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Mons, le 24 juin 2015

Le nouveau ministre-président issu des élections du 25 mai 2014 lançait deux signaux lors des fêtes de Wallonie [1]. D’une part, Paul Magnette déclarait au journal L’Écho le 20 septembre 2014 que La Wallonie ne se redresse pas assez vite, et qu’il fallait accélérer le mouvement [2]. D’autre part, dans son discours prononcé à Namur le même jour, le ministre-président soulignait que, s’il entendait les appels à la rupture, au changement, la vraie audace était d’y résister : quand on a développé une stratégie efficace, et toutes les évaluations reconnaissent que c’est le cas du Plan Marshall, la vraie audace c’est de résister à la tentation du changement pour le changement, et de maintenir le cap. L’économie wallonne a besoin de clarté et de prévisibilité [3]. Ces positionnements, qui ne sont contradictoires qu’en apparence, peuvent nous éclairer sur les chemins qui s’offrent désormais aux politiques régionales.

En effet, au moment où une nouvelle manne de compétences est transférée aux entités fédérées suite aux accords institutionnels d’octobre 2011, il est utile de rappeler ce que le professeur Michel Quévit écrivait en 1978, à savoir que l’autonomie de la Région wallonne ne suffit pas à jeter les bases d’un redéploiement industriel. Il faut de profondes réformes structurelles qui garantissent à la Wallonie le maintien d’une capacité d’action financière dans le cadre d’une politique industrielle valorisant les ressources humaines, matérielles et technologiques de sa région [4]. Ce discours, aux relents renardistes, est celui qui va être tenu dans de nombreux cénacles par plusieurs experts, y compris par le patron du RIDER dans le cadre des congrès prospectifs La Wallonie au futur qu’il co-animera de 1986 à 2003. Ces travaux, comme d’autres, auxquels l’Institut Destrée a contribué ou pas, ont été à la base des stratégies de reconversion qui ont été mises en place à partir de la fin des années 1990. Ce qu’il faut constater aujourd’hui c’est que l’ensemble de ces efforts ont consolidé le tissu économique et social de la Wallonie, ont profondément transformé notre région, ont fait émerger une véritable société d’acteurs – ce qui était une des ambitions de La Wallonie au futur -, ont multiplié les instruments pertinents de reconversion et de développement, ont empêché tout nouvel affaissement économique et mis en place les bases d’un redéploiement futur.

Ces efforts n’ont toutefois pas permis le redressement rapide et global de la Wallonie. C’est ce que montre bien l’évolution du PIB par habitant jusqu’en 2012, en tenant compte de toutes les limites que l’on connaît à cet indicateur.

Ayant dit et écrit cela, il faut pouvoir affirmer avec Paul Magnette la nécessité d’accélérer le mouvement [5]. La Déclaration de Politique régionale donne des pistes concrètes pour mettre en œuvre cette volonté. Je les ai présentées ailleurs, en réponse à cinq enjeux précis [6], et je les aurai bien entendu à l’esprit en envisageant les voies d’une transformation. Mon ambition ici est d’aller plus loin, sinon mon apport n’aurait que peu d’intérêt.

Mon exposé s’articulera en trois temps.

Le premier pour rappeler que, si nous sommes bien sortis du déclin, la situation de la Wallonie appelle bien une transformation accélérée.

Le deuxième pour évoquer quelles pourraient être, selon moi, quelques-unes des voies de cette transformation.

La troisième pour conclure sur l’idée d’une nouvelle bifurcation.

1. La Wallonie est sortie du déclin mais ne s’est pas redressée

Le temps long est le temps des sages, aimait répéter le grand historien français Fernand Braudel. Un regard sur l’indice du Produit intérieur brut estimé par habitant des trois régions rapportées à la Belgique (= 100) depuis la fin de la Révolution industrielle (1846-2012) montre en effet que la Wallonie a cessé de décliner, a stabilisé son évolution, et peut-être même amorcé un très léger redressement [7].

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Un regard plus précis sur l’évolution du Produit intérieur brut par habitant de la Belgique et de la Wallonie, en euros, de 1995 à 2012, sur base des comptes régionaux 2014 de l’Institut des Comptes nationaux (ICN) nous montre que le Produit intérieur brut par habitant de la Wallonie, prix courants, indices Belgique = 100 se maintient dans une fourchette de 71,9 (2002) à 73,6 (1996) depuis 1995 (73,5) jusqu’en 2012 (73,1). On pourra faire remarquer que le PIB est ici à prix courants mais si on le fait passer à prix constants, on ne gagne guère plus d’un point en 2011 : 74,2 % de la moyenne belge [8]. Dans tous les cas, on constate que, sous la barre des 75 % du PIB belge depuis les années 1990, malgré ses efforts, la Wallonie ne parvient pas à émerger au-dessus de ce niveau. Dit autrement, la part relative du PIB wallon qui était passée en dessus des 30 % du PIB dans les années 1950 (prix constants, séries lissées) n’a plus refranchi ce niveau [9].

Cette absence de décollage est à mettre en parallèle avec les sept plans stratégiques de redéploiement économique qui ont été lancés en Wallonie pendant cette période : Déclaration de Politique régionale complémentaire de 1997, Contrat d’Avenir pour la Wallonie de 1999-2000, Contrat d’Avenir actualisé de 2002, Contrat révisé en 2004, Plan Marshall de 2005, Plan Marshall 2.vert de 2009, Plan Marshall 2022 de 2012, ainsi que des programmes d’actions portés par les Fonds structurels européens pour un montant de 11,2 milliards d’€ – à prix constants 2005 – de 1989 à 2013 [10]. Si le montant des investissements affectés au Contrat d’Avenir durant ses premières années, faits surtout de réaffectations de moyens, reste difficile à établir avec précision, on peut néanmoins l’estimer à un peu moins d’un milliard d’euros. Pour ce qui concerne le Plan Marshall, durant la période 2004-2009, on atteint 1,6 milliards et pour 2009-2014, 2,8 milliards (y compris les financements dits alternatifs). On peut donc considérer qu’environ 5,5 milliards ont été affectés, en plus des politiques structurelles européennes auxquelles la Région wallonne apporte une large contribution additionnelle, aux stratégies de redéploiements de la Wallonie, de 2000 à 2014. Ce montant, apparemment considérable, reste toutefois de l’ordre de 5 à 7 % si on le rapporte au budget régional annuel [11].

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On souligne parfois que les performances de la Wallonie en matière de PIB par habitant se marquent surtout dans les accroissements annuels en % comparés à la Belgique. En faisant l’exercice pour la période 1995-2012, on observe en fait que la Wallonie ne fait mieux qu’en 1996, 1998, 2004, 2005, 2008 et 2010 [12]. Le calcul des accroissements moyens du PIB par habitant en % sur les périodes 1995-1999, 1999-2004, 2004-2008, 2008-2012, fait apparaître que la Wallonie n’a mieux performé que la Belgique que lors de la période 2004-2008.

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Si l’on observe la manière dont ces évolutions se marquent au niveau territorial, par exemple dans le Cœur du Hainaut, dans lequel nous travaillons depuis plusieurs années, la difficulté est d’abord statistique puisque les données ne sont pas formatées sur cet espace de 25 communes. En examinant les trois arrondissements de Mons, Soignies et Charleroi qui couvrent ce territoire mais en débordent largement, seul le dernier arrondissement atteint, sur la période 2003-2011, la moyenne du PIB wallon en passant de 105,2 à 100,9 (Wallonie=100), l’arrondissement de Mons passant de 87,9 à 84,8 et celui de Soignies – qui comprend les régions de La Louvière et du Centre – de 83,2 à 79 % de la moyenne wallonne [13]. Nous n’ignorons évidemment pas que ces territoires sont probablement les plus difficiles en matière de reconversion industrielle en Wallonie.

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Ces constats ne signifient évidemment pas que les politiques tant régionales qu’européennes qui ont été menées aient été mal conçues, inefficaces ou inefficientes. L’absence de décollage est aussi une stabilisation dans un contexte international, et en particulier européen, peu favorable. Nul ne peut prétendre en effet que ces efforts importants aient été inutiles. Nous pensons même pour notre part qu’ils s’inscrivent dans les politiques volontaristes considérables qui ont été menées par les élues et élus wallons, de manière de plus en plus émancipée et autonome du gouvernement central puis fédéral depuis 1968 [14].

La comparaison de l’évolution économique de la Wallonie avec Bruxelles et la Flandre étant peu pertinente hors de la géopolitique belge, il est intéressant de la mettre en parallèle avec les régions françaises voisines. Ainsi, lorsqu’on aligne les PIB par habitants de ces régions de 2009 à 2011, on observe que, si la Champagne-Ardenne (27.524 € en 2011) performe le mieux et la Picardie le moins bien, la Lorraine occupant la quatrième place de cette série de régions, la Wallonie (24.966 € en 2011) et le Nord Pas-de-Calais (25204 €) ont des évolutions semblables, alternant leur positionnement sur les deuxième et troisième places. Les chiffres 2012 – à confirmer -, placent la Wallonie en troisième position (24811 €) contre 24.866 € au Nord Pas-de-Calais.

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Si on peut mettre au crédit de Michel Quévit d’avoir décortiqué le déclin de la Wallonie au point que son nom ait longtemps été associé aux causes de cet affaissement, il faut lui reconnaître d’avoir été de ceux qui ont perçu les changements intervenus dans la période entre 1986 et 1991 dans laquelle, comme il l’indiquait en 1995, la Wallonie est sortie de sa première phase de restructuration défensive et a réalisé des ruptures culturelles importantes qui lui ont permis d’intégrer dans son approche de développement les nouvelles réalités de son environnement économique : globalisation, nouveaux modes de production, primauté des facteurs immatériels, etc. [15] J’ai moi même insisté, dans un exposé présenté à l’OCDE en 2000, puis publié par la DATAR l’année suivante, sur ce tournant de 1986, que les acteurs eux-mêmes avaient perçu. Que l’on lise les déclarations d’Arnaud Decléty, de Melchior Wathelet, de Philippe Busquin ou du président de l’UWE de l’époque, Michel Vanderstrick dans Wallonie 86, la revue du Conseil économique et social régional wallon [16]. Certes, cette inversion de tendance marque le pas après le retournement conjoncturel de 1990 et, si on observe une stagnation depuis la fin du siècle dernier, le déclin, c’est-à-dire la régression qui affectait la Wallonie, et plus particulièrement ses pôles de développement traditionnels, depuis le sortir de la Deuxième Guerre mondiale, paraissent bien s’être arrêtés. Les réponses régionales ont bien été essentiellement institutionnelles et défensives, même si quelques initiatives importantes ont été prises, par exemple dans le domaine des processus d’innovation. N’oublions pas du reste que, si un embryon de pouvoir et de politique économique régionale existe depuis la fin des années soixante et, surtout, depuis 1974, les secteurs nationaux, parmi lesquels la sidérurgie, restent gérés par le fédéral jusqu’en 1987.

Lors d’une conférence organisée, le 11 février 2013, à Namur, par le Forum financier, Joseph Pagano avait déjà insisté sur la chaîne causale qui handicape l’économie de la Wallonie, plombe son redressement mais permet également d’identifier les facteurs sur lesquels il faut activer les remèdes. Contrairement aux idées reçues, la capacité des Wallons à capter de la valeur ajoutée produite en dehors de la région est réelle, notamment par une mobilité de l’emploi vers Bruxelles, la Flandre et l’étranger, et joue favorablement puisque, au delà du PIB wallon, l’indice du revenu primaire s’élève à un niveau supérieur au PIB : 87,2 % de la moyenne belge. La différence entre ce niveau et le revenu disponible des Wallons (90,7 % de la moyenne belge en 2010) est constituée de la solidarité implicite. Toutefois, c’est le cumul de la faiblesse de la productivité et le bas niveau du taux d’emploi (84 % de la moyenne belge) qui continue à handicaper le PIB par habitant en Wallonie. Si la productivité régionale est plus faible que la moyenne belge (88 %), c’est à la fois à cause de la relative petitesse de la taille des entreprises wallonnes (97,21 % de la moyenne belge) et du manque de vigueur du dynamisme entrepreneurial wallon (86 % de la moyenne belge), le taux de création des entreprises étant élevé (104,26 % en 2012) mais contrecarré par un taux de disparition plus élevé que la moyenne belge (109 %) [17].

2. Les voies d’une transformation accélérée

Ma conviction en effet est que, en l’état, la Déclaration de Politique régionale 2014 permet de continuer à stabiliser l’économie wallonne, de poursuivre le redéploiement mais non de le réaliser dans des délais raisonnables. Au rythme actuel, Giuseppe Pagano estimait lors de ce même exposé, fait avec Vincent Reuter, le 11 février 2013, à la tribune du Forum financier de la BNB à Namur, que les efforts structurels entamés par le gouvernement régional, et notamment les mesures phares des différents Plans Marshall sont de nature à permettre à la Wallonie un rattrapage non pas de la Flandre mais de la moyenne belge – qu’elle contribue à tirer vers le bas – aux environs de 2040, c’est-à-dire dans 26 ans, plus d’un quart de siècle [18]. Avec un taux de croissance du PIB wallon de 4,4 % sur les années 2001 à 2011 contre 4 % en Flandre, des économistes sollicités par La Libre voyaient le rattrapage de cette région à l’horizon 2087, soit dans 73 ans [19]. Même si le prospectiviste pourrait gloser sur ces logiques mécanistes nécessitant la formule « toutes choses étant égales par ailleurs », il est manifeste que ces constats sont intenables tant sur le plan social que sur le plan politique.

Nous devons donc impérativement considérer les voies d’une transformation accélérée.

Celle-ci passe assurément par une volonté de considérer, puis de surmonter, ce que l’exercice de prospective, mené en 2002-2003 avec la Direction de la Politique économique de l’Administration wallonne et l’Union wallonne des Entreprises, avait appelé les tabous wallons, ou ce que Christophe De Caevel a recensé comme les freins à l’industrialisation de la Wallonie dans un article de Trends-Tendances d’octobre 2014 [20].

Faisant référence à ce texte et à des opinions qui y sont exprimées, je voudrais faire part de deux convictions qui sont les miennes depuis de nombreuses années et qui s’en distancient. La première, c’est que je me porte en faux contre l’idée que le Plan Marshall ait des effets limités sur l’activité économique. La deuxième est que je ne pense pas que l’on puisse redéployer la Wallonie sans moyens financiers supplémentaires.

 

 2.1. Les effets structurels des plans prioritaires wallons

Le Plan Marshall et principalement les pôles de compétitivité qui sont, avec Creative Wallonia et avec le programme NEXT sur l’économie circulaire, les clefs de voûte de sa stratégie, constituent aujourd’hui le cœur du système d’innovation du nouveau Paradigme industriel de la Wallonie. Produit des efforts menés depuis des décennies, les six pôles de compétitivité (BioWin, GreenWin, Logistics in Wallonia, Mecatech, SkyWin, Wagralim) constituent les fondations sur lesquelles les acteurs wallons pourront à terme transformer et rebâtir leur économie. Ils constituent l’interface de redéploiement en ce qu’ils plongent leurs racines dans les compétences scientifiques, technologiques et industrielles anciennes de la région et les nourrissent pour les transformer en secteurs nouveaux. Un des enjeux du Nouveau Paradigme industriel consiste bien en cette faculté d’ajouter de la connaissance et des savoirs, notamment numériques, dans les secteurs traditionnels pour les inscrire, surtout par la formation, dans le nouveau modèle en cours d’élaboration. L’exemple de l’entreprise AMOS (Advanced Mechanical and Optical Systems) est, à cet égard, très parlant. Fondée en 1983 sous le signe d’un partenariat entre les Ateliers de la Meuse et l’Institut d’Astrophysique de Liège, cette entreprise est passée d’un modèle purement industriel à un paradigme cognitif innovant et performant que décrivait déjà son patron, Bill Collin, au début des années 2000 [21].

On aurait tort toutefois de vouloir mesurer les pôles de compétitivité à l’aune de la création d’emplois à court terme, comme on a eu tort d’en faire un argument politique de campagne en essayant de les vendre à l’opinion comme des machines pourvoyeuses d’emplois. La vocation des pôles de compétitivité est autre. Dans la conception que nous en avions, en 2003 déjà, il s’agissait d’utiliser les entreprises et entrepreneurs champions de la Wallonie comme catalyseurs de réactions en chaîne autour de métiers ou de filières implantés et fructueux, donc d’induire des cercles vertueux, par effet boule de neige, autour de différents noyaux d’excellence existants. L’impact attendu était davantage la création d’entreprises nouvelles, ainsi que le développement d’une image de marque, d’une notoriété et d’une visibilité pour la Wallonie [22]. Henri Capron qui en a été l’artisan scientifique en 2005 leur avait donné quatre objectifs :

– susciter un processus de fertilisation croisée entre les différentes catégories d’acteurs ;

– régénérer le capital social en favorisant les synergies entre acteurs ;

– assurer une meilleure maîtrise du potentiel de développement ;

– placer la région sur la voie des régions apprenantes, avec comme finalité de stimuler sur un territoire, le dynamisme, la compétitivité et l’attractivité [23].

Ces rôles-là ont assurément été tenus. Et avec beaucoup de sérieux et de savoir-faire.

2.2. Le redéploiement de la Wallonie a besoin de moyens supplémentaires

Depuis le premier Contrat d’avenir pour la Wallonie, lancé en 2000 par Elio Di Rupo, j’ai à la fois la conviction que les politiques qui sont inscrites dans ces stratégies wallonnes sont qualitativement globalement adéquates en termes de choix de mesures et insuffisantes quantitativement, c’est-à-dire sur les moyens mobilisés. Ainsi, ces mesures s’appuient sur les marges financières disponibles qui leur sont affectées et qui sont de l’ordre de 5 à 7 % du budget régional et non sur les 80 ou 90 % du budget régional, comme devrait le faire un réel business plan [24].

Ainsi, me paraît-il que le futur plan prioritaire wallon devrait investir une part du budget bien plus importante que les quelques centaines de millions d’euros annuels actuellement mobilisés. Et c’est d’autant plus vrai que, malgré les difficultés à la fois conjoncturelles et structurelles des finances publiques wallonnes, l’enveloppe des moyens régionaux s’est considérablement accrue avec les transferts du fédéral puisqu’elle passera – à la grosse louche – de moins de 8 milliards d’euros à plus de 13 milliards. Cette opération de mobilisation de moyens stratégiques nouveaux au profit du redéploiement wallon aurait l’avantage de réinterroger l’ensemble des politiques régionales. Ceux qui me connaissent savent que je reste frappé par la piste avancée par plusieurs administrateurs de l’UWE en 2003 lorsque, avec Didier Paquot, nous listions les tabous wallons à lever. Ces entrepreneurs affirmaient qu’ils étaient prêts à renoncer aux moyens dédiés par la Région wallonne aux politiques d’entreprises qui leur apparaissaient comme autant d’effets d’aubaine pour autant que le gouvernement wallon se saisisse des trois enjeux essentiels à leurs yeux qu’étaient le passage entre la recherche académique et la concrétisation de l’innovation dans l’entreprise, l’enseignement technique et professionnel ainsi que la mise à disposition de terrains industriels. C’est donc à plusieurs centaines de millions d’euros qu’ils étaient prêts à renoncer pour autant que ces moyens soient directement et clairement investis dans ces domaines-clefs. Tous les travaux que j’ai menés sur le terrain avec des entreprises, en particulier dans le Cœur du Hainaut, m’ont démontré la pertinence de ces constats.

Dans le même ordre d’idée, chacun a pu observer, à partir de ses compétences spécifiques, à quel point la Région wallonne avait développé, ces dernières années, une multitude de préoccupations dans des domaines qui semblent périphériques par rapport à ses métiers de base. La fonction publique wallonne s’est accrue de 18,4 % en passant de 2003 à 2012, de 14.755 à 17.482 emplois. Durant ces dix ans, le SPW est resté stable (de 10.360 à 10.036 agents) tandis que les OIP ont accru leur personnel en progressant de 4395 à 7446 [25].

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On peut dès lors s’interroger sur la possibilité – voire sur la nécessité – de resserrer son dispositif sur les compétences de base de l’Administration et d’y pourvoir, du reste, les postes de manière adéquate, ce qui est loin d’être le cas. La meilleure manière de procéder est certainement de laisser faire les instances du SPW, sur base du cahier des charges que constitue la Déclaration de Politique régionale.

Cet accroissement général de la fonction publique wallonne ne paraît pas toutefois la meilleure manière de répondre au déséquilibre depuis longtemps souligné entre les sphères marchandes productives et non productives en Wallonie. On se rappellera qu’un élément très important avait été apporté par la dynamique La Wallonie au futur en 1991, à l’initiative d’une équipe d’économistes qui avait travaillé sous la direction d’Albert Schleiper [26]. Ils avaient mis en évidence un déficit d’environ 80.000 emplois, dans le secteur marchand productif. Ces emplois auraient dû se trouver dans le secteur marchand et ils n’y étaient pas. L’Union wallonne des Entreprises est à plusieurs reprises parvenue à des conclusions similaires. Or, 80.000 emplois c’est évidemment considérable.

Ces problématiques, on le voit, sont au centre des questions de l’accélération du redéploiement. Les analyses, qui ont été réalisées sur les choix budgétaires comparés entre la Flandre, Bruxelles et la Wallonie, font apparaître des stratégies qui, me semble-t-il, peuvent être réinterrogées, non seulement à l’aune des politiques de rigueur ou d’austérité, ce qui est le cas, mais aussi selon l’objectif de ce redéploiement. Comme l’indiquent les auteurs d’une étude récente du département de Politiques économiques de l’Université de Namur, il est essentiel d’examiner les choix budgétaires à la lumière de leur impact potentiel sur la croissance et l’emploi. Or, tandis que les dépenses administratives et celles de la dette sont plus importantes en Wallonie qu’en Flandre, la recherche scientifique reste moins financée en Wallonie et à Bruxelles que dans le Nord. Néanmoins, la Wallonie affecte une plus grande proportion de ses dépenses publiques au domaine technologique, à l’expansion économique et à la formation professionnelle [27].

Complémentairement à ces considérations générales, je reprendrai, comme annoncé en introduction, à titre d’enjeux stimulants à saisir, et en les reformulant, les cinq freins au développement wallon identifiés par Christophe De Caevel et les experts qu’il a sollicités :

– la croissance des entreprises (Small n’est pas toujours beautiful) ;

– la territorialisation des politiques (le provincialisme) ;

– la valorisation des recherches ;

– la gestion de l’espace ;

– l’enseignement technique et professionnel (« la main d’œuvre »).

On constatera que les trois tabous wallons évoqués lors de la prospective des politiques d’entreprises en 2003, et dont le ministre de l’Économie et de la Recherche de l’époque n’avait pu se saisir, y sont toujours présents.

2.3. La croissance des entreprises

Je m’étendrai peu sur cet aspect que j’ai eu l’occasion de clarifier dans une analyse intitulée Le Nouveau Paradigme industriel, articulant les sociétés industrielles, la Révolution cognitive et le développement durable.

On sait que la croissance des entreprises, au delà de la moyenne de 9,3 personnes, constitue un enjeu par lui-même, bien après leur création. La diversification des PME et leur croissance par la valorisation de leur capital social constituent des pistes intéressantes à suivre. L’exemple du fournisseur d’énergie Lampiris est à cet égard intéressant. L’entreprise, créée par Bruno Venanzi, a lancé un programme intitulé Lampiris Smart en créant quatre outils : Lampiris Wood, Lampirist Nest, Lampiris Isol et Lampiris Warm [28]. Il s’agit pour l’entreprise liégeoise de valoriser son portefeuille de 800.000 clients en Belgique et 100.000 en France en développant des services nouveaux dans son environnement de métier.

Parallèlement, de nouvelles initiatives ont permis ces dernières années une mise en réseaux des entreprises, au delà des secteurs, ainsi que leur émergence dans un cadre wallon, au delà des organismes représentatifs comme l’Union wallonne des Entreprises, l’UCM, etc. Le rôle d’animation que constitue à cet égard le Cercle de Wallonie, avec ses différentes implantations à Liège, Belœil et Namur est un atout réel pour la Région.

Enfin, le développement d’un coaching de proximité et de niveau international, tel que nous l’avions imaginé dans la Prospective des Politiques d’Entreprises [29] et tel que le remplissent des organismes régionaux comme l’AWEX, la SOWALFIN, certains invests, peuvent renforcer toute cette dynamique porteuse.

2.4. La territorialisation des politiques régionales

Plusieurs questions se cachent derrière le reproche de provincialisme qui est adressé aux Wallons. D’une part, le fait pour des acteurs ou des entreprises de ne pas épouser la globalisation des économies et des marchés. Les efforts dans ce domaine, tant aux niveaux transfrontaliers qu’européen ou mondial ont été considérables et doivent être poursuivis. L’AWEX a déjà fait beaucoup. Le maillon le plus faible me paraît celui le plus facile à renforcer : le transfrontalier, où beaucoup reste à faire. Cet enjeu passe aussi par celui, beaucoup plus difficile, de la mobilité, qui est essentielle, et sur laquelle les Wallons ont manqué totalement d’ambitions. Ici, une vraie stratégie doit être réactivée, notamment dans le cadre de la révision du SDER ou de ce qu’il deviendra. D’autre part, vient la question de ce qu’on appelait les baronnies, de la guerre des bassins, etc. Même si tout le monde ne l’a pas encore compris, loin s’en faut, ce modèle est aujourd’hui dépassé. Si la Région wallonne et ses instruments de stimulation et de financement doivent garder un rôle de cohérence et de coordination, c’est bien au niveau territorial que les politiques d’entreprises doivent être menées et le sont d’ailleurs généralement. C’est dans cette proximité des acteurs autour des agences de développement, des invests, des universités, des centres de recherche, de formation et d’enseignement que doit se dessiner l’avenir économique de la Wallonie. C’est là que se construit l’environnement qui permettra aux entreprises de naître et de croître.

Il s’agit, à l’instar de ce qui se construit en France, de mettre en place un schéma stratégique territorial de développement économique et de l’innovation, en lien avec le processus de spécialisation intelligente de l’Union européenne [30]. L’objectif n’est évidemment pas d’imposer aux territoires wallons une vision régionale ou nationale comme cela a été fait dans le cadre des Contrats de Projets État-Régions mais de négocier un contrat, sur base d’une coconstruction stratégique [31]. Les efforts de conceptualisation de Systèmes territoriaux d’Innovation, tels qu’enclenchés dans le Cœur du Hainaut, vont dans ce sens.

 2.5. La valorisation des recherches

Objet de la préoccupation des pouvoirs publics wallons depuis les années 1970 – qui se souvient des centres de transposition créés par Guy Mathot comme ministre de la Région wallonne en 1978 ? [32] -, la question de la valorisation des recherches reste majeure et difficile. Celle-ci ne se résume pas au nombre de brevets ou projets d’investissements issus des pôles de compétitivité. Il n’y a pas de réponse simple à la question posée par des industriels montois ou borains au fait que, malgré le fait qu’ils soient diplômés ingénieur civil polytechnicien ou de gestion de l’UMons, que celle-ci dispose de laboratoires de pointe, avec des chercheurs de qualité, que les fonds structurels ont permis de mettre en place des fleurons technologiques comme Multitel, Materia Nova, InisMa, Certech, etc., ces entrepreneurs ont parfois l’impression de vivre à 1000 kms de ces outils. Et ils le disent. Or, je ne pense vraiment pas que le monde académique regarde aujourd’hui les industriels de haut comme ce fut peut-être le cas jadis en certains endroits. Je pense que désormais ce monde scientifique est très ouvert et très attentif à ces questions d’entrepreneuriat, de transferts de technologies, de dynamique d’innovation. Toutes les universités ont mis en place des outils d’interface avec les entreprises. Des outils locaux et performants aident aussi à mettre de l’huile dans les rouages, comme les Maisons de l’Entreprise, les Business Innovation Centres, etc. dont les responsables ont souvent les pieds et les mains dans les deux mondes.

Globalisation européenne et mondiale, territorialisation et entrepreneuriat constituent désormais les trois horizons des universités de Wallonie dans un environnement composé d’entreprises en mutations constantes et de jeunes spin-off…

 

2.6. La gestion de l’espace

La gestion de l’espace est une question essentielle, non seulement pour organiser un vivre ensemble durable mais aussi pour stimuler le redéploiement économique d’une région qui a été profondément marquée par son effondrement industriel dans les années 1960 et 1970 et en garde encore trop les stigmates. Beaucoup de choses ont été faites mais il faut bien pouvoir reconnaître que, contrairement à nos voisins français, le rythme des investissements à la réhabilitation n’a pas toujours été – et n’est toujours pas – aussi soutenu.

Néanmoins, Christophe De Caevel ne semble pas avoir été bien informé lorsque, évoquant l’asssainissement des friches par le Plan Marshall, il note qu’au dernier recensement toutefois, seuls 3 ha sur les 194 recensés dans le plan avaient été dépollués et aucune activité économique n’y avait été réinstallée [33].

Voici la situation des sites réhabilités fin octobre 2014, telle que communiquée par SPAQuE.

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2.7. L’enseignement technique et professionnel

Comment aborder en quelques mots un dossier aussi essentiel, aussi complexe, aussi difficile ? Sans faire de long développement, je me limiterai à trois principes généraux, en rappelant qu’aucune solution ne sera simple.

D’abord, dire qu’une révolution, c’est-à-dire une mutation profonde et systémique, de l’enseignement est indispensable. Je persiste à croire que la régionalisation peut constituer la base, le catalyseur, le déclencheur de cette révolution.

Ensuite, il me paraît que seule une autonomie – pédagogique et de gestion – des établissements, avec une responsabilisation multi-réseaux par bassin peut permettre cette révolution. Cette autonomie peut être limitée dans le temps, à cinq ou dix ans, afin de permettre l’expérimentation, l’évaluation puis la généralisation éventuelle de bonnes pratiques. Qu’on ne me dise pas que nous risquons de sacrifier une génération : cela fait des décennies que nous en sacrifions.

Enfin, faisons des entreprises les premières partenaires de l’enseignement technique et professionnel. Nous avons tous à y gagner.

Conclusion : Une bifurcation pour mettre en route l’accélérateur de particules

Ce que la Wallonie doit trouver, c’est le chemin d’une nouvelle bifurcation. Celle-ci permettra d’optimiser son système régional d’innovation. Il s’agit en effet de permettra à la région de renforcer ses capacités d’innovation, d’anticipation, d’adaptation au changement rapide et global. C’est pourquoi, il est essentiel d’en mesurer les enjeux et la manière d’y répondre. A nouveau, sans considérer par cette démarche qu’il n’existerait qu’un modèle unique, on peut mettre en évidence six enjeux d’un système régional d’apprentissage : l’extension et la professionnalisation des réseaux régionaux ; la construction d’une vision partagée du territoire ; la créativité pour produire de l’innovation ; la mobilisation du capital social ; la gouvernance des territoires ; la formation tout au long de la vie.

Ces défis, c’est-à-dire ces enjeux dont on se saisit, ne sont pas nouveaux. Nous les avons identifiés dès 2004 dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21. Dix ans plus tard, nous gardons la même perception de deux Wallonie : celle qui se reconstruit, se diversifie et développe ses nouveaux pôles innovants et créatifs, et celle qui poursuit inéluctablement son affaissement. Dès lors, n’est-il pas nécessaire qu’on s’interroge – comme le fait, nous l’avons vu, le Ministre-Président wallon – sur les voies d’une transformation accélérée, c’est-à-dire qui permettrait d’activer une renaissance régionale dans des délais qui répondraient sans retard aux enjeux auxquels sont aussi confrontés la Belgique, l’Europe et le monde.

Avec Philippe Suinen, qui préside désormais l’Institut Destrée, je pense que l’assise économique de la Wallonie est désormais stabilisée grâce au plan Marshall et aux pôles de compétitivité. Au delà, l’ancien administrateur général de l’AWEX soulignait, dès février 2014, qu’il faut à présent mettre en route « l’accélérateur de particules » pour concrétiser la relance. Cela passera, disait-il à Édouard Delruelle à l’occasion des interviews de Zénobe 2, par la créativité, l’innovation… et l’ouverture au monde sans être décomplexé : « La Wallonie a besoin de cours d’extraversion ! » [34].

Cette ambition pourrait passer par trois choix stratégiques prioritaires.

  1. Considérer que la volonté crée la confiance mais que l’imposture la fait perdre. Ce qui implique, qu’au delà de la méthode Coué, c’est-à-dire de tentative de prophétie autoréalisatrice, on dise plutôt la vérité à tous et à chacun. Les êtres volontaires ne peuvent être que des citoyennes et des citoyens conscients.
  1. Faire en sorte que la pédagogie de l’action soit au centre de la responsabilité des élus. Comprendre pour expliquer le monde est leur tâche première. On ne peut mener une entreprise, une organisation ou une région à la réussite sans cueillir et fabriquer du sens. Aujourd’hui – faut-il le rappeler ? -, l’idéologie n’a plus cours. Mais le bien commun, l’intérêt général, les valeurs collectives, le pragmatisme et la cohérence du lien entre la trajectoire de l’individu et celle de la société tout entière, prévalent.
  1. Faire prendre conscience que la seule réelle capacité de transformation économique est dans l’entreprise. Le premier changement de mentalité pour les Wallons, c’est de quitter le seul chemin du salariat. C’est de prendre l’initiative. Parallèlement, le succès des entrepreneurs wallons passe par des réformes de comportements et de structures, qui dès la famille, dès l’école, donnent envie de créer et d’entreprendre. L’objectif est de faire en sorte que chacune et chacun se voient comme un entrepreneur.

Les travaux du Collège régional de Prospective de Wallonie ont montré, à partir d’expériences et d’exemples concrets, que, pour renouer la confiance en l’avenir, il était nécessaire pour les Wallonnes et les Wallons de développer des comportement plus positifs au travers des cinq axes que contituent une réelle coopération entre acteurs différents, la volonté de sortir de son univers de référence, les stratégies proactives offensives, l’adhésion à l’éthique et aux lois de la société, la prise de conscience de l’intérêt d’un avenir commun.

C’est assurément surtout de ces Wallonnes et de ces Wallons qu’il faut attendre le renouveau. Ce n’est que d’eux qu’il viendra. Soyons-en sûrs.

Philippe Destatte

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Sur le même sujet :

Cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne (16 septembre 2014)

Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie (16 février 2014)

Cinq défis de long terme pour rencontrer le Nouveau Paradigme industriel (31 décembre 2014)

La Wallonie, une gouvernance démocratique face à la crise (15 septembre 2015)

[1] Ce texte constitue la mise au net de la conférence que j’ai présentée le 3 novembre 2014 à l’Université de Mons dans le cadre du Forum financier de la Banque nationale de Belgique. Les données, certes récentes, n’ont pas été actualisées en 2015. Le Powerpoint de base a fait l’objet d’une diffusion sur le moment même par la BNB.

[2] Paul Magnette : « La Wallonie ne se redresse pas assez vite », Interview par François-Xavier Lefèvre, dans L’Écho, 20 septembre 2014, p. 5.

[3] http://gouvernement.wallonie.be/f-tes-de-wallonie-discours-du-ministre-pr-sident-paul-magnette.

[4] Michel QUEVIT, Les causes du déclin wallon, p. 289, Bruxelles, Vie ouvière, 1978.

[5] Paul Magnette : “La Wallonie ne se redresse pas assez vite », … – Voir aussi la déclaration de Paul Magnette dans l’interview donnée à Martin Buxant sur Bel RTL, le 13 novembre 2014 : Il y a un redressement trop lent qu’il faut accélérer.

[6] Philippe DESTATTE, Cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne, Blog PhD2050, 16 septembre 2014, https://phd2050.org/2014/09/16/5enjeux/

[7] Benoît BAYENET, Henri CAPRON & Philippe LIEGEOIS, Voyage au cœur de la Belgique fédérale, dans B. BAYENET, H. CAPRON & Ph. LIEGEOIS dir., L’Espace Wallonie-Bruxelles, Voyage au bout de la Belgique, p. 355, Bruxelles, De Boeck & Larcier, 2007. Avec des compléments ICN et calculs propres. (INS 1846-1981), ICN, 2005, 2008 + ICN, 2014.

[8] Conférence de Giuseppe Pagano au Forum financier à Namur, le 11 février 2013. – Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 16 février 2014, https://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/.

[9] Michel MIGNOLET et Marie-Eve MULQUIN, PIB et PRB de la Wallonie : des diagnostics contrastés, dans Regards économiques, Juin 2005, n° 31, p. 10. (PIB des trois régions belges, Parts régionales sur base des statistiques brutes, en monnaie constante et Parts relatives des PIB régionaux à prix constants) 1955-2003, INS, ICN, calculs CREW.

[10] Henri CAPRON, L’économie wallonne, une nouvelle dynamique de développement, dans Marc GERMAIN et René ROBAYE éds, L’état de la Wallonie, Portrait d’un pays et de ses habitants, p. 344, Namur, Editions namuroises – Institut Destrée, 2012.

[11] H. CAPRON, op. cit., p. 344-345. – Philippe DESTATTE et Serge ROLAND, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale (1999-2001), Working Paper, Mars 2002.

[12] ICN, Comptes régionaux, 2014, nos propres calculs.

[13] ICN et IWEPS, 27 juin 2013.

[14] Ph. DESTATTE, La Région wallonne, L’histoire d’un redéploiement économique et social, dans Marnix BEYENS et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique (1970-2000), p. 209-278, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[15] Michel QUEVIT et Vincent LEPAGE, La Wallonie, Une région économique en mutation, dans Freddy JORIS et Natalie ARCHAMBEAU, Wallonie, Atouts et références d’une région, p. 236, Namur, Gouvernement wallon, 1995.

[16] Wallonie 86, 3-4, 1986. – Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, p. 139-153, Paris, La Documentation française, 1er trimestre 2001. – M. BEYEN et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique 1970-2000, … p. 254 sv.

[17] Conférence de Giuseppe Pagano au Forum financier à Namur, le 11 février 2013. – Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 16 février 2014,

https://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/.

[18] Ph. DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, 16 février 2014, http://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/

[19] Frédéric CHARDON, La Wallonie dépassera la Flandre en 2087, dans La Libre, 16 mai 2013.

http://www.lalibre.be/actu/belgique/la-wallonie-depassera-la-flandre-en-2087-51b8fce0e4b0de6db9ca9011

[20] Christophe DE CAEVEL, Les cinq freins à la réindustrialisation de la Wallonie, dans Trends-Tendances, 16 octobre 2014.

[21] Voir AMOS : http://www.amos.be/fr/a-propos-2&a-propos-d-amos_16.html

[22] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion sur les politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, p. 13, Namur, Cabinet du Ministre de l’Economie et des PME de la Région wallonne, Direction générale de l’Economie et de l’Emploi, Direction des Politiques économiques du Ministère de la Région wallonne et Institut Destrée, Décembre 2003.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf.

[23] Henri CAPRON, Economie régionale urbaine, Notes de cours, 2007. homepages.vub.ac.be/~hcapron/syleru2.ppt

[24] Philippe DESTATTE et Serge ROLAND, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale (1999-2001), p. 58, Namur, Institut Destrée, Mars 2002, (Working Paper), 66 p.

[25] La fonction publique de la Région wallonne, Tableau de bord statistique de l’emploi public, Namur, IWEPS, Avril 2009. – Chiffres-clefs de la Wallonie, n° 13, p. 212-213, Namur, IWEPS, Décembre 2013. – A noter que L’emploi public en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles, Namur, IWEPS, Mars 2015, p. 20 limite également son information à l’année 2012.

[26] La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 130sv, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Olivier MEUNIER, Regard sur l’économie wallonne : une brève analyse des comptes régionaux 1995-2006, Namur, IWEPS, 2008.

http://www.iweps.be/sites/default/files/Breves3.pdf

[27] Caroline PODGORNIK, Elodie LECUIVRE, Sébastien THONET et Robert DESCHAMPS, Comparaisons interrégionale et intercommunautaire des budgets et des dépenses 2014 des entités fédérées, Namur, Université de Namur, CERPE, Novembre 2014.

[28] http://www.lampiris.be/fr/smart

[29] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion sur les politiques d’entreprises en Wallonie…

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf

[30] Les Universités et l’innovation, agir pour l’économie et la société, Proposition de la Conférence des Présidents des Universités françaises, 2014. http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2014/10/recommandation_140916_val-2.pdf.

[31] Les Contrats de Projet État-régions, Enquête demandée par la Commission des Finances du Sénat, p. 23, Paris, Cour des Comptes, Juillet 2014.

[32] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Un autre pays…, p. 231.

[33] Christophe DE CAEVEL, Les 5 freins à la réindustrialisation de la Wallonie, dans Trends-Tendances, 16 octobre 2014.

[34] Philippe SUINEN, dans Edouard DELRUELLE, Un Pacte pour la Wallonie, Zénobe 2, Février 2014, p. 29.

Trois transitions sociétales ont structuré le Cœur du Hainaut du XIXème au XXIème siècles :  d’abord, la Révolution industrielle, ensuite la transition vers le développement durable et enfin, la Révolution cognitive que nous vivons actuellement. Ce texte constitue la conclusion de l’analyse intitulée Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle, qui a fait l’objet d’une communication au colloque de la Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut, le 28 mars 2015, à la Faculté polytechnique de Mons.

Centre et Borinage, terres brûlées de l’économie belge

On a dit jadis, dans des milieux wallons qui leur voulaient du bien, que le Borinage et le Centre demeuraient les terres brûlées de l’économie belge [1]. En 1958, les chercheurs de l’Institut de Sociologie de l’ULB mettaient en discussion le concept de sous-développement économique quant à son application au Borinage. Ils en déduisaient qu’en dernière analyse, le problème borain est un problème de structures vieillies ou périmées [2]. Concernant la « composante technique », les analystes du Centre d’Économie régionale rappelaient les nombreux constats de sous-équipement des entreprises : déficient, vétuste et périmé. En ce qui concerne la « composante humaine », ils pointaient l’esprit et les méthodes complètement dépassés de direction ou d’organisation des entreprises. Ils concluaient d’ailleurs que l’on retrouvait dans le Borinage quelque analogie avec le « cercle vicieux » dans lequel sont enfermées certaines économies sous-développées : l’investissement sous toutes ses formes est réduit, et, inversement, l’esprit d’entreprise disparaît parce qu’il n’est plus stimulé par les perspectives ouvertes par un volume suffisant d’investissement[3] Le gouverneur du Hainaut, Émile Cornez – qui était né à Dour – ne disait pas autre chose lorsqu’il affirmait, en 1961, que le déclin du Centre et du Borinage était notamment dû au fait que de nombreuses usines avaient été réfractaires aux innovations sur le plan technique, et sur le plan commercial, ne réalisant pas les investissements nécessaires [4]. Max Drechsel indiquait d’ailleurs, au même moment, que le Centre et le Borinage sont des régions du 19e siècle. Et le Recteur ajoutait : dans la Belgique et dans l’Europe d’aujourd’hui, ce sont des « sous-régions », dont le premier souci doit être de rechercher tous les moyens d’être reliées aux nouveaux pôles de croissance de la Belgique et de l’Europe [5].

Un modèle innovant pour une aire de richesses économiques

Aujourd’hui, dans le Cœur du Hainaut – qui est bien un organe de gouvernance et de développement du XXIème siècle – des instituts de recherche ont été mis en place dans le prolongement des facultés universitaires et de leurs départements, en évolution constante. Ils ont été fondés ou renforcés avec l’appui des Fonds structurels européens et de la Région wallonne. Par les mutations technologiques dont ces instituts sont porteurs et par leur irradiation sur le terrain économique, ils contribuent à un changement de paradigme sociétal dans l’espace des vingt-cinq communes dynamisées par l’intercommunale IDEA. Cette dernière est d’ailleurs l’épicentre de la transformation, portée par une prospective à l’horizon 2025 et le projet Cœur du Hainaut, centre d’Énergies, qui a identifié les cinq pôles de son redéploiement : Économie culturelle, créative et technologique, Matériaux et recyclage (en ce compris l’économie circulaire et l’écologie industrielle), Environnement et énergie, Risques transdisciplinaires, et Business Development. Le plan stratégique du 15 novembre 2013 de l’IDEA elle-même ambitionne, par sa vision de long terme, d’assurer un développement territorial durable et solidaire du Cœur du Hainaut en une aire de richesses économiques, en valorisant les disponibilités foncières importantes dont dispose le territoire, une accessibilité améliorée (eau, rail, route), ainsi que des ressources en eau à des prix compétitifs [6]. Trois zones d’activités économiques propices à une réindustrialisation soutiennent cette stratégie en présentant des superficies d’un seul tenant de vaste ampleur : Tertre, Feluy et Manage-Nord. Comme l’indiquait dernièrement Maïté Dufrasne, coordinatrice du projet de territoire, l’atout majeur pourrait consister en un terreau susceptible de faire émerger des synergies ou symbioses industrielles à l’origine d’un modèle économique innovant [7].

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Un potentiel de réindustrialisation au Cœur du Hainaut

Carte Maïté Dufrasne (IDEA), Nov. 2014

Une reconversion permanente des industries, de la gouvernance et des esprits

Depuis 1961, sinon 1835 pour le Borinage, ce qu’on appelle aujourd’hui le Cœur du Hainaut est à la recherche d’un nouveau souffle. Richard Stiévenart ne disait-il pas que la reconversion du Borinage, tout comme celle du Centre, sera une œuvre longue, ardue et même pénible ? [8] Le sociologue Pierre Feldheim était plus proche de la réalité encore, affirmant que la reconversion sera longue et jamais achevée, car les conditions de la prospérité économique et sociale sont en constante évolution et l’adaptation aux circonstances nouvelles nées de cette évolution devrait être, doit être, un processus permanent [9]. Inscrit dans ce Nouveau Paradigme industriel qui allie sociétés industrielles, développement durable et Révolution cognitive, le Cœur du Hainaut construit son redéploiement et prépare sa réindustrialisation en s’appuyant sur l’économie numérique et sur le GreenTech, l’économie du développement durable.

Dans son discours sur l’état de la Wallonie du 25 mars 2015, le Ministre-Président Paul Magnette indiquait que la Wallonie avait arrêté de décrocher [10]. Ce qui est peut-être vrai pour la Wallonie ne l’est pas pour le Cœur du Hainaut, en tout cas si on se base sur l’évolution du PIB par habitant des trois arrondissements de référence de cet espace : ceux de Mons, de Soignies et de Charleroi. Néanmoins, si l’érosion s’y poursuit dans les statistiques, les conditions du redéploiement sont aujourd’hui réunies. Les efforts produits par les entrepreneurs, les universités et les centres de recherche, les élus, et surtout l’intercommunale IDEA, en cours de mutation en véritable agence de développement territorial, ont empêché l’affaissement qui s’était produit jadis. Le dynamisme de Mons 2015, initiative lancée à l’initiative d’Elio Di Rupo, et de la stratégie du Cœur du Hainaut 2025 atteste de cette vigueur. Leur connexion dans une stratégie territoriale commune devrait permettre le redéploiement. La deuxième démarche bénéficierait de l’élan culturel, de l’aura internationale et du changement d’état d’esprit que porte Mons 2015. La première disposerait d’une véritable stratégie territoriale qui ne demande qu’à poursuivre sa mise en œuvre dans ce que le Conseil de Développement a appelé une gouvernance exemplaire.

Comme l’indiquait tout dernièrement Michel Molitor, le thème de la transition a sa place dans les analyses des mutations sociétales. Le vice-recteur honoraire de l’UCL rappelait que, dès les années 1970, Alain Touraine s’interrogeait sur la relation entre les crises et les mutations, considérant que la crise est un dérèglement qui appelle des restructurations et des remises en ordre alors que la mutation est un processus de changement irréversible, de transition d’un état à un autre qui passe par des crises, mais ne s’y réduit pas [11]. C’est une question très actuelle en effet, au moment où certains, à l’initiative notamment de Jean-Pascal Labille, s’intéressent au fait d’identifier la nature de ce que nous vivons [12].

Ainsi que Michel Molitor a raison de le rappeler, la crise du système industriel wallon s’inscrit dans une formidable mutation systémique amorcée dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Avec le recul, nous commençons à mieux percevoir ses différents aspects et leurs enchaînements, mais en étant encore peu capables de saisir leurs évolutions dans l’avenir.

L’historien peut faire la comparaison avec cette grande période de mutations que constitua la fin du XVIIIème et le début du XIXème siècles. Robert Nisbet – cher à Michel Molitor – a bien montré le double processus qu’ont constitué la Révolution industrielle et la Révolution démocratique, ainsi que les bouleversements multiples qu’elles ont provoqués [13]. La sociologie, de Tocqueville à Marx en passant par Weber, est née de la volonté de nommer et de comprendre ces changements. C’est ce que Pierre Lebrun avait bien compris en s’adonnant à une socio-histoire, fondée sur une connaissance rigoureuse à la fois de la théorie économique et des données, en ambitionnant d’appréhender l’angoisse capitaliste [14].

Philippe Destatte

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[1] CRAINQUEVILLE, Le repos des guerriers dans Combat, 22 août 1963, p. 2.

[2] W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 250.

[3] Ibidem, p. 251.

[4] Émile CORNEZ, Allocution lors de la séance au Palais du Gouvernement provincial, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 104 et 106.

[5] M. DRECHSEL, Introduction à l’étude des problèmes de la reconversion…, p. 31.

[6] Caroline DECAMPS et Maïté DUFRASNE, Un potentiel de réindustrialisation au Cœur du Hainaut, 18 Novembre 2014. – Plan stratégique de l’IDEA, 15 novembre 2013 :

http://www.idea.be/Uploads/Trc/Publications/15-11-2013_defenvoiag15nov2013planstrategique2014-2016.pdf

[7] Maïté DUFRASNE, Courriel du 11 mai 2015.

[8] Richard STIEVENART, Les conditions de la reconversion économique du Borinage, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 113.

[9] Pierre FELDHEIM, Conclusions de la Semaine, dans Les Régions du Borinage et du Centre…, p. 437.

[10] Paul MAGNETTE, Discours sur l’état de la Wallonie, Namur, Parlement wallon, 25 mars 2015.

Cliquer pour accéder à 7401-paulmagnette-discoursetatdelawallonie25mars2015.pdf

[11] Michel MOLITOR, Courriel du 30 avril 2015.

[12] Ceci n’est pas une crise, Une fondation, un constat et trois grands objectifs, dans Solidaris, n°2, 2015.

[13] Robert NISBET, La tradition sociologique, coll. Quadrige, Paris, PUF, 2000.

[14] Pierre LEBRUN, D’une histoire l’autre, L’angoisse capitaliste : plus value ou civilisation, Essai d’introduction à la socio-histoire, Manuscrit, s. d.

Namur, le 27 novembre 2014

Comme en 1987, pour le premier exercice de prospective lancé par l’Institut Destrée et intitulé La Wallonie au futur, nous avons parlé ce 27 novembre de changement de paradigme [1].

Le véritable changement de paradigme du Collège régional de Prospective de Wallonie par rapport à la dynamique La Wallonie au futur a été de passer d’une logique d’interpellation du politique – à partir d’une parole préparée par un comité scientifique – à une dynamique de réflexion et d’action. Celle-ci a été entreprise par les acteurs de la gouvernance, issus des différentes sphères de la société, que sont les membres du Collège. 2004-2014, ces dix ans que nous fêtons aujourd’hui ne sont donc pas simplement dix ans d’échanges et de production d’idées mais bien dix ans de transformation de la société wallonne. Ce que nous ont dit de leur motivation les professeurs d’université, les entrepreneurs, les fonctionnaires ou les citoyennes et citoyens qui se sont investis lors de la trentaine de séminaires, colloques et journées d’études que nous avons organisés ensemble, c’est que, dès le lundi, ils mettent en œuvre dans leur vie quotidienne, y compris professionnelle, ce qu’ils ont conçu le samedi en travaillant avec nous.

Ces acteurs et ces chercheurs ont donc fait du Collège régional de Prospective un lieu destiné à amorcer le changement. Chaque membre est déjà porteur d’un élément de ce changement et ainsi, la dynamique mise en place s’est construite comme un processus de transformation de la société wallonne où chacun, dans son travail quotidien, appréhende la société d’une autre manière, pour contribuer à la mettre en mouvement sur base de la typologie des comportements produite par le Collège.

Ce que nous avons voulu faire ce 27 novembre 2014 relève du même registre : le Collège régional de Prospective et l’Institut Destrée ont fait un pari. Donner la parole aux acteurs et les faire réagir à quelques idées qui nous tiennent à cœur tout en se stimulant, se bousculant, par la présence de regards distanciés, mais non distants : ceux du Nord – Pas-de-Calais, de la première des institutions européennes en matière de politique régionale – le Comité des Régions – et d’Eddy Caekelberghs qui a su nous pousser plus loin par la pertinence et l’impertinence de ses questionnements.

C’est donc au travers de quatre interrogations que je propose d’aborder la problématique des rapports entre la prospective, la société et la décision publique en Wallonie :

– en quoi la prospective est-elle utile ?

– pourquoi la confrontation avec le Nord-Pas-de-Calais est-il si stimulante ?

– où voulons-nous aller ensemble ?

– comment faire atterrir les travaux entamés par le Collège régional de Prospective de Wallonie ?

1. En quoi la prospective est-elle utile ?

Le Président du Comité des Régions, Michel Lebrun, a rappelé très justement que la prospective est un processus continu, orienté vers l’action en vue de rejoindre une vision, par l’implication des acteurs. Il a souligné que, appréhendée comme un outil de gouvernance, la prospective constitue un facteur de motivation parce que, justement, elle implique les parties prenantes et les citoyens dans la politique régionale.

La prospective est donc une manière de penser, de travailler et d’agir, qui se fonde sur au moins trois intentions :

intégrer le long terme ; en 2014, on ne fait pas de prospective digne de ce nom qui ne porte au delà de 2025, 2040 ou 2050. Thierry Gaudin dirait que 2100, c’est encore mieux. Plus le temps est long, plus nous pouvons disposer de marges de manœuvre pour proposer des alternatives crédibles. Et puis, le temps est une variable déterminante. Le professeur Michaël Fritsch de l’Université de Iéna, invité le 9 octobre dernier à l’Université de Namur par l’économiste Marcus Dejardin dans le cadre de l’année allemande, le rappelait en évoquant la situation des régions de l’Est. Pour ce spécialiste mondial des systèmes régionaux d’innovation, malgré tous les efforts de l’Ouest, le rattrapage des länder, rattachés par le traité d’unification d’août 1990, n’a pas encore eu lieu. Simplement parce les processus de redéploiement ont besoin de temps. Une leçon pour la Wallonie dont la fin du déclin se situe, pour d’autres raisons, à la même époque ;

épouser la complexité du système ; la prospective ne réfléchit pas séparément et de manière cloisonnée en termes d’économie, de social, de démographie, de culture ou d’environnement, mais plutôt en intégrant toutes les dimensions dans une approche holistique et systémique; cette façon d’aborder les enjeux fait évidemment partie du changement de génération qui est en cours et que rappelait le professeur Philippe Toint en évoquant des méthodes plus participatives, moins formelles, qui intègrent l’incertitude et créent un dialogue entre les disciplines, tout comme l’impose le développement durable ;

mener à la transformation, au changement par l’action; il n’existe pas de prospective digne de ce nom qui n’ait l’intention de déboucher sur l’action; le lien avec la planification tel qu’évoqué existe bien entendu car la prospective se veut stratégique. Sauf que la planification n’est que la programmation, l’inscription dans le temps des actions qui doivent être menées et l’allocation des ressources y correspondant. La planification peut se faire sans vision prospective, avec les enjeux du présent et non ceux du long terme. Plus que d’une planification lourde, nous avons besoin aujourd’hui – Olivier Vanderijst l’a rappelé – d’une mise en œuvre stratégique faite de mouvement et d’agilité. Entre la volonté de changement et le sentiment d’impuissance, disait Didier Paquot, comme représentant de l’Union wallonne des Entreprises, il y a un terrain pour la prospective.

Ce n’est pas seulement le député Pierre-Yves Jeholet, c’est Peter Bishop, professeur de Strategic Foresight à l’Université du Texas à Houston, qui rappelle constamment que Change is hard, but stagnation is fatal (le changement est difficile mais l’immobilisme est fatal). L’utilité de la prospective réside bien dans sa capacité de nous projeter dans le futur pour agir sur le présent en fonction non seulement de ce qu’on y a vu, mais de ce qu’on y a inscrit de nous-mêmes.

En ce sens, j’adhère assez bien à la typologie des niveaux de prospective qui a été rappelée et nuancée lors de la table ronde sur la prospective comme intelligence collective et outil de transformation en Wallonie. C’est d’ailleurs de manière similaire que nous avions défini, en 2000 , avec Elio Di Rupo et son collaborateur Gaëtan Servais, la mission de l’Institut Destrée dans le Système régional wallon de Prospective, en l’arrimant à la décision publique :

– la veille et la détection de signaux porteurs de sens;

– l’animation de la réflexion générale sur l’avenir de la Région wallonne;

– une activité de recherche prospective, directement ou en partenariat;

– une fonction de conseil pour le gouvernement wallon dans les matières retenues [2].

 2. Pourquoi la confrontation avec le Nord – Pas-de-Calais est-il si stimulante ?

Le Nord – Pas-de-Calais, par son exemple, et le Comité des Régions par son expérience, nous invitent à repenser les rapports entre prospective et société au travers d’une gouvernance plus impliquante, multiniveaux, démocratique et surtout efficiente, car fondamentalement orientée stratégie. Nous avons tous mesuré l’impressionnante évolution de l’écosystème prospectif du Nord – Pas-de-Calais et sa capacité de mobilisation des acteurs, depuis une dizaine d’années.

La comparaison avec cette Région française amie est particulièrement utile. Tant la passionnante conférence de Pierre-Jean Lorens, patron de la Direction du Développement durable, de la Prospective et de l’Evaluation du Nord – Pas-de-Calais, donnée au Collège régional de Prospective le 14 juin 2014, que la brillante intervention de la Vice-Présidente du Conseil régional de cette Région, Mme Myriam Cau, ce 27 novembre, ont montré la nécessaire connection et l’indispensable cohérence entre une approche de redéploiement économique, l’aménagement et le développement territoriaux, une stratégie de développement durable et une logique d’interterritorialité. L’intégration de tous les plans et schémas est effectivement indispensable. Certes, ils étaient très nombreux lors de la dernière législature wallonne – plus de trente selon le secrétaire général du Service public de Wallonie, Claude Delbeuck – mais ils sont certainement une bonne douzaine aussi dans une région française, nous l’avons constaté en accompagnant plusieurs de ces territoires. Pour le dire autrement, leur contrat d’avenir est en cohérence avec leur SDER. Au delà de la prospective, c’est donc l’intelligence territoriale, comme prise en compte systémique d’un territoire, la mise en réseau de ses acteurs, pour un développement durable et l’amélioration de son attractivité humaine ou entrepreneuriale [3]. Ce sont donc l’ensemble des données économiques, sociales, environnementales, mais aussi qualitatives, collectées que l’on utilise par la confrontation bienveillante, dans le cadre d’une prospective sociétale et territoriale, pour définir collectivement des stratégies et faire des évaluations pluralistes des politiques publiques. Ce dispositif, basé sur la reconnaissance et le respect des acteurs et partenaires, fonde dès lors à la fois une vision d’avenir mobilisatrice et une stratégie adaptée pour l’atteindre.

Toutefois, le danger, c’est, comme l’a souligné Mme Cau, de créer des niches intellectuelles qui vivent leur propre vie. Ce danger est partout. Il guette aussi la Wallonie. Il guette le Collège régional de Prospective de Wallonie malgré les efforts qui ont été les siens de s’ouvrir régulièrement. Il guette aussi l’IWEPS. Mais cela ne doit pas nous empêcher d’avancer les uns et les autres.

 3. Où voulons-nous aller ensemble ?

Cette question, entendue de la bouche de la prospectiviste Lawrence Lippitt à la World Futures Society à Houston en juillet 2000, nous l’avons posée à la Wallonie dans les mois qui ont suivi. Elle figurait en conclusion du rapport de la Mission Prospective Wallonie 21, adressé au ministre-président wallon, le 17 mars 2001 [4]. C’est une question lancinante à laquelle nous n’avons pas encore répondu de manière satisfaisante, complète et collective – et je ne suis pas le seul à le constater.

Pourtant, Florence Hennart, économiste à la DGO6 du Service public de Wallonie, et membre du Collège régional de Prospective, nous a dit que le moment est particulièrement propice au déploiement de la prospective et, en particulier, pour se lancer dans un exercice complet de prospective comprenant enjeux, vision et stratégie. Comme nous le rappellaient plusieurs interlocuteurs avertis – parmi lesquels Basilio Napoli et Bernard Fierens Gevaert – une vision claire de notre avenir doit être définie : collectivement, avec l’ensemble des acteurs wallons, en bénéficiant du fait que les acteurs sont plus mûrs aujourd’hui qu’hier, eux qui ont tiré profit des expériences d’une certaine continuité stratégique, du Contrat d’Avenir pour la Wallonie de 1999 au Plan Marshall 3.0, quinze ans plus tard.

La première table ronde a posé la question de l’objectivité de la prospective. Par définition, elle ne saurait l’être. Les statistiques ou les prévisions peuvent être collectées ou présentées plus ou moins objectivement. Mais la prospective, elle, est fondamentalement subjective parce qu’elle est humaine, liée aux acteurs. Elle renvoie, fort heureusement, aux choix collectifs et aux enjeux dont on se saisit ou non. Il n’existe en effet pas d’enjeu valable partout et en tout temps. Un enjeu ne devient un enjeu que si les acteurs en font un enjeu. Ne cachons pas des choix politiques derrière des affirmations d’objectivité ou de scientificité.Thierry Gaudin nous a appris dans son Discours de la méthode créatrice qu’il doit exister un équilibre entre les données objectivables, le pôle délibératif et le pôle conceptuel. C’est cette interaction qui fonde la prospective stratégique [5]. On ne saurait objectiver en chambre des choix en matière de technologies disruptives au niveau territorial. Il s’agit de paris sur le futur car les résultats à long terme resteront incertains. De même, les choix de reports d’échéances en matière budgétaire ne sont pas des choix scientifiques mais des décisions stratégiques et politiques.

La prospective se développe dans un environnement d’incertitude, intégrant les trajectoires budgétaires. Non pas des données imposées de l’extérieur, mais des données volontaires, choisies. La prospective consiste avant tout, nous l’avons dit, à rechercher des alternatives. Elle ne saurait être robuste en elle-même, elle ne l’est que par la rigueur et la pertinence des méthodes qu’elle utilise.

 4. Comment faire atterrir les travaux entamés par le Collège régional de Prospective de Wallonie ?

Les échanges de cette journée de travail au Parlement wallon étaient fondamentalement positifs, car volontaristes et capitalisant sur les nombreuses avancées engrangées en Wallonie ces dernières années. Avec la pensée, fondamentale, normative plus qu’exploratoire, selon laquelle demain sera ou pourra être meilleur qu’aujourd’hui. Certes, comme l’a indiqué le secrétaire général d’Inter-Environnement Wallonie, Christophe Schoune, on observe un doute profond quant à l’avenir, surtout si l’on interroge la prospérité future. Mais, a-t-il ajouté, l’action collective peut recréer la confiance.

L’implication des acteurs dans la réflexion sociétale passe évidemment par leur reconnaissance, par l’intelligence collective, la co-construction, productrice de politique mais aussi d’action publiques, tout en s’appuyant sur le politique pour que ce soit lui qui donne le ton, impulse le mouvement, organise la réflexion et l’action car c’est sa responsabilité. Non pas dans un consensus mou, imposé, mais dans une logique d’exigence et d’ambition majeures, de risques partagés, de volonté collective de transformation, ce qui implique de la confrontation, voire des débats très vifs. Le prospectiviste australien Richard Slaughter nous a appris que, dans le cycle du changement, il n’y a pas de transformation sans conflit. Les résistances et les barrières surgissent toujours : c’est en les anticipant que l’on parvient à les surmonter. Plus les changements seront structurels, plus ils seront difficiles à réaliser. Mais plus nous serons nombreux à y travailler, plus forte sera notre capacité d’y parvenir. La dynamique de la prospective, adéquatement inscrite dans la gouvernance permet que les élus ne soient pas seuls à imposer le changement mais qu’ils l’inscrivent dans un mouvement collectif.

A ce point de vue, comme l’a indiqué Sylvie Marique, directrice générale au Service public de Wallonie, inculquer la culture de la prospective, c’est induire un autre état d’esprit. On observe une envie citoyenne de participer à la construction d’une vision. Et cette envie existe parmi la jeunesse, en Région Nord – Pas-de-Calais comme en Région Wallonie. J’en ai fait l’expérience à Ath où, voici quelques années, la Maison de la Culture a entamé une réflexion prospective à l’horizon 2047, en partenariat avec les écoles des différents réseaux. La ministre-présidente de la Communauté française de l’époque avait d’ailleurs été interpellée pour que cette initiative, fondée sur l’appréhension de l’avenir et non sur l’expérience du passé, soit généralisée dans l’enseignement, comme c’est la cas dans les pays anglo-saxons avec Young Foresight, en Angleterre, aux États-Unis ou en Allemagne [6].

N’en doutons toutefois pas, aussi utile qu’elle puisse s’avérer, la prospective n’est pas la panacée qui va tout résoudre dans notre monde. Elle peut néanmoins armer ceux qui seront confrontés à ce qu’ils n’imaginaient pas ou ne voulaient pas imaginer. Certains évoquaient ici-même des décisions qui pourraient être prises à Anvers et qui nous seraient fatales demain. Il est certain que réfléchir sérieusement à ces éventualités avant l’échéance nous permettrait utilement d’envisager des alternatives. Là, les méthodes de la prospective peuvent aider. La question est certes difficile à traiter mais elle devrait être naturelle en prospective puisqu’un élément, le sous-système institutionnel pourrait être affecté. Dans les années 2000, l’OCDE s’était étonnée du retard de la Belgique en matière de prospective, en particulier face au dynamisme de l’école française. L’enquête que j’avais alors réalisée montrait que la question institutionnelle, particulièrement vive depuis les années 1960, empêchait les Belges de se projeter à quinze ou vingt ans car ils étaient tétanisés par le risque de disparition de l’Etat. La Cellule de Prospective du Conseil central de l’Economie avait d’ailleurs fait les frais de ce refus d’envisager l’avenir sans tabou.

L’exemple de la réforme territoriale française est éclairant. Grâce à ses travaux prospectifs sur l’interterritorialité, le Nord – Pas-de-Calais semble davantage préparé à son mariage imposé avec la Picardie que la Picardie à son mariage avec le Nord – Pas-de-Calais. En 2011, l’Institut Destrée et Creactive Place, le Pôle des Futurs de Deauville, ont accompagné le Conseil régional de Basse-Normandie dans une prospective sur la Normandie à l’horizon 2025 et au delà. Le président du Conseil régional Laurent Beauvais, a souhaité que nous pensions la Normandie dans son ensemble, avec les services et les acteurs concernés, à partir de ses composantes et autour d’un projet commun. Caen me paraît aujourd’hui tellement bien préparée à l’unification des deux Normandie que je ne sais dire si cette fusion constitue un futur possible qui advient ou un futur souhaitable qui aurait été atteint par la volonté des élus.

Ce 27 novembre à Namur, le président du Parlement wallon, André Antoine, a appelé l’Institut Destrée à ouvrir un dialogue avec les acteurs de la prospective et à réunir au sein de ce Parlement, meilleur endroit pour discuter de l’avenir des concitoyens, toutes celles et tous ceux qui, en Wallonie, s’occupent de l’avenir wallon. Il faut, dans certains lieux, que la majorité et l’opposition travaillent ensemble, a dit avec raison le vice-président de l’Institut Destrée, le député Jean-Luc Crucke. Nous sommes évidemment disponibles pour cette action de rassemblement dont il faudra certainement préciser les finalités et les contours. Tant le Collège régional de Prospective de Wallonie que la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne préfigurent cet effort de réunir des acteurs de sensibilités philosophiques et politiques différentes, porteurs d’enjeux multiples. Un Conseil économique et social, peut-être renforcé sur son volet environnemental, pourrait lui aussi – Bruno Antoine, secrétaire fédéral de la CSC Luxembourg, l’a rappelé –, s’investir dans cette logique prospective si elle a comme vocation de renouveler la mécanique du projet commun. Car Pierre Gustin, président du Collège régional de Prospective, l’a souligné : l’essentiel, ce n’est pas nous-mêmes, l’essentiel, c’est le contrat sociétal.

Michaël Van Cutsem, directeur de recherche à l’Institut Destrée, a évoqué une quatrième phase de la prospective à ouvrir en Wallonie, qui serait celle d’une élévation de nos niveaux d’implication et de performance. L’Institut Destrée est à la disposition du Parlement wallon pour avancer dans ce sens et pour répondre à ses attentes, en partenariat avec votre Gouvernement, Monsieur le Ministre-Président Paul Magnette, en travaillant, comme le fait le Collège de Prospective de Wallonie depuis dix ans, pour le bien-être de l’ensemble des Wallonnes et des Wallons.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon intervention au colloque Prospective, société et décision publique, tenu au Parlement wallon, le 27 novembre 2014, à l’occasion du dixième anniversaire du Collège régional de Prospective de Wallonie.

[2] Elio DI RUPO, Une cellule indépendante de prospective pour la Wallonie, dans Philippe DESTATTE dir., Evaluation, prospective, développement régional, p. 308, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[3] Intervention de Pierre-Jean LORENS au Collège régional de Prospective de Wallonie, le 4 juin 2014.

[4] Philippe DESTATTE dir., Les fondements de la prospective wallonne, p. 42 et 47, Namur, Institut Destrée, 17 mars 2001. – Lawrence L. LIPPITT, Exploring the « Magic » of Creating the Future, Exposé fait à Futures Focus 2000, World Futures Society, Houston, 25 juillet 2000.

[5] Thierry GAUDIN et François L’YVONNET, Discours de la méthode créatrice, Gorde, Ose-Savoir – Le Relié, 2003.

[6] Ph. DESTATTE, Les chroniques de 2047, Une expérience créative d’apprentissage de la prospective dans l’enseignement secondaire, Maison culturelle d’Ath, 14 mai 2007. http://www.institut-destree.eu/Documents/Chantiers/ID-EP-A1-PhilippeDestatte-Chroniques2047_070514.pdf

Munich, 1st November 2014

In a paper called The circular economy: producing more with less, published on my blog on 26 August 2014, I had the opportunity to offer a definition of the circular economy, to trace the concept’s progress internationally since the 1970s, and then to touch on the practices which, according to the French environmental agency ADEME in particular, underpin such an economy: eco-design, industrial ecology, the economy of functionality, re-use, repair, reutilisation and recycling [1]. Finally, I contended that, besides the key principles of sustainable development to which the circular economy contributes, to become part of this process meant supporting policies which, from the global to the local, become increasingly concrete as and when they get closer to companies. This is what I will try to show in this new presentation [2].

1. First industrial ecology and then the circular economy come on-stream

The circular economy, and especially industrial ecology, has been a reality for businesses, business parks, regions and cities for decades. The industrial symbiosis of Kalundborg (Symbiotic Industry), launched to the west of Copenhagen on the shores of the North Sea in 1961, is an international benchmark and recognised as a model for the development of eco-industrial parks [3]. Reference is also commonly made to the Dutch river and seaport of Mœrdijk (North Brabant), to Green Park business park in Berkshire in the UK, to the Grande-Synthe industrial area in Dunkirk, to the Artois-Flandres Industrial Estate in the North Pas de Calais, to the Reims-Bazancourt-Pomacle agribusiness park in Champagne-Ardenne, to Kamp C in Westerlo (near Antwerp) and other examples; in particular, practices by businesses such as pooled waste management and flow mapping are cited [4].

A circular ecosystem of economy

A Circular ecosystem of economy

http://www.symbiosis.dk/en/system

It was following a lengthy process of reflection that in late 2005 the European Commission proposed a new thematic waste prevention and recycling strategy that defined a long-term approach. Several proposals emanated from this strategy, including an overhaul of the Framework Directive on Waste [5]. The new directive pointed out that although European policy in this area was based primarily on the concept of a ‘waste hierarchy’, waste should above all be prevented from the product design stage onwards. In parallel, waste that cannot be avoided must be reutilised, recycled and recovered. The Commission accordingly regards landfill as ‘the worst option for the environment as it signifies a loss of resources and could turn into a future environmental liability’. The new directive announced the incorporation of the concept of life cycle into European legislation. It promotes, among other things, the idea of the circular economy, developed in China [6]. Meanwhile, since 2011, an initiative called A resource-efficient Europe is one of the seven flagship initiatives of the Europe 2020 Strategy. Among the measures recommended in the medium term to support this development, the European Commission advocates a strategy of transforming the Union into a circular economy, based on a recycling society with the aim of reducing waste generation and using waste as a resource [7]. The Commission also notes the significance of the work of the MacArthur Foundation, including the report presented in early 2014 at the World Economic Forum: Towards the Circular Economy: Accelerating the Scale-up across global supply chains [8].

2. The example of Wallonia: the economic development agencies create eco-parks

As part of the Wallonia Region’s strategy of supporting the redeployment and development of the economy, its Regional Policy Statement 2009-2014 stressed the government’s willingness to promote cooperation between small businesses, in particular via groupings of employers or the organisation of economic activities in a circular economy and to integrate and develop industrial ecology in the strategy of all stakeholders (e.g. regional and intermunicipal economic development agencies), to bring about a gradual optimisation of incoming and outgoing flows (energy, materials, waste, heat, etc.) between neighbouring businesses [9]. This commitment was implemented the following year in the priority plan of Wallonia, the so-called ‘Marshall 2.Green’. It is within this framework that the government launched a call for proposals to develop eco-industrial zones [10], with a budget of €2.5 million earmarked for the development of five pilot schemes. These projects were expected to bring together a facility operator and representatives of businesses from the economic activity zones (ZAEs) concerned, with the objective of promoting practical implementation in the area through equipment loans. Five sites were chosen on the basis of project quality:

– the Chimay Baileux industrial park which, in partnership with the Chimay Wartoise Foundation, wants to use malt residue from brewing in methane production in order to cogenerate heat and electricity for businesses that use them;

– Liège Science Park at Sart Tilman, where the intermunicipal agency SPI has brought together Level IT, Technifutur, Sirris, Physiol and Eurogentec around a project for renewable energy generation, biodiversity and soft mobility;

– the Ecopole of Farciennes-Aiseau-Presles near Charleroi, where intermunicipal agency Igretec is running a resource pooling project relating to the rehabilitation of a loop of the Sambre by bringing together companies such as Sedisol, Ecoterres and Recymex;

– the project organised at Hermalle-sous-Huy-Engis on the Meuse at Liège, optimising the logistics of road and river transport, where Knauf is already using gypsum waste from the company Prayon;

– The Tertre-Hautrage-Villerot industrial park, mainly devoted to chemicals and Seveso-classified, in which eight companies (Yara, Erachem, Advachem, Wos, Shanks, Euloco, Hainaut Tanking and Polyol) have joined forces with the regional economic development and spatial planning agency IDEA as well as with the city of Saint-Ghislain, near Mons on the French border [11].

The latter project, ranked first by the Region’s selection committee for its innovative character, has made it possible to develop industrial synergies involving the exchange of materials and energy, and in particular steam recovery, the rationalisation of water consumption, the creation of a closed system for the purification and re-use of waste water, the development of the railway on the site and the associated river dock, road safety around the park and aesthetic and environmental concerns [12]. A whole process is also gathering momentum at the initiative of Hainaut intermunicipal agency IDEA and the local companies concerned (YARA Tertre SA/NV, WOS, Shanks Hainaut, Erachem COMILOG, Polyol, Advachem, Hainaut-Tanking and Euloco). By introducing a local railway operator with the agreement of the Belgian infrastructure railway manager Infrabel, IDEA is attempting to meet the needs of industrial companies and minimise road use. The intermunicipal agency’s purpose is to meet the needs of its customers and hence to improve the situation of the affected companies to ensure that they retain their connection with the area and maintain as much activity as possible there. In addition, nearly 32 hectares of land shortly to be cleaned up by the regional public company SPAQuE [13] and the 8-hectare site of Yorkshire Europe, which has already been rehabilitated, represent real potential for the expansion of an industrial ecology project.

3. The NEXT Platform: a regional framework

In June 2013, in the presence of Ellen MacArthur and a hundred industrialists, the Wallonia Region formalised the cooperation agreement that its economy minister, Jean-Claude Marcourt, had signed with the foundation created by the British yachtswoman in the context of the Circular Economy 100 – Region process. This strategic partnership, with which Tractebel Engineering is associated, relates to the implementation of the circular ecology and is part of the development programme and industrial ecology platform called ‘NEXT’, set up the previous year by the authorities responsible for the regional economy. As Ellen MacArthur noted at the launch of this initiative, ‘the heart of the circular economy is innovation, creativity and opportunity’ [14].

Accordingly, in July 2013, the Government of Wallonia entrusted a mission to the Regional Investment Company of Wallonia (SRIW), and in particular its subsidiary BEFin, for the creation and implementation of the multisectoral circular economy strand of industrial policy in Wallonia (NEXT), complementing the competitiveness clusters. This programme’s role is to ensure the structured, comprehensive and coherent deployment of the circular economy in Wallonia in order to develop value-enhancing projects based on three pillars: industry, higher education and an international network. Besides raising companies’ awareness of the circular economy, as stated in the priority plan for Wallonia, the task of the unit that has been set up is to organise the creation of waste markets by companies and operators, to facilitate the introduction of a label for eco-systemic businesses and to foster partnerships with foreign institutions. It thus involves intensifying and structuring support for innovative circular economy projects driven by companies in Wallonia, from a perspective of sustainable materials management. It was then agreed that a circular economy fund should be set up at the Economic Stimulation Agency (ASE), and that an urgent mission focusing on giving guidance in recycling and re-using building materials should be entrusted to the GreenWin competitiveness cluster and the Construction Confederation. The missions of the ‘short circuits’ research centre were extended to include the circular economy on 26 September 2013 [15]. In early 2014, the NEXT team was particularly involved at the regional level but also at the area level with the preparation of European Structural Fund (ERDF) planning.

The Regional Policy Statement for Wallonia (DPR) 2014-2019 vigorously reaffirms the Paul Magnette government’s support for the development of the circular economy in Wallonia in order to promote the transition to a sustainable industrial system’ and to support the competitiveness of Walloon companies through synergies between them, promoting the reutilisation of waste as a new resource [16]. The DPR confirms the continuation of the NEXT programme and points out that the circular economy aims to ensure the emergence of innovative solutions to help decouple economic growth from increased consumption of resources, for example, by helping companies to rationalise their energy consumption and favouring the joint use of material and energy flows between businesses and the pooling of goods and services [17].

Conclusions: businesses, regions and cities as stages for action

The circular economy is an optimisation economy based on business parks, economic sectors, and local, regional or international industrial systems. It of course implies a sound knowledge of the regional industrial metabolism and metabolisms in specific areas [18], i.e. the flows generated by businesses, and their needs and constraints. The challenge for the business itself is likewise considerable, and the process of raising awareness among entrepreneurs about the benefits of the circular economy has also undergone a real acceleration [19]. As we have seen, the circular economy, rather than being a Copernican revolution or a paradigm shift, brings together practices that contribute to the transition to a more sustainable and harmonious society: eco-design, industrial ecology, the economy of functionality, re-use, repair, reutilisation and recycling.

These things make sense because they are or can be actually practised on the ground. Yet it is here that the results can seem difficult to achieve. As Suren Erkman noted, writing on industrial ecology, when it comes to going into the details of how to change manufacturing processes in order to make by-products and wastes usable by other plants, we come up against some serious technical and economic difficulties [20].

Experience on the ground, including in the Heart of Hainaut, has shown that the only tangible achievements are those based on the partnership of proximity between the players and the long-term relationship of trust between businesses and local operators. It is with reason that Professor Leo Dayan, senior lecturer at the Sorbonne, has since 2004 advocated the introduction of centres for the development of industrial links at area level and local business parks for the development of industrial ecology in practice. He could see small teams evolving on the ground that were highly skilled, flexible, functionally versatile and endowed with their own financial resources. It was their role, he argued, to identify local eco-links and spot wastage and inefficiencies in order to generate partnerships between businesses, including local universities. Dayan rightly attached great importance to encouraging the actors in order to develop the necessary synergies [21]. This is the approach that was taken by the intermunicipal agency IDEA at the Tertre-Hautrage-Villerot industrial park, out of a desire to reconcile economic competitiveness and environmental performance across such a site. The local partners and resources that are mobilised then make the difference: business clubs, local residents, municipal authorities, the Environmental Safety Commission but also the University of Mons and local research centres such as Multitel, specialising in telecommunications and material traceability.

The Business Federation of Wallonia (UWE)’s SMIGIN project has demonstrated that SMEs can also work on an industrial ecology and circular economy approach [22]. Here too though, as also in the application of the extended producer responsibility principle, promoted in France by the General Commission for Sustainable Development, the point is to work to change attitudes and the culture so that the principles of cooperation and exchange go beyond the conceptual stage to become a reality on the ground [23].

The circular economy is definitely a systemic tool that takes the form of multiple practices. Above all, though, it is a matter of businesses and specific areas, in other words people and entities brought together on a site that is by its very nature bounded and restricted. It is in this proximity, if not intimacy, that practical steps first begin to be taken, because concrete action is dependent on trust, which has to be patiently built up and carefully maintained.

 Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Philippe DESTATTE, The circular economy: producing more with less, Blog PhD2050, 26 August 2014, http://phd2050.org/2014/08/26/ce/

[2] This text is the background paper of a presentation named Creating Value in the Regenerative Transition given at The Future of Cities Forum, Imagine Regenerative Urban Development, organized by the German Federal Ministry of Education and Research, the World Future Council and Energy Cities, Munich, Kulturhaus Milbertshofen, 30-31 october 2014.

[3] Dominique Bourg and Suren ERKMAN, Perspectives on Industrial Ecology, Sheffield, Greenleaf, 2003. – Fiona WOO e.a., Regenerative Urban Development: A roadmap to the city we need, Futures of Cities, A Forum for Regenerative Urban Development, p. 9-11, Hamburg, World Future Council, 2013. – A Circular Ecosystem of Economy, The Symbiosis Institute, http://www.symbiosis.dk/en/system (October 30, 2014).

[4] See Emmanuel SERUSIAUX ed., Le concept d’éco-zoning en Région wallonne de Belgique, Note de recherche n°17, Namur, Région wallonne – CPDT, April 2011, 42 p.

http://orbi.ulg.ac.be/bitstream/2268/90273/1/2011-04_CPDT_NDR-17_Ecozonings.pdf

[5] Waste management is regulated by the Framework Directive on Waste (2008/98/EC) and is based on the prevention, recycling and reutilisation of waste and on improving conditions for final disposal. Waste management is also addressed – in a more specific and sector-based manner – in numerous pieces of EU legislation: the Directive on Packaging and Packaging Waste (94/62/EC), the Waste Electrical and Electronic Equipment Directive (2002/96/EC), the Directive on the Management of Waste from Extractive Industries (2006/21 / EC), and so on. http://ec.europa.eu/environment/waste/index.htm

[6] Taking sustainable use of resources forward: A Thematic Strategy on the prevention and recycling of waste, Communication from the Commission to the Council, the European Parliament, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Brussels, 21 December 2005, COM(2005) 666 final. – Politique de l’UE en matière de déchets : historique de la stratégie, EC, 2005. http://ec.europa.eu/environment/waste/pdf/story_book_fr.pdf

[7] A resource-efficient Europe – Flagship initiative under the Europe 2020 Strategy, Communication from Commission to the European Parliament and the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Brussels, 26 January 2011 COM(2011) 21final, p. 7. – Note that the European Commission relies on the Online Resource Efficiency Platform (OREP) in connection with the circular economy.

http://ec.europa.eu/environment/resource_efficiency/index_en.htm

[8] Towards the Circular Economy: Accelerating the Scale-up across supply chains, prepared in collaboration with the Ellen MacArthur Foundation and MacKinsey Company, World Economic Forum, January 2014.

[9] Déclaration de Politique régionale wallonne 2009-2014, Une énergie partagée pour une société durable, humaine et solidaire, Namur, Wallonia Government, July 2009. – The Rhones-Alpes Region has also launched such a call. See: Jean-Jack QUEYRANNE, Les Regions dans la démarche d’économie circulaire : un appel à projets pour soutenir cette démarche écologique industrielle et territoriale, in Annales des Mines, Responsabilité et envitonnement, 76, 2014/4, p. 64-67.

[10] An eco-industrial zone can be defined as ‘a zone of economic activity proactively managed by the association of companies on site, interacting positively with its neighbours, and in which spatial and urban planning measures, environmental management and industrial ecology combine to optimise the use of space, materials and energy, to support the performance and economic dynamism of both businesses and the host community and to reduce local environmental loads.’ E. SERUSIAUX ed., Le concept d’éco-zoning…, p. 17.

[11] Gérard GUILLAUME, La Wallonie a sélectionné cinq écozonings-pilotes, in L’Echo, 14 April 2011.

[12] IDEA : retour sur une expérience pilote de l’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot, Info-PME, 5 September 2013. www. info-pme.be – Le projet d’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot sélectionné par le Gouvernement wallon !, Mons, IDEA, Press release of 8 April 2011.

[13] SPAQuE is the regional consultancy firm reference on landfill rehabilitation, brownfields decontamination and environmental expertise in Wallonia: http://www.spaque.be/documents/ComProfen.pdf

[14] La Wallonie s’engage dans l’économie circulaire, La Wallonie s’engage dans l’économie circulaire, 13 June 2013. – NEXT : l’économie circulaire au cœur du processus de reconversion de l’économie wallonne, 18 July 2013. http://www.marcourt.wallonie.behttp://marcourt.wallonie.be/actualites/~next-l-economie-circulaire-au-coeur-du-processus-de-reconversion-de-l-economie-wallonne.htm?lng=fr

[15] Rapport de suivi Plan Marshall 2.vert, p. 231-235, SPW, Secrétariat général, Délégué spécial Politiques transversales, April 2014, p. 231.

[16] Wallonie 2014-2019, Oser, innover, rassembler, Namur, July 2014, 121 p. See especially pp. 5, 22, 24, 28, 83, 90.

[17] Ibidem, p. 71.

[18] The industrial metabolism is the entirety of the ‘biophysical components of the region’s industrial system’. Suren ERKMAN, Ecologie industrielle, métabolisme industriel et société d’utilisation, Geneva, Institut pour la Communication et l’Analyse des Sciences et des Technologies, 1994.

[19] See especially Rémy LE MOIGNE, L’économie circulaire, comment la mettre en œuvre dans l’entreprise grâce à la supply chain ?, Paris, Dunod, 2014.

[20] Suren ERKMAN, Vers une écologie industrielle, Comment mettre en pratique le développement durable dans une société hyper-industrielle, p. 37, Paris, Editions Charles Léopold Mayer, 2004.

[21] Léo DAYAN, Stratégies du développement industriel durable. L’écologie industrielle, une des clés de la durabilité, Document établi pour le 7ème programme-cadre de R&D (2006-2010) de la commission Européenne. Propositions pour développer l’écologie industrielle en Europe, p. 8, Paris, 2004. http://www.apreis.org/img/eco-indu/7emplanEurop.pdf

[22] The European SMIGIN (Sustainable Management by Interactive Governance and Industrial Networking) project enabled the UWE to organise between 2006 and 2009, collective solutions based on a common methodology for the common needs of companies in seven business parks in Belgium and France: the measurement of environmental impacts, landscaping, and the optimisation of transport, waste and energy flows. The UWE went on to create a ‘sustainable business parks’ unit. Inform, Ecologie industrielle et économie circulaire : la dimension environnementale 2.0, Business & Society Belgium, 2012.

[23] Entreprises et parcs d’activités durables, Territoires et parcs durables, implication des entreprises : état des lieux et perspectives d’avenir, Matinée d’échanges, 4 April 2014, UWE, CPAD, 2014. 4 p.

Namur, le 16 septembre 2014

Un projet pour la Wallonie, c’est l’exigence partagée de plus de démocratie et d’un meilleur développement, a-t-on souvent souligné. Pour y parvenir en 2014, il s’agit de répondre à des enjeux dont le niveau de priorité est souvent variable en fonction des acteurs mais aussi des moments, les processus de dramatisation leur échappant parfois. En se basant sur les travaux menés par le Collège régional de Prospective de Wallonie depuis 2011, notamment la réflexion prospective Wallonie 2030 [1], on pourrait retenir cinq enjeux majeurs pour la nouvelle législature wallonne 2014-2019. Nous les intitulerons création et croissance des entreprises, adéquation de la formation au développement régional, refondation de la fonction publique, trajectoire budgétaire, articulation des territoires au projet régional. Autant de questions pour le gouvernement Magnette-Prévot [2].

1. Création et croissance des entreprises

En Wallonie, comme partout, les entreprises constituent les véritables piliers de la croissance et du développement économique et social. Le rôle des pouvoirs publics, aux niveaux local, régional, fédéral, européen et global consiste à créer un cadre favorable pour leur création et leur expansion, dans le respect de normes éthiques, sociales et environnementales qui soient aussi compatibles que possible avec leur compétitivité au niveau mondial. Comment dès lors faciliter la création et la croissance des entreprises, stimuler l’innovation et assurer un développement économique durable ?

Pour continuer à reconstruire l’économie wallonne, le gouvernement wallon va poursuivre la logique du Plan prioritaire wallon (dit Plan Marshall) en se concentrant sur les actions présentant le plus de valeur ajoutée, en orientant l’innovation et la recherche sur la valorisation économique et commerciale ainsi que sur la création d’emplois, et en renforçant les efforts d’internationalisation des entreprises [3]. Son objectif est de retrouver le ratio prôné par la Commission européenne de 20% de part de l’industrie dans le PIB wallon en 2020. On en est loin : ce taux ne cesse de baisser pour plusieurs raisons. Il s’élevait en 2012 à 12,7 % en Wallonie et à 15,2 % dans les 28 [4]. Les atouts du gouvernement pour l’améliorer : le renforcement des rôles de la SRIW, de la Sogepa et de la Sowalfin, la mise en place de l’Agence pour l’Entreprise et l’Innovation (AEI), la poursuite des programmes NEXT (économie circulaire), Creative Wallonia, Novallia (financement des PME innovantes), le développement de la veille économique, stratégique et prospective, l’amélioration de la transition entre la recherche, le monde économique et industriel [5], la simplification radicale et l’évaluation de la pertinence des mécanismes d’aide aux entreprises et à l’emploi [6], etc. L’amélioration du taux d’emploi dans toutes les classes d’âge, dans tous les bassins et à tous les niveaux de qualification est l’obsession du gouvernement [7]. Mais – faut-il l’écrire ? – l’emploi n’est pas la finalité de l’entrepreneur mais la conséquence de la mise en mouvement d’un grand nombre de variables. L’essentiel reste, que l’on aime ou non l’idée, la création de richesses, ce qui nécessite une croissance nette de l’emploi dans les secteurs industriels et tertiaires marchands [8]. La Déclaration de politique régionale fait du secteur marchand le vecteur principal de l’augmentation du taux d’emploi [9].

2. L’adéquation de la formation au développement régional

La question est connue depuis longtemps. Il s’agit de savoir comment optimaliser les structures et les modèles d’éducation et de formation pour répondre à la fois aux finalités d’apprentissage, de créativité et d’émancipation individuelles et collectives. La réponse est difficile. Au delà de la construction critique de la personne, il est nécessaire d’accorder une attention particulière au développement des ressources humaines dont les entreprises ont besoin. Le nouveau gouvernement rappelle que les compétences de l’enseignement, de la recherche, de la culture et des médias sont essentielles en termes d’innovation et de compétitivité, mais aussi qu’elles sont gérées par la Communauté française [10], c’est dire si la mobilisation de ces compétences au profit de la Wallonie constitue elle aussi un enjeu. La voie pour y accéder reste à déterminer mais elle relève bien de l’innovation. A défaut d’une reconfiguration du paysage institutionnel francophone, une rationalisation en vue d’une plus grande efficience, ainsi qu’une réorganisation des relations entre matières interdépendantes mais trop cloisonnées serait bien nécessaire. Le chemin pris par cette législature est à nouveau celui des synergies. L’expérience passée laisse sceptique les observateurs mais ce chemin peut se révéler efficace dans le domaine de la formation en alternance. Le gouvernement a en effet décidé de confirmer ce programme, expérimenté notamment par l’IFAPME, comme filière d’excellence, en donnant la priorité à la rencontre des qualifications demandées par les entreprises dans le cadre du Pacte pour l’Emploi et la Formation [11]. Au delà, la mise en adéquation des formations et des besoins d’emploi nécessitera probablement des mesures astreignantes qui peuvent être perçues ou non dans la Déclaration de politique régionale, selon la compréhension que l’on a de certains de ses paragraphes [12].

3. La refondation de la fonction publique

Cet enjeu ne constitue qu’une dimension d’une question plus large sur laquelle nous reviendrons en conclusion de ce papier et qui nous interroge sur la manière d’établir une gouvernance collective, participative et publique, à la mesure de la démocratie que le XXIème siècle doit construire, en s’appuyant sur des processus de débat, de concertation et de décision.

La refondation de la fonction publique wallonne ne peut s’appuyer que sur une reconnaissance profonde des agents, du travail qu’ils réalisent et de la place fondamentale qui est la leur dans la société. Au delà de la gestion par mandats et par plans opérationnels, on doit aussi changer les ressorts de l’implication du personnel. Il s’agit d’une dynamique relevant de la culture des organisations, qu’il faut revisiter, celle de construire sur la confiance et sur la reconnaissance explicite d’une utilité sociale. Ce renouveau demande de l’empowerment (autonomisation et responsabilisation) de la part de l’ensemble des agents, par des délégations élargies, associées à un mode de gouvernance des ressources humaines développant la prise de risque et en acceptant les erreurs comme autant d’apprentissages.

La communication du gouvernement wallon à ce sujet, portant essentiellement sur la seule réduction des effectifs dans l’administration, ne manque pas d’étonner car le chapitre consacré à la fonction publique dans la Déclaration de politique régionale comporte des pistes positives et concrètes de nature à développer réellement l’innovation dans ce domaine : évolution des plans opérationnels en des contrats d’administration qui seraient de véritables contrats de partenariat entre le gouvernement et l’administration, qui fixeront, pour la durée de la législature, des objectifs quantitatifs et qualitatifs à atteindre, les moyens humains et de fonctionnement ainsi que les droits et obligations de chacune des parties prenantes (gouvernement, ministres et mandataires), mise en place de protocoles de collaboration arrêtant la répartition des rôles entre le mandataire, le gouvernement et les ministres, développement de l’audit interne, formation à la gestion de projet et à l’excellence opérationnelle (Lean Management, etc.), mise en place d’une politique de carrière innovante et de rémunération motivante axée sur l’évaluation et les acquis de l’expérience, etc. [13]

4. La trajectoire budgétaire

L’équation à résoudre par la Région wallonne est ardue, faute d’avoir anticipé lors des gouvernements Van Cauwenberghe et Demotte. D’abord, la Région doit répondre aux obligations liées au Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance au sein de l’Union économique et monétaire (TSCG) et à la requalification de la dette régionale suite à l’intégration, par Eurostat et l’Institut des Comptes nationaux, de certains organismes financiers wallons dans le périmètre des administrations publiques. Le fait que le gouvernement wallon ait émis l’intention de reporter l’équilibre budgétaire à 2018, au lieu de 2016, fait débat [14]. Ensuite, la Région wallonne doit intégrer les contraintes de court, moyen et long termes que lui impose la nouvelle loi de financement qui dispose que la dotation de transition accordée à la Région wallonne se tarira en 2024. De surcroît, le transfert de nouvelles compétences, dans le cadre de la dernière réforme de l’Etat, ne bénéficiera pas de la totalité des montants qui étaient dédiés à celles-ci au Fédéral. Enfin, la Région wallonne disposera d’une autonomie fiscale accrue. Cette dernière question est loin d’être anodine et, tant en matière d’impôt foncier que d’impôt sur le revenu, le Parlement devra débattre de la politique fiscale et de l’organisation de la taxation.

Le nouveau gouvernement wallon a annoncé un gel des budgets régionaux en 2015 et 2016 afin de dégager des marges pour des initiatives nouvelles. L’idée peut paraître séduisante surtout parce qu’elle permet enfin de mener les réflexions sur les choix budgétaires stratégiques, c’est-à-dire pluriannuels, qui devraient être opérés, réflexions qui semblent ne pas avoir été menées jusqu’ici. C’est en effet la meilleure manière de pouvoir y réfléchir avec les acteurs et de les mobiliser autour d’un projet clair et coconstruit, donc débattu dans la société et au Parlement. L’objectif reste d’accélérer le redéploiement. Cela sera particulièrement nécessaire pour le financement des compétences transférées.

Parallèlement, le gouvernement met en place un dispositif sans précédent de gouvernance budgétaire et fiscale, en resserrant le pilotage budgétaire de l’ensemble des administrations et entités qui lui sont liées par un Comité de monitoring présidé par la Direction générale du Budget du Service public de Wallonie (DGT2). Cet outil, que l’on attendait depuis longtemps, est en effet de nature à permettre un meilleur suivi des recettes, un conception pluriannuelle et plus rigoureuse des budgets, ainsi qu’un suivi plus efficace et transparent de la consommation budgétaire [15]. Le renforcement de la place de l’administration wallonne dans ce processus constitue assurément une bonne nouvelle, notamment pour le Parlement qui pourra mieux appréhender la réalité budgétaire.

5. L’articulation des territoires au projet régional

Depuis une quinzaine d’années, en relation avec l’émergence de bassins de vie ou de communautés de communes, mais aussi en lien avec les débats sur l’avenir des intercommunales de développement et des provinces, se pose en Wallonie la question d’une nouvelle gouvernance territoriale : comment faire pour que le développement des territoires bénéficie à la Wallonie tout entière ? Les territoires et les villes apparaissent d’ailleurs, partout dans le monde, de plus en plus comme les niveaux pertinents du développement. Le Collège régional de Prospective a insisté sur le besoin d’instaurer une nouvelle gouvernance territoriale qui s’articule au niveau régional et qui construise une coopération contractuelle entre les différentes échelles territoriales, des quartiers aux communes jusqu’à la région, et plus seulement une relation de tutelle et de subventionnement. Enfin, le Collège a préconisé l’élaboration d’un référentiel territorial régional intégré, c’est-à-dire la construction d’un plan stratégique d’ensemble qui rassemble à la fois la vision territoriale et le développement économique et social, tant aux niveaux régional que territorial. On se rappelle qu’un accord n’avait pu être formalisé lors de la dernière législature sur la révision du Schéma de Développement de l’Espace régional (SDER).

Le nouveau gouvernement wallon entend concrétiser une vision stratégique à long terme du territoire wallon dans une logique de développement durable [16] , en rencontrant les enjeux d’attractivité territoriale, de compétitivité, de mobilité, d’aménagement parcimonieux du territoire. On se réjouira de lire dans la DPR que les projets territoriaux, élaborés au niveau supracommunal, couvriront l’ensemble de la Wallonie et s’articuleront avec la vision régionale pour assurer un développement territorial équilibré [17]. Pour ce faire, le gouvernement Magnette-Prévot indique son intention de renforcer l’approche supracommunale ainsi que de développer des partenariats contractualisés entre la Région, les provinces, les éventuelles communautés de territoire et les communes[18]. Par ailleurs, l’actualisation du SDER reste à l’ordre du jour, avec la nécessité affirmée et bienvenue d’une cohérence avec le Plan Marshall et les objectifs de redéploiement économique de la Wallonie. En fait, c’est lui qui doit réaliser l’articulation avec les stratégies supracommunales. C’est aussi sur ce SDER que devraient s’appuyer l’ambitieuse politique de la ville que le gouvernement veut mener, les réponses aux défis de la ruralité, ainsi que la mise à disposition de terrains attractifs pour le développement des entreprises [19]. Dans ce dernier domaine, la Sogepa se voit confier une mission d’ensemblier pour la réhabilitation des sols, avec l’appui de l’expertise technique de SPAQuE [20].

Conclusion : confiance, partenariat et changement

D’autres enjeux que les cinq évoqués ici trop rapidement attendent bien entendu la Wallonie. Tant les réalités quotidiennes que l’Europe seront là pour les rappeler. N’en doutons pas, le renforcement de la cohésion et de l’inclusion sociales, l’accès aux droits fondamentaux des citoyens, les défis environnementaux et énergétiques, y compris le changement climatique, le vieillissement de la population, la coopération européenne, la responsabilité qui est la nôtre à l’égard des pays en moindre développement, seront aussi à l’ordre du jour de la nouvelle législature. La Déclaration de Politique régionale ne les néglige pas. La manière avec laquelle l’ensemble de ces enjeux seront pris en charge contribuera – ou non – à (re)construire la confiance, qui est un des leitmotive du Ministre-président Paul Magnette.

Malgré certaines dérives sémantiques répandues depuis quelques années, la Wallonie, ce n’est toutefois ni uniquement son gouvernement ni uniquement ses pouvoirs publics. Lorsque, au début des années 1990, le Ministre-président Bernard Anselme émettait le slogan « La Wallonie, c’est nous ! » il exprimait bien l’idée d’une collectivité humaine et politique au sens large à laquelle, un peu plus tard, la gouvernance – c’est-à-dire la gestion collective à partir des acteurs – a donné une base concrète. Le nouveau gouvernement ne dit pas autre chose lorsqu’il appelle à un partenariat quotidien et intensif entre toutes les forces qui veulent concourir à la transition économique, sociale et environnementale [21] – les citoyens, les entrepreneurs, les associations et les pouvoirs publics – et lorsqu’il évoque la réalisation d’un Pacte qui donne un sens et un horizon, (…) au delà des divisions dépassées et des querelles intestines [22]. Ce pacte – que nous avions appelé contrat sociétal – constitue en effet, avec le renforcement du rôle du Parlement wallon et une participation plus active des citoyens à la vie publique, la clef de la réussite [23]. Il reste toutefois à écrire et à conclure.

La Wallonie est en attente de ruptures et de mutations profondes. Alors que le mot « changement » apparaissait tabou sur les bords de la Meuse namuroise voici encore quelques mois, la Déclaration de politique régionale indique que concentrer l’action sur ce qui déclenchera le changement, c’est oser engager les réformes nécessaires [24].

Si le gouvernement s’engage sur le terrain de l’évaluation participative et du partenariat avec les acteurs pour réorganiser son environnement institutionnel et administratif [25], refonder son développement territorial, et organiser à long terme les compétences transférées du fédéral [26], la Wallonie s’en trouvera transformée. Il reste à convaincre et à mobiliser les Wallonnes et les Wallons.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Notamment : Philippe DESTATTE, Wallonie 2030, Quelles seraient les bases d’un contrat sociétal pour une Wallonie renouvelée ? Rapport général du congrès du 25 mars 2011, 19 p.

http://www.college-prospective-wallonie.org/Documents/Philippe-Destatte_Wallonie2030_Rapport-General_2011-03-25_Final_ter.pdf

[2] Une version synthétique de ce texte a été publiée dans L’Echo du 16 septembre 2014, sous le titre Les cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne, p. 13.

http://www.lecho.be/agora/analyse/Les_cinq_enjeux_majeurs_pour_la_legislature_wallonne.9545243-2338.art

[3] Parlement wallon, Session extraordinaire 2014, Déclaration de politique régionale, Oser, innover, rassembler, Namur, Juillet 2014, 72 p. 23 juillet 2014 Doc. 20 (SE2014) N°1, p. 16. – voir aussi l’interview de Jean-Claude Marcourt par Christophe de Caevel, « Tout doit pouvoir être remis à plat, mêmes les pôles de compétitivité« , dans Trends-Tendances, 28 août 2014.

[4] Source BNB-Eurostat. Florence HENNART, Spécialisation intelligente des Régions, Quelle stratégie en Wallonie ? Exposé aux Midis de l’Innovation, SPW-DGO6, 24 juin 2014.

Cliquer pour accéder à Midis%20innovation%2024juin2014-florenceHennart.pdf

[5] Déclaration de politique régionale…, p. 23 et 24.

[6] Ibid., p. 8 et surtout 11 : Le Gouvernement entend profiter de la présente législature pour analyser les dispositifs de soutien à l’activité et à l’emploi à la lumière du contexte socio-économique wallon et des stratégies de redéploiement économique de la Wallonie.

[7] Ibid., p. 4.

[8] Idée que nous n’avons, comme d’ailleurs l’Union wallonne des Entreprises, cessé de porter depuis 1991 : voir notamment Albert SCHLEIPER, Le devenir économique de la Wallonie, dans La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 131-133, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Ph. DESTATTE, La Wallonie au futur, 10 ans de construction d’un projet de société, p. 20, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

[9] L’augmentation du taux d’emploi constitue une priorité pour le Gouvernement. Le secteur marchand doit être le vecteur principal, parce qu’il permet de conjuguer la création d’emplois, la création de richesses et la soutenabilité budgétaire, aux côtés du secteur public et du secteur non marchand qui assument des prestations sociales et collectives indispensables et dont le rôle doit être confirmé, voire renforcé. Déclaration de politique régionale…, p. 9.

[10] Ibid., p. 7 et 20.

[11] Ibid., p. 10.

[12] Ibid., p. 14 et 15.

[13] Ibid., p. 62-63.

[14] Voir notamment : Anaïs SOREE, « La Wallonie ne remplit pas son contrat », Interview de Jean Hindriks, dans L’Echo, 30 août 2014, p. 7. – Stéphane TASSIN, Les ministres wallons suent sur le budget, dans La Libre, 4 septembre 2014.

[15] Déclaration de politique régionale…, p. 60-61.

[16] Ibid., p. 45-46. On ne fait toutefois nulle part référence à la Stratégie régionale de Développement durable, lancée utilement par le précédent gouvernement wallon, malgré les réelles maladresses de sa conception et de sa mise en œuvre.

[17] Ibid., p. 47.

[18] Ibid., p. 67.

[19] Ibid., p. 47-48. – voir aussi Stéphane TASSIN, L’image de l’administration doit changer, Le ministre Carlo Di Antonio (CDH) veut déjà revoir le CoDT et le SDER initiés par son prédécesseur Ecolo, dans La Libre, 9 septembre 2014.

[20] Ibid., p. 53-54.

[21] Ibid., p. 6.

[22] Ibid., p. 7.

[23] Ibid., p. 60 : Le gouvernement veillera également à améliorer la dynamique démocratique en Wallonie. Cela passe par un renforcement du rôle du Parlement et une participation plus active des citoyens à la vie publique.

[24] Ibid., p. 7.

[25] Ibid., p. 59 : proposer, sous la responsabilité du ministre-président et en lien avec chaque ministre, une simplification et une réduction du nombre de structures publiques et parapubliques, régionales et locales, sur base d’une évaluation des missions, du coût et de la plus-value de ces structures et de leur organisation interne pour les citoyens et les entreprises.

[26] Ibid., p. 28 : Santé : Le Gouvernement wallon veillera à assurer la continuité des politiques menées qui, pour nombre d’entre elles, fonctionnent déjà de manière satisfaisante, et rassemblera les acteurs de terrain de chaque secteur afin d’envisager la meilleure évolution possible de ces nouvelles politiques à long terme. Voir aussi pour les allocations familiales, p. 29 et 30.

Arolla, le 4 août 2014

En novembre 2004, un cercle de réflexion de trente personnalités [1] provenant d’horizons différents s’est constitué, à l’initiative de l’Institut Destrée, avec pour volonté de réfléchir aux moyens de lever les obstacles qui continuent à affecter le développement en Wallonie. Ce Collège régional de Prospective de Wallonie, comme il s’est désigné sur le modèle de celui de Poitou-Charentes, a tenu une bonne trentaine de séminaires d’une journée, organisé deux colloques, – l’un sur les services publics [2], l’autre sur l’éducation [3] -, mené un exercice de prospective intitulé Wallonie 2030 [4] , organisé un congrès [5] et lancé deux appels au monde politique [6]. Ces initiatives lui ont permis de dialoguer avec plusieurs centaines d’acteurs et de décideurs autour d’un modèle d’analyse qu’il s’est construit. Ce modèle est régulièrement utilisé comme grille de lecture par les membres du Collège régional de Prospective de Wallonie dans leurs propres travaux et j’ai pu à nouveau mesurer l’intérêt qu’il suscitait en m’y référant lors de deux interventions récentes. La première au colloque de la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective, le 15 mai 2014 [7]. Et la seconde, en clôture de la journée d’étude organisée par Mielabelo et l’Institut Destrée sur L’Excellence opérationnelle dans les services publics, le 11 juin 2014 [8]. Les réactions vraiment enthousiastes que la présentation de ce modèle a générées constituent autant de raisons d’y revenir ici.

1. L’avenir souhaité est déjà présent dans un certain nombre de nos comportements

La réflexion du Collège régional de Prospective de Wallonie s’est, d’emblée, réalisée avec la conviction que la Région est à la croisée des chemins, à un moment particulier de son histoire dans la mesure où elle est engagée dans une transition à double titre. D’une part, comme toute région européenne, elle s’inscrit dans la mutation des sociétés industrielles vers celles, post-industrielles, de la connaissance et de l’apprentissage. D’autre part, la Wallonie a quitté partiellement sa logique de déclin de région de tradition industrielle, jadis affectée à la fois par le manque de moyens financiers et humains de reconversion et de capacité d’autonomie. Peut-être d’ailleurs a-t-elle entamé son redressement structurel depuis le milieu des années quatre-vingt, comme le rappelait d’ailleurs le Ministre-Président Paul Magnette lors de son discours d’investiture au Parlement wallon, ce 23 juillet [9], hypothèse que j’avais soulevée dans un exposé à l’OCDE en décembre 2000. [10]

Les membres du Collège régional ont donc conscience que deux Wallonie, avec deux systèmes culturels, se déploient sous leurs yeux : celle de l’ancienne vision industrielle qui n’en finit pas de se replier et de souffrir. Celle du renouveau qui, progressivement, prend la place de la première. Cette analyse nous a donc fait concevoir une prospective nuancée dans laquelle l’avenir souhaité est déjà présent dans bon nombre de nos comportements [11] et qu’il faut renoncer à ne considérer le souhaitable que dans le futur. Néanmoins, la cohabitation de ces deux Wallonie entre elles est d’autant plus difficile qu’elle se fait au sein de toutes les institutions, toutes les organisations – en ce compris les entreprises – toutes les familles et chacun des individus. Cette cohabitation est donc en nous mêmes et nous inscrit, à des moments différents et successifs, dans l’une ou l’autre culture. Dès lors, n’en doutons pas, elle est difficile à vivre…

Dès le début de l’aventure institutionnelle wallonne, en 1975, lors du premier « gouvernement wallon » présidé par Alfred Califice, son ministre de l’économie, Jean Gol s’interrogeait d’ailleurs pour savoir quelles politiques, quels comportements, quelle éthique, peuvent assurer à notre région une transformation bénéfique ? [12] Vingt ans plus tard, le professeur Robert Halleux, spécialiste des questions sidérurgiques et d’innovations, avait lui aussi relevé que l’effondrement, par pans entiers, des industries traditionnelles a engendré, en Wallonie, une profonde crise morale [13]. Cette dernière a profondément affecté le système de valeurs. Or, la conscience collective forme un système déterminé, qui a sa réalité distincte, sa vie propre et se transforme de génération en génération, en pesant sur l’individu. Le Collège régional de Prospective de Wallonie a donc estimé qu’il y avait un travail à faire sur la culture, sur les comportements et déterminants culturels communs et sur ce qu’il y a derrière, notamment l’héritage, sinon le poids de l’histoire. Ainsi, dans la grille de lecture du Collège régional de Prospective, la question de la culture apparaît-elle fondamentale. L’étude du système de valeurs [14] y a été jugée essentielle à la compréhension des enjeux économiques et sociaux ainsi qu’à l’analyse du changement social. L’idée qui y a été retenue, c’est que, pour passer à l’action, il faut d’abord agir sur les mentalités : on ne peut travailler au développement économique de la Wallonie sans prendre en compte ses habitants, individuellement et collectivement. Il s’agit de se poser la question des valeurs collectives auxquelles on adhère, et de les confronter à l’aune du changement que l’on veut induire.

2. Les obstacles au développement wallon : un système stable qui se perpétue ?

Utilisant un modèle de décodage de la culture, fourni par un de ses membres, Jean-Louis Dethier, permettant l’analyse du comportement concret d’acteurs stratégiques du développement wallon, le Collège a étudié des situations précises depuis dix ans [15] afin d’identifier des comportements caractéristiques de groupes d’acteurs essentiels : les acteurs économiques et de la recherche, les administrations et les décideurs politiques, les associations, les acteurs de la formation et de l’enseignement, les travailleurs et leurs organisations représentatives. Les résultats de ces travaux ont permis de formuler une vingtaine de comportements spécifiques à chaque catégorie d’acteurs. Un travail collectif de validation de ces comportements, d’identification de leur côté négatif ou déficient, de regroupement et de recherche de transversalités (mobilité, éthique, responsabilisation, etc.) a permis de dresser un tableau global de facteurs de développement estimés pertinents et stratégiques et de regrouper ces données en treize obstacles majeurs.

2.1.  Une insuffisance généralisée de culture du risque et du changement (déficit de systémique et d’anticipation)

Les décideurs politiques, administratifs ou économiques n’intègrent pas suffisamment les dimensions extérieures à leurs champs d’action. Ils n’élaborent pas de vision large et anticipative pour fonder leurs stratégies. Dès lors, ils sont forcés de réagir sous la pression des événements du temps court, à la recherche de résultats concrets et immédiats. Ne comprenant pas convenablement la complexité des interactions et les composantes du système qui les entoure ainsi que la place qu’ils y occupent, ils sont condamnés à prendre des décisions inadéquates. Ce type de comportement est également présent dans d’autres milieux, notamment associatif et de l’enseignement ainsi que de la formation.

2.2.  Une absence de responsabilisation des acteurs et de clarification de leurs objectifs

Les décideurs politiques et administratifs ne définissent pas et ne communiquent pas avec suffisamment de clarté les objectifs, les résultats attendus et le rôle des différents acteurs. L’absence d’une véritable contractualisation entre les parties prenantes nuit à la responsabilisation des acteurs. La contractualisation nécessite reconnaissance mutuelle, donc différenciation et distance entre les parties contractantes, mais aussi autonomie dans le choix des modalités d’exécution. Cette absence de contractualisation touche également le monde associatif.

 2.3. Une faiblesse de préparation des décisions et d’attention à leur appropriation par les acteurs

Les décideurs politiques annoncent ou prennent des décisions insuffisamment préparées en termes d’analyse coût/bénéfice, de faisabilité, de capacité de prendre en compte les positions et les attentes des citoyens. La faiblesse de préparation nuit à la mise en œuvre et à l’appropriation de la décision par les acteurs. Ce comportement, particulier au monde politique, provoque une mise en cause de la crédibilité des gouvernants et a des conséquences sur l’ensemble des acteurs. Le rôle des médias est à prendre en compte pour expliquer ce type de comportement.

2.4. Un affaissement de la norme, de la déontologie et de l’éthique (travail au noir, détournement d’asbl, etc.)

Une série de comportements dont le but final est souvent l’augmentation de ses gains ou de ses avantages acquis de manière illégitime voire illégale témoignent de l’affaissement de la norme, de la déontologie et de l’éthique. Cette absence de souci du bien collectif peut, par exemple, prendre la forme du travail au noir – dont peuvent profiter des travailleurs, des acteurs économiques, la population – ou du détournement de l’objet social d’une asbl par les citoyens. Norme, éthique et déontologie sont aussi mises en cause dans les champs de l’administration, de la politique et de la formation.

2.5. Des immobilités physiques et mentales face à l’évolution de la formation, de l’emploi et du marché

Les Wallons sont peu mobiles, or la mobilité doit devenir un élément-clé de l’évolution de la société wallonne. Il faut être prêt à se déplacer pour se former, pour étudier (Programme Erasmus, etc.), pour trouver du travail, pour faire des affaires. Il faut également être prêt à bouger mentalement, s’ouvrir, se remettre en question. L’absence de mobilité peut être liée à un problème d’éducation et de formation (les élites bougent) et peut être mise en liaison avec une tendance au développement à outrance de services dits de proximité.

2.6. Une absence de réelle mise en projet personnel des individus au profit d’images stéréotypées

Beaucoup de Wallons choisissent leur orientation professionnelle en fonction de l’image d’un métier. Cela provoque l’engorgement dans certaines professions, des carences dans d’autres – notamment scientifiques –, la dévalorisation des métiers manuels. Ce comportement pose le problème de la difficulté pour l’individu de se mettre en projet. Il faut choisir ses études en fonction d’une analyse. La culture de la mise en projet, liée à celle de la responsabilisation, est fondamentale dans les champs de la formation et du travail, mais déterminante également dans le domaine de l’associatif, du politique et de l’entreprise.

2.7. Une difficulté des travailleurs à se responsabiliser parce qu’ils ne sont pas associés aux décisions

Les travailleurs, parce qu’ils ne sont pas associés aux décisions, ne se considèrent pas comme acteurs responsables de leur devenir. Une distance se creuse entre l’intérêt général de l’entreprise ou de l’organisation et l’intérêt du travailleur qui manque à la fois de motivation et d’implication dans l’avenir commun. Cette absence de responsabi­lisation est préjudiciable tant dans les entreprises que dans la fonction publique.

2.8. Une autosatisfaction et une sous-estimation des vrais problèmes en matière sociale (pauvreté)

Les Wallons sont a priori satisfaits et fiers de leur système social, considéré par eux comme « le meilleur système social du monde ». Toutefois, ils sous-estiment gravement ses manquements et sa dégradation (dualisation, paupérisation, manque de formation continue, discrimination à l’embauche, etc.). Or, dans certaines sous-régions de Wallonie, la situation sociale apparaît catastrophique.

2.9. Un enfermement des partenaires sociaux dans des jeux de rôles traditionnels

S’il est clair que la Wallonie est marquée par une culture syndicale, ce n’est pas tant les organisations syndicales qu’il s’agit de stigmatiser que l’enfermement de l’ensemble des partenaires sociaux, y compris les organisations patronales, dans des jeux de rôles traditionnels. La concertation sociale semble à bout de souffle. La fin de l’immobilisme passe par une implication constructive et une nouvelle responsabilisation des partenaires sociaux.

2.10. Des réflexes d’attachement aux piliers, entraînant des coûts exorbitants

Dans le domaine de l’enseignement et de la formation, le réflexe d’attachement aux piliers datant du XIXème siècle entraîne des coûts exorbitants liés à la multiplication des réseaux et des filières concurrentes. La mise en œuvre du décret Bologne, ainsi que le regroupement des universités en Académies, à l’initiative de la ministre Françoise Dupuis, en ont constitué les derniers avatars. Ce réflexe reste aussi largement présent dans les champs du secteur associatif, du politique et de l’administration.

2.11. Une incapacité des individus et des acteurs à travailler en partenariats et en réseaux

L’individualisme poussé à l’extrême et à tous les niveaux provoque l’incapacité des individus et des acteurs à travailler en partenariats et en réseaux. Ce comportement est particulièrement préjudiciable dans le domaine de la recherche et de la formation, où beaucoup préfèrent être responsables dans une petite structure que de participer à un projet ambitieux où, peut-être, ils pèseront moins. Il en est de même dans le domaine économique.

2.12. Une absence de continuité entre l’industrie traditionnelle et les secteurs innovants

La tendance actuelle consiste à tout miser sur l’innovation et les nouvelles technologies quels qu’en soient les secteurs d’activité. On assiste ainsi à une déconnexion entre les secteurs nouveaux et les secteurs anciens, provoquant une perte de sens mais aussi de tradition industrielle et de know-how. Cette évolution affecte l’identité économique de la Wallonie et accroît la désorientation et l’incompréhension de ses acteurs économiques.

2.13. Un manque de clarté des missions des opérateurs de services au public et aux entreprises

Les missions des opérateurs de service au public et aux entreprises sont parfois si peu claires que citoyens et entrepreneurs ne savent pas où s’adresser pour obtenir l’information ou pour se mettre en règle. Cette question est liée à l’absence de transparence et à la faible accessibilité des opérateurs.

A l’issue de ces travaux, menés de 2005 à 2009, le Collège a émis l’hypothèse que les obstacles au développement de la Wallonie ont eux-mêmes généré un système qui est stable et qui se perpétue. La pérennisation de ce système s’incarne bien dans deux formules bien connues : l’une liégeoise – on za toudi bin fé comme çoulà -, l’autre hennuyère – ça n’pou mau

3. Le modèle des comportements wallons inadaptés

Après avoir recomposé les différents modèles dans leurs aspects traditionnel et souhaité, le Collège régional de Prospective de Wallonie s’est attaché à réaliser une synthèse de l’ensemble en prenant dans les différents types d’obstacles les éléments les plus déterminants en termes d’effets sur le développement. Cette synthèse a pris la forme de deux systèmes cohérents – un système dit « traditionnel » ou « inadapté » et un système, dit souhaité ou « offensif » – composés d’un volet « effets sur le développement » et d’un volet « comportements ».

Pour passer à la phase stratégique, une reconceptualisation a été opérée : les modèles ont été réorganisés, puis simplifiés en cinq comportements inadaptés centraux et cinq comportements souhaités centraux, réunis au sein d’un tableau et associés aux cinq obstacles initiaux. On dispose ainsi d’un modèle finalisé des comportements wallons inadaptés :

CRPW_Modele-Comportements-inadaptes_2014-08-01

Dans ce modèle des comportements inadaptés, on retrouve, dans le cercle moteur des renforcements, une série de comportements collectifs ou individuels qui alimentent directement le système et se soutiennent les uns les autres. Il s’agit des stratégies réactives défensives, de l’acceptation de certaines transgressions, de la préoccupation prioritaire des piliers et autres groupements établis de se « répartir le gâteau », de l’isolement de chacun sur son propre territoire et de la fixation sur l’immédiateté. Ce cercle négatif de comportements engendre quatre autres groupes de comportements. Le premier groupe comprend le manque de vision partagée, le rejet de la gouvernance délibérative, le mépris de l’autre, le renvoi du problème à d’autres, en particulier à l’autorité publique. Le deuxième groupe est celui de la prise de décisions à court terme. Le troisième porte sur l’avantage donné aux infrastructures matérielles sur l’immatériel, l’enfermement dans le cadre existant, la rigidité, l’immobilité, la non adaptabilité et l’attentisme. Le quatrième groupe de comportements est lié à la notion d’auto-référencement, d’un recours important aux ingénieries sociale et fiscale ainsi que la propension des décideurs à trop céder à des intérêts particuliers.

Une première série de conséquences ont été dégagées de l’analyse par le Collège régional de Prospective de Wallonie : l’inadaptation des décisions et des stratégies, l’absence de réponses aux enjeux collectifs, l’inapplicabilité de certaines décisions, l’inadéquation entre attentes et réponses, entre besoins et ressources, la primauté de l’intérêt particulier. Ces conséquences génèrent des disparités croissantes qui sont aussi renforcées par le manque de mobilisation optimale des ressources. Dans cette logique, tout concourt à la prise de retard de la Wallonie dans son développement. Comme moteur de ces effets négatifs, un cercle vicieux se dessine au niveau des acteurs où se conjuguent une série d’effets négatifs liés à la culture : le renforcement de l’isolement, des clivages, des jeux institutionnels, le renfermement sous-régional, la duplication des structures.

Fonctionnant dans un contexte d’incertitude institutionnelle réelle sur l’avenir de la Belgique, occasionnant des effets budgétaires – potentiels ou réels – nés de relations difficiles avec la Flandre et avec Bruxelles, le système wallon des comportements inadaptés génère la peur et le raidissement des acteurs qui le vivent, mécanisme qui accélère encore ses effets et tend à contracter la Wallonie sur elle-même.

4. Le modèle des comportements wallons souhaitables

De même, un modèle des comportements wallons souhaitables a été reconstruit, non par effet miroir, mais en suivant le même processus d’indentification des stratégies pour surmonter les obstacles au développement wallon. Dans le modèle souhaité, le moteur du système est dans le cercle devenu vertueux : appropriation, épanouissement, confiance, fédération des acteurs, polarisation des projets.

 CRPW_Modele-Comportements-souhaitables_2014-08-01

Ces effets entraînent la restauration de la crédibilité et de la légitimité des autorités publiques, une mobilisation des ressources appropriées aux enjeux, la mise en œuvre de stratégies et de projets innovants répondant aux besoins de façon durable. Ces éléments permettent la stimulation de la croissance, la création de richesses et de valeurs, le développement durable. Cette croissance se fait par ailleurs avec le concours d’organismes qui orientent et soutiennent le développement. Dans le système souhaitable, les comportements moteurs deviennent : l’adhésion à l’éthique et aux lois de la société, la prise de conscience de l’intérêt d’un avenir commun, la réelle coopération entre acteurs différents, la volonté de sortir de son univers de référence, la mise en œuvre de stratégies proactives offensives.

En termes de comportements d’acteurs publics, privés ou de la société civile, ces comportements positifs nouveaux en entraînent d’autres : la définition d’une vision et d’une stratégie réfléchie, l’utilisation maximale des points forts de la Wallonie et de ses potentialités, l’anticipation des menaces, l’investissement dans l’immatériel, l’innovation, la créativité, le soutien des initiatives innovantes. Dans le nouveau système, l’auto-référencement fait place à la définition des champs d’action des acteurs, à l’évaluation externe, à l’adhésion à l’éthique et aux lois, à la reconnaissance et à la valorisation de l’autre. Participation, délibération et préoccupation sociétale des acteurs remplacent le renvoi des problèmes à d’autres et le penchant des décideurs à céder aux intérêts particuliers.

Conclusion : la Wallonie entre peur et confiance

Si les deux modèles apparaissent comme assez caricaturaux voire naïfs, particulièrement celui présentant les comportements inadaptés, c’est parce que la Wallonie est, nous l’avons d’emblée souligné, déjà dans une forme de transition. Dans un mode de description systémique, le modèle est cohérent et fonctionne si tous les éléments s’articulent. Actuellement, on trouve des zones et des moments où la Wallonie s’inscrit déjà dans la nouvelle culture, d’autres où elle fonctionne toujours avec l’ancienne. La transition est bien en cours, même si nous percevons une évolution encore trop chaotique.

L’élaboration de ces modèles n’a constitué pour le Collège régional de Prospective de Wallonie, qu’une étape, un moment dans une réflexion prospective qui le portait vers l’établissement d’un processus de transformation, en définissant des axes stratégiques et des actions pilotes permettant aux différents acteurs-cibles de passer d’un système à l’autre. Cela tout en tenant compte de cette transition déjà en marche dans certains secteurs ou chez certains acteurs de la société wallonne. Ce moment, en amont du lancement de l’exercice Wallonie 2030, a permis de disposer d’une grille de lecture qui a été discutée et validée par de nombreux acteurs au sein des fabriques de prospective dans le cadre des travaux sur les bifurcations de la société wallonne, mais qui, depuis, reste chez eux comme un moyen de lire les événements et les stratégies qui surviennent ou éclosent en Wallonie.

Dans cette évolution, ce qui n’a pas changé, c’est la tension entre la peur et la confiance qui, successivement, animent les acteurs.

Le 25 mars 2011, au Palais des Congrès de Namur, lors de la clôture du congrès Wallonie 2030 du Collège régional de Prospective de Wallonie, j’avais indiqué que le projet wallon, tel qu’il avait été reformulé par André Renard, Fernand Dehousse, François Perin et d’autres lors du lancement du Mouvement populaire wallon, cinquante ans auparavant, le 27 mars 1961, n’avait que très partiellement réussi. Certes, la Wallonie dispose d’un Parlement wallon, d’un gouvernement, d’un Conseil économique et social, d’une Société régionale d’Investissement, de toutes les institutions qui constituent un Etat fédéré et en représentent la souveraineté, pour écrire comme le faisait le Ministre-Président Guy Spitaels.

Mais je rappelai aussi que ce projet a partiellement échoué car le nombre de personnes sans emploi, le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté, le nombre de personnes en situation d’illettrisme dont nous avait entretenu la Direction interdépartementale de la Cohésion sociale du SPW, le Forem, le Réseau wallon de Lutte contre la Pauvreté, Lire et écrire Wallonie, étaient insupportables. Je notai également qu’à mon sens, ce projet wallon a aussi partiellement échoué car il n’a pas été capable de créer et encore moins de maintenir la confiance en la Wallonie : ni la confiance des acteurs wallons entre eux, ni la confiance en l’avenir. Ainsi, la confiance apparaissait à la fois comme le maître-mot de la journée et la condition principale pour la conception d’un nouveau projet et donc d’un contrat sociétal en Wallonie [16].

C’est de ce même mot-clef de confiance que le nouveau président du gouvernement wallon a fait le leitmotiv de sa Déclaration de Politique régionale du 22 juillet 2014. La confiance ne se décrète pas, a affirmé Paul Magnette, elle se construit, pierre par pierre, à la faveur des échecs surmontés et des réussites accumulées. La confiance, on la doit à tous ceux qui entreprennent dans les domaines économiques, sociaux et environnementaux. Il n’appartient donc qu’à nous de la raffermir et de rendre à notre Région, aux femmes et aux hommes qui y vivent et qui y travaillent, l’humble fierté d’être Wallons [17].

Pour ma part, c’est de bon augure. Car la logique de restauration de la confiance régionale d’un nouveau gouvernement peut constituer une rupture par rapport à la politique de peur de l’autre et des rapports de force menée par ses prédécesseurs Jean-Claude Van Cauwenberghe et Rudy Demotte. Ce signal pourrait augurer d’une logique de dialogue et de contractualisation avec les acteurs, politique respectueuse et ouverte, telle qu’Elio Di Rupo l’avait dessinée en 1999, avec le Contrat d’Avenir pour la Wallonie.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

[1] Bruno Antoine, Michel Bodson, Laurent Bosquillon, Philippe Busquin, Bernard Caprasse, Luc Chefneux, Hans-Günther Clev, Marcel Crahay, Benoît Derenne, Philippe Destatte, Jean-Louis Dethier, Bernard Fierens, Jacques Germay, Michel Goffin, Pierre Gustin, Yves Hanin, Florence Hennart, Dominique Hicguet, Marc Installé, André Lambert, Fabienne Leloup, Pierre-Jean Lorens, Dominique Loroy, Pierre-Yves Maniquet, Luc Maréchal, Philippe Maystadt, Michel Molitor, Bernadette Mérenne, Basilio Napoli, Martin Niedermayer, Charles-Ferdinand Nothomb, Bernard Paque, Vincent Reuter, Filippo Sanna, Marie-Hélène Ska, Bernard Van Asbrouck. Toutes ces personnalités interviennent à titre purement personnel et n’engagent donc pas leurs entreprises ou institutions.

[2] Le rôle et la gestion des services publics face aux mutations du XXIème siècle, Château de La Hulpe, 9 novembre 2009.

[3] Culture du changement, responsabilisation et créativité : défis de l’éducation tout au long de la vie, Namur, Cercle de Wallonie, 13 février 2009.

[4] Lancé en avril 2010 Wallonie 2030 : anticiper les bifurcations stratégiques et choisir les comportements positifs, a consisté à décrire une série de domaines choisis, étudiés dans des fabriques de prospective et pilotés par des membres du Collège, la trajectoire passée et future de chaque domaine et d’en tirer des pistes de stratégies pour la société wallonne. Le résultat transversal de ces travaux fait apparaître la nécessité d’ouvrir un partenariat stratégique régional à partir de la société civile, des entreprises et des administrations afin de préparer un dialogue avec les forces politiques wallonnes et de préparer les pistes d’un contrat sociétal pour la Wallonie dans un cadre renouvelé.

[5] Congrès Wallonie 2030, Vers un contrat sociétal pour la Wallonie dans un cadre de régionalisation renouvelé, Namur, Palais des Congrès, 25 mars 2011.

[6] Appel pour un contrat sociétal wallon, Namur, Collège régional de Prospective de Wallonie, 28 février 2011. ­- Principes destinés à guider l’élaboration et la mise en œuvre de la prochaine déclaration de politique régionale de Wallonie, Namur, Collège régional de Prospective de Wallonie, 27 mai 2014.

http://www.college-prospective-wallonie.org/Principes_DPR-2014.htm

[7] Philippe DESTATTE, La prospective en Wallonie, Réalisations concrètes et occasions manquées, Intervention au colloque L’évaluation et la prospective en Wallonie et à Bruxelles, Trop de consensus, pas assez de controverses !, organisé à Louvain-la-Neuve le 15 mai 2014 par la Société wallonne de l’Evaluation et de la Prospective.

[8] Ph. DESTATTE, Vers une nouvelle génération administrative en Wallonie, Intervention en clôture de la journée d’étude L’excellence opérationnelle dans les services publics, organisée par Mielabelo et l’Institut Destrée, Palais des congrès de Namur, 11 juin 2014.

[9] Parlement wallon, Session extraordinaire 2014, Compte rendu intégral, Mercredi 23 juillet 2014, p. 4. Doc. (SE 2014) CRI N°4.

[10] Sur cette interrogation, voir mon intervention à l’OCDE à Paris les 11 et 12 décembre 2000 Prospectives territoriales, réformes institutionnelles et gouvernance : le cas de la Wallonie, reproduite dans Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, n°3, Juin 2001, p. 139-153. – Arnaud DECLETY, La Wallonie à un tournant, dans Wallonie 86, N°3-4, p. 177-185. – Philippe DESTATTE et Marnix BEYEN, Un autre pays ? Nouvelle Histoire de Belgique (1970-2000), p. #, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[11] Un comportement se définit au sens large comme l’ensemble des réactions adaptatives et observables d’un organisme. […] Un comportement peut être dit social, dans la mesure où il renvoie au réseau des relations qui s’établissent entre des individus placés les uns par rapport aux autres dans des positions définies Frédéric GONTHIER, Comportement social, dans Notionnaires 1, Notions, p. 190, Paris, Editions de l’Encyclopaedia Universalis, 2004.

[12] Jean GOL, La Wallonie au delà de la crise (1975) reproduit dans J. GOL, L’optimisme de la volonté, Textes et discours, p. 164, Bruxelles, Legrain, 1985.

[13] Robert HALLEUX, Anne-Catherine BERNES et Luc ETIENNE, L’évolution des sciences et des techniques en Wallonie, dans Freddy JORIS dir., La Wallonie, Atouts et références d’une région, p. 227, Namur, Gouvernement wallon, 1995.

[14] Une valeur est une croyance durable selon laquelle un mode spécifique de comportement ou but de l’existence est personnellement ou socialement préférable à un autre comportement ou but de l’existence. Milton ROKEACH, Beliefs, Attitudes & values, p.17, New York, Jossey-Bass, 1968. – Milton Rokeach simplifiait cette définition en 1973 : Une valeur est une croyance durable selon laquelle un mode de conduite est personnellement ou socialement préférable à son opposé. M. ROKEACH, The nature of human values, p. 5, New York, The Free Press, 1973. – Dans le modèle de décodage de la culture, les valeurs sont un produit de l’éducation et de l’existence d’une personne, d’un groupe, d’une société. Elles manifestent l’attachement à un système de pensée acquis et ancré, dont l’un ou plusieurs des éléments se manifesteront en fonction des situations.

[15] Par exemple, les effets en Wallonie de la fusion entre Suez et Gaz de France, le mécanisme des stages en entreprises, le respect des limitations de vitesse sur les autoroutes, la recherche d’un emploi dans l’enseignement, la mise en œuvre du décret Bologne à Mons, le lobby de défense du circuit de Francorchamps, les restructurations chez Caterpillar, les processus délibératifs dans le Schéma de Développement de l’Espace régional (SDER) et dans la Stratégie régionale de Développement durable (SRDT), etc.

[16] Philippe DESTATTE, Wallonie 2030, Quelles seraient les bases d’un contrat sociétal pour une Wallonie renouvelée ?, Rapport général du congrès du 25 mars 2011 au Palais des congrès de Namur, Namur, p. 2, Collège régional de Prospective de Wallonie – Institut Destrée, 2011.

[17] Parlement wallon, Session extraordinaire 2014, Déclaration de Politique régionale, Oser, innover, rassembler, 23 juillet 2014, p. 9. Doc. 20(SE 2014) N°1. – Parlement wallon, Session extraordinaire 2014, Compte rendu intégral, Mercredi 23 juillet 2014, p. 8. Doc. (SE 2014) CRI N°4.

Namur, le 25 juillet 2014

Dans un premier article intitulé L’économie circulaire : produire plus avec moins, publié sur ce blog le 1er juin dernier, j’ai eu l’occasion de donner une définition de l’économie circulaire, d’en rappeler la trajectoire depuis les années 1970, au niveau international, puis d’évoquer les pratiques qui, notamment selon l’ADEME, la fondent : éco-conception, écologie industrielle, économie de la fonctionnalité, réemploi, réparation, réutilisation, recyclage. Enfin, j’ai affirmé que, au delà des grands principes de développement durable auxquels l’économie circulaire contribue, s’inscrire dans sa dynamique c’est porter des politiques qui, du global au local, deviennent de plus en plus concrètes au fur et à mesure qu’elles se rapprochent des entreprises. C’est ce que je vais essayer de montrer dans ce papier.

1. Une montée en puissance de l’écologie industrielle puis de l’économie circulaire

L’économie circulaire, et en particulier l’écologie industrielle, s’inscrit depuis plusieurs décennies dans la réalité des entreprises, des zones d’activités économiques ainsi que des territoires. La symbiose industrielle de Kalundborg, lancée dès 1961 à l’ouest de Copenhague, sur le bord de la mer du Nord, constitue une référence internationale et un exemple reconnu pour la mise en place des parcs éco-industriels [1]. On fait aussi généralement référence au port fluvial et maritime néerlandais de Mœrdijk (Brabant septentrional), au Greenpark de Trading dans le Berkshire (UK), à la zone industrielle de la Grande Synthe à Dunkerque, aux industries Artois-Flandres dans le Nord Pas de Calais, à la ZAE agro-industrielle Reims – Bazancourt – Pomacle en Champagne-Ardenne, au Kamp C. de Westerlo (Anvers, Flandre), etc., en évoquant la mutualisation de la gestion des déchets par les entreprises, la cartographie des flux, etc [2].

C’est à la suite d’un long processus de réflexions que la Commission européenne a proposé, fin 2005, une nouvelle stratégie thématique pour la prévention et le recyclage des déchets qui définisse une approche à long terme. Plusieurs propositions ont émané de cette stratégie, notamment une révision de la directive-cadre relative aux déchets [3]. La nouvelle directive rappelait que, si la politique européenne en cette matière se fondait avant tout sur le concept de « hiérarchie des déchets », ces derniers doivent surtout être évités dès la conception. Parallèlement, ceux qui ne peuvent l’être doivent être réutilisés, recyclés et récupérés. Dès lors, pour la Commission, les décharges constituent désormais la pire option pour l’environnement car elles correspondent à une perte des ressources et pourraient constituer, à l’avenir, un poids mort environnemental. La nouvelle directive annonce l’incorporation de la notion de cycle de vie dans la législation européenne. Elle valorise, parmi d’autres, l’idée d’économie circulaire, développée en Chine [4]. Parallèlement, depuis 2011, l’initiative intitulée Une Europe efficace dans l’utilisation des ressources, compte parmi les sept initiatives phares de la stratégie Europe 2020. Dans les mesures préconisées à moyen terme pour porter cette dynamique, la Commission européenne prône une stratégie de transformaton de l’Union en une économie circulaire fondée sur une culture du recyclage, dans le but de réduire la production de déchets et d’employer ces derniers comme ressources [5]. La Commission rappelle également l’intérêt des travaux de la Fondation MacArthur parmi lesquels le rapport présenté début 2014 au World Economic Forum : Towards the Circular Economy : Accelerating the Scale-up across global supply chains [6].

2. L’exemple de la Wallonie : les agences de développement économiques créent des éco-zonings

Dans l’axe stratégique de soutien au redéploiement et au développement de l’économie, la Déclaration de Politique régionale 2009-2014 de la Région Wallonie a marqué la volonté de son gouvernement de favoriser la coopération entre les petites entreprises via notamment des groupements d’employeurs ou l’organisation des activités économiques en économie circulaire ainsi que d’intégrer et développer l’écologie industrielle dans la stratégie de l’ensemble des acteurs concernés (par exemple les sociétés régionales et intercommunales de développement économique) de telle sorte que l’on tende peu à peu vers une optimisation des flux entrants et sortants (énergie, matières, déchets, chaleur, etc.) entre entreprises voisines [7]. Cette volonté a été mise en œuvre l’année suivante dans le Plan prioritaire wallon, dit Marshall 2.vert. C’est dans ce cadre que le gouvernement a lancé un appel à projets pour développer les éco-zonings [8], avec un budget de 2,5 millions d’euros, destiné à développer cinq expériences pilotes. Ces projets devaient réunir à la fois un opérateur d’équipement et des représentants des entreprises des zones d’activités économiques (ZAE) concernées, l’objectif étant de favoriser la mise en œuvre concrète sur le territoire au travers des crédits d’équipement. Cinq sites ont été choisis en fonction de la qualité des projets :

– le parc industriel de Chimay Baileux qui, en partenariat avec la Fondation Chimay Wartoise, veut valoriser les drèches de brasserie dans la production de méthane afin de produire de la chaleur et de l’électricité par cogénération pour ses entreprises demanderesses ;

– le Liège Science Park du Sart Tilman où l’intercommunale SPI associe Level IT, Technifutur, Sirris, Physiol et Eurogentec autour d’un projet de production d’énergie renouvelable, de la biodiversité et de la mobilité douce ;

– l’Ecopôle de Farciennes – Aiseau-Presles, à côté de Charleroi, où l’intercommunale Igretec développe un projet de mutualisation sur la réhabilitation de la boucle de la Sambre en associant des entreprises Sedisol, Ecoterres, Recymex, etc. sur ce projet commun ;

– le projet organisé à Hermalle-sous-Huy – Engis, sur la Meuse liégeoise, d’optimisation de la logistique des charrois route et bateau, là où Knauf valorise déjà les déchets de gypse de l’entreprise Prayon ;

– la zone d’activités Tertre-Hautrage-Villerot, site principalement chimique, classé SEVESO, dans lequel huit entreprises (Yara, Erachem, Advachem, Wos, Shanks, Euloco, Hainaut Tanking et Polyol) sont associées à l’intercommunale de développement économique et d’aménagement du territoire IDEA ainsi qu’à la ville de Saint-Ghislain, près de Mons, à la frontière française [9].

Ce dernier projet, classé premier par le comité de sélection de la Région Wallonie pour son caractère innovant, a permis d’engager des synergies industrielles en matières d’échanges de matières et d’énergie, notamment sur la récupération de vapeurs, sur la rationnalisation de la consommation de l’eau, sur le bouclage et l’épuration des eaux de rejets, sur le développement de la voie ferrée sur le site et la darse associée, sur la sécurité routière aux abords de la zone ainsi qu’aux points de vue paysager et environnemental [10]. Toute une dynamique se développe d’ailleurs à l’initiative de l’intercommunale hennuyère IDEA et des entreprises locales concernées (YARA Tertre SA/NV, WOS, Shanks Hainaut, Erachem Comilog, Polyol, Advachem, Hainaut-Tanking et Euloco). Autour de la mise en place, en connivence avec Infrabel, d’un Opérateur ferroviaire de Proximité (OfP) l’iDEA tente de répondre aux besoins des industriels et de minimiser le recours à la route. L’objectif de l’intercommunale est bien de répondre aux besoins de ses clients et donc d’améliorer le bien-être des entreprises concernées afin qu’elles continuent à s’ancrer sur le territoire et à y maintenir un maximum d’activités. Près de 32 hectares de terrains bientôt assainis par la SPAQuE ainsi que 8 hectares du site de Yorkshire Europe, déjà réhabilité, constituent de surcroît un potentiel réel d’expansion d’un projet d’écologie industrielle.

3. La Plateforme NEXT : un cadre régional

En juin 2013, la Région Wallonie a officialisé, en présence d’Ellen MacArthur et d’une centaine d’industriels, l’accord de coopération que son ministre de l’économie Jean-Claude Marcourt a signé avec la fondation créée par la navigatrice britannique dans le cadre de la dynamique Circular Economy 100 – Region. Ce partenariat stratégique, auquel est associé Tractebel Engineering, porte sur la mise en œuvre de l’écologie circulaire et s’inscrit dans le cadre du programme de développement et la plateforme d’écologie industrielle intitulée « NEXT », mis en place l’année précédente par les autorités en charge de l’économie régionale. Comme l’indiquait Ellen Mac Arthur lors du lancement de cette initiative le cœur de l’économie circulaire, c’est l’innovation, c’est la créativité, c’est la recherche d’opportunités nouvelles [11].

Dès lors, en juillet 2013, le Gouvernement wallon a confié une mission déléguée à la Société régionale d’Investissement de Wallonie (SRIW), et plus particulièrement à sa filiale BEFin, pour la création et la mise en œuvre de l’axe multisectoriel transversal « économie circulaire » de la politique industrielle wallonne (NEXT), complémentaire aux pôles de compétitivité. Ce programme a pour mission d’assurer le déploiement structuré, global et cohérent de l’économie circulaire en Wallonie de façon à développer des projets porteurs de valeur ajoutée en se basant sur trois piliers : l’industrie, l’enseignement supérieur et un réseau international. Outre la sensibilisation des entreprises à l’économie circulaire, telle qu’inscrite dans le Plan prioritaire wallon, la cellule mise en place a pour tâche d’organiser la création de bourses aux déchets par les entreprises et opérateurs, de favoriser la mise en place d’un label marquant les entreprises éco-systémiques et de susciter des partenariats avec des institutions étrangères. Il s’agit donc d’intensifier et de structurer le soutien aux projets innovants en matière d’économie circulaire portés par les entreprises wallonnes, en s’inscrivant dans une perspective de gestion durable des matières. Il était alors convenu qu’un fonds en économie circulaire devait être logé au sein de l’Agence de Stimulation économique (ASE), qu’une mission prioritaire, centrée sur l’accompagnement des entreprises dans le recyclage et la réutilisation des matériaux de construction devait être confiée au Pôle de compétitivité GREENWIN et à la Confédération de la construction. Les missions du centre de référence « circuits courts » ont été étendues à l’économie circulaire le 26 septembre 2013 [12]. L’équipe NEXT s’est, début 2014, montrée particulièrement présente au niveau régional mais aussi territorial dans la préparation de la programmation des fonds structurels européens (FEDER).

La Déclaration de Politique régionale wallonne 2014-2019 réaffirme avec beaucoup de vigueur le soutien du Gouvernement Magnette au développement de l’économie circulaire en Wallonie afin de favoriser la transition vers un système industriel durable et de soutenir la compétitivité des entreprises wallonnes grâce à des synergies entre elles, favorisant la réutilisation des déchets en tant que nouvelle ressource [13]. La DPR confirme la poursuite du programme NEXT et rappelle que la dynamique de l’économie circulaire vise à faire émerger des solutions innovantes pour permettre de découpler la croissance économique de l’augmentation de la consommation des ressources, par exemple, en aidant les entreprises à rationaliser leur consommation d’énergie et en privilégiant l’utilisation conjointe de flux de matières et d’énergie entre entreprises et la mutualisation de biens et de services [14].

Conclusions : entreprises et territoires, les lieux du passage à l’acte

L’économie circulaire est une économie d’optimisation, s’appuyant sur des zones d’activités, des filières, des systèmes industriels locaux, régionaux ou internationaux. Elle implique bien sûr une bonne connaissance du métabolisme industriel régional et des métabolismes territoriaux [15], c’est-à-dire des flux générés par les entreprises, de leurs besoins et contraintes. L’enjeu pour l’entreprise elle-même est, lui aussi, considérable et la sensibilisation des entrepreneurs aux avantages de l’économie circulaire connaît d’ailleurs une réelle accélération [16]. Nous l’avons vu, l’économie circulaire, plutôt que de constituer une révolution copernicienne, un changement de paradigme, rassemble des pratiques qui contribuent à la transition vers une société plus durable, plus harmonieuse : éco-conception, écologie industrielle, économie de la fonctionnalité, réemploi, réparation, réutilisation, recyclage.

Ces pratiques ont du sens parce qu’elles sont pratiquées, ou peuvent l’être, concrètement sur le terrain. C’est pourtant là que les résultats peuvent sembler difficiles à atteindre. Comme l’indiquait Suren Erkman, en écrivant sur l’écologie industrielle, lorsqu’il s’agit d’entrer dans les détails pour modifier les processus de fabrication afin de rendre les sous-produits et les déchets utilisables par d’autres usines, on se heurte à de redoutables difficultés techniques et économiques [17].

L’expérience du terrain, notamment en Cœur du Hainaut, a montré que les seules réalisations tangibles sont celles qui se fondent sur le partenariat de proximité entre les acteurs et la confiance de long terme entre les entreprises et les opérateurs locaux. C’est avec raison que le professeur Léo Dayan, maître de conférence à la Sorbonne, avait prôné dès 2004 la mise en place de centres de développement des liaisons industrielles au niveau territorial et des zones d’activités locales pour développer concrètement l’écologie industrielle. Il voyait évoluer sur le terrain de petites équipes très qualifiées, flexibles, aux fonctions polyvalentes, dotées de moyens financiers propres. Elles seraient destinées à identifier les éco-liaisons locales, à relever les pertes et les inefficiences, afin de susciter des partenariats d’entreprises, incluant les universités locales. Dayan accordait à juste titre beaucoup d’importance à la motivation des acteurs afin de mettre en place les synergies nécessaires [18]. C’est la démarche qui a été entreprise par l’intercommunale IDEA sur le zoning de Tertre-Hautrage-Villerot avec la volonté de concilier la compétitivité économique et la performance environnementale à l’échelle d’une ZAE. Les partenaires et ressources locales mobilisées font alors la différence : clubs d’entreprises, riverains, autorités municipales, Commission Sécurité Environnement mais aussi l’Université de Mons et des centres de recherche locaux comme Multitel, spécialisé en télécommunications et traçabilité des matériaux.

Le projet SMIGIN de l’Union wallonne des Entreprises a démontré que les PMEs peuvent aussi s’investir dans une démarche d’écologie industrielle et d’économie circulaire [19]. Mais là également, tout comme dans l’application du principe de responsabilité élargie du producteur, valorisée en France par le Commissariat général au Développement durable, il s’agit de travailler à l’évolution des mentalités et de la culture afin que les principes de coopérations et d’échanges dépassent le stade de concept pour devenir une véritable réalité de terrain [20].

L’économie circulaire est certes un outil systémique qui se décline en pratiques multiples. Mais c’est surtout une affaire d’entreprises et de territoires, c’est-à-dire d’acteurs physiques et moraux rassemblés sur un espace par nature délimité et restreint. C’est dans cette proximité, sinon cette intimité, que se fait le passage à l’acte car celui-ci est conditionné par une confiance patiemment construite sur le terrain et fortement entretenue.

Philippe Destatte

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[1] Suren ERKMAN, Vers une écologie industrielle, Comment mettre en pratique le développement durable dans une société hyper-industrielle, p. 28sv, , Paris, Editions Charles Léopold Mayer, 2004.

[2] Voir Emmanuel SERUSIAUX dir., Le concept d’éco-zoning en Région wallonne de Belgique, Note de recherche n°17, Namur, Région wallonne – CPDT, Avril 2011, 42 p.

Cliquer pour accéder à 2011-04_CPDT_NDR-17_Ecozonings.pdf

[3] La gestion des déchets est règlementée par la directive-cadre sur les déchets (2008/98/CE) et repose sur la prévention, le recyclage, la réutilisation des déchets et l’amélioration des conditions de leur élimination finale. La gestion des déchets est également abordée – de façon plus spécifique et sectorielle – dans de nombreuses législations de l’Union : la directive relative aux emballages et déchets d’emballages (94/62/CE), la directive relative aux déchets d’équipements électriques et électroniques (2002/96/CE), la directive relative à la gestion des déchets de l’industrie extractive (2006/21/CE), etc. http://ec.europa.eu/environment/waste/index.htm

[4] Mise en œuvre de l’utilisation durable des ressources : une stratégie thématique pour la prévention et le recyclage des déchets, Communication de la Commission au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Bruxelles, 21 décembre 2005, COM(2005) 666 final. – Politique de l’UE en matière de déchets : historique de la stratégie, CE, 2005. http://ec.europa.eu/environment/waste/pdf/story_book_fr.pdf

[5] Une Europe efficace dans l’utilisation des Ressources, Initiative phare relevant de la stratégie Europe 2020, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social et au Comité des Régions, Bruxelles, 26 janvier 2011 COM(2011) 21final, p. 7. – A noter que la Commission européenne s’appuie sur l’Online Resource Efficiency Platform (OREP) en matière d’économie circulaire. http://ec.europa.eu/environment/resource_efficiency/index_en.htm

[6] Towards the Circular Economy : Accelerating the Scale-up accross supply chains, prepared in collaboration with the Ellen MacArthur Foundation and MacKinsey Company, World Economic Forum, January 2014.

[7] Déclaration de Politique régionale wallonne 2009-2014, Une énergie partagée pour une société durable, humaine et solidaire, Namur, Gouvernement wallon, Juillet 2009.

[8] On peut définir un écozoning comme une zone d’activité économique gérée de manière proactive notamment par l’association des entreprises en présence, interagissant positivement avec son voisinage, et dans laquelle les mesures d’aménagement et urbanisme, de management environnemental et d’écologie industrielle concourent à optimiser l’utilisation de l’espace, de la matière et de l’énergie, à soutenir la performance et le dynamisme économique tant des entreprises que de la communauté d’accueil et à diminuer les charges environnementales locales. E. SERUSIAUX dir., Le concept d’éco-zoning…, p. 17.

[9] Gérard GUILLAUME, La Wallonie a sélectionné cinq écozonings-pilotes, dans L’Echo, 14 avril 2011.

[10] IDEA : retour sur une expérience pilote de l’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot, Info-PME, 5 septembre 2013. www. info-pme.be – Le projet d’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot sélectionné par le Gouvernement wallon !, Mons, IDEA, Communiqué de presse du 8 avril 2011.

[11] La Wallonie s’engage dans l’économie circulaire, 13 juin 2013. – NEXT : l’économie circulaire au cœur du processus de reconversion de l’économie wallonne, 18 juillet 2013. http://www.marcourt.wallonie.behttp://marcourt.wallonie.be/actualites/~next-l-economie-circulaire-au-coeur-du-processus-de-reconversion-de-l-economie-wallonne.htm?lng=fr

[12] Rapport de suivi Plan Marshall 2.vert, p. 231-235, SPW, Secrétariat général, Délégué spécial Politiques transversales, Avril 2014, p. 231.

[13] Wallonie 2014-2019, Oser, innover, rassembler, Namur, Juillet 2014, 121 p. Notamment, p. 5, 22, 24, 28, 83, 90.

[14] Ibidem, p. 71.

[15] Le métabolisme industriel est l’étude de l’ensemble des composants biophysiques du système industriel de la région. Suren ERKMAN, Ecologie industrielle, métabolisme industriel et société d’utilisation, Genève, Institut pour la Communication et l’Analyse des Sciences et des Technologies, 1994.

[16] Voir notamment : Rémy LE MOIGNE, L’économie circulaire, comment la mettre en œuvre dans l’entreprise grâce à la supply chain ?, Paris, Dunod, 2014.

[17] Suren ERKMAN, Vers une écologie industrielle…, p. 37.

[18] Léo DAYAN, Stratégies du développement industriel durable. L’écologie industrielle, une des clés de la durabilité, Document établi pour le 7ème programme-cadre de R&D (2006-2010) de la commission Européenne. Propositions pour développer l’écologie industrielle en Europe, p. 8, Paris, 2004. http://www.apreis.org/img/eco-indu/7emplanEurop.pdf

[19] Le projet européen SMIGIN (Sustainable Management by Interactive Governance and Industrial Networking) a permis à l’UWE d’organiser, de 2006 à 2009, avec une méthodologie commune, des solutions collectives aux besoins communs d’entreprises sur sept parcs d’activités économiues en Belgique et en France : mesure des impacts environnementaux, aménagement paysager, optimisation des flux de transports, de déchets, d’énergies. Dans la foulée, l’UWE a créé en son sein une cellule « Parcs d’activités durables. » Inform, Ecologie industrielle et économie circulaire : la dimension environnementale 2.0, Business & Society Belgium, 2012.

[20] Entreprises et parcs d’activités durables, Territoires et parcs durables, implication des entreprises : état des lieux et perspectives d’avenir, Matinée d’échanges, 4 avril 2014, UWE, CPAD, 2014. 4 p.