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Archives de Tag: Michel Lussault

Liège, le 7 mai 2025 [1] ,

 

Monsieur le Président du Corps consulaire,

Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

 

Permettez-moi de dédier cette intervention à un des vôtres, membre du Corps consulaire de la Province de Liège : notre ami Jean-Marie Roberti, disparu voici peu, qui m’a appris sur Liège tant de choses que ma famille et mon Université avaient tues…

Ma tâche consiste à vous guider sur un chemin prospectif. Or, dit-on, l’heure de la prospective est aux récits, au storytelling.

Selon la méthode des bifurcations que j’ai mise au point, voici déjà quinze ans lors d’un séjour à l’Université de Houston, j’ai tracé une trajectoire prospective depuis 2025, qui me porte jusqu’en 2042, soit trois mandatures communales. J’ai porté la même distance temporelle vers le passé, soit 17 ans, ce qui nous amène, de manière rétrospective, en 2008. La date est symbolique : il s’agit de la connexion du TGV venant de Bruxelles à Liège, jusqu’à la frontière allemande. La nouvelle gare est alors en voie d’achèvement.

Quelques rendez-vous porteurs de sens habitent cette trajectoire passée : la fermeture de la sidérurgie (2008-2013), l’inauguration de l’aérogare civile de Bierset (2011), l’échec de Liège 2017 (2012), la création du VentureLab et de Reverse Metallurgy (2014), la suppression du TGV Liège-Paris par la dorsale wallonne (2015) [2], l’inauguration du Trilogiport (2015) [3], la création de Safran Aero-Boosters (2016), la réouverture de la Grand Poste (2021), la création de Wallonie Entreprendre en 2023 et, malgré l’échec de Liège 2017 [4], l’inauguration du tram voici quelques jours (2025).

Plus difficile effectivement est d’imaginer une trajectoire possible, quelques bifurcations et surprises (Wildcards) sur la portion 2025-2042. D’autant que Liège n’est pas seule au monde. Je trace donc une trajectoire parallèle que je nomme du sujet d’aujourd’hui, les relations internationales : notre interaction avec le reste de la planète. 2008 n’est pas moins symbolique : c’est le Sommet de l’OTAN à Bucarest portant notamment sur l’entrée de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’Alliance atlantique.

 

Une histoire du futur qui commence mal…

Au Pays de Liège mon histoire commence mal.

Ainsi, un véritable choc psychologique a été provoqué en 2027 par l’échec définitif de l’implantation du Télescope Einstein dont le projet avait motivé tant de chercheurs et d’entrepreneurs liégeois comme de l’Euregio Meuse-Rhin : ils en attendaient des retombées économiques, scientifiques et d’attractivité énormes [5]. Au-delà des difficultés budgétaires, c’est surtout le manque de soutien du gouvernement belge qui est pointé. Personne, en fait, ne s’en est véritablement étonné du côté de la Violette : il s’agit d’une constante qui met fin aux ambitions liégeoises depuis 1952 et l’implantation de la Haute Autorité de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, la CECA, à Luxembourg plutôt qu’à Liège.

Il est vrai que le pouvoir fédéral belge s’est fondamentalement affaissé depuis la fin de la décennie 2020 et durant les années qui ont suivi. D’une part, les gouvernements qui se sont succédé ont considérablement vidé l’État central belge de ses compétences tandis que l’Union européenne gagnait en prérogatives notamment diplomatiques. L’isolationnisme des États-Unis a été croissant : le mépris de la Maison-Blanche pour le continent européen s’est accru à la mesure de la défection des scientifiques et des militants des droits civiques et climatiques, chaleureusement accueillis en Europe. Le brain drain s’est ainsi inversé. De toute manière, les regards de plus en plus inquiets du Département d’État sont restés mobilisés par le Pacifique.

Tout cet environnement a créé un vide dont l’Europe a su profiter. Malgré l’éclatement de l’OTAN, l’Union, réarmée et ressoudée en matière de défense après 2027, a pu simultanément imposer la paix à l’Ukraine et à la Russie. Les conséquences ont été considérables. Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky hors-jeu, l’accord a porté sur l’entrée conjointe des deux anciens belligérants dans l’Union européenne portant le centre de gravité de l’Europe au niveau de la Pologne [6]. Varsovie, qui a joué un rôle de leadership dans toute cette diplomatie, est la nouvelle capitale européenne. Ainsi, Bruxelles a-t-elle perdu le siège des institutions européennes au même moment que celui de l’Alliance atlantique. Dans le même temps, pacifiée sur le plan communautaire, mais devenue moins attractive politiquement, la Région bruxelloise a vu le départ du gouvernement flamand, du Vlaams Parlement et de leurs administrations, installés à Anvers depuis 2030. La capitale de la Belgique confédérale, désertée, s’est transformée en havre bucolique, ce qui sied à sa population d’autant plus vieillissante que l’Union du Maghreb constitue depuis peu en un moteur de l’Afrique a rapatrié une bonne partie des jeunes qui vivaient en Europe.

Mais revenons à Liège. Frustrés par l’échec du grand projet Einstein, les Liégeoises et les Liégeois ont enfin fait leur la formule modernisée de l’ancien gouverneur Pierre Clerdent (1909-2006) rappelant que c’est la fraternité des hommes et des femmes qui les porte bien au-dessus des divisions et des petitesses [7]. C’est ainsi que, plutôt que d’attendre vainement une grande femme ou un grand homme providentiel, sorte de Sébastien Laruelle (1591-1637) ou de François-Charles de Velbrück (1719-1784) du XXIe siècle…, il s’est formé un noyau de convictions partagées, ambitieux, non partisan et bien décidé à rendre la confiance des Liégeois en leur avenir. Finie l’opposition entre centre et périphérie : en quelques années une dynamique de fusion s’est mise en place autour d’une vision et d’un projet communs, bien préparés au sein d’une convergence de forces entre la Conférence des Bourgmestres de Liège Métropole, le Grand Liège et le GRE, dynamisés par l’Université. Herstal d’abord, Seraing ensuite ont fusionné avec Liège au 1er janvier 2031, tandis que les autres communes de l’arrondissement les ont rejointes, sans exception, dans une même gouvernance lors de la mandature suivante. Tous les efforts ont convergé pour assurer le succès de l’exposition internationale de Liège sur la Science et la Recherche de 2040, qui, à l’instar de celles de 1905, 1930 et 1939, a contribué à projeter Liège sur la scène internationale, tout en dotant, en peu de temps, le territoire des outils de développement et de bien-être indispensables, le projet ralliant les dernières communes de l’arrondissement autour de cette dynamique porteuse.

Ainsi, au lendemain des élections de 2042, Liège atteint une superficie de près de 800 km2 et de quasi 700.000 habitants, la hissant au niveau des métropoles de l’ouest de l’Europe comme Düsseldorf, Francfort, Stuttgart, Copenhague et Lyon. C’est en tout cas la visibilité internationale qu’elle se donne, ce qui n’empêche pas le maintien de mairies de districts au sein des 24 anciennes communes ni des interactions très fortes avec les bassins de vie de Verviers et de Huy-Waremme. Avec Anvers, capitale de la Flandre, les liens se sont également renforcés [8].

Le projet de développement de ce nouveau Grand Liège, soutenu par toutes les élues et tous les élus, porté par la population, les entreprises, les académiques et les associations tient en quatre mots-clefs qui fondent sa visibilité internationale : éducation, recherche et innovation, entrepreneuriat, qualité de vie.

 

1. Une véritable révolution dans le domaine de l’Éducation

Une véritable révolution a surgi dans le domaine de l’éducation après les trois chocs intervenus dans la Communauté française de Belgique dès 2029 : bombe sociale, bombe financière, bombe institutionnelle. Celles-ci avaient été identifiées dix ans auparavant par l’Union wallonne des Entreprises [9]. Les conséquences, qui auraient pu être néfastes, ont finalement rendu l’autonomie éducative aux territoires, la Région wallonne refusant de prendre en charge ce lourd fardeau. L’Université de Liège et l’ensemble des acteurs du Pôle académique Liège-Luxembourg ont assumé cette tâche avec les opérateurs de la formation et les entreprises pour l’enseignement qualifiant, devenu enfin prioritaire. L’enseignement des langues, stimulé par l’Intelligence artificielle, est devenu obligatoire dans tous les parcours qui ont, à côté du français, mis l’allemand en deuxième langue dans le nouveau Liège. À l’Université, l’abrogation de l’article 75 du décret Paysage permet désormais une véritable immersion en langue étrangère [10]. L’autre innovation fut, dans la logique renforcée du projet international My Machine [11], de rendre la technologie et les STEM présentes dans tous les cursus afin de pouvoir appréhender le cybermonde et surtout les nouvelles méthodes de sécurité et de défense, tant individuelles que collectives.

Assumant son rôle de fenêtre ouverte sur l’Allemagne pour la Wallonie et pour la Belgique, Liège ambitionne aussi de devenir la vitrine de l’innovation pour la Wallonie.

 

2. Un monde de la Recherche et innovation déplié

Dès 2032, Liège a été la première ville wallonne à accueillir le Wallonia Institute of Technology (WIT) bénéficiant à la fois de la décision de la Région wallonne de multiplier par cinq, dès 2030, les moyens publics consacrés à la recherche et à l’innovation, et de la création à Liège d’un important consortium de recherche public-privé en matière de défense européenne. Liège a en effet capitalisé sur trois facteurs : d’abord, les succès de son industrie à vocation militaire, y compris le spatial, dans la fin des années 2020, ensuite, sur la volonté européenne de souveraineté stratégique, enfin, sur la disponibilité des nombreuses friches réhabilitées permettant l’installation des laboratoires et équipements industriels. L’Université de Liège, désormais associée à celle de Namur et à celle de Mons, a, dans une logique de mutualisation, créé un axe fort qui appuie le WIT et donne du corps à l’Université de Wallonie, dont Liège apparaît déjà comme un des puissants moteurs. En effet, l’Université constitue un vecteur de l’internationalisation formidable : des milliers d’étudiants, une centaine de nationalités différentes parmi eux comme parmi le personnel, des centaines de protocoles d’échange ou de coopération bilatérale avec des institutions étrangères représentant plus d’une cinquantaine de pays, des centaines de conventions de recherches et d’accords en coopération au développement, des réseaux internationaux multiples, sectoriels ou non, de proximité comme l’Université de la Grande Région, de niveau européen comme l’alliance des universités post-industrielles (UNIC) [12], etc.

Quant aux enseignants, alors qu’ils se qualifiaient eux-mêmes en 2019 de professeurs repliés [13], ils se sont dépliés, étirés pour atteindre 2042 décomplexés, c’est-à-dire qu’ils sortent de leur territoire liégeois, se portent davantage à la conquête du monde. Chacun est désormais conscient que, quel que soit le mode de gouvernance de ce nouveau Liège, ils sont, avec nos entreprises, nos universités, les meilleurs atouts de l’internationalisation.

Ainsi, est atteint en 2040 l’objectif affirmé par les acteurs liégeois d’un niveau d’investissement de R&D par habitant comparable à celui de Leuven, toujours boosté par l’IMEC.

 

3. L’entrepreneuriat au cœur de la création de valeur

Faire métropole reste moins une question de volume ou de densité de population, ou encore de dynamique d’urbanisation que de concentration de valeur à l’intérieur et autour des villes importantes qui ont cette ambition [14]. L’entrepreneuriat est au cœur de la création de valeur. Ici, les investissements humains et financiers consentis jadis ont payé : Forem, Cité des Métiers, Bassin EFE, incubateurs, invests ont finalement porté les fruits attendus : une nouvelle culture s’est généralisée qui porte désormais l’ensemble des secteurs d’activité présents sur le territoire du nouveau Liège. Plus de 10.000 emplois se sont développés dans l’écosystème des sciences de la vie, des initiatives multiples ont pris corps dans le domaine de l’énergie, de la décarbonation, dans l’aéronautique avec Safran Aero Boosters et Amos – Aerospacelab, la défense et la sécurité avec un Campus Défense appuyé par Herstal Group, John Cockerill et désormais Thales [15], désormais reconnu au niveau européen, un accroissement considérable des activités numériques autour de NSI, NRB, EVS, etc., boostées par les industries culturelles, le gaming, le cinéma, le tourisme et l’événementiel. Quant à l’économie circulaire, Reverse Metallurgy notamment, ils ont fait leur chemin à la vitesse de la réhabilitation des anciennes industries, c’est-à-dire désormais très vite, encouragé par le projet d’exposition internationale de 2040.

 

 4. Le cercle vertueux de la qualité de vie

Un des miracles liégeois s’est déroulé dans la reconversion de la vallée mosane, de Flémalle à Visé, non seulement en réalisant les couloirs de mutabilité inscrits dans le Schéma de Développement de l’Arrondissement par Liège Métropole [16], mais aussi en créant une véritable trame verte où, comme dans le Science Park du Sart Tilman, fourmillent et prolifèrent laboratoires et industries, mais aussi habitat durable. À noter que la réhabilitation des friches s’est réalisée essentiellement par des moyens privés, ce qui en a accéléré fortement la mise en œuvre, toujours dans la perspective de l’Expo 2040. L’ingénierie simplificatrice mise au point par le ministre de l’Économie lui a valu à Liège le surnom de nouveau Guillaume d’Orange. Une des priorités du GRE pour la Métropole liégeoise a ainsi été rencontrée en moins de vingt ans [17].

Mais la qualité de vie, c’est également, comme le rappelle la professeure Bernadette Mérenne, le cercle vertueux des cinq domaines préconisés pour la population du Canada qui -, en 2042, est resté indépendant – : la prospérité, la santé, la société, l’environnement et la saine gouvernance. C’est, pour les Canadiens comme pour les Liégeoises et les Liégeois, la satisfaction à l’égard de la vie : la perspective de l’inclusion, qui vise à éclairer l’élaboration de politiques et de programmes pour promouvoir une plus grande équité et égalité, en évaluant la distribution des résultats parmi différents groupes de population. C’est également le sentiment de sens et de but à la vie. La perspective (…) qui permet de s’assurer que les choix politiques contribuent à une meilleure qualité de vie, non seulement aujourd’hui, mais aussi dans les années à venir. C’est la saine gouvernance : la sécurité personnelle, la confiance envers les institutions, la justice et les droits de la personne y sont centraux [18].

La qualité de la vie, c’est aussi s’organiser collectivement pour faire face aux défis climatiques ; si une réflexion se poursuit sur la manière d’éviter des inondations aussi catastrophiques qu’en 2021, dont on nous disait qu’elles se reproduiraient rapidement – ce qui n’est pas le cas en 2042 – le territoire souffre désormais de longues périodes de sécheresse. Malgré les réticences des ingénieurs et des populations, le projet d’un nouveau barrage a vu le jour, capable de stocker des millions de m³ d’eau potable et de les distribuer au-delà du territoire du nouveau Liège ; il n’est plus incongru de penser la distribution de l’eau à l’échelle internationale, comme on le faisait pour le pétrole et le gaz dans les années 2020 [19].

 

Conclusion : que rêver de mieux ? Pour quels enjeux de long terme ?

Que les Liégeoises et les Liégeois soient prospères, heureuses et heureux en 2042, que rêver de mieux ? Il y a pourtant davantage : c’est l’ambition de Liège pour la Wallonie et l’ambition réciproque que la Wallonie doit avoir pour Liège [20].

Les relations internationales de la nouvelle Liège de quasi 700.000 habitants ne peuvent pas être les mêmes que celles qui étaient pensées dans les instances liégeoises et wallonnes en 2025. Les priorités alors affichées étaient surtout de proximité et européennes de l’Ouest [21]. Dans mon récit, l’Europe s’étend à l’Est : Pilsen en Tchéquie redevient d’actualité, mais modeste, Prague peut être ciblée, Volgograd redevient une amie. Mais c’est au Sud que Liège peut et doit s’ancrer pour construire un avenir commun : Saint-Louis, Abidjan, Ramallah, pour ne citer que des villes déjà partenaires, et en se limitant à Liège et non aux vingt-quatre communes [22].

Une véritable et forte métropole liégeoise change tout en Wallonie. Déjà capitale économique, dans le récit que j’en ai fait, elle peut se donner l’ambition d’un degré d’ouverture internationale de son économie se rapprochant du niveau de l’arrondissement de Nivelles (96,9 %) c’est-à-dire davantage que doubler, à l’horizon 2042, l’indice de 43,7% qui est aujourd’hui le sien, inférieur du reste de 10 points à celui de Charleroi [23]. Ainsi, une nouvelle fois, si l’image est essentielle, elle relève moins du marketing territorial que des véritables transformations et des résultats concrets qui doivent émaner du terrain, des entreprises, des femmes et des hommes.

Dans le récit à 2042, le volet institutionnel ne saurait être négligé. Je ne reviens pas sur le positionnement de Bruxelles, la disparition de la Communauté – vous me direz que je me suis fait plaisir -, mais cela implique pour Liège de reprendre ce leadership. Dans les relations internationales, les instruments wallons viennent enfin à Liège : l’AWEX aux côtés de Wallonie Entreprendre, WBI – disloqué – fusionne avec l’ensemble. La diplomatie est, on l’a vu, surtout européenne, un peu confédérale. Dans la foulée, les sièges des partis politiques wallons quittent Bruxelles, peut-être pour Namur, sûrement pour Liège.

Pierre Clerdent aurait exigé que l’on parle infrastructure. Bernard Piette également. En quelques mots : rétablir les grands express sur la dorsale wallonne comme réclamé ici à Liège par une manifestation de plus de dix-mille personnes, déjà organisée – les historiens le savent – le 12 mai 1912 [24]. Un rétablissement d’un train grande vitesse Paris-Berlin-Varsovie-Moscou – comme lorsque j’étais étudiant – une connexion rapide vers Luxembourg et Strasbourg, la réactualisation du projet Eurocarex TGV fret avec Paris-Roissy, Lyon, Londres, Amsterdam-Schiphol, Cologne et Francfort [25], la valorisation de la voie d’eau par des barges désormais autonomes après le rehaussement des ponts à 9, 10 mètres, autant de nécessités pour 2042 [26].

Je conclus.

Tout ceci n’est pas sérieux, me direz-vous, considérant que ces futurs possibles ne sont pas stabilisés – le sont-ils jamais ? -, ne répondent pas à votre attente et que, d’ailleurs, l’implantation du projet Einstein est loin d’être perdue au profit du soleil de Sardaigne. Espérons-le, en effet. La vocation de la prospective est de rechercher des alternatives. Il en est beaucoup d’autres. Moins joyeuses du reste. Elle consiste également à faire réfléchir en vue de l’action : ce qu’in appelle anticiper. Et de le faire collectivement [27].

Ce qu’il faudrait déterminer, maintenant, ce sont les enjeux que portent ces explorations dans le temps long et ce qu’ils signifient concrètement pour le présent de Liège, de son arrondissement et, au-delà, de la Wallonie.

C’est une tâche difficile. Il n’y a pas d’expérience de l’espace qui ne soit émotionnelle, dit le géographe Michel Lussault [28]. C’est assurément de même pour le temps. Cette expérience de 2042 ne craignait d’ailleurs pas de mêler les deux.

Que seront ces enjeux ? Ceux que vous identifierez. Par exemple : comment mettre fin à la fragmentation des forces ? Comment créer un état d’esprit favorable au développement d’une véritable métropole de niveau européen ? Comment dépasser notre inertie – pour reprendre la formule de l’Ambassadeur Jean-Arthur Régibeau ? Comment porter une vision commune de manière assidue et collective sur le long terme ? Comment échapper aux margailles fratricides ? Comment émerger fortement à l’international dans une contexte d’incertitude ? Comment retrouver la fierté d’être Liégeoise, d’être Liégeois, d’être Wallonne, d’être Wallon ?

Tant d’enjeux à articuler pour les panels et débats qui, immanquablement, devront poursuivre cette heureuse journée afin d’opérationnaliser la réflexion, en capitalisant sur tout ce qui est déjà en cours.

Merci de votre attention !

 

Philippe Destatte

@PhD2050

Sur le même sujet :

Philippe DESTATTE, Les ambitions de Liège… doivent dépasser Liège, Blog PhD2050, Cologne, 17 septembre 2024. https://phd2050.org/2024/09/17/liege/

 

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon exposé à la Salle académique de l’Université de Liège à l’occasion du colloque Les relations internationales de Liège, De la Principauté à la Métropole organisé pour le Corps consulaire de la Province de Liège par Bernard Piette et Alain Belle, sous la direction scientifique de la Professeure Catherine Lanneau.

[2] 2015 : suppression du TGV wallon qui reliait Liège à Paris par la dorsale voir Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Bilan de l’action économique de Pierre Clerdent et perspectives, dans Bruno DEMOULIN dir., Pierre Clerdent, Une certaine idée du Pays de Liège, p. 257, Bruxelles, Marot – Fondation Simone et Pierre Clerdent, 2024.

[3] Inauguration du Trilogiport : Plateforme logistique de l’avenir, Portail de la Mobilité en Wallonie, 16 novembre 2015. https://mobilite.wallonie.be/news/inauguration-du-trilogiport–plateforme-logistique-de-lavenir

[4] Xavier VAN OPPEN, Expo 2017 : Astana qui rit, Liège qui pleure mais veut positiver, RTBF, 22 novembre 2012. https://www.rtbf.be/article/expo-2017-astana-qui-rit-liege-qui-pleure-mais-veut-positiver-7879060

Ph. DESTATTE, Liège 2017 : une voie pour la métamorphose de la Wallonie, Blog PhD2050, 25 novembre 2012, http://phd2050.wordpress.com/2012/11/25/liege-2017-une-voie-pour-la-metamorphose-de-la-wallonie/ Version actualisée publiée dans Les Cahiers nouveaux, Discours politiques et aménagements du territoire, n°88, Juin 2014, p. 113-116. – Ph. DESTATTE, Liège : entre innovation et prospective, Pour une vision renouvelée du système territorial, dans Veille, Le magazine professionnel de l’Intelligence économique et du Management de la Connaissance, Numéro spécial Liège 2017 – Wallonie, n°132, Paris-Vendôme, Juillet-Août 2012, p. 34-36.

[5] Liège, Cap 2030, La Feuille de route de la Métropole liégeoise, p. 13, Liège, GRE Liège, 2024.

[6] Philippe DESTATTE, La Russie et l’Europe, de la menace au partenariat ?, Liège, PhD2050, 24 octobre 2022. https://phd2050.org/2022/11/16/russie-europe/ – Philippe DESTATTE, Russia in Nato, Thinking the Unthinkable? in Cadmus Journal, Report to the World Academy of Art and Science on War in Ukraine, Global Perspectives on Causes and Consequences, p. 38-76, July 2022.

http://www.cadmusjournal.org/files/pdfreprints/vol4issue6/Russia-in-NATO-Thinking-the-Unthinkable-PDestatte-The-War-in-Ukraine-July-2022.pdf

[7] Déclaration de Monsieur Clerdent annonçant sa candidature aux élections législatives de 1981 sur la liste du Parti réformateur libéral, p. 5, cité par Geoffrey GRANDJEAN, Les institutions politiques belges et la décentralisation dans B. DEMOULIN, Pierre Clerdent…, p. 183.

[8] Sur les relations de Liège avec Anvers et la Flandre, voir notamment Alain MALHERBE, Mutations et ressources de territorialisation de l’espace transfrontalier Meuse-Rhin sur le temps long : vers une métropole polycentrique transfrontalière ? Louvain-la-Neuve, UCL, 2015.

[9] Odyssée 2068, Trajectoire prospective Education, enseignement, formation, UWE, 8 mai 2019.

[10] Décret du 7 novembre 2013 définissant le paysage de l’enseignement supérieur et l’organisation académique des études, Moniteur belge du 18 décembre 2013. https://gallilex.cfwb.be/sites/default/files/imports/39681_060.pdf

[11] Liège, Cap 2030, La Feuille de route de la Métropole liégeoise, p. 37, Liège, GRE Liège, 2024.

[12] L’ULiège rejoint l’alliance « post-industrielle » d’Universités européennes, Quatre, 9 juillet 2020. https://www.qu4tre.be/info/enseignement/luliege-rejoint-lalliance-post-industrielle-duniversites-europeennes/1505912

[13] Pôle académique Liège-Luxembourg 2030, Rapport prospectif, Liège, PRO-TE-IN, 30 décembre 2019, p. 55.

[14] Ph. DESTATTE, Métropole et métropolisation : entre honneur archiépiscopal et rêve maïoral, Blog PhD2050, Liège, 24 novembre 2017, https://phd2050.wordpress.com/2017/11/27/metropole/

Christophe BREUER dir., Actes du colloque « La fabrique des métropoles », p. 38-43, Liège, ULIEGE, 2018.

https://popups.uliege.be/lafabriquedesmetropoles/index.php?id=89

Voir aussi : Ph. DESTATTE, Quand les Liégeois ont la bougeotte : le Grand Liège en 2037, Blog PhD2050, Liège, le 21 janvier 2017, https://phd2050.wordpress.com/2017/02/14/bougeotte1/ et https://phd2050.wordpress.com/2017/02/14/bougeotte2/

Ph. DESTATTE, Le Grand Liège : la métropolisation est d’abord un défi économique et social, Blog PhD2050, Liège, le 21 janvier 2017, https://phd2050.wordpress.com/2017/01/30/metropolisation/

[15] Liège, Cap 2030…, p. 109. – Caroline ADAM, Des chercheurs contre des armes ? L’Université de Liège signe un accord avec le groupe Thales, RTBF, 7 mai 2025. https://www.rtbf.be/article/des-chercheurs-contre-des-armes-l-universite-de-liege-signe-un-accord-avec-le-groupe-thales-11543345

[16] Schéma de Développement de l’Arrondissement de Liège, Liège Métropole, 2017, p. 112. https://liege-metropole.be/actions/schema-de-developpement-de-larrondissement-de-liege/

[17] Liège, Cap 2030, La Feuille de route de la Métropole liégeoise, p. 25, Liège, GRE Liège, 2024.

[18] B. MERENNE-SCHOUMAKER, Bilan de l’action économique de Pierre Clerdent et perspectives.., p.  270, note 14.

Gouvernement du Canada, Carrefour de la qualité de vie, Statistique Canada, 2023. https://www160.statcan.gc.ca/infosheet-infofiche-fra.htm

https://www160.statcan.gc.ca/pdf/infosheet-infofiche-fra.pdf

[19] Paul DELFORGE, Les barrages de la Gileppe et de la Vesdre ont-ils mission d’empêcher les inondations ? Approche historique pour documenter le présent et entretenir la culture du risque, ds Geneviève XHAYET dir., Le Patrimoine historique, artistique et archéologique au défi des inondations, Actes de la journée d’étude tenue à Verviers, le 19 avril 2024, Namur, Association des Cercles francophones d’Histoire et d’Archéologie de Belgique, 2025

[20] Ph. DESTATTE, Les ambitions de Liège… doivent dépasser Liège, Blog PhD2050, Cologne, 17 septembre 2024. https://phd2050.org/2024/09/17/liege/

[21] Cap 2030…, GRE-Liège, p. 53.

[22] Ville de Liège, Jumelages et partenaires, 2025. https://www.liege.be/fr/vie-communale/services-communaux/international/jumelages-et-partenaires

[23] Degré d’ouverture internationale de l’économie, Données 2021, Walstat Mai 2025, Cet indicateur se calcule en faisant la moyenne des importations et des exportations (importations + exportations/2) et en la divisant par le PIB.

https://walstat.iweps.be/walstat-catalogue.php?indicateur_id=209305&ordre=0

[24] La manifestation contre le détournement des grands express, Douze mille manifestants ont protesté à Liège, dans L’Express, 13 mai 1912, p. 1 et 2. – Charles DE LA BOUVERIE, Le détournement de Liège des express internationaux, dans L’Express, 6 février 1912, p. 1. – Ch. DE LA BOUVERIE, La nouvelle voie ferrée internationale, dans L’Express, 1er avril 1912, p. 1. – Pierre DELTAWE, La manifestation du 12 mai contre le détournement des Grands Express, dans Wallonia, t. 20, n°6, juin 1912, p. 351-358. Voir Ph. DESTATTE, L’identité wallonne, Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie, XIX-XXe siècles, p. 73, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

[25] B. MERENNE-SCHOUMAKER, La période contemporaine, De la chute à la renaissance urbaine, dans B. DEMOULIN dir., Histoire de Liège, Une cité, une capitale, une métropole, p. 290, Bruxelles, Marot – Les Grandes conférences liégeoises, 2025.

[26] Cap 2030…, GRE-Liège, p. 29.

[27] Ph. DESTATTE, Citizens’ Engagement Approaches and Methods in R&I Foresight, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2023. https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/d5916d5f-1562-11ee-806b-01aa75ed71a1/language-en/format-PDF/source-288573394 – Jennifer CASSINGENA HARPER, Cornelia DAHEIM, Philippe DESTATTE, Paulo SOEIRO de CARVALHO and Michal PAZOUR, R&I Foresight in Governement: A Handbook for Policymakers, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, 2023. https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/875850ec-68c2-11ee-9220-01aa75ed71a1/language-en/format-PDF/source-294434546

[28] Michel LUSSAULT dans L’orientation, mode d’emploi, sur France Culture, Avec philosophie, 7 mai 2025.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/l-orientation-mode-d-emploi-1909737

 

 Hour-en-Famenne, le 3 août 2023

Dans le projet de Schéma de Développement du Territoire wallon (SDT), adopté par le Gouvernement de Wallonie, le 30 mars 2023, douze défis sociétaux ont été identifiés pour mener à bien les transitions écologique, sociale, économique et démocratique. En matière de gouvernance, le dernier de ces défis apparaît fondamental : il s’agit d’agir collectivement et de façon coordonnée. Le texte précise que les citoyens, les milieux associatifs, les auteurs de projets, les entreprises, les intercommunales de développement, les communes, la Région, etc. contribuent, chacun à leur niveau, au développement du territoire. La réussite du SDT, est-il encore noté, demande la mobilisation de toutes les parties prenantes. Avant d’affirmer que, dans le respect du principe de subsidiarité, les communes wallonnes ont, dans leur sphère de compétences, un rôle pivot à jouer notamment en tant qu’autorité de proximité [1].

 

1. La (re)mobilisation du concept de subsidiarité

Certes, concevoir l’aménagement du territoire comme le produit de décisions individuelles et collectives dans un système d’acteurs n’est pas nouveau. Dans les travaux La Wallonie au futur, les groupes de travail animés par Jacqueline Miller et Luc Maréchal cultivaient cette vision de l’aménagement du territoire comme un grand dessein politique porté collectivement où le débat s’activait de la commune à la région et où le savoir commun s’élaborait par l’interaction [2].

La mobilisation du concept de subsidiarité telle qu’elle apparaît dans le projet de SDT 2023 est particulièrement intéressante pour qui veut se pencher sur des instruments de politique nouveaux. Son utilisation de la subsidiarité s’inscrit à la fois en continuité du SDER de 1999, mais aussi dans une certaine rupture avec celui-ci. En effet, si le SDER rappelait utilement dans son glossaire le principe par lequel chaque compétence doit être exercée à l’échelon le plus pertinent en termes d’efficacité et de coût et en cas d’équivalence, à l’échelon le plus proche du citoyen [3], il s’inscrivait plutôt dans une démarche ascendante où les communes agissent dans un cadre imposé par la Région sans qu’un principe d’opportunité guide l’intervention régionale au détriment des communes [4].

Lors de la séance de présentation du projet de SDT 2023 à la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, le 6 juin 2023, les experts et responsables régionaux rappelaient que la logique de la subsidiarité était inscrite dans l’aménagement du territoire wallon depuis au moins 1991. En effet, les articles 11 et 12 du décret Liénard du 27 avril 1989 ont fondé les articles 21bis et 21ter du Code wallon de l’Aménagement du Territoire et de l’Urbanisme confiant invitant les Conseils communaux à établir un Schéma de Structure communal et en ont déterminé les modalités. De même, à la décentralisation du pouvoir régional vers la commune s’est ajoutée la participation des citoyennes et des citoyens au travers du renforcement du rôle de la désormais bien connue Commission consultative communale de l’Aménagement du territoire [5]. En défendant son projet de décret, le ministre Albert Liénard avait toutefois souligné que, s’il était adopté, celui-ci ferait naître un système hybride de deux régimes, l’un qui accorde une place prépondérante à l’intervention préalable de l’Administration régionale, l’autre, donnant aux pouvoirs locaux la possibilité, à certaines conditions, de prendre en charge l’aménagement du territoire communal [6].

En fait, dans son avis sur le projet de décret, le Conseil d’État, très réservé, avait pointé le laxisme de certains Collèges des bourgmestre et échevins dans l’octroi des permis de bâtir et de lotir ainsi que le fait que, en matière d’aménagement du territoire et d’urbanisme, les autorités communales sont particulièrement exposées à toutes sortes de pressions et ont du mal à y résister. En l’occurrence, pour le Conseil d’État, la proximité du pouvoir constituait dans cette matière un handicap plutôt qu’un avantage [7]. Le ministre et la majorité avaient plutôt pris le contre-pied de cet avis, considérant qu’en démocratie le niveau local est le plus immédiatement concerné par l’action collective [8].

Il ne nous appartient pas de juger ici et maintenant l’attitude des pouvoirs communaux depuis trente ans : ils sont assurément divers. Juste de constater avec la chercheuse en développement territorial Sophie Hanson que le principe de subsidiarité est avant tout un principe politique et que, dès lors, son efficacité est liée à l’usage que les acteurs en font ainsi que du projet commun qu’ils poursuivent ou non. Comme la maître de conférence à l’ULIEGE le constate, en l’absence de projet commun, le principe de subsidiarité ne peut que conduire à un échec [9].

Plus de trente ans après le décret de décentralisation et de participation, la subsidiarité est de nouveau à l’honneur comme principe de gouvernance dans la nouvelle mouture de SDT. Le projet commun est clair et se décline en fait de l’Europe au local. On le nomme dans le SDT optimisation spatiale [10] dans le sens d’une détermination des trajectoires communales de réduction de l’artificialisation des terres et de limitation de l’étalement urbain au travers du renforcement des centralités. Au dire de ses promoteurs, un partenariat [11] entre la Région et les communes constituerait la subsidiarité intelligente organisant l’établissement, selon les règles fixées par la Région, de Schémas de Développement communaux simplifiés.

Ces réformes visent principalement à réaliser le double objectif de l’inscription d’une trajectoire d’artificialisation nette de zéro d’ici 2050 et de la lutte contre l’étalement urbain d’ici 2050, soit concrètement  la création de trois unités de logement sur quatre dans les centralités définies et cartographiées dans le futur SDT. Après l’entrée en vigueur du SDT, les communes disposeraient néanmoins d’un délai de cinq ans afin d’adapter leur trajectoire et leurs centralités, en fonction des spécificités de leur territoire et sur la base de balises fixées par la Région, par le biais de leur Schéma de Développement communal (SDC) ou d’un Schéma de Développement pluricommunal (SDPC). Si elles ne le font pas, ce sont les dispositions du SDT qui s’appliqueront. Afin, annonce-t-elle, de garantir l’effectivité de la subsidiarité, la Région proposera qu’un diagnostic territorial – à savoir l’analyse contextuelle de tous les schémas communaux – à l’échelle de la Région wallonne soit réalisé avec l’aide des agences de développement territorial. Un volet sur la planification commerciale sera également envisagé. En outre, des budgets seront prévus en conséquence.

Photo Dreamstime Ahavelaar

Ces mécanismes pourraient correspondre aux quatre principes d’une subsidiarité active jadis prônés par l’ancien haut fonctionnaire français Pierre Calame.

  1. C’est au niveau le plus « bas », le plus proche du terrain, que l’on peut inventer des réponses adaptées à la diversité des contextes et mobilisant au mieux les acteurs et leur créativité.
  2. Cette invention doit se faire à l’intérieur d’un certain nombre de « contraintes » exprimées par le niveau d’au-dessus et qui résument les nécessités de cohérence.
  3. Ces contraintes ne doivent pas être définies comme des normes uniformes, par des « obligations de moyens », mais par des « obligations de résultat », ce qui permet à chaque niveau (…) d’inventer les moyens les plus appropriés d’atteindre ce résultat.
  4. Enfin, une obligation de résultat suppose une évaluation conjointe, elle-même moteur de l’innovation [12].

Bien entendu, la vocation des principes, c’est d’être mis en œuvre… Tandis que la subsidiarité ne saurait se limiter à la gouvernance des élus et des citoyens, entre la Région et les communes. Elle doit se faire avec toutes les parties prenantes, en particulier des entreprises qui, songeons-y, produisent l’essentiel du logement public et privé en Wallonie.

 

2. La coconstruction de politiques territoriales collectives

Écoutant dernièrement un échevin de l’aménagement du territoire d’une commune liégeoise qui disposait déjà d’un schéma communal et d’une vision claire de sa trajectoire regretter ne pas avoir été consulté en amont du processus d’élaboration du projet de SDT pour y voir inscrire la vision de sa collectivité territoriale, il me fallait bien constater que le type de gouvernance aujourd’hui sur la table est d’une autre nature.

Ainsi, comme dans d’autres domaines, nous sommes passés de la planification centralisée à la décentralisation-participation par consultation, à un nouveau type de processus fondé sur de la délibération et de la coconstruction. Avec cette coconstruction, comme le dit le géographe Jacques Lévy, on ne se contente plus de « consulter » des « usagers » ou même de proposer une « participation » à un projet. On construit ensemble. Démarche prospective en amont et évaluation en aval augmentent, pour le technicien comme pour le citoyen, les séquences de l’analyse et de l’action [13].

Alors que la capacité des acteurs – entreprises, associations environnementales, citoyennes et citoyens connectés et davantage organisés – évolue, certes à des rythmes différents, un autre modèle s’élabore. Ce modèle est fondé sur la coconstruction de politiques collectives s’associant au parlement, au gouvernement et à l’administration. Il s’établit dans le cadre d’ouvertures voulues ou forcées. Ainsi, des travaux méthodologiques se lancent sur ces questions de gouvernance dans différents écosystèmes : recherche et innovation, organisationnel ou territorial, aux niveaux régional ou européen [14]. Selon cette approche, la définition du projet et sa mise en œuvre résultent d’un travail collectif incluant tous les acteurs concernés.

Pour disposer d’une définition précise de ce mode de gouvernance, on dira avec le sociologue  Michel Foudriat que la coconstruction peut se définir comme un processus par lequel un ensemble d’acteurs différents :

– expriment et confrontent les points de vue qu’ils ont sur le fonctionnement organisationnel, sur leur représentation de l’avenir d’un territoire, sur une innovation technique, sur une problématique de connaissance ;

– s’engagent dans un processus d’intercompréhension des points de vue respectifs et de recherche de convergence entre ceux-ci ;

– cherchent à trouver un accord sur des traductions de leurs points de vue qu’ils ne jugeraient pas incompatibles entre elles pour arrêter un accord (un compromis) sur un objet matériel (une innovation technique, un nouveau produit industriel) ou immatériel (un projet). Concrètement, le processus de construction aboutit à un document formel qui devient la traduction acceptable et acceptée par les différents acteurs parties prenantes [15].

Cette méthodologie, si elle est menée de manière ambitieuse et volontaire, est particulièrement adaptée pour construire des interventions associant aux élus des organisations, des entreprises, des collectivités territoriales et visant à transformer la société. Ces interventions vont de la conception à la mise en œuvre et à l’évaluation partenariale. En effet, les enjeux des politiques publiques et collectives deviennent de plus en plus complexes, aucun acteur ne pouvant à lui seul maitriser l’ensemble des dimensions constitutives d’un projet. De plus, ce management permet de répondre à la demande croissante des acteurs, citoyens-usagers à l’élaboration des décisions qui pourraient affecter leur vie ou la trajectoire de leur organisation ou de leur territoire [16].

Lorsque la coconstruction se situe dans un cadre démocratique, elle s’inscrit dans la démocratie délibérative qui vise, avant tout à apprendre les uns des autres, à améliorer nos convictions dans la vertu de confrontations politiques fondées sur la rationalité, à nous rapprocher de la résolution des problèmes qui se posent à nous. Cela présuppose toutefois que le processus politique ait absolument une dimension épistémique… nous rappelle Habermas [17]. Cela signifie que le processus est celui de la discussion – qui relève de la rationalité – et non celui de la négociation.

Le concept de coconstruction se différencie donc de ceux d’information, de consultation et de concertation : tous les acteurs participent aux délibérations et toutes les parties prenantes participent au processus décisionnel final [18]. Ainsi, pour les acteurs, participer à la co-construction démocratique des politiques publiques n’est pas faire du lobbying. Dans le lobbying, la partie prenante concernée cherche légitimement à convaincre les élus de prendre une décision politique à son avantage. Dans la coconstruction démocratique, les parties prenantes délibèrent, ensemble et avec les décideurs, pour construire un compromis et une politique visant l’intérêt général [19].

Au-delà de la mobilisation et de l’implication des parties prenantes concernées, la coconstruction démocratique doit permettre de créer les conditions d’une délibération productive qui débouche sur des décisions de politiques publiques pertinentes. Ce travail [20] suppose une méthodologie robuste. Les méthodes d’écoute, de facilitation, d’animation, d’intelligence collective, de médiation et de production développées, testées et construites au profit de la prospective territoriale peuvent être mobilisées très heureusement dans le cadre de cette coconstruction [21]. De même, et en amont tout comme au long du processus, la mobilisation multiacteurs des ressources et connaissances sera indispensable, selon des dispositifs et expériences déjà bien connus permettant d’unir les forces en vue du changement [22].

Reconnaissons qu’il s’agit d’une révolution mentale, un changement de conception du pouvoir écrit Pierre Calame [23]. Cette méthode exige de fonder l’effort de toutes et de tous sur une intelligence partagée du bien commun, un affaissement des intérêts particuliers des groupes, chapelles, partis, et personnes, ainsi qu’une rationalité sans cesse rappelée.

 

3. Conclusion : le chemin de la contractualisation ?

Les chemins sinueux et ardus qu’ouvre le projet de SDT sont porteurs d’innovation et d’ambitions que l’on croyait oubliées. Voici plus de vingt ans, par le biais des aires de coopération supracommunale le SDER avait ouvert une capacité de renouvellement des outils de la gouvernance wallonne par la valorisation et la fédération de ces dynamiques territoriales contractuelles et endogènes : les communautés de communes, les projets de pays, les communautés urbaines, etc. Il s’agissait de favoriser une bonne application du principe de subsidiarité dans la mise en œuvre de politiques de développement, la subsidiarité n’étant possible, disait-on déjà alors, que s’il existe des dynamiques convergentes tant au niveau régional qu’au niveau local [24].

De manière encore un peu floue, le projet de SDT, avec son objectif d’optimisation spatiale, peut constituer une formidable opportunité de réactivation d’une subsidiarité intelligente, de la coconstruction de politiques concrètes et de fructueuses contractualisations entre les instances régionales, les agences de développement territorial ainsi que les communes. Pour autant que les acteurs territoriaux puissent en relever les défis et surmonter les contradictions. Plus que jamais, c’est ce que nous rappellent Michel Crozier et Ehrard Friedberg, à savoir que le changement réussi ne peut donc être la conséquence du remplacement d’un modèle ancien par un modèle nouveau qui aurait été conçu d’avance par des sages quelconques ; il est le résultat d’un processus collectif à travers lequel sont mobilisées, voire créées, les ressources et capacités des participants nécessaires pour la constitution de nouveaux jeux dont la mise en œuvre libre – non contrainte – permettra au système de s’orienter ou de se réorienter comme un ensemble humain et non comme une machine [25].

Il ne fait aucun doute que l’ampleur du changement que nécessitent la fin de l’artificialisation des terres et la limitation de l’étalement urbain appellera des types de gouvernance et des instruments de politique tout à fait innovants et collectifs. Car, comme en rêvait Michel Lussault, il s’agit de construire une autre manière de concevoir l’aménagement et l’urbanisme. Désormais, l’enjeu consiste à modifier les compromis que les groupes humains posent pour définir les fondements de leurs pratiques d’habitation. Bien sûr, le compromis planète-Terre-Monde, du global à ses déclinaisons locales, mais aussi souligne le professeur à l’ENS Lyon, le compromis que chaque société considère comme légitime en matière de définition des modalités des relations entre les personnes, entre chaque individu et les groupes, et entre les groupes, soit, dit Lussault le pacte social du moment [26].

Car qui peut encore douter que c’est notre manière d’habiter ce monde qui en déterminera l’avenir ?

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] SDT : une stratégie territoriale pour la Wallonie, Projet, p. 14-16, Namur, Gouvernement de Wallonie, 30 mars 2023, 212 p. – Je profite de cette note pour remercier mon collègue Christian Bastin, chercheur associé à l’Institut Destrée, pour ses remarques et suggestions portant sur une première version de mon texte. Cet hommage n’engage évidemment pas sa responsabilité.

[2] Il faut relire l’ensemble de ces travaux : Jacqueline MILLER et Luc MARECHAL, Les habitants, le logement et l’aménagement du territoire, dans La Wallonie au Futur, le Défi de l’Éducation, p. 315-388, Charleroi, Institut Destrée, 1992. (avec des contributions d’André Verlaine, Nicole Martin, Louis Leduc, Jean Henrottay, Catherine Blin, Camille Dermonne et Philippe Doucet).

[3] Subsidiarité, dans Schéma de Développement de l’Espace régional, adopté par le Gouvernement wallon le 27 mai 1999, p. A23, Namur, Ministère de la Région wallonne, 2000.

[4] Sophie HANSON, Entre Union européenne et Région wallonne : multiplicité des échelons de pouvoir et subsidiarité territoriale, Thèse en Science politique et sociale, p. 278, note 1113, ULIEGE, 2012. Sophie Hanson observe d’ailleurs que dans sa fonction territoriale, la subsidiarité implique que l’échelon communal, le plus proche du citoyen soit privilégié, ce qui ne ressort pas de la définition figurant dans le SDER.

https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/104000/1/%28Th%C3%A8se%20Sophie%20Hanson.pdf

Voir aussi : Charles-Hubert BORN, Quelques réflexions sur le système de répartition des compétences en matière d’environnement et d’urbanisme en droit belge, dans Revue juridique de l’Environnement, 2013/5, p. 205-229. https://www.cairn.info/revue-juridique-de-l-environnement-2013-5-page-205.htm

Thomas BOMBOIS, Le principe de subsidiarité territoriale, Vers une nouvelle répartition des compétences entre le central et le local ?, dans Annales de Droit de Louvain, vol. 61, 2001, n°2-3, p. 365-388. https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal%3A97111/datastream/PDF_01/view

[5] WALLEX, Décret de décentralisation et de participation modifiant le Code wallon de l’Aménagement du Territoire et de l’Urbanisme, 27 avril 1989. https://wallex.wallonie.be/contents/acts/0/108/1.html

http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/1988_1989/PARCHEMIN/83.pdf

[6] Conseil régional wallon, Session 1988-1989, Séance du mercredi 19 avril 1989, Compte rendu, p. 38. http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/1980/1357.pdf

On retrouvait d’ailleurs cette approche dans l’exposé des motifs du projet de décret. http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/1980/1920.pdf

Si l’Exécutif doit approuver le schéma de structure, il est évident qu’il n’y a plus décentralisation et autonomie. C’est nier le principe même de ce que nous voulons accorder aux communes. (p. 39).

[7] Conseil régional wallon, Session 1988-1989, Séance du mercredi 19 avril 1989, Compte rendu, p. 34 (Intervention du député Alfred Léonard).

[8] Ibidem.

[9] Sophie HANSON, Le principe de subsidiarité constitue-t-il un bon outil pour assurer la répartition des missions dans un contexte supra-communal ? dans Actes du colloque « La fabrique des métropoles », 24-25 novembre 2017, ULiège, 2018.

https://popups.uliege.be/lafabriquedesmetropoles/index.php?id=97&file=1

[10] L’optimisation spatiale vise à préserver au maximum les terres et à assurer une utilisation efficiente et cohérente du sol par l’urbanisation. Elle comprend la lutte contre l’étalement urbain. Projet de SDT, Namur, Gouvernement wallon, Version du 30 mars 2023, p. 7.- Pour le chercheur américain Eric Delmelle, l’optimisation spatiale consiste à maximiser ou à minimiser un objectif lié à un problème de nature géographique, tel que la sélection d’itinéraires, la modélisation de l’attribution de sites, l’échantillonnage spatial et l’affectation des terres, entre autres. Eric M. DELMELLE, Spatial Optimization Methods, in Barney WARF ed, Encyclopedia of Human Geography, p. 2657-2659, Sage, 2006-2010. – Tong DAOQIN & Alan T. MURRAY, Spatial Optimization in Geography in Annals of the Association of American Geographers, vol. 102, no. 6, 2012, p. 1290–309. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/41805898. Accessed 27 July 2023.

[11] Voir la typologie de partenariats de Y. Bruxelles, P. Feltz et V. Lapostolle, Derrière le mot « partenariat », quelle est la relation recherchée ? prestation de service, information mutuelle, consultation, concertation, collaboration, coopération, réciprocité, apprentissage mutuel, fusion ? reproduit dans Guy BAUDELLE, Catherine GUY et Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe, Concepts, enjeux et débats,  p. 147, Rennes, Presses universitaires, 2011.

[12] Pierre CALAME, Réforme des pouvoirs, des articulations grippées, dans Oser l’avenir, alliance pour un monde responsable et solidaire, Document de travail n° 100, Fondation Mayer, 1998.

[13] Jacques LEVY, Géographie du politique, p. 261, Paris, Odile Jacob, 2022.

[14] Philippe DESTATTE, Citizens ‘engagement approaches and methods in R&I Foresight, Mutual Learning Exercise: R&I Foresight – Policy and Practice, Discussions Paper, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Horizon Europe Policy Support Facility, 2023. https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/d5916d5f-1562-11ee-806b-01aa75ed71a1/language-en/format-PDF/source-288573394 – On pense également au nouveau Collège de Prospective de Wallonie lancé en juin 2023 avec le soutien du Gouvernement de Wallonie.

[15] Michel FOUDRIAT, La co-construction en actes, Comment l’analyser et la mettre en œuvre, p. 17-18, Paris, ESF, 2021. – M. FOUDRIAT, La Co-construction. Une alternative managériale, Rennes, Presses de l’EHESP, 2016.

[16] Ibidem.

[17] Jürgen HABERMAS, Espace public et démocratie délibérative : un tournant, p. 38-39, Paris, Gallimard, 2023.

[18] M. FOUDRIAT, La co-construction en actes…, p. 18-19.

[19] Yves VAILLANCOURT, De la co-construction des connaissances et des politiques publiques, dans SociologieS, 23 mai 2019, 39sv. http://journals.openedition.org/sociologies/11589 – Y. Vaillancourt, La co-construction des politiques publiques. L’apport des politiques sociales, dans Bouchard M. J. (dir.), L’Économie sociale vecteur d’innovation. L’expérience du Québec, p. 115-143, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011. – Y. Vaillancourt, La co-construction des politiques publiques : balises théoriques, dans L. Gardin & F. Jany-Catrice dir., L’Économie sociale et solidaire en coopérations, Rennes, p. 109-116,  Presses universitaires de Rennes, 2016.

[21] Voir le précieux Sam KANER, Facilitator’s guide to participatory decision-making, San Francisco, Jossey-Bass – Community At Work, 2014.

[22] Merritt POLK ed, Co-producing Knowledge for Sustainable Cities, Joining forces for change, London & New York, Routledge, 2020.

[23] P. CALAME, Petit traité de gouvernance, p. 140, Paris, Éditions Charles Léopold Mayer, 2023.

[24] Ph. DESTATTE dir., Wallonie 2020, Un réflexion prospective citoyenne sur le devenir de la Wallonie, Actes de l’exercice de prospective mené en Région Wallonie de novembre 2001 à février 2004, p. 466-467, Charleroi, Institut Destrée, 2005.

[25] Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, p. 391, Paris, Seuil, 1977.

[26] Michel LUSSAULT, L’avènement du monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, p. 263, Paris, Seuil, 2013.

Mons, 21 October 2021 [1]

Abstract

In his History of the Origin of Representative Government in Europe, a series of lectures given two centuries ago, from the end of 1820 to 1822, but published thirty years later, François Guizot (1787-1874) criticised partial opinions conceived before examining the facts. Guizot, a professor at the Sorbonne and future Minister of Education under Louis-Philippe, believed that this attitude distorted the rectitude of judgments and introduced a deplorable frivolity into research. He thought that erudition would suffer as a result of inadequate investigation and cursory judgments. Although, in 2021, European democratic concepts have evolved fundamentally since Guizot’s time, particularly in favour of educational progress and especially higher education, heuristics as a tool for discovering facts remains a serious concern for researchers in all disciplines, and also for citizens in a digital world. European universities, through their process, and above all through their ambition, are arguably one of the best responses to these genuine concerns.

 

A Professor of history at the Sorbonne in Paris in 1812 and then a senior civil servant under the Restoration, François Guizot alarmed the authorities with his liberal ideas and was suspended from teaching from 1822 to 1824. It was during this period that he wrote his major historical works, entitled History of the English Revolution, General History of Civilisation in Europe, and Histoire de la civilisation en France, works which brought him recognition as one of the finest historians of his time [2]. With his scientific mindset, he was one of the first historians – notably after the Liège scholar of the 16th century, Jean Chapeaville (1551-1617) [3] – to use the footnote, in other words, a reference to sources, and to develop an apparatus criticus, using primary sources [4]. After being elected deputy at the beginning of 1830, Guizot became Minister of the Interior in the government that arose out of the July Revolution, which resulted in Louis-Philippe becoming king of the French. As Minister of Public Education from 1832 to 1837, then of Foreign Affairs, he played a key political role, even serving as President of the Council. Conservative by nature and opposed to universal suffrage, he fell from power, along with the king, during the Revolution of 1848 and devoted himself to writing until the end of his life [5].

1. Questions concerning the relationship between a subject and an object

In 1820, while his political friends were excluded from the business of government and he was teaching in Paris, his audiences compiled their notes with a view to publishing his lectures on The History of the Origins of the Representative Government in Europe. Guizot did not perform the necessary revision work until much later, as his lectures were not published until 1851, and then shortly thereafter in London, in English, the following year. During the opening discourse of his lecture of 7 December 1820, which is reproduced in the work, Guizot starts by addressing the relativity of historical facts, which, if they have not gained or lost any of their content over the time they have spanned, will reveal their meaning only gradually, and analysing their significance will reveal new dimensions: and man thus learns, he writes, that in the infinitude of space opened to his knowledge, everything remains constantly fresh and inexhaustible, in regard to his ever-active and ever-limited intelligence [6]. The problem which Professor Guizot imparts to his students lies at the very heart of the objective he has set for his lecture: to describe the history of the public institutions in Europe based on reading about the particular moment of the new political order that had emerged in 1815. For Guizot, this means we have to reconnect what we now are with what we formerly were, and even – and he expresses it so beautifully –, gather together the links in that chain of time.

The problem, observes Guizot, is that studying the old institutions using modern ideas and institutions to explain or judge them has been largely neglected. And when it has happened, he says, it has been approached with such a strong preoccupation of mind, or with such a determined purpose, that the fruits of our labour have been damaged at the outset.

 Opinions which are partial and adopted before facts have been fairly examined, not only have the effect of vitiating the rectitude of judgment, but they moreover introduce a deplorable frivolity into researches which we may call material. As soon as the prejudiced mind has collected a few documents and proofs in support of its cherished notion, it is contented, and concludes its inquiry. On the one hand, it beholds in facts that which is not really contained in them; on the other hand, when it believes that the amount of information it already possesses will suffice, it does not seek further knowledge. Now, such has been the force of circumstances and passions among us, that they have disturbed even erudition itself. It has become a party weapon, an instrument of attack or defence; and facts themselves, inflexible and immutable facts, have been by turns invited or repulsed, perverted or mutilated, according to the interest or sentiment in favour of which they were summoned to appear [7].

Guizot’s analysis is still valid: the problem of discussing political issues that are relatively close in time but perceived as distant due to the scale of the changes that have occurred in the institutional conditions, changes which can be drastic in the case of a revolution or a profound regime change.

He highlights the danger facing teachers, researchers and « intellectuals » – I am aware that it is anachronistic for me to use this word in 1820 or even in 1850 –, the difficulty they have in speaking or writing neutrally, objectively and dispassionately, with the distance that is expected of the role or profession of the person expressing their opinion and getting close to the truth or even telling the truth. The issues surrounding analysis of sources, the ethics of the scientist, and logic as conditions of the truth, along with questions concerning the relationship between a subject and the object they are addressing [8] and historical criticism are at the heart of this self-reflection.

 

2. A Cognitive Apocalypse

In his lecture to his students, Guizot highlights the risk of being contented too quickly with a sparse collection of sources which appear to support a previously stated assumption without truly substantiating it. When faced with the ambitions and requirements of proof, scant data produces incorrect interpretation of documents. Passion and commitment based on a flimsy argument threaten quality of knowledge, while erudition becomes a partisan instrument. How often do we encounter this situation in a world in which, however, education – and particularly higher education – is becoming increasingly democratised?

Guizot, who, as a minister, had previously resurrected the Académie des Sciences morales et politiques (Academy of Moral and Political Sciences), would today find support for his views from another scientist, a member of the Académie des Technologies (National Academy of Technologies of France) and the Académie nationale française de Médecine (French Academy of Medicine). Just over two centuries after the declarations we have highlighted, Gérald Bronner, professor of sociology at the University of Paris, observes in his remarkable work Apocalypse cognitive (Cognitive Apocalypse) that the first twenty years of the 21st century have introduced massive deregulation in the marketplace for ideas. We note, as does Bronner, that this cognitive market is characterised both by the vast amount of information available, which is unprecedented in the history of humanity, and also by the fact that everyone is able to contribute their own representation of the world. Furthermore, Bronner believes that this evolution has weakened the role of the traditional gatekeepers, namely the academics, experts, journalists, and so on, all those who were previously regarded as rightfully able to participate in public debate and perform a beneficial regulatory role [9].

Bronner’s analyses display a degree of pessimism concerning our ability to cope with this situation. At least three reasons are cited: firstly, the famous Brandolini’s Law or Bullshit Asymmetry Principle. The Italian programmer Alberto Brandolini observed, in 2013, that the amount of energy needed to refute nonsense is far greater than that required to produce it [10]. Will we all be able to find the time, strength and courage to deal with waffle, simplistic analyses and even fake news? Many academics on social media have stopped doing so.

In his fine work on Le courage de la nuance (The courage of nuance), the essayist Jean Birnbaum wisely recalls the presentation made by Raymond Aron (1905-1983) at the Société française de Philosophie in June 1939. Faced with the increasing dangers, the great French intellectual called on his colleagues to assess their commitment: I think, said the author of Introduction à la philosophie de l’histoire [11], that teachers like us are likely to play a minor role in this effort to save our deeply held values. Instead of shouting with the parties, we could strive to define, in the utmost good faith, the problems facing us and the way to solve them [12].

Next, Bronner calls on a great mind of the mid-19th century: Alexis de Tocqueville (1805-1859). More resolutely democratic than his contemporary Guizot, Tocqueville writes, in his book Democracy in America (1835), that in general, only simple conceptions take hold of the minds of the people. A false idea, but one clear and precise, will always have more power in the world than a true, but complex, idea [13]. Some of you may still recall the excellent cartoon by Wiley Miller, published in The Intellectualist, in 2015, which shows a crowd of people approaching a ravine on a path marked Answers, simple but wrong » while one or two are making their way along a winding path, book in hand, having chosen the direction « Complex but right ».

Wiley Miller, The Intellectualist, 2015

Beyond the common meaning of the words, complex systems analysis, so dear to William Ross Ashby (1903-1972), Norbert Wiener (1894-1964), Herbert Simon (1916-2001), Ludwig von Bertalanffy (1901-1972), Jean Ladrière (1921-2007), Edgar Morin, Jean-Louis Le Moigne, Ilya Prigogine (1917-2003) and Isabelle Stengers, to name but a few, often remains outside the field of knowledge of our university chairs and, therefore, of our students.

Lastly, Bronner notes that our voracious brains do not automatically lead us to scientific models. Even where we have an appetite for knowledge, he adds, this can easily be distracted by the way in which the cognitive market is editorialised. This is the case, for example, with the confusion between correlation and causality, which is clearly illustrated by the Nazi slogan, “500,000 unemployed: 400,000 Jews” [14]. This device seems to crop up repeatedly. But there are other examples, and in all fields. For example, in 1978, the French fascist party, the Front national, stated: « A million unemployed people are a million immigrants too many. France and the French first. »[15] Another example is the poster that Nigel Farage unveiled in Westminster in mid-June 2016, one week before the BREXIT referendum on 23 June. The British broadcaster and Leader of the UK Independence Party (UKIP) used a picture with the slogan Breaking point: the EU has failed us all, with the subheading: We must break free of the EU and take back control of our borders. The photograph used was of migrants crossing the Croatia-Slovenia border in 2015, with the only prominent white person in the photograph obscured by a box of text. Many people reacted by saying that to claim that migration to the UK is only about people who are not white is to peddle racism. That controversy prompted Boris Johnson to distance himself from Nigel Farage’s campaign [16].

The fact that we have found some particularly divisive, if not detestable, examples could weaken the idea that each of us, entirely logically, may simply demonstrate only what is prejudice. We often start the process of judgment with an inclination to reach a particular conclusion. In their book Noise: A Flaw of Human Judgment, Daniel Kahneman, Olivier Sibony and Cass R. Sinstein give a great example of a slant of thought they call conclusion bias, or prejudgment: when one of George Lucas’ collaborators in the development of the screenplay for Return of the Jedi, the third Star Wars film, suggested that he should kill off Luke and have Princess Leila take over, Lucas rejected the idea and disagreed with the different arguments, replying that « You don’t go around killing people » and, finally, that he didn’t like and didn’t believe that. As the authors observed, by « Not liking » before « Not believing », Lucas let his fast, intuitive System 1 thinking suggest a conclusion [17]. When we follow that process, we jump to the conclusion and simply bypass the process of gathering and integrating information, or we mobilise System 2 thinking – engaging a deliberative thought – to come up with arguments that support our prejudgment. In that case, adds Kahneman, a Nobel Prize winner for economics, and his colleagues, the evidence will be selective and distorted: because of confirmation bias and desirability bias, we will tend to collect and interpret evidence selectively to favour a judgment that, respectively, we already believe or wish to be true [18]. Prejudgments are evident wherever we look, conclude the three professors. When people determine what they think by consulting their feelings, the process involved is called the affect heuristic [19], a term coined by the psychologist Paul Slovic, Professor at the University of Oregon.

3. Heuristics as a form of resistance for enlightened minds

As is often the case, we can counter our reasons to despair with reasons to rejoice and hope. In my view, these lie in the power of heuristics, techniques and scientific method(s).

Heuristics is generally understood to mean all the intellectual products, processes and approaches that foster discovery and invention in science. There are two distinct aspects. Firstly, a methodological classification which denotes the discovery techniques that substantiate and legitimise knowledge and, secondly, what we can refer to as general heuristics. This forms part of epistemology, the critical study of science [20], and is responsible for describing and reflecting the general conditions for progress in scientific activity [21].

We are clearly all familiar with the questions of method, the path we follow or undertake, which is designed to lead us and to enable us to achieve a given goal and capitalise on a result. This is the path that provides us with our experience as scientists and intellectuals, which we call experimentation when we initiate it systematically. Scientific research is based on a desire to travel along this path, interactively combining assisted observation of experimentation and system analysis, thus enabling explanation. Adapting thoughts to facts is observation; adapting thoughts to each other is theory [22].

In that respect, contemporary research has two messages for us. Firstly, that of rigour and critique, and, secondly, that of relativity, and therefore humility. In my view, these are each as necessary and important as the other.

3.1. The first message: that of rigour and critique.

Rigour consists, firstly, in knowing what one is talking about, what the problem is, and what one is looking for. This is the first reasonable goal of heuristics: to express in general terms the reasons for choosing subjects which, when analysed, may help us achieve the solution [23]. We can, of course, follow in the footsteps of mathematicians, physicians, logicians, and philosophers, such as Pappus of Alexandria (4th century AD), René Descartes (1596-1650), Gottfried Wilhelm Leibnitz (1646-1716), Bernhard Bolzano (1781-1848), Ernst Mach ((1838-1916), Jacques Hadamard (1865-1963), George Polya (1887-1985), Jean Hamburger (1909-1992), Morris Kline (1908-1992), and, more recently, Daniel Kahneman and Shane Frederick. In each of our disciplines, we have visited one or more of them, if not all. A mathematician such as Polya, author of How to Solve it? [24], who taught in Zurich and then at Stanford, argues that the sources of inventions are more important than the inventions themselves. This should, he claims, be the motto of any student planning a career in science. Unsubstantiated demonstrations, lemmas that appear out of nowhere, and supplementary approaches that occur unexpectedly are puzzling and depressing for all students, both good and mediocre [25]. Having struggled through an oral exam on Bernouilli’s theory, I can personally testify.

There are, in the world, certain traditions for constructing a critical and intellectually robust discourse, one which is also not Eurocentric and does not, contrary to what we too often teach, date back to the Renaissance or the Enlightenment. As a Visiting Professor at the National Engineering School of Tunis, I am constantly discovering how much we owe – and the term “we” includes researchers such as Arnold J. Toynbee and Joseph Schumpeter – to the Arab scholar Ibn Khaldoun (1332-1406). In the introduction to his great work Muqaddima, this 14th century economist, sociologist and historian recommended making a comparison between the stories as handed down and the rules and models thus established. If they concur and are consistent, these stories can be declared authentic, if not, they will be considered suspect and discounted [26].

This tangible heuristic effort was pioneered by the Italian humanist Lorenzo Valla (1407-1457), whose role was, according to François Dosse, decisive in the notion of truth, to the extent that Dosse, a historian and epistemologist at the University of Paris, spoke of a real turning point [27]. Valla questioned the authenticity of the Donation of Constantine, written in 1440. This text, which acknowledged the fact that the Roman emperor Constantine the Great had bestowed vast territory and spiritual and temporal power on Pope Sylvester I (who reigned from 314 to 335), had great influence on political and religious affairs in medieval Europe. Lorenzo Valla clearly demonstrated that this document was a forgery by analysing the language of the donation. He showed that the Latin used in the text was not that of the 4th century and so argued that the document could not possibly have dated from the time of Constantine [28].

The critical method has found its guardians of the temple in Charles-V Langlois and Charles Seignobos, who established a bulwark against what they considered the natural inclination of the human spirit: not taking precautions and acting confusedly in situations where the utmost caution is essential. They wrote that while everyone, in principle, accepts the value of Criticism – with a capital C! – it hardly ever happens in practice.

The fact is that Criticism is contrary to the normal aspect of intelligence. The spontaneous human tendency is to add belief to assertions and to reproduce them, without even distinguishing them clearly from one’s own observations. In daily life, do we not accept indiscriminately, without any checks, hearsay, anonymous, unsafe information, and all types of documents of mediocre or dubious merit? (…) Any sincere person will recognise that significant effort is needed to shake off the ignavia critica, that common expression for intellectual cowardice; that this effort must be repeated, and that it is often accompanied by genuine suffering [29].

Suffering, the word is out … As with beauty, one needs to suffer to be a researcher. Research is a form of torture inspired, in part, by the works of the German historian Leopold von Ranke (1795-1886). To reach scientific paradise, the research process subjects the document, and the student and the teacher, to a series of analytical operations made up of internal criticism or scholarly criticism (restoration, provenance, classification of sources, criticism of scholars), then to internal criticism (interpretation, negative internal criticism, criticism of sincerity and accuracy, establishing the specific facts) and, lastly, optimises them in synthetic operations.

In 1961, in his extraordinary work entitled L’histoire et ses méthodes (History and its methods), published under the direction of Charles Samaran (1879-1982) from the Institut de France, Robert Marichal (1904-1999) picked up the notion put forward by Langlois and Seignobos, observing that documentary criticism had scarcely been challenged by the proponents of “New History”, which, according to this esteemed archivist, thought that the traditional processes were still effective. Marichal added that the principles that apply to criticism were no different, in general, to those that apply to all human knowledge, as can be found in any logic or psychology textbook [30].

Fifty years later, Gérard Noiriel, a specialist in epistemology in history, states in the online edition of the work by Langlois and Seignobos that they had not invented the rules of historical method, as the basic principles had been known since the 17th century and had been codified by German historians at the beginning of the 19th century. The major contribution of these two professors at the Sorbonne is arguably, states Noiriel, that they wrote that it was necessary to read the historians with the same critical precautions as when one analyses documents [31].

Human science has been greatly influenced by the scientific path taken by history at the end of the 19th century. But, like history, it has distanced itself from this strict criticism of documents. In an introduction, in 2008, entitled L’approximative rigueur de l’anthropologie (The approximate rigour of anthropology), Jean-Pierre Olivier de Sardan, a professor at the École des Hautes Études en Sciences sociales (School for Advanced Studies in the Social Sciences) in Paris, showed that the word was nothing more than an apparent paradox, highlighting the inevitability of approximation faced with the vulnerability of cognitive bias and ideological excesses, and then abandoning this quest completely in a book entitled La Rigueur du qualitatif The Rigour of the Qualitative) [32]. De Sardan also enlisted his American colleague Howard Becker, who, in Sociological Work: Method and Substance (Chicago, Adline, 1970) and Writing for Social Scientists (University of Chicago Press, 1986 & 2007), had highlighted this tension between consistency of what is being described and conformity with the elements discovered [33].

The scientific paradigm has given way to other paradigms, which have also characterised all human sciences. This is the case with the famous École des Annales (School of Annals), whose books, by a brilliant professor from Liège, Léon-E. Halkin (1906-1998), and supported by the Centre de Recherches historiques at the École pratique des Hautes Études in Paris, have helped to clarify these issues surrounding historical criticism.

Although it remained a methodological requirement, the strict critical method – in the sense of the idolatrous cult of the document [34]  – seemed to become more relaxed at the beginning of the 1980s. At the same time, as Charles Samaran had already done in 1961, it was now a question of highlighting the general principles of the method [35], or even the ethics, of the historian. In that regard and taking their cue from the editorial director of l’Histoire et ses méthodes, Guy Thuillier (1932-2019) and Jean Tulard call on the mighty Cicero for help: the first law he must obey is to have the courage not to say what he knows to be false, the second is to have the courage to say what he believes to be true. Thus, they continue, sincerity of mind implies critical sense [36]. The other precepts of Thuillier and Tulard are those I offer to my students, pointing out that this advice applies to all their tasks in all disciplines, as in daily life:

  • Do not assert anything unless there is a “document” that you have verified personally.
  • Always indicate the document’s degree of “probability” – or uncertainty. Do not rely on appearances or have blind faith in texts (…)
  • Always explicitly highlight the assumptions that guide the research, and point out the limits of the investigation (…)
  • Maintain a certain distance from the subject in question and do not confuse, for instance, biography and hagiography (…)
  • Be wary of hasty generalisations (…)
  • Be aware that nothing is definitive (…)
  • Know how to use your time well; do not rush your work (…),
  • Do not shut yourself away in your office (…). Life experience is essential (…) [37]

3.2. The second message is that of relativity, and therefore of humility.

 The remarkable work done by Françoise Waquet, research director at the CNRS, ends with some powerful words: science, she writes, is human – inevitably, mundanely, profoundly so [38]. Her research, in laboratories, libraries and offices, among teachers and students, books and computers, shows how business rules and academic passion(s) are structured around objectivity. Waquet considers the analyses performed Lorraine Daston, co-director of the Max Planck Institute Berlin for the History of Science. These works showed a propensity to strive for a knowledge that bears no trace of the person who has the knowledge, a knowledge which is not characterised by bias or acquired concepts, by imagination or judgment, by desire or effort. In this system of objectivity, passion appears to be the internal enemy of the researcher [39].

Henri Pirenne expressed it perfectly, in 1923, when he claimed that, in order to achieve objectivity or impartiality without which there is no science, [researchers] must constrict themselves and overcome their cherished prejudices, their most deeply seated convictions, and their most natural and respectable sentiments [40]. Moreover, Émile Durkheim expressed the same view for sociology, as did Marcel Mauss for anthropology, Vidal de la Blache for geography and even Émile Borel for mathematics. We could, as Françoise Waquet did, list numerous examples that, even in the so called “hard” sciences, lead to a form of asceticism and ardent objectivity [41].

In the second half of the twentieth century, the dramatic advances in science after the end of the Second World War and the questions arising from criticism of modernity have not left science unscathed. The Jesuit François Russo (1909-1998), a former student at the École polytechnique, noted, in 1959, that science tends to pose problems that lie beyond the domain of the strict scientific method. He cited the theories of Albert Einstein (1879-1955) and Georges Lemaître (1894-1966), other analyses regarding the universe in its entirety, and considerations concerning the depletion of energy in the universe, biological evolution, the origins of life and of humans, human nature, etc., underlining that scientific advances cause these questions to reappear rather than disappear. In this way, and at the same, he posed questions of meaning [42].

Should it be said that the debates on these issues have evolved, from Raymond Aron (1905-1983) to Paul Ricœur (1913-2005), from Karl Polanyi (1886-1964) to Thomas Kuhn (1922-1996), from Karl Popper (1902-1994) to Richard Rorty (1931-2007) and Anthony Giddens, etc.?

On the question of objectivity, he was one of the professors whose classes had the greatest impact on me, who, when faced with passion, demonstrated the path of lucidity. In L’histoire continue (History is going on), the medievalist Georges Duby (1919-1996) considers that it is strict positivist ethics that gives the profession of researcher its dignity. If, he continues, history is abandoning the illusory quest for total objectivity, it is not on account of the stream of irrationality that is invading our culture, but it is above all because the notion of truth in history has changed. Its goal has moved: it is now interested less in facts and more in relationships… [43]

 

Conclusion: sentiment, reason and experience

Let us return to François Guizot, where we began, but this time in closing.

In that Guizot’s moment, as Pierre Rosanvallon called it, a veritable golden age of political science [44], the lesson was clear: how, at close quarters and under pressure from the major upheavals seen in that period – the French Revolution and the Industrial Revolution, and the structural and systemic transformations they caused in the fields of technology, politics, society, culture, etc. –, how can we comprehend these events under the sovereignty of reason?

Even if most people have perceived, each in their own time, the advent of a new world [45], with its growth, acceleration, emerging trends and instabilities, our society appears to be characterised more so than yesterday by the flow of information of all kinds that reaches us, challenges us, and assails us. Carried along at great speed on what was already being called the information superhighway a few decades ago, we are learning to control our minds at hitherto unknown speeds, bolstered as we are by our digital tools. To put it mildly, it is now microprocessors that punctuate our work. During lockdown, having switched from Teams to Zoom, from Jitsi to Webex or Google Meet – and having often continued the habit, we all know that it is now the digital world that sets the pace. In the flow of messages, links and texts sent to us, we are learning how to identify the hackers and other digital pests. Beyond our defensive tools, it is experience that often guides us.

We have few firewalls to defend ourselves against the demons of the cognitive apocalypse described, or promised, by Gérald Bronner. We do not want any censorship of “good thinking” or a sterilised world in which we filter our connections and sanitise our brains. In my view, the best form of regulation remains our own intelligence.

This certainly involves heuristics and research methods. In a formal address he gave in September 1964 to mark start of the new term at the Faculté polytechnique de Mons, professor and future rector Jacques Franeau (+2007) noted that it was necessary to avoid confusing objective with subjective, and that, since the primary aim of any society was to create the best environment for human life and happiness, it was necessary, to achieve that goal, for it to start from certain and objective data, to have knowledge before choosing its direction, and then to build on the solid foundations afforded by that knowledge [46].

Thus, to address the concerns, we have highlighted two responses: firstly, rigour and criticism and, secondly, relativity and humility.

Without resorting to Voltaire’s idea that all certainty which is not mathematical demonstration is merely extreme probability [47], the teaching of those who frequent higher education must base stringency on both the robustness and the reasonable traceability of any information produced. Citing a source does not, whatever the discipline, mean referring to the overall work of a scholar, nor even to one of their creations – digital or paper – without specifying the location of the information. Some colleagues or students send you a 600-page book with no further clarification, editing or pagination. Verification is impossible. Similarly, to return to an observation made previously by both the German-American mathematician and economist Oskar Morgenstern (1902-1977) [48] and the Frenchman Gilles-Gaston Granger (1920-2016) [49], the issue of data validity and reliability does not seem to be of interest to many researchers. For these two distinguished experts in comparative epistemology, it was economists who were being targeted. But we can be sure than many other researchers are affected. I am certain that these testimonies resonate with you as they do with me. Training our students in rigour, precision and criticism will certainly help to make them not only good researchers, but also mindful and courageous intellectuals, in other words individuals capable of grasping the most difficult or far-fetched content, breaking free from it, and communicating only what is accurate and certain.

Relativity and humility stem from our awareness of our weaknesses when faced with the world and the difficulty we have in grasping the system as a whole. They are also nurtured by the legitimate notion that explanations of phenomena and their truth change with scientific advances. It cannot be denied, states Granger, that a Newtonian truth concerning the trajectory of a star differs from Einstein’s truth regarding the same object [50]. Rather than being sceptical about scientific knowledge, it is instead a question of looking at ourselves, as human beings, and acknowledging the richness of our capacity to articulate sentiment, reason and experience. At a time when cybernetic dreams are becoming a reality in artificial general intelligence, we have an ever-increasing number of human and scientific references to show us the way.

Thus, to conclude this talk, I will refer to the author of La Science expérimentale, Claude Bernard (1813-1878). In his acceptance speech at the Académie française, on 27 May 1869, the great doctor and philologist observed that, in the progressive development of humanity, poetry, philosophy and science express the three phases of our intelligence, moving successively through sentiment, reason and experience [51].

Nevertheless, states Bernard, it would be wrong to believe that if one follows the precepts of the experimental method, the researcher – and I would say the intellectual – must reject all a priori notions and silence their sentiment, so that their views are based solely on the results of the experiment. In reality, he adds, the laws that govern manifestations of human intelligence do not allow the researcher to proceed other than by always, and successively, moving through sentiment, reason and experience. But, convinced of the worthlessness of the spirit when reduced to itself, he gives experience (experimentation) a dominant influence and he tries to guard against the impatience of knowing, which leads us constantly to make mistakes. We must therefore go in search of the truth calmly and without haste, relying on reason, or reasoning, which always serves to guide us, but, at every step, we must temper it and tame it through experience, in the knowledge that, unbeknown to us, sentiment causes us return to the origin of things [52].

If, in 2021, European democratic conceptions have fundamentally evolved since Guizot, thanks to progress in education and in particular within higher education, heuristics as a tool for discovering facts remains a sensitive concern for researchers of all disciplines, but also citizens, in a digital world. European universities, such as those gathered in EUNICE, considering their background, but also above all by their ambition, undoubtedly constitute one of the best responses to real concerns.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] This text is the background paper of the conference that I presented on October 21, 2021 at the Academic Hall of the University of Mons, as part of EUNICE WEEKS mobilising, with the support of the European Commission, the network which brings together the universities of Brandenburg, Cantabria, Catania, Lille – Hauts de France, Poznań, Vaasa and Mons.

[2] Laurent THEIS, Guizot, La traversée d’un siècle, Paris, CNRS Editions, 2014. – Edition Kindle, Location 1104. – François Guizot, in Encyclopaedia Britannica, Oct. 8, 2021, https://www.britannica.com/biography/Francois-Guizot

[3] René HOVEN, Jacques STIENNON, Pierre-Marie GASON, Jean Chapeaville (1551-1617) et ses amis. Contribution à l’historiographie liégeoise, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2004 – Paul DELFORGE, Jean Chapeaville (1551-1617), Connaître la Wallonie, Namur,  December 2014. http://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/wallons-marquants/dictionnaire/chapeaville-jean#.YWrVvhpBzmE which, at the time, had fascinated Professor Jacques Stiennon (ULIEGE).

[4] Ibidem, Location 1149-1150.

[5] Guillaume de BERTHIER DE SAUVIGNY, François Guizot (1787-1874), in Encyclopædia Universalis accessed on 13 October  2021.https://www.universalis.fr/encyclopedie/francois-guizot/ – Pierre ROSANVALLON, Le moment Guizot, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, Paris, NRF-Gallimard, 1985. – André JARDIN and André-Jean TUDESQ, La France des Notables, L’évolution générale, 1815-1848, Nouvelle Histoire de la France contemporaine, Paris, Seuil, 1988.

[6] François GUIZOT, Histoire des origines du gouvernement représentatif en Europe, p. 2, Paris, Didier, 1851. – (…) and man thus learns that in the infinitude of space opened to his knowledge, everything remains constantly fresh and inexhaustible, in regard to his ever-active and ever-limited intelligence. GUIZOT, History of the Origins of Representative Government in Europe, p. 2,

[7] François GUIZOT, History of the Origin of Representative Government in Europe, translated by Andrew E. Scobe, p. 4, London, Henry G. Bohn, 1852.

https://www.gutenberg.org/cache/epub/61250/pg61250-images.html#Page_1

[8] Concerning these issues, see the always very valuable Jean PIAGET dir., Logique et connaissance scientifique, coll. Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1967. In particular, J. PIAGET, L’épistémologie et ses variétés, p. 3sv. – Hervé BARREAU, L’épistémologie, Paris, PuF, 2013.

[9] Gérald BRONNER, Apocalypse cognitive, Paris, PUF-Humensi, 2021.

[10] G. BRONNER, Apocalypse…, p. 220-221.

[11] Raymond ARON, La philosophie critique de l’histoire, Essai sur une théorie allemande de l’histoire (1938), Paris, Vrin, 3e ed., 1964.

[12] Raymond ARON, Communication devant la Société française de philosophie, 17 juin 1939, dans R. ARON, Croire en la démocratie, 1933-1944, Textes édités et présentés par Vincent Duclert, p. 102, Paris, Arthème-Fayard – Pluriel, 2017. – Jean BIRNBAUM, Le courage de la nuance, p. 73, Paris, Seuil, 2021.

[13] Alexis de TOCQUEVILLE, Democracy in America (1835), Translated by Harvey C. Mansfield & Delba Winthrop, p. 155, Chicago & London, The University of Chicago Press, 2002. – La Démocratie en Amérique, in Œuvres, collection La Pléade, t. 2, p. 185, Paris, Gallimard, 1992. – G. BRONNER, op. cit., p. 221.

[14] G. BRONNER, op. cit., p. 238 et 298

[15] Valérie IGOUNET, Derrière le Front, Histoires, analyses et décodage du Front national, 26 octobre 2015. https://blog.francetvinfo.fr/derriere-le-front/2015/10/26/les-francais-dabord.html

[16] Heather STEWART & Rowen MASON, Nigel Farage’s anti-migrant poster reported to police, in The Guardian, June 16, 2016. https://www.theguardian.com/politics/2016/jun/16/nigel-farage-defends-ukip-breaking-point-poster-queue-of-migrants

[17] D. KAHNEMAN, Thinking, Fast and Slow, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2011. – Trad. Système 1/ Système 2, Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012. – See also: D. KAHNEMAN et al., dir., Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases, Cambridge University Press, 1982.

[18] Daniel KAHNEMAN, Olivier SIBONY and Cass R. SUNSTEIN, Noise, A flaw in Human Judgment, p. 166-167, New York – Boston – London, Little Brown Spark, 2021.

[19] Ibidem, p. 168. – Paul SLOVIC, Psychological Study of Human Judgment: Implications for Investment Decision Making, in Journal of Finance, 27, 1972, p. 779.

[20] In the broadest sense of the concept, both Latin and Anglo-Saxon. See Gilles Gaston GRANGER, Epistémologie, dans Encyclopædia Universalis, viewed on 10 October 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/epistemologie/

[21] Jean-Pierre CHRÉTIEN-GONI, Heuristique, dans Encyclopædia Universalis, viewed on 10 October 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/heuristique/ – Avrum STROLL, Epistemology, in Encyclopaedia Britannica, viewed on 16 October 2021, https://www.britannica.com/topic/epistemology

[22] Jean LARGEAULT, Méthode, Encyclopædia Universalis, viewed on 10 October 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/methode/ – Scientific Method, in Encyclopaedia Britannica, October 15, 2021, viewed on 17 October. https://www.britannica.com/science/scientific-method

[23] George POLYA, L’Heuristique est-elle un sujet d’étude raisonnable?, in Travail et Méthodes, Numéro Hors Série La Méthode dans les Sciences modernes, Paris, Sciences et Industrie, 1958.

[24] G. POLYA, How to Solve it?, Princeton University Press, 1945.

[25] G. POLYA, L’Heuristique est-elle un sujet d’étude raisonnable…, p. 284.

[26] Ibn KHALDUN, Le Livre des exemples, Autobiographie, Muqaddima, text translated and annotated by Abdesselam Cheddadi, collection Bibliothèque de la Pléiade, t. 1, p. 39, Paris, NRF-Gallimard, 2202. (Our translation in English) – Abdesselam CHEDDADI, Ibn Khaldûn, L’homme et le théoricien de la civilisation, p. 194, Paris, NRF-Gallimard, 2006.

[27] François DOSSE, L’histoire, p. 18-20, Paris, A. Colin, 2° éd., 2010. – Blandine BARRET-KRIEGEL, L’histoire à l’âge classique, vol. 2, p. 34, Paris, PUF, 1988.

[28] Ulick Peter BURKE, Lorenzo Valla, in Encyclopaedia Britannica, viewed on October 19, 2021 https://www.britannica.com/biography/Lorenzo-Valla- Donation of Constantin, in Encyclopaedia Britannica, viewed on October 19, 2021. https://www.britannica.com/topic/Donation-of-Constantine

[29] Charles-Victor LANGLOIS and Charles SEIGNOBOS, Introduction aux études historiques, p. 48-49, Paris, Hachette & Cie, 1898. 4 ed., s.d. (1909).

[30] Robert MARICHAL, La critique des textes, in Charles SAMARAN dir., L’histoire et ses méthodes, coll. Encyclopédie de la Pléiade, p. 1248, Paris, NRF-Gallimard, 1961.

[31] Gérard NOIREL, Preface by Charles-Victor LANGLOIS and Charles SEIGNOBOS, Introduction aux études historiques, Paris, ENS, 2014. https://books.openedition.org/enseditions/2042#ftn8

[32] Jean-Pierre OLIVIER de SARDAN, La rigueur du qualitatif, Les contraintes empiriques de l’interprétation socio-anthropologique, p. 7-10, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 2008.

[33] Howard BECKER, Les ficelles du métier, Comment conduire sa recherche en Sciences sociales, p. 48, Paris, La Découverte, 2002. – J-P OLIVIER de SARDAN, op. cit., p. 8.

[34] F. DOSSE, L’histoire…, p. 29. Here, we are referring to Numa Denis Fustel de Coulanges (1830-1889). See François HARTOG, Le XIXe siècle et l’histoire, Le cas Fustel de Coulanges, p. 351-352, Paris, PUF, 1988.

[35] Ch. SAMARAN, L’histoire et ses méthodes…, p. XII-XIII.

[36] Ibidem, p. XIII. – J. TULARD & G. THUILLIER, op. cit., p. 91.

[37] J. TULARD (1933) and .G. THUILLIER, La méthode en histoire…, p. 92-94.

[38] Françoise WAQUET, Une histoire émotionnelle du savoir, XVIIe-XXIe siècle, p. 325 , Paris, CNRS Editions, 2019.

[39] Lorraine DASTON, The moral Economy of Science, in Osiris, 10, 1995, p. 18-23. – F. WAQUET, op. cit., p. 393,

[40] Henri PIRENNE, De la méthode comparative en histoire, Discours prononcé à la séance d’ouverture du Ve Congrès international des Sciences historiques, 9 April 1923, Brussels, Weissenbruch, 1923. – F. WAQUET, op. cit., p. 306.

[41] F. PAQUET, op. cit., p. 303. – Paul WHITE, Darwin’s emotions, The Scientific self and the sentiment of objectivity, in Isis, 100, 2009, p. 825.

[42] François RUSSO, Valeur et situation de la méthode scientifique, in La méthode dans les sciences modernes…, p. 341. – See also: F. RUSSO, Nature et méthode de l’histoire des sciences, Paris, Blanchard, 1984.

[43] Georges DUBY, L’histoire continue, p. 72-78, Paris, Odile Jacob, 1991.

[44] Pierre ROSANVALLON, Le moment Guizot, coll. Bibliothèque des sciences humaines, p. 75 et 87, Paris, NRF-Gallimard, 1985.

[45] Michel LUSSAULT, L’avènement du monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, Paris, Seuil, 2013.

[46] Jacques FRANEAU, D’où vient et où va la science ? Formal address to mark the start of term at the Faculté polytechnique de Mons, 26 September 1964, p. 58.

[47] René POMMEAU, Préface, in VOLTAIRE, Œuvres historiques,  p. 14, Paris, NRF-Gallimard, 1957.

[48] Oskar MORGENSTERN, On the accuracy of Economic Observation, Princeton, 1950.

[49] Gilles-Gaston GRANGER, La vérification, p. 191, Paris, Odile Jacob, 1992.

[50] Ibidem, p. 10.

[51] Claude BERNARD, Discours de réception à l’Académie française, 27 May 1869, in Claude BERNARD, La Science expérimentale,  p. 405-406, Paris, Baillière & Fils, 3rd ed., 1890.

[52] Ibidem, p. 439.

Couvin, le 31 mai 2017

1. Vers un Agenda rural européen [1]

Le 4 mai 2017, le responsable du développement rural au sein du Cabinet de la Commissaire européenne Corina Crețu, estimait que les fractures territoriales s’élargissent, et qu’il existe un risque que certaines régions régressent. Et Mathieu Fichter concluait qu’une approche territoriale doit s’inscrire au cœur des futures politiques européennes. Lors de cette conférence, organisée par le Comité des Régions et coanimée par notre collègue Patrice Collignon de l’association Ruralité-Environnement-Développement (RED), les parties prenantes conclurent à la nécessité d’adopter un Agenda rural européen qui puisse apporter une plus grande cohérence et une meilleure efficience aux politiques et instruments destinés aux territoires ruraux après 2020 [2]. Ainsi qu’ils l’ont noté, cet Agenda rural européen pourra s’inspirer directement de la Déclaration Cork 2.0, faite en septembre 2016 lors de la nouvelle conférence qui s’est tenue dans cette ville du sud de l’Irlande, juste vingt ans après celle de 1996. On se souviendra que cette première rencontre avait reconnu la nécessaire multifonctionnalité des territoires ruraux. Outre qu’elle insiste sur l’importance de la soutenabilité du développement, l’importance de la gestion des risques, la qualité d’une évaluation davantage fondée sur les résultats que sur les moyens, l’axe 7 de la Déclaration Cork 2.0, intitulé Activer la connaissance et l’innovation indique notamment que les territoires ruraux doivent participer à l’économie cognitive avec l’objectif d’utiliser pleinement les avancées produites par la recherche-développement. Les entreprises rurales, y compris agricoles et forestières, de tout type et de toute taille doivent avoir accès aux technologies appropriées, à la connectivité adéquate, et aux nouveaux outils de gestion pour en tirer les avantages en matières économique, sociale et environnementale. Une priorité renforcée sur l’innovation sociale, l’apprentissage, l’éducation, le conseil et la formation professionnelle est essentielle pour le développement des compétences requises [3].

2. Des partenariats villes-campagnes métropolisants

A l’heure où l’on répète à l’envi qu’il n’est de talent, d’innovation, d’intelligence et donc de développement que dans les villes, où on loue le rôle unique des métropoles [4], ces initiatives sont réconfortantes, tout comme celles, innovantes et concrètes, qui ont été préparées pour le redéploiement de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les unes et les autres s’inscrivent dans une logique de dépassement des schémas anciens. Comme le soulignait le Rapport Habitat III des Nations Unies, réalisé en vue de la conférence qui s’est tenue à Quito en octobre 2016, la réalisation du développement durable se fera d’autant plus aisément si nous rompons avec la séparation politique, sociale et géographique entre espaces urbains et ruraux et si nous reconnaissons et comprenons la continuité entre développement urbain et développement rural [5]. Ce partenariat entre ville et campagne prend la forme d’une complémentarité, réfléchie et volontariste, sinon d’une alliance. Il est de nature à réduire le corollaire de la puissance que tente d’accumuler les systèmes urbains sur les plans technologique, économique, financier, politique et culturel, et que Michel Lussault a bien souligné : leur vulnérabilité. Le géographe français notait que cette vulnérabilité est redoutable, car elle est systémique, au sens où la moindre anicroche locale, parfois infime en apparence peut avoir, dans certaines conditions, des effets globaux concernant des domaines fonctionnels et des environnements spatiaux bien au-delà de celui (ou de ceux) d’origine [6].

Ainsi, le Rapport Brundtland lui-même soulignait-il cette logique de réciprocité : si le destin d’une ville dépend essentiellement de la place qu’elle occupe dans le tissu urbain, national et international, il en est de même de la trajectoire de l’arrière-pays, avec son agriculture, ses forêts et ses industries extractives, dont dépendent les agglomérations urbaines [7]. Les villes comme les campagnes subissent des transitions conjointes dont les effets se cumulent. Sur la plupart des espaces européens – et c’est particulièrement le cas en Wallonie – les civilisations rurales et urbaines chères à Marc Bloch [8], dont je n’ai pas oublié les leçons, s’entremêlent. La dénaturation explicite de la terre par l’industrialisation des pratiques agricoles, la désindustrialisation chaotique du monde rural, entreprise chez nous depuis la fin du XVIIIème siècle, avec ses effondrements et ses résurgences, très visibles dans ce territoire de l’Entre-Sambre-et-Meuse, appellent la fin de la ruralité comme système de sens. Ou, pour le dire autrement, de déruralisation des sociétés [9]. Avec cette forme de réponse qui fait que, comme le soulignait déjà Jacques Levy voici quinze ans, les campagnes florissantes sont celles qui attirent les touristes et conforment le paysage à ce qu’ils en attendent [10]. Quelle activité d’aujourd’hui est-elle d’ailleurs davantage porteuse d’intelligence et de virtualité que celle du tourisme, vecteur de développement économique, fondé à la fois sur le patrimoine, la culture, adoptant toutes les formes des envies et besoins qu’il génère ?

3. L’innovation, au cœur des territoires ruraux européens

Tels que nous les percevons, les territoires ruraux européens innovants partagent des caractères communs.

  • Ce sont des territoires volontaristes, qui prennent eux-mêmes des initiatives et construisent des politiques collectives, c’est-à-dire des stratégies de gouvernance qui dépassent largement les politiques publiques, car elles impliquent directement les acteurs dans leur co-construction, leur mise en œuvre ainsi que leur évaluation.
  • Ce sont des territoires qui conquièrent leur place dans une nouvelle géographie métropolisante, qui favorise l’accès aux réseaux et marchés européens et mondiaux, par des stratégies de réseautage dense, d’attractivité, de compétitivité et de cohésion, de spécialisations territoriales et polycentriques, de connectivités internes et externes.
  • Ce sont des territoires qui s’articulent sur des milieux et réseaux innovateurs : on pense bien entendu aux clusters, aux pôles de compétitivité ou aux jardins d’innovation, sur le modèle de l’Innovation Garden Espoo en Finlande, dans lequel les processus d’incubation d’entreprises peuvent se réaliser. L’objectif est de faire s’élever le niveau de capital renouvelable (que l’on peut renouveler, de renouveau et d’innovation) de ses organisations, de ses territoires et de ses citoyens [11], de contribuer au bien-être de sa région, mais aussi au-delà, dans un monde sans frontières [12].
  • Ce sont des territoires hybrides, multifonctionnels et durables. Le latin ibrida, désigne ce qui est produit du sanglier et de la truie, bâtard, sang mêlé [13]. Des territoires où les langues différentes sont utilisées, dans lesquels on mélange les cultures. Ce sont des territoires de marges, de frontières, d’accueil, d’immigration, de coopération, porteurs de diversité, de créativité, de résilience et d’harmonie.

L’innovation passe surtout par trois reconfigurations : une reconfiguration territoriale de niveau régional, une reconfiguration sociale, une reconfiguration en compétitivité.

3.1. Une reconfiguration territoriale de niveau régional

Les multiples facettes des espaces ruraux en Wallonie ont été mises en évidence par la Conférence permanente du Développement territorial (CPDT) à partir d’une série de variables et de leurs indicateurs. Cet examen attentif de la configuration territoriale wallonne a permis de déterminer dix aires différenciées en fonction de plusieurs critères tels que proximité aux centres urbains, de leurs dynamiques, de leur densité de population, sols, etc. Les contours de ces espaces peuvent varier selon les caractéristiques. L’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise y apparaît bien dans une aire réunissant, selon les chercheurs, des communes rurales à densité de population faible, qui ont peu de rayonnement en dehors d’elles-mêmes, avec des dynamiques d’urbanisation en déclin ou modérée, une couverture boisée supérieure à la moyenne wallonne ainsi qu’une offre importante en hébergement touristique [14]. Ce dernier facteur étant par ailleurs en forte mutation puisque l’arrondissement de Philippeville est désormais déserté par les hôtels au profit d’autres modèles d’hébergement.

Ce découpage montre l’importance d’un premier axe horizontal Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, né de la Révolution industrielle du XIXème siècle, entouré de communes rurales ou semi-rurales. Un second axe vertical Bruxelles-Namur-Arlon-Luxembourg, dit lotharingien, prolonge vers le sud et Namur (Axud) l’aire métropolitaine bruxelloise, puis entre très progressivement dans l’aire d’influence de Luxembourg. Quatre aires se déclinent en dehors de ces deux grands axes.

Pourrait s’ajouter un axe volontariste de développement économique et social, construit sur base de l’achèvement autoroutier E420-A304 [15], Bruxelles-Charleville-Mézières et Reims, vers Paris ou Lyon. Cet axe franco-belge et franco-wallon a été perçu comme potentiellement dynamique tant depuis les travaux prospectifs menés dans le cadre de Charleroi 2020 en 2005-2007 que dans les examens territoriaux menés avec l’OCDE pour le Conseil régional de Champagne-Ardenne en 2001-2002 [16]. Dans cette perspective, la Wallonie se reconfigurerait autour d’un A dont la pointe N est Bruxelles, les pointes sud Reims et Luxembourg, la barre s’étendant de Lille à Cologne.

Découpage spatial des espaces ruraux wallons

Marie-Françoise GODART (CPDT), Intelligence territoriale wallonne 30.11.2015. (Axes ajoutés par PhD)

 

3.2. Une reconfiguration sociale

Wilmotte_Chomage_corr_2017-06-20

Évolution 2008-2014 du taux de chômage BIT

SDT Avant-projet d’analyse contextuelle, 2016. (Axe ajouté par PhD)

Document mis à jour par Pierre-François Wilmotte – 20 juin 2017

La carte de l’évolution du taux de chômage entre 2008 et 2014, réalisée par la CPDT dans le cadre de la préparation du futur Schéma de Développement territorial wallon (SDT), laisse également apparaître un autre axe, diagonal auquel il s’agit de répondre rapidement et qui justifie pleinement les efforts déployés. Cet axe, formé de communes où le taux de chômage dépasse les 13%, et qui prend sa source dans le territoire de l’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise, se déploie vers le nord-est en direction de la Haute-Meuse, puis directement vers Verviers. Cet axe de décohésion pose des questions de redéveloppement économique liées au marché du travail, à la formation, à la Recherche-Développement. Le diagnostic prospectif posé par PRO TE IN (Michaël Van Cutsem) et Comase (Marc Crispin) ne les a pas éludées. La réflexion menée sur cette base a ouvert des chantiers qu’il conviendra de mener à bien en mobilisant l’ensemble des acteurs du territoire. Au delà de ce dernier, l’existence même de cet axe périlleux doit être pour nous un moteur déterminant et urgent de l’action.

 

3.3. Une reconfiguration en compétitivité

Wilmotte_Carte_Poles-competitivite_20-06-2017

Dynamique d’intégration dans les Pôles de compétitivité

Pierre-François Wilmotte, Ulg, 2014, vol. 2. (Extrait),

Mise à jour 20/06/2017 par P-F Wilmotte

Les enjeux de la R&D et de la formation sont évidemment fondamentalement liés à la question de la compétitivité. Ils sont doublement en relation avec la volonté politique des implantations des établissements et centres de recherches, mais aussi, bien entendu avec le volontarisme territorial. Ce volontarisme s’exprime au travers des entreprises, des organisations ainsi que des institutions publiques, et en premier lieu des communes. Cette articulation se fait au travers d’un développement territorial contractualisé avec la Région et l’Europe. La carte de la localisation des membres anciens et actuels des six pôles de compétitivité wallons, réalisée en 2014 par Pierre-François Wilmotte sous la direction de Jean-Marie Halleux, professeur de géographie économique à l’Université de Liège [17], fait apparaître une aire de concentration des entreprises et centres de recherches ainsi que, par contraste, des parties à l’écart de ce pentagone wallon à l’instar du pentagone européen décrit par ORATE-ESPON 3.2. Cette aire de compétitivité wallonne s’appuie, dans une configuration minimaliste sur un Brabant wallon étendu, délimité par Bruxelles, Wavre, Liège, Namur et Charleroi. Sa version étendue atteint Mons, voire Tournai ou Mouscron. A quelques rares exceptions, tous les espaces au sud de la dorsale wallonne sont exclus de cette logique.

Les petites et très petites entreprises localisées en nombre au sein des espaces ruraux participent au développement économique des zones rurales. Elles sont potentiellement intégrables à la politique des pôles de compétitivité ou de futurs jardins d’innovation. Cela nécessite néanmoins pas mal de volontarisme et une dynamique de contractualisation interterritoriale. Comme le note Magali Talandier, des espaces de faible densité peuvent aussi être des espaces d’innovation et de développement basé sur une économie cognitive [18].

Conclusion : trois atouts d’un développement territorial contractualisé avec la Région et l’Europe

Trois atouts peuvent être mis en évidence afin que les territoires ruraux puissent faire face à leurs défis.

  1. Une démarche ascendante qui part vraiment des entreprises, organisations et administrations locales, en valorisant les ressources endogènes et les solidarités.
  2. Une approche intégrée qui favorise les synergies entre acteurs et permet des additionnalités entre les pouvoirs publics des différents niveaux de responsabilité et des différents domaines d’action.
  3. Des partenariats et pactes métropolitains, interterritoriaux et transfrontaliers destinés à développer des systèmes territoriaux d’innovation et/ou des jardins d’innovations performants, et à s’inscrire résolument dans les marchés européens et globaux.

On le voit, ces atouts ouvrent des logiques alternatives à un développement métropolitain qui ne serait qu’urbain. Ils permettent de poursuivre l’idée que c’est la Wallonie toute entière qui, constituant un réseau dense et serré de laboratoires et centres de recherches, universités et hautes écoles, centres de formation et entreprises de pointe, s’inscrit dans une métropolisation efficace et ouverte sur ses voisins, sur l’Europe et le monde.

« Wir müssen selber für unsere Zukunft kämpfen, als Europäer, für unser Schicksal. » Nous devons lutter pour notre propre avenir, comme Européens, pour notre destin, a proclamé avec raison la Chancelière Angela Merkel, au lendemain du G7 de cette fin mai 2017 [19].

De même, ici dans l’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise, disposant désormais des atouts de notre vision prospective et de notre stratégie, comme en Wallonie, il nous faut avant tout compter sur nos propres dynamiques, et serrer la main des contractualisations interterritoriales verticales avec la Région et sceller des alliances horizontales avec les partenaires qui veulent avancer conjointement, de tous les côtés de ce territoire en renouveau. En commençant bien entendu par l’Ardenne française.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

[1] Intervention à l’événement de présentation du plan stratégique et de mobilisation des acteurs de la prospective territoriale Entre-Sambre-et-Meuse namuroise (Essaimage), à l’initiative du Bureau économique de la Province de Namur, accompagné par les bureaux de conseil COMASE et PRO TE IN, Couvin, 31 mai 2017. Plan stratégique pour l’Entre-Sambre-et-Meuse, Namur, BEP-Comase-Pro Te In, Mars 2017.

http://www.bep.be/actualites/essaimage-50-projets-redressement-de-entre-sambre-et-meuse-namuroise/http://www.bep.be/actualites/essaimage-50-projets-redressement-de-entre-sambre-et-meuse-namuroise/

[2] « Mathieu Fichter, responsible for rural development within Commissioner Corina Crețu’s cabinet: « Territorial divides are widening, and there is a risk that some areas may move backwards. A territorial approach must be at the heart of future European policies« . http://cor.europa.eu/ro/news/Pages/Un-Agenda-rural-europeen-pour-renforcer-UE-et-concretiser-Cork-2-0.aspx Il faut noter que la stratégie 2014-2020 de la Commission est fondée sur trois axes : d’abord, favoriser la compétitivité de l’agriculture, ensuite garantir la gestion durable des ressources naturelles et la mise en œuvre de mesures visant à préserver le climat, enfin assurer un développement territorial équilibré des économies et des communautés rurales, notamment la création d’emplois et leur préservation.

[3] Cork 2.0, A better Life in Rural Areas, European Conference on Rural Development, Luxembourg, Publications Office of the European Union, Sept. 2016. http://enrd.ec.europa.eu/sites/enrd/files/cork-declaration_en.pdf

[4] Corina CRETU, Commissioner for Regional Policy, Cities are leading the way to a more innovative, inclusive and sustainable future, in The State of European Cities 2016, Cities leading the Way to a better future, p. 9, Brussels, European Commission, 2016.

[5] Achieving sustainable development is more likely if there is a shift from the political, social and geographical dichotomy between urban and rural areas; and the recognition and understanding of the continuum of urban and rural development. Urbanization and Development Emerging Futures, World Cities Report 2016, p. 35, Nairobi, UN Habitat, 2016.

[6] Michel LUSSAULT, L’avènement du monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, p. 229, Paris, Seuil, 2013.

[7] Our Common Future, Report of the World Commission on Environment and Development, UNEP, 1987, A/42/427. http://www.un-documents.net/wced-ocf.htm.

[8] Marc BLOCH, Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931), Paris, A. Colin, 1968. http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/histoire_rurale_fr_t1/bloch_caracteres_t1.pdf

[9] Jacques LEVY, Rural, dans J. LEVY et M. LUSSAULT dir., Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, p. 808, Paris, Belin, 2003.

[10] Ibidem, p. 809.

[11] Pia LAPPALAINEN, Markku MARKKULA, Hank KUNE eds., Orchestrating Regional Innovation Ecosystems, p. 15, Aalto University, 2015.

[12] Philippe DESTATTE, Quel nouveau tissu industriel pour la Wallonie ? dans En Question, Trimestriel du Centre-Avec, n°119, Oct-nov-déc. 2016, p. 7-13. – Développé sous le titre Des jardins d’innovations : un nouveau tissu industriel pour la Wallonie ?, Blog PhD2050, Namur, 11 novembre 2016, https://phd2050.org/2016/11/11/ntiw/

[13] Alain REY, Dictionnaire historique de la langue française, p. 1760, Paris, Le Robert, 2006.

[14] Marie-Françoise GODART et Yves HANIN dir., Défis des espaces ruraux, Rapport scientifique intermédiaire, R3, 2014-2015, p. 152 sv, Namur, CPDT, Avril 2015, 161 p.

Cliquer pour accéder à cpdt_rf_octobre_2015_annexe_r3.6_rsintermediaire_0.pdf

[15] http://routes.wikia.com/wiki/Autoroute_fran%C3%A7aise_A304_%28Projet%29

[16] Ph. DESTATTE, Coopération transfrontalière, Un point de vue [wallon], Intervention au séminaire de l’OCDE Développement des régions intermédiaires, Une perspective pour la Région Champagne-Ardenne, Conseil régional de Champagne-Ardenne, Chalons en Champagne, 13 avril 2001.

[17] Pierre-François WILMOTTE, L’organisation spatiale des pôles de compétitivité en Wallonie, Vers une nouvelle géographie économique du territoire wallon ?, 2 vol., Liège, ULg, 2014.

[18] Magali TALANDIER, (In)capacité métropolisante de l’économie de la connaissance, dans Elisabeth CAMPAGNAC-ASCHER dir., Economie de la connaissance, Une dynamique métropolitaine ?, p. 19, Antony, Ed. du Moniteur, 2015.

[19] Merkels Bierzeltrede Jeder Satz ein Treffer, in Der Spiegel online, 29.05.2017. http://www.spiegel.de/politik/deutschland/angela-merkel-das-bedeutet-ihre-bierzelt-rede-ueber-donald-trump-a-1149649.html