Leçon sur la Congo et la Belgique (1885-1965) – 3. Le Congo belge, une colonie modèle ? (1908-1958)

Mons, le 30 juillet 2026

La Charte coloniale

La Charte coloniale instaure un système politique marqué par la centralisation des pouvoirs dans la métropole : ministre des Colonies, responsable devant les Chambres, y compris pour le budget, Conseil colonial chargé d’examiner les projets de décret. Un Gouverneur général est, au Congo, chargé de mener cette politique, mais sans réel pouvoir législatif. Toute décision reste aux mains du ministère des Colonies à Bruxelles, à 6.000 km de Boma ou de Léopoldville, qui lui succède comme capitale en 1929. Quant aux colons européens, qui passent de 3.000 à 100.000 de 1908 à 1958 – face à 14 millions de Congolais à ce moment -, ils n’ont aucune représentation formelle et ne jouent quasi aucun rôle politique dans le Congo belge même si un Conseil consultatif, essentiellement réservé aux Européens, servira de Conseil de Gouvernement à partir de 1915 [1].

Le principe d’autonomie financière de la colonie est réaffirmé dès l’article 1er de la Charte coloniale, ce qui a des conséquences sur le maintien des modes d’exploitation. Alors qu’elle interdit, en son article 2, le travail forcé pour les entreprises et les particuliers, et que le régime domanial est supprimé en 1912 par le ministre catholique des Colonies Jules Renkin (1862-1934), le travail forcé est resté une constante [2]. La Belgique refuse jusqu’en 1944 de signer la Convention de l’Organisation internationale du Travail (OIT) sur le travail forcé. Les syndicats restent interdits aux Africains dans la colonie jusqu’à l’ordonnance du 17 mars 1946. Avec le Portugal, la Belgique figure jusqu’en 1953 sur la liste, dressée par l’OIT, des pays pratiquant le travail forcé colonial [3]. Cette situation oppressive découle également de la différence de cadre juridique entre la population congolaise (les indigènes) et la population belge : le dernier alinéa de la Charte de l’article 2 de la Charte coloniale dispose en effet que des lois, régleront, à bref délai, en ce qui concerne les indigènes, les droits réels et la liberté individuelle [4]. Cette disposition est évidemment porteuse de ségrégation entre les populations. La référence à l’application d’un droit dit coutumier va légitimer des peines différentes pour des délits et des crimes selon que l’on est européen ou indigène. C’est le cas du fouet, appelé chicotte, déjà largement dénoncé comme abus à l’époque de l’EIC. Ainsi, le décret du 15 avril 1926 sur les juridictions indigènes dispose en son article 18 que :

Dans le cas où un fait, auquel la coutume attache des peines, n’est pas érigé en infraction par la loi écrite, les peines applicables sont exclusivement :

1° La servitude pénale principale sans qu’elle puisse dépasser deux mois ; 

2° Le fouet, si la coutume le permet et sans que cette peine puisse excéder douze coups et être prononcée contre les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfants et les autres catégories de personnes déterminées par le Gouverneur de la Province.

Pour un même fait, le fouet ne peut être cumulé avec la servitude pénale principale ; (…) [5]

Comme le rappelle le rapport des experts à la Commission d’enquête du Parlement belge en 2021, des législations différentes s’appliquaient tant au Congo qu’au Ruanda-Urundi, pour les populations noires et les populations blanches. Dans ces pays, les non-indigènes étaient punis par des magistrats, tandis que les indigènes l’étaient par des fonctionnaires coloniaux. L’historien Jean-Luc Vellut, qui a enseigné aux universités de Kinshasa et Lubumbashi, a bien montré que la nature du châtiment, y compris l’application de la peine de mort, dépendait également de la couleur de peau de l’auteur des faits comme de celle de la victime [6]. Le décret du 24 juillet 1918 portant sur la discipline des noirs au Congo belge, est caractéristique de cette ségrégation [7].

Dans les zones rurales, ce sont aussi les structures traditionnelles héritées de l’EIC, dites chefferies, qui exercent un contrôle sur la population congolaise. Instaurées dès 1891, elles sont confirmées par le décret du 2 mai 1910, avec effet de réduire la mobilité des populations indigènes soumises à l’autorité du chef. Celui-ci a également pour tâche de fournir la main-d’œuvre pour les entreprises, les corvées ou l’armée [8].

Les villes congolaises vont être marquées par la ségrégation. En effet, le décret du 16 juillet 1918, créant au Congo belge, dans les centres urbains, des quartiers distincts pour les Européens et les non-Européens se fonde sur l’urgence dans l’intérêt de l’hygiène et de la bonne police, pour confier au gouverneur général la mission de déterminer les localités où doivent être créés des quartiers pour les Européens. Le décret précise que sont considérés comme Européens les personnes d’autres races que le gouverneur général y assimilera. Le décret organise la localisation des Européens dans ces quartiers, les procédures d’occupation, de rachats ou d’expropriation des immeubles acquis par les non-Européens [9]. Néanmoins, comme l’ont montré historiens et architectes contemporains, ségréguer une ville est une tâche difficile et on observe souvent une différence entre la loi et sa mise en œuvre [10]. Il n’empêche que, dans les villes où ce dispositif pourra être mis en œuvre, il sera à l’origine de réelles discriminations et frustrations. Il en est de même bien sûr de la liberté de circulation : les Noirs ne peuvent se déplacer la nuit dans les circonscriptions urbaines, suivant des heures déterminées par les gouverneurs de province. S’ils sont en service, ils doivent disposer d’autorisations spéciales [11].

Ainsi, l’annexion de 1908 est-elle loin de constituer un moment de rupture dans l’administration du Congo d’autant que la Charte coloniale, par son article 38,  dispose que : après l’annexion, les magistrats de carrière, les fonctionnaires et tous les autres agents de l’État indépendant du Congo conserveront leurs attributions jusqu’au terme et dans les conditions prévues par leur contrat d’engagement [12].

 

La Première Guerre mondiale et ses conséquences

Durant la Première Guerre mondiale, la Belgique mène, au côté de la Grande-Bretagne, des opérations militaires au Cameroun, en Rhodésie du Nord et en Afrique orientale allemande (Tanzanie) contre les troupes du Kaiser (prises de Tabora et de Mahenge). La Force publique occupe le Ruanda et l’Urundi. Près de 300.000 Congolais ont été mobilisés comme soldats et surtout comme porteurs [13]. En novembre 1919, Paul Panda Farnana (1888-1930) et quelques anciens combattants congolais du front européen créent l’Union congolaise, première organisation de solidarité exprimant des revendications pour les habitants de la colonie : en août 1920, l’association dépose une pétition au Parlement belge demandant l’élection d’indigènes au Conseil consultatif du Congo-Kasaï [14]. À la même époque, mais dans la colonie elle-même, c’est la personnalité de Simon Kimbangu (1887-1951) qui va émerger et s’installer pour longtemps comme référence fondamentale et mythe d’une forme de résistance congolaise. Prédicateur protestant, il porte un message plus religieux et social que politique. Son messianisme et peut-être ses facultés de guérisseur séduisent ses congénères, mais effrayent l’Administration. Arrêté pour sédition, il est condamné à mort en 1921 par un tribunal militaire, effet à la hauteur de la crainte qu’il inspire. Sa peine commuée en prison à vie, à Élisabethville – c’est-à-dire à l’autre bout du pays -, il meurt en 1951. Le kimbanguisme lui survit jusqu’aujourd’hui et demeure important [15].

Alors que l’article 119 du Traité de Versailles du 28 juin 1919 prive Berlin de toutes ses possessions en Afrique au profit des Alliés, la Belgique est exclue du partage. Ses protestations débouchent sur les accords du 30 mai 1919 conclus entre les diplomates belge et britannique Pierre Orts (1872-1958) et Alfred Milner (1854-1925) qui permettent in fine à la Belgique d’obtenir, grâce au soutien britannique, un mandat de la Société des Nations (SDN) sur le Ruanda-Urundi. L’article 3 du mandat rend la Belgique responsable de la paix, du bon ordre et de la bonne administration du territoire. Il est tenu d’accroître par tous les moyens en son pouvoir le bien-être matériel et moral des habitants et de favoriser leur progrès social. Cette décision est entérinée par la SDN en 1922. La loi belge du 20 octobre 1924 sanctionne cette décision. La Convention de Saint-Germain-en-Laye (France) du 10 septembre 1919, qui actualise les principes de Berlin (1885) et de Bruxelles (1890), observe que les territoires du Congo sont actuellement placés sous des autorités reconnues, qu’ils sont dotés d’ins­titutions administratives conformes aux conditions locales et que l’évolution des populations indigènes s’y poursuit progressivement [16].

Ainsi, le Ruanda-Urundi rentre-t-il dans le giron du ministre des Colonies, le libéral anversois Louis Franck (1868-1937). Celui-ci rédige un mémorandum secret, daté du 15 juin 1920, où s’inscrit déjà tant à la fois et la complexité de la situation et la politique irréaliste que les Belges veulent y mener par une administration indirecte, que les dangers que l’une et l’autre comportent. D’emblée, d’ailleurs, le ministre inscrit sa politique dans un schéma racial :

Nous pratiquerons dans le Ruanda et l’Urundi une politique de protectorat colonial. Cette politique a pour base le maintien des institutions indigènes. Elle fait de l’Euro­péen le guide et l’éducateur. Elle exclut l’administration directe. Elle est parfaitement réalisable dans les pays dont l’organisation est ancienne et remarquable et dont la classe dirigeante montre des talents politiques évidents. (…)

À côté de nos obligations de politique générale, nous avons des devoirs envers les Wahutu. Nous devons les protéger contre les actes arbitraires dont ils sont souvent victimes, et leur assurer la paix, la sécurité de leurs biens et de leur travail et la justice. Mais nous n’irons pas plus loin : il ne s’agit pas, sous prétexte d’égalité de toucher aux bases de l’institution politique ; nous trouvons les Watuzi établis d’ancienne date, intelligents et capa­bles ; nous respecterons cette situation [17].

Comme l’écrit l’historien Filip Reyntjens, professeur à l’Université d’Anvers, à qui nous devons ce texte, l’équilibre proposé est bien trop subtil et théorique pour être mis à exécution : respecter et développer à la fois les institutions indigènes ; maintenir l’autorité royale, mais pas trop ; protéger les Hutus sans toucher aux essences du régime politique[18]

C’est la loi belge du 20 octobre 1924 qui porte acceptation du mandat de la Société des Nations. Celle du 12 août 1925 détermine le gouvernement du Ruanda-Urundi en unissant ce territoire administrativement à la Colonie du Congo belge. La Belgique soumet le Ruanda-Urundi, qui a une personnalité juridique distincte, aux lois du Congo belge, sous réserve des dispositions congolaises qui seraient contraires aux stipulations du mandat de la Société des Nations.

 

Que faisons-nous au Congo ?

Que faisons-nous au Congo ? Cette question est celle que le ministère des Colonies estime pertinente et légitime de la part de ses agents qui débarquent sur le sol congolais et à laquelle elle tente de répondre aussi clairement que possible. On y retrouve les deux axes complémentaires, indissolublement liés, comme le juriste Édouard Descamps l’avait déjà mis en évidence en 1903 : un objectif moral et un objectif économique. D’une part, il s’agit de liberté individuelle et de la propriété ainsi que de leur instruction, bref, leur faire comprendre et apprécier la civilisation. D’autre part, la Belgique poursuit au Congo un objectif économique : la mise en valeur du pays au profit des colonisateurs et des indigènes, par une organisation de plus en plus complète faisant régner l’ordre et la paix, protégeant l’agriculture, le commerce et l’industrie [19]. Ces finalités correspondent bien à l’analyse des historiens contemporains qui mettent en évidence à la fois l’implication intéressée de l’État par ses participations dans l’économie de la colonie : l’État colonial fut un État-holding, écrit Jean-Luc Vellut, qui montre aussi que la représentation de l’État dans les sociétés fut aussi bien celle des sociétés dans l’État, au-delà des relations personnelles entre les uns et les autres [20].

La fondation de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie (CCCI) dès 1886, puis du Comité spécial du Katanga (CSK) en 1900, de la Compagnie du Chemin de fer du Congo supérieur aux Grands Lacs africains (CFL), puis du Comité national du Kivu en 1927 montre, non seulement l’enchevêtrement des intérêts publics et privés, mais aussi à quel point le Congo va constituer le terrain de jeux des holdings [21]. La fusion en 1928 de la Banque d’Outremer, dont le portefeuille est composé essentiellement d’entreprises congolaises, avec la Société générale donne à cette dernière un rôle de leader industriel et commercial sur le Congo, aux côtés de la Banque de Bruxelles, du Groupe Empain, de la Cominière et du Groupe Lambert. Comme l’écrit l’économiste Frans Buelens, chercheur à l’Université d’Anvers, entre ces holdings la rivalité est minimale et la coopération très fréquente [22].

Thomas Vinçotte (1850-1925), Monument aux pionniers belges au Congo, « La race noire accueillie par la Belgique », Cinquantenaire, 1921.  (Photo Wikimedia Commons) – https://monument.heritage.brussels/fr/Bruxelles_Extension_Est/Parc_du_Cinquantenaire/A004/18710

Faisant suite aux années de réorganisation de l’après-Première Guerre mondiale, les effets de la Grande Dépression de 1929 provoquent des difficultés en chaîne dans la métropole comme dans la colonie. Les baisses de salaires et les hausses de l’impôt qui constituent les réponses des industriels et commerciaux, mais aussi de l’État induisent des contestations voire des révoltes. C’est le cas aux confins des provinces du Congo-Kasaï et de l’Équateur en 1931, en région cotonnière où les travailleurs sont soumis à des sévices. La même année, c’est dans les régions du Kwilu et du Kwango, au sud-est de Léopoldville qu’une révolte éclate. Un agent territorial belge est tué. La Force publique va pacifier la région au prix de 400 à 500 victimes africaines selon l’enquête du haut magistrat belge dépêché sur place [23]. Le député socialiste Émile Vandervelde interpelle le ministre catholique des Colonies Paul Crokart (1875-1955) à partir de ces événements en les mettant en relation avec le refus de la Belgique de signer le projet de convention sur le travail obligatoire à la conférence de Genève en juin 1930. Vandervelde n’est pas dupe : dans les deux cas, il s’agit, dit-il, d’un système d’organisation du travail que certains appellent l’esclavage déguisé et que je me bornerai à appeler le servage de gens corvéables et taillables à merci [24].

 

La Seconde Guerre mondiale et ses effets

Dès le mois de juin 1940, grâce aux initiatives du ministre catholique flamand des Colonies Albert De Vleeschauwer (1897-1971), parmi les premiers réfugiés à Londres, et du gouverneur général Pierre Ryckmans (1891-1946), le Congo se range dans le camp des Britanniques. En 1941, la Force publique intervient au côté de ceux-ci contre les Italiens en Abyssinie et remporte quelques victoires à Asosa, Gambela et Saiö. D’autres troupes sont envoyées au Nigéria, en Égypte, en Palestine et même en Birmanie. Contrairement aux unités coloniales françaises et britanniques, elles ne sont pas engagées en Europe, sauf une trentaine de volontaires. L’essentiel de l’effort de guerre de la colonie belge est économique : mettre à disposition des Alliés les énormes richesses naturelles du Congo, notamment l’uranium de la mine de Shinkolobwe au Katanga, qui servira pour fabriquer les bombes atomiques. L’effort de guerre imposé aux populations est particulièrement pénible dans les plantations comme dans les mines. Le travail obligatoire, réorganisé par un décret de 1933, est accentué par ordonnance en 1942 et porté à 120 jours par an, provoquant de nouvelles frustrations et colères. Le nombre de salariés congolais passe de 480.000 en 1938 à 800.000 en 1945 [25]. La structure sociale du Congo évolue fortement : les paysans appauvris par l’inflation émigrent vers les villes. Les salariés blancs sont également sous pression. Des grèves éclatent parmi les ouvriers européens à l’Union minière en novembre 1941, ainsi que des troubles chez les Africains à Jadotville (aujourd’hui Likasi) et Élisabethville (Lubumbashi). Elles sont réprimées par la Force publique : 48 morts et 80 blessés sont relevés parmi les manifestants africains à E’ville. Une mutinerie éclate dans un bataillon de cette même Force publique à Luluabourg (Kananga), en 1944. Elle est également neutralisée [26].

Après la guerre, l’étreinte économique et sociale se relâche quelque peu sur la colonie. Les conditions de vie s’améliorent. Une élite urbaine congolaise, composée à partir des salariés indigènes qui sont alors désignés comme évolués, est reconnue en fonction de critères précis liés à leur mode de vie. Des moyens d’expression leur sont également reconnus : premiers journaux, premiers syndicats et associations culturelles. La contrainte coloniale n’en subsiste pas moins : l’ordonnance du 20 juillet 1945 sur les cités indigènes en est une, mais il en existe beaucoup d’autres qu’un rapport du Sénat de Belgique met en évidence en 1947. Ainsi, les prisons congolaises comptent-elles 28.000 détenus fin 1946 tandis que plusieurs milliers d’indigènes sont relégués loin de leur foyer par décision administrative et non judiciaire [27]. Quant au système de soins, les services y apparaissaient très insuffisants aux sénateurs belges. L’historien Guy Vanthemsche en a d’ailleurs tiré un bilan :

L’État colonial s’efforce d’établir un réseau éducatif, sanitaire et médical « de base » ; il est confié aux bons soins des missions religieuses, très actives au Congo dès les débuts de l’entreprise coloniale (les autorités privilégient les missions catholiques plutôt que les protestantes). L’ampleur de cet effort éducatif et médical reste toutefois modeste avant la Seconde Guerre mondiale. En 1921, le Congo ne compte, en tout et pour tout, que 57 médecins. (…) Entre 1947 et 1958, le nombre de médecins s’accroît de 417 à 703. La crise des années 1930 et l’énorme effort productif durant la guerre de 1940-1945 causent encore de grands ravages sociaux ; les dures conditions de vie des populations autochtones ne commencent à s’améliorer qu’à partir de la seconde moitié des années 1940 [28].

Face à ces difficultés sociales et à un bilan économique qui semble misérable pour la colonie, un plan décennal pour le développement économique et social du Congo est préparé à l’initiative du ministre démocrate-chrétien des Colonies, Pierre Wigny (1905-1986), pour être lancé dès 1949. S’il va porter des fruits indéniables, notamment en amélioration du Produit intérieur brut ou des infrastructures, les disparités restent considérables. Entre ville et campagne, bien sûr, mais surtout dans la répartition des richesses entre salariés européens et congolais. Ainsi, en 1957, alors que les 25.000 salariés européens vivent avec un salaire moyen annuel de 400.000 francs belges, les 1.200.000 salariés congolais n’ont à leur disposition que 9.000 francs par an [29]. Les progrès scolaires avaient fait en sorte que, parmi ces travailleurs congolais, un nombre de plus en plus important était composé de travailleurs lettrés, non manuels. Ils étaient plus de 21.000 en 1958 dont plus de 11.000 dans la capitale. Incontestablement, l’élite congolaise acquérait de jour en jour un plus grand poids [30].

Mais, comme le rappelle Jean-Luc Vellut, le Plan décennal de Pierre Wigny ne consacrait pas un mot à la dimension politique de l’avenir du Congo [31].

Cela aurait pourtant été utile, car le contexte changeait…

 

L’évolution du contexte politique

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, cinquante et un États adoptent à San Francisco, Ie 26 juin 1945, la Charte des Nations Unies. Le chapitre XI de la Charte est constitué d’une déclaration relative aux territoires non autonomes. Il s’agit de donner aux populations des colonies, au sens Ie plus large, certaines marques d’intérêt qui ne se trouvaient pas dans le Pacte de la Société des Nations (SDN) du 28 juin 1919. Les mem­bres des Nations Unies qui administrent de tels territoires reconnaissent la primauté des intérêts des habitants et la nécessité de favoriser leur prospérité, de respecter leur culture et développer leurs capacités politiques et sociales ainsi que leur instruction. Dans les faits, la Belgique n’entamera qu’en 1957 la formation proprement politique des Congolais et la structuration politique de la colonie.

Alors que France est contrainte de céder l’Indochine et voit naître la guerre d’Algérie, en  Belgique, le gouvernement envisage en 1954 de modifier l’article 1er de la Constitution pour faire du Congo une province belge  [32].

C’est dans ce contexte qu’un signal d’autonomisation de la colonie émerge dans la métropole : le juriste Jef Van Bilsen (1913-1996), professeur à Anvers et ancien chef de Cabinet adjoint du ministre social-chrétien Pierre Harmel (1911-2009), s’interroge à propos du Congo, mais aussi du Ruanda-Urundi : ne faudrait-il pas dresser un plan de trente ans de l’émancipation intérieure ?

Nous devons avoir un plan précis, et souple à la fois qui canalise les immenses espoirs qui germent et se développent dans les agglomérations indigènes grouillantes, et dans les savanes de notre Afrique. il faut que ces aspirations indigènes qui se tournent vers des temps nouveaux parviennent par des voies sûres à des équilibres stables [33].

Le projet de Plan de trente ans élaboré par Van Bilsen est publié fin 1955 en néerlandais, puis édité en français début 1956. Comme l’écrira Jean Stengers, les Congolais se saisiront avec un intérêt avide de ce document et disposeront d’une source d’inspiration précise [34]. Ainsi, pourront-ils mettre au point leurs propres idées concernant l’émancipation de leur pays.

Mais ce type de signal s’adresse aussi au gouvernement belge. D’autres personnalités s’inquiètent de l’évolution de la colonie. À l’automne 1956, de retour du Congo où il s’est rendu aux cinquante ans de l’Union minière du Haut Katanga et a visité pour la première fois la colonie, Paul-Henri Spaak (1899-1972) adresse une note d’information au Conseil des ministres dont il ne fait plus partie. L’ancien Premier ministre socialiste y préconise notamment la création d’un Congo fédéral, une forte décentralisation de l’administration, une réduction du pouvoir de l’administration des Colonies, mais aussi un renforcement du nombre d’agents territoriaux, de médecins et d’agronomes dans la colonie, ainsi qu’un effort financier de la métropole. Spaak souligne également la nécessité de renforcer le contact avec les Noirs de même que de lutter à fond contre les préjugés de couleur [35]. La plupart de ces points vont bientôt arriver à l’agenda politique des Congolais. Spaak, quant à lui, devient secrétaire général de l’OTAN à la mi-mai 1957 jusqu’en avril 1961. Hors du jeu congolais pour un temps.

L’été 1956 constitue une étape de la politisation de la société congolaise et l’ouverture d’une réflexion sur l’émancipation. Le Manifeste du groupe Conscience africaine, fondé en 1951 par des intellectuels catholiques, en particulier l’abbé Joseph Malula (1917-1989) et Joseph Ileo (1921-1994), émerge dans les milieux catholiques et affirme sans ambages le credo que le Congo est appelé à devenir, au centre du continent africain, une grande nation [36]. Ce texte est suivi par le contre-manifeste de l’ABAKO (Alliance des Bakongo) de l’ancien séminariste Joseph Kasa-Vubu (1917-1969) qui estime que l’indépendance totale du Territoire congolais est la seule solution pacifique et capable d’harmoniser et de stabiliser les relations qui pourraient exister entre le Congo et la Belgique [37].

Un processus est lancé. Les évêques du Congo belge et du Ruanda-Urundi soulignent eux aussi dans une déclaration de septembre 1956, la nécessité de respecter le droit des habitants du Congo de participer à la conduite des affaires publiques ainsi que la nécessité d’en favoriser l’exercice par une éducation politique progressive [38]. Mais la dynamique émancipatrice des élites de la population noire n’est pas la seule à l’œuvre au Congo. Certains capitaines industriels et financiers s’inquiètent et veulent également agir. Le 24 décembre 1957, Jules Cousin (1884-1965), ancien administrateur général de l’Union minière du Haut Katanga, écrit à son successeur Aimé Marthoz (1894-1962) qui est aussi membre du Comité de direction de la Société générale :

On a un ministère des Colonies et je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas quatre ou six colonies. Le vieil adage romain “diviser pour régner” est plus vrai aujourd’hui que jamais (…). Si nous ne faisons rien pour éviter l’institution d’une nation congolaise (…) on nous expulsera pour s’emparer de tout ce que nous aurons créé ici au Congo [39].

Il est vrai que la Société générale, dont les valeurs coloniales représentent près de la moitié du portefeuille, contrôle alors directement ou indirectement 70% de l’économie congolaise [40]. Elle est à ce moment la colonne vertébrale de l’économie du Congo. Comme le rappelle l’historien et archiviste d’entreprises Jean-Louis Moreau, en 1955, les valeurs africaines contribuent pour 44% des revenus du holding belge qui s’élèvent alors à près de 500 millions de francs. C’est par les industries qu’elle contrôle que sont produits 100% du cuivre, du zinc, du cobalt, du diamant et du cadmium de la colonie [41]. Son activité minière est concentrée au Katanga et au Kasaï. Ainsi, l’opinion qui prévaut fin des années 1950 dans les holdings est que rien ne se ferait contre l’opposition déclarée des groupes financiers [42].

Le siège de la Générale à Bruxelles n’est alors qu’à un jet de pierre du ministère des Colonies, de la rue de la Loi, mais aussi du Palais royal.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

A suivre : 4. La difficile décolonisation (1958-1965)

 

[1] Isidore NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo, Des origines à la République démocratique, p. 359, Bruxelles – Tervuren, Africa, Le Cri, Buku, 2012.

[2] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 46.

[3] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 195. – Voir Julia SEIBERT, Doit-on le « développement » du Congo belge au travail forcé ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 141-154.

[4] La Charte coloniale est notamment reproduite en annexe de l’ouvrage de Robert SENELLE et Émile CLEMENT, Léopold II et la Charte coloniale, p. 165-175, Bruxelles, Mols, 2009.

[5] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 181-182, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[6] Jean-Luc VELLUT, La peine de mort au Congo colonial, dans J-L VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 247-283. – Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 234-235.

[7] Décret du 24 juillet 1918 sur la disciplines des noirs au Congo belge, Moniteur des 8-14 septembre 1918, dans Pasinomie, Collection complète des lois, règlements, arrêtés et règlements généraux qui peuvent être invoqués en Belgique, et des lois, décrets et arrêtés de la Colonie du Congo belge, mis en ordre et annoté par J. SERVAIS, n°66-68, p. 24, Bruxelles, Bruylant, 1918.

[8] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 221-224. – Décret du 18 juillet 1918 sur les chefferies au Congo belge, punissant l’inexécution ou la négligence de l’exécution des travaux imposés légalement, Moniteur des 8-9 septembre 1918, Pasinomie…, p. 24.

[9] Décret du 16 juillet 1918, créant au Congo belge, dans les centres urbains, des quartiers distincts pour les Européens et les non Européens, Moniteur belge des 29-30 septembre, 1er-5 octobre 1918, dans Pasinomie…, N°64-65, p. 22-23.

[10] Voir Johan LAGAE et Jacob SABAKINU KIVULU, Infrastructure, paysages urbains et architecture : témoins du « développement » ou instruments d’une mise en valeur » ? dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 183-195.

[11] Ordonnances des 7 janvier 1929 et 19 janvier 1930 dans Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 130-131. Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[12] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 20 août 1908, p. 794.

[13] G. VANTHEMSCHE, Les deux guerres mondiales : un tournant dans l’histoire du Congo et des Congolais ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 70. – Isidore NDAYWEL et Pamphile MABIALA dir., Le Congo belge dans la Première Guerre mondiale, Paris, L’Harmattan, 2015.

[14] J-L. VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 196.

[15] J-L VELLUT, Simon Kimbangu dans le « roman national » congolais, dans Congo, Ambitions…, p. 326-265. – Dans le même ouvrage, p. 192sv.

[16] A. STENMANS, op. cit., p. 27. – Vincent GENIN, La situation internationale du Congo belge du point de vue des juristes du droit international, De la Convention de Saint – Germain-en-Laye (1919) au casus Oscar Chinn de la CPJI (1934), dans International Conference The Belgian Congo between the Two World Wars, Royal Academy for Overseas Sciences, Brussels, 17-18 March 2016, p. 39-54.

[17] Louis FRANCK, Mémorandum confidentiel du ministre des Colonies, daté de Buta, le 15 juin 1920, Archives africaines, AE/II n°1849 (3288), cité dans Filip REYNTJENS, Statut international et droit constitutionnel au Ruanda-Urundi, dans E. LAMY & L. DE CLERCK, L’ordre juridique colonial belge en Afrique centrale, Éléments d’histoire, Recueil d’études, p. 74, Bruxelles, ARSOM, 2004.

[18] Ibidem, p. 74.

[19] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 7-8, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[20] Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1889-1960…, p. 111.

[21] Frans BUELENS, Les grands conglomérats, ou comment l’économie capitaliste s’est implantée au Congo, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 130-132.

[22] Ibidem.

[23] Amandine LAURO et Benoit HENRIET, Répression : le Congo après Léopold II, une colonie violente ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 230-231.

[23] Ibidem. – J-L VELLUT, op. cit., p. 180-183.

[24] Interpellation du ministre des Colonies sur la non-adhésion de la Belgique à la convention relative au travail forcé dans les colonies et sur les faits qui se sont produits soit dans la région cotonnière du Kivu, soit au Kwango, Annales parlementaires, Chambre, 14 juin 1932, p. 2060.

[25] J. GERARD-LIBOIS et B. VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance…, p. 13-14. – G. VANTHEMSCHE, Les deux guerres mondiales…, p. 74.

[26] A. LAURO et B. HENRIET, Répression : le Congo après Léopold II, une colonie violente ?…, p. 231-232.

[27] Rapport de la mission sénatoriale au Congo et dans les territoires sous tutelle belge, p. 68-69, Bruxelles, Sénat de Belgique, 1947. Cité dans J-L VELLUT, Congo, Ambitions…, p. 464.

[28] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo, Empreintes d’une colonie (1885-1980)…, p. 47.

[29] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités, p. 189.

[30] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 415.

[31] J-L VELLUT, Congo, Ambitions…, p. 469.

[32] A. STENMANS, op. cit., p. 31.

[33] Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie, … p. 126.

[34] Jean STENGERS, Congo, Mythes et réalités…, p. 236-237. – Un plan d’émancipation : permettre au Congo et au Ruanda-Urundi de devenir dans des délais loyaux des États souverains et libres, 1955-1956, reproduit en annexe de Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie…, p. 365-380.

[35] Paul-Henri SPAAK, Note pour le Conseil des Ministres (1956), reproduit dans P-H SPAAK, Combats inachevés, t.2, De l’espoir aux déceptions,  p. 236-237, Paris, Fayard, 1969.

[36] Conscience africaine, 30 juin 1956, Numéro spécial de Conscience africaine, Juillet-Août 1956 (Rédacteur en chef, Joseph ILEO).

[37] L’ABAKO (Alliance des Bakongo) demande l’indépendance, Contre-manifeste de l’ABAKO, 23 août 1956. AGR, Archives Ernest Glinne, boîte 19.  – I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 425-426.

[38] Jacques BRASSINNE DE LA BUISSIERE & Georges-Henri DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo, dans Courrier hebdomadaire du CRISP, 2010/18-19, p. 25-26.

[39] Jean-Louis MOREAU, De la décolonisation à la zaïrianisation, Le sort des capitaux belges au Congo, dans Cahiers IRICE, 2010:2, n°6, p. 10. https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-irice-2010-2-page-61.htm

[40] Xavier MABILLE, Charles-X TULKENS & Anne VINCENT, La Société générale de Belgique, 1822-1997, Le pouvoir d’un groupe à travers l’histoire, p. 95, Bruxelles, CRISP, 1997.

[41] J-L MOREAU, De la décolonisation…, p. 61-77.

[42] J. BRASSINNE DE LA BUISSIERE & G-H DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo…, p. 25-26.

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