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Mons, le 20 août 2026

 

Conclusions : une domination systémique

Pour ce qui concerne la Belgique, la colonisation a pris la forme d’une domination systémique – politique, économique, sociale, culturelle, religieuse, notamment – sur le Congo de 1885 à 1960, ainsi que sur le Ruanda-Urundi de 1916 à 1961. Malgré les statuts différents des deux territoires, les modes de gouvernance et d’exploitation n’ont guère été fondamentalement différents [1].

L’objectif affirmé de la politique de la Belgique au Congo est double : d’une part, faire progresser le bien-être des populations indigènes (…) pour leur faire comprendre et  apprécier les avantages de la civilisation, d’autre part, assurer le développement économique, normalement commun, des colonisateurs et des indigènes [2]. En fait, comme les organisations non gouvernementales et les institutions internationales, de même que de nombreux parlementaires et intellectuels l’ont montré, la colonisation est à la fois mise en valeur (pour qui, pour quoi ?) et exploitation des pays devenus colonies. Le Congo n’apparaît que très peu comme une colonie de peuplement pour les Belges. Quant à la mise en valeur, on doit véritablement s’interroger tant sur la volonté que sur la capacité du système colonial belge de répondre à la misère du pays conquis [3].

Les critiques des crimes et sévices liés à l’exploitation par le roi Léopold II, ses agents et ceux des entreprises à qui il a concédé des territoires mettent fin à l’État indépendant du Congo en 1908. Malgré les principes affirmés, le contrôle parlementaire et certaines actions individuelles, le système colonial mis en place, qui s’étend à partir de 1916 au Ruanda-Urundi, reste fondamentalement prédateur vis-à-vis des populations autochtones. Celles-ci, du reste, sont privées des avancées démocratiques et sociales qui se déroulent dans la métropole : droit de suffrage, droit sociaux, syndicalisme, émancipation des femmes, notamment. En fait, jusqu’en 1955-1956, l’ordre colonial – économique, social, spirituel, psychologique – qu’impose la Belgique au Congo est si écrasant qu’il semblait impossible de l’affronter ouvertement. [4]

Quatre traits essentiels et persistants du système colonial belge au Congo ont été mis en évidence par les directrices et directeur de l’ouvrage Le Congo colonial (2020 et 2023). Ils portent sur la violence, le racisme, le profit économique ainsi que la volonté de remodeler les autochtones au profit des colonisateurs. Ils peuvent nous servir de guide.

 

1. La violence est inhérente au système colonial instauré au Congo depuis 1885

La colonisation du Congo était basée sur la pénétration violente, puis la soumission forcée d’une société par une autre [5]. Un manque structurel de moyens dégagés par l’État belge face à l’ambition initiale est également un facteur de cette violence qui n’est évidemment pas générée uniquement par les colons, mais aussi par tous ceux qui, notamment par le biais de l’administration indirecte, participent au système, Noirs comme Blancs. Néanmoins, ce qui frappe, c’est, comme l’a souligné l’historien congolais Elikia M’Bokolo lors de la Commission spéciale de 2021, la mobilisation constante, continue, multiforme par le colonisateur de brutalités qui fondent un système durable de domination qui a toujours des effets : les sociétés issues d’une telle colonisation se sont trouvées dans un tout autre état, disons-le plus clairement et plus franchement, en un fort mauvais état, sans relation aucune avec ce qu’elles avaient été auparavant et ce qu’elles étaient en train de devenir au moment de la mainmise coloniale sur elles [6].

Et pourtant, dès 1886, une question avait été pertinemment posée par l’avocat, libre penseur libéral progressiste Adolphe Van Cauwergh (1849-1891). Sous le titre de Civilisation et civilisateur,  ce dernier écrivait :

Et nous nous sommes demandé si, au Congo, la barbarie, la sauvagerie et la férocité se manifestent avec l’intensité que nous constatons chez nous.

Et nous remémorant les récits des explorateurs impartiaux, qui ont retracé l’histoire de ces dernières années consacrées à la civilisation du continent noir, nous avons lu dans nos souvenirs que les exemples de barbarie, de sauvagerie et de férocité avaient été fournis, non par les nègres, mais par leurs prétendus civilisateurs.

Et, mettant en parallèle les mœurs et les tendances des Congolais avec celles d’un fort grand nombre de Belges, « jouissant des bienfaits d’une civilisation avancée », nous avons dû, à notre grande honte, reconnaître que ce n’était pas nous qui l’emportions en qualités.

La conclusion à tirer de ces réflexions est, tout naturellement, que le pays qui a besoin d’être civilisé, ce n’est pas le Congo, mais bien le nôtre [7].

Néanmoins, ainsi qu’il faut bien le constater, si elle s’est relativement apaisée en Belgique, cette violence se poursuit au Congo, au-delà du XXe siècle.

 

2. Le Congo belge, comme toute société coloniale, était structurellement raciste [8]

Le Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, particulièrement les Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, montrent tout le racisme non seulement déployé dans le système colonial belge, mais perpétué sur le long terme au sein de son administration. À côté du paternalisme qui y est affiché, on trouve à la fois un discours sur la primitivité [9] et sur des normes fondant la ségrégation. Comme l’écrivait l’historienne Gillian Mathys (UGent) dans les travaux de la Commission spéciale, les motifs racistes et les idées spécifiques sur la « primitivité » et d’autres caractéristiques supposées des Noirs ont joué un rôle central dans la légitimation du projet colonial. Les Africains étant considérés par les Européens comme fondamentalement différents et inférieurs, ils étaient traités et gouvernés en conséquence [10]. Au plan normatif, comme l’a montré Anne Cornet, chercheuse au Musée royal d’Afrique centrale à Tervueren, les juristes et fonctionnaires de la colonie belge ont employé le mot indigène. Ainsi, le docteur en droit de l’Université de Liège Albert Gohr (1871-1936), secrétaire général du ministère des Colonies, précisait-il en 1936 que ce mot était employé pour différencier les races qui, de temps immémorial, se sont établies dans les Colonies, par opposition aux personnes qui ne les habitent que depuis peu de temps. Dans ce sens, les “indigènes du Congo” sont des personnes nées de parents appartenant à une des races noires qui peuplent le Congo, même si ces personnes elles-mêmes n’y sont pas nées [11].

Cette conception se retrouve clairement dans le Recueil à l’usage des fonctionnaires, au moins dans l’édition de 1930 :

  1. Les Noirs au point de vue anthropologique.

Opposée à la race blanche ou à la race jaune, la race noire paraît d’abord homogène. Mais, à l’étude, on y découvre rapidement la même hétérogénéité.

Les Congolais se répartissent en trois races secondaires : (…)

Le mot race, que nous venons d’employer, désigne un groupe biologique basé sur des caractères physiques transmissibles par l’hérédité. Nous réservons le terme peuples aux groupements caractérisés par les langues [12].

Certes, ces descriptifs racistes s’inscrivent dans une approche soi-disant théorique, relevant fondamentalement, comme l’a noté Jean-Pierre Chrétien, d’un imaginaire social et d’une gestion politique [13] . Néanmoins, lorsqu’on parcourt les témoignages de l’époque ou même ceux plus tardifs, on est frappé par la forme d’un discours utilisé par les anciens colons, fonctionnaires ou militaires. Un discours que l’on devrait qualifier au XXIe siècle de fondamentalement raciste [14].

Du reste, les expositions universelles et leurs pavillons congolais, construits à la gloire de la colonisation, exhibant des Africains devant des millions de visiteurs, constituent plus que des symptômes du racisme et de la croyance en la supériorité fondamentale de leur civilisation qui animaient alors les autorités belges. Ils ont notamment attiré les curieux à Anvers en 1885 et 1894, à Bruxelles en 1897, ainsi qu’encore en 1958, sur le plateau du Heysel [15].

 

3. Le facteur économique et la quête insatiable du profit

Derrière des mobiles soi-disant fondés sur la civilisation, le progrès ou le développement, le facteur économique et la quête insatiable du profit constituent un élément central de la présence belge en Afrique centrale, même si le mode d’exploitation évolue au cours de la période, passant de la prédation ultraviolente de la main-d’œuvre noire à une exploitation davantage inscrite dans une tradition industrielle capitaliste [16]. C’est ce que l’économiste Frans Buelens montre lorsqu’il étudie les grands conglomérats au Congo et met en évidence le fait que, tant l’administration coloniale que la force publique, servent les intérêts du monde économique. Pour le chercheur à l’Université d’Anvers, tandis que les Congolais sont soumis à un arbitraire total, les coloniaux jouissent, eux, d’une impunité presque absolue. Le Congo est une colonie qui exerce une emprise quasi totalitaire sur ses habitants. Cette situation s’inscrit par ailleurs dans une vision utilitaire et raciste de la population. L’État colonial, en symbiose avec le monde des affaires, peut traiter la population comme il l’entend, sans la moindre pitié. Cela se traduit par un système d’apartheid et par le refus de tout développement du capital humain [17].

Cet asservissement se fait dans le cadre d’une économie congolaise fermée, malgré tous les engagements pris par les colonisateurs depuis la Conférence de Berlin. Sauf pour des raisons stratégiques impératives, les investisseurs non belges sont systématiquement écartés. Comme le rappelle Isidore Ndaywel, entre 1887 et 1953, 46,5 % des capitaux investis au Congo sont d’origine belge ; 49,2 % étaient d’origine congolaise, aux mains des Belges pour la plupart, et seulement 4,3 % étaient d’origine étrangère [18].

 

4. La volonté de remodeler les autochtones

Les colonisateurs sont animés par une volonté de remodeler les esprits et les comportements des autochtones. La société colonisée est  porteuse de tensions, voire de contradictions, à cause des trois premiers éléments rappelés ci-dessus [19]. De plus, les finalités des actions du colonisateurs peuvent être constamment mises en doute, qu’elles soient le fait de l’évangélisation, de l’éducation ou de la formation des travailleurs.

Se pose aussi la question du réel développement. Dans les années 1950, et notamment sous l’effet de la guerre de Corée (1950-1953) et du Plan Wigny, comme le rappelle Guy Vanthemsche, la croissance économique est impressionnante, les infrastructures sont développées. L’effet d’entraînement dans le domaine social est également incontestable : un certain nombre de Congolais vivaient mieux qu’avant la guerre. Tant leur niveau de consommation que leur cadre de vie s’étaient améliorés. Tout cela grâce à la colonisation. (…) Mais, avant la fin de la décennie, l’éveil du colonisateur fut brutal. La dette publique avait explosé, précisément à cause de la politique belge. La campagne et les villes n’étaient plus en mesure de se nourrir avec la production vivrière autochtone [20].

Ces facteurs économiques et sociaux sont essentiels. Moins comme bilan de la colonisation que pour contribuer à expliquer – nous n’y avons probablement pas assez insisté – les frustrations, mais aussi les craintes de l’avenir qui ont marqué l’été 1960, et contribué à ouvrir une longue période de chaos et de misères en tout genre.

Enfin, la colonisation du Congo avait été d’emblée marquée par un phénomène d’internationalisation, avant de disparaître plus ou moins de l’actualité en 1908. Toutefois, le processus de décolonisation et, en particulier, les événements de juillet 1960 font émerger non seulement le Congo mais la réalité de l’Afrique entière dans le regard du monde [21].

 

Faire mentir Patrice Lumumba

 

Patrice Lumumba à Bruxelles, 26 Janvier 1960. Collection Anefo NL-HaNA 2.24.01.05 0 910-9740 (Wikimedia)

 

Dans la dernière lettre adressée par Patrice Lumumba à son épouse Pauline, le leader congolais écrivait :

L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera aux Nations-Unies, Washington, Paris ou Bruxelles, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au Nord et au Sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. (G. HEINZ et H. DONNAY, Lumumba Patrice, Les cinquante derniers jours de sa vie, p. 195, Bruxelles, CRISP – Paris, Le Seuil, 1966.)

L’histoire de la colonisation belge au Congo est d’autant plus indigne qu’elle est encore mal présentée en 2026 au Certificat d’études de base (CEB), épreuve externe certificative organisée en fin de 6e année primaire dans toutes les écoles de la Communauté française de Belgique. 

Cette indignité est d’autant plus inacceptable que, depuis très longtemps, les historiennes et historiens professionnels ont réalisé des travaux solides. C’est sans concession qu’ils ont analysé cette problématique de notre histoire. Ils l’ont souvent fait en dialogue avec des collègues congolais ou étrangers, dont les capacités critiques ne sont pas moindres. Citons notamment Jean Stengers, Michel Dumoulin, Jean-Luc Vellut, Guy Vanthemsche, Idesbald Godderis, Amandine Lauro.

C’est pour cette raison que j’ai voulu mettre en exergue un des chapitres essentiels de l’enseignement de l’Histoire de la Belgique contemporaine que je dispense à l’Université de Mons. Vous pouvez retrouver une version plus avancée de ce texte dans mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll. de l’Ecole de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

Les arches du Cinquantenaire qui figurent sur la couverture de ce livre ne rappellent pas seulement l’indépendance de la Belgique. Elles témoignent également de l’exploitation violente et scandaleuse des populations congolaises, soumises à Léopold II. C’est cette exploitation qui a financé la construction de ce monument. Ce n’est pas pour rien que, le 28 février 1905 à la Chambre, le député Emile Vandervelde y faisait référence en disant qu’on appellera peut-être ce symbole de la Belgique les arcades des mains coupées…

Il est plus que temps de faire mentir Patrice Lumumba sur la manière d’enseigner, à Bruxelles, l’histoire de la colonisation belge au Congo.

 

Philippe Destatte

 

Bibliographie succincte

Pierre-Alain TALLIER, Marie VAN EECKENRODE et Patricia VAN SCHUYLENBERGH dir., Belgique, Congo, Rwanda et Burundi, Guide des sources de l’histoire de la colonisation (19e-20e siècle), 2 vol., Bruxelles, Brepols, 2021.

Open access: https://www.brepolsonline.net/doi/epdf/10.1484/M.STMCH-EB.5.127294

Frans BUELENS, Congo 1885-1960, Een finantieel-economische geschiedenis, Berchem, EPO, 2007.

Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, Paris, Flammarion, 2011.

Anne CORNET et Françoise GILLET, Congo Belgique (1955-1965) : entre propagande et réalité, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 2012.

Robert CORNEVIN, Histoire du Congo (Léopoldville), Paris, Berger-Levrault, 1963.

Maarten COUTTENIER, Anthropology and race in Belgium and Congo (1839-1922), New-York, Routledge, 2024.

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Clémentine FAIK-NZUJI, Tu le leur diras, (Congo 1890-2000), Braine-l’Alleud, Alice Editions, 2005.

Jules GERARD-LIBOIS et Benoit VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP, CRISP, no 1077,‎ 1985.

Idesbald GODDEERIS, Amandine LAURO & Guy VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2023 (1e éd. 2020).

Nancy Rose HUNT, A Nervous State, Violence, Remedies, and Reverie in Colonial Congo, Durham NC, Duke University Press, 2016.

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Elikia M’BOKOLO dir., L’Afrique entre l’Europe et l’Amérique : le rôle de l’Afrique dans la rencontre de deux mondes, 1492-1992, Paris, Unesco, 1995.

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Ernest NYS, L’Etat indépendant du Congo en Droit international, Bruxelles, Castaigne, 1903.

François PERIN, Les institutions politiques du Congo indépendant au 30 juin 1960, Léopoldville, Institut politique congolais, 1960.

Pierre-Luc PLASMAN, Léopold II, potentat congolais, L’action royale face à la violence coloniale, Bruxelles, Racine, 2017.

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Jean STENGERS, Congo, Mythes et réalités, 100 ans d’histoire, Paris – Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989.

Robert SENELLE et Émile CLEMENT, Léopold II et la Charte coloniale, De l’État indépendant du Congo à la Colonie belge, Bruxelles, Mols, 2009.

Éric VAN DEN ABEELE, Ekoki ! (Ça suffit !), La colonisation belge au Congo à travers l’image, Bruxelles, Walden & Whitman, 2022.

Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise, Bruxelles, Complexe, 1985.

Guy VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo, Empreintes d’une colonie (1885-1980), Nouvelle Histoire de Belgique, vol. 4, Bruxelles, Complexe, 2007.

Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960, Paris, Karthala, 2e éd., 2021.

Benoît VERHAEGEN, La colonisation et la décolonisation dans les manuels d’histoire en Belgique, in Marc Quaghebeur & Emile VAN BALBERGHE dir., Papier blanc, encre noire : cent ans de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi), vol. 2, p. 333-379, Bruxelles, Labor, 1992.

 

 

 

 

[1] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, … p. 35.

[2] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 7-8,

[3] J-L VELLUT, Détresse matérielle et découvertes de la misère dans les colonies belges d’Afrique centrale, ca 1900-1960, p. 177, dans Michel DUMOULIN et Eddy STOLS dir., La Belgique à l’étranger aux XIXe et XXe siècles,  p. 147-186, Louvain-la-Neuve, Collège Erasme – Bruxelles, Nauwelaerts, 1887.

[4] J-L. VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 484.

[5] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25. Voir également Nancy Rose HUNT, A Nervous State, Violence, Remedies, and Reverie in Colonial Congo, p. 27sv, Durham NC, Duke University Press, 2016.

[6] Elikia M’BOKOLO, Brutalisation et brutalités coloniales : la formation de la société congolaise dans l’État indépendant du Congo et au Congo belge, dans Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo …, Rapports des experts, p. 44.

[7] Adolphe VAN CAUBERGH, Civilisation et civilisateur, dans Le Peuple, 7 février 1886, p. 1. – Jean PUISSANT, Adolphe Van Caubergh dans Le Maitron, 2020. https://maitron.fr/spip.php?article230236

[8] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25.

[9] Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge…, p. 85-86.

[10] Gillian MATHYS, Traces profondes d’une politique identitaire coloniale dans l’État indépendant du Congo et au Congo belge, dans Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo …, Rapports des experts, p. 324.

[11] Albrecht GOHR, De la compétence judiciaire des tribunaux coloniaux, Les Novelles. Corpus Juris Belgici. Droit colonial, t. II, p. 196, Bruxelles, 1936. Cité par Anne CORNET, Punir l’indigène : les infractions spéciales au Ruanda-Urundi (1930-1948) dans Afrique & histoire, 2009/1 (vol. 7), p. 49-73.

https://www.cairn.info/revue-afrique-et-histoire-2009-1-page-49.htm

[12] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 62-63, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[13]  J-P. CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 62.

[14] Voir par exemple les témoignages dans P. DE VOS, op. cit.

[15] Matthew G. STANARD, Apprendre à aimer un fantôme : propagande pro-impériale, mémoire de Léopold II et culture coloniale en Belgique (1880-1960), dans A. LORIN et Chr. TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes…, p. 57.

[16] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25-26.

[17] Frans BUELENS, Les grands conglomérats, ou comment l’économie capitaliste s’est implantée au Congo, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 138.

[18] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 373.

[19] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 26.

[20] Guy VANTHEMSCHE, Le Congo, une colonie « en voie de développement » ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 206-207.

[21] P. BOHANNAN et Ph. CURTIN, L’Afrique et les Africains…, p. 9-10.

Mons, le 30 juillet 2026

La Charte coloniale

La Charte coloniale instaure un système politique marqué par la centralisation des pouvoirs dans la métropole : ministre des Colonies, responsable devant les Chambres, y compris pour le budget, Conseil colonial chargé d’examiner les projets de décret. Un Gouverneur général est, au Congo, chargé de mener cette politique, mais sans réel pouvoir législatif. Toute décision reste aux mains du ministère des Colonies à Bruxelles, à 6.000 km de Boma ou de Léopoldville, qui lui succède comme capitale en 1929. Quant aux colons européens, qui passent de 3.000 à 100.000 de 1908 à 1958 – face à 14 millions de Congolais à ce moment -, ils n’ont aucune représentation formelle et ne jouent quasi aucun rôle politique dans le Congo belge même si un Conseil consultatif, essentiellement réservé aux Européens, servira de Conseil de Gouvernement à partir de 1915 [1].

Le principe d’autonomie financière de la colonie est réaffirmé dès l’article 1er de la Charte coloniale, ce qui a des conséquences sur le maintien des modes d’exploitation. Alors qu’elle interdit, en son article 2, le travail forcé pour les entreprises et les particuliers, et que le régime domanial est supprimé en 1912 par le ministre catholique des Colonies Jules Renkin (1862-1934), le travail forcé est resté une constante [2]. La Belgique refuse jusqu’en 1944 de signer la Convention de l’Organisation internationale du Travail (OIT) sur le travail forcé. Les syndicats restent interdits aux Africains dans la colonie jusqu’à l’ordonnance du 17 mars 1946. Avec le Portugal, la Belgique figure jusqu’en 1953 sur la liste, dressée par l’OIT, des pays pratiquant le travail forcé colonial [3]. Cette situation oppressive découle également de la différence de cadre juridique entre la population congolaise (les indigènes) et la population belge : le dernier alinéa de la Charte de l’article 2 de la Charte coloniale dispose en effet que des lois, régleront, à bref délai, en ce qui concerne les indigènes, les droits réels et la liberté individuelle [4]. Cette disposition est évidemment porteuse de ségrégation entre les populations. La référence à l’application d’un droit dit coutumier va légitimer des peines différentes pour des délits et des crimes selon que l’on est européen ou indigène. C’est le cas du fouet, appelé chicotte, déjà largement dénoncé comme abus à l’époque de l’EIC. Ainsi, le décret du 15 avril 1926 sur les juridictions indigènes dispose en son article 18 que :

Dans le cas où un fait, auquel la coutume attache des peines, n’est pas érigé en infraction par la loi écrite, les peines applicables sont exclusivement :

1° La servitude pénale principale sans qu’elle puisse dépasser deux mois ; 

2° Le fouet, si la coutume le permet et sans que cette peine puisse excéder douze coups et être prononcée contre les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfants et les autres catégories de personnes déterminées par le Gouverneur de la Province.

Pour un même fait, le fouet ne peut être cumulé avec la servitude pénale principale ; (…) [5]

Comme le rappelle le rapport des experts à la Commission d’enquête du Parlement belge en 2021, des législations différentes s’appliquaient tant au Congo qu’au Ruanda-Urundi, pour les populations noires et les populations blanches. Dans ces pays, les non-indigènes étaient punis par des magistrats, tandis que les indigènes l’étaient par des fonctionnaires coloniaux. L’historien Jean-Luc Vellut, qui a enseigné aux universités de Kinshasa et Lubumbashi, a bien montré que la nature du châtiment, y compris l’application de la peine de mort, dépendait également de la couleur de peau de l’auteur des faits comme de celle de la victime [6]. Le décret du 24 juillet 1918 portant sur la discipline des noirs au Congo belge, est caractéristique de cette ségrégation [7].

Dans les zones rurales, ce sont aussi les structures traditionnelles héritées de l’EIC, dites chefferies, qui exercent un contrôle sur la population congolaise. Instaurées dès 1891, elles sont confirmées par le décret du 2 mai 1910, avec effet de réduire la mobilité des populations indigènes soumises à l’autorité du chef. Celui-ci a également pour tâche de fournir la main-d’œuvre pour les entreprises, les corvées ou l’armée [8].

Les villes congolaises vont être marquées par la ségrégation. En effet, le décret du 16 juillet 1918, créant au Congo belge, dans les centres urbains, des quartiers distincts pour les Européens et les non-Européens se fonde sur l’urgence dans l’intérêt de l’hygiène et de la bonne police, pour confier au gouverneur général la mission de déterminer les localités où doivent être créés des quartiers pour les Européens. Le décret précise que sont considérés comme Européens les personnes d’autres races que le gouverneur général y assimilera. Le décret organise la localisation des Européens dans ces quartiers, les procédures d’occupation, de rachats ou d’expropriation des immeubles acquis par les non-Européens [9]. Néanmoins, comme l’ont montré historiens et architectes contemporains, ségréguer une ville est une tâche difficile et on observe souvent une différence entre la loi et sa mise en œuvre [10]. Il n’empêche que, dans les villes où ce dispositif pourra être mis en œuvre, il sera à l’origine de réelles discriminations et frustrations. Il en est de même bien sûr de la liberté de circulation : les Noirs ne peuvent se déplacer la nuit dans les circonscriptions urbaines, suivant des heures déterminées par les gouverneurs de province. S’ils sont en service, ils doivent disposer d’autorisations spéciales [11].

Ainsi, l’annexion de 1908 est-elle loin de constituer un moment de rupture dans l’administration du Congo d’autant que la Charte coloniale, par son article 38,  dispose que : après l’annexion, les magistrats de carrière, les fonctionnaires et tous les autres agents de l’État indépendant du Congo conserveront leurs attributions jusqu’au terme et dans les conditions prévues par leur contrat d’engagement [12].

 

La Première Guerre mondiale et ses conséquences

Durant la Première Guerre mondiale, la Belgique mène, au côté de la Grande-Bretagne, des opérations militaires au Cameroun, en Rhodésie du Nord et en Afrique orientale allemande (Tanzanie) contre les troupes du Kaiser (prises de Tabora et de Mahenge). La Force publique occupe le Ruanda et l’Urundi. Près de 300.000 Congolais ont été mobilisés comme soldats et surtout comme porteurs [13]. En novembre 1919, Paul Panda Farnana (1888-1930) et quelques anciens combattants congolais du front européen créent l’Union congolaise, première organisation de solidarité exprimant des revendications pour les habitants de la colonie : en août 1920, l’association dépose une pétition au Parlement belge demandant l’élection d’indigènes au Conseil consultatif du Congo-Kasaï [14]. À la même époque, mais dans la colonie elle-même, c’est la personnalité de Simon Kimbangu (1887-1951) qui va émerger et s’installer pour longtemps comme référence fondamentale et mythe d’une forme de résistance congolaise. Prédicateur protestant, il porte un message plus religieux et social que politique. Son messianisme et peut-être ses facultés de guérisseur séduisent ses congénères, mais effrayent l’Administration. Arrêté pour sédition, il est condamné à mort en 1921 par un tribunal militaire, effet à la hauteur de la crainte qu’il inspire. Sa peine commuée en prison à vie, à Élisabethville – c’est-à-dire à l’autre bout du pays -, il meurt en 1951. Le kimbanguisme lui survit jusqu’aujourd’hui et demeure important [15].

Alors que l’article 119 du Traité de Versailles du 28 juin 1919 prive Berlin de toutes ses possessions en Afrique au profit des Alliés, la Belgique est exclue du partage. Ses protestations débouchent sur les accords du 30 mai 1919 conclus entre les diplomates belge et britannique Pierre Orts (1872-1958) et Alfred Milner (1854-1925) qui permettent in fine à la Belgique d’obtenir, grâce au soutien britannique, un mandat de la Société des Nations (SDN) sur le Ruanda-Urundi. L’article 3 du mandat rend la Belgique responsable de la paix, du bon ordre et de la bonne administration du territoire. Il est tenu d’accroître par tous les moyens en son pouvoir le bien-être matériel et moral des habitants et de favoriser leur progrès social. Cette décision est entérinée par la SDN en 1922. La loi belge du 20 octobre 1924 sanctionne cette décision. La Convention de Saint-Germain-en-Laye (France) du 10 septembre 1919, qui actualise les principes de Berlin (1885) et de Bruxelles (1890), observe que les territoires du Congo sont actuellement placés sous des autorités reconnues, qu’ils sont dotés d’ins­titutions administratives conformes aux conditions locales et que l’évolution des populations indigènes s’y poursuit progressivement [16].

Ainsi, le Ruanda-Urundi rentre-t-il dans le giron du ministre des Colonies, le libéral anversois Louis Franck (1868-1937). Celui-ci rédige un mémorandum secret, daté du 15 juin 1920, où s’inscrit déjà tant à la fois et la complexité de la situation et la politique irréaliste que les Belges veulent y mener par une administration indirecte, que les dangers que l’une et l’autre comportent. D’emblée, d’ailleurs, le ministre inscrit sa politique dans un schéma racial :

Nous pratiquerons dans le Ruanda et l’Urundi une politique de protectorat colonial. Cette politique a pour base le maintien des institutions indigènes. Elle fait de l’Euro­péen le guide et l’éducateur. Elle exclut l’administration directe. Elle est parfaitement réalisable dans les pays dont l’organisation est ancienne et remarquable et dont la classe dirigeante montre des talents politiques évidents. (…)

À côté de nos obligations de politique générale, nous avons des devoirs envers les Wahutu. Nous devons les protéger contre les actes arbitraires dont ils sont souvent victimes, et leur assurer la paix, la sécurité de leurs biens et de leur travail et la justice. Mais nous n’irons pas plus loin : il ne s’agit pas, sous prétexte d’égalité de toucher aux bases de l’institution politique ; nous trouvons les Watuzi établis d’ancienne date, intelligents et capa­bles ; nous respecterons cette situation [17].

Comme l’écrit l’historien Filip Reyntjens, professeur à l’Université d’Anvers, à qui nous devons ce texte, l’équilibre proposé est bien trop subtil et théorique pour être mis à exécution : respecter et développer à la fois les institutions indigènes ; maintenir l’autorité royale, mais pas trop ; protéger les Hutus sans toucher aux essences du régime politique… [18]

C’est la loi belge du 20 octobre 1924 qui porte acceptation du mandat de la Société des Nations. Celle du 12 août 1925 détermine le gouvernement du Ruanda-Urundi en unissant ce territoire administrativement à la Colonie du Congo belge. La Belgique soumet le Ruanda-Urundi, qui a une personnalité juridique distincte, aux lois du Congo belge, sous réserve des dispositions congolaises qui seraient contraires aux stipulations du mandat de la Société des Nations.

 

Que faisons-nous au Congo ?

Que faisons-nous au Congo ? Cette question est celle que le ministère des Colonies estime pertinente et légitime de la part de ses agents qui débarquent sur le sol congolais et à laquelle elle tente de répondre aussi clairement que possible. On y retrouve les deux axes complémentaires, indissolublement liés, comme le juriste Édouard Descamps l’avait déjà mis en évidence en 1903 : un objectif moral et un objectif économique. D’une part, il s’agit de liberté individuelle et de la propriété ainsi que de leur instruction, bref, leur faire comprendre et apprécier la civilisation. D’autre part, la Belgique poursuit au Congo un objectif économique : la mise en valeur du pays au profit des colonisateurs et des indigènes, par une organisation de plus en plus complète faisant régner l’ordre et la paix, protégeant l’agriculture, le commerce et l’industrie [19]. Ces finalités correspondent bien à l’analyse des historiens contemporains qui mettent en évidence à la fois l’implication intéressée de l’État par ses participations dans l’économie de la colonie : l’État colonial fut un État-holding, écrit Jean-Luc Vellut, qui montre aussi que la représentation de l’État dans les sociétés fut aussi bien celle des sociétés dans l’État, au-delà des relations personnelles entre les uns et les autres [20].

La fondation de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie (CCCI) dès 1886, puis du Comité spécial du Katanga (CSK) en 1900, de la Compagnie du Chemin de fer du Congo supérieur aux Grands Lacs africains (CFL), puis du Comité national du Kivu en 1927 montre, non seulement l’enchevêtrement des intérêts publics et privés, mais aussi à quel point le Congo va constituer le terrain de jeux des holdings [21]. La fusion en 1928 de la Banque d’Outremer, dont le portefeuille est composé essentiellement d’entreprises congolaises, avec la Société générale donne à cette dernière un rôle de leader industriel et commercial sur le Congo, aux côtés de la Banque de Bruxelles, du Groupe Empain, de la Cominière et du Groupe Lambert. Comme l’écrit l’économiste Frans Buelens, chercheur à l’Université d’Anvers, entre ces holdings la rivalité est minimale et la coopération très fréquente [22].

Thomas Vinçotte (1850-1925), Monument aux pionniers belges au Congo, « La race noire accueillie par la Belgique », Cinquantenaire, 1921.  (Photo Wikimedia Commons) – https://monument.heritage.brussels/fr/Bruxelles_Extension_Est/Parc_du_Cinquantenaire/A004/18710

Faisant suite aux années de réorganisation de l’après-Première Guerre mondiale, les effets de la Grande Dépression de 1929 provoquent des difficultés en chaîne dans la métropole comme dans la colonie. Les baisses de salaires et les hausses de l’impôt qui constituent les réponses des industriels et commerciaux, mais aussi de l’État induisent des contestations voire des révoltes. C’est le cas aux confins des provinces du Congo-Kasaï et de l’Équateur en 1931, en région cotonnière où les travailleurs sont soumis à des sévices. La même année, c’est dans les régions du Kwilu et du Kwango, au sud-est de Léopoldville qu’une révolte éclate. Un agent territorial belge est tué. La Force publique va pacifier la région au prix de 400 à 500 victimes africaines selon l’enquête du haut magistrat belge dépêché sur place [23]. Le député socialiste Émile Vandervelde interpelle le ministre catholique des Colonies Paul Crokart (1875-1955) à partir de ces événements en les mettant en relation avec le refus de la Belgique de signer le projet de convention sur le travail obligatoire à la conférence de Genève en juin 1930. Vandervelde n’est pas dupe : dans les deux cas, il s’agit, dit-il, d’un système d’organisation du travail que certains appellent l’esclavage déguisé et que je me bornerai à appeler le servage de gens corvéables et taillables à merci [24].

 

La Seconde Guerre mondiale et ses effets

Dès le mois de juin 1940, grâce aux initiatives du ministre catholique flamand des Colonies Albert De Vleeschauwer (1897-1971), parmi les premiers réfugiés à Londres, et du gouverneur général Pierre Ryckmans (1891-1946), le Congo se range dans le camp des Britanniques. En 1941, la Force publique intervient au côté de ceux-ci contre les Italiens en Abyssinie et remporte quelques victoires à Asosa, Gambela et Saiö. D’autres troupes sont envoyées au Nigéria, en Égypte, en Palestine et même en Birmanie. Contrairement aux unités coloniales françaises et britanniques, elles ne sont pas engagées en Europe, sauf une trentaine de volontaires. L’essentiel de l’effort de guerre de la colonie belge est économique : mettre à disposition des Alliés les énormes richesses naturelles du Congo, notamment l’uranium de la mine de Shinkolobwe au Katanga, qui servira pour fabriquer les bombes atomiques. L’effort de guerre imposé aux populations est particulièrement pénible dans les plantations comme dans les mines. Le travail obligatoire, réorganisé par un décret de 1933, est accentué par ordonnance en 1942 et porté à 120 jours par an, provoquant de nouvelles frustrations et colères. Le nombre de salariés congolais passe de 480.000 en 1938 à 800.000 en 1945 [25]. La structure sociale du Congo évolue fortement : les paysans appauvris par l’inflation émigrent vers les villes. Les salariés blancs sont également sous pression. Des grèves éclatent parmi les ouvriers européens à l’Union minière en novembre 1941, ainsi que des troubles chez les Africains à Jadotville (aujourd’hui Likasi) et Élisabethville (Lubumbashi). Elles sont réprimées par la Force publique : 48 morts et 80 blessés sont relevés parmi les manifestants africains à E’ville. Une mutinerie éclate dans un bataillon de cette même Force publique à Luluabourg (Kananga), en 1944. Elle est également neutralisée [26].

Après la guerre, l’étreinte économique et sociale se relâche quelque peu sur la colonie. Les conditions de vie s’améliorent. Une élite urbaine congolaise, composée à partir des salariés indigènes qui sont alors désignés comme évolués, est reconnue en fonction de critères précis liés à leur mode de vie. Des moyens d’expression leur sont également reconnus : premiers journaux, premiers syndicats et associations culturelles. La contrainte coloniale n’en subsiste pas moins : l’ordonnance du 20 juillet 1945 sur les cités indigènes en est une, mais il en existe beaucoup d’autres qu’un rapport du Sénat de Belgique met en évidence en 1947. Ainsi, les prisons congolaises comptent-elles 28.000 détenus fin 1946 tandis que plusieurs milliers d’indigènes sont relégués loin de leur foyer par décision administrative et non judiciaire [27]. Quant au système de soins, les services y apparaissaient très insuffisants aux sénateurs belges. L’historien Guy Vanthemsche en a d’ailleurs tiré un bilan :

L’État colonial s’efforce d’établir un réseau éducatif, sanitaire et médical « de base » ; il est confié aux bons soins des missions religieuses, très actives au Congo dès les débuts de l’entreprise coloniale (les autorités privilégient les missions catholiques plutôt que les protestantes). L’ampleur de cet effort éducatif et médical reste toutefois modeste avant la Seconde Guerre mondiale. En 1921, le Congo ne compte, en tout et pour tout, que 57 médecins. (…) Entre 1947 et 1958, le nombre de médecins s’accroît de 417 à 703. La crise des années 1930 et l’énorme effort productif durant la guerre de 1940-1945 causent encore de grands ravages sociaux ; les dures conditions de vie des populations autochtones ne commencent à s’améliorer qu’à partir de la seconde moitié des années 1940 [28].

Face à ces difficultés sociales et à un bilan économique qui semble misérable pour la colonie, un plan décennal pour le développement économique et social du Congo est préparé à l’initiative du ministre démocrate-chrétien des Colonies, Pierre Wigny (1905-1986), pour être lancé dès 1949. S’il va porter des fruits indéniables, notamment en amélioration du Produit intérieur brut ou des infrastructures, les disparités restent considérables. Entre ville et campagne, bien sûr, mais surtout dans la répartition des richesses entre salariés européens et congolais. Ainsi, en 1957, alors que les 25.000 salariés européens vivent avec un salaire moyen annuel de 400.000 francs belges, les 1.200.000 salariés congolais n’ont à leur disposition que 9.000 francs par an [29]. Les progrès scolaires avaient fait en sorte que, parmi ces travailleurs congolais, un nombre de plus en plus important était composé de travailleurs lettrés, non manuels. Ils étaient plus de 21.000 en 1958 dont plus de 11.000 dans la capitale. Incontestablement, l’élite congolaise acquérait de jour en jour un plus grand poids [30].

Mais, comme le rappelle Jean-Luc Vellut, le Plan décennal de Pierre Wigny ne consacrait pas un mot à la dimension politique de l’avenir du Congo [31].

Cela aurait pourtant été utile, car le contexte changeait…

 

L’évolution du contexte politique

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, cinquante et un États adoptent à San Francisco, Ie 26 juin 1945, la Charte des Nations Unies. Le chapitre XI de la Charte est constitué d’une déclaration relative aux territoires non autonomes. Il s’agit de donner aux populations des colonies, au sens Ie plus large, certaines marques d’intérêt qui ne se trouvaient pas dans le Pacte de la Société des Nations (SDN) du 28 juin 1919. Les mem­bres des Nations Unies qui administrent de tels territoires reconnaissent la primauté des intérêts des habitants et la nécessité de favoriser leur prospérité, de respecter leur culture et développer leurs capacités politiques et sociales ainsi que leur instruction. Dans les faits, la Belgique n’entamera qu’en 1957 la formation proprement politique des Congolais et la structuration politique de la colonie.

Alors que France est contrainte de céder l’Indochine et voit naître la guerre d’Algérie, en  Belgique, le gouvernement envisage en 1954 de modifier l’article 1er de la Constitution pour faire du Congo une province belge  [32].

C’est dans ce contexte qu’un signal d’autonomisation de la colonie émerge dans la métropole : le juriste Jef Van Bilsen (1913-1996), professeur à Anvers et ancien chef de Cabinet adjoint du ministre social-chrétien Pierre Harmel (1911-2009), s’interroge à propos du Congo, mais aussi du Ruanda-Urundi : ne faudrait-il pas dresser un plan de trente ans de l’émancipation intérieure ?

Nous devons avoir un plan précis, et souple à la fois qui canalise les immenses espoirs qui germent et se développent dans les agglomérations indigènes grouillantes, et dans les savanes de notre Afrique. il faut que ces aspirations indigènes qui se tournent vers des temps nouveaux parviennent par des voies sûres à des équilibres stables [33].

Le projet de Plan de trente ans élaboré par Van Bilsen est publié fin 1955 en néerlandais, puis édité en français début 1956. Comme l’écrira Jean Stengers, les Congolais se saisiront avec un intérêt avide de ce document et disposeront d’une source d’inspiration précise [34]. Ainsi, pourront-ils mettre au point leurs propres idées concernant l’émancipation de leur pays.

Mais ce type de signal s’adresse aussi au gouvernement belge. D’autres personnalités s’inquiètent de l’évolution de la colonie. À l’automne 1956, de retour du Congo où il s’est rendu aux cinquante ans de l’Union minière du Haut Katanga et a visité pour la première fois la colonie, Paul-Henri Spaak (1899-1972) adresse une note d’information au Conseil des ministres dont il ne fait plus partie. L’ancien Premier ministre socialiste y préconise notamment la création d’un Congo fédéral, une forte décentralisation de l’administration, une réduction du pouvoir de l’administration des Colonies, mais aussi un renforcement du nombre d’agents territoriaux, de médecins et d’agronomes dans la colonie, ainsi qu’un effort financier de la métropole. Spaak souligne également la nécessité de renforcer le contact avec les Noirs de même que de lutter à fond contre les préjugés de couleur [35]. La plupart de ces points vont bientôt arriver à l’agenda politique des Congolais. Spaak, quant à lui, devient secrétaire général de l’OTAN à la mi-mai 1957 jusqu’en avril 1961. Hors du jeu congolais pour un temps.

L’été 1956 constitue une étape de la politisation de la société congolaise et l’ouverture d’une réflexion sur l’émancipation. Le Manifeste du groupe Conscience africaine, fondé en 1951 par des intellectuels catholiques, en particulier l’abbé Joseph Malula (1917-1989) et Joseph Ileo (1921-1994), émerge dans les milieux catholiques et affirme sans ambages le credo que le Congo est appelé à devenir, au centre du continent africain, une grande nation [36]. Ce texte est suivi par le contre-manifeste de l’ABAKO (Alliance des Bakongo) de l’ancien séminariste Joseph Kasa-Vubu (1917-1969) qui estime que l’indépendance totale du Territoire congolais est la seule solution pacifique et capable d’harmoniser et de stabiliser les relations qui pourraient exister entre le Congo et la Belgique [37].

Un processus est lancé. Les évêques du Congo belge et du Ruanda-Urundi soulignent eux aussi dans une déclaration de septembre 1956, la nécessité de respecter le droit des habitants du Congo de participer à la conduite des affaires publiques ainsi que la nécessité d’en favoriser l’exercice par une éducation politique progressive [38]. Mais la dynamique émancipatrice des élites de la population noire n’est pas la seule à l’œuvre au Congo. Certains capitaines industriels et financiers s’inquiètent et veulent également agir. Le 24 décembre 1957, Jules Cousin (1884-1965), ancien administrateur général de l’Union minière du Haut Katanga, écrit à son successeur Aimé Marthoz (1894-1962) qui est aussi membre du Comité de direction de la Société générale :

On a un ministère des Colonies et je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas quatre ou six colonies. Le vieil adage romain “diviser pour régner” est plus vrai aujourd’hui que jamais (…). Si nous ne faisons rien pour éviter l’institution d’une nation congolaise (…) on nous expulsera pour s’emparer de tout ce que nous aurons créé ici au Congo [39].

Il est vrai que la Société générale, dont les valeurs coloniales représentent près de la moitié du portefeuille, contrôle alors directement ou indirectement 70% de l’économie congolaise [40]. Elle est à ce moment la colonne vertébrale de l’économie du Congo. Comme le rappelle l’historien et archiviste d’entreprises Jean-Louis Moreau, en 1955, les valeurs africaines contribuent pour 44% des revenus du holding belge qui s’élèvent alors à près de 500 millions de francs. C’est par les industries qu’elle contrôle que sont produits 100% du cuivre, du zinc, du cobalt, du diamant et du cadmium de la colonie [41]. Son activité minière est concentrée au Katanga et au Kasaï. Ainsi, l’opinion qui prévaut fin des années 1950 dans les holdings est que rien ne se ferait contre l’opposition déclarée des groupes financiers [42].

Le siège de la Générale à Bruxelles n’est alors qu’à un jet de pierre du ministère des Colonies, de la rue de la Loi, mais aussi du Palais royal.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

A suivre : 4. La difficile décolonisation (1958-1965)

 

[1] Isidore NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo, Des origines à la République démocratique, p. 359, Bruxelles – Tervuren, Africa, Le Cri, Buku, 2012.

[2] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 46.

[3] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 195. – Voir Julia SEIBERT, Doit-on le « développement » du Congo belge au travail forcé ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 141-154.

[4] La Charte coloniale est notamment reproduite en annexe de l’ouvrage de Robert SENELLE et Émile CLEMENT, Léopold II et la Charte coloniale, p. 165-175, Bruxelles, Mols, 2009.

[5] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 181-182, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[6] Jean-Luc VELLUT, La peine de mort au Congo colonial, dans J-L VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 247-283. – Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 234-235.

[7] Décret du 24 juillet 1918 sur la disciplines des noirs au Congo belge, Moniteur des 8-14 septembre 1918, dans Pasinomie, Collection complète des lois, règlements, arrêtés et règlements généraux qui peuvent être invoqués en Belgique, et des lois, décrets et arrêtés de la Colonie du Congo belge, mis en ordre et annoté par J. SERVAIS, n°66-68, p. 24, Bruxelles, Bruylant, 1918.

[8] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi…, 2021, p. 221-224. – Décret du 18 juillet 1918 sur les chefferies au Congo belge, punissant l’inexécution ou la négligence de l’exécution des travaux imposés légalement, Moniteur des 8-9 septembre 1918, Pasinomie…, p. 24.

[9] Décret du 16 juillet 1918, créant au Congo belge, dans les centres urbains, des quartiers distincts pour les Européens et les non Européens, Moniteur belge des 29-30 septembre, 1er-5 octobre 1918, dans Pasinomie…, N°64-65, p. 22-23.

[10] Voir Johan LAGAE et Jacob SABAKINU KIVULU, Infrastructure, paysages urbains et architecture : témoins du « développement » ou instruments d’une mise en valeur » ? dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 183-195.

[11] Ordonnances des 7 janvier 1929 et 19 janvier 1930 dans Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 130-131. Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[12] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 20 août 1908, p. 794.

[13] G. VANTHEMSCHE, Les deux guerres mondiales : un tournant dans l’histoire du Congo et des Congolais ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 70. – Isidore NDAYWEL et Pamphile MABIALA dir., Le Congo belge dans la Première Guerre mondiale, Paris, L’Harmattan, 2015.

[14] J-L. VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 196.

[15] J-L VELLUT, Simon Kimbangu dans le « roman national » congolais, dans Congo, Ambitions…, p. 326-265. – Dans le même ouvrage, p. 192sv.

[16] A. STENMANS, op. cit., p. 27. – Vincent GENIN, La situation internationale du Congo belge du point de vue des juristes du droit international, De la Convention de Saint – Germain-en-Laye (1919) au casus Oscar Chinn de la CPJI (1934), dans International Conference The Belgian Congo between the Two World Wars, Royal Academy for Overseas Sciences, Brussels, 17-18 March 2016, p. 39-54.

[17] Louis FRANCK, Mémorandum confidentiel du ministre des Colonies, daté de Buta, le 15 juin 1920, Archives africaines, AE/II n°1849 (3288), cité dans Filip REYNTJENS, Statut international et droit constitutionnel au Ruanda-Urundi, dans E. LAMY & L. DE CLERCK, L’ordre juridique colonial belge en Afrique centrale, Éléments d’histoire, Recueil d’études, p. 74, Bruxelles, ARSOM, 2004.

[18] Ibidem, p. 74.

[19] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 7-8, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[20] Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1889-1960…, p. 111.

[21] Frans BUELENS, Les grands conglomérats, ou comment l’économie capitaliste s’est implantée au Congo, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 130-132.

[22] Ibidem.

[23] Amandine LAURO et Benoit HENRIET, Répression : le Congo après Léopold II, une colonie violente ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 230-231.

[23] Ibidem. – J-L VELLUT, op. cit., p. 180-183.

[24] Interpellation du ministre des Colonies sur la non-adhésion de la Belgique à la convention relative au travail forcé dans les colonies et sur les faits qui se sont produits soit dans la région cotonnière du Kivu, soit au Kwango, Annales parlementaires, Chambre, 14 juin 1932, p. 2060.

[25] J. GERARD-LIBOIS et B. VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance…, p. 13-14. – G. VANTHEMSCHE, Les deux guerres mondiales…, p. 74.

[26] A. LAURO et B. HENRIET, Répression : le Congo après Léopold II, une colonie violente ?…, p. 231-232.

[27] Rapport de la mission sénatoriale au Congo et dans les territoires sous tutelle belge, p. 68-69, Bruxelles, Sénat de Belgique, 1947. Cité dans J-L VELLUT, Congo, Ambitions…, p. 464.

[28] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo, Empreintes d’une colonie (1885-1980)…, p. 47.

[29] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités, p. 189.

[30] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 415.

[31] J-L VELLUT, Congo, Ambitions…, p. 469.

[32] A. STENMANS, op. cit., p. 31.

[33] Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie, … p. 126.

[34] Jean STENGERS, Congo, Mythes et réalités…, p. 236-237. – Un plan d’émancipation : permettre au Congo et au Ruanda-Urundi de devenir dans des délais loyaux des États souverains et libres, 1955-1956, reproduit en annexe de Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie…, p. 365-380.

[35] Paul-Henri SPAAK, Note pour le Conseil des Ministres (1956), reproduit dans P-H SPAAK, Combats inachevés, t.2, De l’espoir aux déceptions,  p. 236-237, Paris, Fayard, 1969.

[36] Conscience africaine, 30 juin 1956, Numéro spécial de Conscience africaine, Juillet-Août 1956 (Rédacteur en chef, Joseph ILEO).

[37] L’ABAKO (Alliance des Bakongo) demande l’indépendance, Contre-manifeste de l’ABAKO, 23 août 1956. AGR, Archives Ernest Glinne, boîte 19.  – I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 425-426.

[38] Jacques BRASSINNE DE LA BUISSIERE & Georges-Henri DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo, dans Courrier hebdomadaire du CRISP, 2010/18-19, p. 25-26.

[39] Jean-Louis MOREAU, De la décolonisation à la zaïrianisation, Le sort des capitaux belges au Congo, dans Cahiers IRICE, 2010:2, n°6, p. 10. https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-irice-2010-2-page-61.htm

[40] Xavier MABILLE, Charles-X TULKENS & Anne VINCENT, La Société générale de Belgique, 1822-1997, Le pouvoir d’un groupe à travers l’histoire, p. 95, Bruxelles, CRISP, 1997.

[41] J-L MOREAU, De la décolonisation…, p. 61-77.

[42] J. BRASSINNE DE LA BUISSIERE & G-H DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo…, p. 25-26.

Mons, le 6 juillet 2026

Les réactions qui viennent de suivre les questions, à tout le moins légères, posées aux élèves du Certificat d’études de base (CEB), épreuve externe certificative organisée en fin de 6e année primaire dans toutes les écoles de la Communauté française de Belgique, ne sont que le symptôme de la difficulté persistante à aborder le sujet de la colonisation du Congo par la Belgique. Ce constat est d’autant plus surprenant que les historiens professionnels ont, depuis très longtemps, consacré des travaux analysant sans concession cette problématique de notre histoire : on peut citer Jean Stengers, Michel Dumoulin, Jean-Luc Vellut, Guy Vanthemsche, Idesbald Godderis ou Amandine Lauro, etc., souvent en dialogue avec des collègues congolais ou étrangers, dont les capacités critiques ne sont pas moindres.

Dans mes enseignements en Histoire de la Belgique contemporaine à l’Université de Mons, je consacre d’ailleurs un chapitre à la colonisation et à la décolonisation du Congo (1885-1965) dont je vais livrer ici une synthèse en quelques épisodes. On peut retrouver une version plus avancée de ce texte dans mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll. de l’Ecole de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

 

Introduction : historicité et légitimité de la colonisation

Aborder les relations entre l’Afrique centrale et la Belgique aux XIXe et XXe siècles est porteur d’enjeux que l’on pourrait formuler de la manière suivante : pourquoi la Belgique s’est-elle embarquée dans l’aventure coloniale européenne en Afrique au XIXe siècle ? Comment a-t-elle géré cette situation ? Et ensuite fait face au processus de décolonisation encouragé par les Nations Unies puis finalement revendiqué par les populations elles-mêmes ?

Par colonisation, nous entendrons, avec l’historienne Christelle Taraud, la mise en dépendance d’un territoire, qui peut être un Etat, par une métropole coloniale, qu’elle repose sur une administration directe ou indirecte et qu’elle soit de peuplement, d’exploitation, ou les deux ensemble [1]. On peut compléter cette définition en qualifiant cette mise en dépendance de processus politique de domination et d’oppression tout en attendant nos conclusions pour voir s’il s’applique à l’histoire de Belgique et de quelle manière :

 Phénomène de domination et d’oppression, la colonisation, en tant que processus politique transcendant les frontières idéologiques, a revêtu de multiples formes selon les empires, les terrains et les populations considérés, suivant des chronologies propres à chaque territoire colonisé [2].

Pour ce qui concerne la décolonisation, dont le concept a été également très discuté, la définition du sociologue franco-tunisien Albert Memmi (1920-2020) nous paraît la plus nuancée : l’ensemble des processus qui doivent conduire un peuple colonisé de la dépendance à l’indépendance.

Au sens large, la décolonisation est l’ensemble des réponses négatives d’un peuple colonisé à la condition qui lui est faite ; en fait, un mouvement parallèle et synchrone à celui de la colonisation, qui toujours l’accompagne et le nie [3].

Au sens étroit, on peut réserver le mot de décolonisation à la phase ultime du mouvement, lorsque l’ex colonisé achève la liquidation de la relation coloniale et inaugure sa vie d’homme libre [4].

Probablement davantage encore que pour d’autres problématiques, construire ce chapitre exige une démarche heuristique particulièrement rigoureuse, faite de réflexivité et d’empathie. Le cas de la Belgique n’est évidemment pas unique face à ces dynamiques de colonisation et de décolonisation, même si le débat y est particulièrement vif entre les mémoires et l’histoire. Avec leurs qualités et leurs défauts, les heureuses initiatives parlementaires de 2000-2001 [5] et 2020-2021 [6] constituent des éléments probants de cette vivacité. Les membres de la Commission « Lumumba » avaient observé que ce poids colonial était toujours bien présent et que les populations congolaises et belges n’avaient pas exorcisé les démons du passé [7]. C’est probablement toujours vrai plus de vingt ans plus tard même si l’historiographie s’est considérablement enrichie et si, surtout, le dialogue et la collaboration entre historiens congolais et belges se sont accrus. Comme le notait en 2023 Pierre Singaravélou, directeur de l’imposant ouvrage Colonisations, Notre histoire :

L’enquête historique ne fait pas bon ménage avec la morale et l’idéologie, dont elle est le meilleur révélateur, éclairant la manière dont se forgent les légendes dorées et les romans nationaux dans les métropoles impériales et les nations nouvellement indépendantes. Elle appréhende avec lucidité et sang-froid les sujets les plus brûlants, retrace leur généalogie, propose une multiplicité d’approches et d’interprétations, excluant la doxa du récit unique [8].

Néanmoins, nous aurions tort de considérer que le débat sur la colonisation ne serait que contemporain. Ainsi que la plupart des travaux le rappellent, en particulier celui qui vient d’être cité, les abus de droit, les violences, les spoliations, les massacres nous sont connus, car ils ont été dénoncés et documentés à l’époque. Déjà en 1885, le vif échange entre Jules Ferry (1832-1893) et George Clemenceau (1841-1929) à la Chambre des Députés de la République posait parfaitement la question de la légitimité de cette colonisation fondée sur les conceptions philosophiquement et scientifiquement inexactes ­de hiérarchie de ce qu’ils nommaient races et civilisations. Cette théorie raciste a notamment été répandue notamment par le diplomate français Arthur de Gobineau (1816-1882) dans son livre Essai sur l’inégalité des races humaines, publié en 1853. Elle est alors contestée, voire réfutée, en 1885 par l’intellectuel et homme politique haïtien (Joseph) Anténor Firmin, alors membre de la Société d’Antropologie de Paris [9]. Ainsi, d’emblée la question de l’égalité et des droits de l’être humain est-elle  convoquée [10].

À cet affrontement originel entre deux grands élus français, en correspond un autre tout aussi renommé, mais portant sur un bilan de colonisation belge. C’est évidemment la divergence des discours prononcés par, d’un côté, le roi Baudouin Ier (1930-1993) et, d’un autre, le Premier ministre Patrice Lumumba (1925-1961), lors de la cérémonie d’indépendance du Congo, le 30 juin 1960 au Palais de la Nation à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

Ainsi, pour le chef de l’État belge, le bilan de 80 ans de colonisation, c’est-à-dire en remontant à 1880, semblait particulièrement positif :

Messieurs, L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. Elle marque une heure décisive dans les destinées non seulement du Congo lui-même, mais je n’hésite pas à l’affirmer, de l’Afrique tout entière. Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations ; ensuite, pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s’apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d’Afrique ; enfin, pour appeler à une vie plus heureuse les diverses régions du Congo que vous représentez ici, unies en un même Parlement...[11]

En réponse, le discours surprise du nouveau Premier ministre congolais était fondé sur un tout autre regard de l’histoire. Patrice Lumumba s’est distancié à la fois des Belges et du discours pusillanime du président de la République, Joseph Kasa-Vubu (1917-1969), même si celui-ci avait renoncé en séance à prononcer la dernière partie de son allocution, la plus aimable à l’égard du colonisateur et du roi Baudouin [12]. De surcroît, Kasa-Vubu n’avait pas joué le jeu de la responsabilité ministérielle. Dès lors, le discours de Lumumba joua-t-il un rôle déterminant dans ce moment particulier d’émancipation des Congolais. On peut en juger par cet extrait de l’intervention du Premier ministre congolais :

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort ; nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine, pour les autres [13].

Comme l’écrit l’historien Jean-Luc Vellut, ce discours n’était pas surprenant par rapport à la ligne politique que Patrice Lumumba tenait depuis des mois dans son combat pour l’indépendance de son pays. Mais, outre qu’il était inattendu, il était fondamentalement différent de celui prononcé quelques jours auparavant par le Premier ministre lors de son investiture devant le Parlement congolais [14].

Un flashback est assurément nécessaire sur l’histoire des anciennes colonies, non seulement pour établir ce qui fondait cette différence radicale de regards et de postures, mais surtout pour les comprendre. Tout en ayant constamment à l’esprit que le Congo de 1955 n’est plus celui de 1885. Mais certains traits essentiels du système colonial persistent bel et bien tout au long de la domination belge [15].

 

1. L’État indépendant du Congo, une colonie sans métropole (1885-1908)

 L’entrée visible de l’Afrique dans l’empire de la civilisation, la distribution de ses vastes territoires entre les nations de l’Europe, l’initiation, sous leur conduite, de millions de nègres à des conditions supérieures d’existence, apparaîtront à juste titre comme l’une des révolutions les plus considérables de notre temps, les plus fécondes en conséquences économiques et politiques, peut écrire en 1888 Émile Banning (1836-1898) [16]. Ce fonctionnaire au ministère belge des Affaires étrangères, diplômé de l’Université de Liège, va jouer un rôle considérable pour diffuser l’idée de colonisation et soutenir une politique coloniale belge en Afrique.

 

La conquête de l’Afrique

Au milieu du XIXe siècle, de grands explorateurs comme David Livingstone (1813-1873), Henry M. Stanley (1841-1904), Verney L. Cameron (1844-1894), Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905), Carl Peters (1856-1918), notamment, ouvrent les voies de la colonisation de l’Afrique par les nations européennes. Celles-ci entrent progressivement en concurrence. Les explorations prennent progressivement la forme de colonnes militaires qui se font face, nécessitant un développement du droit international. La Belgique va investir cette compétence : l’Institut de Droit international est fondé à Gand en 1873 à l’initiative du juriste Gustave Rolin-Jaequemyns (1835-1902), futur ministre de l’Intérieur, libéral.

En fait, les intentions des nations européennes qui proclament leurs volontés humanitaires et civilisatrices sont ambiguës. De plus, elles se fondent sur le mythe d’une Afrique sauvage, inhabitée, inexploitée, hors du temps [17]. Le cas de la Belgique est caractéristique si on observe l’ambition de Léopold II (1835-1909), qui règne de 1865 à 1909, et rêve depuis 1855 d’offrir des débouchés commerciaux extérieurs à l’industrie belge [18]. En 1876, le roi organise au Palais royal à Bruxelles une conférence géographique internationale rassemblant les principaux voyageurs africains et géographes renommés. Dans son discours d’ouverture, Léopold II appelle à une croisade pour ouvrir l’Afrique à la civilisation et faire de Bruxelles, en quelque sorte, le quartier général de ce mouvement civilisateur [19]. C’est à cet effet qu’il fonde alors l’Association internationale africaine pour l’exploration et la civilisation de l’Afrique centrale, à vocations scientifique et philanthropique. Néanmoins, comme l’écrit l’historien bruxellois Jean Stengers (1922-2002), même s’il paraît convaincant, le langage humanitaire du roi, peut être interrogé : est-il philanthrope et naïf l’homme qui, en 1877, écrit que l’heure lui paraît propice pour « nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain » – et chez qui l’idée de la « part du gâteau » est évidemment demeurée, par la suite, l’idée fondamentale, qui inspire toute son action [20].

Alors que les puissances européennes commencent à s’emparer de ces parties de l’Afrique (Tunisie en 1881, Égypte en 1882, Guinée en 1884, Soudan en 1884, Érythrée en 1885, Togo, Cameroun et Sud-Ouest africain en 1885), quatorze États se réunissent à Berlin de novembre 1884 à février 1885, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck (1815-1898). L’objectif de cette conférence internationale est de se concerter sur les questions de liberté de commerce et de culte, d’esclavagisme et de souveraineté du continent africain, afin d’éviter de futures tensions voire des conflits entre Etats participants. Comme les Anglais refusent de parler du bassin du fleuve Niger et les Français de celui du Sénégal, la conférence va se focaliser sur le bassin du Congo auquel Lisbonne et Paris, mais aussi Léopold II, s’intéressent particulièrement. L’acte général de la Kongokonferenz proclame la liberté de commerce dans le bassin du Congo et arrête des principes humanitaires en matière de traite des esclaves, de circulation d’armes et d’alcool [21].

Le bassin du Congo en 1885 dans la carte de l’Afrique selon les connaissances européennes, établie par John Bartholomew (1831-1893) – Wikimedia Commons

L’honneur de Xavier Neujean

Léopold II, qui a transformé l’Association internationale africaine en Association internationale du Congo (AIC), se voit reconnaître depuis 1884, en marge de la conférence convoquée par Bismarck, et de manière indirecte par une série d’accords bilatéraux [22], la souveraineté personnelle sur l’État indépendant du Congo (EIC). Si ce territoire ne doit pas son existence à l’Acte de Berlin, ce texte lui impose d’importantes contraintes, parmi lesquelles la neutralité. Néanmoins, comme le souligne Jean Stengers, il s’agit du cas, unique dans l’histoire contemporaine, d’un État dont la souveraineté était investie dans la personne du souverain. Ainsi, les puissances avaient délibérément reconnu à un homme le droit de créer un État dont il serait le maître [23].

La Chambre belge vote la sanction de l’acte de la Conférence de Berlin qui revêt le caractère d’un traité de commerce universel. Le 10 mars 1885, le chef du Cabinet (« le Premier ministre »), le catholique Auguste Beernaert (1829-1912) se réjouit des résultats des manœuvres diplomatiques en marge de la Conférence de Berlin où la Belgique était représentée et en informe la Chambre des Représentants.

Un nouvel État se trouve ainsi, par l’accord unanime des nations, né à la vie publique. Et, pour la première fois sans doute dans l’histoire du monde, semblable événement se produit, non par l’effet de la conquête ou de révolutions sanglantes, mais comme un gage de paix, de civilisation et de progrès.

C’est une œuvre internationale ; mais cependant, nous avons le droit de le dire avec fierté, c’est essentiellement une œuvre belge. Et c’est pour nous une satisfaction patriotique de reconnaître, avec l’Europe entière, que le mérite en revient surtout à l’initiative, à la persistante énergie et aux sacrifices de notre Roi. (Très bien! très bien! sur tous les bancs.) (…)

Puisse, messieurs, dès aujourd’hui le Congo offrir à notre activité surabondante, à nos industries de plus en plus à l’étroit, des débouchés dont elles sachent profiter ! Puisse l’esprit d’initiative du Roi encourager nos compatriotes à chercher même au loin des sources nouvelles de grandeur et de prospérité pour notre chère patrie ! (Applaudissements.) [24]

L’enthousiasme de la Chambre, qui vote une adresse de félicitations au roi, ne la dispense toutefois pas d’un débat parlementaire plus approfondi. En effet, l’article 62 (87 nouveau) de la Constitution belge dispose depuis 1831 que :

Le Roi ne peut être en même temps chef d’un autre État, sans l’assentiment des Chambres. Aucune des deux Chambres ne peut délibérer sur cet objet si deux tiers au moins des membres qui la composent ne sont présents, et la résolution n’est adoptée qu’autant qu’elle réunit au moins deux tiers des suffrages [25].

Même si, au sortir de la Révolution de 1830, cet article avait été conçu afin d’éviter l’absorption du pays sous prétexte d’union personnelle, il n’en constitue pas moins en 1885 un obstacle formel pour le roi. Dûment cornaqué par Beernaert, le 28 avril 1885, le Parlement vote une résolution autorisant le roi à devenir le Chef de l’État fondé par l’Association internationale du Congo en précisant que l’union entre la Belgique et le nouvel État du Congo sera exclusivement personnelle. 124 membres sur 126 autorisent le roi. Seul le député libéral liégeois Léonard Xavier Neujean (1840-1914), avocat à la Cour d’Appel de Liège et futur bâtonnier, s’y oppose clairement en s’interrogeant – en juriste rigoureux qu’il est – sur la légitimité de l’initiative à l’égard des populations autochtones qui pourraient avoir été spoliées.

Le gouvernement ne fait ni ne tente aucune réponse à cette question capitale, qui est sur toutes les lèvres ! Il ne nous renseigne ni sur le caractère, ni sur les religions, ni sur les besoins, ni sur la densité, ni sur les dispositions des populations du nouvel État. Il nous laisse sous l’impression plus que vague d’une carte qui indique… des immensités inexplorées ! II n’explique ni peu ni point ce que sont « ces traités conclus avec les souverains légitimes dans le bassin du Congo et de ses tributaires qui ont cédé à l’Association internationale en toute souveraineté de vastes territoires en vue de l’érection d’un État libre et indépendant. » Nous en sommes réduits à cette phrase un peu sibylline que j’extrais de la déclaration de l’Association du 25 février 1885.

 Le gouvernement a-t-il pris connaissance de ces traités qui fournissent la matière du nouvel État, qui constituent ses titres et doivent contribuer à lui assurer la tranquillité ? Je concilie difficilement l’existence de ces traités avec les vides qui remplissent les 9/10 de la carte du nouvel État. La Belgique, dont le droit est la force, est-elle donc indifférente à la légitimité de cette souveraineté du nouvel État ? Le gouvernement ne cherche nullement à nous édifier, même sommairement, sur la viabilité du nouvel État ! [26]

En fait, la volonté du gouvernement est de faire échapper la Belgique à la responsabilité morale de l’initiative royale au Congo [27]. Néanmoins, très rapidement, l’expression Congo belge est utilisée, notamment à l’étranger et dans les milieux diplomatiques pour désigner la colonie : outre la personne du roi, tous les services centraux de l’EIC ont leur siège à Bruxelles, tous les fonctionnaires sont belges tandis que, au Congo même, les Belges jouent le rôle essentiel dans l’administration, la justice et l’armée où les officiers sont des détachés de l’Armée belge. Il en est de même pour les missions catholiques. Le roi toutefois distingue bien son rôle entre les deux États : dans la monarchie constitutionnelle, il n’exerce aucune responsabilité sans ses ministres et dans l’EIC, il les exerce toutes, souverainement, sur ce qu’il considère comme un bien privé, en particulier le Domaine de la Couronne, partie considérable de la province de l’Équateur qu’il se réserve par décret en 1896 et dont les revenus lui sont attribués. Ce domaine est à distinguer du Domaine privé, établi en 1892 pour couvrir les dépenses publiques de l’EIC.  Quant à la base juridique des droits de Léopold II sur le Congo, elle demeure dans une ombre que personne n’essaya de percer [28]. Cumulant à lui seul tous les pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire –, celui que l’on désigne désormais comme le roi-souverain échappe pour ses affaires congolaises aux règles de la responsabilité ministérielle, établit des décrets secrets, et peut révoquer à tout moment tout agent qu’il désigne, dérogeant au principe de l’inamovibilité des magistrats exerçant la justice [29].

Philippe Destatte

A suivre : 2. Un régime colonial prédateur

 

[1] Christelle TARAUD, Définition, Colonisation dans Christelle TARAUD, Idées reçues sur la colonisation, La France et le monde : XVIe-XXIe siècles, , p. 9-10, Paris, Le Cavalier Bleu, 2018.

[2] Amaury LORIN et Christelle TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles), Sociétés, cultures, politiques, p. 3, Presses universitaires de France, 2013. – Dans le Dictionnaire de l’histoire, figurant sur le site d’historiens professionnels Herodote.net, il est rappelé que le concept de colonisation est polysémique selon les périodes. Au XIXe siècle, par abus de langage, le mot colonie s’est appliqué à des territoires conquis et administrés par les Européens sans que les conquérants aient eu le souci de peupler ces territoires (ce fut le cas de la plus grande partie de l’Afrique noire ainsi que de l’Asie du Sud). https://www.herodote.net/colonie_colonisation_colonialisme-mot-13.php

[3] La frontière entre guerres et résistances se révèle très mince note l’historien français Lancelot Arzel : la conquête et la pacification du Congo léopoldien se résument à une guerre de près de trente ans, du Katanga de Msiri à la marche sur le Bahr el-Ghazal (1876-1906). Les grands chocs frontaux restent alors l’exception : ils laissent place à des ripostes ponctuelles engageant, contre les colonisés révoltés, de petites expéditions et des traques à l’ennemi à la fois nombreuses et violentes. Lancelot ARZEL, Du gibier au colonisé ?, Chasse, guerre et conquête coloniale en Afrique (France, Royaume-Uni, Belgique, 1870-1914), dans A. LORIN et Chr. TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes… p. 22.

[4] Albert MEMMI, Décolonisation dans  Encyclopaedia Universalis, t. 5,  p. 364, Paris, 1978. – Voir aussi : A. MEMMI, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, Paris, Corréa, 1957 – Gallimard, 1985.

[5] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba et l’implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête par MM. Daniel Bacquelaine et Ferdy Willems et MME Marie-Thérèse Coenen, Vol. 1, Doc 50 0312/006, 16 novembre 2001, 574 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312006.pdf – vol. 2,  Doc 50 0312/007, 16 novembre 2001, 412 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312007.pdf

[6] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, ses conséquences et les suites qu’il convient d’y réserver, Rapport des experts, Chambre des Représentants de Belgique, Doc. 55 1462/002, 26 octobre 2021, 689 p. https://www.dekamer.be/FLWB/PDF/55/1462/55K1462002.pdf

[7] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba…, vol. 2, p. 839.

[8] Pierre SINGARAVELOU dir., Colonisations, Notre histoire, p. 6, Paris, Seuil, 2023.

[9] Anténor FIRMIN, De l’égalité des Races humaines (Anthropologie positive), p. 230, Paris, Pichon, 1885. gallica.bnf.fr/  – Elikia M’BOKOLO dir., L’Afrique entre l’Europe et l’Amérique : le rôle de l’Afrique dans la rencontre de deux mondes, 1492-1992, p. 28, Paris, Unesco, 1995.

[10] Sur la complexité à manier les notions de race et de racisme, voir : Claude-Olivier DORON (Université Paris-Cité), Histoire épistémologique et histoire politique de la race, dans Archives de philosophie, 2018/3, p. 477-499. – Juliette GALONNIER, Patrick SIMON et Julie RINGELHEIM, Faire avec ou contre la race ? Les dilemmes des organisations internationales, dans Critique internationale, Presses de Sciences Po, n°86, 2020/1, p. 11 à 24.

[11] Baudouin, roi des Belges, Discours sur l’indépendance du Congo prononcé le 30 juin 1960 au Palais de la Nation à Léopoldville, Africa Museum,https://www.youtube.com/watch?v=dhDSFLw2Epo&t=104s

[12] Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie, p. 232, Bruxelles, CRISP, 1994.

[13] Patrice Emery Lumumba, Premier Ministre du Congo, Discours du 30 juin 1960 lors de la proclamation de l’indépendance au Palais de la Nation à Léopoldville, Africa Museum, https://www.youtube.com/watch?v=dVZ1Gz9YFHY

[14] Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960, p. 491, Paris, Karthala, 2e éd., 2021.

[15] Idesbald GODDEERIS, Amandine LAURO & Guy VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions, p. 24, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2023.

[16] Émile BANNING, Le partage de l’Afrique d’après les transactions internationales les plus récentes (1885-1888), Bruxelles, Mucquardt, 1888.

[17] Paul BOHANNAN et Philip CURTIN, L’Afrique et les Africains, p. 14-15, Paris, Ed. internationales, 1973. – La Première traversée du Katanga en 1806, Voyage des « Pombeiros » d’Angola aux Rios de Sena, traduit et annoté par A. VERBEKEN et M. WALRAET, Bruxelles, Institut royal colonial belge, 1953.

[18] Complément de l’œuvre de 1830, Établissements à créer dans les pays transatlantiques, Avenir du commerce et de l’Industrie belge, p. 36, Bruxelles, Muquardt, 1860. – Léopold, Duc de Brabant, Discours au Sénat, 17 février 1860, Annales parlementaires, Sénat, 1859-1860, p. 55 et 58.

[19] Discours du roi Léopold II devant la Conférence géographique internationale convoquée par lui à Bruxelles (Palais royal) le 12 septembre 1876, reproduit dans Louis VERNIERS, Paul BONENFANT et Fritz QUICKE, Lectures historiques, Histoire de Belgique, t. 3, p. 162, Bruxelles, De Boeck, 1936.

[20] Jean STENGERS, Léopold II et le Cabinet Malou, (juin-octobre 1884), dans Emiel LAMBERTS & Jacques LORY éd., 1884 : un tournant politique en Belgique, p. 151-177, Bruxelles, Facultés universitaires St. Louis, 1986.

[21] Acte général de la Conférence de Berlin, 26 février 1885, reproduit dans E. BANNING, Le partage politique de l’Afrique…,  p. 161-181. Aussi : https://www.herodote.net/Textes/berlin-acte.pdf

[22] Voir par exemple la convention avec l’Empire allemand du 8 novembre 1884, sept jours avant l’ouverture de la Conférence de Berlin, dans E. BANNING, Le partage politique de l’Afrique…, p. 93-94. La déclaration échangée avec les Etats-Unis date du 22 avril 1884.

[23] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités, 100 ans d’histoire, p. 94, Paris – Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989.

[24] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 10 mars 1885, p. 735.

[25] Actes du Congrès national, Constitution belge, dans Théodore JUSTE, Le Congrès national de Belgique, 1830-1831, précédé de quelques considérations sur la Constitution belge par Emile de Laveleye,  t. 2, p. 395, Bruxelles, Muquardt, 1880.

[26] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 28 avril 1885, p. 1027.

[27] Annales parlementaires, Chambre, 28 avril 1885, p. 1030.

[28] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités…, p. 91-93.

[29] Jules GERARD-LIBOIS et Benoit VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP, no 1077, p. 5,‎ 1985.