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Charleroi, le 25 février 2016

Dès juillet 2015, le Professeur Giuseppe Pagano, qui coordonne le cycle UMONS – Université ouverte de Charleroi, intitulé “Où va la Wallonie ?” m’a demandé de traiter, le 25 février 2016, des trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), à la suite de plusieurs exposés sur le développement de la Région et en préambule à un débat de clôture des partis politiques et de partenaires sociaux, le 17 mars 2016.

Il s’agissait donc d’identifier au moins quatre trajectoires ou scénarios exploratoires qui permettraient, dans un deuxième temps, d’esquisser une ou plusieurs stratégies pour les vingt prochaines années.

Comme la prospective n’est pas une activité solitaire, j’ai souhaité réunir quelques amitiés et compétences (ce sont souvent les mêmes) pour poser les bases d’un tel travail (1). Finalement, ce sont 14 trajectoires qui ont été construites, suivant une méthodologie prospective originale, faite d’interactions sur la base d’un questionnement avec une vingtaine de citoyens-experts, ainsi que d’un séminaire d’une journée complète, organisé au Cercle de Wallonie à Namur, le 15 février 2016.

La Wallonie a déjà beaucoup changé. Elle doit accélérer son redressement

La prospective, écrivait en 1960 Pierre Massé, l’ancien commissaire général du Plan de Charles de Gaulle, se distingue de la prévision, quelque élaborée que soit cette dernière, parce qu’elle remet en cause les postulats, parce qu’au sein de la continuité visible, elle cherche le secret changement (2) . Changement, mutation, métamorphose, transition, tous ces mouvements sont recherchés par la prospective comme vocation même de sa propre démarche. S’agissant de la Wallonie, la quête d’une transformation est existentielle et liée à l’origine même d’une région qui s’est créée avec l’ambition de mettre fin à son propre déclin. On se souvient de ces deux axes qui ont constitué les étendards du renardisme : fédéralisme et réformes de structure ont constitué les deux clefs pour sortir du marasme économique dans lequel la Wallonie s’était enlisée au tournant des années 1960. Fort heureusement, elle a mis, en une vingtaine d’années, fin à ce déclin structurel. Néanmoins, depuis, elle tarde à se redresser. Dans une conférence présentée au Forum financier de la Banque nationale de Belgique, en novembre 2014, j’avais rappelé que la Région était à un tournant et que, comme le notait alors le nouveau Ministre-Président Paul Magnette, la Wallonie ne se redressait pas assez vite (3). M’appuyant sur les travaux du Professeur Henri Capron, j’avais aussi précisé, lors de cette conférence à Mons, que cette absence de décollage était à mettre en parallèle avec les sept plans stratégiques de redéploiement économique lancés en Wallonie pendant cette période : Déclaration de Politique régionale complémentaire de 1997, Contrat d’Avenir pour la Wallonie de 1999-2000, Contrat d’Avenir actualisé de 2002, Contrat révisé en 2004, Plan Marshall de 2005, Plan Marshall 2.vert de 2009, Plan Marshall 2022 de 2012, ainsi que des programmes d’actions portés par les Fonds structurels européens pour un montant de 11,2 milliards d’euros – à prix constants 2005 – de 1989 à 2013. Si le montant des investissements affectés au Contrat d’Avenir durant ses premières années – faits surtout de réaffectations de moyens – reste difficile à établir avec précision, on peut néanmoins l’estimer à un peu moins d’un milliard d’euros. Pour ce qui concerne le Plan Marshall, durant la période 2004-2009, on atteint 1,6 milliard et pour 2009-2014, 2,8 milliards (y compris les financements dits alternatifs). On peut donc considérer qu’environ 5,5 milliards ont été affectés, en plus des politiques structurelles européennes auxquelles la Région wallonne apporte une large contribution additionnelle, aux stratégies de redéploiement de la Wallonie, de 2000 à 2014 (4). Ainsi, le problème majeur pour l’économie wallonne semble bien – et Joseph Pagano en a une nouvelle fois décortiqué les mécanismes, lors de sa conférence du 8 octobre 2015 – l’incapacité de produire de la valeur sur son territoire. Avec toutes les précautions d’usage liées à l’emploi de l’indicateur du PIB, j’ai insisté plusieurs fois sur la position difficilement tenable d’une région dont le PIB par habitant en prix courants reste stagnant à environ 73 % de la moyenne belge, de 1995 à 2012. Le brouillard passager lié à la rupture statistique des nouvelles normes SEC 2010 n’y change rien. Les dernières données de l’Institut des Comptes nationaux (février 2016) nous présentent la même stabilité d’un PIB qui passe de 73,5 en 1995 à 72,9 en 2014 (BE=100, prix courants). Comme l’indique, sans humour, l’étude SOGEPA-IWEPS-DGO6 de ce même mois de février 2016, l’écart du PIB/hab. s’est stabilisé depuis les années 2000 à -26% … (5)

La question de l’avenir de la Wallonie me paraît rester celle du décollage de son économie. Et donc, de sa transformation future pour assurer l’harmonie de son développement. La tâche que nous nous sommes assignée n’est pourtant pas celle d’apporter un remède à la Wallonie ni de lui construire une vision d’avenir ou un plan stratégique. Certes, une finalité a été mise en exergue par Joseph Pagano – à laquelle nous nous sommes ralliés – comme cadre à notre réflexion : assurer la prospérité des citoyens qui vivent en Wallonie, ce que nous pouvons mesurer, traditionnellement, par leur revenu disponible. Mais cet objectif n’est là que pour donner du sens et de la motivation à notre travail.

Quelques avertissements préliminaires

D’emblée, quelques rappels sont nécessaires quand on s’attelle à un travail de ce type. D’abord, rappeler que la liberté intellectuelle est le fondement de l’intelligence collective et aussi de la prospective. Ensuite, même si les participants à cette démarche ont été rigoureux sur le plan méthodologique et ont tenté de produire des trajectoires robustes, ils n’ont pas recherché une légitimité scientifique : ce travail est subjectif, car lié à la composition du groupe, à ses personnalités, au moment de sa réunion, etc. Enfin, contrairement à la prévision, la prospective postule que le futur n’existe pas, donc qu’il n’est pas connaissable : ce qui a été produit n’est donc que des hypothèses possibles qui ne pourraient se concrétiser que de manière conditionnelle si les acteurs et les circonstances y étaient favorables.

Ce travail, mené à la hussarde, a été frustrant, car nous avons dû aller à l’essentiel et ne pas nous perdre dans de longs débats, qui auraient été stimulants, portant sur les facteurs. Il s’agissait bien de décrire quelques trajectoires alternatives possibles pour que, ensuite, on puisse en tirer quelques questions de long terme (enjeux). Seules les réponses à ces questions, orientées vers une vision d’un futur souhaitable (non décrit ici sauf une finalité), constitueraient des stratégies pour l’action collective, dans une logique de coresponsabilité. Il faut également noter que les alternatives tant sur les facteurs que sur les trajectoires ne sont pas nécessairement contrastées ni absolues (comme dans une typologie). Comme en promenade, les chemins ne s’excluent pas toujours.

Ainsi, faut-il bien voir que l’exercice ne constitue qu’un moment très précis du processus de la prospective, celui d’identification des enjeux, sur la base d’une réflexion fondée sur des éléments de diagnostic prospectif.

Une réflexion prospective articulée sur trois questions

Trois questions ont structuré la démarche.

La première avait vocation à identifier des variables et a été posée par courriel dès acceptation, par chaque complice, de participer à l’exercice. Elle était libellée de la manière suivante : quels sont les deux ou trois facteurs internes ou externes à la Région que vous considérez comme déterminants pour l’avenir de la Wallonie dans les 20 prochaines années ?

Une cinquantaine de facteurs ont été identifiés puis consolidés en une liste non hiérarchisée de 35 items :

F01. L’organisation des aides aux entreprises
F02. Le niveau de gouvernance des écosystèmes
F03. Les choix énergétiques de production et de réseaux
F04. La qualité de la cohésion sociale et territoriale
F05. La qualité du système scolaire et de formation
F06. L’articulation politico-administrative au sommet
F07. Le respect de la politique de convergence budgétaire
F08. La capacité d’accroître la croissance des entreprises
F09. La gestion de l’innovation au niveau des politiques régionales
F10. La capacité de l’Union européenne à relever ses défis
F11. La politique de gestion des temps disponibles
F12. La transition de l’emploi industriel
F13. La mise en œuvre d’un projet commun et impliquant
F14. La création d’activité qui génère de la prospérité
F15. Le consensus sur un modèle de développement économique et social
F16. L’avenir de la Belgique (con)fédérale
F17. L’intelligence et la gouvernance collectives
F18. L’extraversion et l’attractivité à l’investissement
F19. L’adaptation aux mondes numériques & collaboratifs
F20. La capacité de construire des projets d’ampleur
F21. Le renouvellement de la démocratie wallonne
F22. L’évolution des structures publiques et parapubliques
F23. Les progrès en intelligence artificielle et génétique
F24. L’environnement économique international
F25. Une Belgique pacifiée, une Europe mobilisatrice
F26. Un monde plus solidaire, moins anxiogène
F27. L’activation de la recherche fondamentale
F28. La résilience de Liège et de Charleroi
F29. La mise en œuvre concrète de l’économie circulaire
F30. L’évaluation de l’actif / passif de la Wallonie
F31. L’attention portée à la mobilité et à la transmodalité
F32. La politique transfrontalière
F33. Les mutations de l’enseignement supérieur
F34. Les changements démographiques
F35. L’identité wallonne et le pacte sociétal wallon

Chaque participant s’est vu attribuer un de ces facteurs, généralement celui qu’ils avaient d’abord cité ou sur lequel ils avaient le plus insisté ou argumenté. La logique du « premier arrivé, premier servi » a aussi joué, car certains facteurs ont été cités à de nombreuses reprises et en pôle-position, c’est le cas en particulier de l’enseignement, de la formation ainsi que de la convergence budgétaire.

Avec l’attribution de ce facteur, une question était renvoyée portant sur les hypothèses d’évolution crédibles de celui-ci :

Sur la base d’un de ces facteurs, pourriez-vous formuler quatre hypothèses d’évolution crédibles à l’horizon 2036 ? Elles peuvent être positives ou négatives, chiffrées (si possible) ou non, mais doivent tenir compte des évolutions possibles du contexte européen et mondial, si vous pensez qu’il pèse.

Vous pouvez utiliser en plus un joker événementiel (wildcard) qui provoquerait une hypothèse inattendue, favorable ou non.

Ainsi, 24 facteurs faisaient l’objet d’analyses plus ou moins détaillées par les participants :

F01. L’organisation des aides aux entreprises (Alain Beele)
F02. Le niveau de gouvernance des écosystèmes (Laurent Bosquillon)
F03. Les choix énergétiques de production et de réseaux (Caroline Decamps)
F04. La qualité de la cohésion sociale et territoriale (Marie Dewez)
F05. La qualité du système scolaire et de formation (Michel Foret)
F06. L’articulation politico-administrative au sommet (Marie Göransson)
F07. Le respect de la politique de convergence budgétaire (Pierre Gustin)
F08. La capacité d’accroître la croissance des entreprises (Florence Hennart)
F09. La gestion de l’innovation au niveau des politiques régionales (Jean-Yves Huwart)
F10. La capacité de l’UE à relever ses défis (Bernard Keppenne)
F11. La politique de gestion des temps disponibles (Fabienne Leloup)
F12. La transition de l’emploi industriel (Philippe Maystadt)
F13. La mise en œuvre d’un projet commun et impliquant (Bernadette Mérenne)
F14. La création d’activité qui génère de la prospérité (Joseph Pagano)
F15. Le consensus sur un modèle de développement économique et social (Didier Paquot)
F16. L’avenir de la Belgique (con)fédérale (Jacques Pélerin)
F17. L’intelligence et la gouvernance collectives (Paul Piret)
F18. L’extraversion et l’attractivité à l’investissement (Philippe Suinen)
F19. L’adaptation aux mondes numériques & collaboratifs (Olivier Vanderijst)
F20. La capacité de construire des projets d’ampleur (Christian de Visscher)
F21. Le renouvellement de la démocratie wallonne (Damien Van Achter)
F22. L’évolution des structures publiques et parapubliques (Michaël Van Cutsem)
F23. Les progrès en intelligence artificielle et génétique (Basilio Napoli)
F24. L’environnement économique international (Philippe Destatte)

En fonction du sujet, de leur temps, de leur enthousiasme, les participants se sont investis dans des réponses plus ou moins rapides, détaillées ou complètes, le temps investi estimé (ou avoué…) variant de cinq minutes à deux jours, certains renvoyant des scénarios quantifiés, avec documentation de première main, feuilles Excel et graphiques élaborés, par exemple sur la convergence budgétaire ou sur les aides aux entreprises. De son côté, l’animateur poussait les participants dans leurs derniers retranchements par un questionnement électronique serré, parfois jusqu’à la rupture de la communication…

L’ensemble de cette analyse a été remise en ordre et chaque facteur a fait l’objet d’un travail de modélisation, inspiré de la méthode des bifurcations, afin de mettre en évidence les différentes hypothèses d’évolution des chacun d’eux à l’horizon 2036.

Lors du séminaire du 15 février 2016, tenu au Cercle de Wallonie à Namur, les vingt-et-un membres du groupe présents ont chacun rapidement expliqué les évolutions possibles de sa variable, opération qui, même si elle fut menée au pas de charge, a nécessité plusieurs heures. Forts de cette connaissance commune minimum du système prospectif, ainsi rapidement esquissé, les participants ont pu aborder la question essentielle :

En prenant en compte un centre de gravité de la Wallonie et à partir d’un maximum de facteurs que vous choisissez et de leurs hypothèses d’évolution (déjà envisagées ou non), formulez une trajectoire possible de l’action collective de la Wallonie, de 2016 à 2036.

Si nécessaire, vous pouvez vous aider d’éventuels jokers événementiels (wildcard) pour ouvrir le champ des possibles et favoriser l’avènement de votre trajectoire.

L’idée de centre de gravité avait pour objet de prendre en compte la complexité de la gouvernance et du jeu des acteurs. En effet, une trajectoire, telle que la mécanique la conçoit, peut être définie comme une courbe décrite par le centre de gravité d’un mobile. (Robert 2008). Si l’on identifie la Wallonie à un mobile, le centre de gravité est donc le point d’application (différent du centre d’inertie…) de la résultante des forces de gravité ou de pesanteur, le fameux point G ! En interrogeant les participants du séminaire sur les centres de gravité de la Wallonie, nous en avons rapidement identifié une douzaine, tout en considérant que cette liste n’était pas exhaustive : l’Elysette, les pouvoirs publics wallons, les partis politiques, les acteurs, les citoyens, les interlocuteurs sociaux, le Parlement de Wallonie, l’Union européenne, le Conseil économique et social, la Belgique, les entreprises, les innovateurs créatifs et technologiques, etc. Nous les avons regroupés en huit sous-systèmes : Elysette – pouvoir wallon – partis politiques, Acteurs et citoyens, Territoires, Entreprises, Union européenne, Innovateurs créatifs et technologiques, Belgique et Conseil économique et social wallon, les deux derniers constituant des boîtes noires que nous n’avions pas les moyens d’ouvrir à ce moment, voulant nous limiter à six centres de gravité, vu le nombre de participants. Du reste, il n’est pas sûr que ces deux centres de gravité n’aient pas des intérêts associés. Ces centres de gravité ont constitué les bases de six groupes de travail pour dessiner les trajectoires de la Wallonie à l’horizon 2036. Dès lors, plus de trois heures ont été consacrées à ce travail dans chaque groupe, avant restitution, échanges et brefs débats en séance plénière.

Treize trajectoires ont émergé, tandis qu’une quatorzième, plusieurs fois évoquées dans le travail préliminaire, était ajoutée, soit quatorze trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036) que nous résumons ici.

Diapositive1

Trois trajectoires, de contexte, qui prennent l’Europe comme centre de gravité de la Wallonie

1. L’approfondissement de la construction européenne

Cette trajectoire part de l’initiative d’un noyau de pays de forte conviction qui mettent en place un mécanisme de solidarité qui anticipe et soutient les pays en difficultés financières (fonds de garantie), tout en valorisant la responsabilité et la rigueur budgétaires. Ces pays assument les accords de Schengen, tout en renforçant le contrôle complet aux frontières de l’Union. Ils élaborent une politique commune de fiscalité, en harmonisant la base imposable et en élaborant un mécanisme de répartition aux Etats bénéficiaires. Parallèlement, ces pays moteurs réalisent une politique plus souple en matière d’aides et d’investissements publics permettant d’élargir le périmètre dans lequel des travaux d’intérêt général sont autorisés. Ensemble, ils portent un projet européen commun et impliquant, y compris sur les questions environnementales et énergétiques. Cet approfondissement de la construction européenne profite au développement de la Wallonie.

2. Le démantèlement de l’Union européenne

Cette trajectoire part de l’hypothèse d’un effet domino à partir d’une crise aigüe, du type de celle provoquée par la question du maintien de la Grande-Bretagne dans les 28 (BREXIT). Dans cette trajectoire, l’euro est remis en cause, le Grand Marché est disloqué, de même que l’espace Schengen et leurs normes d’application. La nouvelle configuration du continent induit une forte diminution des exportations, l’augmentation des coûts pour les entreprises exportatrices et donc un réel affaiblissement de la croissance européenne. La Commission européenne, devenue exsangue sur le plan budgétaire, met fin aux fonds européens de cohésion et baisse les aides à la recherche-développement. Dans ce contexte, les capacités de financement international du secteur public et des entreprises se réduisent, avec des impacts sur l’innovation, l’investissement, le développement des entreprises. Les menaces sur le maintien de la Belgique s’accroissent, la Flandre ne craignant plus une indépendance dès lors que le risque d’une non-reconnaissance par l’Europe s’amenuise. Pour la Wallonie, qui s’affaiblit elle aussi, le recul du bien-être et de la prospérité du citoyen constitue le résultat le plus flagrant de cette évolution.

3. L’Union européenne continue à végéter

La troisième trajectoire de contexte européen a été peu développée, car identifiée à un scénario assez tendanciel : la conservation d’une union chancelante, ou connaissant des réformes modestes accompagnées de crises régulières, mais maintenant l’essentiel des mécanismes actuels. Peu d’effets porteurs pour l’avenir de la Wallonie y sont liés.

Deux trajectoires qui prennent ensuite l’Elysette, le pouvoir wallon, les partis politiques, comme centre de gravité de la Wallonie.

4. Une nouvelle gouvernance wallonne

Une nouvelle gouvernance wallonne se met en place, avec une vraie culture d’évaluation, permanente, indépendante et civique, plus systématique, plus autonome à l’égard des décideurs et plus large que ce qui existe en 2016. Elle implique une priorisation plus soutenue qu’aujourd’hui. D’abord, dans la concentration de l’affectation des moyens budgétaires ; ensuite, dans la lutte contre les sous-localismes, les baronnies, le clientélisme… dans le respect et la contractualisation avec les territoires ; enfin, dans le souci plus marqué à l’égard de situations sociales insupportables, comme le taux de pauvreté des enfants. Cette nouvelle gouvernance se marque aussi dans les modalités et structures d’une nouvelle culture d’évaluation en Wallonie, avec une administration plus proactive, des partis plus démocratiques, au positionnement financier plus adéquat (les Parlements contrôleraient davantage les partis politiques que les partis politiques les Parlements). Le Parlement de Wallonie serait fortifié par l’expertise : Conseil supérieur des Finances, Conseil d’acteurs au-delà du CESW, etc., une meilleure implication des citoyens serait organisée, complémentaire à la démocratie représentative sans volonté de s’y substituer. Le pouvoir wallon serait plus efficient, porterait sur une cohésion socio-économique plus marquée entre populations et territoires et serait en première ligne sur l’émergence d’un projet wallon partagé. Cette nouvelle gouvernance en Wallonie induirait une boucle de confiance vertueuse entre sphères publique et privée.

5. Au fil de l’eau… usée

Si on pratique une gouvernance d’un autre temps, avec une évaluation factice, un défaut d’anticipation, que l’on est incapable de faire face aux défis budgétaires et de la cohésion sociale et territoriale, si on ne peut surmonter les chocs électoraux de 2019 et 2024, la septième réforme de l’État, l’articulation des compétences et moyens consacrés à l’enseignement, à la formation, à la recherche, etc., on mettra en péril la cohésion régionale. La Wallonie connaîtrait alors une spirale infernale qui interroge les cohésions sociale et territoriale wallonnes.

Il faut noter que le groupe de travail a abordé les questions de symétries ou d’asymétries, demain, entre coalitions des différents niveaux de pouvoir, et donc les possibilités de les assumer plus normalement, plus loyalement, que dans la lourde mésintelligence actuelle. Les participants ont également constaté que la vie politique wallonne est singularisée par sa stabilité sur un point central, à savoir la permanence du PS au pouvoir, avec la domination qui en découle sur tout le paysage politique et administratif. Comme l’écrit l’un des rapporteurs, en se gardant bien pour autant d’exprimer des opinions politiques, a fortiori des préférences, il n’est pas interdit de penser que cette stabilité peut ou risque de se confondre (parfois, souvent…) avec une certaine sclérose. Or l’hypothèse d’une relégation du PS dans l’opposition régionale n’est pas utopique : le prouvent, les résultats des élections législatives de 2007, comme l’étonnante latitude laissée aux « petits » Ecolos et CdH de choisir leur « grand » partenaire de coalitions fédérées en 2009. Quoiqu’on en pense, et, quelles qu’en soient les conséquences (notamment institutionnelles et administratives), ce bouleversement des habitudes politiques représenterait une discontinuité majeure dans le fil conducteur régional.

Une trajectoire prend les territoires (villes, communes, bassins, intercommunales, provinces), comme centre de gravité de la Wallonie.

6. Un projet sociétal wallon territorialisé

Cette trajectoire implique un projet commun de société, basé sur des choix politiques forts, qui prenne en compte les spécificités et attentes des sous-régions en visant la complémentarité plus que la concurrence entre elles. Chaque acteur ou partenaire, quel que soit son niveau spatial d’intervention s’engagerait à mettre en œuvre le projet même s’il ne le concerne pas directement. Le projet doit d’ailleurs impliquer non seulement les responsables politiques ou économiques, mais encore toutes les forces vives en visant une cohésion sociale renforcée. Son opérationnalité se concrétise à travers des contrats et une nouvelle gouvernance dans le cadre du respect de la politique de convergence budgétaire, ce qui implique la construction de projets d’ampleur dans lesquels plusieurs sous-régions pourraient être impliquées, le développement d’une intelligence et gouvernance collectives et le renouvellement de la démocratie locale. Loin d’opposer le pouvoir régional et les territoires, cette trajectoire les réconcilie au travers un processus permanent de contractualisation, fondateur d’interterritorialité et de cohésion régionale. Cette manière de concevoir l’avenir a permis de faire l’économie de diverses trajectoires contrastées.

Deux trajectoires prennent l’entreprise comme centre de gravité.

7. Le pari d’une compétitivité des entreprises qui emportent la société wallonne

Les facteurs préparés depuis les années 1990 portent leurs effets (pôles de compétitivité, politiques créatives, PME, numériques, etc.) et permettent à une jeune génération entrepreneuriale de “mettre le turbo”. Les réformes introduites dans les années 2016-2026 en matière de dialogue social, de formation, d’enseignement, d’extraversion, ont permis de se préparer aux défis énergétiques et numériques, d’être acteurs plutôt que de subir les nouvelles vagues technologiques, de repenser l’entreprise et sa place dans la société. Dès lors, fort de leur succès, les entreprises cèdent, par la fiscalité, à la collectivité une partie de leur valeur ajoutée, cession qui contribue à la prospérité des citoyennes et citoyens.

8. L’érosion des capacités entrepreneuriales wallonnes

Dans cette trajectoire, les entreprises wallonnes ne parviennent pas à tirer profit des efforts et investissements réalisés depuis les années 1990 (pôles de compétitivité, politiques créatives, numériques, PME, etc.). L’absence de réelle paix sociale, l’inadéquation de la formation aux besoins d’emplois, la dégradation de l’enseignement, la timidité à l’international, le manque d’esprit d’entreprendre, la rigidité sociale, le manque de dynamisme de la recherche et de l’innovation, font en sorte que la Wallonie subit les défis technologiques (intelligence artificielle, génomique, etc.) et voit – sans pouvoir réagir vigoureusement – sa compétitivité, sa cohésion sociale, le nombre et la taille de ses entreprises, s’éroder progressivement. Cette évolution provoque l’affaiblissement progressif du bien-être citoyen.

Une trajectoire prend les acteurs et les citoyens comme centre de gravité de la Wallonie.

9. La coconstruction de l’avenir par des citoyens coresponsables

La trajectoire est fondée par la présence, sous des formes à déterminer, des citoyens dans toutes les institutions publiques et parapubliques de la commune jusqu’au Parlement wallon (le CESW, les comités de gestion, les conseils d’administration, le SPW et les provinces) dans une volonté de mieux refléter la diversité de la société. Une telle transformation n’est possible que s’il y a un consensus et une vision commune à l’ensemble des parties prenantes. Le nouveau système ne peut être mis en œuvre par décret. Une démarche expérimentale et itérative est mise en place à laquelle les acteurs de la société sont associés. L’implication des citoyennes et des citoyens ouvre le champ des possibles, car leur association aux politiques collectives permet des innovations et la mise en œuvre de stratégies auxquelles on aurait difficilement imaginé qu’ils puissent adhérer.

Quatre trajectoires prennent les innovateurs et les créatifs technologiques comme centre de gravité.

10. Créativité et innovation bridées pour la génération numérique

Cette trajectoire s’inscrit dans la perception d’une stagnation séculaire, marquée par une nouvelle décennie de programmation FEDER, saupoudrée, peu efficiente et manquant de transparence dans les processus. La gouvernance, mais aussi la performance régionales sont mises à mal par les défauts de collaboration, le manque d’articulation des projets, les doublons, l’absence de processus inclusifs. La cooptation prévaut ou la concurrence est imposée au service de l’intérêt propre des structures participantes. Dans ce système, les fonctionnaires sont soumis aux décisions des cabinets, sur base de critères obscurs favorisant des intérêts particuliers. Le huis clos wallon des usual suspects et la bureaucratisation de l’innovation empêchent le renouvellement des acteurs et expliquent la faiblesse du résultat d’un plan quinquennal top-down (start-up). Les plus créatifs sont démobilisés, ou attirés par les sollicitations extérieures, ce qui entraîne une perte de potentiel du développement endogène. Faute d’être intégrés, les diplômes sont inemployables, peu connectés en termes de compétences et d’attitudes, peu ouverts vers l’extérieur. La trajectoire débouche sur un système inadéquat pour intégrer les réalités de la génération numérique.

11. Libérez les producteurs de contenu et les établissements !

Cette trajectoire est celle d’une libération, celle qui favorise les producteurs, pas les structures. Le Gouvernement wallon y a pris la décision de soutenir les initiatives dont les chevilles ouvrières sont les porteurs de projet, les producteurs de contenus (médias, écoles, universités, etc.). Il a été collectivement décidé d’appliquer aux domaines de l’éducation les processus d’innovation à l’œuvre dans les entreprises et les start-ups et d’activer les dynamiques de pédagogie par le projet. Les débats politiques sont sur la place publique, dans une logique de transparence, au service du fonctionnement global du système. La démocratie participative se développe via les nouvelles technologies, renforce l’adhésion régionale et crée une interaction sur les politiques publiques. Comme les transferts nord-sud s’arrêtent, la Wallonie n’a pas d’autre choix que de devenir efficace, le capitonnage disparaît, la gouvernance est plus efficiente, la cohésion renforcée (le crowdsourcing devient une norme de fonctionnement). L’écosystème se fertilise (smart grids, villes et territoires intelligents, etc.). Ici, la Région est facilitatrice et crée le cadre favorable à son propre développement.

12. Obsolescence de l’État, initiative des citoyens connectés

Cette trajectoire démarre par une wildcard : la population se rend compte que l’Etat est inefficace et comprend qu’elle doit agir. Un état d’urgence citoyen a été instauré suite à l’explosion de Tihange et l’Europe a pointé les responsabilités publiques. Au black-out énergétique correspondent des black-out informatique et logistique. La réputation de la Wallonie est entachée pour 30 ans. L’État est dans l’impossibilité technique de réagir. Il n’est plus crédible. La société se réorganise par la base : e-citoyenneté, consultations locales et microlocales permanentes. Les responsabilités sont exercées par des personnes considérées comme légitimes, car porteuses de solutions, en fonction des problèmes posés. Le Parlement wallon est un RPnP (6) . Deux tiers des hautes écoles ferment et sont transformées en MOOC. L’allocation universelle est instaurée, une concertation citoyenne répond à la disparition des syndicats tels qu’on les connaît aujourd’hui. Le TEC s’allie avec UBER. Les voitures de société deviennent des voitures partagées, gérées par Google qui paie une redevance régionale. On assiste au développement de l’économie circulaire dans le monde agroalimentaire. Les lieux de prototypage individuel / makers’ spaces / fablabs collaboratifs se multiplient et deviennent les unités de production d’acteurs post-industriels : ils fournissent l’industrie en prototypes et les usagers en produits finis. Cette trajectoire est celle de l’innovation frugale (Frugal innovation) : elle tente de répondre aux besoins de la manière la plus simple et efficace possible, en utilisant un minimum de moyens.

13. La Wallonie cannibalisée par la French Tech

Une trajectoire où la Wallonie se comporte, par facilité, comme la quatorzième région française. La France étant en pointe sur certains aspects de l’actualité et de l’innovation. Cette hypothèse est aussi liée au manque de confiance de nombreux acteurs pour se tourner vers des pays non francophones, et au carcan psychoculturel dans lequel se trouve la Wallonie, entre Bruxelles et Paris. C’est la trajectoire de la French Connection, qui nous ouvre aussi à toutes les tentations réunionistes…

Et, in fine, une trajectoire que l’on ne peut ignorer: un effondrement économique et un scénario à la grecque.

14. L’effondrement économique et le scénario à la grecque

Plusieurs facteurs l’envisagent : tels que le respect de la politique de convergence budgétaire décrit par Pierre Gustin, l’évolution de l’Union européenne par Bernard Keppenne, et aussi la qualité de la cohésion sociale et territoriale, analysée par Marie Dewez. On se situe ici dans une hypothèse de conjoncture mondiale en très forte baisse à partir de 2017 avec un PIB wallon qui reste à une croissance zéro, mais un gouvernement qui ne parvient pas à empêcher la croissance des dépenses et s’en tient aux budgets prévus. Après quatre ans, on stabilise, mais on reste en déficit de 3 à 4 % du PIB. C’est à peu près le scénario de la crise en 2008. On voit l’impact catastrophique et irrémédiable, avec des conséquences sur la dette. Ce scénario est un scénario à la grecque pour la Wallonie. Cette crise économique s’accompagne d’une crise sociale. On observe une augmentation du chômage, une diminution des salaires, la montée des extrémismes, l’émergence de conflits, etc. La cohésion sociale est terriblement affaiblie et on assiste à l’émergence d’une politique du chacun pour soi. C’est la trajectoire que j’ai appelée Troïka, après avoir entendu récemment un exposé d’experts portugais, parler de l’évolution de leur pays…

Conclusion : des enjeux de long terme pour la Wallonie (2016-2036)

Ainsi, l’exercice, ou en tout cas cette partie ciblée d’exercice, mené sur le mode du blitzkrieg, a produit un éventail de 14 futurs possibles pour la Wallonie à l’horizon 2036, en fonction des six centres de gravité retenus et des 22 facteurs activés. Un essai de tableau des facteurs mobilisés dans la réalisation de quatorze trajectoires possibles de la Wallonie 2016-2036 a été réalisé. Il montre que, en moyenne, une douzaine de facteurs ont été mobilisés par trajectoire. Un réinvestissement permettrait probablement d’aller plus loin, mais l’apport ne serait probablement pas déterminant sur la qualité et la crédibilité des trajectoires.

On aimerait articuler les trajectoires en quelques scénarios limités. Certaines sont positives, d’autres négatives. Toutes les combinaisons sont possibles pour construire des scénarios exploratoires plus ou moins contrastés. Il nous semble qu’à ce stade, il s’agit d’une tentation naturelle, mais aussi d’un piège. Bien sûr, les méthodes ne manquent pas pour le faire, sur base de quelques axes ou d’une matrice bien pensée. Mais d’une part, il faudrait le refaire collectivement, avec au moins un bon nombre des participants – sinon ce serait prendre le risque de les dés-approprier et de les déposséder. D’autre part, il nous semble que cette réduction appauvrirait le travail. Son objectif, ne l’oublions pas, consiste juste à commencer à explorer le futur, le coloniser, le rendre familier et identifier les enjeux qui émergent.

En prospective, les enjeux de long terme constituent la clef de voute du processus. Ce sont des problématiques qui portent en elles un potentiel de changements, positifs (occasions d’atteindre les objectifs) ou négatifs (risques qui peuvent advenir), et qu’il est nécessaire de prendre en compte pour construire une vision prospective (futurs souhaitables, finalités, manifestations des volontés communes, projets majeurs) et déterminer une stratégie concrète. Huit enjeux de long terme ont été identifiés lors du séminaire du 15 février 2016, ainsi que lors du travail de consolidation qui a suivi. D’autres peuvent encore être formulés…

1. Comment contribuer à l’approfondissement de la construction européenne (mécanismes de solidarité financière, maintien de Schengen, harmonisation fiscale, politique budgétaire permettant des investissements), et au renforcement d’un projet continental qui fournisse un cadre adéquat pour le développement de la prospérité en Wallonie ?

2. Comment établir une gouvernance efficace, efficiente et pertinente en Wallonie, qui s’inscrive dans les faits, davantage que dans les discours, et permette aux élus et aux citoyens de constater les transformations profondes et accélérées nécessaires à la mise en œuvre des politiques régionales ?

3. Comment les échéances électorales de 2019 et 2024, ainsi que la mise en place des nouveaux gouvernements qui en découleront, probablement accompagnée de nouvelles avancées dans la fédéralisation de l’État, peuvent-elles constituer des bifurcations de nature à améliorer l’état de la Wallonie et le bien-être de ses citoyens ?

4. Comment construire un projet commun de société, harmonieux au plan wallon, en considérant à la fois l’organisation de l’écosystème régional dans sa totalité, et sa déclinaison en termes de gouvernance multiniveaux et de pilotages des écosystèmes territoriaux ?

5. Comment convaincre la jeune génération entrepreneuriale des années 2020 qu’il s’agit désormais d’accélérer la création, la taille et la croissance des entreprises, sur base des investissements publics importants réalisés dans les années 2000-2015, au profit de l’innovation, de la recherche et de l’emploi ?

6. Comment repenser les pouvoirs publics et les entreprises pour qu’ils soient prêts à relever ensemble les défis des nouvelles vagues technologiques, en matière d’éducation, de recherche et d’innovation ?

7. Comment faire émerger une génération de citoyens qui se sentent coresponsables de leur avenir et de celui de la collectivité au point de s’engager résolument dans la coconstruction des politiques régionales, leur mise en œuvre et leur évaluation, dans le plein respect de la souveraineté des élues et des élus ?

8. Comment adapter la gouvernance à une ère nouvelle où la confiance ne se mesure que sur les résultats et impacts concrets pour les usagers et bénéficiaires, ainsi que sur l’efficience de l’action menée par les porteurs de projets ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces enjeux ne constituent pas déjà des solutions aux défis générés par la construction de l’avenir de la Wallonie. En fait, ces enjeux constituent des tremplins.

Que l’on y réponde clairement et ensemble, par des engagements et par des actes, et l’on fera progresser la Wallonie…

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Présentation Powerpoint du 25 février pour l’Université ouverte / UMONS, à Charleroi :

=> Trajectoires de la Wallonie 2016-2036

 

Sur le même sujet :

La Wallonie, une gouvernance démocratique face à la crise (15 septembre 2015)

L’économie wallonne : les voies d’une transformation accélérée, Conférence au Forum financier de Mons (3 novembre 2014)

(1)  Nous ne pouvons que remercier chaleureusement ces personnalités et collègues qui ont bien voulu partager ces moments très riches d’échanges prospectifs : Alain Beele, Laurent Bosquillon, Caroline Decamps, Marie Dewez, Christian de Visscher, Michel Foret, Marie Göransson, Pierre Gustin, Florence Hennart, Jean-Yves Huwart, Bernard Keppenne, Fabienne Leloup, Philippe Maystadt, Bernadette Mérenne, Basilio Napoli, Joseph Pagano, Didier Paquot, Jacques Pélerin, Paul Piret, Nicolas Pirotte, Philippe Suinen, Damien Van Achter, Olivier Vanderijst, et Michaël Van Cutsem. Notons que chacun a participé à ces travaux à titre privé et n’a pas engagé son organisation ou son institution.

(2) Pierre MASSE, Prévision et prospective, dans Prospective 5, mai 1960, p. 207.

(3) Paul Magnette : « La Wallonie ne se redresse pas assez vite », Interview par François-Xavier Lefèvre, dans L’Écho, 20 septembre 2014, p. 5.

(4) Henri CAPRON, L’économie wallonne, une nouvelle dynamique de développement, dans Marc GERMAIN et René ROBAYE éds, L’état de la Wallonie, Portrait d’un pays et de ses habitants, p. 344, Namur, Editions namuroises – Institut Destrée, 2012.

(5) Benoît BAYENET et Sébastien BRUNET dir., Rapport sur l’économie wallonne, Version synthétique, p. 4, Liège-Namur, SOGEPA-IWEPS-DGO6, Février 2016. – Rapport complet, p. 18 sv.

http://economie.wallonie.be/sites/default/files/REW2016_synth%C3%A8se_final.pdf

http://www.iweps.be/sites/default/files/rew2016_final_0.pdf

(6) A Robust O(n) Solution to the Perspective-n-Point Problem.

Mons, le 24 juin 2015

Le nouveau ministre-président issu des élections du 25 mai 2014 lançait deux signaux lors des fêtes de Wallonie [1]. D’une part, Paul Magnette déclarait au journal L’Écho le 20 septembre 2014 que La Wallonie ne se redresse pas assez vite, et qu’il fallait accélérer le mouvement [2]. D’autre part, dans son discours prononcé à Namur le même jour, le ministre-président soulignait que, s’il entendait les appels à la rupture, au changement, la vraie audace était d’y résister : quand on a développé une stratégie efficace, et toutes les évaluations reconnaissent que c’est le cas du Plan Marshall, la vraie audace c’est de résister à la tentation du changement pour le changement, et de maintenir le cap. L’économie wallonne a besoin de clarté et de prévisibilité [3]. Ces positionnements, qui ne sont contradictoires qu’en apparence, peuvent nous éclairer sur les chemins qui s’offrent désormais aux politiques régionales.

En effet, au moment où une nouvelle manne de compétences est transférée aux entités fédérées suite aux accords institutionnels d’octobre 2011, il est utile de rappeler ce que le professeur Michel Quévit écrivait en 1978, à savoir que l’autonomie de la Région wallonne ne suffit pas à jeter les bases d’un redéploiement industriel. Il faut de profondes réformes structurelles qui garantissent à la Wallonie le maintien d’une capacité d’action financière dans le cadre d’une politique industrielle valorisant les ressources humaines, matérielles et technologiques de sa région [4]. Ce discours, aux relents renardistes, est celui qui va être tenu dans de nombreux cénacles par plusieurs experts, y compris par le patron du RIDER dans le cadre des congrès prospectifs La Wallonie au futur qu’il co-animera de 1986 à 2003. Ces travaux, comme d’autres, auxquels l’Institut Destrée a contribué ou pas, ont été à la base des stratégies de reconversion qui ont été mises en place à partir de la fin des années 1990. Ce qu’il faut constater aujourd’hui c’est que l’ensemble de ces efforts ont consolidé le tissu économique et social de la Wallonie, ont profondément transformé notre région, ont fait émerger une véritable société d’acteurs – ce qui était une des ambitions de La Wallonie au futur -, ont multiplié les instruments pertinents de reconversion et de développement, ont empêché tout nouvel affaissement économique et mis en place les bases d’un redéploiement futur.

Ces efforts n’ont toutefois pas permis le redressement rapide et global de la Wallonie. C’est ce que montre bien l’évolution du PIB par habitant jusqu’en 2012, en tenant compte de toutes les limites que l’on connaît à cet indicateur.

Ayant dit et écrit cela, il faut pouvoir affirmer avec Paul Magnette la nécessité d’accélérer le mouvement [5]. La Déclaration de Politique régionale donne des pistes concrètes pour mettre en œuvre cette volonté. Je les ai présentées ailleurs, en réponse à cinq enjeux précis [6], et je les aurai bien entendu à l’esprit en envisageant les voies d’une transformation. Mon ambition ici est d’aller plus loin, sinon mon apport n’aurait que peu d’intérêt.

Mon exposé s’articulera en trois temps.

Le premier pour rappeler que, si nous sommes bien sortis du déclin, la situation de la Wallonie appelle bien une transformation accélérée.

Le deuxième pour évoquer quelles pourraient être, selon moi, quelques-unes des voies de cette transformation.

La troisième pour conclure sur l’idée d’une nouvelle bifurcation.

1. La Wallonie est sortie du déclin mais ne s’est pas redressée

Le temps long est le temps des sages, aimait répéter le grand historien français Fernand Braudel. Un regard sur l’indice du Produit intérieur brut estimé par habitant des trois régions rapportées à la Belgique (= 100) depuis la fin de la Révolution industrielle (1846-2012) montre en effet que la Wallonie a cessé de décliner, a stabilisé son évolution, et peut-être même amorcé un très léger redressement [7].

1_PhD2050_PIB_hab_1842-2012

Un regard plus précis sur l’évolution du Produit intérieur brut par habitant de la Belgique et de la Wallonie, en euros, de 1995 à 2012, sur base des comptes régionaux 2014 de l’Institut des Comptes nationaux (ICN) nous montre que le Produit intérieur brut par habitant de la Wallonie, prix courants, indices Belgique = 100 se maintient dans une fourchette de 71,9 (2002) à 73,6 (1996) depuis 1995 (73,5) jusqu’en 2012 (73,1). On pourra faire remarquer que le PIB est ici à prix courants mais si on le fait passer à prix constants, on ne gagne guère plus d’un point en 2011 : 74,2 % de la moyenne belge [8]. Dans tous les cas, on constate que, sous la barre des 75 % du PIB belge depuis les années 1990, malgré ses efforts, la Wallonie ne parvient pas à émerger au-dessus de ce niveau. Dit autrement, la part relative du PIB wallon qui était passée en dessus des 30 % du PIB dans les années 1950 (prix constants, séries lissées) n’a plus refranchi ce niveau [9].

Cette absence de décollage est à mettre en parallèle avec les sept plans stratégiques de redéploiement économique qui ont été lancés en Wallonie pendant cette période : Déclaration de Politique régionale complémentaire de 1997, Contrat d’Avenir pour la Wallonie de 1999-2000, Contrat d’Avenir actualisé de 2002, Contrat révisé en 2004, Plan Marshall de 2005, Plan Marshall 2.vert de 2009, Plan Marshall 2022 de 2012, ainsi que des programmes d’actions portés par les Fonds structurels européens pour un montant de 11,2 milliards d’€ – à prix constants 2005 – de 1989 à 2013 [10]. Si le montant des investissements affectés au Contrat d’Avenir durant ses premières années, faits surtout de réaffectations de moyens, reste difficile à établir avec précision, on peut néanmoins l’estimer à un peu moins d’un milliard d’euros. Pour ce qui concerne le Plan Marshall, durant la période 2004-2009, on atteint 1,6 milliards et pour 2009-2014, 2,8 milliards (y compris les financements dits alternatifs). On peut donc considérer qu’environ 5,5 milliards ont été affectés, en plus des politiques structurelles européennes auxquelles la Région wallonne apporte une large contribution additionnelle, aux stratégies de redéploiements de la Wallonie, de 2000 à 2014. Ce montant, apparemment considérable, reste toutefois de l’ordre de 5 à 7 % si on le rapporte au budget régional annuel [11].

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On souligne parfois que les performances de la Wallonie en matière de PIB par habitant se marquent surtout dans les accroissements annuels en % comparés à la Belgique. En faisant l’exercice pour la période 1995-2012, on observe en fait que la Wallonie ne fait mieux qu’en 1996, 1998, 2004, 2005, 2008 et 2010 [12]. Le calcul des accroissements moyens du PIB par habitant en % sur les périodes 1995-1999, 1999-2004, 2004-2008, 2008-2012, fait apparaître que la Wallonie n’a mieux performé que la Belgique que lors de la période 2004-2008.

5_PhD2050_Accroissements-annuels_1995-2012

Si l’on observe la manière dont ces évolutions se marquent au niveau territorial, par exemple dans le Cœur du Hainaut, dans lequel nous travaillons depuis plusieurs années, la difficulté est d’abord statistique puisque les données ne sont pas formatées sur cet espace de 25 communes. En examinant les trois arrondissements de Mons, Soignies et Charleroi qui couvrent ce territoire mais en débordent largement, seul le dernier arrondissement atteint, sur la période 2003-2011, la moyenne du PIB wallon en passant de 105,2 à 100,9 (Wallonie=100), l’arrondissement de Mons passant de 87,9 à 84,8 et celui de Soignies – qui comprend les régions de La Louvière et du Centre – de 83,2 à 79 % de la moyenne wallonne [13]. Nous n’ignorons évidemment pas que ces territoires sont probablement les plus difficiles en matière de reconversion industrielle en Wallonie.

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Ces constats ne signifient évidemment pas que les politiques tant régionales qu’européennes qui ont été menées aient été mal conçues, inefficaces ou inefficientes. L’absence de décollage est aussi une stabilisation dans un contexte international, et en particulier européen, peu favorable. Nul ne peut prétendre en effet que ces efforts importants aient été inutiles. Nous pensons même pour notre part qu’ils s’inscrivent dans les politiques volontaristes considérables qui ont été menées par les élues et élus wallons, de manière de plus en plus émancipée et autonome du gouvernement central puis fédéral depuis 1968 [14].

La comparaison de l’évolution économique de la Wallonie avec Bruxelles et la Flandre étant peu pertinente hors de la géopolitique belge, il est intéressant de la mettre en parallèle avec les régions françaises voisines. Ainsi, lorsqu’on aligne les PIB par habitants de ces régions de 2009 à 2011, on observe que, si la Champagne-Ardenne (27.524 € en 2011) performe le mieux et la Picardie le moins bien, la Lorraine occupant la quatrième place de cette série de régions, la Wallonie (24.966 € en 2011) et le Nord Pas-de-Calais (25204 €) ont des évolutions semblables, alternant leur positionnement sur les deuxième et troisième places. Les chiffres 2012 – à confirmer -, placent la Wallonie en troisième position (24811 €) contre 24.866 € au Nord Pas-de-Calais.

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Si on peut mettre au crédit de Michel Quévit d’avoir décortiqué le déclin de la Wallonie au point que son nom ait longtemps été associé aux causes de cet affaissement, il faut lui reconnaître d’avoir été de ceux qui ont perçu les changements intervenus dans la période entre 1986 et 1991 dans laquelle, comme il l’indiquait en 1995, la Wallonie est sortie de sa première phase de restructuration défensive et a réalisé des ruptures culturelles importantes qui lui ont permis d’intégrer dans son approche de développement les nouvelles réalités de son environnement économique : globalisation, nouveaux modes de production, primauté des facteurs immatériels, etc. [15] J’ai moi même insisté, dans un exposé présenté à l’OCDE en 2000, puis publié par la DATAR l’année suivante, sur ce tournant de 1986, que les acteurs eux-mêmes avaient perçu. Que l’on lise les déclarations d’Arnaud Decléty, de Melchior Wathelet, de Philippe Busquin ou du président de l’UWE de l’époque, Michel Vanderstrick dans Wallonie 86, la revue du Conseil économique et social régional wallon [16]. Certes, cette inversion de tendance marque le pas après le retournement conjoncturel de 1990 et, si on observe une stagnation depuis la fin du siècle dernier, le déclin, c’est-à-dire la régression qui affectait la Wallonie, et plus particulièrement ses pôles de développement traditionnels, depuis le sortir de la Deuxième Guerre mondiale, paraissent bien s’être arrêtés. Les réponses régionales ont bien été essentiellement institutionnelles et défensives, même si quelques initiatives importantes ont été prises, par exemple dans le domaine des processus d’innovation. N’oublions pas du reste que, si un embryon de pouvoir et de politique économique régionale existe depuis la fin des années soixante et, surtout, depuis 1974, les secteurs nationaux, parmi lesquels la sidérurgie, restent gérés par le fédéral jusqu’en 1987.

Lors d’une conférence organisée, le 11 février 2013, à Namur, par le Forum financier, Joseph Pagano avait déjà insisté sur la chaîne causale qui handicape l’économie de la Wallonie, plombe son redressement mais permet également d’identifier les facteurs sur lesquels il faut activer les remèdes. Contrairement aux idées reçues, la capacité des Wallons à capter de la valeur ajoutée produite en dehors de la région est réelle, notamment par une mobilité de l’emploi vers Bruxelles, la Flandre et l’étranger, et joue favorablement puisque, au delà du PIB wallon, l’indice du revenu primaire s’élève à un niveau supérieur au PIB : 87,2 % de la moyenne belge. La différence entre ce niveau et le revenu disponible des Wallons (90,7 % de la moyenne belge en 2010) est constituée de la solidarité implicite. Toutefois, c’est le cumul de la faiblesse de la productivité et le bas niveau du taux d’emploi (84 % de la moyenne belge) qui continue à handicaper le PIB par habitant en Wallonie. Si la productivité régionale est plus faible que la moyenne belge (88 %), c’est à la fois à cause de la relative petitesse de la taille des entreprises wallonnes (97,21 % de la moyenne belge) et du manque de vigueur du dynamisme entrepreneurial wallon (86 % de la moyenne belge), le taux de création des entreprises étant élevé (104,26 % en 2012) mais contrecarré par un taux de disparition plus élevé que la moyenne belge (109 %) [17].

2. Les voies d’une transformation accélérée

Ma conviction en effet est que, en l’état, la Déclaration de Politique régionale 2014 permet de continuer à stabiliser l’économie wallonne, de poursuivre le redéploiement mais non de le réaliser dans des délais raisonnables. Au rythme actuel, Giuseppe Pagano estimait lors de ce même exposé, fait avec Vincent Reuter, le 11 février 2013, à la tribune du Forum financier de la BNB à Namur, que les efforts structurels entamés par le gouvernement régional, et notamment les mesures phares des différents Plans Marshall sont de nature à permettre à la Wallonie un rattrapage non pas de la Flandre mais de la moyenne belge – qu’elle contribue à tirer vers le bas – aux environs de 2040, c’est-à-dire dans 26 ans, plus d’un quart de siècle [18]. Avec un taux de croissance du PIB wallon de 4,4 % sur les années 2001 à 2011 contre 4 % en Flandre, des économistes sollicités par La Libre voyaient le rattrapage de cette région à l’horizon 2087, soit dans 73 ans [19]. Même si le prospectiviste pourrait gloser sur ces logiques mécanistes nécessitant la formule « toutes choses étant égales par ailleurs », il est manifeste que ces constats sont intenables tant sur le plan social que sur le plan politique.

Nous devons donc impérativement considérer les voies d’une transformation accélérée.

Celle-ci passe assurément par une volonté de considérer, puis de surmonter, ce que l’exercice de prospective, mené en 2002-2003 avec la Direction de la Politique économique de l’Administration wallonne et l’Union wallonne des Entreprises, avait appelé les tabous wallons, ou ce que Christophe De Caevel a recensé comme les freins à l’industrialisation de la Wallonie dans un article de Trends-Tendances d’octobre 2014 [20].

Faisant référence à ce texte et à des opinions qui y sont exprimées, je voudrais faire part de deux convictions qui sont les miennes depuis de nombreuses années et qui s’en distancient. La première, c’est que je me porte en faux contre l’idée que le Plan Marshall ait des effets limités sur l’activité économique. La deuxième est que je ne pense pas que l’on puisse redéployer la Wallonie sans moyens financiers supplémentaires.

 

 2.1. Les effets structurels des plans prioritaires wallons

Le Plan Marshall et principalement les pôles de compétitivité qui sont, avec Creative Wallonia et avec le programme NEXT sur l’économie circulaire, les clefs de voûte de sa stratégie, constituent aujourd’hui le cœur du système d’innovation du nouveau Paradigme industriel de la Wallonie. Produit des efforts menés depuis des décennies, les six pôles de compétitivité (BioWin, GreenWin, Logistics in Wallonia, Mecatech, SkyWin, Wagralim) constituent les fondations sur lesquelles les acteurs wallons pourront à terme transformer et rebâtir leur économie. Ils constituent l’interface de redéploiement en ce qu’ils plongent leurs racines dans les compétences scientifiques, technologiques et industrielles anciennes de la région et les nourrissent pour les transformer en secteurs nouveaux. Un des enjeux du Nouveau Paradigme industriel consiste bien en cette faculté d’ajouter de la connaissance et des savoirs, notamment numériques, dans les secteurs traditionnels pour les inscrire, surtout par la formation, dans le nouveau modèle en cours d’élaboration. L’exemple de l’entreprise AMOS (Advanced Mechanical and Optical Systems) est, à cet égard, très parlant. Fondée en 1983 sous le signe d’un partenariat entre les Ateliers de la Meuse et l’Institut d’Astrophysique de Liège, cette entreprise est passée d’un modèle purement industriel à un paradigme cognitif innovant et performant que décrivait déjà son patron, Bill Collin, au début des années 2000 [21].

On aurait tort toutefois de vouloir mesurer les pôles de compétitivité à l’aune de la création d’emplois à court terme, comme on a eu tort d’en faire un argument politique de campagne en essayant de les vendre à l’opinion comme des machines pourvoyeuses d’emplois. La vocation des pôles de compétitivité est autre. Dans la conception que nous en avions, en 2003 déjà, il s’agissait d’utiliser les entreprises et entrepreneurs champions de la Wallonie comme catalyseurs de réactions en chaîne autour de métiers ou de filières implantés et fructueux, donc d’induire des cercles vertueux, par effet boule de neige, autour de différents noyaux d’excellence existants. L’impact attendu était davantage la création d’entreprises nouvelles, ainsi que le développement d’une image de marque, d’une notoriété et d’une visibilité pour la Wallonie [22]. Henri Capron qui en a été l’artisan scientifique en 2005 leur avait donné quatre objectifs :

– susciter un processus de fertilisation croisée entre les différentes catégories d’acteurs ;

– régénérer le capital social en favorisant les synergies entre acteurs ;

– assurer une meilleure maîtrise du potentiel de développement ;

– placer la région sur la voie des régions apprenantes, avec comme finalité de stimuler sur un territoire, le dynamisme, la compétitivité et l’attractivité [23].

Ces rôles-là ont assurément été tenus. Et avec beaucoup de sérieux et de savoir-faire.

2.2. Le redéploiement de la Wallonie a besoin de moyens supplémentaires

Depuis le premier Contrat d’avenir pour la Wallonie, lancé en 2000 par Elio Di Rupo, j’ai à la fois la conviction que les politiques qui sont inscrites dans ces stratégies wallonnes sont qualitativement globalement adéquates en termes de choix de mesures et insuffisantes quantitativement, c’est-à-dire sur les moyens mobilisés. Ainsi, ces mesures s’appuient sur les marges financières disponibles qui leur sont affectées et qui sont de l’ordre de 5 à 7 % du budget régional et non sur les 80 ou 90 % du budget régional, comme devrait le faire un réel business plan [24].

Ainsi, me paraît-il que le futur plan prioritaire wallon devrait investir une part du budget bien plus importante que les quelques centaines de millions d’euros annuels actuellement mobilisés. Et c’est d’autant plus vrai que, malgré les difficultés à la fois conjoncturelles et structurelles des finances publiques wallonnes, l’enveloppe des moyens régionaux s’est considérablement accrue avec les transferts du fédéral puisqu’elle passera – à la grosse louche – de moins de 8 milliards d’euros à plus de 13 milliards. Cette opération de mobilisation de moyens stratégiques nouveaux au profit du redéploiement wallon aurait l’avantage de réinterroger l’ensemble des politiques régionales. Ceux qui me connaissent savent que je reste frappé par la piste avancée par plusieurs administrateurs de l’UWE en 2003 lorsque, avec Didier Paquot et Pascale Van Doren, nous listions les tabous wallons à lever. Ces entrepreneurs affirmaient qu’ils étaient prêts à renoncer aux moyens dédiés par la Région wallonne aux politiques d’entreprises qui leur apparaissaient comme autant d’effets d’aubaine pour autant que le gouvernement wallon se saisisse des trois enjeux essentiels à leurs yeux qu’étaient le passage entre la recherche académique et la concrétisation de l’innovation dans l’entreprise, l’enseignement technique et professionnel ainsi que la mise à disposition de terrains industriels. C’est donc à plusieurs centaines de millions d’euros qu’ils étaient prêts à renoncer pour autant que ces moyens soient directement et clairement investis dans ces domaines-clefs. Tous les travaux que j’ai menés sur le terrain avec des entreprises, en particulier dans le Cœur du Hainaut, m’ont démontré la pertinence de ces constats.

Dans le même ordre d’idée, chacun a pu observer, à partir de ses compétences spécifiques, à quel point la Région wallonne avait développé, ces dernières années, une multitude de préoccupations dans des domaines qui semblent périphériques par rapport à ses métiers de base. La fonction publique wallonne s’est accrue de 18,4 % en passant de 2003 à 2012, de 14.755 à 17.482 emplois. Durant ces dix ans, le SPW est resté stable (de 10.360 à 10.036 agents) tandis que les OIP ont accru leur personnel en progressant de 4395 à 7446 [25].

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On peut dès lors s’interroger sur la possibilité – voire sur la nécessité – de resserrer son dispositif sur les compétences de base de l’Administration et d’y pourvoir, du reste, les postes de manière adéquate, ce qui est loin d’être le cas. La meilleure manière de procéder est certainement de laisser faire les instances du SPW, sur base du cahier des charges que constitue la Déclaration de Politique régionale.

Cet accroissement général de la fonction publique wallonne ne paraît pas toutefois la meilleure manière de répondre au déséquilibre depuis longtemps souligné entre les sphères marchandes productives et non productives en Wallonie. On se rappellera qu’un élément très important avait été apporté par la dynamique La Wallonie au futur en 1991, à l’initiative d’une équipe d’économistes qui avait travaillé sous la direction d’Albert Schleiper [26]. Ils avaient mis en évidence un déficit d’environ 80.000 emplois, dans le secteur marchand productif. Ces emplois auraient dû se trouver dans le secteur marchand et ils n’y étaient pas. L’Union wallonne des Entreprises est à plusieurs reprises parvenue à des conclusions similaires. Or, 80.000 emplois c’est évidemment considérable.

Ces problématiques, on le voit, sont au centre des questions de l’accélération du redéploiement. Les analyses, qui ont été réalisées sur les choix budgétaires comparés entre la Flandre, Bruxelles et la Wallonie, font apparaître des stratégies qui, me semble-t-il, peuvent être réinterrogées, non seulement à l’aune des politiques de rigueur ou d’austérité, ce qui est le cas, mais aussi selon l’objectif de ce redéploiement. Comme l’indiquent les auteurs d’une étude récente du département de Politiques économiques de l’Université de Namur, il est essentiel d’examiner les choix budgétaires à la lumière de leur impact potentiel sur la croissance et l’emploi. Or, tandis que les dépenses administratives et celles de la dette sont plus importantes en Wallonie qu’en Flandre, la recherche scientifique reste moins financée en Wallonie et à Bruxelles que dans le Nord. Néanmoins, la Wallonie affecte une plus grande proportion de ses dépenses publiques au domaine technologique, à l’expansion économique et à la formation professionnelle [27].

Complémentairement à ces considérations générales, je reprendrai, comme annoncé en introduction, à titre d’enjeux stimulants à saisir, et en les reformulant, les cinq freins au développement wallon identifiés par Christophe De Caevel et les experts qu’il a sollicités :

– la croissance des entreprises (Small n’est pas toujours beautiful) ;

– la territorialisation des politiques (le provincialisme) ;

– la valorisation des recherches ;

– la gestion de l’espace ;

– l’enseignement technique et professionnel (« la main d’œuvre »).

On constatera que les trois tabous wallons évoqués lors de la prospective des politiques d’entreprises en 2003, et dont le ministre de l’Économie et de la Recherche de l’époque n’avait pu se saisir, y sont toujours présents.

2.3. La croissance des entreprises

Je m’étendrai peu sur cet aspect que j’ai eu l’occasion de clarifier dans une analyse intitulée Le Nouveau Paradigme industriel, articulant les sociétés industrielles, la Révolution cognitive et le développement durable.

On sait que la croissance des entreprises, au delà de la moyenne de 9,3 personnes, constitue un enjeu par lui-même, bien après leur création. La diversification des PME et leur croissance par la valorisation de leur capital social constituent des pistes intéressantes à suivre. L’exemple du fournisseur d’énergie Lampiris est à cet égard intéressant. L’entreprise, créée par Bruno Venanzi, a lancé un programme intitulé Lampiris Smart en créant quatre outils : Lampiris Wood, Lampirist Nest, Lampiris Isol et Lampiris Warm [28]. Il s’agit pour l’entreprise liégeoise de valoriser son portefeuille de 800.000 clients en Belgique et 100.000 en France en développant des services nouveaux dans son environnement de métier.

Parallèlement, de nouvelles initiatives ont permis ces dernières années une mise en réseaux des entreprises, au delà des secteurs, ainsi que leur émergence dans un cadre wallon, au delà des organismes représentatifs comme l’Union wallonne des Entreprises, l’UCM, etc. Le rôle d’animation que constitue à cet égard le Cercle de Wallonie, avec ses différentes implantations à Liège, Belœil et Namur est un atout réel pour la Région.

Enfin, le développement d’un coaching de proximité et de niveau international, tel que nous l’avions imaginé dans la Prospective des Politiques d’Entreprises [29] et tel que le remplissent des organismes régionaux comme l’AWEX, la SOWALFIN, certains invests, peuvent renforcer toute cette dynamique porteuse.

2.4. La territorialisation des politiques régionales

Plusieurs questions se cachent derrière le reproche de provincialisme qui est adressé aux Wallons. D’une part, le fait pour des acteurs ou des entreprises de ne pas épouser la globalisation des économies et des marchés. Les efforts dans ce domaine, tant aux niveaux transfrontaliers qu’européen ou mondial ont été considérables et doivent être poursuivis. L’AWEX a déjà fait beaucoup. Le maillon le plus faible me paraît celui le plus facile à renforcer : le transfrontalier, où beaucoup reste à faire. Cet enjeu passe aussi par celui, beaucoup plus difficile, de la mobilité, qui est essentielle, et sur laquelle les Wallons ont manqué totalement d’ambitions. Ici, une vraie stratégie doit être réactivée, notamment dans le cadre de la révision du SDER ou de ce qu’il deviendra. D’autre part, vient la question de ce qu’on appelait les baronnies, de la guerre des bassins, etc. Même si tout le monde ne l’a pas encore compris, loin s’en faut, ce modèle est aujourd’hui dépassé. Si la Région wallonne et ses instruments de stimulation et de financement doivent garder un rôle de cohérence et de coordination, c’est bien au niveau territorial que les politiques d’entreprises doivent être menées et le sont d’ailleurs généralement. C’est dans cette proximité des acteurs autour des agences de développement, des invests, des universités, des centres de recherche, de formation et d’enseignement que doit se dessiner l’avenir économique de la Wallonie. C’est là que se construit l’environnement qui permettra aux entreprises de naître et de croître.

Il s’agit, à l’instar de ce qui se construit en France, de mettre en place un schéma stratégique territorial de développement économique et de l’innovation, en lien avec le processus de spécialisation intelligente de l’Union européenne [30]. L’objectif n’est évidemment pas d’imposer aux territoires wallons une vision régionale ou nationale comme cela a été fait dans le cadre des Contrats de Projets État-Régions mais de négocier un contrat, sur base d’une coconstruction stratégique [31]. Les efforts de conceptualisation de Systèmes territoriaux d’Innovation, tels qu’enclenchés dans le Cœur du Hainaut, vont dans ce sens.

 2.5. La valorisation des recherches

Objet de la préoccupation des pouvoirs publics wallons depuis les années 1970 – qui se souvient des centres de transposition créés par Guy Mathot comme ministre de la Région wallonne en 1978 ? [32] -, la question de la valorisation des recherches reste majeure et difficile. Celle-ci ne se résume pas au nombre de brevets ou projets d’investissements issus des pôles de compétitivité. Il n’y a pas de réponse simple à la question posée par des industriels montois ou borains au fait que, malgré le fait qu’ils soient diplômés ingénieur civil polytechnicien ou de gestion de l’UMons, que celle-ci dispose de laboratoires de pointe, avec des chercheurs de qualité, que les fonds structurels ont permis de mettre en place des fleurons technologiques comme Multitel, Materia Nova, InisMa, Certech, etc., ces entrepreneurs ont parfois l’impression de vivre à 1000 kms de ces outils. Et ils le disent. Or, je ne pense vraiment pas que le monde académique regarde aujourd’hui les industriels de haut comme ce fut peut-être le cas jadis en certains endroits. Je pense que désormais ce monde scientifique est très ouvert et très attentif à ces questions d’entrepreneuriat, de transferts de technologies, de dynamique d’innovation. Toutes les universités ont mis en place des outils d’interface avec les entreprises. Des outils locaux et performants aident aussi à mettre de l’huile dans les rouages, comme les Maisons de l’Entreprise, les Business Innovation Centres, etc. dont les responsables ont souvent les pieds et les mains dans les deux mondes.

Globalisation européenne et mondiale, territorialisation et entrepreneuriat constituent désormais les trois horizons des universités de Wallonie dans un environnement composé d’entreprises en mutations constantes et de jeunes spin-off…

 

2.6. La gestion de l’espace

La gestion de l’espace est une question essentielle, non seulement pour organiser un vivre ensemble durable mais aussi pour stimuler le redéploiement économique d’une région qui a été profondément marquée par son effondrement industriel dans les années 1960 et 1970 et en garde encore trop les stigmates. Beaucoup de choses ont été faites mais il faut bien pouvoir reconnaître que, contrairement à nos voisins français, le rythme des investissements à la réhabilitation n’a pas toujours été – et n’est toujours pas – aussi soutenu.

Néanmoins, Christophe De Caevel ne semble pas avoir été bien informé lorsque, évoquant l’asssainissement des friches par le Plan Marshall, il note qu’au dernier recensement toutefois, seuls 3 ha sur les 194 recensés dans le plan avaient été dépollués et aucune activité économique n’y avait été réinstallée [33].

Voici la situation des sites réhabilités fin octobre 2014, telle que communiquée par SPAQuE.

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2.7. L’enseignement technique et professionnel

Comment aborder en quelques mots un dossier aussi essentiel, aussi complexe, aussi difficile ? Sans faire de long développement, je me limiterai à trois principes généraux, en rappelant qu’aucune solution ne sera simple.

D’abord, dire qu’une révolution, c’est-à-dire une mutation profonde et systémique, de l’enseignement est indispensable. Je persiste à croire que la régionalisation peut constituer la base, le catalyseur, le déclencheur de cette révolution.

Ensuite, il me paraît que seule une autonomie – pédagogique et de gestion – des établissements, avec une responsabilisation multi-réseaux par bassin peut permettre cette révolution. Cette autonomie peut être limitée dans le temps, à cinq ou dix ans, afin de permettre l’expérimentation, l’évaluation puis la généralisation éventuelle de bonnes pratiques. Qu’on ne me dise pas que nous risquons de sacrifier une génération : cela fait des décennies que nous en sacrifions.

Enfin, faisons des entreprises les premières partenaires de l’enseignement technique et professionnel. Nous avons tous à y gagner.

Conclusion : Une bifurcation pour mettre en route l’accélérateur de particules

Ce que la Wallonie doit trouver, c’est le chemin d’une nouvelle bifurcation. Celle-ci permettra d’optimiser son système régional d’innovation. Il s’agit en effet de permettra à la région de renforcer ses capacités d’innovation, d’anticipation, d’adaptation au changement rapide et global. C’est pourquoi, il est essentiel d’en mesurer les enjeux et la manière d’y répondre. A nouveau, sans considérer par cette démarche qu’il n’existerait qu’un modèle unique, on peut mettre en évidence six enjeux d’un système régional d’apprentissage : l’extension et la professionnalisation des réseaux régionaux ; la construction d’une vision partagée du territoire ; la créativité pour produire de l’innovation ; la mobilisation du capital social ; la gouvernance des territoires ; la formation tout au long de la vie.

Ces défis, c’est-à-dire ces enjeux dont on se saisit, ne sont pas nouveaux. Nous les avons identifiés dès 2004 dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21. Dix ans plus tard, nous gardons la même perception de deux Wallonie : celle qui se reconstruit, se diversifie et développe ses nouveaux pôles innovants et créatifs, et celle qui poursuit inéluctablement son affaissement. Dès lors, n’est-il pas nécessaire qu’on s’interroge – comme le fait, nous l’avons vu, le Ministre-Président wallon – sur les voies d’une transformation accélérée, c’est-à-dire qui permettrait d’activer une renaissance régionale dans des délais qui répondraient sans retard aux enjeux auxquels sont aussi confrontés la Belgique, l’Europe et le monde.

Avec Philippe Suinen, qui préside désormais l’Institut Destrée, je pense que l’assise économique de la Wallonie est désormais stabilisée grâce au plan Marshall et aux pôles de compétitivité. Au delà, l’ancien administrateur général de l’AWEX soulignait, dès février 2014, qu’il faut à présent mettre en route « l’accélérateur de particules » pour concrétiser la relance. Cela passera, disait-il à Édouard Delruelle à l’occasion des interviews de Zénobe 2, par la créativité, l’innovation… et l’ouverture au monde sans être décomplexé : « La Wallonie a besoin de cours d’extraversion ! » [34].

Cette ambition pourrait passer par trois choix stratégiques prioritaires.

  1. Considérer que la volonté crée la confiance mais que l’imposture la fait perdre. Ce qui implique, qu’au delà de la méthode Coué, c’est-à-dire de tentative de prophétie autoréalisatrice, on dise plutôt la vérité à tous et à chacun. Les êtres volontaires ne peuvent être que des citoyennes et des citoyens conscients.
  1. Faire en sorte que la pédagogie de l’action soit au centre de la responsabilité des élus. Comprendre pour expliquer le monde est leur tâche première. On ne peut mener une entreprise, une organisation ou une région à la réussite sans cueillir et fabriquer du sens. Aujourd’hui – faut-il le rappeler ? -, l’idéologie n’a plus cours. Mais le bien commun, l’intérêt général, les valeurs collectives, le pragmatisme et la cohérence du lien entre la trajectoire de l’individu et celle de la société tout entière, prévalent.
  1. Faire prendre conscience que la seule réelle capacité de transformation économique est dans l’entreprise. Le premier changement de mentalité pour les Wallons, c’est de quitter le seul chemin du salariat. C’est de prendre l’initiative. Parallèlement, le succès des entrepreneurs wallons passe par des réformes de comportements et de structures, qui dès la famille, dès l’école, donnent envie de créer et d’entreprendre. L’objectif est de faire en sorte que chacune et chacun se voient comme un entrepreneur.

Les travaux du Collège régional de Prospective de Wallonie ont montré, à partir d’expériences et d’exemples concrets, que, pour renouer la confiance en l’avenir, il était nécessaire pour les Wallonnes et les Wallons de développer des comportement plus positifs au travers des cinq axes que contituent une réelle coopération entre acteurs différents, la volonté de sortir de son univers de référence, les stratégies proactives offensives, l’adhésion à l’éthique et aux lois de la société, la prise de conscience de l’intérêt d’un avenir commun.

C’est assurément surtout de ces Wallonnes et de ces Wallons qu’il faut attendre le renouveau. Ce n’est que d’eux qu’il viendra. Soyons-en sûrs.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne (16 septembre 2014)

Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie (16 février 2014)

Cinq défis de long terme pour rencontrer le Nouveau Paradigme industriel (31 décembre 2014)

La Wallonie, une gouvernance démocratique face à la crise (15 septembre 2015)

[1] Ce texte constitue la mise au net de la conférence que j’ai présentée le 3 novembre 2014 à l’Université de Mons dans le cadre du Forum financier de la Banque nationale de Belgique. Les données, certes récentes, n’ont pas été actualisées en 2015. Le Powerpoint de base a fait l’objet d’une diffusion sur le moment même par la BNB.

[2] Paul Magnette : « La Wallonie ne se redresse pas assez vite », Interview par François-Xavier Lefèvre, dans L’Écho, 20 septembre 2014, p. 5.

[3] http://gouvernement.wallonie.be/f-tes-de-wallonie-discours-du-ministre-pr-sident-paul-magnette.

[4] Michel QUEVIT, Les causes du déclin wallon, p. 289, Bruxelles, Vie ouvière, 1978.

[5] Paul Magnette : “La Wallonie ne se redresse pas assez vite », … – Voir aussi la déclaration de Paul Magnette dans l’interview donnée à Martin Buxant sur Bel RTL, le 13 novembre 2014 : Il y a un redressement trop lent qu’il faut accélérer.

[6] Philippe DESTATTE, Cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne, Blog PhD2050, 16 septembre 2014, https://phd2050.org/2014/09/16/5enjeux/

[7] Benoît BAYENET, Henri CAPRON & Philippe LIEGEOIS, Voyage au cœur de la Belgique fédérale, dans B. BAYENET, H. CAPRON & Ph. LIEGEOIS dir., L’Espace Wallonie-Bruxelles, Voyage au bout de la Belgique, p. 355, Bruxelles, De Boeck & Larcier, 2007. Avec des compléments ICN et calculs propres. (INS 1846-1981), ICN, 2005, 2008 + ICN, 2014.

[8] Conférence de Giuseppe Pagano au Forum financier à Namur, le 11 février 2013. – Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 16 février 2014, https://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/.

[9] Michel MIGNOLET et Marie-Eve MULQUIN, PIB et PRB de la Wallonie : des diagnostics contrastés, dans Regards économiques, Juin 2005, n° 31, p. 10. (PIB des trois régions belges, Parts régionales sur base des statistiques brutes, en monnaie constante et Parts relatives des PIB régionaux à prix constants) 1955-2003, INS, ICN, calculs CREW.

[10] Henri CAPRON, L’économie wallonne, une nouvelle dynamique de développement, dans Marc GERMAIN et René ROBAYE éds, L’état de la Wallonie, Portrait d’un pays et de ses habitants, p. 344, Namur, Editions namuroises – Institut Destrée, 2012.

[11] H. CAPRON, op. cit., p. 344-345. – Philippe DESTATTE et Serge ROLAND, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale (1999-2001), Working Paper, Mars 2002.

[12] ICN, Comptes régionaux, 2014, nos propres calculs.

[13] ICN et IWEPS, 27 juin 2013.

[14] Ph. DESTATTE, La Région wallonne, L’histoire d’un redéploiement économique et social, dans Marnix BEYENS et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique (1970-2000), p. 209-278, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[15] Michel QUEVIT et Vincent LEPAGE, La Wallonie, Une région économique en mutation, dans Freddy JORIS et Natalie ARCHAMBEAU, Wallonie, Atouts et références d’une région, p. 236, Namur, Gouvernement wallon, 1995.

[16] Wallonie 86, 3-4, 1986. – Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, p. 139-153, Paris, La Documentation française, 1er trimestre 2001. – M. BEYEN et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique 1970-2000, … p. 254 sv.

[17] Conférence de Giuseppe Pagano au Forum financier à Namur, le 11 février 2013. – Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 16 février 2014,

https://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/.

[18] Ph. DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, 16 février 2014, http://phd2050.org/2014/02/16/redeploiement/

[19] Frédéric CHARDON, La Wallonie dépassera la Flandre en 2087, dans La Libre, 16 mai 2013.

http://www.lalibre.be/actu/belgique/la-wallonie-depassera-la-flandre-en-2087-51b8fce0e4b0de6db9ca9011

[20] Christophe DE CAEVEL, Les cinq freins à la réindustrialisation de la Wallonie, dans Trends-Tendances, 16 octobre 2014.

[21] Voir AMOS : http://www.amos.be/fr/a-propos-2&a-propos-d-amos_16.html

[22] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion sur les politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, p. 13, Namur, Cabinet du Ministre de l’Economie et des PME de la Région wallonne, Direction générale de l’Economie et de l’Emploi, Direction des Politiques économiques du Ministère de la Région wallonne et Institut Destrée, Décembre 2003.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf.

[23] Henri CAPRON, Economie régionale urbaine, Notes de cours, 2007. homepages.vub.ac.be/~hcapron/syleru2.ppt

[24] Philippe DESTATTE et Serge ROLAND, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale (1999-2001), p. 58, Namur, Institut Destrée, Mars 2002, (Working Paper), 66 p.

[25] La fonction publique de la Région wallonne, Tableau de bord statistique de l’emploi public, Namur, IWEPS, Avril 2009. – Chiffres-clefs de la Wallonie, n° 13, p. 212-213, Namur, IWEPS, Décembre 2013. – A noter que L’emploi public en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles, Namur, IWEPS, Mars 2015, p. 20 limite également son information à l’année 2012.

[26] La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 130sv, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Olivier MEUNIER, Regard sur l’économie wallonne : une brève analyse des comptes régionaux 1995-2006, Namur, IWEPS, 2008.

http://www.iweps.be/sites/default/files/Breves3.pdf

[27] Caroline PODGORNIK, Elodie LECUIVRE, Sébastien THONET et Robert DESCHAMPS, Comparaisons interrégionale et intercommunautaire des budgets et des dépenses 2014 des entités fédérées, Namur, Université de Namur, CERPE, Novembre 2014.

[28] http://www.lampiris.be/fr/smart

[29] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion sur les politiques d’entreprises en Wallonie…

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf

[30] Les Universités et l’innovation, agir pour l’économie et la société, Proposition de la Conférence des Présidents des Universités françaises, 2014. http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2014/10/recommandation_140916_val-2.pdf.

[31] Les Contrats de Projet État-régions, Enquête demandée par la Commission des Finances du Sénat, p. 23, Paris, Cour des Comptes, Juillet 2014.

[32] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Un autre pays…, p. 231.

[33] Christophe DE CAEVEL, Les 5 freins à la réindustrialisation de la Wallonie, dans Trends-Tendances, 16 octobre 2014.

[34] Philippe SUINEN, dans Edouard DELRUELLE, Un Pacte pour la Wallonie, Zénobe 2, Février 2014, p. 29.

Hour-en-Famenne, le 16 février 2014

 C’est un message salutaire que celui qui consiste à vouloir inscrire le redéploiement d’une région dans des politiques de long terme, en montrant qu’une telle transformation ne pourra être que profonde, systémique et volontariste. Giuseppe Pagano, brillant économiste, vice-recteur au développement institutionnel et régional de l’Université de Mons, et Vincent Reuter, administrateur délégué de l’Union wallonne des Entreprises, s’y sont attelés ce 11 février 2013 lors d’une belle soirée organisée à l’Université de Namur par le Forum financier (FOFI) de la Banque nationale. Cette rencontre faisait d’ailleurs suite à une première du genre tenue à Liège le 19 décembre 2013 sur la même question de savoir si les plans stratégiques du gouvernement wallon (Horizon 2022) et de l’UWE (Ambition 2020) sont convergents et/ou complémentaires.

Cette dernière question n’était évidemment pas centrale : à partir des mêmes prémisses des argumentaires de ces deux intellectuels, chacun pourrait plaider une thèse de convergence, une thèse de complémentarité voire une thèse qui montrerait en quoi un des plans constitue une rupture profonde par rapport à l’autre approche. L’essentiel était ailleurs. Je vais tenter de l’éclairer en trois points.

1. Largués mais revenants…

D’abord, un constat commun que Giuseppe Pagano exprime généralement dans une formule devenue désormais célèbre et dont on peut intervertir les termes selon l’humeur ou l’évolution des indicateurs : la Wallonie va mieux mais elle ne va pas bien. Elle va mieux, dit-il, car son indice du PIB par habitant, comparé à la Belgique, à prix constants, est passé de 71,9 en 2003 à 74,2 en 2011[1]. Elle ne va pas bien parce que, à titre de comparaison, et dans le seul cadre belge, ce même indice s’élevait en Flandre à 99,2 pour cette même année 2011, soit 25 points de différence… L’approche comparatiste avec les indicateurs belges en matière de PIB par habitant sur la longue durée a toutefois amené le professeur d’économie à utiliser une métaphore cycliste qui lui rappelle ses escapades dans les Hautes Pyrénées : nous sommes lâchés, la Wallonie voudrait bien revenir. Mais c’est très dur… Les efforts structurels entamés par le gouvernement régional, et notamment les mesures phares des différents Plans Marshall sont de nature à permettre à la Wallonie un rattrapage non pas de la Flandre mais de la moyenne belge – qu’elle contribue à tirer vers le bas – aux environs de 2040.

 La partie la plus intéressante de l’exposé de Giuseppe Pagano me paraît résider dans son analyse de la chaîne causale qui handicape l’économie de la Wallonie, plombe son redressement mais permet également d’identifier les facteurs sur lesquels il faut activer les remèdes. Dans sa démonstration, le professeur Pagano montre que, contrairement aux idées reçues, la capacité des Wallons à capter de la valeur ajoutée produite en dehors de la région est réelle, notamment par une mobilité de l’emploi vers Bruxelles, la Flandre et l’étranger, et joue favorablement puisque, au delà du PIB wallon (73,66 % de la moyenne belge en 2009), l’indice du revenu primaire s’élève à un niveau supérieur au PIB : 87,2 % de la moyenne belge. La différence entre ce niveau et le revenu disponible des Wallons (90,7 % de la moyenne belge en 2010) est constituée de la solidarité implicite. Toutefois, c’est le cumul de la faiblesse de la productivité et le bas niveau du taux d’emploi (84% de la moyenne belge) qui continue à handicaper le PIB par habitant en Wallonie. Si la productivité régionale est plus faible que la moyenne belge (88%) c’est à la fois à cause de la relative petitesse de la taille des entreprises wallonnes (97,21 % de la moyenne belge) et du manque de vigueur de la dynamique entrepreneuriale wallonne (86% de la moyenne belge), le taux de création des entreprises étant élevé (104,26 % en 2012) mais contrecarré par un taux de disparition plus élevé que la moyenne belge (109 %).

 Outre le fait que la comparaison avec la Belgique, et donc surtout avec la Flandre, connaît des limites certaines, l’intérêt de cette démonstration conforte l’importance, difficilement contestable, et la nécessité de garder le cap du redressement économique wallon et même d’accélérer sa trajectoire. C’est bien le mot d’ordre d’Elio Di Rupo. Le Premier-ministre fédéral – ou le président du Parti socialiste ? -, à l’instar de Franklin D. Roosevelt en 1942 (Germany First !), insistait sur les priorités futures de la Région wallonne à l’Opéra de Liège pour la rentrée du Cercle de Wallonie le 15 janvier 2014 : Economy First !

 Vincent Reuter partage assez largement ce diagnostic économique et souligne l’urgence d’une action radicale et ambitieuse qu’incarne bien le plan Ambition 2020, médiatisé le 18 juin 2012. Devant le FOFI, le représentant des patrons wallons insiste sur deux aspects qui lui tiennent plus particulièrement à cœur et qui touchent directement à la compétitivité des entreprises : les différentiels de coûts salariaux et surtout les différentiels de coûts énergétiques avec nos concurrents, soulignant d’ailleurs que les seconds sont devenus plus handicapants que les premiers pour les entreprises wallonnes. L’administrateur délégué de l’UWE rappelle par ailleurs que, pour 2019, le déficit budgétaire pour l’ensemble constitué par la Région wallonne et la Communauté française Wallonie-Bruxelles s’élèverait selon les prévisions à 880 millions d’euros. Personnellement, je ne sais d’ailleurs si le plus effrayant est d’en considérer le montant ou bien la permanence de cet ensemble institutionnel inapproprié auquel on semble, comme pour un péché originel, lier le sort de la Wallonie…

 La formule cycliste de Giuseppe Pagano était donc la bienvenue. Ni le contexte budgétaire difficile lié à la nouvelle loi de financement des communautés et des régions, ni la participation de la Wallonie aux coûts du vieillissement de la population et à la sauvegarde des retraites, ni sa contribution à l’effort général d’assainissement des dépenses publiques ne rendront aisée la transition de la Région Wallonie vers une croissance intelligente, durable, inclusive et créatrice d’emplois requise par l’Europe à l’horizon 2020.

2. Des stratégies transversales bienvenues, salutaires, mais fondamentalement insuffisantes

Notre objet n’est pas d’émettre un avis circonstancié sur les axes stratégiques d’Horizon 2022 ou d’Ambition 2020. Les axes stratégiques de la première démarche peuvent difficilement être contestés à ce stade tant ils sont généraux et, comme l’a souligné Giuseppe Pagano, attendent encore d’être habités par des actions concrètes et chiffrées. Oui, il faut certainement renforcer la compétitivité, la politique industrielle, la recherche et l’innovation. Assurément, il apparaît nécessaire de renforcer l’éducation, la formation et l’emploi. Sans doute faut-il mobiliser les communautés de territoires et rencontrer les défis démographiques et énergétiques. Nous ne pouvons qu’adhérer aux volontés de réduire la pauvreté et la précarité, d’améliorer la qualité de l’enseignement obligatoire comme de l’enseignement supérieur ou de la formation continue. Nous pouvons également souscrire aux trois lignes de forces organisationnelles que sont la gouvernance, l’ouverture sur le monde et les finances publiques. La difficulté est, évidemment, que tout ceci étant considéré, la mise en œuvre de ces axes en actions concrètes est bien plus difficile, dès lors que l’enveloppe budgétaire sera en repli et qu’il faudra faire des choix.

Ambition 2020 est porté, rappelons-le, à la fois par l’UWE, l’Union des Classes moyennes et par l’ensemble des Chambres de Commerce et d’Industrie de Wallonie qui se sont engagées à œuvrer un renouveau de la Région wallonne selon trois axes : accélérer le développement économique pour garantir l’autonomie financière de la Région, tendre vers le plein emploi et renforcer la cohésion sociale. Quatre conditions ont été reconnues par ces partenaires comme leviers du développement économique et de la prospérité : la croissance des entreprises, l’efficacité du marché du travail, la construction d’un climat social de qualité ainsi que la modernisation de l’appareil public. Il faut également relever la constance de l’Union wallonne des Entreprises dont l’administrateur délégué évoque ces mêmes priorités qui étaient mises en avant par l’UWE en 2003 lors des travaux de prospective menés sous l’égide de Serge Kubla avec l’Institut Destrée dans le cadre de la redéfinition des politiques d’entreprises et du programme 4X4 pour entreprendre : l’enseignement technique et professionnel, la connexion entreprises – centres de recherche pour booster une R & D orientée vers l’innovation ainsi qu’un aménagement du territoire attentif aux demandes d’espace et de mobilité des entreprises. Ces priorités, que Didier Paquot de l’UWE avait qualifiées en 2003 de « tabous » wallons, restent au centre de tout processus de redéploiement et semblent bien constituer le cœur de notre incapacité, en tant que Wallonnes et Wallons, de nous réformer et transformer, ainsi que d’agir de manière efficiente.

Certes, c’est à juste titre que Vincent Reuter et Giuseppe Pagano ont souligné l’intérêt de construire et de mettre en œuvre des plans stratégiques structurés. Le Contrat d’avenir pour la Wallonie et le Plan prioritaire wallon (dit Plan Marshall) ont, sous l’impulsion d’Elio Di Rupo puis de Jean-Claude Marcourt, esquissé des politiques transversales en mobilisant des moyens, certes trop faibles, mais inégalés jusque-là. Ces politiques ont ceci de remarquable – et beaucoup ne l’ont pas compris – qu’il s’agit d’investissements sur le long terme. Création de filières entre les entreprises, les centres de recherches, les universités et les centres de formation sous la forme de pôles de compétitivités ou renforcement de l’apprentissage des langues chez les Wallonnes et les Wallons n’ont évidemment pas d’impacts immédiats en termes de création de valeurs et d’emplois. Il est d’ailleurs dérisoire de défendre des returns sur ces actions à des fins politiques, d’avancer des chiffres auxquels personne ne croira réellement puisque l’essentiel n’est pas là mais bien dans la transformation intrinsèque du système régional d’innovation et du tissu entrepreneurial. Ne nous y trompons pas : ces mesures sont salutaires et elles peuvent contribuer à construire l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Sont-elles suffisantes ? Aujourd’hui, assurément non. Ni en qualité, ni en intensité. Nous y reviendrons par ailleurs mais c’est sans doute un débat fondamental pour la campagne électorale régionale d’une région telle que la Wallonie, qui tend vers plus d’autonomie financière. Il est d’ailleurs assez surprenant que, lors de la soirée organisée par la Banque nationale, la perspective des élections du mois de mai et d’une nouvelle déclaration de politique régionale n’aient pas été réellement évoquées alors qu’il s’agit d’une bifurcation majeure [2].

3. La gouvernance… et la fonction publique

C’est avec raison encore que, à Namur, Vincent Reuter fustigeait l’idée que la gouvernance wallonne semblait se limiter, chez quelques élus de Wallonie, à des problématiques du niveau de la réduction du cumul des mandats. Sans nier personnellement la difficulté de cette seule question, l’idée de gouvernance évoque pour moi trois enjeux plus fondamentaux dans le contexte wallon.

 Le premier est celui de la réforme des institutions dites « francophones ». Il s’agit à mes yeux, et ce depuis le début des années 1980, d’une des réformes les plus urgentes à mener pour assurer les conditions du redéploiement de la Wallonie. L’urgence est grande en effet de mobiliser une bonne partie des moyens disponibles – ou rendus disponibles – en Wallonie pour mener les réformes attendues depuis plus de trente ans en décloisonnant la culture, la recherche, l’enseignement, la formation, l’activité économique et l’emploi. Il s’agit d’activer toute cette chaîne de valeurs tant en Wallonie qu’à Bruxelles, au service de la jeunesse, de l’intelligence et de l’activité économique et sociale. Le message est clair : il faut transférer en 2014 toutes les compétences de la Communauté française aux deux régions Wallonie et Bruxelles. Si le combat entre régionalistes et communautaristes est dépassé aujourd’hui, comme on aime le répéter, c’est par les faits. Sauf à encore agiter un nouvel épouvantail flamand à Bruxelles. L’objectif est clairement d’accorder une place réelle aux Flamands et non de les bouter dehors comme certains en rêvent encore.

 Le second enjeu est celui du processus de décision en Wallonie. Celui-ci doit être restauré et clairement localisé dans la Région. Pour des raisons parfaitement compréhensibles et légitimes, liées notamment au processus d’instauration du fédéralisme, les partis politiques ont pris un poids démesuré dans l’Etat fédéral belge. Dans un fédéralisme naissant, il s’agissait à la fois d’organiser les niveaux de pouvoir, de leur donner de la cohérence, de mettre de l’huile dans les rouages et de suppléer au déficit d’intérêt général belge, relatif au bien commun, de ce que la France appelle la République et les États-Unis l’Amérique. Ce faisant, les partis politiques se sont substitués – en termes de conception des politiques, de prise de décisions et de mise en œuvre – à ces deux organes essentiels de la démocratie que sont le Parlement et l’Administration. Et les partis politiques n’ont eu de cesse de les affaiblir en les contournant, de les dévaloriser au profit de l’Exécutif dont ils ont pris le contrôle absolu, notamment par l’intermédiaire de Cabinets ministériels hypertrophiés. Rétablir la démocratie en Wallonie requiert donc à la fois de renforcer le Parlement et l’Administration, de leur rendre leur liberté et de leur redonner confiance dans les pouvoirs démocratiques légitimement exercés. Ce chemin passe par une réduction drastique du nombre de collaborateurs des ministres – nous pensons à un grand maximum de dix pour sept ministres soit 70, tous niveaux confondus, – ainsi que par une meilleure articulation des organismes d’intérêt public (OIP) avec le SPW. La Wallonie doit (re)devenir une démocratie parlementaire efficace, sûre d’elle-même et transparente !

Le troisième enjeu de la gouvernance wallonne, c’est de remettre une société en mouvement vers un but commun en l’impliquant dans le redéploiement wallon. Qui ne sait qu’aucune politique ne peut être mise en œuvre si elle n’est fondée sur la conviction des acteurs et les citoyens sur le fait que cette politique sera bénéfique pour son avenir et pour celui de ses proches et de ses enfants ? On observe parfois quelque gesticulation dérisoire à présenter des plans conçus en chambre close et non-appropriés, par ceux-là, acteurs, citoyennes et citoyens qui en seront non seulement les bénéficiaires mais aussi les porteurs. Cet aspect, pourtant central, n’a pu être abordé lors de la soirée du Forum financier mais les deux orateurs maîtrisent trop bien la dynamique des organisations et des entreprises pour que les auditeurs aient pu, un seul moment, penser qu’ils ignoreraient que les sociétés se transforment de l’intérieur et que les portes de l’avenir s’ouvrent par la base.

Conclusion : le nouveau leadership en Wallonie

 Le nouveau leadership en Wallonie et pour la Wallonie ne viendra pas de femmes ou d’hommes providentiels au charisme écrasant, s’appuyant sur des Richelieu de partis et des Cabinets ministériels autoritaires. Le nouveau leadership se construira, en Wallonie et pour la Wallonie, au départ d’une ou d’un ministre-président avec son équipe de ministres et de collaborateurs aussi respectueux qu’attentifs au travail du Parlement, qui auront à cœur de replacer l’Administration wallonne d’abord, et les acteurs de la gouvernance ensuite, au cœur de l’action publique.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 


[1] Notons que nos propres calculs du PIB brut par habitant à prix courants (donc sans correction de l’inflation), chiffres absolus, selon les comptes régionaux 2012 de la Banque nationale au 31.01.2014, s’ils donnent bien un PIB/habitant en Wallonie de 71,9% du PIB/habitant belge en 2003, aboutissent à 73,058 en 2011 et 73,055 en 2012. Selon ces calculs, l’indice de la Flandre en 2011 serait de 99,898 et en 2012 de 101,146 en 2012.

[2] J’appelle bifurcation le moment où soit une variable soit un système peut évoluer vers plusieurs possibilités et réalise une seul de ces alternatives.