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L’historien Philippe Destatte (66) est directeur général de l’Institut Destrée, un think tank wallon influent. LEO l’a interviewé en référence à son livre récemment publié, Le confédéralisme, spectre institutionnel [1] , et a vu quelques différences avec le modèle confédéral de la N-VA [2].

Joris Sterckx : la Belgique a été incapable de créer un projet fédéral commun. Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?

Tout comme en 1830, en 1970 ou en 1993, les attentes de ceux qui ont espéré en l’Etat ont été déçues. 1830 a échoué comme projet national censitaire et francophone. 1970 a échoué comme État régional et communautaire. 1993 comme État fédéral de coopération. Nous ne saurions nous en étonner. L’historien namurois Louis Dewez avait observé dès 1833 que la Belgique était partagée entre deux peuples, les Wallons et les Flamands. L’État belge a voulu nier cette réalité en se fondant sur une bourgeoisie francophone, flamande comme wallonne d’ailleurs. Bruxelles a émergé de cet amalgame comme troisième larron. À Versailles, on a ajouté des germanophones. À aucun moment pourtant, une vraie patrie, respectueuse de ses parties n’a émergé. Même dans les moments d’adversité les plus aigus. La faiblesse de l’État et de son projet a laissé la place aux partis politiques qui l’ont loti et ont substitué des intérêts de partis à l’intérêt national déficient. Ils ont fait de leur mieux. Mais cela n’a jamais été concluant.

 

Joris Sterckx : vous plaidez pour un nouveau paradigme. Quel est-ce paradigme ? En quoi est-il différent du confédéralisme que propose la N-VA ?

Ce modèle est à la fois ancien et nouveau. Il trouve ses racines dans les accords négociés entre Flamands, Wallons et Bruxellois – au premier rang desquels Kamiel Huysmans et Jules Destrée – qui ont permis les lois linguistiques des années 1930, celles des années 1960 puis l’article 4 de la Constitution créant quatre régions linguistiques : de langue française, de langue néerlandaise, bilingue de Bruxelles-Capitale et de langue allemande. Ces quatre entités devraient constituer demain ce que le député CVP Jan Verroken appelait en 1978 « een soort koninkrijk van verenigde republieken » : quatre entités (con)fédérées, à la fois communautés et régions, égales en droit, aux mêmes compétences, jalouses de leur autonomie et de leurs prérogatives, mais coopérant dans un ensemble et avec un projet communs. J’apprécie que la NVA réfléchisse à un projet qui maintienne une structure de type (con)fédéral, comme une tentative de vivre ensemble. C’est ce que les Wallons ont voulu faire aussi au sortir de la guerre. Mais le modèle Brassinne-Destatte est différent de celui de la NVA car nos quatre entités font quatre, quand celui de la NVA fait une addition de 1 + 1 + 1/2 + 1/2, ce qui, en fait, ne fait pas vraiment quatre.

 

Joris Sterckx : quel rôle voyez-vous pour Bruxelles dans la ‘nouvelle’ Belgique ?

Les Bruxelloises et les Bruxellois doivent connaître une révolution copernicienne en assumant leur statut de Région bilingue. Ils doivent être à la hauteur de leur rôle de capitale de l’Europe et de la Belgique, à la fois de langue française et de langue néerlandaise. Il faut mettre fin au fantasme d’une région francophone, ce qu’elle n’est pas constitutionnellement, donc mettre fin à ce coup de canif dans la loyauté fédérale que constitue l’appellation de Fédération Wallonie-Bruxelles. Ainsi, il faut renforcer le poids flamand à Bruxelles, transférer les compétences des deux communautés à la Région, fonder un enseignement bilingue, des services personnalisables bilingues en donnant les garanties nécessaires aux Bruxellois flamands pour qu’ils s’y sentent chez eux. Dans le même temps, Bruxelles ne doit plus être ni la capitale de la Flandre ni celle de la Communauté française, niveau de pouvoir qui doit disparaître. Bruxelles sera bruxelloise et région à part entière.

 

Joris Sterckx : récemment, la ministre des Réformes institutionnelles Annelies Verlinden a suggéré l’évolution vers une Belgique de 2+2. Quel est votre point de vue sur cette suggestion ?

D’abord ce n’est pas une évolution. Ensuite, la ministre est revenue sur ses propos de manière à ne pas « polluer » le débat institutionnel dont elle a la charge avec David Clarinval. Enfin, je pense que reconnaître la même puissance juridique aux quatre entités fédérées – ce que le modèle 2+2 ne fait pas – peut donner une chance d’équilibrer le fédéralisme ou le confédéralisme belge. Et je n’ai pas de tabou sur les noms. Les Flamands qui pensent que demain les Bruxellois ou les OstBelgien contribueraient à les minoriser se trompent. La Bruxelles de demain ne sera pas francophone ni d’ailleurs solidaire avec la Wallonie – elle ne l’a jamais été. Quant aux germanophones, ils sont et seront un élément d’équilibre, n’ayant pas vocation à soutenir davantage un point de vue que l’autre. De manière beaucoup plus générale, j’ai beaucoup apprécié l’idée de la ministre Verlinden lorsqu’elle s’interrogeait sur le fait de savoir s’il fallait rénover ou rebâtir la maison Belgique. Il s’agit d’une question fondamentale. Avec le constitutionnaliste bruxellois Hugues Dumont, je plaide pour un congrès national élu, une constituante, où on refonderait l’État sur de nouvelles bases fédérales ou confédérales.

 

Joris Sterckx : que pensez-vous de l’idée du gouvernement fédéral de consulter les citoyens sur une réforme institutionnelle ?

Consulter les citoyennes et citoyens constitue toujours une bonne idée. Pour autant que l’on garde chacun dans son rôle : seuls les élus sont légitimes pour faire les lois et assumer les responsabilités. Le citoyen ne peut pas être calife à la place du calife. De plus, les méthodologies participatives et délibératives doivent être irréprochables. J’observe souvent des biais dans ces processus, notamment en ce qui concerne le recrutement. Ceci dit, on a souvent la mémoire courte et on oublie que la doctrine de la réforme de l’État a été conçue au Centre Harmel pendant près de dix ans, de 1949 à 1958. La plupart des questions sur les relations entre les régions y ont été préparées par 42 membres dont 28 étaient des extraparlementaires.

 

Joris Sterckx : comment voyez-vous le débat évoluer du côté francophone et wallon ? Pendant longtemps, on a entendu qu’ils étaient demandeurs de rien. Pensez-vous que les esprits ont depuis muri ?

Tout en dénonçant l’approche binaire flamande, les Wallons sont tombés dans le piège de l’ethnisme dès avant 1970, parfois d’ailleurs parce qu’ils se sentaient proches de la France. C’est le mythe de la « nation francophone ». Cette dynamique a fondamentalement pollué la revendication wallonne de disposer d’outils de reconversion dans une logique renardiste de fédéralisme et de réforme de structure. Les partis politiques wallons ont entendu les sirènes des Lagasse ou des Maingain qui les ont menés dans des impasses du type « couloir de Rhode Saint-Genèse » ou « élargissement de Bruxelles », encore en 2011. Les partis wallons  auraient mieux fait d’être davantage attentifs à l’avenir de leur région. Ils avaient oublié que leurs prédécesseurs avaient promis aux Flamands en 1953 que, au-delà du passage de Bruxelles de 16 à 19 communes, ils ne revendiqueraient plus aucun élargissement.

Aujourd’hui, la pratique d’un modèle (con)fédéral même imparfait a fait mûrir les esprits. L’identité bruxelloise fait chaque jour de nouveaux progrès et de nombreux élus wallons aspirent à une organisation efficiente de leur région afin qu’elle puisse enfin disposer de son enseignement, de ses compétences de recherche, de culture et d’éducation permanente. Du côté flamand, on le sait bien depuis 1980 : il s’agit de compétences qui donnent du sens à l’action collective. Ces compétences échappent aux Wallons et, de surcroît, elles sont dans un état lamentable parce que sans projet commun et sous-financées. Les Wallonnes et les Wallons qui aspirent à un avenir plus radieux semblent prêts à assumer toutes leurs responsabilités.

 

[1] Le livre s’obtient par simple versement de 22 euros au compte IBAN BE38 0682 1161 0072 de l’Institut Destrée à 5000 Namur, en précisant l’adresse de livraison. Les frais de port et d’envoi sont gratuits pour la Belgique.

Les commandes avec facturation se font à l’adresse suivante, en précisant éventuellement le numéro de TVA : commandes [at] institut-destree.eu

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[2] Cet article revient sur l’intégralité de l’échange que j’ai eu avec Joris Sterckx le 13 mars 2021 pour l’interview qu’il a publiée dans Leo, le magazine de la NVA (juin 2021), sous le titre Brussel moet tweetalig statuut accepteren, Philippe Destatte, gedelegeerd bestuurder van de Waalse denktank Institut Destrée, dans Leo, Numéro 5, juin 2021, p. 22-23. (Dans cette section, nous laissons parler un expert externe. Il n’est pas politiquement lié à un parti et n’exprime pas nécessairement la position de la N-VA).

https://www.n-va.be/sites/default/files/generated/files/magazine/leo-21-05.pdf

 

Historicus Philippe Destatte (66) is gedelegeerd bestuurder van het Institut Destrée, een invloedrijke Waalse denktank. LEO interviewde hem naar aanleiding van zijn recent verschenen boek, Confederalisme, een institutioneel spook [2] , en zag toch wel enkele verschillen met het confederale model van de N-VA. [1]Joris Sterckx : België was niet in staat om een gemeenschappelijk federaal project op te richten. Kunt u uitleggen wat u daar precies mee bedoelt?

Net als in 1830, 1970 of 1993 werden de verwachtingen van wie op de staat vertrouwde niet ingelost. 1830 mislukte als nationaal en Franstalig project met het cijnkiesstelsel. 1970 mislukte als gewestelijke en communautaire staat. En 1993 mislukte als federale samenwerkingsstaat. Dat verbaast ons niet. De Naamse historicus Louis Dewez stelde al in 1833 vast dat België verdeeld is in twee volkeren: de Walen en de Vlamingen. De Belgische staat wilde die realiteit ontkennen door te steunen op een Franstalige burgerij, zowel Vlaams als Waals trouwens. En uiteindelijk was het Brussel dat met de buit ging lopen. In Versailles kwamen ook de Duitstaligen er nog bij. Op geen enkel moment ontstond er evenwel een echt vaderland, dat respect toont voor zijn componenten. Zelfs niet bij de grootste tegenslagen. De zwakte van de staat en zijn project gaf vrij spel aan de politieke partijen die de staat verdeelden en de partijbelangen hebben vervangen door een onvolwaardig nationaal belang. Ze hebben hun best gedaan. Maar overtuigend was het nooit.

 

Joris Sterckx : U pleit voor een nieuw paradigma. Welk is dat? En waarin verschilt het van het confederalisme dat de N-VA voorstelt?

Het is tegelijk een oud en een nieuw model. Het vindt zijn oorsprong in de akkoorden die werden onderhandeld tussen Vlamingen, Walen en Brusselaars – met mensen als Kamiel Huysmans en Jules Destrée op de eerste rij – die hebben geleid tot de taalwetten van de jaren 1930, die van de jaren 1960 en ook artikel 4 van de Grondwet waarbij vier taalgebieden werden opgericht: het Franse taalgebied, het Nederlandse taalgebied, het tweetalige gebied Brussel-Hoofdstad en het Duitse taalgebied. Deze vier entiteiten zouden morgen « een soort koninkrijk van verenigde republieken » moeten vormen, zoals CVP-kamerlid Jan Verroken het in 1978 benoemde: vier ge(con)federeerde entiteiten, zowel gemeenschappen als gewesten, met gelijke rechten en dezelfde bevoegdheden, die erg gesteld zijn op hun autonomie en voorrechten, maar die als één geheel en met een gemeenschappelijk project samenwerken. Ik stel het op prijs dat de N-VA nadenkt over een project waarbij een soort (con)federale structuur wordt behouden, als een poging om samen te leven. Dat wilden de Walen na de oorlog ook. Maar het model Brassinne-Destatte verschilt van dat van de N-VA omdat onze vier entiteiten ook echt met vier zijn, terwijl de optelsom van de N-VA – 1 + 1 + 1/2 + 1/2 – niet echt gelijk is aan vier.

 

Joris Sterckx : Welke rol ziet u voor Brussel in dat ‘nieuwe’ België?

De Brusselaars moeten een copernicaanse revolutie doormaken door hun statuut van tweetalig Gewest te accepteren. Ze moeten hun rol van hoofdstad van Europa en hoofdstad van België opnemen, zowel met de Franse als met de Nederlandse taal. We moeten een einde maken aan de waanvoorstelling van een Franstalig gewest, want volgens de Grondwet is het dat niet, en dus ook aan de foute woordkeuze in de federale loyaliteit van de benaming ‘Fédération Wallonie-Bruxelles’. Zo moeten we het Vlaamse gewicht in Brussel versterken, de bevoegdheden van de twee gemeenschappen overdragen naar het Gewest, tweetalig onderwijs oprichten, tweetalige persoonsgebonden diensten aanbieden die de Vlaamse Brusselaars de nodige garanties bieden zodat ze zich thuis zouden voelen. Tegelijkertijd moet Brussel niet meer de hoofdstad van Vlaanderen zijn en niet meer die van de Franse Gemeenschap, een bestuursniveau dat moet verdwijnen. Brussel wordt Brussels en een volwaardig gewest.

 

Joris Sterckx : Annelies Verlinden, minister van Institutionele hervormingen, sprak onlangs over de evolutie naar een 2+2-model. Wat is uw mening over die suggestie?

Eerst en vooral is het geen evolutie. Vervolgens is de minister teruggekomen op haar woorden om het institutionele debat waar zij samen met David Clarinval verantwoordelijk voor is niet te ‘vervuilen’. Tot slot denk ik dat het toekennen van dezelfde juridische macht aan de vier deelstaten – hetgeen het 2+2-model niet doet – een kans kan zijn om het Belgische federalisme of confederalisme in evenwicht te brengen. En de benamingen zijn voor mij geen taboe. De Vlamingen die denken dat de Brusselaars of de Oostkantons morgen hun steentje zullen bijdragen om hen te minimaliseren, vergissen zich. Het Brussel van morgen zal niet Franstalig zijn en ook niet solidair met Wallonië – en is dat trouwens ook nooit geweest. De Duitstaligen zorgen op hun beurt voor een evenwicht en zullen dat morgen ook doen. Zij voelen zich niet geroepen om het ene standpunt meer te steunen dan het andere. Meer algemeen vond ik de vraag van minister Verlinden zeer terecht: als België een huis zou zijn, moeten we het dan renoveren of weer opbouwen? Dat is een fundamentele vraag. Samen met de Brusselse grondwetspecialist Hugues Dumont pleit ik voor een verkozen nationaal congres, een grondwetgevende vergadering, waarbij de staat opnieuw zou worden opgericht volgens de nieuwe federale of confederale basis.

Joris Sterckx : Wat vindt u van het idee van de federale regering om de burgers te raadplegen over een institutionele hervorming?

Burgers raadplegen is altijd een goed idee, zolang iedereen in zijn rol blijft: alleen verkozenen mogen wetten maken en verantwoordelijkheden opnemen. De burgers mogen die positie niet innemen. Bovendien moeten de participatieve en stemprocedures dan onbesproken zijn. Ik zie vaak fouten in die processen, met name op het vlak van werving. Dat gezegd zijnde, vergeten we heel vaak dat er bijna tien jaar lang, van 1949 tot 1958, aan de leer van de staatshervorming werd gewerkt in het Centrum Harmel. De meeste kwesties over de relaties tussen de gewesten werden er voorbereid door 42 leden, van wie er 28 extraparlementair waren.

Joris Sterckx : Hoe ziet u het debat evolueren aan Franstalige en Waalse kant? We hebben lange tijd gehoord dat ze niets vroegen. Denkt u dat de meningen intussen veranderd zijn?

Ik ben geen voorstander van de Vlaamse tweeledige aanpak. Maar de Walen zijn al van vóór 1970 in de val van de etniciteit getrapt, soms trouwens omdat ze zich nauw verbonden voelden met Frankrijk. Dat is de mythe van de ‘Franstalige natie’. Die dynamiek heeft de Waalse eis om reconversiemiddelen sterk vervuild, binnen een renardistische logica van federalisme en structuurhervorming. De Waalse politieke partijen lieten zich verleiden door politici als Lagasse of Maingain die hen uiteindelijk in een impasse duwden zoals ‘de corridor van Sint-Genesius-Rode’ of ‘de uitbreiding van Brussel’ in 2011. De Waalse partijen hadden beter meer aandacht besteed aan de toekomst van hun gewest. Ze waren vergeten dat hun voorgangers in 1953 aan de Vlamingen beloofden dat ze naast de overgang van 16 naar 19 Brusselse gemeenten, geen enkele uitbreiding meer zouden vragen.

Vandaag heeft de toepassing van een zelfs onvolmaakt (con)federaal model de meningen veranderd. De Brusselse identiteit boekt elke dag vooruitgang en veel Waalse verkozenen streven naar een efficiënte organisatie van hun gewest om uiteindelijk te beschikken over hun onderwijs en hun bevoegdheden op het vlak van onderzoek, cultuur en permanente vorming. Aan Vlaamse kant weten we het sinds 1980 maar al te goed: het gaat om bevoegdheden die betekenis geven aan de collectieve actie. Die bevoegdheden ontglippen de Walen en daarbovenop zijn ze in erbarmelijke staat door het ontbreken van een gemeenschappelijk project en door de gebrekkige financiering. De Walen die hopen op een zonnigere toekomst lijken dan ook bereid te zijn om al hun verantwoordelijkheden op te nemen.

 

[1] Dit artikel gaat over de hele uitwisseling die ik had met Joris Sterckx op 13 maart 2021 voor het interview dat hij publiceerde in Leo, het NVA-magazine van Juni 2021, onder de titel Brussel moet tweetalig statuut accepteren, Philippe Destatte, gedelegeerd bestuurder van de Waalse denktank Institut Destrée, in Leo, Nummer 5, Juni 2021, p. 22-23. (In deze rubriek laten we een extern expert aan het woord. Hij of zij is niet partijpolitiek gebonden en verwoordt niet noodzakelijk het standpunt van de N-VA).

https://www.n-va.be/sites/default/files/generated/files/magazine/leo-21-05.pdf

[2] Het boek wordt verkregen door een eenvoudige storting van 22 euro op de IBAN BE38 0682 1161 0072 rekening van het Instituut Destrée te 5000 Namen, met vermelding van het afleveradres. Verzend- en bezorgkosten zijn gratis voor België.

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Namur, Parlement de Wallonie, le 3 mars 2018

Le 20 janvier 2018, lors de l’émission RTBF radio Le Grand Oral, Béatrice Delvaux et Jean-Pierre Jacquemin interrogeaient le directeur de la Fondation pour les Générations futures, Benoît Derenne, concernant la conférence-consensus portant sur certaines questions du Pacte d’excellence de la Communauté française. Évoquant les exercices délibératifs citoyens comme celui qu’entame le Parlement de Wallonie le 3 mars 2018 [1], les deux journalistes parlaient d’une forme de récupération, de naïveté, ou même d’un alibi du politique.

Ma conviction est radicalement différente. Je pense, tout au contraire de ces commentateurs, que la redéfinition d’une relation fondamentale de confiance entre les élus, organisés en assemblée, et les citoyens invités à y siéger en parallèle, est non seulement nécessaire, mais aussi qu’elle est salutaire et qu’elle demande des efforts considérables.

La redéfinition d’une relation fondamentale de confiance entre les élus et les citoyens

Elle est nécessaire, car cette confiance est rompue. Elle s’est délitée progressivement avec l’ensemble des institutions au fur et à mesure que le citoyen s’éduquait, se formait, comprenait mieux l’environnement politique, économique et social dans lequel il évolue. La démocratisation des études, la radio et la télévision, l’internet, les réseaux sociaux, sont autant de vecteurs qui, dans les cinquante dernières années ont progressivement encapacité de plus en plus de citoyens, leur ont permis de mieux comprendre le monde, ses acteurs et ses facteurs, et par là, d’exiger des institutions une ouverture, un dialogue, une éthique de nature nouvelle. Depuis les années 1970, toutes les institutions ont été mises en cause profondément, parfois violemment, parce qu’elles n’avaient pas pu évoluer : l’école, la gendarmerie, la justice, les médias, l’administration, les institutions politiques, de la monarchie à la commune, en passant par tous les gouvernements et tous les parlements. L’Europe et le monde n’ont d’ailleurs pas échappé à cette évolution et tentent d’ailleurs de réagir fortement par des initiatives nouvelles comme l’European Policy Lab, les travaux sur l’avenir du Gouvernement (The Future of Government) ou le Partenariat pour une Gouvernement ouvert qui regroupe désormais plus de 70 pays [2]. Dès lors, je pense que la rupture de cette confiance représente à terme un danger de mort pour notre démocratie, car les citoyens cessent d’y investir. Et, comme le craignait Raymond Aron : lorsque manquent la discipline et la sagesse des citoyens, les démocraties sauvent peut-être la douceur de vivre, mais elles cessent de garantir le destin de la patrie [3].

Elle est salutaire, car cette confiance peut être renouée. Dans leur très grande majorité, les citoyennes et les citoyens ne sont pas des anarchistes. Ils ne veulent pas vivre sans État, sans institutions, sans règles. Ce sont des pragmatiques qui recherchent du sens dans le monde et ses composantes pour pouvoir s’y inscrire pleinement en articulant des aspirations collectives, sociétales, et des désirs personnels, des besoins familiaux. Depuis les années 1980, les institutions et les politiques ont tenté de répondre à leur mise en cause. À chaque « affaire » qui s’est déclenchée, à chaque mise en cause fondamentale, a répondu un effort d’objectivation, de compréhension et de remédiation. Et les Parlements ont été en première ligne, avec d’abord les commissions d’enquête (Heysel, Jos Wyninckx, Brabant wallon, Cools, Dutroux, Publifin, etc.), des recommandations et leur mise en œuvre législatives (loi Luc D’Hoore sur le financement des partis politiques, etc.) ou exécutives (suppression de la gendarmerie, procédures Franchimont, etc.) [4].

Le rétablissement de cette confiance demande des efforts considérables de recherche, d’expérimentation, de stabilisation. Je peux témoigner de cette préoccupation pour les institutions wallonnes pour avoir eu l’occasion de m’en soucier dans la durée, déjà avec Guy Spitaels, lorsqu’il présidait le Parlement de Wallonie de 1995 à 1997, ensuite avec Robert Collignon (2000-2004), Emily Hoyos (2009-2012), Patrick Dupriez (2012-2014) et aujourd’hui avec André Antoine et le Bureau du Parlement, pour qui nous avons suivi les travaux de la Commission de rénovation démocratique en 2014 et 2015, avant de réaliser, avec le politologue Christian de Visscher, le rapport qui a servi de base au colloque du 17 novembre 2015 sur Les ressorts d’une démocratie wallonne renouvelée, dans le cadre du 35e anniversaire des lois d’août 1980 et du 20e anniversaire de l’élection directe et séparée des parlementaires wallons [5]. Pour ce qui nous concerne, le passage à l’acte de ces réflexions a été l’organisation du panel citoyen sur les enjeux de la gestion du vieillissement, suivant une méthodologie que nous avions déjà inaugurée en Wallonie en 1994 avec Pascale Van Doren et Marie-Anne Delahaut, et l’appui des professeurs Michel Quévit et Gilbert de Landsheere [6].

Ainsi, la question elle-même de la participation des citoyens n’est-elle pas neuve au Parlement de Wallonie. Lors de sa séance du 16 juin 1976 déjà, le Conseil régional wallon adopta une résolution en référence à une proposition du sénateur Jacques Cerf, un élu Rassemblement wallon de Lehal-Trahegnies, dans la circonscription de Charleroi-Thuin, qui fut vice-président de l’Assemblée, – le Conseil régional était alors uniquement composé de sénateurs – portant sur la création de commissions permanentes de participation dans les communes et l’obligation d’informer les citoyens sur la gestion communale [7].

S’il n’est pas nouveau ni limité au niveau régional, cet enjeu de relations avec les citoyennes et citoyens n’est pas non plus propre à la Wallonie ni à la Belgique. L’absence de consultation des citoyens entre les élections est une des critiques majeures adressées aux institutions avec l’insuffisance du contrôle parlementaire sur les décisions politiques monopolisées par le pouvoir exécutif, pour citer Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, évoquant la situation française et s’interrogeant pour savoir si la démocratie représentative est en crise [8].

Et c’est ici que nous répondons à tous les sceptiques, parmi les journalistes, chroniqueurs ou même les élues et les élus qui n’ont pas toujours pris conscience de la nécessité d’une refondation démocratique, qui puisse à la fois répondre à un besoin de démocratie approfondie, et infléchir ou même renouveler les politiques collectives entre les échéances électorales. Il s’agit bien là d’instaurer une démocratie permanente, continue, horizontale, ou même une démocratie intelligente, pour reprendre la belle formule de mon regretté ami l’Ambassadeur Kimon Valaskakis, ancien président du Club d’Athènes, qui était venu, en 2010, faire une belle conférence pour le Parlement de Wallonie. Une démocratie, qui, comme le dit également Luc Rouban, ressemble davantage au profil citoyen, qui soit moins oligarchique, c’est-à-dire qui échappe à l’accaparement du pouvoir politique par une minorité qui défende ou cherche à satisfaire des intérêts privatifs (prend des distances avec la professionnalisation de la vie politique, échappe aux conflits d’intérêts, à la corruption, à la soumission aux groupes de pression, à l’influence parfois étouffante des Cabinets ministériels, etc.) [9]. Une démocratie également qui s’inscrive dans l’imputabilité, le rendre compte au contribuable, qui désacralise le politique – le pouvoir politique a désormais perdu toute transcendance, rappelait le sociologue Patrice Duran [10] -, tout en respectant l’élu pour son implication et la qualité de son travail au service de la collectivité, du bien commun, de l’intérêt général.

Si nous voulons résoudre les problèmes, il nous faut les maîtriser

Mais ce travail de refondation est extrêmement difficile et délicat. Il implique de ne pas mettre en cause un des fondements de la démocratie représentative, qui est la légitimité démocratique de l’élu. De même, il nécessite de renforcer la capacité des citoyens à dialoguer et à identifier les enjeux pour les prendre en charge non pas en fonction de leurs seuls intérêts, mais, eux aussi, de se placer au niveau collectif pour proposer des politiques communes, collectives, notamment publiques. J’insiste sur cette distinction, car, contrairement à ce que soutenait dernièrement un ministre communautaire, toutes les politiques publiques ne sont pas collectives. Une politique collective peut et devrait même, dans une logique de gouvernance par les acteurs, impliquer des moyens privés, associatifs et/ou citoyens. Reconnaissons que c’est rarement le cas.

Ainsi, prenons bien conscience que, pas plus que l’élu, le citoyen ne peut s’improviser gestionnaire public du jour au lendemain. Comme le souligne encore Luc Rouban dans son rapport publié à la Documentation française, la fragmentation de l’espace public et la complexité des procédures de décision ont rendu la démocratie incompréhensible à un nombre croissant de citoyens. L’ingénierie institutionnelle ne pourra pas résoudre ce problème qui appelle en revanche une véritable formation civique [11].

De même, la tâche difficile qui consiste à énoncer des politiques publiques ne s’improvise pas. La mise en forme de cet énoncé, que le politologue Philippe Zittoun désigne comme l’ensemble des discours, idées, analyses, catégories qui se stabilise autour d’une politique publique particulière et qui lui donne du sens, est ardue. En effet le travail de proposition d’action publique s’appuie sur un double processus : à la fois de greffe de cette proposition à un problème qu’elle permet de résoudre et de relation à une politique publique qu’elle voudrait transformer [12]. Tant le problème, que sa solution potentielle, que la politique publique à modifier doivent être connus et appropriés.

Les termes d’une équation comme celle-là doivent nous inviter à la modestie, sans jamais, toutefois, renoncer à cette ambition. Personne ne s’étonnera qu’ici je rappelle que, dans son souci de favoriser la bonne gouvernance démocratique, l’Institut Destrée, que j’ai l’honneur de piloter, définit la citoyenneté comme intelligence, émancipation personnelle et responsabilité à l’égard de la collectivité. De même, ce think tank inscrit-il parmi ses trois objectifs fondamentaux la compréhension critique par les citoyens des enjeux et des finalités de la société, du local au global, ainsi que la définition des axes stratégiques pour y répondre [13]. Dit plus simplement : si nous voulons résoudre les problèmes, il nous faut les maîtriser.

Investir dans les jeunes en matière d’emploi, de formation, de mobilité, de logement, de capacité internationale, en étant attentif au développement durable

La jeunesse n’est pas un âge de la vie, répétait le Général Douglas MacArthur, c’est un état d’esprit. Propos d’un homme de soixante ans, certes, et que je reprends volontiers à ma charge. Historiens, sociologues, psychologues et statisticiens se sont affrontés sans merci sur une définition de la jeunesse, qui est évidemment très relative selon l’époque de l’histoire, la civilisation, le sexe, etc. Parmi une multitude d’approches, on peut, avec Gérard Maurer, cumuler deux regards : le premier consiste à collecter les événements biographiques qui, comme autant de repères, marquent la sortie de l’enfance puis l’entrée dans l’âge adulte : décohabitation, sortie du système scolaire, accès à un emploi stable, formation d’un couple stable, sanctionné par le mariage ou non. La seconde approche, qui peut inclure la première, consiste à prendre en compte les processus temporels qui mènent de l’école à la vie professionnelle, de la famille d’origine à la famille conjugale, donc un double processus d’accès au marché du travail et au marché matrimonial, qui se clôture avec la stabilisation d’une position professionnelle et matrimoniale, pour parler comme le sociologue, mais en vous épargnant toutes les précautions d’usage [14]. De son côté, le professeur Jean-François Guillaume de l’Université de Liège, membre du Comité scientifique mis en place par le Parlement de Wallonie, intègre dans sa définition une dimension de volontarisme qui ne saurait déplaire au prospectiviste : la jeunesse contemporaine est généralement comprise comme une période où se profilent et se préparent les engagements de la vie adulte. Âge où les rêves peuvent s’exprimer et les projets prendre forme. Âge aussi où il faut faire des choix. Celui d’une formation ouverte sur l’insertion professionnelle n’est pas le moindre, car d’elle dépendent souvent encore l’indépendance résidentielle et l’engagement dans une relation conjugale [15].

À noter que, conscients de toutes ces difficultés de définition, et dans un souci de simplicité et devant la nécessité de définir le sujet tant pour l’approche statistique que pour l’analyse audiovisuelle qualitative, nous avons, avec le Parlement, décidé de cibler la tranche d’âge 18-29 ans, correspondant à la définition de l’INSEE, en l’arrondissant à 30 ans et en nous permettant de la souplesse dans l’application.

Chacun mesure dès lors la difficulté d’appréhender sur un sujet instable, en quelques jours, autant de problématiques aussi complexes (tissées ensemble dirait mon collègue Fabien Moustard, avec Edgar Morin) que l’emploi, la formation, la mobilité, le logement, la capacité internationale, en y intégrant l’angle du développement durable. C’est pourquoi, fort de l’expérience du panel citoyen sur la gestion du vieillissement, qui avait été amené à consacrer beaucoup de temps à formuler, puis à hiérarchiser les enjeux de long terme, nous avons souhaité préparer le processus de travail du panel citoyen Jeunes lors d’un séminaire dédié (Wallonia Policy Lab) qui s’est tenu le 3 février dernier autour d’une douzaine de jeunes volontaires. Sur base d’une mise en commun d’expériences personnelles, trois enjeux y ont été identifiés qui pourraient être plus particulièrement ciblés.

  1. Comment les acteurs, tant publics que privés, peuvent-ils mieux prendre en compte les besoins sociétaux émergents ?
  2. Comment remédier aux risques de précarisation et de dépendance des jeunes entre la sortie de l’enseignement obligatoire jusqu’au premier emploi soutenable ?
  3. Quelles sont les normes anciennes qui mériteraient d’être adaptées à nos façons de vivre actuelles, pour mieux répondre aux aspirations collectives et individuelles et ouvrir les nouvelles générations au monde ?

Ces enjeux constituent les portes d’entrée et la toile de fond pour aborder la problématique du panel. Celui-ci restera évidemment libre de se saisir ou non de la totalité ou d’une partie de ces questions.

Seule la contradiction permet de progresser

Ces enjeux systémiques sont des pistes à se réapproprier. Ou non, le panel restant souverain pour ces tâches. Il travaillera – c’est essentiel – comme a pu le faire celui de 2017 avec quatre principes de fonctionnement essentiels : (1) la courtoisie, pour cultiver la qualité d’une relation faite de bonne volonté constructive, d’écoute, d’empathie, de bienveillance, de dialogue respectueux des autres, d’élégance, d’amabilité et de politesse, (2) la robustesse, fondée sur l’ambition, la franchise, l’expérience davantage que l’idéologie, sur le pragmatisme, la solidité documentaire, la qualité du raisonnement, l’honnêteté, (3) l’efficacité par des interventions brèves, économes du temps et du stress de chacun, orientées vers le résultat, évitant la moralisation, enfin (4) la loyauté, le respect de l’engagement d’aboutir pris envers le Parlement et soucieux de la responsabilité qui nous est collective de porter l’expérience au bout de ses limites.

Comme nous l’avons dit lors du Policy Lab, en citant Jacques Ellul, il faut arriver à accepter que seule la contradiction permet de progresser. (…) La contradiction est la condition d’une communication [16].

L’essentiel, le fondement de l’intelligence collective est sans nul doute le fait de passer d’opinions personnelles largement fondées sur des représentations à une pensée commune coconstruite sur la connaissance des réalités. C’est à cette tâche que nous devons ensemble nous atteler pour chacun des problèmes envisagés.

En tout cas, pour tous ceux qui pensent qu’il vaut mieux réfléchir collectivement pour avancer ensemble.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Ce papier constitue la mise au net de l’intervention que j’ai faite lors de la séance de lancement du Panel citoyen « Jeunes » au Parlement de Wallonie, le 3 mars 2018.

[2] Voir Philippe DESTATTE, Qu’est-ce qu’un gouvernement ouvert ?, Blog PhD2050, Reims, 7 novembre 2017, https://phd2050.org/2017/11/09/opengov-fr/

[3] Raymond ARON, Face aux tyrannies, Juin 1941, dans R. ARON, Croire en la démocratie (1933-1944), p. 132, Paris, Fayard, 2017.

[4] voir Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Nouvelle Histoire de Belgique, 1970-nos jours, Un autre pays, p. 67-117, Bruxelles, Le Cri, 2008.

[5] Philippe DESTATTE, Marie DEWEZ et Christian de VISSCHER, Les ressorts d’une démocratie renouvelée, Du Mouvement wallon à la Wallonie en Mouvement, Rapport au Parlement wallon, 12 novembre 2015.

https://www.parlement-wallonie.be/media/doc/pdf/colloques/17112015/ch-de-visscher_ph-destatte_m-dewez_democratie_wallonne_2015-11-12.pdf

[6] La Wallonie au Futur, Le Défi de l’Education, Conférence-consensus, Charleroi, Institut Destrée, 1995.

[7] Jacques BRASSINNE, Le Conseil régional wallon, 1974-1977, p. 103, Namur, Institut Destrée, 2007.

[8] Luc ROUBAN, La démocratie représentative est-elle en crise ?, p. 7-8, Paris, La Documentation française, 2018.

[9] Ibidem, p. 10-11.

[10] Patrice DURAN, Penser l’action publique, p. 97, Paris, LGDJ, 2010.

[11] Luc ROUBAN, op. cit., p. 187.

[12] Philippe ZITTOUN, La fabrique politique des politiques publiques, p. 20, Paris, Presses de Sciences Po, 2013.

[13] Les Assemblées générales du 2 octobre 2004 et du 21 juin 2012 ont approuvé le projet de Charte de l’Institut Destrée, qui constitue l’article 17 des statuts de l’asbl : ww.institut-destree.org/Statuts_et_Charte

[14] Gérard MAURER, Ages et générations, p. 77sv, Paris, La Découvertes, 2015.

[15] Jean-François GUILLAUME, Histoire de jeunes, Des identités en construction, p. 8, Paris, L’Harmattan, 1998.

[16] Jacques ELLUL, La raison d’être, Méditation sur l’Ecclésiaste, Paris, Seuil, 1987.

Namur, 20 juillet 2017

Interrogé par la RTBF ce 19 juillet 2017 au sortir de sa rencontre avec les présidents Olivier Chastel et Benoît Lutgen, Vincent Reuter se réjouissait que le Plan Marshall n’était pas remis en cause. Nous partageons l’intérêt de l’administrateur délégué de l’Union wallonne des Entreprises pour le Plan prioritaire wallon porté depuis de nombreuses années par le Ministre Jean-Claude Marcourt, qui a su incarner une volonté de renouveau économique wallon et d’ouverture de la Région au monde de l’entreprise. Néanmoins, il nous semble que c’est l’ensemble des politiques wallonnes et tous les moyens de la Région qui doivent être aujourd’hui intégrés dans la logique du Plan Marshall.

1. Rétroactes : des priorités politiques et des moyens substantiels

Le premier plan prioritaire wallon est né en juin 2005 lorsque d’autres présidents, Elio Di Rupo et Joëlle Milquet, respectivement en charge du PS et du CdH, ont appelé à un sursaut wallon sous la forme d’un Plan Marshall à l’échelle de la Wallonie, passant par une réelle prise de responsabilité de tous les acteurs, en isolant les priorités contenues dans le Contrat d’avenir pour la Wallonie, et y concentrant des moyens qui devaient être substantiels.

Le Plan stratégique transversal de Création d’Activités et d’Emplois a été retravaillé dans ce sens par le ministre de l’Économie régionale, Jean-Claude Marcourt. Cinq pôles de compétitivité sont alors identifiés (sciences du vivant, agroalimentaire, ingénierie mécanique, transport logistique et aéronautique spatiale), tandis que 1,6 milliard d’euros sont dégagés jusqu’en 2009. Le contenu s’inspire à la fois des travaux menés par Daniel Darmon et Nicolas Jacquet de la DATAR à Paris, de 2002 à 2004 [1], de ceux menés en parallèle, de 2002 à 2004 dans le cadre de la prospective des Politiques d’Entreprises avec la direction générale de l’Economie et de l’Emploi du Ministère de la Région wallonne, l’Union wallonne des Entreprises, et l’Institut Destrée [2], ainsi que des analyses du professeur Henri Capron de l’ULB [3].

Au lendemain des élections du 7 juin 2009, les écologistes donnent une nouvelle impulsion aux Actions prioritaires pour l’avenir de la Wallonie, qui intègrent la dimension environnementale et prennent le nom de Plan Marshall 2. Vert, lancé le 17 septembre 2009, avec une enveloppe de près de 2,8 milliards d’euros pour la période 2010-2014 [4]. Un travail de préparation pour un nouveau plan Marshall est entamé en fin de législature sous l’appellation de Marshall 2022, à partir de l’idée – inexacte – que les transferts flamands liés à la loi de financement commenceront à diminuer à partir de cette année-là. Ce mécanisme, on le sait, s’enclenchera en 2024 à un rythme de 10% par an pendant dix ans.

Le Gouvernement dirigé par Paul Magnette et mis en place en juin 2014 a annoncé début décembre de cette année-là une nouvelle version de ce Plan, intitulée 4.0, en mettant l’accent sur les technologies numériques comme vecteurs de développement économique et en insistant sur l’importance de la valorisation industrielle des projets, à partir des six pôles de compétitivité. Le contenu de cette nouvelle version se voulait davantage en connexion avec les compétences de la Communauté française, en particulier la formation et l’enseignement. Ce plan souhaitait impliquer davantage le monde de l’entreprise, en particulier pour mettre en place un dispositif de formation en alternance. Le gouvernement insistait également sur l’importance de l’attractivité du territoire et sur le soutien à apporter aux PME, dans le cadre d’une enveloppe budgétaire de la même nature que pour les versions précédentes [5].

Après diverses concertations (gouvernement de la Communauté, Conseil économique et social, etc.), les mesures du Plan Marshall 4.0 ont été validées par le Gouvernement wallon lors de sa réunion du 29 mai 2015, le budget finançant les différentes actions étant approuvé le 29 octobre suivant.

Lors de sa présentation cette année-là, le gouvernement a précisé, à la suite de l’avis du Conseil économique et social de Wallonie, que le Plan Marshall (2014-2019) ne représente pas l’ensemble de la politique du gouvernement mais qu’il constitue le cœur d’une dynamique de redéploiement économique et social, chaque ministre développant, en application de la DPR, des projets structurants complémentaires ou en synergie avec les mesures du plan (infrastructures, simplification administrative, Small Business Act, aides à l’emploi, à la recherche, à l’expansion économique, Code de Développement territorial, etc.) [6].

2. Un plan actuellement organisé autour de cinq axes stratégiques structurants

Dès son lancement, le Plan Marshall 4.0 a été organisé autour de cinq axes stratégiques structurants :

– faire du capital humain un atout, via des mesures qui renforcent les liens entre la formation et l’enseignement, élaborées avec la Communauté française, notamment au travers du développement des filières en alternance ;

– soutenir le développement de l’industrie, dans une logique d’anticipation technologique, en y associant les PME ;

– mobiliser le territoire comme ressource du développement économique ;

– soutenir l’efficacité et la transition énergétiques, notamment en intégrant et en renforçant la démarche lancée autour de l’économie circulaire ;

– appuyer l’innovation numérique, en l’intégrant au cœur des pratiques industrielles et sociales [7].

Il faut noter que cette stratégie s’articule également avec celles du FEDER et du FSE, ainsi qu’avec les politiques, dites croisées et convergentes, menées avec le gouvernement de la Communauté française.

Le montant de l’enveloppe budgétaire initiale annoncée lors du lancement du Plan Marshall 4.0 s’élevait pour l’ensemble de la législature à 2,4 milliards d’euros auxquels il faut ajouter 468 millions de nouveaux financements alternatifs. Par ailleurs, 881 millions de financements alternatifs du Plan Marshall 2.vert, décidés lors de la législature précédente, devaient encore se concrétiser dans la période 2014-2019 [8].

 3. L’analyse du Plan Marshall 4.0 selon le dernier rapport du délégué spécial (30 mars 2017)

Le Délégué spécial, Alain Vaessen a présenté à la Task Force de suivi son rapport au 30 mars 2017, portant sur la mise en œuvre des mesures du plan jusqu’au 31 décembre 2016. On peut les synthétiser comme suit [9].

 

Axe 1 : faire du capital humain un atout

Il s’agit des mesures de formation et enseignement établies en lien avec la Communauté française Wallonie-Bruxelles : enseignement en alternance (Plateforme interactive unique), les trois Cités des Métiers, les centres de compétence, le Consortium de validation des compétences (CVCC), le plan langues et la Plateforme Wallangues, la Formation tout au long de la vie, l’esprit d’entreprendre, les facilitations à l’accès à l’enseignement supérieur. Le budget s’élève à 308.709.000 euros sur la législature 2015-2019, soit 11% du plan. Les chantiers en cours en 2017 sont les suivants : la réforme des incitants financiers à l’alternance, la révision du dispositif « Essais-métiers », le lancement du premier appel à projets Techniteens, l’organisation de la première action de stages d’observation en entreprise (IFAPME), l’ouverture de la Cité des Métiers de Namur, la mise en ligne de la nouvelle version de Wallangues.

Axe 2 : soutenir le développement de l’industrie par une politique d’innovation et de croissance des entreprises

Pôles de compétitivité, valorisation de projets innovants, mesures de soutien à la croissance des entreprises et au développement des spins off ainsi que Small Business Act s’inscrivent dans cet axe 2. Le budget s’élève à 846.224.000 euros sur la législature 2015-2019, soit 29% du plan. On y trouve les six Pôles de compétitivité, leur valorisation industrielle, la stratégie de spécialisation intelligente, les axes transversaux (numérique, économie circulaire, créativité), le soutien à l’innovation des entreprises par l’AEI, les écosystèmes numériques, le soutien à l’internationalisation des entreprises, la transmission des entreprises (Sowacess). Les chantiers en cours en 2017 sont constitués par les premières mesures du Small Business Act, la réforme des aides de premier niveau, les nouvelles procédures d’approbation des projets formation, l’opérationnalisation de mécanismes en faveur des PME (Sofinex).

Axe 3 : mobiliser le territoire au profit du développement économique

Cet axe porte sur le renforcement de l’attractivité et de la compétitivité de la région : zones d’activité économique (ZAE), sites économiques en reconversion (SAR), Parcs d’Activités 4.0, ports autonomes, halls relais agricoles, CoDT, décret sol, routes de l’emploi, etc. Le budget s’élève à 374.000.000 euros sur la législature 2015-2019), soit 13% + 496.400 du PM2.vert de financement alternatif). Les chantiers en cours en 2017 sont l’adoption du décret ZAE, le lancement des appels à projets « Halls Relais agricoles » et ses projets sélectionnés, la mise en place de la réforme du décret lié aux expropriations.

Axe 4 : soutenir l’efficacité, la transition énergétique et l’économie circulaire

Ce sont les mesures structurantes de soutien à la transition énergétique : l’efficacité énergétique des bâtiments, l’Alliance Emploi-Environnement sur la rénovation du bâti, l’économie circulaire et l’économie de la fonctionnalité, la recherche énergétique, le soutien à la compétitivité des entreprises en matière énergétique (1.101.355.000), soit 38% du budget). Les réformes et chantiers en cours en 2017 sont constitués par le recentrage de l’Alliance Emploi-environnement, le « Plan Piscines », la lutte contre le dumping social, l’opérationnalisation d’incitants pour l’économie circulaire, le lancement du « Chèque Habitat ».

Axe 5 : encourager l’innovation numérique

La Stratégie numérique a été lancée en décembre 2015, comme vecteur de développement économique. Le montant budgétaire qui soutient cet axe s’élève à 245.594.000 euros soit 9,9% du plan sur la période 2015-2019. Les trois mesures phares sont le Plan intégré de transition numérique (Plateforme Digital Wallonia), l’Administration 4.0 et l’Intelligence territoriale, numérique et technologique (Villes de demain, Quartiers nouveaux, Cadre stratégique pour une politique de la Ville, Smart Cities, etc.). Les chantiers en cours en 2017 sont le lancement du fonds numérique WING, le cadre stratégique pour une politique de la ville en 2017, le label Start’up Wallonia, la dématérialisation du permis d’environnement, l’opérationnalisation de l’espace personnel pour le public du non marchand, les hot spots Digital Wallonia à Barcelone et San Francisco.

Recommandations générales du Délégué spécial

Quelles sont les recommandations générales du Délégué spécial énoncées après deux ans de Plan Marshall 4.0. ? Les voici livrées telles quelles.

Une attention toute particulière devrait être accordée au suivi budgétaire, ce dernier ayant été rendu complexe notamment par la multiplication des sources de financement et le fait qu’un certain nombre de mesures du Plan Marshall 4.0 sont cofinancées au travers d’autres plans. Un suivi de l’ensemble des budgets qui participent à la dynamique Marshall devrait dès lors être réalisé, suivant la même méthodologie que celle adoptée pour le Plan Marshall 4.0. Par ailleurs, le Gouvernement devrait statuer sur le maintien ou non de la règle de libération progressive des budgets à l’attention des OIP et assimilés.

Cette deuxième année du Plan Marshall a permis de finaliser toutes les décisions de cadrage et de démarrer leur opérationnalisation. Les principaux indicateurs de réalisation et leurs cibles sont déterminés. La dynamique mobilisatrice autour du Plan Marshall 4.0 pourra se poursuivre grâce à une communication appropriée vis-à-vis des bénéficiaires. La multiplication des Plans a eu pour effet positif d’aligner l’ensemble des actions du Gouvernement autour d’une ligne directrice générale, mais a contrario, de diminuer la visibilité de l’élément fédérateur qu’est le Plan Marshall 4.0. Aussi, les efforts de rationalisation du suivi des différents projets et plans doivent se poursuivre. Dans ce sens, le développement de l’outil de suivi des Plans (Coq’PiT) constitue une première avancée à amplifier.

Si les réalisations observées sur le terrain sont aujourd’hui nombreuses, elles pourraient être rendues encore plus visibles par une campagne de communication accentuée. [10]

4. La trajectoire budgétaire du Plan Marshall 4.0

Le budget du Plan Marshall 4.0 s’élève, pour l’ensemble de la période de programmation 2015-2019, à 2,4 milliards € en crédits d’engagement et 2,3 milliards d’€ en crédits de liquidation. Une enveloppe de 468 millions € est également prévue pour les financements alternatifs. Fin 2016, 34% ont été engagés et liquidés soit moins de 40% en deux ans. Il s’agit de 784.307.675 euros sur les 2.407.882.344 euros programmés en 5 ans (2015-2019).

Le rapport de suivi ventile ces montants en fonction des différents axes stratégiques :

Diapositive1

5. Une évaluation du Plan Marshall 4.0

L’évaluation du Plan Marshall 4.0 a été confiée à l’Institut wallon de l’Évaluation et de la Prospective et de la Statistique. Le 23 juillet 2015, le Gouvernement wallon a acté la logique d’intervention du plan en vue de son évaluation, proposée par l’IWEPS. L’objectif global qui a été identifié est le redéploiement économique par la croissance des entreprises. Comme l’indique l’IWEPS, pour accélérer le processus de reconversion de l’économie, le PM4.0 met l’accent sur sa composante industrielle, qu’il s’agit de renforcer et de moderniser en misant sur la croissance de toutes les entreprises. En outre, sept objectifs spécifiques ont été retenus qui concernent, outre la maîtrise des coûts, les déterminants de la croissance des entreprises : le capital humain, l’innovation, l’accès au financement et aux marchés, un environnement propice à leur développement grâce à des infrastructures performantes et, enfin, les opportunités économiques créées par le défi énergétique.

L’IWEPS a construit un programme d’évaluation du Plan Marshall qui a été validé par le gouvernement wallon le 17 septembre 2016. Il se fonde sur 7 analyses évaluatives ainsi qu’une analyse macro-économique de contexte, destinées à vérifier si les dispositifs mis en œuvre contribuent à la réalisation de l’objectif général et des objectifs spécifiques retenus dans la logique d’intervention. Les objets d’analyses évaluatives portent sur la formation en alternance, les terrains équipés mis à disposition des entreprises pour favoriser leur développement, la politique des pôles de compétitivité en lien avec la stratégie de spécialisation intelligente, la valorisation des résultats de la recherche dans l’industrie, l’entrepreneuriat (dimension de genre), le développement du secteur numérique, l’efficacité énergétique du bâti. Il s’agira de mesurer l’impact des mesures soit sur l’objectif spécifique, soit sur la croissance des entreprises, soit sur le développement économique. Complémentairement, l’IWEPS produira annuellement une batterie d’indicateurs de contexte sous forme de tableau de bord. Il permettra d’observer l’évolution de la situation socio-économique en Wallonie sur la durée du PM4.0, sans établir de liens de causalité entre des dispositifs particuliers du Plan et des variations constatées au niveau macroéconomique [11]. Un Comité transversal d’encadrement a été mis en place, comprenant certains interlocuteurs sociaux ainsi que des experts universitaires.

L’extension du Plan Marshall à toutes les politiques wallonnes : un espoir de régénérescence de la Wallonie

Le 16 février 2017, sur base d’une analyse de l’évolution des PIB régionaux en Belgique depuis 2013, et de la dernière étude de la SOGEPA, Didier Paquot jugeait les résultats du Plan Marshall décevants. Le directeur du Département économique de l’UWE appelait à réfléchir à la déception suscitée par le Plan Marshall et d’en analyser les causes, de manière sereine et dépassionnée [12]. Ce moment est important, car, si elles corroboraient certaines analyses antérieures, la sortie de Didier Paquot brisait une forme de consensus de wishful thinking dans les milieux de la gouvernance wallonne officielle. Cette position allait être renforcée par un débat de Face à l’Info quelques jours plus tard, le 20 février 2017, à l’initiative d’Eddy Caekelberghs à la RTBF avec Didier Paquot, Sébastien Brunet (IWEPS), Giuseppe Pagano (UMONS) et Philippe Destatte (ID) d’où il ressortait que la question de l’intensité de l’effort budgétaire était centrale. Par rapport au PIB régional (environ 100 milliards d’euros en 2016) et aux moyens dont dispose la région, le Plan Marshall souffre d’une faiblesse structurelle en moyens (5 milliards d’euros en 10 ans), l’empêchant d’agir de manière tangible sur la trajectoire régionale.

Le 27 avril 2017, lors d’une conférence devant le Forum financier de la BNB à l’EPHEC à Louvain-la-Neuve, Didier Paquot reposait cette même question : pourquoi les différents plans Marshall, qui adressaient et adressent les vrais enjeux selon une méthode rigoureuse, n’ont pu entraîner un redressement sensible de l’économie wallonne ? [13] La réponse reste la même : la faiblesse des moyens qu’ils mobilisent. Si cela ne met pas en cause le ministre en charge de sa mise en œuvre, cela interpelle en tout cas l’ensemble du gouvernement, actuel ou futur, ainsi que les interlocuteurs sociaux qui couvrent les politiques menées.

Ainsi, au printemps 2017, le budget du Plan Marshall s’élevait à environ 2,4 milliards d’euros pour la période 2015-2019, soit un rythme de moins de 400 millions d’euros par an pendant 5 ans. Annuellement, ce montant représente un peu plus de 3% des recettes de la Région wallonne (en 2017 : recettes d’environ 12 milliards d’euros et dépenses de 13,3 milliards). Une intensification du Plan Marshall passerait assurément par un accroissement de ce pourcentage, tout en restant inscrite dans une trajectoire budgétaire d’équilibre des finances de la Région. L’ambition et le défi pour le gouvernement futur – quel qu’il soit – résident certainement dans le déplacement de politiques et de moyens dans le cadre stratégique dynamique et innovant qui a été créé, piloté de manière moderne, volontariste et transparente.

Ce sont donc toutes les politiques de la Wallonie qui devraient être menées de cette manière, ce qui constituerait une exigence et des efforts de pilotage considérables, mais aussi – enfin – un espoir majeur de régénérescence de la Wallonie.

Philippe Destatte

 

[1] Nicolas JACQUET et Daniel DARMON, Les pôles de compétitivité, Le modèle français, Paris, La Documentation française, 2004. Le premier rapport date du 20 février 2004 et a été approuvé par la Conférence unterministérielle de l’Aménagement et du Développement des Territoires du 14 septembre 2004.

[2] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN, Réflexion prospective sur les Politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, Namur, Cabinet du Ministre de l’Economie et des PME – Direction générale de l’Economie et de l’Emploi, Direction des Politiques économiques du Ministère de la Région wallonne, 3 décembre 2003.

[3] Henri CAPRON, Les pôles de compétitivité wallons, Bruxelles, ULB, Août 2005, 26 p.

[4] Plan Marshall 2.vert, Rapport de suivi, Namur, SPW, Secrétariat général, Cellule des Stratégies transversales, Délégué spécial, Avril 2014.

[5] François-Xavier LEFEVRE, Le contrat Marshall, Redressement économique de la Wallonie, dans L’Echo, 5 décembre 2014. – Martial DUMONT, Plan Marshall 4.0 : révolution numérique, dans L’Avenir, 5 décembre 2014.

[6] Plan Marshall 4.0, p. 5, Namur, Gouvernement wallon, 29 mai 2015.

[7] Ibidem, p. 6.

[8] Ibidem, p. 7.

[9] Plan Marshall 4.0, Rapport de suivi, Situation au 31 décembre 2016 et décisions structurantes du GW au 28 février 2017, Namur, SPW, Secrétariat général, Cellule des Stratégies transversales, Délégué spécial, 30 mars 2017.

[10] Plan Marshall 4.0. Présentation du rapport annuel 2016 devant la Task Force, 21 mars 2017, Slide 26/28.

[11] http://www.iweps.be/projet/programme-devaluation-du-plan-marshall-4-0-iweps-2015-2019/

[12] L’UWE dans la presse, Didier paquot juge les résultats du Plan Marshall décevants. 16 février 2017. http://www.uwe.be

[13] Didier PAQUOT, Economie wallonne, 15 ans de plans de redresseement, Où en est-on ? Louvain-la-Neuve, EPHEC, Forum Financier de la BNB, 27 avril 2017.

Charleroi, le 25 février 2016

Dès juillet 2015, le Professeur Giuseppe Pagano, qui coordonne le cycle UMONS – Université ouverte de Charleroi, intitulé “Où va la Wallonie ?” m’a demandé de traiter, le 25 février 2016, des trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), à la suite de plusieurs exposés sur le développement de la Région et en préambule à un débat de clôture des partis politiques et de partenaires sociaux, le 17 mars 2016.

Il s’agissait donc d’identifier au moins quatre trajectoires ou scénarios exploratoires qui permettraient, dans un deuxième temps, d’esquisser une ou plusieurs stratégies pour les vingt prochaines années.

Comme la prospective n’est pas une activité solitaire, j’ai souhaité réunir quelques amitiés et compétences (ce sont souvent les mêmes) pour poser les bases d’un tel travail (1). Finalement, ce sont 14 trajectoires qui ont été construites, suivant une méthodologie prospective originale, faite d’interactions sur la base d’un questionnement avec une vingtaine de citoyens-experts, ainsi que d’un séminaire d’une journée complète, organisé au Cercle de Wallonie à Namur, le 15 février 2016.

La Wallonie a déjà beaucoup changé. Elle doit accélérer son redressement

La prospective, écrivait en 1960 Pierre Massé, l’ancien commissaire général du Plan de Charles de Gaulle, se distingue de la prévision, quelque élaborée que soit cette dernière, parce qu’elle remet en cause les postulats, parce qu’au sein de la continuité visible, elle cherche le secret changement (2) . Changement, mutation, métamorphose, transition, tous ces mouvements sont recherchés par la prospective comme vocation même de sa propre démarche. S’agissant de la Wallonie, la quête d’une transformation est existentielle et liée à l’origine même d’une région qui s’est créée avec l’ambition de mettre fin à son propre déclin. On se souvient de ces deux axes qui ont constitué les étendards du renardisme : fédéralisme et réformes de structure ont constitué les deux clefs pour sortir du marasme économique dans lequel la Wallonie s’était enlisée au tournant des années 1960. Fort heureusement, elle a mis, en une vingtaine d’années, fin à ce déclin structurel. Néanmoins, depuis, elle tarde à se redresser. Dans une conférence présentée au Forum financier de la Banque nationale de Belgique, en novembre 2014, j’avais rappelé que la Région était à un tournant et que, comme le notait alors le nouveau Ministre-Président Paul Magnette, la Wallonie ne se redressait pas assez vite (3). M’appuyant sur les travaux du Professeur Henri Capron, j’avais aussi précisé, lors de cette conférence à Mons, que cette absence de décollage était à mettre en parallèle avec les sept plans stratégiques de redéploiement économique lancés en Wallonie pendant cette période : Déclaration de Politique régionale complémentaire de 1997, Contrat d’Avenir pour la Wallonie de 1999-2000, Contrat d’Avenir actualisé de 2002, Contrat révisé en 2004, Plan Marshall de 2005, Plan Marshall 2.vert de 2009, Plan Marshall 2022 de 2012, ainsi que des programmes d’actions portés par les Fonds structurels européens pour un montant de 11,2 milliards d’euros – à prix constants 2005 – de 1989 à 2013. Si le montant des investissements affectés au Contrat d’Avenir durant ses premières années – faits surtout de réaffectations de moyens – reste difficile à établir avec précision, on peut néanmoins l’estimer à un peu moins d’un milliard d’euros. Pour ce qui concerne le Plan Marshall, durant la période 2004-2009, on atteint 1,6 milliard et pour 2009-2014, 2,8 milliards (y compris les financements dits alternatifs). On peut donc considérer qu’environ 5,5 milliards ont été affectés, en plus des politiques structurelles européennes auxquelles la Région wallonne apporte une large contribution additionnelle, aux stratégies de redéploiement de la Wallonie, de 2000 à 2014 (4). Ainsi, le problème majeur pour l’économie wallonne semble bien – et Joseph Pagano en a une nouvelle fois décortiqué les mécanismes, lors de sa conférence du 8 octobre 2015 – l’incapacité de produire de la valeur sur son territoire. Avec toutes les précautions d’usage liées à l’emploi de l’indicateur du PIB, j’ai insisté plusieurs fois sur la position difficilement tenable d’une région dont le PIB par habitant en prix courants reste stagnant à environ 73 % de la moyenne belge, de 1995 à 2012. Le brouillard passager lié à la rupture statistique des nouvelles normes SEC 2010 n’y change rien. Les dernières données de l’Institut des Comptes nationaux (février 2016) nous présentent la même stabilité d’un PIB qui passe de 73,5 en 1995 à 72,9 en 2014 (BE=100, prix courants). Comme l’indique, sans humour, l’étude SOGEPA-IWEPS-DGO6 de ce même mois de février 2016, l’écart du PIB/hab. s’est stabilisé depuis les années 2000 à -26% … (5)

La question de l’avenir de la Wallonie me paraît rester celle du décollage de son économie. Et donc, de sa transformation future pour assurer l’harmonie de son développement. La tâche que nous nous sommes assignée n’est pourtant pas celle d’apporter un remède à la Wallonie ni de lui construire une vision d’avenir ou un plan stratégique. Certes, une finalité a été mise en exergue par Joseph Pagano – à laquelle nous nous sommes ralliés – comme cadre à notre réflexion : assurer la prospérité des citoyens qui vivent en Wallonie, ce que nous pouvons mesurer, traditionnellement, par leur revenu disponible. Mais cet objectif n’est là que pour donner du sens et de la motivation à notre travail.

Quelques avertissements préliminaires

D’emblée, quelques rappels sont nécessaires quand on s’attelle à un travail de ce type. D’abord, rappeler que la liberté intellectuelle est le fondement de l’intelligence collective et aussi de la prospective. Ensuite, même si les participants à cette démarche ont été rigoureux sur le plan méthodologique et ont tenté de produire des trajectoires robustes, ils n’ont pas recherché une légitimité scientifique : ce travail est subjectif, car lié à la composition du groupe, à ses personnalités, au moment de sa réunion, etc. Enfin, contrairement à la prévision, la prospective postule que le futur n’existe pas, donc qu’il n’est pas connaissable : ce qui a été produit n’est donc que des hypothèses possibles qui ne pourraient se concrétiser que de manière conditionnelle si les acteurs et les circonstances y étaient favorables.

Ce travail, mené à la hussarde, a été frustrant, car nous avons dû aller à l’essentiel et ne pas nous perdre dans de longs débats, qui auraient été stimulants, portant sur les facteurs. Il s’agissait bien de décrire quelques trajectoires alternatives possibles pour que, ensuite, on puisse en tirer quelques questions de long terme (enjeux). Seules les réponses à ces questions, orientées vers une vision d’un futur souhaitable (non décrit ici sauf une finalité), constitueraient des stratégies pour l’action collective, dans une logique de coresponsabilité. Il faut également noter que les alternatives tant sur les facteurs que sur les trajectoires ne sont pas nécessairement contrastées ni absolues (comme dans une typologie). Comme en promenade, les chemins ne s’excluent pas toujours.

Ainsi, faut-il bien voir que l’exercice ne constitue qu’un moment très précis du processus de la prospective, celui d’identification des enjeux, sur la base d’une réflexion fondée sur des éléments de diagnostic prospectif.

Une réflexion prospective articulée sur trois questions

Trois questions ont structuré la démarche.

La première avait vocation à identifier des variables et a été posée par courriel dès acceptation, par chaque complice, de participer à l’exercice. Elle était libellée de la manière suivante : quels sont les deux ou trois facteurs internes ou externes à la Région que vous considérez comme déterminants pour l’avenir de la Wallonie dans les 20 prochaines années ?

Une cinquantaine de facteurs ont été identifiés puis consolidés en une liste non hiérarchisée de 35 items :

F01. L’organisation des aides aux entreprises
F02. Le niveau de gouvernance des écosystèmes
F03. Les choix énergétiques de production et de réseaux
F04. La qualité de la cohésion sociale et territoriale
F05. La qualité du système scolaire et de formation
F06. L’articulation politico-administrative au sommet
F07. Le respect de la politique de convergence budgétaire
F08. La capacité d’accroître la croissance des entreprises
F09. La gestion de l’innovation au niveau des politiques régionales
F10. La capacité de l’Union européenne à relever ses défis
F11. La politique de gestion des temps disponibles
F12. La transition de l’emploi industriel
F13. La mise en œuvre d’un projet commun et impliquant
F14. La création d’activité qui génère de la prospérité
F15. Le consensus sur un modèle de développement économique et social
F16. L’avenir de la Belgique (con)fédérale
F17. L’intelligence et la gouvernance collectives
F18. L’extraversion et l’attractivité à l’investissement
F19. L’adaptation aux mondes numériques & collaboratifs
F20. La capacité de construire des projets d’ampleur
F21. Le renouvellement de la démocratie wallonne
F22. L’évolution des structures publiques et parapubliques
F23. Les progrès en intelligence artificielle et génétique
F24. L’environnement économique international
F25. Une Belgique pacifiée, une Europe mobilisatrice
F26. Un monde plus solidaire, moins anxiogène
F27. L’activation de la recherche fondamentale
F28. La résilience de Liège et de Charleroi
F29. La mise en œuvre concrète de l’économie circulaire
F30. L’évaluation de l’actif / passif de la Wallonie
F31. L’attention portée à la mobilité et à la transmodalité
F32. La politique transfrontalière
F33. Les mutations de l’enseignement supérieur
F34. Les changements démographiques
F35. L’identité wallonne et le pacte sociétal wallon

Chaque participant s’est vu attribuer un de ces facteurs, généralement celui qu’ils avaient d’abord cité ou sur lequel ils avaient le plus insisté ou argumenté. La logique du « premier arrivé, premier servi » a aussi joué, car certains facteurs ont été cités à de nombreuses reprises et en pôle-position, c’est le cas en particulier de l’enseignement, de la formation ainsi que de la convergence budgétaire.

Avec l’attribution de ce facteur, une question était renvoyée portant sur les hypothèses d’évolution crédibles de celui-ci :

Sur la base d’un de ces facteurs, pourriez-vous formuler quatre hypothèses d’évolution crédibles à l’horizon 2036 ? Elles peuvent être positives ou négatives, chiffrées (si possible) ou non, mais doivent tenir compte des évolutions possibles du contexte européen et mondial, si vous pensez qu’il pèse.

Vous pouvez utiliser en plus un joker événementiel (wildcard) qui provoquerait une hypothèse inattendue, favorable ou non.

Ainsi, 24 facteurs faisaient l’objet d’analyses plus ou moins détaillées par les participants :

F01. L’organisation des aides aux entreprises (Alain Beele)
F02. Le niveau de gouvernance des écosystèmes (Laurent Bosquillon)
F03. Les choix énergétiques de production et de réseaux (Caroline Decamps)
F04. La qualité de la cohésion sociale et territoriale (Marie Dewez)
F05. La qualité du système scolaire et de formation (Michel Foret)
F06. L’articulation politico-administrative au sommet (Marie Göransson)
F07. Le respect de la politique de convergence budgétaire (Pierre Gustin)
F08. La capacité d’accroître la croissance des entreprises (Florence Hennart)
F09. La gestion de l’innovation au niveau des politiques régionales (Jean-Yves Huwart)
F10. La capacité de l’UE à relever ses défis (Bernard Keppenne)
F11. La politique de gestion des temps disponibles (Fabienne Leloup)
F12. La transition de l’emploi industriel (Philippe Maystadt)
F13. La mise en œuvre d’un projet commun et impliquant (Bernadette Mérenne)
F14. La création d’activité qui génère de la prospérité (Joseph Pagano)
F15. Le consensus sur un modèle de développement économique et social (Didier Paquot)
F16. L’avenir de la Belgique (con)fédérale (Jacques Pélerin)
F17. L’intelligence et la gouvernance collectives (Paul Piret)
F18. L’extraversion et l’attractivité à l’investissement (Philippe Suinen)
F19. L’adaptation aux mondes numériques & collaboratifs (Olivier Vanderijst)
F20. La capacité de construire des projets d’ampleur (Christian de Visscher)
F21. Le renouvellement de la démocratie wallonne (Damien Van Achter)
F22. L’évolution des structures publiques et parapubliques (Michaël Van Cutsem)
F23. Les progrès en intelligence artificielle et génétique (Basilio Napoli)
F24. L’environnement économique international (Philippe Destatte)

En fonction du sujet, de leur temps, de leur enthousiasme, les participants se sont investis dans des réponses plus ou moins rapides, détaillées ou complètes, le temps investi estimé (ou avoué…) variant de cinq minutes à deux jours, certains renvoyant des scénarios quantifiés, avec documentation de première main, feuilles Excel et graphiques élaborés, par exemple sur la convergence budgétaire ou sur les aides aux entreprises. De son côté, l’animateur poussait les participants dans leurs derniers retranchements par un questionnement électronique serré, parfois jusqu’à la rupture de la communication…

L’ensemble de cette analyse a été remise en ordre et chaque facteur a fait l’objet d’un travail de modélisation, inspiré de la méthode des bifurcations, afin de mettre en évidence les différentes hypothèses d’évolution des chacun d’eux à l’horizon 2036.

Lors du séminaire du 15 février 2016, tenu au Cercle de Wallonie à Namur, les vingt-et-un membres du groupe présents ont chacun rapidement expliqué les évolutions possibles de sa variable, opération qui, même si elle fut menée au pas de charge, a nécessité plusieurs heures. Forts de cette connaissance commune minimum du système prospectif, ainsi rapidement esquissé, les participants ont pu aborder la question essentielle :

En prenant en compte un centre de gravité de la Wallonie et à partir d’un maximum de facteurs que vous choisissez et de leurs hypothèses d’évolution (déjà envisagées ou non), formulez une trajectoire possible de l’action collective de la Wallonie, de 2016 à 2036.

Si nécessaire, vous pouvez vous aider d’éventuels jokers événementiels (wildcard) pour ouvrir le champ des possibles et favoriser l’avènement de votre trajectoire.

L’idée de centre de gravité avait pour objet de prendre en compte la complexité de la gouvernance et du jeu des acteurs. En effet, une trajectoire, telle que la mécanique la conçoit, peut être définie comme une courbe décrite par le centre de gravité d’un mobile. (Robert 2008). Si l’on identifie la Wallonie à un mobile, le centre de gravité est donc le point d’application (différent du centre d’inertie…) de la résultante des forces de gravité ou de pesanteur, le fameux point G ! En interrogeant les participants du séminaire sur les centres de gravité de la Wallonie, nous en avons rapidement identifié une douzaine, tout en considérant que cette liste n’était pas exhaustive : l’Elysette, les pouvoirs publics wallons, les partis politiques, les acteurs, les citoyens, les interlocuteurs sociaux, le Parlement de Wallonie, l’Union européenne, le Conseil économique et social, la Belgique, les entreprises, les innovateurs créatifs et technologiques, etc. Nous les avons regroupés en huit sous-systèmes : Elysette – pouvoir wallon – partis politiques, Acteurs et citoyens, Territoires, Entreprises, Union européenne, Innovateurs créatifs et technologiques, Belgique et Conseil économique et social wallon, les deux derniers constituant des boîtes noires que nous n’avions pas les moyens d’ouvrir à ce moment, voulant nous limiter à six centres de gravité, vu le nombre de participants. Du reste, il n’est pas sûr que ces deux centres de gravité n’aient pas des intérêts associés. Ces centres de gravité ont constitué les bases de six groupes de travail pour dessiner les trajectoires de la Wallonie à l’horizon 2036. Dès lors, plus de trois heures ont été consacrées à ce travail dans chaque groupe, avant restitution, échanges et brefs débats en séance plénière.

Treize trajectoires ont émergé, tandis qu’une quatorzième, plusieurs fois évoquées dans le travail préliminaire, était ajoutée, soit quatorze trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036) que nous résumons ici.

Diapositive1

Trois trajectoires, de contexte, qui prennent l’Europe comme centre de gravité de la Wallonie

1. L’approfondissement de la construction européenne

Cette trajectoire part de l’initiative d’un noyau de pays de forte conviction qui mettent en place un mécanisme de solidarité qui anticipe et soutient les pays en difficultés financières (fonds de garantie), tout en valorisant la responsabilité et la rigueur budgétaires. Ces pays assument les accords de Schengen, tout en renforçant le contrôle complet aux frontières de l’Union. Ils élaborent une politique commune de fiscalité, en harmonisant la base imposable et en élaborant un mécanisme de répartition aux Etats bénéficiaires. Parallèlement, ces pays moteurs réalisent une politique plus souple en matière d’aides et d’investissements publics permettant d’élargir le périmètre dans lequel des travaux d’intérêt général sont autorisés. Ensemble, ils portent un projet européen commun et impliquant, y compris sur les questions environnementales et énergétiques. Cet approfondissement de la construction européenne profite au développement de la Wallonie.

2. Le démantèlement de l’Union européenne

Cette trajectoire part de l’hypothèse d’un effet domino à partir d’une crise aigüe, du type de celle provoquée par la question du maintien de la Grande-Bretagne dans les 28 (BREXIT). Dans cette trajectoire, l’euro est remis en cause, le Grand Marché est disloqué, de même que l’espace Schengen et leurs normes d’application. La nouvelle configuration du continent induit une forte diminution des exportations, l’augmentation des coûts pour les entreprises exportatrices et donc un réel affaiblissement de la croissance européenne. La Commission européenne, devenue exsangue sur le plan budgétaire, met fin aux fonds européens de cohésion et baisse les aides à la recherche-développement. Dans ce contexte, les capacités de financement international du secteur public et des entreprises se réduisent, avec des impacts sur l’innovation, l’investissement, le développement des entreprises. Les menaces sur le maintien de la Belgique s’accroissent, la Flandre ne craignant plus une indépendance dès lors que le risque d’une non-reconnaissance par l’Europe s’amenuise. Pour la Wallonie, qui s’affaiblit elle aussi, le recul du bien-être et de la prospérité du citoyen constitue le résultat le plus flagrant de cette évolution.

3. L’Union européenne continue à végéter

La troisième trajectoire de contexte européen a été peu développée, car identifiée à un scénario assez tendanciel : la conservation d’une union chancelante, ou connaissant des réformes modestes accompagnées de crises régulières, mais maintenant l’essentiel des mécanismes actuels. Peu d’effets porteurs pour l’avenir de la Wallonie y sont liés.

Deux trajectoires qui prennent ensuite l’Elysette, le pouvoir wallon, les partis politiques, comme centre de gravité de la Wallonie.

4. Une nouvelle gouvernance wallonne

Une nouvelle gouvernance wallonne se met en place, avec une vraie culture d’évaluation, permanente, indépendante et civique, plus systématique, plus autonome à l’égard des décideurs et plus large que ce qui existe en 2016. Elle implique une priorisation plus soutenue qu’aujourd’hui. D’abord, dans la concentration de l’affectation des moyens budgétaires ; ensuite, dans la lutte contre les sous-localismes, les baronnies, le clientélisme… dans le respect et la contractualisation avec les territoires ; enfin, dans le souci plus marqué à l’égard de situations sociales insupportables, comme le taux de pauvreté des enfants. Cette nouvelle gouvernance se marque aussi dans les modalités et structures d’une nouvelle culture d’évaluation en Wallonie, avec une administration plus proactive, des partis plus démocratiques, au positionnement financier plus adéquat (les Parlements contrôleraient davantage les partis politiques que les partis politiques les Parlements). Le Parlement de Wallonie serait fortifié par l’expertise : Conseil supérieur des Finances, Conseil d’acteurs au-delà du CESW, etc., une meilleure implication des citoyens serait organisée, complémentaire à la démocratie représentative sans volonté de s’y substituer. Le pouvoir wallon serait plus efficient, porterait sur une cohésion socio-économique plus marquée entre populations et territoires et serait en première ligne sur l’émergence d’un projet wallon partagé. Cette nouvelle gouvernance en Wallonie induirait une boucle de confiance vertueuse entre sphères publique et privée.

5. Au fil de l’eau… usée

Si on pratique une gouvernance d’un autre temps, avec une évaluation factice, un défaut d’anticipation, que l’on est incapable de faire face aux défis budgétaires et de la cohésion sociale et territoriale, si on ne peut surmonter les chocs électoraux de 2019 et 2024, la septième réforme de l’État, l’articulation des compétences et moyens consacrés à l’enseignement, à la formation, à la recherche, etc., on mettra en péril la cohésion régionale. La Wallonie connaîtrait alors une spirale infernale qui interroge les cohésions sociale et territoriale wallonnes.

Il faut noter que le groupe de travail a abordé les questions de symétries ou d’asymétries, demain, entre coalitions des différents niveaux de pouvoir, et donc les possibilités de les assumer plus normalement, plus loyalement, que dans la lourde mésintelligence actuelle. Les participants ont également constaté que la vie politique wallonne est singularisée par sa stabilité sur un point central, à savoir la permanence du PS au pouvoir, avec la domination qui en découle sur tout le paysage politique et administratif. Comme l’écrit l’un des rapporteurs, en se gardant bien pour autant d’exprimer des opinions politiques, a fortiori des préférences, il n’est pas interdit de penser que cette stabilité peut ou risque de se confondre (parfois, souvent…) avec une certaine sclérose. Or l’hypothèse d’une relégation du PS dans l’opposition régionale n’est pas utopique : le prouvent, les résultats des élections législatives de 2007, comme l’étonnante latitude laissée aux « petits » Ecolos et CdH de choisir leur « grand » partenaire de coalitions fédérées en 2009. Quoiqu’on en pense, et, quelles qu’en soient les conséquences (notamment institutionnelles et administratives), ce bouleversement des habitudes politiques représenterait une discontinuité majeure dans le fil conducteur régional.

Une trajectoire prend les territoires (villes, communes, bassins, intercommunales, provinces), comme centre de gravité de la Wallonie.

6. Un projet sociétal wallon territorialisé

Cette trajectoire implique un projet commun de société, basé sur des choix politiques forts, qui prenne en compte les spécificités et attentes des sous-régions en visant la complémentarité plus que la concurrence entre elles. Chaque acteur ou partenaire, quel que soit son niveau spatial d’intervention s’engagerait à mettre en œuvre le projet même s’il ne le concerne pas directement. Le projet doit d’ailleurs impliquer non seulement les responsables politiques ou économiques, mais encore toutes les forces vives en visant une cohésion sociale renforcée. Son opérationnalité se concrétise à travers des contrats et une nouvelle gouvernance dans le cadre du respect de la politique de convergence budgétaire, ce qui implique la construction de projets d’ampleur dans lesquels plusieurs sous-régions pourraient être impliquées, le développement d’une intelligence et gouvernance collectives et le renouvellement de la démocratie locale. Loin d’opposer le pouvoir régional et les territoires, cette trajectoire les réconcilie au travers un processus permanent de contractualisation, fondateur d’interterritorialité et de cohésion régionale. Cette manière de concevoir l’avenir a permis de faire l’économie de diverses trajectoires contrastées.

Deux trajectoires prennent l’entreprise comme centre de gravité.

7. Le pari d’une compétitivité des entreprises qui emportent la société wallonne

Les facteurs préparés depuis les années 1990 portent leurs effets (pôles de compétitivité, politiques créatives, PME, numériques, etc.) et permettent à une jeune génération entrepreneuriale de “mettre le turbo”. Les réformes introduites dans les années 2016-2026 en matière de dialogue social, de formation, d’enseignement, d’extraversion, ont permis de se préparer aux défis énergétiques et numériques, d’être acteurs plutôt que de subir les nouvelles vagues technologiques, de repenser l’entreprise et sa place dans la société. Dès lors, fort de leur succès, les entreprises cèdent, par la fiscalité, à la collectivité une partie de leur valeur ajoutée, cession qui contribue à la prospérité des citoyennes et citoyens.

8. L’érosion des capacités entrepreneuriales wallonnes

Dans cette trajectoire, les entreprises wallonnes ne parviennent pas à tirer profit des efforts et investissements réalisés depuis les années 1990 (pôles de compétitivité, politiques créatives, numériques, PME, etc.). L’absence de réelle paix sociale, l’inadéquation de la formation aux besoins d’emplois, la dégradation de l’enseignement, la timidité à l’international, le manque d’esprit d’entreprendre, la rigidité sociale, le manque de dynamisme de la recherche et de l’innovation, font en sorte que la Wallonie subit les défis technologiques (intelligence artificielle, génomique, etc.) et voit – sans pouvoir réagir vigoureusement – sa compétitivité, sa cohésion sociale, le nombre et la taille de ses entreprises, s’éroder progressivement. Cette évolution provoque l’affaiblissement progressif du bien-être citoyen.

Une trajectoire prend les acteurs et les citoyens comme centre de gravité de la Wallonie.

9. La coconstruction de l’avenir par des citoyens coresponsables

La trajectoire est fondée par la présence, sous des formes à déterminer, des citoyens dans toutes les institutions publiques et parapubliques de la commune jusqu’au Parlement wallon (le CESW, les comités de gestion, les conseils d’administration, le SPW et les provinces) dans une volonté de mieux refléter la diversité de la société. Une telle transformation n’est possible que s’il y a un consensus et une vision commune à l’ensemble des parties prenantes. Le nouveau système ne peut être mis en œuvre par décret. Une démarche expérimentale et itérative est mise en place à laquelle les acteurs de la société sont associés. L’implication des citoyennes et des citoyens ouvre le champ des possibles, car leur association aux politiques collectives permet des innovations et la mise en œuvre de stratégies auxquelles on aurait difficilement imaginé qu’ils puissent adhérer.

Quatre trajectoires prennent les innovateurs et les créatifs technologiques comme centre de gravité.

10. Créativité et innovation bridées pour la génération numérique

Cette trajectoire s’inscrit dans la perception d’une stagnation séculaire, marquée par une nouvelle décennie de programmation FEDER, saupoudrée, peu efficiente et manquant de transparence dans les processus. La gouvernance, mais aussi la performance régionales sont mises à mal par les défauts de collaboration, le manque d’articulation des projets, les doublons, l’absence de processus inclusifs. La cooptation prévaut ou la concurrence est imposée au service de l’intérêt propre des structures participantes. Dans ce système, les fonctionnaires sont soumis aux décisions des cabinets, sur base de critères obscurs favorisant des intérêts particuliers. Le huis clos wallon des usual suspects et la bureaucratisation de l’innovation empêchent le renouvellement des acteurs et expliquent la faiblesse du résultat d’un plan quinquennal top-down (start-up). Les plus créatifs sont démobilisés, ou attirés par les sollicitations extérieures, ce qui entraîne une perte de potentiel du développement endogène. Faute d’être intégrés, les diplômes sont inemployables, peu connectés en termes de compétences et d’attitudes, peu ouverts vers l’extérieur. La trajectoire débouche sur un système inadéquat pour intégrer les réalités de la génération numérique.

11. Libérez les producteurs de contenu et les établissements !

Cette trajectoire est celle d’une libération, celle qui favorise les producteurs, pas les structures. Le Gouvernement wallon y a pris la décision de soutenir les initiatives dont les chevilles ouvrières sont les porteurs de projet, les producteurs de contenus (médias, écoles, universités, etc.). Il a été collectivement décidé d’appliquer aux domaines de l’éducation les processus d’innovation à l’œuvre dans les entreprises et les start-ups et d’activer les dynamiques de pédagogie par le projet. Les débats politiques sont sur la place publique, dans une logique de transparence, au service du fonctionnement global du système. La démocratie participative se développe via les nouvelles technologies, renforce l’adhésion régionale et crée une interaction sur les politiques publiques. Comme les transferts nord-sud s’arrêtent, la Wallonie n’a pas d’autre choix que de devenir efficace, le capitonnage disparaît, la gouvernance est plus efficiente, la cohésion renforcée (le crowdsourcing devient une norme de fonctionnement). L’écosystème se fertilise (smart grids, villes et territoires intelligents, etc.). Ici, la Région est facilitatrice et crée le cadre favorable à son propre développement.

12. Obsolescence de l’État, initiative des citoyens connectés

Cette trajectoire démarre par une wildcard : la population se rend compte que l’Etat est inefficace et comprend qu’elle doit agir. Un état d’urgence citoyen a été instauré suite à l’explosion de Tihange et l’Europe a pointé les responsabilités publiques. Au black-out énergétique correspondent des black-out informatique et logistique. La réputation de la Wallonie est entachée pour 30 ans. L’État est dans l’impossibilité technique de réagir. Il n’est plus crédible. La société se réorganise par la base : e-citoyenneté, consultations locales et microlocales permanentes. Les responsabilités sont exercées par des personnes considérées comme légitimes, car porteuses de solutions, en fonction des problèmes posés. Le Parlement wallon est un RPnP (6) . Deux tiers des hautes écoles ferment et sont transformées en MOOC. L’allocation universelle est instaurée, une concertation citoyenne répond à la disparition des syndicats tels qu’on les connaît aujourd’hui. Le TEC s’allie avec UBER. Les voitures de société deviennent des voitures partagées, gérées par Google qui paie une redevance régionale. On assiste au développement de l’économie circulaire dans le monde agroalimentaire. Les lieux de prototypage individuel / makers’ spaces / fablabs collaboratifs se multiplient et deviennent les unités de production d’acteurs post-industriels : ils fournissent l’industrie en prototypes et les usagers en produits finis. Cette trajectoire est celle de l’innovation frugale (Frugal innovation) : elle tente de répondre aux besoins de la manière la plus simple et efficace possible, en utilisant un minimum de moyens.

13. La Wallonie cannibalisée par la French Tech

Une trajectoire où la Wallonie se comporte, par facilité, comme la quatorzième région française. La France étant en pointe sur certains aspects de l’actualité et de l’innovation. Cette hypothèse est aussi liée au manque de confiance de nombreux acteurs pour se tourner vers des pays non francophones, et au carcan psychoculturel dans lequel se trouve la Wallonie, entre Bruxelles et Paris. C’est la trajectoire de la French Connection, qui nous ouvre aussi à toutes les tentations réunionistes…

Et, in fine, une trajectoire que l’on ne peut ignorer: un effondrement économique et un scénario à la grecque.

14. L’effondrement économique et le scénario à la grecque

Plusieurs facteurs l’envisagent : tels que le respect de la politique de convergence budgétaire décrit par Pierre Gustin, l’évolution de l’Union européenne par Bernard Keppenne, et aussi la qualité de la cohésion sociale et territoriale, analysée par Marie Dewez. On se situe ici dans une hypothèse de conjoncture mondiale en très forte baisse à partir de 2017 avec un PIB wallon qui reste à une croissance zéro, mais un gouvernement qui ne parvient pas à empêcher la croissance des dépenses et s’en tient aux budgets prévus. Après quatre ans, on stabilise, mais on reste en déficit de 3 à 4 % du PIB. C’est à peu près le scénario de la crise en 2008. On voit l’impact catastrophique et irrémédiable, avec des conséquences sur la dette. Ce scénario est un scénario à la grecque pour la Wallonie. Cette crise économique s’accompagne d’une crise sociale. On observe une augmentation du chômage, une diminution des salaires, la montée des extrémismes, l’émergence de conflits, etc. La cohésion sociale est terriblement affaiblie et on assiste à l’émergence d’une politique du chacun pour soi. C’est la trajectoire que j’ai appelée Troïka, après avoir entendu récemment un exposé d’experts portugais, parler de l’évolution de leur pays…

Conclusion : des enjeux de long terme pour la Wallonie (2016-2036)

Ainsi, l’exercice, ou en tout cas cette partie ciblée d’exercice, mené sur le mode du blitzkrieg, a produit un éventail de 14 futurs possibles pour la Wallonie à l’horizon 2036, en fonction des six centres de gravité retenus et des 22 facteurs activés. Un essai de tableau des facteurs mobilisés dans la réalisation de quatorze trajectoires possibles de la Wallonie 2016-2036 a été réalisé. Il montre que, en moyenne, une douzaine de facteurs ont été mobilisés par trajectoire. Un réinvestissement permettrait probablement d’aller plus loin, mais l’apport ne serait probablement pas déterminant sur la qualité et la crédibilité des trajectoires.

On aimerait articuler les trajectoires en quelques scénarios limités. Certaines sont positives, d’autres négatives. Toutes les combinaisons sont possibles pour construire des scénarios exploratoires plus ou moins contrastés. Il nous semble qu’à ce stade, il s’agit d’une tentation naturelle, mais aussi d’un piège. Bien sûr, les méthodes ne manquent pas pour le faire, sur base de quelques axes ou d’une matrice bien pensée. Mais d’une part, il faudrait le refaire collectivement, avec au moins un bon nombre des participants – sinon ce serait prendre le risque de les dés-approprier et de les déposséder. D’autre part, il nous semble que cette réduction appauvrirait le travail. Son objectif, ne l’oublions pas, consiste juste à commencer à explorer le futur, le coloniser, le rendre familier et identifier les enjeux qui émergent.

En prospective, les enjeux de long terme constituent la clef de voute du processus. Ce sont des problématiques qui portent en elles un potentiel de changements, positifs (occasions d’atteindre les objectifs) ou négatifs (risques qui peuvent advenir), et qu’il est nécessaire de prendre en compte pour construire une vision prospective (futurs souhaitables, finalités, manifestations des volontés communes, projets majeurs) et déterminer une stratégie concrète. Huit enjeux de long terme ont été identifiés lors du séminaire du 15 février 2016, ainsi que lors du travail de consolidation qui a suivi. D’autres peuvent encore être formulés…

1. Comment contribuer à l’approfondissement de la construction européenne (mécanismes de solidarité financière, maintien de Schengen, harmonisation fiscale, politique budgétaire permettant des investissements), et au renforcement d’un projet continental qui fournisse un cadre adéquat pour le développement de la prospérité en Wallonie ?

2. Comment établir une gouvernance efficace, efficiente et pertinente en Wallonie, qui s’inscrive dans les faits, davantage que dans les discours, et permette aux élus et aux citoyens de constater les transformations profondes et accélérées nécessaires à la mise en œuvre des politiques régionales ?

3. Comment les échéances électorales de 2019 et 2024, ainsi que la mise en place des nouveaux gouvernements qui en découleront, probablement accompagnée de nouvelles avancées dans la fédéralisation de l’État, peuvent-elles constituer des bifurcations de nature à améliorer l’état de la Wallonie et le bien-être de ses citoyens ?

4. Comment construire un projet commun de société, harmonieux au plan wallon, en considérant à la fois l’organisation de l’écosystème régional dans sa totalité, et sa déclinaison en termes de gouvernance multiniveaux et de pilotages des écosystèmes territoriaux ?

5. Comment convaincre la jeune génération entrepreneuriale des années 2020 qu’il s’agit désormais d’accélérer la création, la taille et la croissance des entreprises, sur base des investissements publics importants réalisés dans les années 2000-2015, au profit de l’innovation, de la recherche et de l’emploi ?

6. Comment repenser les pouvoirs publics et les entreprises pour qu’ils soient prêts à relever ensemble les défis des nouvelles vagues technologiques, en matière d’éducation, de recherche et d’innovation ?

7. Comment faire émerger une génération de citoyens qui se sentent coresponsables de leur avenir et de celui de la collectivité au point de s’engager résolument dans la coconstruction des politiques régionales, leur mise en œuvre et leur évaluation, dans le plein respect de la souveraineté des élues et des élus ?

8. Comment adapter la gouvernance à une ère nouvelle où la confiance ne se mesure que sur les résultats et impacts concrets pour les usagers et bénéficiaires, ainsi que sur l’efficience de l’action menée par les porteurs de projets ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces enjeux ne constituent pas déjà des solutions aux défis générés par la construction de l’avenir de la Wallonie. En fait, ces enjeux constituent des tremplins.

Que l’on y réponde clairement et ensemble, par des engagements et par des actes, et l’on fera progresser la Wallonie…

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Présentation Powerpoint du 25 février pour l’Université ouverte / UMONS, à Charleroi :

=> Trajectoires de la Wallonie 2016-2036

 

Sur le même sujet :

La Wallonie, une gouvernance démocratique face à la crise (15 septembre 2015)

L’économie wallonne : les voies d’une transformation accélérée, Conférence au Forum financier de Mons (3 novembre 2014)

(1)  Nous ne pouvons que remercier chaleureusement ces personnalités et collègues qui ont bien voulu partager ces moments très riches d’échanges prospectifs : Alain Beele, Laurent Bosquillon, Caroline Decamps, Marie Dewez, Christian de Visscher, Michel Foret, Marie Göransson, Pierre Gustin, Florence Hennart, Jean-Yves Huwart, Bernard Keppenne, Fabienne Leloup, Philippe Maystadt, Bernadette Mérenne, Basilio Napoli, Joseph Pagano, Didier Paquot, Jacques Pélerin, Paul Piret, Nicolas Pirotte, Philippe Suinen, Damien Van Achter, Olivier Vanderijst, et Michaël Van Cutsem. Notons que chacun a participé à ces travaux à titre privé et n’a pas engagé son organisation ou son institution.

(2) Pierre MASSE, Prévision et prospective, dans Prospective 5, mai 1960, p. 207.

(3) Paul Magnette : « La Wallonie ne se redresse pas assez vite », Interview par François-Xavier Lefèvre, dans L’Écho, 20 septembre 2014, p. 5.

(4) Henri CAPRON, L’économie wallonne, une nouvelle dynamique de développement, dans Marc GERMAIN et René ROBAYE éds, L’état de la Wallonie, Portrait d’un pays et de ses habitants, p. 344, Namur, Editions namuroises – Institut Destrée, 2012.

(5) Benoît BAYENET et Sébastien BRUNET dir., Rapport sur l’économie wallonne, Version synthétique, p. 4, Liège-Namur, SOGEPA-IWEPS-DGO6, Février 2016. – Rapport complet, p. 18 sv.

http://economie.wallonie.be/sites/default/files/REW2016_synth%C3%A8se_final.pdf

http://www.iweps.be/sites/default/files/rew2016_final_0.pdf

(6) A Robust O(n) Solution to the Perspective-n-Point Problem.

« Bien sûr que les lignes de chemins de fer peuvent être scindées à Bruxelles ! »

« La SNCB nuit aux Wallons » Traduction de l’interview de Philippe Destatte par Han Renard, dans Knack, 13 janvier 2016, p. 16-17.

La SNCB trop flamande envenime les choses en Wallonie

Le mécontentement concernant la SNCB a, en Wallonie, des racines profondes qui remontent loin dans le temps. Aussi, la grève des cheminots wallons doit-elle être perçue en lien avec ce passé, dit l’historien Philippe Destatte, directeur de l’Institut Destrée, le réputé institut de recherche wallon et international.

Philippe Destatte, intellectuel wallon éminent, a pour métier de se projeter dans le temps. Dans le passé, en tant qu’historien spécialiste de l’histoire du mouvement wallon, et dans l’avenir, comme prospective, professeur à l’Université de Mons, Paris et Reims, où il enseigne le développement et les stratégies d’avenir des territoires et des institutions. Voici un peu plus de dix ans, Destatte a publié une note sur l’avenir des chemins de fer wallons. Avec l’aide d’experts et de membres de l’administration wallonne, il a établi une liste des principaux investissements dans le réseau des chemins de fer wallons. Aujourd’hui, ces investissements sont encore toujours de beaux projets. C’est, selon Destatte, un énorme handicap pour un rétablissement économique rapide de la Wallonie.

« La SNCB représente en Wallonie une source particulièrement grande de frustration, depuis très longtemps déjà et à tous les niveaux », dit Destatte. Les Flamands font en effet la pluie et le beau temps à la SNCB. Pensons à quelqu’un comme Mark Descheemaecker, qui siège aujourd’hui précisément à la N-VA. Chaque fois que la SNCB vient avec un plan de restructuration, cela semble toucher la Wallonie au premier chef. Les fonctionnaires wallons qui essaient d’objectiver les investissements de la SNCB voient comment la Flandre utilise celle-ci pour soutenir son développement économique. C’est peut-être légitime, mais cela se fait au détriment de la Wallonie. Si des gares doivent disparaitre, on manipule des critères, en rapport avec la densité de population et le nombre de voyageurs, qui conduisent à la fermeture de gares, surtout dans les territoires ruraux de Wallonie. Bien plus, rien n’a encore été réalisé de ce qui se trouvait, il y a dix ans, sur la liste du Gouvernement wallon ».

Quels sont aujourd’hui les plus grands points névralgiques ?

Philippe Destatte – Pour commencer : le raccordement de l’aéroport de Charleroi au réseau de chemins de fer. Les Wallons le demandent depuis 2001, et la SNCB le promet depuis 2005, mais il n’y a toujours rien. Le plan disait que le raccordement devait être effectué simultanément avec la modernisation de ce que l’on appelle la dorsale wallonne, un nombre de lignes vitales qui sillonnent la Wallonie d’ouest en est. De ces plans, rien n’est perceptible. Peut-être est-ce utile de rappeler à la SNCB et à son ministre de tutelle que sur les dix employés wallons, neuf travaillent non pas à Bruxelles mais en Wallonie. Il n’est pas encore question du projet de modernisation de la ligne Bruxelles-Luxembourg. Alors même que ce projet est également important sur le plan international, car cette ligne a à assurer aussi une liaison rapide entre les parlements européens à Bruxelles et à Strasbourg.

 

Les Wallons sont menacés par la SNCB, dites-vous ?

Philippe Destatte – Assurément et cette préoccupation n’est pas neuve. En 1912, 12.000 personnes ont protesté à Liège contre les plans visant à détourner les grands express internationaux, par exemple en direction de l’Allemagne, seulement via Bruxelles ou Anvers, mais plus via la Wallonie. Les manifestants craignaient un isolement géographique de la Wallonie. Aujourd’hui cet isolement est un fait, surtout dans le transport de voyageurs. Il n’y a plus de liaisons de trains rapides à travers la Wallonie. Cela pose de grandes questions. Celles-ci préoccupent les politiques wallons aujourd’hui, tout comme ceux-ci continuent à rejeter les idées de Bart de Wever en rapport avec la régionalisation de la SNCB, officiellement, car ce sont des idées auxquelles ils tiennent quand même de plus en plus compte. En France et en Allemagne, les liaisons de chemins de fer régionales sont d’ailleurs depuis longtemps entre les mains des autorités régionales, et cela fonctionne très bien.

 

Le mécontentement au sujet de la SNCB trop flamande pourrait donc mener à la question de régionaliser au moins partiellement la SNCB ?

Philippe Destatte – Oui, car au fond, c’est aussi, pour la Wallonie, une solution intéressante. Les chefs d’entreprise wallons plaident assez souvent pour une privatisation partielle de la SNCB, pour, de cette manière, rendre possible la modernisation du réseau de chemins de fer wallon. Pourquoi la Wallonie ne déciderait-elle pas, dans quelques années, d’investir dans la ‘dorsale wallonne’, dans les liaisons directes avec Paris et l’Allemagne, et de sous-traiter ensuite l’exploitation de ces lignes à un autre opérateur que la SNCB ?

 

Vous avez parlé du trop peu d’investissements dans les chemins de fer wallons. Et les nouvelles gares excessivement chères de Liège et Mons alors ?

Philippe Destatte – Ces nouvelles gares n’étaient pas du tout sur la liste des investissements essentiels en matière de chemins de fer des gouvernements wallons des dix dernières années. Elles ont été intégrées par des politiques francophones rusés qui occupaient des postes de gouvernement élevés. La gare de Liège a en effet coûté très cher, mais la rénovation de la gare d’Anvers également. Le regard sur la carte de l’administration des chemins de fer Infrabel est beaucoup plus alarmant. Certains journaux francophones l’ont imprimée la semaine passée. Vous y voyez que les lignes de chemins de fer à travers la Wallonie, même la ligne Bruxelles-Namur-Luxembourg, sont considérées par Infrabel comme des lignes secondaires. C’est inacceptable ! De toutes les villes wallonnes, en ce moment, seule Liège a un arrêt TGV. Comparez un peu la compétitivité et l’attractivité de Namur, Charleroi ou Mons avec celles de Lille, dans le Nord de la France. Depuis Lille, vous êtes à Paris en moins d’une heure. Depuis Namur, il vous faut au moins deux heures et demi, car vous devez d’abord passer par Bruxelles.

SNCB_Infrabel_Carte_Echo_2016-01-07

Carte Infrabel, publiée dans L’Echo, 7 janvier 2016

Avec Jacqueline Galant, il y a quand même maintenant un ministre de tutelle wallon de la SNCB ?

Philippe Destatte – Nous avons déjà souvent eu un ministre de tutelle wallon. Pensez à Isabelle Durant (Ecolo) ou à Paul Magnette (PS). Mais la SNCB est une entreprise publique autonome, véritablement un État à l’intérieur de l’État et l’influence du ministre compétent est limitée. Il s’agit souvent de dossiers très techniques, sur lesquels la SNCB peut prétendre des choses, qu’un ministre peut ensuite difficilement réfuter. Certaines affaires sont décrétées techniquement non faisables, par mesure de sécurité. On l’a également vu dans la réaction sur la proposition de De Wever de scinder des lignes de chemins de fer déterminées. C’était irréalisable, d’après la SNCB, les trains ne pouvaient pas être scindés à Bruxelles. Pure folie évidemment.

 

Les grèves des syndicats de chemins de fer wallons ont-elles été bien accueillies en Wallonie ?

Philippe Destatte – Critiquer les grèves est encore toujours tabou dans certains cercles wallons, de toute façon. Beaucoup de Wallons travaillent dans les services publics. Parmi ces personnes, il y a indubitablement de la sympathie pour les grévistes. On aurait aussi pu dire : c’est toujours la même rengaine avec ces Wallons. Pensez à la grande grève de l’hiver 60-61, lorsque le leader syndical wallon André Renard, qui voulait continuer la grève, a rompu avec les syndicats flamands, ce qui a finalement conduit à la fondation de la FGTB, l’ABVV, wallonne. Mais aujourd’hui, les choses me paraissent plus complexes. Les syndicats wallons, la FGTB socialiste davantage que la CSC chrétienne, sont complètement dépassés face au déclin industriel et à la reconversion économique laborieuse de la Wallonie. La FGTB reste encore toujours tributaire du mauvais côté du renardisme. Le bon côté du renardisme, c’était la conviction que la Wallonie pouvait se redresser grâce au fédéralisme et aux réformes de structure. Le mauvais, c’était de penser que ces réformes de structure devaient être anticapitalistes. Mais l’anticapitalisme dans un monde presque entièrement capitaliste est une position insoutenable. Vous pouvez, en tant que syndicat, déclencher un développement économique durable, l’option de la CSC. Mais la FGTB reste obsédée par l’anticapitalisme et, assurément, l’extrême-gauche pèse fortement. C’est le mythe du piquet de grève, du blocage des autoroutes. La FGTB ne réussit pas de cette façon à contribuer de manière constructive au redressement économique de la Wallonie, à quelques exceptions près, comme Thierry Bodson, le président de la FGTB wallonne. Le message, qui est maintenant aussi repris à l’étranger, selon lequel la Wallonie fait grève pendant qu’en Flandre, les trains roulent, va rester et est carrément destructeur. Le Ministre Maxime Prévot, Vice-Président du Gouvernement wallon, l’a dit en interview : nous comprenons les cheminots, mais de telles grèves menacent le redressement économique de la Wallonie. Cette idée est partagée par de nombreux Wallons.

Philippe Destatte : Natuurliik kunnen de spoorlijnen in Brussel gesplist worden, Knack, “Te Vlaamse NMBS zet kwaad bloed in Wallonië”, door Han Renard, Knack, 13 Januari 2016, Bl. 16-17. Merci à Marie Dewez pour cette traduction.

http://www.institut-destree.org/files/files/Publications_Articles/KN02_016_Waalse_vakbond.pdf

Voir également :

Ph. DESTATTE, Pour une prospective de la politique du rail en Wallonie, 28 septembre 2005, https://phd2050.org/2015/02/28/rail/

Michaël VAN CUTSEM, Le rail wallon : trois handicaps structurels, trois alternatives structurantes, Février 2013, http://www.institut-destree.org/files/files/IDI_Education-permanente/2013/EP_A01_Michael-Van-Cutsem_Rail-wallon.pdf

Paul DELFORGE, Transport ferroviaire, dans P. DELFORGE, Ph. DESTATTE, M. LIBON dir., Encyclopédie du Mouvement wallon, t. 3, p. 1540-1550, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

Cliquer pour accéder à EP_A01_Michael-Van-Cutsem_Rail-wallon.pdf

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Namur, le 19 octobre 2014

 Il est classique, surtout en période de difficultés ou de tensions économiques d’entendre dire ou de lire que la crise n’est pas conjoncturelle mais qu’elle constitue une transformation de structure de l’économie ou de la société. On évoque alors le changement de paradigme [1].

1. Qu’entend-on par un Nouveau Paradigme industriel ?

Tenter d’identifier aussi clairement que possible le nouveau paradigme industriel dans lequel nous nous dirigerions impose tout d’abord d’expliquer les trois mots qui composent ce concept.

1.1. Un paradigme est avant tout un modèle, un système de référence et de représentation du monde, que nous inventons et construisons mentalement, pour tenter de saisir et décrire ses composantes. Edgar Morin décrit les paradigmes comme les principes des principes, les quelques notions maîtresses, qui contrôlent les esprits, qui commandent les théories, sans qu’on en soit conscient nous-mêmes. Et le sociologue évoque le monde actuel un peu comme le ferait Joseph Schumpeter lorsqu’il parle d’innovation : je crois que nous sommes dans une époque où nous avons un vieux paradigme, un vieux principe qui nous oblige à disjoindre, à simplifier, à réduire, à formaliser sans pouvoir communiquer, sans pouvoir faire communiquer ce qui est disjoint, sans pouvoir concevoir des ensembles et sans pouvoir concevoir la complexité du réel. Nous sommes dans une période « entre deux mondes »; l’un qui est en train de mourir mais qui n’est pas encore mort, et l’autre qui veut naître, mais qui n’est pas encore né [2].

1.2. Ce paradigme, nous le qualifions d’industriel. Cela signifie que nous nous référons au modèle qui s’est mis en place en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle et qui a donné naissance à des activités économiques fondées sur l’exploitation et la transformation de matières premières et de sources d’énergie, par l’être humain et par la machine, en vue de fabriquer des produits et de les mettre sur le marché pour qu’ils y soient consommés. Nous n’oublions pas, toutefois, avec Jean Vial, que tant le développement des fonctions administratives, éducatives et sociales de l’État, que l’extension des activités tendant à assurer le confort et les loisirs des personnes, constituent des traits caractéristiques de la civilisation industrielle, au même titre que le crédit, la banque, les assurances, l’expansion des transports ainsi que les instruments de la commercialisation, liée à la consommation [3].

1.3. Enfin, nous annonçons que ce modèle est nouveau. Cela signifie que nous observons un renouvellement. Cette dernière dimension est de loin la plus difficile à appréhender tant les signaux qui nous sont envoyés par les scientifiques et par les acteurs économiques, politiques ou sociaux sont divers, voire contradictoires. Comme le sociologue Manuel Castells l’indique une société peut être dite nouvelle quand il y a eu transformation structurelle dans les relations de production, dans les relations de pouvoir, dans les relations entre personnes. Ces transformations entraînent une modification également notable de la spatialité et de la temporalité sociales, et l’apparition d’une nouvelle culture [4].

Le niveau auquel nous nous situerons pour analyser le Nouveau Paradigme industriel sera celui des mutations, c’est-à-dire des transformations profondes et durables. J’y distinguerai d’emblée les mutations observées et les mutations voulues. Les premières relèvent de la prospective exploratoire, de l’analyse et du constat. Les secondes relèvent de la prospective normative et renvoient à des stratégies élaborées pour atteindre des avenirs souhaités. Les une et les autres peuvent se confondre, se renforcer ou s’opposer. La transition est, elle, tout naturellement, la séquence de passage au coeur d’un changement, d’une transformation ou d’une mutation [5].

Ainsi, trois grandes mutations me paraissent structurer ce début de XXIème siècle.

2. Les trois mutations qui activent les industries du XXIème siècle

2.1. Nous évoluons toujours dans la Société industrielle

La première mutation est l’approfondissement et l’extension du paradigme né de la Révolution industrielle qui a été décrit par Adam Smith en 1776 dans Ses recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations, en 1776, puis par Karl Marx dans le livre I du Capital (1867), puis bien sûr, par tant d’autres jusqu’à Joseph E. Stiglitz [6] et Thomas Piketty [7] pour ne citer qu’eux. Si je le rappelle, c’est que, contrairement à d’autres, ma conviction est que nous continuons et continuerons à nous inscrire longtemps dans ce modèle. Il ne s’agit pas uniquement du machinisme, pas uniquement du capitalisme, pas uniquement d’un certain modèle social et d’un certain modèle politique. Il s’agit d’un système complexe né d’une mutation globale. Bien sûr, ce système a connu de nombreuses vagues d’innovations, différents régimes politiques et sociaux. Ces changements n’ont toutefois pas affecté l’essence de son modèle. Alain Touraine a, voici longtemps, estimé qu’il ne fallait pas confondre un type de société, qu’il s’agisse de la société industrielle ou de la société d’information, avec ses formes et ses modes de modernisation. Le sociologue français rappelait que nous avions appris à distinguer la société industrielle, type sociétal, du processus d’industrialisation, par exemple capitaliste ou socialiste [8]. De plus, le passage de la machine à vapeur, à la dynamo, au moteur diesel ou à l’énergie atomique n’ont pas provoqué de mutations telles que le modèle aurait changé de nature. Il devrait donc survivre aux futures vagues d’innovations ainsi qu’aux nouvelles valeurs et finalités nées de la troisième mutation. Certes, la part de l’industrie dans le PIB ou dans le volume d’emploi tend à se restreindre, comme s’en attriste la Commission européenne [9]. Mais, outre le fait que l’outsourcing biaise les statistiques, toute notre société reste très largement sous-tendue par la société industrielle et continue de s’y inscrire largement.

2.2. Nous vivons actuellement la Révolution cognitive

La seconde mutation a été progressivement observée depuis la fin des années 1960 et surtout depuis 1980. De Daniel Bell [10] et Jean Fourastié [11] à William Halal [12], de Thierry Gaudin [13] à John Naisbitt [14] et James Rosenau [15], de nombreux prospectivistes ont décrit comment l’ère industrielle cède progressivement sa place à une ère dite cognitive, au travers d’une nouvelle révolution du même nom. Celle-ci affecte l’organisation de tous les domaines de la civilisation, tant la production que la culture, en s’appuyant sur les changements nombreux qu’induisent l’informatique et la génétique, en considérant l’information comme infinie ressource [16]. L’intelligence, la matière grise, est la matière première, et ses produits sont informationnels, donc largement dématérialisés.

L’élément majeur de cette mutation est la convergence entre, d’une part, les technologies de l’information et de la communication et, d’autre part, les sciences de la vie. Sur le long terme, le mouvement est plus large et plus important qu’on ne l’imagine communément. En fait, la tendance lourde générale réside dans le développement phénoménal de la capacité de gestion de l’information. Ainsi, la croissance accélérée des technologies permettant d’étudier la biologie moléculaire est intimement liée à l’évolution des technologies de l’information et de la communication. Le cas de la génétique est flagrant – mais n’est pas le seul – : des outils informatiques ont été créés qui permettent d’analyser et de comprendre les interactions entre les gènes. C’est la convergence entre sciences du vivant et sciences de l’information qui a réellement dopé la biologie moléculaire.

Mais, nous l’avons dit, cette mutation observée s’est aussi révélée stratégie lorsqu’en mars 2000, le Conseil européen de Lisbonne s’était donné pour tâche de définir un nouvel objectif straté­gique pour la décennie 2000-2010 : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quanti­tative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale  [17]. Toutes les politiques qui ont été menées ensuite dans le domaine de l’innovation ont eu ce même objectif de préparer la transition vers une société et une économie fondées sur la connaissance [18].

2.3. Nous construisons une nouvelle harmonie au travers du Développement durable

La troisième mutation a été voulue. Elle est elle-même née de trois processus distincts mais complémentaires, jadis renforcés par le programme Apollo de la NASA, qui a très largement contribué à notre prise de conscience que la planète bleue est un système relativement clos et fragile. D’abord, de la contestation de la modernité, de la critique de la société industrielle ainsi de l’American Way of Life par un certain nombres intellectuels : on pense à Herbert Marcuse [19], mais aussi à Donella Meadows [20] ou Aurelia Peccei [21]. Ensuite, des programmes des Nations Unies pour l’Environnement, dont les conférences, de Stockholm à Rio II, ont bâti un nouveau cadre de pensée. Enfin, de l’expérience humaine générée au fil du temps par les catastrophes écologiques, dont certaines ont été très spectaculaires : Torrey Canyon (1967), Amoco Cadiz (1978), Three Mile Island (1979), Tchernobyl (1986), Deepwater Horizon (2010), Fukushima (2011), qui ont contribué à la prise de conscience de la fragilité de la biosphère. Depuis le rapport de la Première Ministre Gro Harlem Brundtland (1987), la définition du développement durable s’est imposée à nous comme une finalité majeure en insistant sur les limites que nous impose la nécessité d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature. Cet objectif vers le développement durable nous a fait repenser l’ensemble de nos politiques économiques, la gestion de toutes nos entreprises, dans tous les domaines de l’activité humaine ainsi qu’en y intégrant le temps long. Nos politiques industrielles sont en train d’être reformatées par la transition vers une société bas-carbone. Les nouvelles approches industrielles, comme l’économie circulaire et toutes ses composantes, répondent à ces nécessités nouvelles. La secrétaire générale de l’Association européenne des Matériaux industriels (IMA), Michelle Wyart-Remy, a raison de souligner que l’efficience en matière de ressources ne consiste pas seulement à utiliser moins de ressources mais à les utiliser mieux. A chaque étape de la chaîne de valeur, l’industrie travaille à accroître son efficacité. Ce processus maximise l’efficience des ressources utilisées [22] et contribue à découpler la croissance économique de l’utilisation des ressources et de leurs impacts environnementaux – ce qui constitue un des objectifs majeurs de la stratégie Europe 2020 [23].

Conclusion : quatre facteurs vitaux et une interrogation

Bertrand Gille a bien montré dans son histoire des techniques que c’est la conjonction entre l’évolution rapide des niveaux de formation des populations et la diffusion des connaissances scientifiques et techniques qui a constitué le moteur du progrès technique permettant la Révolution industrielle machiniste [24]. C’est à partir des travaux de cet historien que Thierry Gaudin et Pierre-Yves Portnoff ont mis en évidence le fait que, dans les grandes déstabilisations de la technique que l’Occident avait connues, les quatre pôles que sont les matériaux, l’énergie, la structure du temps et la relation avec le vivant étaient activés en même temps. Ils décrivaient les transformations contemporaines :

– l’hyperchoix des matériaux et leur percolation horizontale, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles ;

– la tension entre la puissance de l’énergie électrique nucléaire et l’économie des ressources énergétiques, dans un contexte de recyclage ;

– la relation avec le vivant et l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique;

– la nouvelle structure du temps rythmé en nanosecondes par les microprocesseurs [25].

Nouveau-Paradigme-Industriel_Dia_2014-10-19

Ainsi ce qui surprend le plus, parallèlement au facteur vitesse dans l’accélération du changement [26], c’est la durée de la mutation. Alors que Alvin Toffler pensait, en 1980, que l’irruption de la Troisième vague serait un fait accompli en quelques décennies [27], on consi­dère aujourd’hui que le changement pourrait encore s’étendre sur un à deux siècles. Ces mutations constituent des mouvements longs qui traversent le temps et conquièrent l’espace. Comme nous l’avons indiqué, la Révolution industrielle, entamée vers 1700, continue à s’étendre sur de nouveaux territoires tandis que ses effets tendent à disparaître en d’autres lieux. De même, dans son analyse de la force de travail des États Unis, William H. Halal fait remonter le temps long de la société de la connaissance à la fin du XVIIIème siècle [28]. Le professeur à la Washington University affirme du reste sa conviction selon laquelle les grands changements sont encore à venir  [29].

A l’heure des grandes interrogations sur l’avenir de nos modèles économiques, il ne semble pas y avoir lieu d’annoncer autre chose que ce que nous analysons depuis plusieurs décennies. C’est pourquoi, je veux ici confirmer les trois mouvements observés : d’abord, des sociétés industrielles en transformation continue, ensuite, une Révolution cognitive construisant progressivement une Société de la Connaissance dont nous n’imaginons pas encore l’ampleur de la mutation future, enfin, le Développement durable comme recherche consciente de l’harmonie. Ces trois mouvements poursuivront longtemps encore leurs interactions, et – nous pouvons l’espérer – leur convergence. Ces trois mouvements constituent le Nouveau Paradigme industriel dans lequel nous œuvrons, et dans lequel nous œuvrerons encore pendant quelques décennies.

Le directeur général de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme, Pierre Calame, notait avec raisons, voici quelques années déjà, que des mutations gigantesques nous attendent, comparables en ampleur au passage du Moyen Age au monde moderne. La capacité de nos sociétés à concevoir et à conduire ces mutations sera décisive pour l’avenir. Et il s’interrogeait : y sommes-nous prêts ? [30].

Nous ne le sommes assurément pas suffisamment. Mais nous y travaillons. Et plus nous nous investissons collectivement dans l’avenir, moins nous le craignons.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Une première version de ce texte a été écrite sous le titre The New Industrial Paradigm, pour un exposé présenté à l’occasion du vingtième anniversaire de l’Association des Matériaux industriels (IMA-Europe) à Bruxelles, The Square, le 24 septembre 2014.

[2] Edgar MORIN, Science et conscience de la complexité, dans Edgar MORIN et Jean-Louis LE MOIGNE, L’intelligence de la complexité, p. 40, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1999.

[3] Jean VIAL, L’avènement de la civilisation industrielle, p. 164-165, Paris, Presses universitaires de France, 1973.

[4] Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 3, Fin de Millénaire, p. 398 et 403, Paris, Fayard, 1999.

[5] Un changement est une évolution suffisamment nette pour que l’objet ou le sujet considéré soit devenu différent. Je considère que les changements se font au sein des systèmes. Quand ces derniers se modifient profondément par l’activation de l’ensemble de leurs éléments, je qualifierais cette opération de transformation.

[6] Joseph E. STIGLITZ & Bruce C. GREENWALD, Creating a Learning Strategy: A New Approach to Growth, Development and Social Progress, New York, Columbia University Press, 2014. – J. STIGLITZ, Globalization and its Discontents, New York, Norton, 2002. – La Grande Désillusion, Paris, Fayard, 2002.

[7] Thomas PIKETTY, Capital in the Twenty-First Century, Boston, Harvard University Press, 2014.

[8] Alain TOURAINE, Préface, dans Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 1, La société en réseaux, p. 9, Paris, Fayard, 2001. – Du reste, écrire que nous vivons dans les sociétés industrielles ne veut pas dire que nous viverions dans des sociétés capitalistes. Fernand BRAUDEL distinguait bien les deux idées : Une rupture plus grave que celle des années 30, Entretien de Fernand Braudel avec Gérard Moatti, dans Deux siècles de Révolution industrielle, p. 368, Paris, L’Expansion, p. 368, 1983.

[9] Pour une renaissance industrielle européenne, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil économique et social et au Comité des Régions, SWD(2014) 14 final, Bruxelles, Commission européenne, 22 janvier 2014, COM(2014) 14 final.

http://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/ALL/?uri=CELEX:52014DC0014

[10] Daniel BELL, The Coming of Post-Industrial Society, A Venture in Social Forecasting, New York, Basic Books, 1973.

[11] Jean FOURASTIE, La civilisation de 1995, p. 123, Paris, PUF, 1974.

[12] William HALAL, A Forecast of the Information Revolution, in Technological Forecasting and Social Change, Août 1993, p. 69-86. – William E. HALAL and Kenneth B. TAYLOR, Twenty-First Century Economics, Perspectives of Socioeconomics for a Changing World, New York, St Martin’s Press, 1999.

[13] Thierry GAUDIN, Introduction à l’économie cognitive, La Tour d’Aigues, L’Aube, 1997. – Th. GAUDIN, L’Avenir de l’esprit, Prospectives, Entretiens avec François L’Yvonnet, Paris, Albin Michel, 2001. – Th. GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Le Relié, 2003. – Th. GAUDIN, L’impératif du vivant, Paris, L’Archipel, 2013. – Voir aussi Pierre VELTZ, La grande transition, Paris, Seuil, 2008.

[14] John NAISBITT, Megatrends, New York, Warner Books, 1982. – John NAISBITT & Patricia ABURDENE, Megatrends 2000, New York, William Morrow, 1989.

[15] James N. ROSENAU, Along the Domestic-Foreign Frontier, Exploring Governance in a Turbulent World, Cambridge University Press, 1997. – James N. ROSENAU et J. P. SINGH éd., Information Technologies and Global Politics, The Changing Scope of Power and Governance, New York, State University of New York Press, 2002. –

[16] William E. HALAL éd., The Infinite Resource, San Francisco, Jossey Bass, 1998.

[17] Conseil européen de Lisbonne : conclusions de la présidence, Council documents (en-fr) mentioned in the Annex to be found under Presse Release, p. 2, Lisbon (24/3/2000) Nr: 100/1/00 – http://europas.eu.int/comm/off/index – 20/04/02

[18] Ibidem.

[19] Herbert MARCUSE, One-Dimensional Man, Boston, Beacon Press, 1964.

[20] Donella H. MEADOWS et al. Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, New American Library, 1977 (1972).

[21] Aurelio PECCEI, The Chasm Ahead, New York, Macmillan, 1969.

[22] Imagine the Future with Industrial Minerals, 2050 Roadmap, p. 24-25 & 37, Brussels, IMA-Europe, 2014. The industrial minerals sectors estimates that up to 60% of all minerals consumed in Europe are recycled along with the glass, paper, plastics or concrete in which they are used (p. 37). The goal for 2050 is a 20% improvement in recycling of industrial materials (p. 38). – Recycling Industrial Materials, Brussels, IMA-Europe, October 2013. http://www.ima-europe.eu/content/ima-europe.eu/ima-Recycling-Sheets-full

[23] Reindustrialising Europe, Member’ States Competitiveness, A Europe 2020, Initiative, Commission Staff working Document, Report 2014, SWD(2014) 278, September 2014, p. 42. – Europe 2020 Strategy, « A Ressource-efficient Europe »

[24] Bertrand GILLE, Histoire des Techniques, coll. Bibliothèque de la Pléade, Paris, Gallimard, 1978. – B. GILLE, La notion de « système technique » (essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, CNRS, 1979, 1-8.

[25] Thierry GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[26] John SMART, Considering the Singularity : A Coming World of Autonomous Intelligence (A.I.), dans Howard F. DIDSBURY Jr. éd., 21st Century Opprtunities an Challenges : An Age of Destruction or an Age of Transformation, p. 256-262, Bethesda, World Future Society, 2003.s

[27] Alvin TOFFLER, La Troisième Vague, p. 22, Paris, Denoël, 1980. – il est intéressant de noter avec Paul Gandar que Toffler n’a pas pu décrire le passage à la société de la connaissance par l’effet du numérique. Paul GANDAR, The New Zealand Foresight project dans Richard A. SLAUGHTER, Gone today, here tomorrow, Millennium Preview, p. 46, St Leonards (Australia), Prospect Media, 2000.

[28] William HALAL, The New Management, Democracy and enterprise are transforming organizations, p. 136, San Francisco, Berrett-Koehler, 1996.

[29] William H. HALAL, The Infinite Resource: Mastering the Boundless Power of Knowledge, dans William H. HALAL et Kenneth B. TAYLOR, Twenty-First Century Economics…, p. 58-59.

[30] Pierre CALAME, Jean FREYSS et Valéry GARANDEAU, La démocratie en miettes, Pour une révolution de la gouvernance, p. 19, Paris, Descartes et Cie, 2003.