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Mons, le 8 août 2026

Le 24 août 1958, dans un contexte général de décolonisation, marqué notamment pour les Français par la Guerre d’Indochine (1946-1954) puis par le conflit armé qui mène l’Algérie à son indépendance (1954-1960), le général Charles de Gaulle (1890-1970) prononce un discours à Brazzaville, de l’autre côté du fleuve Congo. Le président du Conseil, fraîchement investi, propose au Congo français une communauté avec la France où chacun aurait le gouvernement libre et entier de lui-même. Pour ceux qui seraient réticents à cette idée, le général conclut : l’indépendance, quiconque la voudra pourra la prendre aussitôt. La métropole ne s’y opposera pas [1]. Les effets se font rapidement sentir de l’autre côté du fleuve.

 

Des facteurs d’émancipation

Le terrain est en effet devenu de plus en plus fertile aux idées politiques, notamment d’émancipation. Les facteurs sont nombreux et divers. On peut d’abord citer le choc culturel entre la colonie et la métropole qui avait auparavant été si souvent évité et qui ne peut être empêché par la présence de plusieurs centaines de Congolais à l’exposition universelle et internationale de Bruxelles, l’Expo’58 [2]. Les Belges qu’ils y rencontrent leur paraissent profondément différents de ceux de la colonie… travailleurs et aimables… Vient ensuite le développement de l’enseignement secondaire et universitaire et de la politisation qui l’accompagne au sein même de la colonie : ce sont les effets de l’initiative du ministre libéral Auguste Buisseret (1888-1965) qui brise le monopole de l’Église catholique sur l’enseignement au Congo en développant un enseignement officiel par la création d’athénées – ouvertes aux autochtones – et d’une université publique du Congo et du Ruanda-Urundi fondée en 1956 à Élisabethville, à côté de l’Université catholique Lovanium. Cette dernière a été créée en 1954 ; ses premiers étudiants sont diplômés en 1958. Certains Belges ne manquent pas d’accuser Buisseret d’avoir transplanté la guerre scolaire au Congo, d’autant que, parallèlement, les problèmes linguistiques y surgissent. De plus, la liberté syndicale y est acquise à ce moment pour les travailleurs indigènes [3]. Ces différends entre Belges sur les questions scolaires ou linguistiques compromettent encore davantage la vision monolithique qu’ils tentaient depuis l’EIC d’offrir aux Congolais. Enfin, la mise en œuvre des décrets du 26 mars et du 10 mai 1957 sur la réforme des villes permet d’organiser des élections ou consultations locales à Léopoldville, Élisabethville et Jadotville le 8 décembre 1957. Même si le suffrage est uniquement masculin, portant sur les Belges et Congolais en métropole, âgés de 25 ans au moins, il s’agit d’un écolage politique, à défaut d’être un exercice pleinement démocratique. Le Premier Bourgmestre reste en effet un Européen nommé, en charge de la police. Le Conseil comprend des membres de droit, des membres nommés et… des membres élus. Comme l’a écrit l’ABAKO le 4 mai précédant : tout enfin dans les réformes administratives s’arrange pour les Noirs, sans les Noirs et loin des Noirs [4].

C’est le 5 octobre 1958 qu’est créé le Mouvement national congolais (MNC) par Patrice Lumumba (1925-1961), Joseph Iléo (1921-1994), Cyrille Adoula (1921-1968) et quelques autres militants de l’indépendance congolaise. Du 5 au 13 décembre 1958, Lumumba participe avec deux autres délégués congolais à la All-African Peoples’ Conference d’Accra, à l’invitation du président du Ghana, Kwame Nkrumah (1909-1972), qui a arraché l’indépendance de son pays aux Anglais en 1957. Les Congolais y rencontrent les nouveaux acteurs de l’émancipation africaine : le Guinéen Ahmed Sékou Touré (1922-1984), le Zambien Kenneth Kaunda (1924-2021), l’Angolais Holden Roberto (1923-2007), etc. [5]

De retour de cet événement et fort de cet engagement, Lumumba s’adresse aux Congolais lors d’un rassemblement à Kalamu, dans la banlieue de Léopoldville le 28 décembre 1958, et y revendique l’indépendance, jouissance d’un droit que le peuple congolais avait perdu. Le leader du MNC dénonce le régime de colonisation, mais aussi les risques de balkanisation du territoire national.

En effet, le réinvestissement sur place de tous les bénéfices réalisés par les entreprises nationales, l’accélération du programme d’industrialisation, l’octroi par l’Etat congolais de nombreuses bourses d’études aux nationaux, la suppression du cautionnement actuel de 50.000 frs pour tout Congolais désirant aller se perfectionner à l’étranger, l’octroi de nombreux prêts aux classes moyennes congolaises, l’organisation d’un enseignement obligatoire et gratuit à tous les degrés, le développement des paysannats et coopératives dans les milieux ruraux, la suppression radicale de toutes les discriminations légales, l’enthousiasme au travail provoqué par l’octroi de salaires décents et la jouissance des libertés humaines, tout cela nous prouve, Mesdames et Messieurs, que l’accession du Congo à l’indépendance apportera un plus grand bien-être aux habitants de ce pays, bien-être qu’ils ne peuvent trouver pleinement sous le régime actuel [6].

Les craintes de Lumumba de voir des dynamiques de forte décentralisation, voire de fédéralisme ou de confédéralisme – ce qu’il appelle « balkanisation » – qui seraient instaurées dans un Congo futur ne sont pas partagées par tous ses collègues activistes. Ainsi, l’Abako a son assise dans le Bas-Congo, la Confédération des Associations tribales du Katanga (Conakat) de Moïse Tshombe (1919-1969) se revendique de cette province, et le Parti solidaire africain (PSA) d’Antoine Gizenga (1925-2019) et de Pierre Mulele (1929-1968) est ancré dans le Kwilu. Ce ne sont que trois exemples parmi beaucoup d’autres tant le monde politique congolais est fragmenté par ce qu’on appelle alors des peuples et des ethnies [7]. Seul parti à vocation véritablement nationale, le MNC va lui-même s’affaiblir par la dissidence d’Albert Kalonji (1929-2015) qui trouve ses appuis parmi les Luba du Kasaï.

 

Des émeutes à la Table ronde

Dans un climat politique qui se tend autour de ces revendications nationalistes et territoriales, l’année 1959 commence très mal : l’interdiction trop tardive d’un meeting de l’Abako présidé par Joseph Kasa-Vubu, le 4 janvier, provoque un véritable soulèvement de la population à Léopoldville. Police, Force publique et même l’armée déploient près de 3.000 hommes et mettent plus de trois jours à ramener le calme au prix de dizaines, voire d’une centaine de morts – les chiffres divergent toujours [8] – et de milliers de blessés, quasi tous congolais. L’Abako est dissoute par les autorités et ses leaders arrêtés.

Les émeutes ont pris de vitesse le gouvernement belge qui travaillait à une déclaration sur sa politique congolaise après la tenue d’un groupe de travail parlementaire. En fait, le roi Baudouin, qui mène une politique personnelle concernant l’avenir du Congo [9], dévoile une nouvelle carte politique congolaise avant même que le gouvernement en ait pris connaissance et une heure à peine avant la déclaration de celui-ci devant la Chambre. Le Premier ministre Gaston Eyskens (1905-1988) le couvrira a posteriori [10]. Le 13 janvier 1959, à Léopoldville comme à Bruxelles, dans une allocution radiophonique, le roi déclare que :

Le but de notre présence sur le continent noir a été défini par Léopold II : ouvrir à la civilisation européenne ces pays attardés, appeler leurs populations à l’émancipation, à la liberté et au progrès après les avoir arrachées à l’esclavage, aux maladies et à la misère.

Continuant ces nobles visées, notre ferme résolution est, aujourd’hui, de conduire, sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix [11].

La déclaration du gouvernement qui vient plus tard est moins explicite que celle du roi : la Belgique entend organiser au Congo une démocratie capable d’exercer les prérogatives de la souveraineté et de décider de son indépendance [12]. Ce positionnement du gouvernement Eyskens s’explique par la profondeur des divergences entre les ministres tant sur le processus que sur l’emploi du terme d’indépendance. Les influences sont nombreuses, tant en provenance des milieux économiques que de l’opinion internationale ou des Blancs de la colonie. Là, des organisations, comme la FEDACOL, devenue la Fédération congolaise des Classes moyennes, ou l’UCOL Katanga, relaient les positions des colons : elles dénoncent le « système » de Bruxelles, fustigent les intellectuels de Lovanium, s’opposent systématiquement aux réformes politiques et sociales et s’appuient, comme l’écrit alors le CRISP, sur des éléments instables des classes moyennes du Congo pour transformer le Katanga en un dominion escomptant ainsi une neutralisation des courants nationaux et de l’influence de Léo [13] sur les autres centres congolais [14]. Il est vrai que sur les 109.000 Européens au Congo en 1958, 34.000 résident au Katanga [15]

Lors du débat à la Chambre, le 13 janvier, le député socialiste anversois Jos Van Eynde (1907-1992) approuve la déclaration du gouvernement et indique que l’essentiel, c’est l’acheminement de la population du Congo vers l’indépendance dans la libre détermination de son propre destin. Et, au nom de son groupe politique, de se porter garant envers les Congolais de la sincérité du peuple belge. Jos Van Eynde précise ensuite les conditions primordiales qu’il s’agira de réaliser pour construire un véritable régime démocratique : libertés publiques, disparition de la discrimination raciale, progrès social et association des travailleurs, politique économique centrée sur le bien-être des habitants, assurances contre l’exploitation [16]. Quant au député communiste de l’arrondissement de Nivelles, Gaston Moulin (1911-1981), il estime que la déclaration du Premier ministre ne précise pas le droit indéfectible du peuple congolais à l’indépendance [17].

Si l’annonce royale du 13 janvier est généralement bien reçue par les populations noires du Congo – moins par les blanches -, les relations avec les autorités officielles se dégradent dans plusieurs provinces au cours de l’année 1959, en particulier au Kasaï et au Kivu, avec de surcroît, des affrontements tribaux. Mais c’est à Stanleyville (Kisangani) dans le Haut Congo, où s’est tenu un congrès du MNC, que se déroule une nouvelle émeute le 30 octobre 1959. La troupe tire à nouveau : des Congolais sont tués et  blessés. Tenu pour responsable, Patrice Lumumba est arrêté le 1er novembre et condamné à une peine de prison.

 

Transfert de Patrice Lumumba par les autorités belges en *janvier 1960*. A noter que cette photo constitue un beau sujet de critique historique. En effet, elle est souvent identifiée et mise en évidence comme datée de janvier 1961, soit peu de temps avant la mort du Premier Ministre congolais. G. Heinz et H. Donnay signalaient déjà cette confusion en 1966, particulièrement courante sur les réseaux sociaux. Sans surprise, l’IA de Google l’identifie erronément en ce mois d’août 2026 en l’attribuant à janvier 1961… ce qui n’est pas indifférent.

À la demande des partis congolais, et pour trouver une issue à une situation de plus en plus compliquée et tendue, le gouvernement de Gaston Eyskens accepte la tenue à Bruxelles d’une Table ronde réunissant du 20 janvier au 20 février 1960 une quarantaine de délégués de quinze partis congolais, plus leurs suppléants, ainsi que les représentants belges, ministres et parlementaires des partis socialiste, social-chrétien et libéral, les communistes n’étant pas invités. Des experts belges accompagnent également les Congolais [18]. Ces derniers, qui agissent en Front commun contrairement aux espérances gouvernementales, exigent la libération de Lumumba qui rejoint la conférence le 26 janvier. Ensemble, ils imposent leur propre calendrier qui fixe l’indépendance du Congo au 30 juin suivant, c’est-à-dire dans moins de six mois, ce que le gouvernement accepte. Une tentative du gouvernement belge de placer Baudouin Ier comme futur chef d’État du Congo, – ne fût-ce que jusqu’à l’adoption d’une future Constitution congolaise – échoue, de même que la possibilité que la Belgique se réserve certaines compétences régaliennes après l’indépendance. On peut observer avec les chercheurs réunis quelques années plus tard sous la direction de Jean Meynaud, Jean Ladrière et François Perin que la date de l’indépendance fut acquise sans qu’il y ait eu accord sur son contenu et sur les structures politiques du nouvel État et que le ministre du Congo s’engage sur une date alors qu’il avait une conception de l’indépendance fort différente de celle des délégués congolais [19]. Cet écart de compréhension va pourtant se poursuivre.

La Table ronde s’inspire du système constitutionnel belge pour dessiner le futur État congolais sous la forme d’une Constitution provisoire : système parlementaire bicaméral, avec un suffrage universel masculin direct, un Sénat représentant les provinces, un Chef de l’État – président de la République élu par le Parlement, mais non responsable -, un Premier ministre qui détient l’essentiel du pouvoir exécutif, des provinces très autonomes. Seize résolutions sont adoptées en séance plénière de la Table ronde le 20 février 1960. Le 10 mai, la Chambre belge vote par 151 voix sur 154 le projet de loi fondamentale provisoire relative aux structures du Congo, transcrivant les résolutions de la Table ronde. La Chambre debout applaudit les vœux de bonheur, de prospérité et d’heureux développement adressés par son président au Congo à la veille de son émancipation [20]. Le Sénat de Belgique vote à son tour le texte huit jours plus tard.

Une Table ronde économique, composée de délégués et d’experts belges et congolais, qui se tient d’avril à mai 1960, adopte dix-huit résolutions, réaffirmant notamment l’attachement au libéralisme économique, mais ne parvient pas à régler le problème de la dette publique congolaise qui s’est accrue considérablement depuis le lancement du Plan décennal [21]. Kasa-Vubu est, de plus, particulièrement inquiet des transferts de fonds, de biens, voire d’impôts de sociétés congolaises vers la Belgique depuis l’annonce de l’indépendance : les Belges seraient en train de vider les caisses… [22]. Dans la crainte d’éventuelles nationalisations congolaises, le 17 juin 1960, une loi est votée au Parlement belge qui permet aux sociétés actives au Congo d’adopter la nationalité belge et de se placer sous protection de la Belgique. Les compagnies à charte sont dissoutes par la loi du 27 juin 1960. Cela implique que les grandes entreprises puissent échapper aux nouvelles autorités congolaises [23]. Le choix des vénérables Union minière du Haut Katanga et de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie (CCCI), fondée en 1866 fut celui du droit belge, la Forminière, fondée en 1906, optant pour le statut congolais [24]. Deux jours plus tard, veille de l’indépendance, un traité général d’amitié, d’assistance et de coopération entre le Congo et la Belgique est signé entre les gouvernements belge et congolais sans que ne soit réglée, comme en 1908, la question de la reprise des actifs et des passifs de la colonie [25].

Les élections qui se déroulent du 11 au 25 mai 1960 voient la victoire des listes indépendantistes, en particulier du Mouvement national congolais et de son cartel, même s’ils sont loin d’être majoritaires en raison de la fragmentation des listes et des voix. Patrice Lumumba, après de longues et difficiles tractations compte tenu de la dispersion des sièges, est investi Premier ministre du Congo par la Chambre congolaise le 23 juin 1960. Joseph Kasa-Vubu est élu chef de l’État et prête serment le 27 juin. Comme l’écrit l’historien congolais Isidore Ndaywel, les Chambres, bien qu’à majorité « lumumbistes » jugèrent opportun, par souci d’équilibre et de stabilité, d’élire Iléo à la tête du Sénat et de porter Kasa-Vubu à la magistrature suprême [26].

 

Une indépendance qui dérape vers le chaos

30 juin 1960: ce jour est un jour de fête, celui de l’indépendance du Congo. Les discours croisés de Baudouin Ier et de Lumumba montrent la distance qui sépare le paternalisme voire le mépris des autorités belges des frustrations d’une partie des responsables politiques congolais. Comme l’a écrit Spaak, qui avait suivi ces événements à distance, tout cela s’est réalisé dans une improvisation que l’optimisme officiel des Belges et l’étonnement joyeux des Congolais ne pouvaient pas rendre moins dangereuse [27].

Il ne faut que quelques jours pour que la situation dérape et qu’advienne le chaos.

Une mutinerie éclate au sein de la Force publique le 5 juillet 1960. Cette dernière se révolte à Thysville (Mbanza-Ngungu, entre Kinshasa et Matadi), Léopoldville, Luluabourg (Kananga au Kasaï), Élisabethville. Les soldats congolais mettent directement en cause leur chef, le lieutenant-général Émile Janssens (1902-1989), en fonction depuis 1954. Celui-ci sera considéré à Bruxelles comme coresponsable de la mutinerie de ses troupes par des déclarations étourdies après l’indépendance [28]. Les soldats (20.000 dans la Force publique) s’en prennent également à leurs supérieurs blancs, officiers et sous-officiers (au nombre de 1.000 [29]), mais aussi au gouvernement congolais de Patrice Lumumba, ministre de la Défense. Les mutins commettent des sévices contre des Belges et leur famille, mais sans massacres systématiques, provoquant une vague de panique et un exode massif. 25.000 Européens sont évacués par un pont aérien de la SABENA avant le 28 juillet, une dizaine de milliers d’autres traversent le fleuve vers le Congo-Brazzaville [30]. Le retour précipité à Zaventem des premières victimes dramatise la situation. Devant la menace qui porte sur ses nationaux, le gouvernement belge fait intervenir, dès le 10 juillet, des troupes depuis ses bases de Kamina, Kitona et Banana, ainsi que des parachutistes, envoyés depuis la métropole. Pour le général Charles Cumont (1902-1990) qui commande l’ensemble des troupes belges, les ordres sont clairs : d’une part, protégez les vies humaines, d’autre part, soutenez le Katanga [31]. Son action, jugée trop vigoureuse par le ministre de la Défense, conduit à ce qu’il soit déchargé de sa mission après 13 jours [32].

En effet, cette véritable reconquête du Congo déclenche une escalade dans les violences. Contrairement au traité d’amitié du 30 juin, cette intervention se fait non seulement sans accord du nouveau gouvernement congolais mais, de plus, face à plusieurs refus formels du Premier ministre Patrice Lumumba d’activer cette clause. Les troupes belges interviennent brutalement à Matadi – où, pourtant aucun Belge n’est en danger [33] -, à Luluabourg, Élisabethville et à Léopoldville en vue de rétablir l’ordre, désarmant aussi de manière préventive les troupes congolaises. Aux yeux des Africains, mais aussi des Nations Unies – trop longtemps tenues à l’écart par Bruxelles -, l’opération apparaît comme une attaque en règle par des troupes belges d’un territoire étranger [34]. En quelques jours, les forces belges sont au nombre de 10.000 hommes. En une semaine; elles occupent Élisabethville, puis Matadi, Léopoldville, le reste du Bas Congo, le Katanga, etc.

La situation politique s’aggrave le 11 juillet lorsque Moïse Tshombe, président du parti fédéraliste Conakat (Le Katanga aux Katangais) proclame l’indépendance de la riche province du Katanga, en profitant de l’intervention des forces belges et du désarroi de l’Armée nationale congolaise. Tshombe dispose clairement du soutien direct de l’Union minière [35] et de l’appui de Belges sur place ou à Bruxelles – notamment au Palais [36]. Un homme joue un rôle central : le comte Harold d’Aspremont Lynden (1914-1967), devenu ministre belge des Affaires africaines, qui s’appuie sur une mission d’assistance technique au Katanga, la Mistebel [37]. Disposant de moyens financiers importants, Tshombe recrute aussi des mercenaires. Les Belges aident à la création d’une gendarmerie katangaise qui sera utilisée contre l’armée congolaise. La Commission d’enquête parlementaire Lumumba a, en 2001, émis les considérations suivantes au sujet du rôle du chef de l’État belge, le roi Baudouin :

On ne connaît toujours pas aujourd’hui les tenants et aboutissants de la crise qui se déroule – à l’insu du grand public – entre le 5 et le 10 août 1960. Certains éléments indiquent que le Roi veut mettre sur pied un gouvernement qui joue carrément la carte du Katanga (reconnaissance en droit et, par conséquent, opposition à l’entrée des troupes des Nations unies). Il est difficile de dire, à cet égard, si le Roi agit de sa propre initiative ou sous la pression d’autres centres de pouvoir (par exemple, des groupes financiers). Mais l’initiative du Roi dépasse les limites de la crise congolaise. Aussi bien le gouvernement que le parlement se sont discrédités aux yeux de l’opinion publique. Depuis le début de la crise congolaise, des voix s’élèvent pour réclamer la formation d’un cabinet fort et certaines tendances antidémocratiques se font jour [38].

Face à cette situation dans laquelle ses initiatives sont balayées, le gouvernement congolais fait alors appel aux Nations Unies afin de protéger le territoire national contre l’acte d’agression des troupes métropolitaines belges [39]. Réuni d’urgence le 13 juillet, le Conseil de Sécurité adopte une résolution appelant le gouvernement belge à retirer ses troupes du territoire de la République du Congo [40]. Les autorités congolaises adressent un ultimatum formel à la Belgique à ce sujet. Les relations diplomatiques sont dès lors rompues entre les deux pays, à l’initiative du gouvernement Lumumba (14 juillet). La crise semble à son comble. 18.000 Casques bleus de l’Onu sont progressivement déployés à partir du 15 juillet. Malgré le fait que, le 22 juillet, une résolution des Nations Unies en faveur de l’intégrité territoriale du Congo a été votée à l’unanimité, le 8 août, c’est la province du Kasaï qui proclame son autonomie à l’initiative d’Albert Kalonji. Les troupes belges tardent à se retirer : le 31 août, Dag Hammarskjöld (1905-1961), le secrétaire général des Nations Unies, proteste contre cette lenteur.

Lumumba se rend alors aux États-Unis pour avoir des entretiens à l’Onu et pour chercher un appui auprès du président Dwight D. Eisenhower (1890-1969), en vain, le président lui faisant savoir que les Américains n’interviendraient que sous couvert des Nations Unies [41].

Dans un contexte de Guerre froide, Lumumba et Kasa-Vubu font appel aux Soviétiques, mais sans recevoir l’appui attendu, ce qui les empêche de réussir une contre-offensive sur les provinces en sécession. Devenu ennemi numéro 1 des Occidentaux, placé en ligne de mire d’agents américains, Patrice Lumumba est destitué par le président Kasa-Vubu le 5 septembre, mais le Premier ministre se proclame chef de l’Etat et commandant en chef le 9 septembre. Joseph Iléo est désigné comme Premier ministre par Kasa-Vubu. Le Congo vit une confusion institutionnelle.

Le 13 septembre, les forces de l’Onu affrontent directement les gendarmes katangais et leurs supplétifs blancs à Élisabethville. Les combats vont sporadiquement se poursuivre pendant plusieurs mois [42].

La roue tourne à nouveau le 14 septembre : par un coup d’État, le colonel Joseph-Désiré Mobutu (1930-1997), chef de l’Armée nationale congolaise, neutralise Kasa-Vubu, Lumumba et Iléo. Mobutu installe un Collège de commissaires généraux, composé surtout de jeunes universitaires et d’étudiants. Ce Collège exerce le rôle des Chambres jusqu’au 9 février 1961.

Mis en résidence surveillée, Patrice Lumumba tente de rejoindre Stanleyville où un gouvernement lumumbiste mené par Antoine Gizenga (1925-2019) a proclamé début décembre une république libre du Congo. Arrêté par l’Armée nationale congolaise, Lumumba est ramené à Léopoldville puis expulsé vers Élisabethville. Il y est assassiné par des soldats katangais le 17 janvier 1961, en même temps dque deux compagnons et en présence de plusieurs ministres katangais, dont Moïse Tshombe, et d’agents belges [43]. En 2023, les historiens belges Guy Vanthemsche et Roger De Peuter observent que les autorités belges étaient non seulement informées, mais qu’elles ont même facilité l’assassinat [44]. Quant à l’historien congolais Isidore Ndaywel, il estime qu’il s’agissait de l’aboutissement d’une politique méthodique de Bruxelles, New York et Washington, soutenues par des complicités kinoises [45].

 

Changement de gouvernement et de politique à Bruxelles

Le 25 avril 1961, à Bruxelles, le Gantois Théo Lefèvre (1914-1973), président du Parti social-chrétien, remplace Gaston Eyskens au 16, rue de la Loi et devient Premier ministre d’un gouvernement social-chrétien – socialiste où Paul-Henri Spaak est vice-Premier et ministre des Affaires étrangères. Dans leur déclaration gouvernementale, les nouveaux ministres ont inscrit une mention spéciale concernant le Congo :

Sans doute n’est-il pas nécessaire d’affirmer que la Belgique, qui a librement donné l’indépendance au Congo, a renoncé définitivement à toute politique colonialiste ou néo-colonialiste. La Belgique entend poursuivre avec la République du Congo, État indépendant et souverain, une politique d’amitié. Elle reste prête à l’aider dans les limites de ses moyens et pour autant que cette aide soit désirée par l’autorité légitime du Congo.

La Belgique reste fidèle à l’idéal des Nations-Unies, tel qu’il est exprimé dans la Charte. Elle entend collaborer avec elles tout en y défendant avec énergie, contre des accusations souvent odieuses, ses intérêts et son honneur[46].

Le gouvernement Lefèvre-Spaak doit également se saisir des problèmes du Ruanda-Urundi. En effet, depuis l’été 1959, le pays est déchiré par une guerre civile entre populations suivant le clivage entre Hutu et Tutsi, obsessionnel chez le colonisateur [47], que les autorités belges, ainsi que l’Église catholique et les mouvements belges qui lui sont proches, ont encouragé dans le cadre de leur administration indirecte. Ces clivages avaient également une forte signification sociale [48]. Sous la pression des Nations Unies, et craignant un scénario à la congolaise, le 1er juillet 1962, la Belgique accorde l’indépendance au Ruanda-Urundi. Le Rwanda devient une république, tandis que le Burundi se constitue en monarchie constitutionnelle.

Alors que le Congo essaie de sortir de la guerre civile et de se reconstruire politiquement, en janvier 1963, une intervention militaire musclée de l’ONU met fin à l’indépendance katangaise. Les relations diplomatiques sont rétablies entre le Congo et la Belgique en décembre 1961.

 

Épilogue

Fin 1963, le lancement d’une guérilla d’insurrection dans le Kwilu par Pierre Mulele, ancien ministre de l’Éducation de Lumumba, met de nouveau en danger dans cette région des Européens, mais aussi des Asiatiques. Rappelé d’exil par Kasa-Vubu, Moïse Tshombe  remplace Cyrille Adoula, Premier ministre de 1961 à 1964, et prend la tête d’un gouvernement de salut public. Il fait appel à la Belgique qui, avec l’appui de la logistique américaine, envoie à nouveau des troupes au Congo. L’intervention contre les insurgés, à nouveau hors du cadre de l’ONU, combine, d’une part, des colonnes composées de soldats de l’Armée nationale congolaise, des militaires belges, d’anciens gendarmes katangais et des mercenaires dirigés par un colonel belge [49] et, d’autre part, des opérations de parachutistes belges sur Stanleyville (Kisangani) et Paulis (Isiro). Les 24 et 26 novembre 1964, ils affrontent les troupes mulelistes (Simbas) et délivrent des otages. Des milliers d’Africains et une centaine d’Européens sont tués.

La situation reste confuse jusqu’au 25 novembre 1965, date à laquelle Joseph-Désiré Mobutu, promu lieutenant général par Kasa-Vubu, prend le pouvoir, abolissant toutes les institutions, instaurant la Deuxième République. Il se maintient au pouvoir jusqu’en 1997, mettant fin à la guerre civile par un régime dictatorial.

En mai 1978, une nouvelle intervention militaire sera nécessaire pour neutraliser plusieurs milliers de rebelles katangais venu d’Angola à Kolwezi, ville minière du Shaba (Katanga). Une opération est montée à cet effet par les parachutistes français et belges, ainsi que par l’armée congolaise.

Philippe Destatte

@PhD2050

A suivre : 5. Faire mentir Patrice Lumumba

 

[1] Discours prononcé par le général de Gaulle, président du Conseil, à Brazzaville (Congo), 24 août 1958. https://www.elysee.fr/charles-de-gaulle/1958/08/24/discours-prononce-par-le-general-de-gaulle-president-du-conseil-a-brazzaville-congo-24-aout-1958

[2] Robert CORNEVIN, Histoire du Congo (Léopoldville), p. 240, Paris, Berger-Levrault, 1963. – Philippe DECRAENE, L’Afrique noire tout entière fait écho aux thèmes panafricains exaltés à Accra, dans Le Monde diplomatique, Février 1959, p. 1 et 10.

[3] J. BRASSINNE DE LA BUISSIERE & G-H DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo…, p. 30. – Décret du 25 janvier 1957.

[4] Faut-il que le gouvernement désigne ou que le peuple vote ?, dans Congo, 4 mai 1957, cité dans Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise, p. 41, Bruxelles, Complexe, 1985.

[5] André BLANCHET, La conférence d’Accra a consacré la constitution d’un bloc africain sur le plan international, dans Le Monde, 24 avril 1958.

[6] Discours prononcé par Patrice Emery LUMUMBA à Kalamu le 28 décembre 1958 dans La Pensée politique de Patrice Lumumba, Textes et documents recueillis et présentés par Jean VAN LIERDE, p. 16-17, Paris, Présence africaine, 1963.

[7] Jean OMASOMBO TSHONDA et Guy VANTHEMSCHE, 1960 : la fin de la colonisation du Congo ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 83.

[8] Pierre DE VOS, La décolonisation, Les événements du Congo de 1959 à 1967, coll. Les grands dossiers de la RTB, p. 5, Bruxelles, ABC, 1975.

[9] J. OMASOMBO TSHONDA et G. VANTHEMSCHE, 1960 : la fin de la colonisation du Congo ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 85.

[10] Gaston EYSKENS, Mémoires, p. 657-658, Bruxelles, CRISP, 2012.

[11] Baudouin 1er, 13 janvier 1959, allocution radiophonique, Archives INR. Voir aussi Pascal DELWIT, La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours, p. 309, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2022.

[12] Annales parlementaires, Chambre des représentants, 13 janvier 1959, p. 3 – 8.

[13] Léo, diminutif de Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

[14] La déclaration gouvernementale sur l’avenir du Congo, Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 5, no. 5, 1959,. p. 22-23. https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1959-5-page-4.htm#no3

[15] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique, Le pouvoir et les groupes, p. 355, Paris, A. Colin, 1965.

[16] Jos VAN EYNDE, Annales parlementaires, Chambre, 13 janvier 1959, p. 9.

[17] Gaston MOULIN, Annales parlementaires, Chambre, 13 janvier 1959, p. 12.

[18] Jacques BRASSINNE, Les conseillers à la Table ronde belgo-congolaise, dans Courrier hebdomadaire, CRISP, n° 1263-1264, 1989.

[19] J. MEYNAUD, J. LADRIERE et F. PERIN dir., La décision politique en Belgique…, p. 357. Le ministre du Congo était alors le social-chrétien gantois Auguste De Schrijver 1898-1991).

[20] Annales Parlementaires, Chambre des Représentants, 10 mai 1960, p. 47.

[21] Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise…, p. 32.

[22] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 444.

[23] J. OMASOMBO TSHONDA et G. VANTHEMSCHE, op. cit., p. 91. – Jean-Louis MOREAU, De la décolonisation à la zaïrianisation, …, p. 10.

[24] X. MABILLE ea, La Société générale de Belgique…, p. 96.

[25] Alain STENMANS, op. cit., p. 30.

[26] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 449-450.

[27] Paul-Henri SPAAK, Combats inachevés…, p. 238.

[28] G. EYSKENS, Mémoires…, p. 722-723. – J. VANDERLINDEN, op. cit., p. 140-141. – « Pour un soldat, pour un officier, pour un militaire : avant l’indépendance = après l’indépendance. » Témoignage du Général Janssens dans P. DE VOS, La décolonisation…, p. 113.

[29] Emmanuel GERARD, La crise du Congo (1960-1963) : la démonstration d’une décolonisation ratée ? dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 98.

[30] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 223. – G. VANTHEMSCHE, 1960, Un pont aérien évacue 25.000 Belges du Congo, dans M. BEYEN ea., Histoire mondiale de la Flandre, Waterloo, La Renaissance du Livre – Ons erfdeel, 2020, pp. 484-489

[31] Témoignage dans P. DE VOS, La décolonisation…, p. 153.

[32] Louis-François VANDERSTRAETEN, Charles de Cumont, dans Nouvelle Biographie nationale, p. 87-88, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1997.

[33] Cette intervention, qui coûte la vie à des soldats congolais, est considérée par certains témoins comme décisive dans le processus qui relance la mutinerie. André SCHÖLLER, Congo-1960, Mission au Katanga, Intérim à Léopoldville, p. 209, Paris-Gembloux, Duculot, 1982.

[34] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 475. – G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 224-225. P. DE VOS, op. cit., p. 145 sv. – Jean-Pierre Chrétien note : En 1960 et 1961, on assiste à une course contre la montre entre l’ONU, soucieuse d’assurer un passage démocratique à l’indépendance, et la Belgique, désireuse de mettre en place des autorités autonomes qui lui soient dévouées. Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, …, p. 265, Paris, Flammarion, 2011.

[35] L’UMHC versa à Tshombe 1, 25 milliards de francs belges à titre de provision sur les impôts de 1960 qu’elle devait à l’État congolais. I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 476. – X. MABILLE ea, La Société générale…, p. 98-99.

[36] Le discours de Baudouin Ier, le 21 juillet 1960, constitue un argument puissant en ce sens : Des ethnies entières, à la tête desquelles se révèlent des hommes honnêtes et de valeur, nous ont conservé leur amitié et nous adjurent de les aider à construire leur indépendance au milieu du chaos qu’est devenu aujourd’hui ce que fut le Congo belge. Notre devoir est de répondre à tous ceux qui nous demanderont loyalement notre collaboration. Le roi Baudouin : notre devoir est de répondre à tous ceux qui nous demanderont loyalement notre collaboration, dans Le Monde, 23 juillet 1960.

[37] Emmanuel GERARD, La crise du Congo (1960-1963)… dans I. GODDEERIS ea, dir., Le Congo colonial…, p. 103-104... – Jacques BRASSINNE de LA BUISSIERE, La sécession du Katanga : témoignage (juillet 1960 – janvier 1983), Lausanne, Peter Lang, 2016.

[38] Enquête parlementaire (…) Lumumba, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête, Vol. 1, Doc 50 0312/006, 16 novembre 2001, 574 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312006.pdf

[39] Michel VIRALLY, Les Nations Unies et l’Affaire du Congo en 1960, aperçu sur le fonctionnement des Institutions, dans Annuaire français de droit international, vol. 6, 1960. p. 565.

[40] Cette demande exprimée dans la Résolution S/4387 est réitérée le 22 juillet (S/4405), ainsi que le 9 août concernant le Katanga (S/4426). M. VIRALLY, op. cit., p. 595-597.

[41] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 477. – Romain YAKEMTCHOUK, Les relations entre les Etats-Unis et le Zaïre, dans Studia Diplomatica, vol. 39, no. 1, 1986, p. 10-11.

[42] Jules-Gérard LIBOIS, Sécession au Katanga, Bruxelles- Léopoldville, CRISP-INEP, 1963.

[43] Jacques BRASSINNE de LA BUISSIERE, L’exécution de Lumumba, Témoignage(s), Bruxelles, Racine, 2018.

[44] Guy VANTHEMSCHE & Roger DE PEUTER, A Concise history of Belgium, p. 334, Cambridge University Press, 2023

[45] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 483. – Sur ces faits, selon un des historiens de la Commission parlementaire, le dernier paragraphe du rapport historique est explicite : On peut affirmer avec certitude que les instances gouvernementales belges ont aidé à chasser Lumumba du pouvoir, se sont ensuite opposées à toute réconciliation avec ce dernier et ont tenté d’empêcher son retour au pouvoir. Elles ont insisté pour qu’il soit arrêté, mais pas pour qu’il soit jugé. Elles ont appuyé le transfert de Lumumba au Katanga, sans exclure, par des mesures appropriées, la possibilité qu’il soit mis à mort. Philippe RAXHON, Le débat Lumumba, Histoire d’une expertise, p. 83, Bruxelles, Labor, 2002.

[46] Déclaration gouvernementale lue par le Premier ministre Théo Lefèvre à la Chambre le 2 mai 1961 et au Sénat le 2 mai 1961. CRISP, https://www.crisp.be/documents-politiques/gouvernements/gouvernements-nationaux-federaux/

[47] Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 246.

[48] Lettre des étudiants Banyarwanda au ministre De Schrijver, Léopoldville, 27 novembre 1959, dans Les problèmes du Ruanda, Courrier hebdomadaire du CRISP, 1960/5, n°51), p. 1-23. https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1960-5-page-1.htm – Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, Paris, Flammarion, 2011. – J-P. CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 264-265.

[49] Frédéric VANDEWAELE, L’Ommegang, Odyssée et reconquête de Stanleyville, 1964, Bruxelles, Le Livre africain, 1970.

Mons, 21 octobre 2021

Professeur d’histoire à la Sorbonne depuis 1812, haut fonctionnaire sous la Restauration, François Guizot (1787-1874) effraie le pouvoir par ses idées libérales et est suspendu d’enseignement de 1822 à 1824. C’est pendant cette période qu’il écrit les œuvres historiques majeures que sont l’Histoire de la révolution d’Angleterre, l’Histoire de la civilisation en Europe, l’Histoire de la civilisation en France, travaux qui, à l’époque, le font reconnaître comme l’un des meilleurs historiens de son temps [1]. Esprit scientifique, il est l’un des premiers – notamment après le chanoine liégeois Jean Chapeaville (1551-1617)  [2] – à pratiquer la note en bas de page, c’est-à-dire la référence aux sources, et à développer un apparat critique recourant aux documents de première main [3]. Élu député au début 1830, Guizot devient ministre de l’Intérieur dans le gouvernement issu de la Révolution de Juillet qui a fait de Louis-Philippe le roi des Français. Ministre de l’Instruction publique de 1832 à 1837, puis des Affaires étrangères, il joue un rôle politique de premier plan, allant jusqu’à assumer les fonctions de président du Conseil. Libéral conservateur, opposé au suffrage universel, il chute avec le roi lors de la Révolution de 1848 et revient à ses recherches historiques pour se consacrer à l’écriture jusqu’à la fin de sa vie [4].

 

1. Quelques questions concernant la relation entre un sujet et un objet

En 1820, alors que ses amis politiques sont écartés des affaires de l’État et qu’il enseigne à Paris, des auditeurs de ses cours ont compilé leurs notes en vue de publier ses leçons sur l’Histoire des origines du Gouvernement représentatif en Europe. Ayant retrouvé du temps, le Guizot retiré de la politique commence enfin le travail de révision nécessaire et publie lui-même ses leçons à Paris en 1851, puis très vite à Londres et en anglais, dès l’année suivante. Lors du discours d’ouverture de son cours, le 7 décembre 1820, le professeur aborde d’emblée la relativité des faits historiques. Ceux-ci, note Guizot, s’ils n’acquièrent ou ne perdent rien de leur contenu avec le temps qu’ils traversent, ne vont livrer leur sens que progressivement et les regards qui se porteront sur leur signification révéleront de nouvelles dimensions : l’homme apprend par-là, écrit-il, que, dans l’espace infini ouvert à sa connaissance, tout demeure constamment inépuisable et nouveau pour son intelligence toujours active et toujours bornée [5]. La difficulté dont le professeur fait part à ses étudiants réside au cœur même de l’objectif qu’il assigne à son cours : décrire l’histoire des institutions publiques en Europe à la lecture de ce moment particulier du nouvel ordre politique qui vient d’émerger en 1815. Il s’agit pour Guizot de rattacher ce que nous sommes à ce que nous avons été, et même – magnifique formule -, de renouer enfin la chaîne des temps [6].

François Guizot (1787-1874) – Portrait affiché par Laurent Theis

Le problème qu’observe Guizot, c’est que l’étude des institutions anciennes, en s’appuyant sur les idées et institutions modernes, pour les éclairer ou les juger, a été fort négligée. Et quand, cela a été fait, dénonce-t-il, ce fut avec un dessein si arrêté, que les fruits du travail étaient corrompus d’avance.

Les opinions partiales et conçues avant l’examen des faits ont ce résultat que non seulement elles altèrent la rectitude du jugement, mais encore, qu’elles entraînent, dans les recherches que l’on pourrait appeler matérielles, une légèreté déplorable. Dès qu’un esprit prévenu a recueilli quelques documents et quelques preuves à l’appui de son idée, il s’en contente et s’arrête. D’une part, il voit dans les faits ce qui n’y est point ; de l’autre, quand il croit que ce qu’il tient lui suffit, il ne cherche plus. Or, tel a été parmi nous l’empire des circonstances et des passions qu’elles ont agité l’érudition elle-même. Elle est devenue une arme de parti, un instrument d’attaque ou de défense ; et les faits, impassibles et immuables, ont été invoqués ou repoussés tour à tour, selon l’intérêt ou le sentiment en faveur duquel ils étaient sommés de comparaître, travestis ou mutilés [7].

On voit l’actualité de l’analyse faite par Guizot : la difficulté d’aborder des questions politiques relativement proches dans le temps, mais perçues comme lointaines par l’ampleur du changement des conditions institutionnelles, aussi brutales que celles qui peuvent s’opérer dans une révolution ou un changement profond de régime.

Ce qu’il met en évidence, c’est le péril qui guette l’enseignant, le chercheur, l’intellectuel – je n’ignore pas que je commets un anachronisme en utilisant ce mot en 1820 ou même en 1850. En particulier, Guizot pointe la difficulté de parler ou d’écrire de manière neutre, objective, sans passion, avec le recul qui est attendu de la fonction ou du métier de celui qui s’exprime, et de s’approcher de la vérité, voire de la dire. Les questions de l’analyse des sources, de la déontologie du scientifique, de la logique en tant que conditions de la vérité et de la relation entre un sujet et un objet dont il se saisit [8], de la critique historique sont au cœur de ce travail sur soi. On peut dès lors faire appel aux notions d’heuristique, ici, la recherche des sources sur lesquelles baser sa recherche et, au-delà, son enseignement, qui précède l’herméneutique, c’est-à-dire leur interprétation.

 

2. L’apocalypse cognitive

Dans la leçon qu’il présente à ses étudiants, Guizot met à la fois en évidence le risque de se satisfaire trop rapidement d’une maigre collecte de sources qui viendrait à l’appui d’une hypothèse énoncée préalablement sans vraiment la fonder. L’interprétation erronée des documents fait suite à l’indigence des données face aux ambitions et aux nécessités de la démonstration. La passion et l’engagement fondés sur la légèreté de l’argumentation menacent la qualité de la connaissance, tandis que l’érudition devient un instrument partisan. Combien de fois ne rencontrons-nous pas cette situation dans un monde où, pourtant, l’enseignement – notamment supérieur – se démocratise ?

Guizot, qui, comme ministre, a jadis ressuscité l’Académie des Sciences morales et politiques, verrait aujourd’hui un autre scientifique, membre de l’Académie des Technologies et de l’Académie nationale française de Médecine, lui tendre la main. À peine plus de deux siècles après les déclarations que nous avons mises en exergue, Gérald Bronner constate dans son ouvrage choc Apocalypse cognitive que les vingt premières années du XXIe siècle ont instauré une dérégulation massive du marché des idées. Nous constatons en effet avec le professeur de sociologie à l’Université de Paris que ce marché cognitif est à la fois marqué par la masse cyclopéenne et inédite dans l’histoire de l’humanité des informations disponibles et aussi par le fait que chacun peut y verser sa propre représentation du monde. De surcroît, pour Bronner, cette évolution a affaibli le rôle des gate keepers traditionnels que sont les académiques, les experts, les journalistes, etc., tous ceux qui étaient jadis considérés comme légitimes pour participer au débat public et y exerçaient une salutaire fonction de régulation [9].

C’est un certain pessimisme qui se dégage des analyses de Bronner quant à la capacité qui est la nôtre de faire face à cette situation. Au moins trois raisons y sont invoquées : d’abord, la fameuse « loi de Brandolini » ou principe d’asymétrie des idioties (Brandolini’s Law or Bullshit Asymmetry Principle). Le programmeur italien Alberto Brandolini constatait en 2013 que la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des idioties est supérieure à celle qu’il faut pour les produire [10]. Trouvera-t-on en effet, chacun d’entre nous, le temps, la force et le courage pour faire face au baratinage, aux analyses simplistes, voire aux infox ? Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les universitaires qui renoncent.

Dans son beau livre sur Le courage de la nuance, l’essayiste Jean Birnbaum rappelait judicieusement la communication de Raymond Aron (1905-1983) devant la Société française de Philosophie en juin 1939. Face à la montée des périls, le grand intellectuel français appelait ses collègues à mesurer leur engagement : je pense, disait l’auteur de l’Introduction à la philosophie de l’histoire [11], que les professeurs que nous sommes sont susceptibles de jouer un petit rôle dans cet effort pour sauver les valeurs auxquelles nous sommes attachés. Au lieu de crier avec les partis, nous pourrions nous efforcer de définir, avec le maximum de bonne foi, les problèmes qui sont posés et les moyens de les résoudre [12].

Pour suivre, Bronner fait appel à une grande conscience du milieu du siècle de Guizot : Alexis de Tocqueville (1805-1859). Plus résolument démocratique que son contemporain, l’auteur de La Démocratie en Amérique (1835), y écrit qu’il n’y a, en général, que les conceptions simples qui s’emparent de l’esprit du peuple. Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe [13]. Certains d’entre vous ont peut-être encore en tête cette excellente caricature de Wiley Miller, publiée dans The Intellectualist, en 2015, où l’on voit une foule progressant vers un ravin sur un chemin fléché « Answers simple but wrong » tandis que quelques rares individus se dirigent au loin sur un chemin sinueux après avoir, livre en main, choisi la direction « Complex but right ». Au-delà du sens commun des mots, l’analyse des systèmes complexes, chère à William Ross Ashby (1903-1972), Norbert Wiener (1894-1964), Herbert Simon (1916-2001), Ludwig von Bertalanffy (1901-1972), Jean Ladrière (1921-2007), Edgar Morin, Jean-Louis Le Moigne, Ilya Prigogine (1917-2003) et Isabelle Stengers, – pour ne citer que ceux-là – restent souvent en dehors du champ de connaissance de nos chaires universitaires et donc de nos étudiantes et étudiants.

Enfin, Bronner constate que la voracité de notre cerveau ne nous conduit pas mécaniquement vers les modèles de la science. Même lorsque nous avons un appétit de connaissance, ajoute-t-il, celui-ci peut facilement être détourné par la façon dont est éditorialisé le marché cognitif. Ainsi en est-il, par exemple, de la confusion entre corrélation et causalité, bien illustrée par le slogan nazi « 500.000 chômeurs : 400.000 Juifs » [14]. Ce mécanisme semble connaître des résurgences permanentes. Mais il en est d’autres, et dans tous les domaines. Ainsi, en 1978, le parti fasciste français Front national affichait : « Un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés de trop ! La France et les Français d’abord ! » [15] Un autre exemple est l’affiche que Nigel Farage a dévoilée à Westminster à la mi-juin 2016, une semaine avant le référendum du BREXIT du 23 juin. L’animateur de radio britannique et leader du Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni – UK Independance Party (UKIP) a utilisé une image avec le slogan : Point de rupture : l’Union européenne nous a tous fait défaut et le sous-titre : nous devons nous libérer de l’UE et reprendre le contrôle de nos frontières. La photographie utilisée était celle de migrants traversant la frontière entre la Croatie et la Slovénie en 2015, avec la seule personne blanche visible sur la photographie masquée par une zone de texte. Nombreux sont ceux qui ont réagi en observant que prétendre que la migration vers le Royaume-Uni ne concerne que les personnes qui ne sont pas blanches revient à colporter le racisme. Cette polémique a poussé Boris Johnson à prendre ses distances avec cette campagne de Nigel Farage [16].

Le fait d’avoir trouvé des exemples particulièrement clivants, pour ne pas dire détestables, pourrait affaiblir l’idée que chacun de nous est susceptible de ne faire, en pure logique, que démontrer ce qui n’est que préjugé. Nous commençons souvent le processus de jugement par une tendance à parvenir à une certaine conclusion. Dans leur livre Noise: A Flaw of Human Judgment (Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter), le Prix Nobel d’Économie Daniel Kahneman, Olivier Sibony et Cass R. Sinstein donnent un excellent exemple illustrant une perspective de pensée qu’ils appellent biais de conclusion, ou préjugement : le collaborateur de George Lucas dans le développement du scénario du Retour du Jedi, le troisième film de Star Wars lui a proposé de tuer Luke et de laisser la princesse Leia prendre le relais. Lucas a rejeté l’idée, n’étant pas d’accord avec les différents arguments et répondant qu’on ne tue pas les gens comme cela, et enfin qu’il n’aimait pas cette idée et n’y croyait pas.

Star Wars, Le Retour du Jedi (1983)

Comme les auteurs de Noise l’ont observé, en affirmant « ne pas aimer » avant « ne pas croire », Lucas a laissé sa pensée rapide et intuitive du système 1 suggérer une conclusion [17]. Lorsque nous faisons ce processus, nous allons directement à la conclusion et contournons simplement le processus de collecte et d’intégration d’informations, ou nous mobilisons la pensée du système 2 – engageant une pensée délibérative – pour proposer des arguments qui soutiennent notre préjugé. Dans ce cas, ajoutent le prix Nobel d’économie et ses collègues, les preuves seront sélectives et déformées : en raison du biais de confirmation et du biais de désirabilité, nous aurons tendance à collecter et interpréter les informations de manière sélective pour justifier un jugement auquel nous croyons déjà [18]. Partout où l’on regarde, les préjugés sont évidents, concluent les trois professeurs. Lorsque les gens décident ce qu’ils croient en fonction de ce qu’ils ressentent, le psychologue Paul Slovic, professeur à l’Université de l’Oregon, nomme ce processus heuristique de l’affect [19].

 

3. L’heuristique comme une forme de résistance des esprits éclairés

Comme souvent, aux raisons de désespérer, nous pouvons opposer des raisons de nous réjouir et d’espérer. Celles-ci résident à mon sens dans la force que constitue l’heuristique, les techniques et la ou les méthodes scientifiques.

Par heuristique, on désigne généralement l’ensemble des produits intellectuels, des procédés et des démarches qui favorisent la découverte ou l’invention dans les sciences. Deux dimensions peuvent être distinguées. D’une part, une qualification méthodologique qui désigne les techniques de découvertes qui justifient et légitiment les connaissances et, d’autre part, ce que nous pouvons appeler une heuristique générale. Celle-ci constitue une partie de l’épistémologie, l’étude critique des sciences, [20] et a en charge de décrire et de réfléchir aux conditions générales du progrès de l’activité scientifique [21].

Nous sommes évidemment toutes et tous familiers avec les questions de méthode, ce chemin que l’on emprunte, que l’on entreprend, et qui a vocation à nous conduire et à nous permettre d’atteindre un but donné, de capitaliser un résultat. C’est ce parcours qui, comme scientifiques, comme intellectuels, nous fait vivre l’expérience, que nous appelons expérimentation lorsque nous la provoquons de manière systématique. La recherche scientifique se fonde sur une volonté de cheminer sur ce sentier en combinant de manière interactive l’observation aidée de l’expérimentation et l’analyse du système, permettant l’explication. L’adaptation des pensées aux faits constitue l’observation ; l’adaptation des pensées entre elles, la théorie [22].

En ce sens, la recherche contemporaine nous adresse deux messages. D’une part, celui de la rigueur, d’autre part celui de la relativité, et donc de la modestie. Elles sont à mon sens aussi nécessaires et importantes l’une que l’autre.

 

3.1. Le premier message : celui de la rigueur et de la critique

La rigueur consiste d’abord à savoir de quoi on parle, quel est le problème, ce que l’on cherche. C’est le premier but raisonnable de l’heuristique : formuler en termes généraux des raisons pour choisir des sujets dont l’examen pourra nous aider à parvenir à la solution [23].  On suit bien entendu les traces des mathématiciens, physiciens, logiciens, philosophes, etc. : Pappos d’Alexandrie (IVe s. PNC), René Descartes (1596-1650), Gottfried Wilhelm Leibnitz (1646-1716), Bernhard Bolzano (1781-1848), Ernst Mach ((1838-1916), Jacques Hadamard (1865-1963), George Polya (1887-1985), Jean Hamburger (1909-1992), Morris Kline (1908-1992), etc. Et plus récemment Daniel Kahneman et Shane Frederick. Dans chacune de nos disciplines, nous avons pu en fréquenter l’un ou l’autre, sinon tous. Un mathématicien comme Polya, qui a enseigné à Zurich puis à Stanford, auteur de How to Solve it ? [24], défend l’idée que les sources des inventions sont plus importantes que les inventions elles-mêmes. Cela devrait constituer, affirme-t-il, la devise de toute étudiante ou de tout étudiant qui se prépare à une carrière scientifique. Les démonstrations non motivées, les lemmes qui arrivent on ne sait d’où, les lignes auxiliaires qui tombent du ciel sont abracadabrants et déprimants pour tous les élèves, bons ou médiocres [25]. Pour m’être fait démonter un jour à un examen oral sur le théorème de Bernoulli, je peux en témoigner personnellement…

Ainsi, il existe dans le monde certaines traditions de construction d’un discours critique et intellectuellement robuste, qui n’est d’ailleurs pas européo-centré et ne date pas, contrairement à ce qu’on nous enseigne trop souvent, de la Renaissance ou des Lumières. Enseignant à l’École nationale d’Ingénieurs de Tunis, je découvre chaque jour davantage ce que nous devons – et ce « nous » comprend des chercheurs comme Arnold J. Toynbee ou Joseph Schumpeter – à un savant arabe comme Ibn Khaldoun (1332-1406). Dans son introduction à son œuvre majeure, Muqaddima, le Livre des Exemples, cet économiste, sociologue et historien du XIVe siècle conseillait de procéder à une confrontation entre les récits tels qu’ils lui ont été transmis et les règles et modèles ainsi constitués. En cas d’accord et de conformité, ces récits peuvent être déclarés authentiques, sinon, ils seront tenus pour suspects et écartés [26].

Cet effort heuristique concret a été initié par l’humaniste italien Lorenzo Valla (1407-1457) dont le rôle a été, selon François Dosse, décisif dans la notion de vérité, au point que l’historien et épistémologue de l’Université de Paris a parlé d’un véritable tournant [27]. Valla a remis en question l’authenticité de la Donation de Constantin écrite en 1440. Ce texte, reconnaissant à l’empereur romain Constantin le Grand (272-337) l’octroi d’un vaste territoire et d’un pouvoir spirituel et temporel sur le pape Sylvestre I (règne 314-335), a eu une grande influence sur la politique et les affaires religieuses dans l’Europe médiévale. Lorenzo Valla a clairement démontré que ce document était un faux en analysant la langue de la donation. Il montra que le latin utilisé dans le texte n’était pas celui du IVe siècle et affirma ainsi que le document ne pouvait pas dater de l’époque de Constantin [28].

La méthode critique va trouver ses gardiens du Temple en Charles-Victor Langlois (1863-1929) et Charles Seignobos (1854-1942), qui vont constituer le rempart contre ce qu’ils considéraient comme la pente naturelle de l’esprit humain : ne prendre aucune précaution, procéder confusément là où la plus grande attention est indispensable. Là où, écrivaient-ils, tout le monde admet en principe l’utilité de la Critique – avec une majuscule ! -, celle-ci ne passe guère dans la pratique.

C’est que la Critique est contraire à l’allure normale de l’Intelligence. La tendance spontanée de l’homme est d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification d’aucune sorte des on-dit, des renseignements anonymes et sans garantie, toutes sortes de « documents » de médiocre ou de mauvais aloi ? (…) Tout homme sincère reconnaîtra qu’un violent effort est nécessaire pour secouer l’ignavia critica, cette formule si répandue de la lâcheté intellectuelle ; que cet effort doit être répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable souffrance [29].

Souffrance, le mot est lâché… Tout comme pour la beauté, il faut souffrir pour être chercheur. C’est une torture notamment inspirée des travaux de l’historien allemand Leopold von Ranke (1795-1886). Pour atteindre le paradis de la scientificité, elle soumet le document, mais aussi l’étudiant et le professeur à une série d’opérations analytiques composées de la critique interne ou critique d’érudition (restitution, provenance, classement des sources, critique des érudits), puis à la critique interne (interprétation, interne négative, de sincérité et d’exactitude, détermination des faits particuliers) et, enfin, les valorise dans des opérations synthétiques…

En 1961, dans l’ouvrage extraordinaire que constitue L’histoire et ses méthodes, publié sous la direction de Charles Samaran (1879-1982) de l’Institut de France, Robert Marichal (1904-1999) reprenait ce plan de Langlois et Seignobos, en considérant que la critique des textes n’a guère été remise en cause par les tenants de la « Nouvelle Histoire » qui, selon cet archiviste réputé, considèrent que les procédés traditionnels ont gardé leur efficacité. Marichal ajoutait d’ailleurs que les principes dont relève la critique ne diffèrent pas, dans ce qu’ils ont de général, de ceux de toute connaissance humaine, tels qu’on les trouve dans tout traité de logique ou de psychologie [30].

Cinquante ans plus tard, Gérard Noirel, un des spécialistes de l’épistémologie en histoire, rappelle dans l’édition en ligne de l’ouvrage de Langlois et Seignobos, que ceux-ci n’ont pas inventé les règles de la méthode historique, les principes de base étant connus depuis le XVIIe siècle et avaient été codifiés par les historiens allemands au début du XIXe siècle. Le grand mérite de ces deux professeurs à la Sorbonne est certainement, souligne Noiriel, d’avoir écrit qu’il fallait lire les historiens avec les mêmes précautions critiques que lorsqu’on analyse des documents [31].

Les sciences humaines ont été très influencées par le chemin scientiste qu’a emprunté l’histoire à la fin du XIXe siècle.  Comme cette discipline, elles ont ensuite pris quelque distance avec ce préjugé scientiste fondé sur la critique absolue des documents. Dans une introduction intitulée en 2008, L’approximative rigueur de l’anthropologie, Jean-Pierre Olivier de Sardan montrait en fait que le mot n’était qu’un paradoxe apparent ; il met en évidence la fatalité de l’approximation face à la vulnérabilité des biais cognitifs et des dérives idéologiques, mais il renonce à tout abandon à cette quête dans un livre d’ailleurs intitulé La Rigueur du qualitatif [32]. Le professeur à l’École des Hautes Études en Sciences sociales à Paris, mobilise d’ailleurs également son collègue américain Howard Becker, qui, dans Sociological Work: Method and Substance  (Chicago, Adline, 1970) et  Writing for Social Scientists (University of Chicago Press, 1986 & 2007), avait mis en évidence cette tension entre la cohérence de ce que l’on raconte et la conformité aux éléments découverts [33].

Le paradigme scientiste a fait place à d’autres paradigmes, qui ont d’ailleurs marqué l’ensemble des sciences humaines. C’est le cas de l’École des Annales, dont les cahiers, appuyés par le Centre de Recherches historiques de l’École pratique des Hautes Études à Paris, ont pu faire éclairer ces questions de critique historique par un brillant professeur liégeois comme Léon-E. Halkin (1906-1998).

Si elle restait une exigence méthodologique, la méthode critique stricte – au sens du culte idolâtre du document [34] –  a paru s’assouplir au tournant des années 1980. Comme l’avait déjà fait Charles Samaran en 1961, il s’agit désormais de mettre davantage en avant des principes généraux de la méthode [35], voire la déontologie de l’historien. Sur ce plan, et à la suite du directeur éditorial de l’Histoire et ses méthodes, Guy Thuillier (1932-2019) et Jean Tulard appellent à la rescousse le grand Cicéron : la première loi qui s’impose (à lui) est de ne rien oser dire qu’il sache faux, la seconde d’oser dire tout ce qu’il croit vrai [36].

Ainsi, poursuivent-ils, l’honnêteté d’esprit implique le sens critique [37]. Les autres préceptes des auteurs de La méthode en histoire sont ceux que je livre à mes étudiantes et étudiants en rappelant que ces conseils s’appliquent à toutes leurs tâches dans toutes les disciplines, comme dans la vie quotidienne :

  • On ne doit rien affirmer sans qu’il y ait un « document » que l’on ait vérifié personnellement.
  • On doit toujours indiquer le degré de « probabilité » – ou d’incertitude – du document. Il ne faut pas se fier aux apparences, et faire confiance aveuglément aux textes (…)
  • Il faut toujours marquer explicitement les hypothèses qui guident la recherche, et souligner les limites de l’enquête (…)
  • Il faut garder une certaine distance au sujet traité et ne pas confondre, par exemple, biographie et hagiographie (…)
  • On doit se méfier des généralisations hâtives (…)
  • Il faut savoir que rien n’est définitif (…)
  • Il faut savoir bien user de son temps, ne pas trop se presser (…),
  • Il est nécessaire de ne pas s’enfermer dans son cabinet (…). L’expérience de la vie est indispensable (…) [38]

 

 3.2. Le deuxième message est celui de la relativité, et donc de la modestie

C’est une formule forte qui clôture le remarquable travail de Françoise Waquet, directrice de recherche au CNRS : la science, écrit-elle, est humaine – forcément, banalement, profondément [39]. Son enquête, dans les laboratoires, les bibliothèques, les bureaux, parmi les maîtres et les disciples, les livres et les ordinateurs, montre comment s’articulent, autour de l’objectivité, les règles de métier et la – ou les – passions académiques.

Waquet prend en compte les analyses de Lorraine Daston, co-directrice de l’Institut Max Planck d’histoire des Sciences à Berlin. Ces  travaux ont montré une propension à  aspirer à un savoir qui ne porte aucune trace de celui qui sait, un savoir qui ne soit pas marqué par le préjugé ou l’acquis, par l’imagination ou le jugement, par le désir ou l’effort. Dans ce régime d’objectivité, la passion apparait comme l’ennemie intérieure du chercheur [40].

Henri Pirenne l’avait parfaitement exprimé en 1923 lorsqu’il affirmait du chercheur que pour arriver à l’objectivité, à l’impartialité sans lequel il n’est pas de science, il lui faut donc comprimer en lui-même et surmonter ses préjugés les plus chers, ses convictions les plus assises, ses sentiments les plus naturels et les plus respectables [41]. Émile Durkheim ne dit d’ailleurs pas autre chose pour la sociologie, ni d’ailleurs Marcel Mauss pour l’anthropologie, Vidal de la Blache pour la géographie ou même Émile Borel pour les mathématiques. On pourrait, avec Françoise Waquet multiplier les exemples qui débouchent, même dans les sciences dites « dures »  sur une forme d’ascétisme et d’objectivité passionnée [42].

Dans la seconde moitié du vingtième siècle, les fulgurants progrès de la science au sortir de la Guerre mondiale, les interrogations nées de la critique de la modernité n’ont pas laissé les sciences indemnes. Ancien élève de l’École polytechnique, le jésuite François Russo (1909-1998), notait en 1959 que la science tend à poser des problèmes qui se situent au-delà du domaine de la stricte méthode scientifique. Il citait les spéculations d’Albert Einstein (1879-1955), de Georges Lemaître (1894-1966) ou d’autres analyses sur l’univers comme totalité, sur les considérations sur la dégradation de l’énergie dans l’univers, l’évolution biologique, l’origine de la vie, de l’être humain, leur nature, etc., soulignant que les progrès de la science font rebondir ces questions sans les faire disparaître. Ainsi, posait-il aussi, et parallèlement, la question du sens [43].

Faut-il dire que les débats sur ces enjeux se sont développés, de Raymond Aron (1905-1983) à Paul Ricœur (1913-2005), de Karl Polanyi (1886-1964) à Thomas Kuhn (1922-1996), de Karl Popper (1902-1994) à Richard Rorty (1931-2007) et Anthony Giddens, etc. ?

Sur la question de l’objectivité, c’est un des professeurs dont les cours m’ont personnellement le plus marqué, qui, face à la passion, montre le chemin de la lucidité. Dans L’histoire continue, Georges Duby (1919-1996) considère que c’est la stricte morale positiviste qui donne au métier du chercheur sa dignité. En effet, poursuit le médiéviste, l’histoire renonce à la quête illusoire de l’objectivité totale, c’est non par l’effet du flux d’irrationalité qui envahit notre culture, mais c’est surtout parce que la notion de vérité en histoire s’est modifiée. Ainsi, son objet s’est déplacé : elle s’intéresse désormais moins à des faits qu’à des relations…. [44]

 

Conclusion : sentiment, raison et expérience

Revenons à François Guizot, d’où nous sommes partis. Mais cette fois-ci pour conclure.

Dans ce moment Guizot, comme l’a appelé Pierre Rosanvallon, véritable âge d’or de la science politique [45], la leçon était claire : comment, dans la proximité et sous la pression des bouleversements majeurs que cette période connut – Révolution française, Révolution industrielle machiniste, y compris leurs transformations structurelles et systémiques dans les domaines technologiques, politiques, sociaux, culturels, etc., – comment appréhender les événements sous la souveraineté de la raison ?

Même si la plupart des êtres humains ont ressenti, chacun dans leur temps, l’avènement du monde [46], son accroissement, ses accélérations, ses émergences, ses instabilités, notre société semble davantage marquée qu’hier par le flot des informations en tous genres qui nous atteignent, nous interpellent, nous assaillent. Emportés nous-mêmes à grande vitesse sur ce qu’on qualifiait voici quelques décennies déjà, d’autoroutes de l’information, nous apprenons à piloter notre esprit à des vitesses jusqu’ici inconnues, boostés que nous sommes par nos outils numériques. C’est peu de dire en effet que ce sont désormais les microprocesseurs qui rythment nos travaux. Après être passés, lors du confinement, de Teams en Zoom, de Jitsi en Webex ou Google Meet – et en avoir souvent conservé l’habitude, nous savons toutes et tous, que le numérique bat désormais la cadence. Dans les flux de messages, de liens, de SMS qui nous sont adressés, nous nous éduquons tant bien que mal à identifier les pièges des pirates et autres nuisibles numériques. Au-delà de nos outils défensifs, c’est l’expérience qui souvent nous guide.

Nous avons peu de firewalls pour nous défendre contre les démons de l’apocalypse cognitive que nous décrit ou nous promet Gérald Bronner. Nous ne voulons pas de censure du « bien penser » ou de monde javellisé où l’on filtrerait nos connexions et où on passerait nos cerveaux au gel hydro-alcoolique. La meilleure régulation reste à mes yeux celle de notre propre intelligence, pour autant qu’elle reste fondée sur la raison et sur la rigueur du raisonnement.

Celle-ci passe assurément par l’heuristique et les méthodes de la recherche. Dans un discours qu’il prononçait en septembre 1964 à l’occasion de la rentrée solennelle de la Faculté polytechnique de Mons, le professeur et futur recteur Jacques Franeau (+2007) notait qu’il fallait éviter de confondre objectif et subjectif, que, puisque toute société a pour but essentiel de réaliser un cadre qui convienne le mieux à la vie et au bonheur des êtres humains, elle doit, pour y arriver, partir de données sûres et objectives, elle doit connaître avant de choisir son orientation et, ensuite, elle doit construire sur les bases solides que lui donne cette connaissance [47].

Ainsi, avons-nous mis, pour répondre aux inquiétudes, deux réponses en exergue : la rigueur et la critique, d’une part, la relativité et la modestie de l’autre.

Sans tomber dans l’idée de Voltaire selon lequel toute certitude qui n’est pas démonstration mathématique n’est qu’une extrême probabilité [48], l’éducation de ceux qui fréquentent l’enseignement supérieur doit fonder l’exigence tant de la robustesse que de la traçabilité raisonnable de toute information produite. Citer une source, ce n’est pas, quelle que soit la discipline, renvoyer à l’œuvre globale d’un savant, ni même à une de ses productions – numérique ou papier – sans préciser la localisation de l’information. Certains collègues ou étudiants vous renvoient à un livre de 600 pages, sans autre précision, ni d’édition ni de pagination. Vérification impossible. De même, pour reprendre un constat fait jadis tant par le mathématicien et économiste germano-américain Oskar Morgenstern (1902-1977) [49] que par le Français Gilles-Gaston Granger (1920-2016) [50], la question de la validité, de la fiabilité des données ne semble guère intéresser de nombreux chercheurs. Chez ces deux éminents spécialistes de l’épistémologie comparative, c’étaient les économistes qui étaient visés. Mais, n’en doutons pas, beaucoup d’autres chercheurs sont atteints… Je suis certain que ces témoignages résonnent en vous comme ils le font en moi. Former nos étudiants à la rigueur, à la précision et à la critique, c’est assurément contribuer à en faire, au-delà de chercheurs de qualités, des intellectuels conscients, à l’esprit courageux, c’est-à-dire apte à se saisir des contenus les plus difficiles ou les plus farfelus, s’en délivrer, et ne communiquer que sur l’exact et le certain.

La relativité et la modestie sont filles de la conscience de nos faiblesses face au monde et de la difficulté de se saisir du système dans sa totalité. Elles se nourrissent aussi de l’idée, légitime, que les explications des phénomènes ainsi que leur vérité, changent avec les progrès des sciences. On ne saurait nier, rappelle Granger, qu’une vérité newtonienne concernant la trajectoire d’un astre diffère de la vérité einsteinienne se rapportant au même objet [51]. Sans verser dans un scepticisme à l’égard de la connaissance scientifique, il s’agit plutôt de se regarder en face, nous êtres humains, et de prendre conscience de la richesse que constitue notre capacité à articuler sentiment, raison et expérience. À l’heure où les rêves de la cybernétique se transforment en réalités de l’IA générale, nous avons de plus en plus besoin de références humaines et scientifiques pour nous montrer le chemin.

Ainsi, et pour aller vers la fin de cet exposé, je solliciterai l’auteur de La Science expérimentale, Claude Bernard (1813-1878). Dans son discours de réception à l’Académie française, le 27 mai 1869, le grand médecin et physiologiste observait que, dans le développement progressif de l’humanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les trois phases de notre intelligence, passant successivement par le sentiment, la raison et l’expérience [52].

Néanmoins, souligne Claude Bernard, ce serait une erreur de croire que si on suit les préceptes de la méthode expérimentale, le chercheur – et je dirais l’intellectuel – doive repousser toute conception a priori et faire taire son sentiment pour ne se fonder que sur les résultats de l’expérience. En effet, dit le physiologiste français, les lois qui règlent les manifestations de l’intelligence humaine ne lui permettent pas de procéder autrement qu’en passant toujours et successivement par le sentiment, la raison et l’expérience. Mais, convaincu de l’inutilité de l’esprit réduit à lui-même, il donne à l’expérience (expérimentation) une influence prépondérante et il cherche à se prémunir contre l’impatience de connaître qui nous pousse sans cesse dans l’erreur. C’est donc avec calme et sans précipitation que nous devons marcher à la recherche de la vérité, en s’appuyant sur la raison ou le raisonnement qui nous sert toujours de guide, mais, à chaque moment, nous devons le tempérer et le dompter par l’expérience, sachant que, à notre insu, le sentiment nous fait retourner à l’origine des choses [53].

Si, aujourd’hui, en 2021, les conceptions démocratiques européennes ont fondamentalement évolué depuis Guizot, notamment à la faveur des progrès de l’éducation et en particulier de l’enseignement supérieur, l’heuristique comme outil de découverte des faits reste une préoccupation sensible des chercheur-e-s de toutes les disciplines, mais aussi des citoyennes et citoyens dans un monde numérique. Comme celles réunies dans le réseau EUNICE, les universités européennes, par leur parcours, mais aussi et surtout par leur ambition, constituent sans aucun doute l’une des meilleures réponses à ces préoccupations réelles.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Laurent THEIS, Guizot, La traversée d’un siècle, Paris, CNRS Editions, 2014. – Edition Kindle, Location 1104.

[2] René HOVEN, Jacques STIENNON, Pierre-Marie GASON, Jean Chapeaville (1551-1617) et ses amis. Contribution à l’historiographie liégeoise, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2004 – Paul DELFORGE, Jean Chapeaville (1551-1617), Connaître la Wallonie, Namur,  Décembre 2014. http://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/wallons-marquants/dictionnaire/chapeaville-jean#.YWrVvhpBzmE qui avait fasciné, à l’époque, le Professeur Jacques Stiennon.

[3] L. THEIS, op. cit., Location 1149-1150.

[4] Guillaume de BERTHIER DE SAUVIGNY,  François Guizot (1787-1874), dans Encyclopædia Universalis consulté le 13 octobre 2021.https://www.universalis.fr/encyclopedie/francois-guizot/ – Pierre ROSANVALLON, Le moment Guizot, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, Paris, NRF-Gallimard, 1985. – André JARDIN et André-Jean TUDESQ, La France des Notables, L’évolution générale, 1815-1848,  Nouvelle Histoire de la France contemporaine, Paris, Seuil, 1988.

[5] François GUIZOT, Histoire des origines du gouvernement représentatif en Europe, p. 2, Paris, Didier, 1851. – (…) and man thus learns that in the infinititude of space opened to his knowledge, everything remains constaintly fresh and inexhaustible, in regard to his ever-active and ever-limited intelligence. GUIZOT, History of the Origin of the Representative Government in Europe, p. 2,

[6] Ibidem, p. 5 (EN, p. 3).

[7] Ibidem, p. 6.

[8] Voir sur ces questions le toujours très riche Jean PIAGET dir., Logique et connaissance scientifique, coll. Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1967. En particulier, J. PIAGET, L’épistémologie et ses variéts, p. 3sv. – Hervé BARREAU, L’épistémologie, Paris, PuF, 2013.

[9] Gérald BRONNER, Apocalypse cognitive, Paris, PUF-Humensi, 2021.

[10] G. BRONNER, Apocalypse…, p. 220-221.

[11] Raymond ARON, La philosophie critique de l’histoire, Essai sur une théorie allemande de l’histoire (1938), Paris, Vrin, 3e éd., 1964.

[12] Raymond ARON, Communication devant la Société française de philosophie, 17 juin 1939, dans R. ARON, Croire en la démocratie, 1933-1944, Textes édités et présentés par Vincent Duclert, p. 102, Paris, Arthème-Fayard – Pluriel, 2017. – Jean BIRNBAUM, Le courage de la nuance, p. 73, Paris, Seuil, 2021.

[13] Alexis de TOCQUEVILLE, La Démocratie en Amérique, dans Œuvres, collection La Pléiade, t. 2, p. 185, Paris, Gallimard, 1992. – G. BRONNER, op. cit., p. 221.

[14] G. BRONNER, op. cit., p. 238 et 298

[15] Valérie IGOUNET, Derrière le Front, Histoires, analyses et décodage du Front national, 26 octobre 2015.

https://blog.francetvinfo.fr/derriere-le-front/2015/10/26/les-francais-dabord.html

[16] Heather STEWART & Rowen MASON, Nigel Farage’s anti-migrant poster reported to police, in The Guardian, June 16, 2016. https://www.theguardian.com/politics/2016/jun/16/nigel-farage-defends-ukip-breaking-point-poster-queue-of-migrants

[17] D. KAHNEMAN, Thinking, Fast and Slow, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2011. – Trad. Système 1/ Système 2, Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012. – See also: D. KAHNEMAN et al., dir., Judgment under Uncertainty,: Heuristics and Biases, Cambridge University Press, 1982.

[18] Daniel KAHNEMAN, Olivier SIBONY and Cass R. SUNSTEIN, Noise, A flaw in Human Judgment, p. 166-167, New York – Boston – London, Little Brown Spark, 2021. – Trad. Noise, Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter, Paris, Odile Jacob, 2021.

[19] Ibidem, p. 168. – Paul SLOVIC, Psychological Study of Human Judgment: Implications for Investment Decision Making, in Journal of Finance, 27, 1972, p. 779.

[20] Au sens le plus large du concept, tant latin qu’anglo-saxon. Voir Gilles Gaston GRANGER, Epistémologie, dans Encyclopædia Universalis, consulté le 10 octobre 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/epistemologie/

[21] Jean-Pierre CHRÉTIEN-GONI, Heuristique, dans Encyclopædia Universalis, consulté le 10 octobre 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/heuristique/

[22] Jean LARGEAULT, Méthode, dans Encyclopædia Universalis, consulté le 10 octobre 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/methode/

[23] George POLYA, L’Heuristique est-elle un sujet d’étude raisonnable ?, dans Travail et Méthodes, Numéro Hors Série La Méthode dans les Sciences modernes, Paris, Sciences et Industrie, 1958.

[24] G. POLYA, How to Solve it ?, Princeton, Princeton University Press, 1945.

[25] G. POLYA, L’Heuristique est-elle un sujet d’étude raisonnable…, p. 284.

[26] Ibn KHALDUN, Le Livre des exemples, Autobiographie, Muqaddima, texte traduit et annoté par Abdesselam Cheddadi, collection Bibliothèque de la Pléiade, t. 1, p. 39, Paris, NRF-Gallimard, 2202. – Abdesselam CHEDDADI, Ibn Khaldûn, L’homme et le théoricien de la civilisation, p. 194, Paris, NRF-Gallimard, 2006.

[27] François DOSSE, L’histoire, p. 18-20, Paris, A. Colin, 2° éd., 2010. – Blandine BARRET-KRIEGEL, L’histoire à l’âge classique, vol. 2, p. 34, Paris, PUF, 1988.

[28] Ulick Peter BURKE, Lorenzo Valla, in Encyclopaedia Britannica, viewed on October 19, 2021 https://www.britannica.com/biography/Lorenzo-Valla- Donation of Constantin, in Encyclopaedia Britannica, viewed on October 19, 2021. https://www.britannica.com/topic/Donation-of-Constantine

[29] Charles-Victor LANGLOIS et Charles SEIGNOBOS, Introduction aux études historiques, p. 48-49, Paris, Hachette & Cie, 1898. 4 éd., s.d. (1909).

[30] Robert MARICHAL, La critique des textes, dans Charles SAMARAN dir., L’histoire et ses méthodes, coll. Encyclopédie de la Pléiade,  p. 1248, Paris, NRF-gallimard, 1961.

[31] Gérard NOIREL, Préface de Charles-Victor LANGLOIS et Charles SEIGNOBOS, Introduction aux études historiques, Paris, ENS, 2014. https://books.openedition.org/enseditions/2042#ftn8

[32] Jean-Pierre OLIVIER de SARDAN, La rigueur du qualitatif, Les contraintes empiriques de l’interprétation socio-anthropologique, p. 7-10, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 2008.

[33] Howard S. BECKER, Les ficelles du métier, Comment conduire sa recherche en Sciences sociales, p. 48, Paris, La Découverte, 2002. – J-P OLIVIER de SARDAN, op. cit., p. 8.

[34] F. DOSSE, L’histoire…, p. 29. On vise ici Numa Denis Fustel de Coulanges (1830-1889). Voir François HARTOG, Le XIXe siècle et l’histoire, Le cas Fustel de Coulanges, p. 351-352, Paris, PUF, 1988.

[35] Ch. SAMARAN, L’histoire et ses méthodes…, p. XII-XIII.

[36] On ne peut toutefois que s’étonner que, aucun des quatre historiens n’indique la référence de cette citation…  Il s’agit en fait de CICERON, De orate, 2, 62-63. Nam qui nescit primam esse historiae legem, ne quid falsi dicere audeat ? deinde ne quid ueri non audeat ? ne quae suspicio gratiae sit in scribendo ? ne quae simultatis ? Haec scilicet fundamenta nota sunt omnibus.  Qui ne sait que la première loi du genre est de ne rien oser dire de faux ? la seconde, d’oser dire tout ce qui est vrai ? D’éviter, en écrivant, jusqu’au moindre soupçon de faveur ou de haine ? Oui, voilà les fondements de l’histoire, et il n’est personne qui les ignore. Autre traduction : en effet, qui ignore que la première loi de l’histoire est de n’oser rien dire de faux ? Enfin, de n’oser rien dire qui ne soit vrai ? Qu’il n’y ait pas le moindre soupçon de complaisance en écrivant ? pas la moindre haine ? Tels sont bien entendu les fondements que tout le monde a connus. Merci à mon collègue historien Paul Delforge d’avoir retrouvé cette source.

[37] Ibidem, p. XIII. – Jean TULARD (1933) et Guy THUILLIER (1932-2019), La méthode en histoire, p. 91, Paris, PUF, 1986.

[38] J. TULARD (1933) et .G. THUILLIER, La méthode en histoire…, p. 92-94.

[39] François WAQUET, Une histoire émotionnelle du savoir, XVIIe-XXIe siècle, p. 325 , Paris, CNRS Editions, 2019.

[40] Lorraine DASTON, The moral Economy of Science, in Osiris, 10, 1995, p. 18-23. – F. WAQUET, op. cit., p. 393,

[41] Henri PIRENNE, De la méthode comparative en histoire, Discours prononcé à la séance d’ouverture du Ve Congrès international des Sciences historiques, 9 avril 1923, Bruxelles, Weissenbruch, 1923. – F. WAQUET, op. cit., p. 306.

[42] F. PAQUET, op. cit., p. 303. – Paul WHITE, Darwin’s emotions, The Scientific self and the sentiment of objectivity, in Isis, 100, 2009, p. 825.

[43] François RUSSO, Valeur et situation de la méthode scientifique, dans La méthode dans les sciences modernes…, p. 341. Voir aussi : F. RUSSO, Nature et méthode de l’histoire des sciences, Paris, Blanchard, 1984.

[44] Georges DUBY, L’histoire continue, p. 72-78, Paris, Odile Jacob, 1991.

[45] Pierre ROSANVALLON, Le moment Guizot, coll. Bibliothèque des sciences humaines, p. 75 et 87, Paris, NRF-Gallimard, 1985.

[46] Michel LUSSAULT, L’avènement du monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, Paris, Seuil, 2013.

[47] Jacques FRANEAU, D’où vient et où va la science ? Discours solennel de rentrée de la Faculté polytechnique de Mons, 26 septmbre 1964, p. 58.

[48] René POMMEAU, Préface, dans VOLTAIRE, Œuvres historiques,  p. 14, Paris, NRF-Gallimard, 1957.

[49] Oskar MORGENSTERN, On the accuracy of Economic Observation, Princeton, 1950.

[50] Gilles-Gaston GRANGER, La vérification, p. 191, Paris, Odile Jacob, 1992.

[51] Ibidem, p. 10.

[52] Claude BERNARD, Discours de réception à l’Académie française, 27 mai 1869, dans Claude BERNARD, La Science expérimentale,  p. 405-406, Paris, Baillière & Fils, 3e éd., 1890.

[53] Ibidem, p. 439-440.

Mons, 21 October 2021 [1]

Abstract

In his History of the Origin of Representative Government in Europe, a series of lectures given two centuries ago, from the end of 1820 to 1822, but published thirty years later, François Guizot (1787-1874) criticised partial opinions conceived before examining the facts. Guizot, a professor at the Sorbonne and future Minister of Education under Louis-Philippe, believed that this attitude distorted the rectitude of judgments and introduced a deplorable frivolity into research. He thought that erudition would suffer as a result of inadequate investigation and cursory judgments. Although, in 2021, European democratic concepts have evolved fundamentally since Guizot’s time, particularly in favour of educational progress and especially higher education, heuristics as a tool for discovering facts remains a serious concern for researchers in all disciplines, and also for citizens in a digital world. European universities, through their process, and above all through their ambition, are arguably one of the best responses to these genuine concerns.

 

A Professor of history at the Sorbonne in Paris in 1812 and then a senior civil servant under the Restoration, François Guizot alarmed the authorities with his liberal ideas and was suspended from teaching from 1822 to 1824. It was during this period that he wrote his major historical works, entitled History of the English Revolution, General History of Civilisation in Europe, and Histoire de la civilisation en France, works which brought him recognition as one of the finest historians of his time [2]. With his scientific mindset, he was one of the first historians – notably after the Liège scholar of the 16th century, Jean Chapeaville (1551-1617) [3] – to use the footnote, in other words, a reference to sources, and to develop an apparatus criticus, using primary sources [4]. After being elected deputy at the beginning of 1830, Guizot became Minister of the Interior in the government that arose out of the July Revolution, which resulted in Louis-Philippe becoming king of the French. As Minister of Public Education from 1832 to 1837, then of Foreign Affairs, he played a key political role, even serving as President of the Council. Conservative by nature and opposed to universal suffrage, he fell from power, along with the king, during the Revolution of 1848 and devoted himself to writing until the end of his life [5].

1. Questions concerning the relationship between a subject and an object

In 1820, while his political friends were excluded from the business of government and he was teaching in Paris, his audiences compiled their notes with a view to publishing his lectures on The History of the Origins of the Representative Government in Europe. Guizot did not perform the necessary revision work until much later, as his lectures were not published until 1851, and then shortly thereafter in London, in English, the following year. During the opening discourse of his lecture of 7 December 1820, which is reproduced in the work, Guizot starts by addressing the relativity of historical facts, which, if they have not gained or lost any of their content over the time they have spanned, will reveal their meaning only gradually, and analysing their significance will reveal new dimensions: and man thus learns, he writes, that in the infinitude of space opened to his knowledge, everything remains constantly fresh and inexhaustible, in regard to his ever-active and ever-limited intelligence [6]. The problem which Professor Guizot imparts to his students lies at the very heart of the objective he has set for his lecture: to describe the history of the public institutions in Europe based on reading about the particular moment of the new political order that had emerged in 1815. For Guizot, this means we have to reconnect what we now are with what we formerly were, and even – and he expresses it so beautifully –, gather together the links in that chain of time.

The problem, observes Guizot, is that studying the old institutions using modern ideas and institutions to explain or judge them has been largely neglected. And when it has happened, he says, it has been approached with such a strong preoccupation of mind, or with such a determined purpose, that the fruits of our labour have been damaged at the outset.

 Opinions which are partial and adopted before facts have been fairly examined, not only have the effect of vitiating the rectitude of judgment, but they moreover introduce a deplorable frivolity into researches which we may call material. As soon as the prejudiced mind has collected a few documents and proofs in support of its cherished notion, it is contented, and concludes its inquiry. On the one hand, it beholds in facts that which is not really contained in them; on the other hand, when it believes that the amount of information it already possesses will suffice, it does not seek further knowledge. Now, such has been the force of circumstances and passions among us, that they have disturbed even erudition itself. It has become a party weapon, an instrument of attack or defence; and facts themselves, inflexible and immutable facts, have been by turns invited or repulsed, perverted or mutilated, according to the interest or sentiment in favour of which they were summoned to appear [7].

Guizot’s analysis is still valid: the problem of discussing political issues that are relatively close in time but perceived as distant due to the scale of the changes that have occurred in the institutional conditions, changes which can be drastic in the case of a revolution or a profound regime change.

He highlights the danger facing teachers, researchers and « intellectuals » – I am aware that it is anachronistic for me to use this word in 1820 or even in 1850 –, the difficulty they have in speaking or writing neutrally, objectively and dispassionately, with the distance that is expected of the role or profession of the person expressing their opinion and getting close to the truth or even telling the truth. The issues surrounding analysis of sources, the ethics of the scientist, and logic as conditions of the truth, along with questions concerning the relationship between a subject and the object they are addressing [8] and historical criticism are at the heart of this self-reflection.

 

2. A Cognitive Apocalypse

In his lecture to his students, Guizot highlights the risk of being contented too quickly with a sparse collection of sources which appear to support a previously stated assumption without truly substantiating it. When faced with the ambitions and requirements of proof, scant data produces incorrect interpretation of documents. Passion and commitment based on a flimsy argument threaten quality of knowledge, while erudition becomes a partisan instrument. How often do we encounter this situation in a world in which, however, education – and particularly higher education – is becoming increasingly democratised?

Guizot, who, as a minister, had previously resurrected the Académie des Sciences morales et politiques (Academy of Moral and Political Sciences), would today find support for his views from another scientist, a member of the Académie des Technologies (National Academy of Technologies of France) and the Académie nationale française de Médecine (French Academy of Medicine). Just over two centuries after the declarations we have highlighted, Gérald Bronner, professor of sociology at the University of Paris, observes in his remarkable work Apocalypse cognitive (Cognitive Apocalypse) that the first twenty years of the 21st century have introduced massive deregulation in the marketplace for ideas. We note, as does Bronner, that this cognitive market is characterised both by the vast amount of information available, which is unprecedented in the history of humanity, and also by the fact that everyone is able to contribute their own representation of the world. Furthermore, Bronner believes that this evolution has weakened the role of the traditional gatekeepers, namely the academics, experts, journalists, and so on, all those who were previously regarded as rightfully able to participate in public debate and perform a beneficial regulatory role [9].

Bronner’s analyses display a degree of pessimism concerning our ability to cope with this situation. At least three reasons are cited: firstly, the famous Brandolini’s Law or Bullshit Asymmetry Principle. The Italian programmer Alberto Brandolini observed, in 2013, that the amount of energy needed to refute nonsense is far greater than that required to produce it [10]. Will we all be able to find the time, strength and courage to deal with waffle, simplistic analyses and even fake news? Many academics on social media have stopped doing so.

In his fine work on Le courage de la nuance (The courage of nuance), the essayist Jean Birnbaum wisely recalls the presentation made by Raymond Aron (1905-1983) at the Société française de Philosophie in June 1939. Faced with the increasing dangers, the great French intellectual called on his colleagues to assess their commitment: I think, said the author of Introduction à la philosophie de l’histoire [11], that teachers like us are likely to play a minor role in this effort to save our deeply held values. Instead of shouting with the parties, we could strive to define, in the utmost good faith, the problems facing us and the way to solve them [12].

Next, Bronner calls on a great mind of the mid-19th century: Alexis de Tocqueville (1805-1859). More resolutely democratic than his contemporary Guizot, Tocqueville writes, in his book Democracy in America (1835), that in general, only simple conceptions take hold of the minds of the people. A false idea, but one clear and precise, will always have more power in the world than a true, but complex, idea [13]. Some of you may still recall the excellent cartoon by Wiley Miller, published in The Intellectualist, in 2015, which shows a crowd of people approaching a ravine on a path marked Answers, simple but wrong » while one or two are making their way along a winding path, book in hand, having chosen the direction « Complex but right ».

Wiley Miller, The Intellectualist, 2015

Beyond the common meaning of the words, complex systems analysis, so dear to William Ross Ashby (1903-1972), Norbert Wiener (1894-1964), Herbert Simon (1916-2001), Ludwig von Bertalanffy (1901-1972), Jean Ladrière (1921-2007), Edgar Morin, Jean-Louis Le Moigne, Ilya Prigogine (1917-2003) and Isabelle Stengers, to name but a few, often remains outside the field of knowledge of our university chairs and, therefore, of our students.

Lastly, Bronner notes that our voracious brains do not automatically lead us to scientific models. Even where we have an appetite for knowledge, he adds, this can easily be distracted by the way in which the cognitive market is editorialised. This is the case, for example, with the confusion between correlation and causality, which is clearly illustrated by the Nazi slogan, “500,000 unemployed: 400,000 Jews” [14]. This device seems to crop up repeatedly. But there are other examples, and in all fields. For example, in 1978, the French fascist party, the Front national, stated: « A million unemployed people are a million immigrants too many. France and the French first. »[15] Another example is the poster that Nigel Farage unveiled in Westminster in mid-June 2016, one week before the BREXIT referendum on 23 June. The British broadcaster and Leader of the UK Independence Party (UKIP) used a picture with the slogan Breaking point: the EU has failed us all, with the subheading: We must break free of the EU and take back control of our borders. The photograph used was of migrants crossing the Croatia-Slovenia border in 2015, with the only prominent white person in the photograph obscured by a box of text. Many people reacted by saying that to claim that migration to the UK is only about people who are not white is to peddle racism. That controversy prompted Boris Johnson to distance himself from Nigel Farage’s campaign [16].

The fact that we have found some particularly divisive, if not detestable, examples could weaken the idea that each of us, entirely logically, may simply demonstrate only what is prejudice. We often start the process of judgment with an inclination to reach a particular conclusion. In their book Noise: A Flaw of Human Judgment, Daniel Kahneman, Olivier Sibony and Cass R. Sinstein give a great example of a slant of thought they call conclusion bias, or prejudgment: when one of George Lucas’ collaborators in the development of the screenplay for Return of the Jedi, the third Star Wars film, suggested that he should kill off Luke and have Princess Leila take over, Lucas rejected the idea and disagreed with the different arguments, replying that « You don’t go around killing people » and, finally, that he didn’t like and didn’t believe that. As the authors observed, by « Not liking » before « Not believing », Lucas let his fast, intuitive System 1 thinking suggest a conclusion [17]. When we follow that process, we jump to the conclusion and simply bypass the process of gathering and integrating information, or we mobilise System 2 thinking – engaging a deliberative thought – to come up with arguments that support our prejudgment. In that case, adds Kahneman, a Nobel Prize winner for economics, and his colleagues, the evidence will be selective and distorted: because of confirmation bias and desirability bias, we will tend to collect and interpret evidence selectively to favour a judgment that, respectively, we already believe or wish to be true [18]. Prejudgments are evident wherever we look, conclude the three professors. When people determine what they think by consulting their feelings, the process involved is called the affect heuristic [19], a term coined by the psychologist Paul Slovic, Professor at the University of Oregon.

3. Heuristics as a form of resistance for enlightened minds

As is often the case, we can counter our reasons to despair with reasons to rejoice and hope. In my view, these lie in the power of heuristics, techniques and scientific method(s).

Heuristics is generally understood to mean all the intellectual products, processes and approaches that foster discovery and invention in science. There are two distinct aspects. Firstly, a methodological classification which denotes the discovery techniques that substantiate and legitimise knowledge and, secondly, what we can refer to as general heuristics. This forms part of epistemology, the critical study of science [20], and is responsible for describing and reflecting the general conditions for progress in scientific activity [21].

We are clearly all familiar with the questions of method, the path we follow or undertake, which is designed to lead us and to enable us to achieve a given goal and capitalise on a result. This is the path that provides us with our experience as scientists and intellectuals, which we call experimentation when we initiate it systematically. Scientific research is based on a desire to travel along this path, interactively combining assisted observation of experimentation and system analysis, thus enabling explanation. Adapting thoughts to facts is observation; adapting thoughts to each other is theory [22].

In that respect, contemporary research has two messages for us. Firstly, that of rigour and critique, and, secondly, that of relativity, and therefore humility. In my view, these are each as necessary and important as the other.

3.1. The first message: that of rigour and critique.

Rigour consists, firstly, in knowing what one is talking about, what the problem is, and what one is looking for. This is the first reasonable goal of heuristics: to express in general terms the reasons for choosing subjects which, when analysed, may help us achieve the solution [23]. We can, of course, follow in the footsteps of mathematicians, physicians, logicians, and philosophers, such as Pappus of Alexandria (4th century AD), René Descartes (1596-1650), Gottfried Wilhelm Leibnitz (1646-1716), Bernhard Bolzano (1781-1848), Ernst Mach ((1838-1916), Jacques Hadamard (1865-1963), George Polya (1887-1985), Jean Hamburger (1909-1992), Morris Kline (1908-1992), and, more recently, Daniel Kahneman and Shane Frederick. In each of our disciplines, we have visited one or more of them, if not all. A mathematician such as Polya, author of How to Solve it? [24], who taught in Zurich and then at Stanford, argues that the sources of inventions are more important than the inventions themselves. This should, he claims, be the motto of any student planning a career in science. Unsubstantiated demonstrations, lemmas that appear out of nowhere, and supplementary approaches that occur unexpectedly are puzzling and depressing for all students, both good and mediocre [25]. Having struggled through an oral exam on Bernouilli’s theory, I can personally testify.

There are, in the world, certain traditions for constructing a critical and intellectually robust discourse, one which is also not Eurocentric and does not, contrary to what we too often teach, date back to the Renaissance or the Enlightenment. As a Visiting Professor at the National Engineering School of Tunis, I am constantly discovering how much we owe – and the term “we” includes researchers such as Arnold J. Toynbee and Joseph Schumpeter – to the Arab scholar Ibn Khaldoun (1332-1406). In the introduction to his great work Muqaddima, this 14th century economist, sociologist and historian recommended making a comparison between the stories as handed down and the rules and models thus established. If they concur and are consistent, these stories can be declared authentic, if not, they will be considered suspect and discounted [26].

This tangible heuristic effort was pioneered by the Italian humanist Lorenzo Valla (1407-1457), whose role was, according to François Dosse, decisive in the notion of truth, to the extent that Dosse, a historian and epistemologist at the University of Paris, spoke of a real turning point [27]. Valla questioned the authenticity of the Donation of Constantine, written in 1440. This text, which acknowledged the fact that the Roman emperor Constantine the Great had bestowed vast territory and spiritual and temporal power on Pope Sylvester I (who reigned from 314 to 335), had great influence on political and religious affairs in medieval Europe. Lorenzo Valla clearly demonstrated that this document was a forgery by analysing the language of the donation. He showed that the Latin used in the text was not that of the 4th century and so argued that the document could not possibly have dated from the time of Constantine [28].

The critical method has found its guardians of the temple in Charles-V Langlois and Charles Seignobos, who established a bulwark against what they considered the natural inclination of the human spirit: not taking precautions and acting confusedly in situations where the utmost caution is essential. They wrote that while everyone, in principle, accepts the value of Criticism – with a capital C! – it hardly ever happens in practice.

The fact is that Criticism is contrary to the normal aspect of intelligence. The spontaneous human tendency is to add belief to assertions and to reproduce them, without even distinguishing them clearly from one’s own observations. In daily life, do we not accept indiscriminately, without any checks, hearsay, anonymous, unsafe information, and all types of documents of mediocre or dubious merit? (…) Any sincere person will recognise that significant effort is needed to shake off the ignavia critica, that common expression for intellectual cowardice; that this effort must be repeated, and that it is often accompanied by genuine suffering [29].

Suffering, the word is out … As with beauty, one needs to suffer to be a researcher. Research is a form of torture inspired, in part, by the works of the German historian Leopold von Ranke (1795-1886). To reach scientific paradise, the research process subjects the document, and the student and the teacher, to a series of analytical operations made up of internal criticism or scholarly criticism (restoration, provenance, classification of sources, criticism of scholars), then to internal criticism (interpretation, negative internal criticism, criticism of sincerity and accuracy, establishing the specific facts) and, lastly, optimises them in synthetic operations.

In 1961, in his extraordinary work entitled L’histoire et ses méthodes (History and its methods), published under the direction of Charles Samaran (1879-1982) from the Institut de France, Robert Marichal (1904-1999) picked up the notion put forward by Langlois and Seignobos, observing that documentary criticism had scarcely been challenged by the proponents of “New History”, which, according to this esteemed archivist, thought that the traditional processes were still effective. Marichal added that the principles that apply to criticism were no different, in general, to those that apply to all human knowledge, as can be found in any logic or psychology textbook [30].

Fifty years later, Gérard Noiriel, a specialist in epistemology in history, states in the online edition of the work by Langlois and Seignobos that they had not invented the rules of historical method, as the basic principles had been known since the 17th century and had been codified by German historians at the beginning of the 19th century. The major contribution of these two professors at the Sorbonne is arguably, states Noiriel, that they wrote that it was necessary to read the historians with the same critical precautions as when one analyses documents [31].

Human science has been greatly influenced by the scientific path taken by history at the end of the 19th century. But, like history, it has distanced itself from this strict criticism of documents. In an introduction, in 2008, entitled L’approximative rigueur de l’anthropologie (The approximate rigour of anthropology), Jean-Pierre Olivier de Sardan, a professor at the École des Hautes Études en Sciences sociales (School for Advanced Studies in the Social Sciences) in Paris, showed that the word was nothing more than an apparent paradox, highlighting the inevitability of approximation faced with the vulnerability of cognitive bias and ideological excesses, and then abandoning this quest completely in a book entitled La Rigueur du qualitatif The Rigour of the Qualitative) [32]. De Sardan also enlisted his American colleague Howard Becker, who, in Sociological Work: Method and Substance (Chicago, Adline, 1970) and Writing for Social Scientists (University of Chicago Press, 1986 & 2007), had highlighted this tension between consistency of what is being described and conformity with the elements discovered [33].

The scientific paradigm has given way to other paradigms, which have also characterised all human sciences. This is the case with the famous École des Annales (School of Annals), whose books, by a brilliant professor from Liège, Léon-E. Halkin (1906-1998), and supported by the Centre de Recherches historiques at the École pratique des Hautes Études in Paris, have helped to clarify these issues surrounding historical criticism.

Although it remained a methodological requirement, the strict critical method – in the sense of the idolatrous cult of the document [34]  – seemed to become more relaxed at the beginning of the 1980s. At the same time, as Charles Samaran had already done in 1961, it was now a question of highlighting the general principles of the method [35], or even the ethics, of the historian. In that regard and taking their cue from the editorial director of l’Histoire et ses méthodes, Guy Thuillier (1932-2019) and Jean Tulard call on the mighty Cicero for help: the first law he must obey is to have the courage not to say what he knows to be false, the second is to have the courage to say what he believes to be true. Thus, they continue, sincerity of mind implies critical sense [36]. The other precepts of Thuillier and Tulard are those I offer to my students, pointing out that this advice applies to all their tasks in all disciplines, as in daily life:

  • Do not assert anything unless there is a “document” that you have verified personally.
  • Always indicate the document’s degree of “probability” – or uncertainty. Do not rely on appearances or have blind faith in texts (…)
  • Always explicitly highlight the assumptions that guide the research, and point out the limits of the investigation (…)
  • Maintain a certain distance from the subject in question and do not confuse, for instance, biography and hagiography (…)
  • Be wary of hasty generalisations (…)
  • Be aware that nothing is definitive (…)
  • Know how to use your time well; do not rush your work (…),
  • Do not shut yourself away in your office (…). Life experience is essential (…) [37]

3.2. The second message is that of relativity, and therefore of humility.

 The remarkable work done by Françoise Waquet, research director at the CNRS, ends with some powerful words: science, she writes, is human – inevitably, mundanely, profoundly so [38]. Her research, in laboratories, libraries and offices, among teachers and students, books and computers, shows how business rules and academic passion(s) are structured around objectivity. Waquet considers the analyses performed Lorraine Daston, co-director of the Max Planck Institute Berlin for the History of Science. These works showed a propensity to strive for a knowledge that bears no trace of the person who has the knowledge, a knowledge which is not characterised by bias or acquired concepts, by imagination or judgment, by desire or effort. In this system of objectivity, passion appears to be the internal enemy of the researcher [39].

Henri Pirenne expressed it perfectly, in 1923, when he claimed that, in order to achieve objectivity or impartiality without which there is no science, [researchers] must constrict themselves and overcome their cherished prejudices, their most deeply seated convictions, and their most natural and respectable sentiments [40]. Moreover, Émile Durkheim expressed the same view for sociology, as did Marcel Mauss for anthropology, Vidal de la Blache for geography and even Émile Borel for mathematics. We could, as Françoise Waquet did, list numerous examples that, even in the so called “hard” sciences, lead to a form of asceticism and ardent objectivity [41].

In the second half of the twentieth century, the dramatic advances in science after the end of the Second World War and the questions arising from criticism of modernity have not left science unscathed. The Jesuit François Russo (1909-1998), a former student at the École polytechnique, noted, in 1959, that science tends to pose problems that lie beyond the domain of the strict scientific method. He cited the theories of Albert Einstein (1879-1955) and Georges Lemaître (1894-1966), other analyses regarding the universe in its entirety, and considerations concerning the depletion of energy in the universe, biological evolution, the origins of life and of humans, human nature, etc., underlining that scientific advances cause these questions to reappear rather than disappear. In this way, and at the same, he posed questions of meaning [42].

Should it be said that the debates on these issues have evolved, from Raymond Aron (1905-1983) to Paul Ricœur (1913-2005), from Karl Polanyi (1886-1964) to Thomas Kuhn (1922-1996), from Karl Popper (1902-1994) to Richard Rorty (1931-2007) and Anthony Giddens, etc.?

On the question of objectivity, he was one of the professors whose classes had the greatest impact on me, who, when faced with passion, demonstrated the path of lucidity. In L’histoire continue (History is going on), the medievalist Georges Duby (1919-1996) considers that it is strict positivist ethics that gives the profession of researcher its dignity. If, he continues, history is abandoning the illusory quest for total objectivity, it is not on account of the stream of irrationality that is invading our culture, but it is above all because the notion of truth in history has changed. Its goal has moved: it is now interested less in facts and more in relationships… [43]

 

Conclusion: sentiment, reason and experience

Let us return to François Guizot, where we began, but this time in closing.

In that Guizot’s moment, as Pierre Rosanvallon called it, a veritable golden age of political science [44], the lesson was clear: how, at close quarters and under pressure from the major upheavals seen in that period – the French Revolution and the Industrial Revolution, and the structural and systemic transformations they caused in the fields of technology, politics, society, culture, etc. –, how can we comprehend these events under the sovereignty of reason?

Even if most people have perceived, each in their own time, the advent of a new world [45], with its growth, acceleration, emerging trends and instabilities, our society appears to be characterised more so than yesterday by the flow of information of all kinds that reaches us, challenges us, and assails us. Carried along at great speed on what was already being called the information superhighway a few decades ago, we are learning to control our minds at hitherto unknown speeds, bolstered as we are by our digital tools. To put it mildly, it is now microprocessors that punctuate our work. During lockdown, having switched from Teams to Zoom, from Jitsi to Webex or Google Meet – and having often continued the habit, we all know that it is now the digital world that sets the pace. In the flow of messages, links and texts sent to us, we are learning how to identify the hackers and other digital pests. Beyond our defensive tools, it is experience that often guides us.

We have few firewalls to defend ourselves against the demons of the cognitive apocalypse described, or promised, by Gérald Bronner. We do not want any censorship of “good thinking” or a sterilised world in which we filter our connections and sanitise our brains. In my view, the best form of regulation remains our own intelligence.

This certainly involves heuristics and research methods. In a formal address he gave in September 1964 to mark start of the new term at the Faculté polytechnique de Mons, professor and future rector Jacques Franeau (+2007) noted that it was necessary to avoid confusing objective with subjective, and that, since the primary aim of any society was to create the best environment for human life and happiness, it was necessary, to achieve that goal, for it to start from certain and objective data, to have knowledge before choosing its direction, and then to build on the solid foundations afforded by that knowledge [46].

Thus, to address the concerns, we have highlighted two responses: firstly, rigour and criticism and, secondly, relativity and humility.

Without resorting to Voltaire’s idea that all certainty which is not mathematical demonstration is merely extreme probability [47], the teaching of those who frequent higher education must base stringency on both the robustness and the reasonable traceability of any information produced. Citing a source does not, whatever the discipline, mean referring to the overall work of a scholar, nor even to one of their creations – digital or paper – without specifying the location of the information. Some colleagues or students send you a 600-page book with no further clarification, editing or pagination. Verification is impossible. Similarly, to return to an observation made previously by both the German-American mathematician and economist Oskar Morgenstern (1902-1977) [48] and the Frenchman Gilles-Gaston Granger (1920-2016) [49], the issue of data validity and reliability does not seem to be of interest to many researchers. For these two distinguished experts in comparative epistemology, it was economists who were being targeted. But we can be sure than many other researchers are affected. I am certain that these testimonies resonate with you as they do with me. Training our students in rigour, precision and criticism will certainly help to make them not only good researchers, but also mindful and courageous intellectuals, in other words individuals capable of grasping the most difficult or far-fetched content, breaking free from it, and communicating only what is accurate and certain.

Relativity and humility stem from our awareness of our weaknesses when faced with the world and the difficulty we have in grasping the system as a whole. They are also nurtured by the legitimate notion that explanations of phenomena and their truth change with scientific advances. It cannot be denied, states Granger, that a Newtonian truth concerning the trajectory of a star differs from Einstein’s truth regarding the same object [50]. Rather than being sceptical about scientific knowledge, it is instead a question of looking at ourselves, as human beings, and acknowledging the richness of our capacity to articulate sentiment, reason and experience. At a time when cybernetic dreams are becoming a reality in artificial general intelligence, we have an ever-increasing number of human and scientific references to show us the way.

Thus, to conclude this talk, I will refer to the author of La Science expérimentale, Claude Bernard (1813-1878). In his acceptance speech at the Académie française, on 27 May 1869, the great doctor and philologist observed that, in the progressive development of humanity, poetry, philosophy and science express the three phases of our intelligence, moving successively through sentiment, reason and experience [51].

Nevertheless, states Bernard, it would be wrong to believe that if one follows the precepts of the experimental method, the researcher – and I would say the intellectual – must reject all a priori notions and silence their sentiment, so that their views are based solely on the results of the experiment. In reality, he adds, the laws that govern manifestations of human intelligence do not allow the researcher to proceed other than by always, and successively, moving through sentiment, reason and experience. But, convinced of the worthlessness of the spirit when reduced to itself, he gives experience (experimentation) a dominant influence and he tries to guard against the impatience of knowing, which leads us constantly to make mistakes. We must therefore go in search of the truth calmly and without haste, relying on reason, or reasoning, which always serves to guide us, but, at every step, we must temper it and tame it through experience, in the knowledge that, unbeknown to us, sentiment causes us return to the origin of things [52].

If, in 2021, European democratic conceptions have fundamentally evolved since Guizot, thanks to progress in education and in particular within higher education, heuristics as a tool for discovering facts remains a sensitive concern for researchers of all disciplines, but also citizens, in a digital world. European universities, such as those gathered in EUNICE, considering their background, but also above all by their ambition, undoubtedly constitute one of the best responses to real concerns.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] This text is the background paper of the conference that I presented on October 21, 2021 at the Academic Hall of the University of Mons, as part of EUNICE WEEKS mobilising, with the support of the European Commission, the network which brings together the universities of Brandenburg, Cantabria, Catania, Lille – Hauts de France, Poznań, Vaasa and Mons.

[2] Laurent THEIS, Guizot, La traversée d’un siècle, Paris, CNRS Editions, 2014. – Edition Kindle, Location 1104. – François Guizot, in Encyclopaedia Britannica, Oct. 8, 2021, https://www.britannica.com/biography/Francois-Guizot

[3] René HOVEN, Jacques STIENNON, Pierre-Marie GASON, Jean Chapeaville (1551-1617) et ses amis. Contribution à l’historiographie liégeoise, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2004 – Paul DELFORGE, Jean Chapeaville (1551-1617), Connaître la Wallonie, Namur,  December 2014. http://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/wallons-marquants/dictionnaire/chapeaville-jean#.YWrVvhpBzmE which, at the time, had fascinated Professor Jacques Stiennon (ULIEGE).

[4] Ibidem, Location 1149-1150.

[5] Guillaume de BERTHIER DE SAUVIGNY, François Guizot (1787-1874), in Encyclopædia Universalis accessed on 13 October  2021.https://www.universalis.fr/encyclopedie/francois-guizot/ – Pierre ROSANVALLON, Le moment Guizot, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, Paris, NRF-Gallimard, 1985. – André JARDIN and André-Jean TUDESQ, La France des Notables, L’évolution générale, 1815-1848, Nouvelle Histoire de la France contemporaine, Paris, Seuil, 1988.

[6] François GUIZOT, Histoire des origines du gouvernement représentatif en Europe, p. 2, Paris, Didier, 1851. – (…) and man thus learns that in the infinitude of space opened to his knowledge, everything remains constantly fresh and inexhaustible, in regard to his ever-active and ever-limited intelligence. GUIZOT, History of the Origins of Representative Government in Europe, p. 2,

[7] François GUIZOT, History of the Origin of Representative Government in Europe, translated by Andrew E. Scobe, p. 4, London, Henry G. Bohn, 1852.

https://www.gutenberg.org/cache/epub/61250/pg61250-images.html#Page_1

[8] Concerning these issues, see the always very valuable Jean PIAGET dir., Logique et connaissance scientifique, coll. Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1967. In particular, J. PIAGET, L’épistémologie et ses variétés, p. 3sv. – Hervé BARREAU, L’épistémologie, Paris, PuF, 2013.

[9] Gérald BRONNER, Apocalypse cognitive, Paris, PUF-Humensi, 2021.

[10] G. BRONNER, Apocalypse…, p. 220-221.

[11] Raymond ARON, La philosophie critique de l’histoire, Essai sur une théorie allemande de l’histoire (1938), Paris, Vrin, 3e ed., 1964.

[12] Raymond ARON, Communication devant la Société française de philosophie, 17 juin 1939, dans R. ARON, Croire en la démocratie, 1933-1944, Textes édités et présentés par Vincent Duclert, p. 102, Paris, Arthème-Fayard – Pluriel, 2017. – Jean BIRNBAUM, Le courage de la nuance, p. 73, Paris, Seuil, 2021.

[13] Alexis de TOCQUEVILLE, Democracy in America (1835), Translated by Harvey C. Mansfield & Delba Winthrop, p. 155, Chicago & London, The University of Chicago Press, 2002. – La Démocratie en Amérique, in Œuvres, collection La Pléade, t. 2, p. 185, Paris, Gallimard, 1992. – G. BRONNER, op. cit., p. 221.

[14] G. BRONNER, op. cit., p. 238 et 298

[15] Valérie IGOUNET, Derrière le Front, Histoires, analyses et décodage du Front national, 26 octobre 2015. https://blog.francetvinfo.fr/derriere-le-front/2015/10/26/les-francais-dabord.html

[16] Heather STEWART & Rowen MASON, Nigel Farage’s anti-migrant poster reported to police, in The Guardian, June 16, 2016. https://www.theguardian.com/politics/2016/jun/16/nigel-farage-defends-ukip-breaking-point-poster-queue-of-migrants

[17] D. KAHNEMAN, Thinking, Fast and Slow, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2011. – Trad. Système 1/ Système 2, Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012. – See also: D. KAHNEMAN et al., dir., Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases, Cambridge University Press, 1982.

[18] Daniel KAHNEMAN, Olivier SIBONY and Cass R. SUNSTEIN, Noise, A flaw in Human Judgment, p. 166-167, New York – Boston – London, Little Brown Spark, 2021.

[19] Ibidem, p. 168. – Paul SLOVIC, Psychological Study of Human Judgment: Implications for Investment Decision Making, in Journal of Finance, 27, 1972, p. 779.

[20] In the broadest sense of the concept, both Latin and Anglo-Saxon. See Gilles Gaston GRANGER, Epistémologie, dans Encyclopædia Universalis, viewed on 10 October 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/epistemologie/

[21] Jean-Pierre CHRÉTIEN-GONI, Heuristique, dans Encyclopædia Universalis, viewed on 10 October 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/heuristique/ – Avrum STROLL, Epistemology, in Encyclopaedia Britannica, viewed on 16 October 2021, https://www.britannica.com/topic/epistemology

[22] Jean LARGEAULT, Méthode, Encyclopædia Universalis, viewed on 10 October 2021. https://www.universalis.fr/encyclopedie/methode/ – Scientific Method, in Encyclopaedia Britannica, October 15, 2021, viewed on 17 October. https://www.britannica.com/science/scientific-method

[23] George POLYA, L’Heuristique est-elle un sujet d’étude raisonnable?, in Travail et Méthodes, Numéro Hors Série La Méthode dans les Sciences modernes, Paris, Sciences et Industrie, 1958.

[24] G. POLYA, How to Solve it?, Princeton University Press, 1945.

[25] G. POLYA, L’Heuristique est-elle un sujet d’étude raisonnable…, p. 284.

[26] Ibn KHALDUN, Le Livre des exemples, Autobiographie, Muqaddima, text translated and annotated by Abdesselam Cheddadi, collection Bibliothèque de la Pléiade, t. 1, p. 39, Paris, NRF-Gallimard, 2202. (Our translation in English) – Abdesselam CHEDDADI, Ibn Khaldûn, L’homme et le théoricien de la civilisation, p. 194, Paris, NRF-Gallimard, 2006.

[27] François DOSSE, L’histoire, p. 18-20, Paris, A. Colin, 2° éd., 2010. – Blandine BARRET-KRIEGEL, L’histoire à l’âge classique, vol. 2, p. 34, Paris, PUF, 1988.

[28] Ulick Peter BURKE, Lorenzo Valla, in Encyclopaedia Britannica, viewed on October 19, 2021 https://www.britannica.com/biography/Lorenzo-Valla- Donation of Constantin, in Encyclopaedia Britannica, viewed on October 19, 2021. https://www.britannica.com/topic/Donation-of-Constantine

[29] Charles-Victor LANGLOIS and Charles SEIGNOBOS, Introduction aux études historiques, p. 48-49, Paris, Hachette & Cie, 1898. 4 ed., s.d. (1909).

[30] Robert MARICHAL, La critique des textes, in Charles SAMARAN dir., L’histoire et ses méthodes, coll. Encyclopédie de la Pléiade, p. 1248, Paris, NRF-Gallimard, 1961.

[31] Gérard NOIREL, Preface by Charles-Victor LANGLOIS and Charles SEIGNOBOS, Introduction aux études historiques, Paris, ENS, 2014. https://books.openedition.org/enseditions/2042#ftn8

[32] Jean-Pierre OLIVIER de SARDAN, La rigueur du qualitatif, Les contraintes empiriques de l’interprétation socio-anthropologique, p. 7-10, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 2008.

[33] Howard BECKER, Les ficelles du métier, Comment conduire sa recherche en Sciences sociales, p. 48, Paris, La Découverte, 2002. – J-P OLIVIER de SARDAN, op. cit., p. 8.

[34] F. DOSSE, L’histoire…, p. 29. Here, we are referring to Numa Denis Fustel de Coulanges (1830-1889). See François HARTOG, Le XIXe siècle et l’histoire, Le cas Fustel de Coulanges, p. 351-352, Paris, PUF, 1988.

[35] Ch. SAMARAN, L’histoire et ses méthodes…, p. XII-XIII.

[36] Ibidem, p. XIII. – J. TULARD & G. THUILLIER, op. cit., p. 91.

[37] J. TULARD (1933) and .G. THUILLIER, La méthode en histoire…, p. 92-94.

[38] Françoise WAQUET, Une histoire émotionnelle du savoir, XVIIe-XXIe siècle, p. 325 , Paris, CNRS Editions, 2019.

[39] Lorraine DASTON, The moral Economy of Science, in Osiris, 10, 1995, p. 18-23. – F. WAQUET, op. cit., p. 393,

[40] Henri PIRENNE, De la méthode comparative en histoire, Discours prononcé à la séance d’ouverture du Ve Congrès international des Sciences historiques, 9 April 1923, Brussels, Weissenbruch, 1923. – F. WAQUET, op. cit., p. 306.

[41] F. PAQUET, op. cit., p. 303. – Paul WHITE, Darwin’s emotions, The Scientific self and the sentiment of objectivity, in Isis, 100, 2009, p. 825.

[42] François RUSSO, Valeur et situation de la méthode scientifique, in La méthode dans les sciences modernes…, p. 341. – See also: F. RUSSO, Nature et méthode de l’histoire des sciences, Paris, Blanchard, 1984.

[43] Georges DUBY, L’histoire continue, p. 72-78, Paris, Odile Jacob, 1991.

[44] Pierre ROSANVALLON, Le moment Guizot, coll. Bibliothèque des sciences humaines, p. 75 et 87, Paris, NRF-Gallimard, 1985.

[45] Michel LUSSAULT, L’avènement du monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, Paris, Seuil, 2013.

[46] Jacques FRANEAU, D’où vient et où va la science ? Formal address to mark the start of term at the Faculté polytechnique de Mons, 26 September 1964, p. 58.

[47] René POMMEAU, Préface, in VOLTAIRE, Œuvres historiques,  p. 14, Paris, NRF-Gallimard, 1957.

[48] Oskar MORGENSTERN, On the accuracy of Economic Observation, Princeton, 1950.

[49] Gilles-Gaston GRANGER, La vérification, p. 191, Paris, Odile Jacob, 1992.

[50] Ibidem, p. 10.

[51] Claude BERNARD, Discours de réception à l’Académie française, 27 May 1869, in Claude BERNARD, La Science expérimentale,  p. 405-406, Paris, Baillière & Fils, 3rd ed., 1890.

[52] Ibidem, p. 439.

Au Professeur Pierre Lebrun, (28 août 1922 – 12 décembre 2014), hommage posthume

Introduction : la pertinence de l’espace Mons-Borinage-La Louvière-Centre pour appréhender les transitions

Trouvant son origine dans le domaine littéraire, où il s’agit de lier le passage d’une idée, d’un raisonnement à un autre, le mot transition signifie également le passage d’un régime à un autre, ou d’un ordre de choses à un autre [2]. Conceptualisé en économie notamment par Marx et Schumpeter [3], le mot est à la mode au tournant du XXIème siècle. A la suite de l’effondrement du système communiste en Europe [4], puis en vue du grand élargissement de 2004, on évoquait – étonnant retour de l’histoire – la transition des pays de l’Europe de l’Est vers l’économie libérale ou capitaliste. On théorise de nos jours sur la transition énergétique, la transition écologique, la transition sociétale. Le terme signifie à la fois le changement, le passage d’un état à un autre état, et le moment de ce passage. J’ai mis en évidence que, dans sa pensée phénoménologique du temps, Gaston Berger – l’un des concepteurs français de la prospective, sinon le principal – faisait référence, autour des années soixante, aux modèles de changement développés par la psychologie sociale et la sociologie américaine. En m’inspirant, comme l’avait fait Berger en 1959 [5], des travaux du psychologue social Kurt Lewin [6], j’ai défini ailleurs l’idée de transition de la manière suivante : dans un modèle de changement systémique, il s’agit de la période pendant laquelle un système déstructuré et en rupture de sens voit les transformations majeures se réaliser dans l’ensemble de ses sous-systèmes, jusqu’à provoquer la mutation de l’ensemble du système lui-même. Cette phase de transition est suivie d’une étape finale de recherche et de recouvrement d’un nouvel équilibre (que l’on peut appeler harmonie) pendant laquelle la mutation peut devenir irréversible [7].

En abordant les transitions économiques et sociales hainuyères du XIX au XXème siècles, je veux évoquer ici comment les grandes transformations se sont déroulées sur l’espace Mons-Borinage – La Louvière-Centre. Celui-ci, on le sait, a été renommé depuis 2010 « Cœur du Hainaut » par un Partenariat stratégique local d’acteurs volontaristes, politiques, économiques et sociaux, dans le cadre de l’exercice de prospective supracommunal « Bassin de la Haine 2025 », mené à l’initiative de l’intercommunale pour le Développement économique et l’Aménagement du Borinage et du Centre (IDEA) sur ses vingt-cinq communes affiliées, avec l’appui du ministre de l’Économie du Gouvernement wallon, Jean-Claude Marcourt [8]. La pertinence de ce territoire, que l’on conçoit aujourd’hui comme composé de deux bassins plus complémentaires qu’antagonistes, peut évidemment être contestée, en particulier si on le projette dans le passé où, depuis les débuts de l’industrialisation, ces deux bassins ont souvent été concurrents [9]. L’association de ces deux zones en un seul territoire comme objet de recherche ou plan de développement n’est toutefois pas nouvelle.

Carte_Coeur-du-Hainaut_Solvay_1961 Carte du Borinage-Centre (1961) – Echelle 1/200.000)

Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, 1961, Annexe.

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En effet, lors de sa 29ème semaine sociale universitaire de novembre 1961, l’Institut de Sociologie de l’Université libre de Bruxelles avait traité en même temps des régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion, en se demandant comment ranimer les régions ? [10]. Une autre réflexion de ce type eut lieu en novembre 1977, organisée conjointement par l’IDEA, la Régionale wallonne [11] et la Conférence des Régions du Nord-Ouest, sous le patronage des Communautés européennes [12]. A l’occasion de cet événement, qui s’inscrivait dans le vingtième anniversaire de l’Intercommunale [13], son président, le député permanent Richard Stiévenart, également président du Conseil provincial du Hainaut, devait rappeler le choc considérable qu’avait été, pour la Borinage et le Centre, la suppression brutale et en un peu plus de 10 ans de quelque 45.000 emplois dans les charbonnages du bassin [14] ainsi que, la chute, en quatre ans, de 1958 à 1962, du produit régional brut, à prix constant, du quart de sa valeur.

1955-1965 : liés par un même effondrement économique et social majeur

Ces deux territoires ont connu, ensemble, le même type d’effondrement au tournant des années 1960. On pourrait défendre l’idée que, cinquante ans plus tard, ils ne s’en sont pas encore totalement relevés. En effet, lors de leur entrée dans le Marché commun, par le Traité du 18 avril 1951, les mines belges bénéficiaient d’un statut spécial au travers d’abord d’un délai de cinq ans (mars 1953 à février 1958) – avec deux ans additionnels possibles – comme période de transition, ensuite d’un mécanisme de péréquation leur permettant de s’adapter à cette ouverture internationale de l’Europe des Six (Allemagne, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Belgique), enfin d’un droit d’isolement du marché européen en vertu de la Convention relative aux dispositions transitoires. Un régime particulier avait été imaginé, comprenant un programme dit d’assainissement, financé par moitié par la CECA et moitié par le gouvernement belge. Ce processus devait normalement entraîner la fermeture de huit sièges dans le Borinage en trois ans. Fin 1957 néanmoins, le retard était manifeste et, même si le nombre de sièges avait été réduit de 23 en cinq ans, il en restait encore 22 pour produire 4 millions de tonnes par an, soit une moyenne trop faible pour être compétitif face aux producteurs allemands et hollandais [15]. En 1958-1959, la crise frappait durement le Borinage, entraînant de la surproduction et donc du chômage tandis que les mines du Centre étaient très affectées par la concurrence du pétrole et des bas-produits. Il faut noter que, en Wallonie, les bassins de Liège et Charleroi résistaient mieux, car spécialisés en charbons domestiques, en pénurie dans la Communauté européenne [16]. En avril 1958, au nom du gouvernement belge, le ministre des Affaires économiques Roger Motz avait signifié l’accord du gouvernement d’Achille Van Acker à la CECA pour diminuer la production de charbon belge de plusieurs millions de tonnes sur 7 à 10 ans, ce qui impliquait d’importants remembrements et fusions, en particulier dans le Borinage et le Centre [17] .

La crise sociale qui éclate dans le Borinage en 1959, montre un certain isolement des deux bassins par rapport à la Wallonie et à la Belgique, dans un climat de différenciations patronales, syndicales et politiques, qu’ont bien montré les travaux menés sous la direction de Jean Meynaud, Jean Ladrière et François Perin [18]. Deux plans d’assainissements furent adoptés, le 31 juillet 1959 et fin décembre de la même année, qui devaient réduire considérablement le nombre de puits de mines, considérés comme non-intégrables dans le Marché commun, en échange d’un soutien du marché et d’une nouvelle aide à la reconversion régionale [19]. Il faut toutefois noter que les mobilisations et grèves de février 1959 – qui préfigurent sous certains aspects celles de 1960-61 en Wallonie – ont fait œuvre de prise de conscience régionale face au déclin et aux mutations [20]. Néanmoins, les organisations syndicales, comme du reste de nombreuses parties prenantes locales, refusèrent de se faire les défenseurs inconditionnels du secteur charbonnier et axèrent de plus en plus leur revendication sur les thèmes de reconversion régionale et de création d’entreprises nouvelles [21]. En cela, elles allaient aussi s’impliquer comme acteurs de la transition vers un autre modèle économique et social.

Un mot d’ordre pour longtemps : reconvertir le Borinage et le Centre

L’ambition, début 1959, était de se donner cinq ou six ans pour reconvertir le Borinage avec l’aide du Gouvernement et de la CECA pour en faire une contrée prospère : parce que nous l’aurons reconvertie à un moment où la technique était à un tournant, disait le député libéral montois Roger de Looze à la tribune de la Chambre, nous aurons alors des industries nouvelles au moment où d’autres régions connaîtront malheureusement les difficultés dans lesquelles nous nous débattons maintenant [22]. Le son de cloche était le même chez son collègue député socialiste Roger Toubeau qui, prudent, considérait que, si les choses allaient bien, les réalisations concrètes pour l’érection d’industries nouvelles avec les moyens de la CECA se concrétiseraient en quatre, cinq ou six ans. Entre-temps, disait-il, si l’on applique le plan du gouvernement, c’est tout le Borinage qui sera condamné à « vivoter », à végéter, en attendant de nouvelles perspectives d’avenir [23]. Leur ambition, malgré leurs différences politiques étaient néanmoins, pour les députés de Looze, Toubeau, Willot, de travailler ensemble à la reconversion. Regrettant le manque de coordination dans la politique économique régionale, ils s’associent, en 1960, pour mettre en place un Conseil régional d’expansion économique sur le Centre et le Borinage, et font des appels du pied au gouvernement pour qu’il les aide à mettre en place une société de financement qui ferait appel aux moyens privés du territoire pour aider à la reconversion [24]. Comme l’avait indiqué sans fard Max Drechsel, le 6 novembre 1961, contrairement à d’autres pays, en Belgique, l’action du gouvernement suivait l’initiative des territoires mais ne la précédait pas mais, de ce que chez nous, l’État suit et encourage les initiatives régionales, ajoutait le Recteur de l’Institut Warocqué, il ne faudrait pas en conclure trop tôt qu’il les suit bien et qu’il les encourage toujours efficacement. En d’autres termes; les modalités d’intervention de l’État, les méthodes et moyens qu’il utilise à cette fin, sont encore assez loin, selon nous, de répondre aux nécessités d’une action vraiment rationnelle [25].

On sait depuis que la prudence, voire le scepticisme, étaient raisonnables. Le Plan pour le Centre et le Borinage que le ministre des Affaires économiques présente le 9 novembre 1961 à l’occasion de la 29ème Semaine sociale universitaire, en le qualifiant de premier plan régional adopté en Belgique, est plus que volontariste, en particulier par son calendrier. Antoine Spinoy promet pour 1965 l’aménagement d’une série de parcs bien équipés, en bordure des agglomérations, l’amélioration de l’habitat, avec des quartiers neufs proches des futures concentrations industrielles, tout en reconstruisant les habitations les plus vétustes des agglomérations de Mons-Borinage et de La Louvière, la modernisation des axes de communication, en annonçant que devraient être terminés en 1965 ou avant la section Bruxelles-Mons de l’autoroute Bruxelles-Paris ; la section Mons-Charleroi de l’autoroute de Wallonie ; la réalisation complète de la liaison fluviale à 1.350 tonnes entre Anvers et le Borinage d’une part, entre Anvers et La Louvière d’autre part ; l’électrification ou, à défaut, la « diesellisation » du chemin de fer de Braine-le-Comte à La Louvière [26]. Notons tout de même qu’Antoine Spinoy était ministre des Affaires économiques et de l’Énergie tandis que le ministre des Travaux publics était J-J Merlot. Ce dernier devait s’exprimer dans les mêmes circonstances. Il le fit par la bouche de son chef de Cabinet Vranckx, avec beaucoup plus de prudence et probablement moins d’enthousiasme [27]. Sans dire comme Combat en 1962 que le Borinage est le cimetière des projets gouvernementaux [28], faut-il écrire que toutes ces mesures décrites par Spinoy prendront davantage de temps que le calendrier annoncé, probablement à cause des défauts de coordination que regrettaient déjà les élus hennuyers lors du débat de 1959. Ces défauts résidaient au niveau de la politique territoriale (alors appelée régionale), mais aussi à celui de l’État central [29]. Lorsque le ministre Fernand Delmotte fera approuver par le Comité ministériel de Coordination économique et sociale (CMCES) les actions de reconversion, proposées par l’IDEA, et financées par les fonds CECA, en avril 1969, il restera encore beaucoup à faire du Plan conçu par Spinoy [30]. Et tant à faire également, pour ses successeurs à l’économie régionale wallonne, avec – bien entendu – moins de moyens mobilisables [31].

Même si, comme l’écrit justement Marinette Bruwier, le métier de mineur de fond était en voie de disparition dès avant la fermeture des charbonnages [32], l’arrêt de l’exploitation du puits Les Sartis à Hensies-Pommerœul, le 31 mars 1976, constitue l’ultime étape de l’histoire des charbonnages borains mais aussi de ceux du Cœur du Hainaut. En effet, dans le Centre, le Quesnoy à Trivières, dernier siège d’exploitation des Charbonnages du Bois-du-Luc, avait cessé son activité le 30 juin 1973 [33]. Depuis 1965 toutefois, les deux bassins miniers du Borinage et du Centre avaient perdu pratiquement toute activité [34].

Lors du vingtième anniversaire de l’IDEA, son président, Richard Stiévenart, devait néanmoins souligner que la mutation du système industriel régional était telle que l’on pouvait constater la naissance progressive, de 1965 à 1974, d’un véritable bassin industriel dans la zone IDEA [35]. Une dizaine d’année plus tard, en 1990, faisant suite à la décision d’Interbrew de fermer de Brassico à Ghlin où près de 500 personnes travaillaient encore [36], une cellule de crise fut constituée au sein de l’IDEA et élargie aux parlementaires de la zone afin de construire un plan de relance pour Mons-Borinage et d’interpeler la Région wallonne et l’Europe sur le financement de projets économiques, infrastructurels, dans les domaines du cadre de vie, du tourisme et des loisirs, ainsi que transfrontaliers [37]. D’autres initiatives, analyses scientifiques ou dynamiques d’acteurs ont été prises en parallèles ou successivement à celles-là, sur une partie ou sur l’ensemble du territoire [38]. Leur recension complète n’a pas été établie. Nous en évoquerons quelques unes au cours de notre réflexion.

Percevoir trois transitions sur le Cœur du Hainaut

 Comme Karl Marx, l’historien Pierre Lebrun était fasciné par la problématique de la transition (la « Grande Transition » régime seigneurial – régime capitaliste n’étant, écrivait-il, qu’un cas particulier) [39]. Il y voit une structure de passage, une structure génétique, à la fois déstructuration et restructuration. Analysant la Révolution industrielle avec Marinette Bruwier de l’UMons et quelques autres collègues impliqués dans le projet Histoire quantitative et développement de la Belgique, Pierre Lebrun la voit comme structure de changement de structure, c’est-à-dire disposant de sa propre structure de transformation [40]. Sa position s’inspire d’Étienne Balibar dont il souhaitait que l’on médite longuement ses Éléments pour une théorie du passage. Le philosophe français estimait que la transition ne peut pas être un moment, si bref soit-il, de déstructuration. Elle est elle-même un mouvement soumis à une structure qu’il faut découvrir. Il précisait que les périodes de transitions sont caractérisées, d’une part, par la non-correspondance entre les formes du droit, de la politique de l’État et la structure de production à laquelle elles ne sont plus adaptées, en étant décalées de la structure économique, et d’autre part, par la coexistence de plusieurs modes de production [41].

Si on les considère comme des mutations sociétales profondes et systémiques, des changements de civilisation, comme le fut la Révolution industrielle qui s’est effectuée dans nos pays, de 1700 à 1850 environ [42], ces transitions sont, selon ma lecture, au nombre de trois : d’abord, la Révolution industrielle déjà mentionnée, ensuite, la Révolution cognitive que nous connaissons et, enfin, la transition vers le développement durable qui accompagne cette dernière mutation. Je les vois comme les trois composantes du Nouveau Paradigme industriel qui est à la fois notre héritage et le moment dans lequel nous vivons et vivrons encore pendant un siècle ou davantage [43]. Je les aborderai successivement dans mes trois prochains articles.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Lire la suite : Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle (2)

[1] Un fort résumé de cette réflexion a fait l’objet d’une communication au colloque de la Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut Mons et le Hainaut, terre d’idées, d’inventions et de cultures, les 27 et 28 mars dernier à la Salle académique de la Faculté polytechnique de Mons, dans le cadre de Mons 2015. Cette communication avait pour titre Les transitions économiques et sociales hainuyères, le Cœur du Hainaut, du XIXème au XXIème siècle. Le texte en sera publié dans les Mémoires et Publications de la SSALH.

[2] Maurice LACHÂTRE, Dictionnaire français illustré, p. 1453, Paris, Librairie du Progrès, 1890. Avec aussi le mot « transitoire » : qui remplit l’intervalle d’un ordre des choses à un autre. Ibidem. – Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT et Georges HANSOTTE, Essai sur la révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique au XIXème siècle, t. 2, vol. 1, p. 30-33, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1981.

[3] Maurice GODELIER, La théorie de la transition chez Marx, dans Sociologie et société, vol. 22, 1, 1990, p. 53-81. – Joseph SCHUMPETER, Capitalisme, socialisme et démocratie, p. 340sv, Paris, Payot, 1951. – Maurice DOBB et Paul M. SWEEZY, Du féodalisme au capitalisme : problème de la transition, Paris, Maspero, 2 vol., 1977. – P. SWEEZY, Feydalism-to capitalism revisited, in Science & Society, 50/1, 1986, p. 81-84. – A noter que Robert Fossaert parlait de transition souple, transition empirique, transition avortée, etc. R. FOSSAERT, La société, t. 5, Les Etats, Paris, Seuil, 1981.

[4] Mais pas seulement, voir Guido L. DE BRABANDER, Transition économique, dans Les Fifties en Belgique, Bruxelles, CGER, 1988.

[5] Gaston BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54,reproduit dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[6] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, in Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964.

[7] Philippe DESTATTE, Une transition… mais vers quoi ? Blog PhD2050, Paris-Liège, 9 mai 2013. https://phd2050.org/2013/05/12/une-transition/

[8] Voir notamment le diagnostic prospectif : Philippe DESTATTE dir., Réflexion prospective dans le cadre de l’élaboration du plan de redéploiement économique et social du Bassin de la Haine, Repères pour un diagnostic prospectif du Bassin de la Haine à l’horizon 2025, Mons, Perspective Consulting – D + A International, Institut Destrée, 12 mars 2009, 94 p. http://www.coeurduhainaut.be/uploads/cms/BassinHaine_Reperes_pour_un_diagnostic_prospectif_2009-03-12_7.pdfCœur du Hainaut, Centre d’énergies, Plan d’actions, Projet mené par le Partenariat stratégique local sous la coordination de l’Intercommunale IDEA, avec l’appui du Gouvernement wallon, Mons, IDEA – Institut Destrée, 2011. http://www.coeurduhainaut.be/uploads/Coeur_du_Hainaut_Plan_actions.pdf

[9] L’historien Michel Dorban rappelle que, plus favorisé que le Borinage dans la question de l’exhaure, le Centre se heurtait à l’époque autrichienne à de grosses difficultés de transport, la Haine n’étant à l’époque navigable qu’à l’ouest de Mons et les États de Hainaut refusant, jusqu’en 1756, de relier le Centre à Bruxelles de crainte de concurrencer le Borinage. M. DORBAN, Les débuts de la Révolution industrielle, dans La Belgique autrichienne, p. 121-162, Bruxelles, Crédit communal, 1987. p. 264 de la version électronique. – M. Dorban indique que le trafic sur la Haine était de 60.000 tonnes environ en 1753-1755, pour atteindre 100.000 en 1769-1771 et plus de 200.000 en 1784-1787. (op. cit., p. 265). – Voir aussi Christian VANDERMOTTEN, Le Hainaut dans le contexte des régions de vieille industrialisation, dans Claire BILLEN, Xavier CANONNE et Jean-Marie DUVOSQUEL dir., Hainaut, Mille ans pour l’avenir, p. 144, Anvers, Mercator, 1998.

[10] Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion, XXIXème Semaine sociale universitaire (6-10 novembre 1961), Bruxelles, Université libre de Bruxelles, Institut de Sociologie, 1962. – Il faut noter que l’Institut de Sociologie avait déjà consacré sa XXIIème semaine sociale universitaire, en 1950, à la reconversion mais cette réflexion avait uniquement porté sur Le Borinage, Revue de l’Institut de Sociologie Solvay, Bruxelles, 1950, p. 45-417.

[11] Régionale wallonne pour l’Urbanisme, l’Habitation le Développement et l’Aménagement du Territoire, présidée par Charles Bailly, sénateur et bourgmestre honoraire de la Ville de Liège.

[12] Richard STIEVENART, XXème anniversaire de l’IDEA, Les activités de l’IDEA : projets et faits, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 29, 1977/3, p. 5.

[13] L’IDEA a été créée en 1961 à partir de l’Association intercommunale pour le Démergement et l’Assainissement de la Vallée de la Haine inférieure (IDAVHI) fondée le 11 juillet 1956 et devenue le 16 mars 1961 l’Association intercommunale pour le Développement, l’Expansion et l’Équipement économique et social du Borinage, appelée aussi l’Interboraine. Cet organisme sera agréé le 19 mai 1961 par le Comité d’Expansion économique et de Politique régionale comme société régionale d’équipement. Son champ d’application sera étendu aux deux régions du Centre et du Borinage par l’arrêté royal du 12 juin 1962 et elle prendra alors le nom d’Association intercommunale pour le Développement économique et l’Aménagement des Régions du Centre et du Borinage (IDEA Centre et Borinage). La Région du Centre (II), dans Cahiers hebdomadaires du CRISP, n°440, 1969/14, p. 1-2. – Richard STIEVENART place cette création en 1953. R. STIEVENART, Les conditions de la reconversion économique du Borinage, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 121-122. – Ph. DESTATTE, Jalons pour une définition des territoires, dans Ph. DESTATTE et Michaël VAN CUTSEM dir., Quelle(s) vision(s) pour les territoire(s) wallon(s), Les territoires dialoguent avec leur région, p. 21-22, Namur, Institut Destrée, 2013.

[14] Pour l’arrondissement de Mons, Marinette BRUWIER donne les chiffres de – 2500 emplois de mineurs perdus en cinq ans de 1952 à 1956, – 3600 en 1957 et 1958, et – 11.000 en 1959, 1960, 1961. En fait les quelques 20.000 mineurs licenciés de 1952 à 1961, s’ils ne se sont pas reconvertis, ont été admis à la pension beaucoup d’étrangers sont retournés dans leur pays. M. BRUWIER, Connaissance historique de la zone de reconversion, dans Réseaux, 1985, p. 13-27. – Article repris dans M. BRUWIER, Industrie et société en Hainaut et en Wallonie du XVIIIe au XXe siècles, Recueil d’articles de Marinette Bruwier, p. 387 et 391, Bruxelles, Crédit communal, 1996. – De 1948 à 1961, le Borinage a perdu 18.922 emplois de mineurs tandis que le Centre en a perdu 18.033. Pour le « Cœur du Hainaut », on atteint les 36.955 emplois directs supprimés. M. BRUWIER, Que sont devenus les mineurs des charbonnages belges ? Une première approche : problématique et méthodologie, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, t. 19, 1988, p. 173-203, reproduit dans M. BRUWIER, Industrie et société en Hainaut et en Wallonie…, p. 363.

[15] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique, Le pouvoir et les groupes, p. 271, Paris, A. Colin, 1965. – François VINKT, Le problème charbonnier, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 154-169.

[16] Ibidem, p. 271-272. – Réforme de l’exploitation charbonnière dans le bassin du Centre, dans Cahiers hebdomadaires du CRISP, n° 12, 3 avril 1959.

[17] Intervention du député Hilaire Willot à la Chambre, le 18 février 1959. Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 février 1959, p. 39.

[18] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique…, p. 271sv. – René EVALENKO, Régime économique de la Belgique, p. 294, Bruxelles-Louvain, Vander, 1968. – Francis BISMANS, Croissance et régulation, La Belgique 1944-1974, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique, p. 529-530, Bruxelles, Palais des Académies, 1992.

[19] Ibidem, p. 276-277. – W. DEGRYSE, Michel FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage, avec une introduction de Max GOTTSCHALK, Bruxelles, coll. Etudes d’Économie régionale, Bruxelles, Institut Solvay, 1958. – Un groupe de pression, le Comité de Défense du Borinage, dans Courrier hebdomadaire, Bruxelles, CRISP, n° 3, 23 janvier 1959, p. 2-9, et n° 31, 11 septembre 1959, p. 19-21. – Décisions et réalisations des Communautés européennes, dans Le Hainaut économique, n° 1, 1961, p. 120.

[20] Le problème des reconversions régionales en Belgique, dans Courrier hebdomadaire, Bruxelles, CRISP, n° 85, 18 novembre 1960, p. 13. – Marinette Bruwier écrit : La participation décidée du Borinage à la grève nationale de 1961 témoigne également du mécontentement profond, de la rancœur qui habite la région. Il est certain qu’une perception confuse du déclin, une peur des mutations, la crainte du chômage planaient et empoisonnaient l’atmosphère. M. BRUWIER, Connaissance historique de la zone de reconversion, dans Réseaux, 1985, p. 13-27. – Article repris dans M. BRUWIER, Industrie et société en Hainaut et en Wallonie…, p. 388, Bruxelles, Crédit communal, 1996.

[21] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique…, p. 285. – voir aussi Gaston EYSKENS, Mémoires, p. 585sv, Bruxelles, CRISP, 2012.

[22] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 février 1959, p. 38-39.

[23] Ibid., p. 17.

[24] Interpellation du ministre des Affaires économiques Jacques Van der Schueren, Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 20 janvier 1960, p. 28-29. – Une Commission élargie de Défense du Borinage s’était déjà mise en place à l’été 1959, à la suite et en concurrence du Comité de Défense présidé par Max Lux, dessinateur au Levant et militant de Wallonie libre. Voir Comité de Défense et Commission élargie de Défense du Borinage, dans Courrier hebdomadaire du CRISP, n°31, 11 septembre 1959, p. 19sv.

[25] Max DRECHSEL, Introduction à l’étude des problèmes de la reconversion du Centre et du Borinage, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 20.

[26] Antoine SPINOY, Exposé des plans gouvernementaux, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 311-247. – La Région du Centre…, p. 5.

[27] J-J MERLOT, Conséquences socio-économiques d’une politique de grands travaux, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 349-361.

[28] CRAINQUEBILLE, L’agonie du Hainaut, dans Combat, 26 avril 1962, p. 1.

[29] Voir l’interpellation du député Clotaire Cornet au ministre des Travaux publics sur « les retards apportés à la reconversion du Borinage, à la construction de l’autoroute de Wallonie et à l’aménagement du canal de Charleroi et de la Basse-Sambre« , Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 16 juin 1964, p. 56-66. Outre l’avancement des travaux, le Ministre Georges Bohy donnera notamment les renseignements suivant concernant les entreprises : dans le zoning de Ghlin-Baudour, – créé en 1951 à l’initiative de la Province – Brasseries de Ghlin réunies, Verlica (verreries, flaconneries) filiale des Verreries de Momignies et du Val Saint-Lambert réunis, Aleurop (profilés d’aluminium), Pirelli (accessoires en caoutchouc autres que les pneus). Stewart Warner (appareils échangeurs de chaleur), et Papercraft (emballages et fournitures de bureau) étaient en voie d’installation ; Weyerhaeuser Belgium (emballages en carton), Centre métallurgique européen, Mirgaux (entreprises de transports et réparations de moteurs), Pourveur (éléments en béton préfabriqués). Dans le zoning industriel de Frameries, Warner Brothers (bonneteries) et Real Estate Belgium (fabrication de halls d’usines) sont en construction. Dans le zoning de Seneffe-Manage a été inaugurée la première usine de montage d’automobiles existant en Wallonie. (p. 72). – Notons que Antoine Spinoy précisait dans son intervention que dans une reconversion, il n’importe pas seulement de réaliser ce qui est prévu. Il faut le réaliser à temps. Op. cit., p. 316.

[30] Sur l’action de Fernand Delmotte voir Marnix BEYENS et Philippe DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique, 1970-2000, p. 217-220, Bruxelles, Le Cri, 2009. – F. DELMOTTE, 22 mois d’Economie régionale, slnd (1970).

[31] Voir notamment les intéressantes interpellations des députés Guy Piérard et Willy Burgeon, avec une intervention d’Albert Liénard, à l’égard du ministre des Affaires économiques Marc Eyskens, le 1er février 1984. Interpellation de M. Piérard à M. le Ministre des Affaires économiques sur la « politique de reconversion menée à l’égard des régions et les nouvelles modalités du Fonds de Rénovation industrielle. Interpellation de M. Burgeon à M. le Ministre des Affaires économiques  » à propos du projet gouvernemental de reconversion qui lèse la Wallonie et aggrave la situation de certaines sous-régions, en particulier le Centre et le Borinage. Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 1er février 1984, p. 1293-1298.

[32] M. BRUWIER, Que sont devenus les mineurs des charbonnages belges ?…, p. 381.

[33] http://borinage.blogspot.be/p/charbonnages-dhensies-pommeroeul.html – Jacques LIEBIN, Les sociétés charbonnières de Mariemont et Bois-du-Luc : villages ouvriers, pragmatisme et idéologie, dans Villages ouvriers, Utopie et réalités, Actes du colloque international au Familistère de Guise (16-17 octobre 1993), dans L’Archéologie industrielle en France, n° 24-25, 1994.

[34] M. BRUWIER, Que sont devenus les mineurs des charbonnages belges ?…, p. 363.

[35] Ibidem, p. 7 et 10.

[36] Eric DEFFET, La mort lente et programmée de Brassico à Ghlin, dans Le Soir, 10 mars 1992, p. 16.

[37] Un plan de relance pour Mons-Borinage, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 13.

[38] Bernard LUX, Segmentation du marché du travail et analyse dynamique du chômage en Belgique, Le cas des régions de Mons et de La Louvière, Saint-Saphorin, Georgi, 1983. – Marcel COLLART, La situation économique et sociale de la région de Mons-Borinage, dans Wallonie 85 (5), p. 299-314. – Martine DUREZ et Bernard LUX, Analyse du positionnement compétitif dans l’Europe 1992, La Région de Mons-Borinage, dans Wallonie 90 (10), p. 13-23. – Myriam HONOREZ, Une région de tradition industrielle : Mons-Borinage, dans Bulletin de la Société géographique de Liège, n°30, p. 85-98 (Article fondé sur un mémoire de licence sur le même sujet à l’Université de Liège sous la direction de Bernadette Mérenne-Schoumaker).

[39] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT et Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique…,t. 2, vol. 1, p. 30, notamment note 2.

[40] Ibidem, p. 31-35. – Voir aussi Francis BISMANS, Croissance et régulation…, p. 17, 35, 149. – Ph. DESTATTE, La Révolution industrielle, Une accélération de l’esprit humain, dans Anne STAQUET éd., XIXème siècle : quand l’éclectisme devient un art, Approches, p. 7-24, Mons, Editions de l’UMons, 2013.

[41] Etienne BALIBAR, Eléments pour une théorie du passage, dans Louis ALTHUSSER et Etienne BALIBAR, Lire le Capital, II, p. 178, 224-225, Paris, Maspero, 1969. http://digamo.free.fr/lirecap2.pdf

[42] Pierre Lebrun distinguait quatre révolutions selon la source d’énergie : vapeur, électricité, pétrole et atome, et trois révolutions selon le processus productif (mécanisation, rationalisation, automation). Il indiquait au même endroit : il nous semble inutile et dangereux de galvauder le terme. Nous préférons le réserver au changement de civilisation qui s’est effectué dans nos pays de 1700 à 1850 environ. Les confusions et les extensions indues sont ainsi évitées ; les effets de l’accélération du rythme économique qu’entraîna la seule révolution industrielle sont mieux mis en lumière dans les « renouveaux » techniques qui se succèdent après elle (le mode de production capitaliste se caractérise par « une révolution ininterrompue dans les moyens de production », avant tout dans les instruments de production », L. ALTHUSSER, Avertissement à l’édition du Capital, éd. Garnier-Flammarion, Paris, 1969, p. 15, p. 15) ; enfin le terme ainsi réservé a l’avantage de désigner le « cœur » d’une des grandes transformations économiques de l’humanité, d’un de ses grands changements de civilisation. (…) P. LEBRUN e.a., Essai…, p. 28, n. 2.

[43] Ph. DESTATTE, Le Nouveau paradigme industriel, Une grille de lecture, Blog PhD2050, 19 octobre 2014. https://phd2050.org/2014/10/19/npi/