parallèles. La soutenabilité économique, sociale et culturelle des choix effectués doit être également prise en compte. Pour beaucoup de ces enjeux, les réponses pourront être technologiques. Ainsi, la réduction des nuisances sonores comme l’accroissement de la vitesse sur des terrains difficiles comme ceux de la Wallonie pourraient trouver des réponses mieux adaptées par une recherche ciblée.

3. Les nouveaux vecteurs du développement économique régional

La compétitivité régionale, de même que la compétitivité fédérale, sont directement corrélées avec l’inscription du territoire dans les flux mondiaux d’échanges des personnes et des biens, et donc avec les portes ferroviaires mais aussi aériennes, fluviales et routières dans la logique d’intermodalité. Le facteur temps, et donc vitesse, y joue un rôle central tout autant que la fiabilité des liaisons. Ainsi, l’organisation du transport influe-t-elle directement sur les performances tant des acteurs économiques que du système productif régional dans sa totalité. La qualité du transport conditionne les coûts et délais d’approvisionnement et de distribution des marchandises ainsi que les conditions de mobilité des personnes. Un système de transport performant constitue sans nul doute un avantage concurrentiel pour les entreprises qui s’y déploient et paraît influencer leur niveau régional de productivité 11.

De plus, au moment où la connaissance, les savoirs et l’intelligence apparaissent comme des vecteurs majeurs de la mutation économique, il s’agit de rendre particulièrement accessibles les pôles de développement scientifiques, de désenclaver les instituts de recherche, les universités et les entreprises. Cet enjeu n’est pas indifférent, par exemple, à la problématique du développement de l’axe Nord-Sud en Wallonie.

4. La prise en compte des missions d’intérêt général

Certes, la logique de la rentabilité marchande se substitue au service public comme tendance lourde de l’évolution des transports européens. La sémantique indique bien cette évolution qui favorisait hier le bénéficiaire, devenu usager puis client. On oublie trop souvent que le voyageur est un citoyen qui paie ses impôts, qui n’ignore pas que la SNCB reçoit une dotation de l’Etat, que son activité – comme la sécurité sociale – n’est pas bénéficiaire et qu’il s’agit de participer au financement du service public rendu, tout en prenant en compte une logique de péréquation. Déjà en 1987, en réfléchissant de manière prospective à l’avenir du TGV en Wallonie, Michel Laffut notait que si l’on persistait à ne voir que la rentabilité industrielle, les risques de désenchantement étaient grands. Si l’on se résout enfin à parler de rentabilité sociale et à mettre en place les instruments qui permettraient de la mesurer, les risques sont minimes, ajoutait le maître de conférence à l’Université de Liège 12.

Mais les logiques d’intérêt général portent aussi sur la dimension centre – périphérie – fédérale ou régionale. Le plus local et le plus rural sont assurément des cibles indispensables des politiques de service public à mener dans le rail pour lesquels les critères de rentabilité doivent être à tout le moins nuancés. On ne saurait mettre sur le même pied la gare d’une commune qui draine 5.000 habitants et celle qui en accueille 50.000. Des deux côtés, les citoyens ont des besoins, des droits et devoirs qui doivent être pris en compte de la même façon. Le mot devoir ne doit pas étonner : il s’agit d’un devoir qui pèsera de plus en plus sur chacun d’entre nous : celui de se déplacer par des modes de transports moins aliénants pour les générations futures.

 

5. Les enjeux financiers

Paradoxalement, la vision de la Commission européenne de la politique du rail, telle que la donne le Livre blanc 13, réduit les potentialités de développement fret et voyageurs en tournant le dos à la mise en place d’un service public ferroviaire européen et en privilégiant, par la libéralisation du rail, l’aspect commercial – et donc financier – du transport ferroviaire. Cette évolution pourrait encore s’accentuer si la proposition de directive du 3 mars 2004 dans ce qu’on appelle le « troisième paquet ferroviaire » poursuit son chemin en ouvrant à la concurrence le transport international de passagers à compter du 1er janvier 2010 et en autorisant le cabotage 14].

Au delà de l’ingénierie cabalistique – et qui risque de se révéler in fine très coûteuse 15 – des PPP (Partenariats Public-Privé) et des BOP (Build-Operate-Transfer), les vrais enjeux consistent à voir comment les acteurs majeurs que sont les entreprises et les pouvoirs publics régionaux peuvent devenir parties prenantes de la politique du rail en Wallonie, autrement que de manières supplétive et résiduelle de politiques qui seraient conçues ailleurs. Le désengagement du Fédéral dans plusieurs secteurs qui relevaient manifestement de ses compétences et la nécessité des communes et des régions de réaliser des missions d’intérêt général par substitution montrent la nécessité d’anticiper sur ce type d’enjeux.

La situation wallonne est en effet particulièrement délicate. Le député Bernard Wesphael la synthétisait lors d’un interpellation au parlement wallon en mai 2005 :

En clair, la Wallonie paie doublement. D’abord, son réseau ferré a été sous-entretenu durant des décennies et elle a donc payé une première fois en perte de temps accumulée pour le transport des voyageurs, comme pour le transport des marchandises.

La Wallonie a donc perdu en termes d’attractivité économique. Aujourd’hui, elle va financer les économies réalisées au niveau fédéral en acceptant de payer pour la réalisation des travaux que la SNCB aurait dû mettre en œuvre, année après année, depuis deux décennies 16.

C’est néanmoins sur la question du financement du rail que, dans la logique du rééquilibrage des modes de transports, des transferts financiers doivent être directement organisés et rendus visibles au citoyen entre les transports qui contribuent à atteindre les objectifs de Kyoto et ceux qui vont à leur encontre.

 6. La gouvernance et les mécanismes de prise de décision

Les observateurs sont tous frappés par l’atomisation de la décision, des responsabilités, et dès lors des agendas politiques et de mise en œuvre des décisions. Certes, nous avons intégré depuis longtemps qu’il n’y a que très rarement un moment « t » précis où se prend *la* décision, que les décideurs s’inscrivent dans des logiques de processus. Toutefois, la bonne gouvernance implique transparence, concertation, association des acteurs, des bénéficiaires et des partenaires. On peut s’interroger sur la réalité de ces processus dans les fermetures annoncées à l’automne 2004 d’une vingtaine de gares wallonnes, les choix de lignes à valoriser, ou à dévaloriser, l’établissement des ratios pour évaluer ex-ante les choix ou pour mesurer les impacts des politiques décidées 17.

Mais cette question de la gouvernance et de l’atomisation de la décision ne se pose pas qu’à la SNCB ou au gouvernement fédéral, elle se pose aussi – et peut-être même surtout – au plan wallon.

Ainsi, peut-on dire que, vu de Namur, l’enjeu majeur est la nécessaire appropriation de l’enjeu ferroviaire par la Wallonie tout entière, mais surtout plus particulièrement par les instances régionales.

Bien sûr, la Région wallonne n’est pas directement compétente en tant que telle, mais nous savons que, au-delà du magistère d’influence et de contestation de son gouvernement 18, elle intervient déjà dans le domaine. Les exemples sont nombreux qui vont de l’accord de coopération du 26 mars 2002 relatif au plan d’investissement 2001-2012 de la SNCB, l’accord de coopération entre Régions et État fédéral concernant le Réseau express régional (RER) dans et autour de Bruxelles, le préfinancement de lignes, la tarification, les attentions du ministre des Affaires intérieures du Gouvernement wallon pour les gares délaissées et une sorte de partenariat qui se met en place, etc.

 Une politique régionale wallonne du rail ?

Une première politique régionale wallonne du rail a pris corps au travers du Schéma de Développement de l’Espace régional et des contrats d’avenir successifs depuis 1999. Le SDER met essentiellement en avant la nécessité de connexions aux territoires voisins, particulièrement le RER Nivelles – Bruxelles et Namur – Bruxelles, le renforcement de la ligne Bruxelles – Luxembourg – Strasbourg ainsi que de bonnes liaisons est-ouest dans le Brabant wallon (Wavre – Ottignies – Nivelles et Manage) 19. Le Contrat d’avenir pour la Wallonie privilégiait huit points forts parmi lesquels la modernisation de la dorsale wallonne et de l’axe Bruxelles – Luxembourg, le RER autour de Bruxelles, le renforcement de Bruxelles – Charleroi et Bruxelles – Namur, etc. 20.

La note d’orientation déposée par le ministre de la Mobilité et des Transports José Daras, approuvée par le Gouvernement wallon en avril 2000, a insisté sur la nécessité de rendre le train plus attractif par rapport à la voiture individuelle et a retenu trois critères pour évaluer la nouvelle offre de trains :

– la fréquence des trains (nombre, cadence des horaires et répartition sur l’heure);

– la pertinence des liaisons offertes en fonction des besoins réels de déplacement;

– la vitesse commerciale (délais et ponctualité) 21.

On sait que, depuis son plan décennal 1991, la SNCB consulte les Régions sur sa stratégie de développement et donc sur leurs besoins. Pour la période 2001-2010, le Gouvernement wallon avait fixé, début 2001, des priorités autour de sept axes dont les deux premiers étaient qualifiés de structurants :

– l’amélioration de la vitesse du trafic sur les relations entre Bruxelles et les villes de Liège, Mons, Namur et Charleroi, parallèlement au développement d’un RER;

– le renforcement de la qualité des liaisons sur la dorsale wallonne;

– le développement des accès TGV;

– le développement des relations transfrontalières;

– l’accès aux aéroports (national et régionaux);

– l’accès aux zones d’activités économiques, notamment les ports autonomes et les plates-formes multimodales;

– la consolidation des dessertes secondaires 22.

Concrètement, ces axes ont débouché, le juin 2001, sur cinq priorités à inscrire dans le plan décennal de la SNCB : renforcement de Watermael – Ottignies et de Bruxelles -Nivelles, une ligne nouvelle « dorsale wallonne » entre Charleroi, Gosselies et Daussoulx avec une gare à Rhisnes, une ligne nouvelle Daussoulx – Ottignies ainsi que la réalisation d’une meilleure desserte de l’ensemble des villes wallonnes. Il était par ailleurs indiqué qu’une attention devait être apportée aux relations internationales notamment la liaison Bruxelles – Luxembourg – Milan (viser une vitesse de référence portée à 200 km/h) 23. Le 12 juillet 2001, dans le cadre de la préparation d’un accord de coopération, le Gouvernement wallon rappelait et précisait ses choix en ajoutant quelques éléments peu apparents précédemment comme l’électrification de la ligne de Montzen ou le REL (Réseau express liégeois) 24.

Cet essai de hiérarchisation des priorités va être remis en cause dans le cadre de l’ajustement du plan d’investissement de la SNCB pour la période 2004-2007 : tandis que le RER, notamment la mise à quatre voies 25, reste bien inscrit, la priorité Eurocap-Rail 26 y est manifestement renforcée tant entre Ottignies et Luxembourg qu’en ce qui concerne la ligne nouvelle Ciney – Libramont. Dans le même temps, la construction d’une ligne nouvelle entre Ottignies et Daussoulx n’est plus considérée comme une priorité 27. Le Comité de concertation entre le Fédéral et les entités fédérées parviendra à un accord le 23 septembre 2003 pour réaliser le préfinancement par la Région wallonne des projets qui lui sont chers. Lors de l’identification en réunion du Gouvernement wallon de ces projets, on a pu notamment retrouver l’amélioration de l’axe Bruxelles – Luxembourg dans la perspective du projet Eurocap-Rail, mais aussi la modernisation de la ligne Namur – Charleroi ainsi que des études de faisabilité et les premières tranches de réalisations d’une nouvelle dorsale wallonne avec en priorité le raccordement de Gosselies au réseau ferroviaire actuel vers Charleroi, d’une part, et vers Bruxelles, d’autre part 28. Le Gouvernement wallon a confirmé l’ensemble de ces priorités le 29 avril 2004, en rappelant la nécessité de prévoir, entre 2004 et 2007, les études d’une nouvelle dorsale wallonne (frontière à frontière) et les premiers travaux 29.

Le nouveau Gouvernement wallon mis en place en juillet 2004 va reprendre l’ensemble de ces objectifs dans son cahier des charges : liaison des grandes villes wallonnes à trente minutes de Bruxelles, RER, mise en œuvre du plan d’investissements de la SNCB 2004-2007 dans les délais prévus, amélioration de Bruxelles – Luxembourg, obtention des crédits Eurocap-Rail, construire une dorsale wallonne par la création de nouveaux tronçons et l’amélioration de ceux qui peuvent techniquement l’être, ce qui permettrait de placer les principales villes wallonnes sur un axe européen et de relier les aéroports régionaux au réseau ferré, rénovation des gares de Mons et Charleroi, etc. 30. Ces objectifs ont été inscrits dans le Contrat d’avenir pour les Wallonnes et les Wallons du 1er février 2005 sous l’intitulé Affirmer les priorités wallonnes en matière de chemin de fer.

Dans le cadre du plan d’investissements de la SNCB la Région continuera à défendre ses priorités pour la Wallonie :

– la mise à quatre voies des lignes Bruxelles – Namur et Bruxelles – Charleroi; des travaux indispensables à la réalisation du RER qui renforcera l’articulation de Bruxelles avec les villes wallonnes situées dans un rayon de 30 kms;

– les travaux nécessaires pour mettre les villes de Mons, Charleroi et Namur à trente minutes de Bruxelles, et Liège à quarante minutes;

– l’amélioration de la ligne Bruxelles – Luxembourg et la réalisation d’une nouvelle dorsale wallonne permettant aux villes de Wallonie de se situer sur un réseau de grande vitesse;

– le renforcement de l’attractivité des gares wallonnes ainsi que celle des trains via l’amélioration de leur confort, de leur fréquence et de leur vitesse. L’accessibilité des gares doit également être facilitée afin de favoriser l’intermodalité des personnes (parkings vélos, correspondances train/bus…);

– la politique ferroviaire « marchandise » en Wallonie doit s’inscrire dans le cadre de l’intermodalité à travers les raccordements ferrés des zones d’activité et de leur desserte 31.

Conclusion

Comme l’a souligné au Parlement wallon le nouveau ministre des Transports et du Développement territorial André Antoine, le 26 octobre 2004, il est toujours plus simple […] d’accumuler les demandes formulées par les uns et les autres que de procéder à de véritables choix politiques 32.

Ainsi, en dehors de questions écrites ou orales ponctuelles, à quand remonte un débat au Parlement wallon sur la politique du rail en Wallonie ? Où est la carte des infrastructures ferroviaires à long terme 33 ? Quels sont les priorités clairement hiérarchisées de la Wallonie en cette matière ? Quel est le projet prioritaire et structurant reconnu permettant la mobilisation des forces vives ? Si Eurocap-Rail a été reconnu priorité d’intérêt européen – RTE, Réseau transeuropéen – grâce aux efforts passés, comment ce projet concret, malgré ses différentes configurations et les différentes compréhensions que l’on peut en avoir, peut-il apparaître en concurrence avec l’idée séduisante – mais l’idée seulement – d’une nouvelle dorsale wallonne au nord de l’autoroute de Wallonie et dont l’embranchement Daussoulx-Gosselies, venant de Louvain-la-Neuve, autre idée, constituerait une première étape ? En quoi dès lors la rénovation des gares de l’actuelle dorsale trouverait-elle sa justification profonde ?

Ce ne sont, bien sûr, que des questions auxquelles nous ne pouvons répondre, faute de vision collective, faute de stratégie concertée, faute de travaux préparatoires consistants et motivés du côté wallon.

Les engagements politiques qui ont été pris jusqu’ici doivent être consolidés et appuyés par un pôle d’expertise qui, par une observation sérieuse (technique, économique, développement local, etc.) puisse éclairer les choix à prendre dans les années à venir en matière de mobilité, d’aménagement du territoire (Comment desservir le milieu rural en compensant la suppression de nombreuses gares pourtant fréquentées ? Quelle place l’actuelle dorsale wallonne doit-elle avoir dans la future architecture ferroviaire ? Quel doit être le positionnement face aux pôles extérieurs : Bruxelles, Lille, Luxembourg, Maastricht ?).

La création d’un pôle d’expertise prospectif au niveau régional dans le domaine ferroviaire (voyageurs et fret) est aujourd’hui une nécessité. Un premier effort a mis en place une « cellule » ferroviaire – aujourd’hui très maigrichonne – au sein du ministère de l’Equipement et des Transports. Il s’agissait de doter la Région wallonne de l’expertise en techniques ferroviaires, en gestion financière des entreprises publiques et des marchés, en économie des transports dont elle a besoin pour le rail et arrêter de subir les choix du Fédéral et de la SNCB 34. Cette cellule peut être renforcée, prise au sérieux, associée à l’IWEPS qui dispose des moyens pour piloter, financer et intégrer dans la dynamique les chercheurs qui disposent d’une bonne expertise dans nos universités et instituts de recherches. Mais il faut faire plus : associer l’ensemble des acteurs – au premier chef le CESRW, le CWED et le Parlement wallon – dans une réflexion collective et prospective destinée à déterminer et de hiérarchiser, à très court terme, les priorités en matière de politique du rail. La Wallonie, son Gouvernement et son Parlement seront ainsi parties prenantes d’une politique du rail qui ne peut – dans un Etat fédéral – être celle de la seule SNCB.

On pensera peut-être qu’il s’agit ici d’un plaidoyer pour la régionalisation. Rien n’est plus faux. Même si cette perspective d’un transfert de compétences et des moyens y afférents ne signifierait assurément pas une catastrophe pour une région que le ministre Antoine lui-même qualifiait, au Parlement même, de dindon wallon face au Fédéral 35. En particulier, les propositions avancées voici quelques années par Yves de Wasseige de régionaliser l’infrastructure étaient loin d’être absurdes. D’une part, en effet, les expériences allemande et surtout française montrent les avantages de laisser aux collectivités territoriales, proches du terrain, la gestion des réseaux de proximité et les équipements locaux 36. Il est manifeste que, en France, le développement des services régionaux a joué un rôle déterminant dans le développement du trafic voyageur, au même titre que la multiplication des trains à grande vitesse, alors même que le fret marchandise stagnait ou régressait. D’autre part, la récente scission de la SNCB en deux entités séparant l’infrastructure et l’exploitation nous laisse penser que, comme cela s’est passé en Angleterre, l’infrastructure deviendra le parent pauvre au plein sens du mot.

Avec le professeur Henry-Jean Gathon 37, on peut ne pas être pas convaincu que la fameuse clef de répartition 60-40 soit un gage de bonheur durable pour la mariée wallonne. Non seulement son application manque de transparence, mais en plus cette clef ne tient pas compte réellement des surfaces, des distances et des reliefs qui différencient profondément les deux grandes régions de la Belgique.

Aujourd’hui, la Wallonie ne « risque » pas d’être isolée, comme on se plaît à le craindre encore dans certains discours. Sur le plan du transport ferroviaire voyageurs, la Wallonie souffre déjà d’un isolement croissant 38. Enfin, dans un monde incertain sur le devenir de l’opérateur historique – au vu des regroupements qui peuvent se produire, considérons le transport aérien – comme sur les effets de la libéralisation, l’effort doit porter sur l’infrastructure, en qualité intrinsèque et en maillage porteur de développement régional et de cohésion territoriale, tant pour les voyageurs que pour le fret. A l’heure de la libéralisation, pas de rails, pas de trains. La Wallonie est contournée et continue à subir le trafic routier de transit.

Le Schéma de Développement de l’Espace régional wallon (SDER), adopté par le Gouvernement wallon le 27 mai 1999, soulignait la nécessité de structurer le système de transport et d’assurer une meilleure compatibilité intermodale. Il ajoutait :

La répartition des compétences entre les différents niveaux de pouvoir, du fédéral au communal, n’a pas toujours permis, jusqu’à présent, une  organisation optimale de l’ensemble du système 39.

C’est ce système tout entier qu’il s’agit aujourd’hui de revisiter afin de donner une meilleure visibilité de la politique menée à un long terme d’au moins vingt ans. Il s’agit d’une nécessité si on veut faire adhérer les acteurs et la population au changement profond de politique indispensable dans le domaine des transports. Car ce changement doit être porteur d’une véritable mutation des mentalités et des attitudes quotidiennes.

A de nombreux problèmes qui se posent à la Wallonie d’aujourd’hui, et qui se poseront avec une plus grande acuité demain, le rail peut constituer une réponse puissante et adéquate. Il s’agit, pour réaliser cet objectif, que des infrastructures pérennes aient été mises en place, que les acteurs et opérateurs soient à la hauteur de la tâche et que toutes les prises de conscience aient été stimulées, particulièrement au sein de la population.

(1) Une première version de ce texte a été présentée au colloque « Voyageurs » organisé par l’Interrégionale wallonne de la FGTB et la CGSP Cheminots, à l’Arsenal de Namur, le 11 mars 2005.

(2) Infrastructures et mobilité : voies nouvelles et vieilles impasses, Les Jardins de Wallonie, 6 et 7 septembre 2003, Charleroi, Institut Jules-Destrée-RTBF, 2004, avec notamment la participation de Enza Alberti, François Belot, Pierre Bertin, Daniel Burnotte, Jean-Louis Brasseur, Olivier Chastel, Pierre Courbe, Michel Damar, Jean-Pierre Dawance, Anne Depiesse, George Dereau, Benoît Dupriez, Patrick Freney, Jean-Paul Gailly, Gilles Gantelet, Alain Geerts, Sylviane Gilmont, Michel Guilbert, Bart Jourquin, Pierre Laconte, Christophe Lacroix, Michel Lebrun, Benoît Lechat, Luc Maréchal, Bernadette Mérenne, Emile Mérenne, Eugène Mommen, Bertrand Montulet, Véronique Paternostre, Vincent Reuter, Samuel Saelens, Véronique Thirifays, Philippe Toint, Alain Trussart, Bénédicte Véllande, Angélique Widart. http://www.wallonie-en-ligne.net/Jardins-de-Wallonie/Jardins_Wallonie_2003.htm

(3) Didier PAQUOT, La réforme « New Passengers » de la SNCB, Le point de vue des entreprises, Intervention au colloque de la FGTB, Namur, 11 mars 2005.

(4) Voir notamment la contribution de Benoît MASQUILIER, Transports et mobilité, dans Marc GERMAIN et Jean-François POTELLE dir., La Wallonie à l’aube du XXIème siècle, Portrait d’un pays et de ses habitants, p. 175-189, Charleroi, Institut Jules-Destrée, 2005.

(5) Voir la notice de Paul DELFORGE, Transport ferroviaire, dans Encyclopédie du Mouvement wallon, t. 3, p. 1540-1550, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

(6) La France en Europe, Quelle ambition pour une politique des transports ,? Paris, DATAR-La Documentation française, Avril 2003. http://www.datar.gouv.fr.

(7) Compte rendu du séminaire Prospective-Info du 22 mai 2003 consacré à la prospective des transports, p. 9, Paris, DATAR, 2003.

(8) La politique des transports à l’horizon 2010, L’heure des choix, p. 11, Luxembourg, Communautés européennes, 2001.

(9) Enquête MOBEL, dans Benoît MASQUILIER, Transports et mobilité…, p. 180.

(10) Conférence interministérielle d’Aménagement et de Développement du Territoire du 18 décembre 2003. http://www.datar.gouv.fr (10 mars 2005).

(11) Yves MORVAN dir., Activités économiques et territoires, Changement de décor, p. 153, La Tour d’Aigues, L’Aube-Datar, 2004. – Emile QUINET, Infrastructures de transport et croissance, Paris, Economica, 1992.

(12) Michel LAFFUT, Un TGV pour la Wallonie ?, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Charleroi, 1987 (cédérom, 1997).

(13) COMMISSION EUROPEENNE, Livre blanc, la politique européenne des transports à l’horizon 2010 : l’heure des choix, Luxembourg, Office des Publications officielles des Communautés européennes, 2001.

(14) Proposition de directive du Parlement européen et du Conseil modifiant la directive 91/440/CEE du Conseil relative au développement des chemins de fer communautaires (COM 2004 139final) du 3 mars 2004. – voir aussi la proposition de résolution n°187 du député Christian Philip déposée à l’Assemblée nationale française le 27 octobre 2004.

(15) Le Groupe à haut niveau sur le réseau transeuropéen de transport – dit Groupe Van Miert – laisse percevoir dans son rapport un doute sur le PPP concernant les infrastructures ferroviaires par rapport aux possibilités qu’offrent les ports, les aéroports ainsi que les routes et autoroutes (Groupe à haut niveau sur le réseau transeuropéen de Transport, Rapport, 27 juin 2003, p. 61-63, points 42 à 53).

http://europa.eu.int/comm/ten/transport/revision/hlg_fr.htm

(16) Parlement wallon, Session 2004-2005, Compte rendu intégral, Séance publique de la Commission de l’Aménagement du Territoire, du Patrimoine, des Transports et de l’Équipement, 19 mai 2005, Interpellation de M. Wesphael à M. Van Cauwenberghe, Ministre-président du Gouvernement wallon, et à M. Antoine, Ministre du Logement, des Transports et du Développement territorial, sur l’Avenir du projet EuroCap-Rail, p. 5.

(17) Voir la question orale de Mme Cornet à M. Antoine au Parlement wallon le 7 octobre 2004. Parlement wallon, Session 2004-2005, séance du jeudi 7 octobre 2004, p. 11-12, (CRI n°4 – 20042005).

(18) Parlement wallon, Session 2004-2005, Compte rendu analytique de la Séance du 10 mars 2005, CRA n°30 (2004-2005), L’annonce de la fermeture des guichets dans Trente gares wallonnes, p. 6 (Réponse du ministre André Antoine à Mme Monika Dethier-Neumann).

(19) Schéma de Développement de l’Espace régional…, p. 78-79.

(20) Parlement wallon, Session 1999-2000, Contrat d’avenir pour la Wallonie, 20 janvier 2000, Doc. 80 (1999-2000) – n°1, p. 114 (sous-fiche 75.6).

(21) Note d’orientation relative aux principes généraux de la position wallonne en matière d’offre ferroviaire et particulièrement l’offre RER dans et autour de Bruxelles, dans Le train doit devenir plus attractif : autant que la voiture individuelle, Communiqué du Gouvernement wallon du 13 avril 2000. – Voir également la note technique Réseau ferroviaire wallon  : vers une approche multimodale, une étude de la DGIII du MET et de la DAU du MRW, Notes de recherche 2001/3, Namur, Secrétariat du SDER, 57 p.

(22) SNCB : position du Gouvernement wallon relative au plan décennal, Communiqué du Gouvernement wallon du 22 février 2001. – Investissements ferroviaires, Communiqué du Gouvernement wallon du 27 mars 2001.

(23) SNCB, Communiqué du Gouvernement wallon du 18 juin 2001. – SNCB, Communiqué du Gouvernement wallon du 21 juin 2001. La sortie successive de ces deux communiqués a probablement encore accru la confusion quant aux positions du gouvernement wallon.

(24) SNCB, Communiqué du Gouvernement wallon du 12 juillet 2001.

(25) Une précision sémantique s’impose : l’objectif est d’assurer la mise à quatre voies des lignes 124 et 161 vers Bruxelles au départ respectivement de Nivelles et de Ottignies. Ces travaux ne sont « que » la mise à niveaux des voies ferrées wallonnes vers Bruxelles, car toutes celles qui viennent des villes de Flandre, sauf une, ont déjà quatre voies. Ces quatre voies sont nécessaires, même sans RER. Pour le RER, elles sont indispensables.

(26) Eurocap-rail a pour objectif de relier Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg avec des liaisons ultrarapides : le temps de parcours entre Bruxelles et Luxembourg devrait être réduit à 1.30 heure contre 2.17 heures aujourd’hui. Outre l’utilisation d’un matériel performant, la réduction du temps de parcours sur cet axe suppose des améliorations de l’infrastructure existante entre Namur et Bruxelles avec notamment l’aménagement de tronçons classiques où la vitesse devrait être portée à 160 km/h, ainsi que la construction de tronçons à grande vitesse (> 250 km/h). L’Union européenne, le Grand Duché de Luxembourg et la Belgique seront très vraisemblablement impliqués dans le financement de ce projet. Eddy DERMIENCE (Conseiller à la SNCB), SNCB – Relations transfrontalières : état des lieux et perspectives, 4 décembre 2003 dans Les Ateliers « Transports », Infrastructures routières, Transports collectifs de personnes, Schéma de Développement transfrontalier,p. 45, Longwy, Association transfrontalière de l’Agglomération du Pôle européen de Développement, 2004.

(27) Priorités ferroviaires du Gouvernement wallon, Communiqué du Gouvernement wallon du 18 septembre 2003.

(28) Préfinancement du rail, Communiqué du Gouvernement wallon, 16 octobre 2003.

(29) Investissements rail en Wallonie, Communiqué du Gouvernement wallon du 29 avril 2004.

(30) Parlement wallon, Session extraordinaire 2004, Déclaration de politique régionale du Gouvernement wallon, 20 juillet 2004, p. 39, 62-64., (10 SE 2004 – N°1).

(31) Parlement wallon, Session 2004-2005, Contrat d’avenir pour les Wallonnes et les Wallons, 1er février 2005, p. 39, (85 2004-2005 – n01).

(32) Parlement wallon, Session 2004-2005, Séance du mardi 26 octobre 2004, Question orale de M. Lebrun à M. Antoine, ministre du Logement, des Transports et du Développement territorial sur « La régionalisation larvée de la SNCB et son impact sur Eurocap-Rail » et Question orale de M. Walry […] sur « Le plan d’investissement sur le rail belge », p. 40, (CRI n°5 – 2004-2005).

(33) On peut songer par exemple à la carte des infrastructures ferroviaires, portuaires, fluviales et maritimes à long terme, publiée en France à l’issue de la Conférence interministérielle d’Aménagement et de Développement du Territoire du 18 décembre 2003. http://www.datar.gouv.fr (10 mars 2005)

(34) Ces propos sont de José Daras, cité dans Engagement d’un expert en matière ferroviaire au sein de la Direction générale des Transports du MET, Communiqué du Gouvernement wallon du 22 avril 2004.

(35) Parlement wallon, Session 2004-2005, Compte rendu intégral, Commission de l’Aménagement du Territoire, du Patrimoine et de l’Énergie, Mardi 22 mars 2005, Interpellation de Mme Cornet à M. Antoine, Ministre du Logement, des Transports et du Développement territorial sur « Le déclin du rail wallon », p. 47.

(36) L’article 21-1 de la loi française d’orientation des transports intérieurs du 30 décembre 1982 dispose que la région, en tant qu’autorité organisatrice des transports collectifs d’intérêt régional, est chargée, à compter du 1er janvier 2002, de l’organisation des services ferroviaires régionaux des voyageurs, qui sont les services ferroviaires de voyageurs effectués sur le réseau ferré national, à l’exception des services d’intérêt national et des services internationaux.

(37) Voir son interview : Bernard DEMONTY, Peur sur le rail wallon, dans Le Soir, 2 mars 2005, p. 21.

(38) Le SDER notait déjà dans son diagnostic que, hormis Liège, les nœuds de communication majeurs sont situés en dehors du territoire de la Wallonie. Schéma de développement de l’Espace régional…, p. 78.

(39) Schéma de développement de l’espace régional adopté par le Gouvernement wallon le 27 mai 1999, p. 124, Namur, Gouvernement wallon, 2000. – Pour une lecture du SDER en termes de mobilité, voir Luc MARECHAL, Mobilité et aménagement du territoire, dans Éloge de la mobilité, Le rail, la péniche et le bitume, Les Semaines sociales du MOC, p. 51-72, Bruxelles, Couleur Livres, 2004.