Budgets du fédéral et des entités fédérées : échange avec Daan Bleus (De Tijd)

Hour-en-Famenne, 1er juillet 2026

Le questionnement de Daan Bleus, journaliste politique et économique au quotidien flamand De Tijd, porte sur la manière dont le budget fédéral supporte une très grande partie des charges de l’État belge (les coûts liés au vieillissement de la population, les charges d’intérêt, les dépenses de défense), tandis que, estime-t-il, les autorités régionales disposent de revenus assez importants, mais ne prennent en réalité pratiquement aucune part à ces efforts. Daan Bleus observe qu’en Flandre, ces « recettes gratuites », issues des dotations, entraînent de très nombreuses dépenses considérées comme « superflues ». Un important problème de subventions y existerait et les titres-services y sont particulièrement bon marché. C’est dans ce cadre, que le journaliste a souhaité m’interroger [1].

 

Daan Bleus : selon vous, les gouvernements wallon, francophone et bruxellois effectuent-ils trop de dépenses superflues ? De quelles dépenses s’agit-il précisément ?

Il ne fait, en effet, aucun doute que ces gouvernements font des dépenses qui sont peu vertueuses à cause d’une gouvernance chaotique depuis des décennies. Ces politiques n’ont pas été et ne sont pas soutenables comme le rappelait en Commission du Parlement de Wallonie le 15 juin 2026, le ministre-président Adrien Dolimont *, par ailleurs depuis 2021 ministre du Budget dans le gouvernement wallon. Le diagnostic est facile à comprendre : alors que la différence entre les recettes et les dépenses de la Région wallonne était de l’ordre de 600 millions d’euros voici dix ans (2015), cette différence n’a cessé de croître pour atteindre un montant d’environ 3 milliards annuellement depuis 2022, période post-Covid [2]. L’effort structurel réel, louable et cumulé de plus d’un milliard d’euros sur la période 2022-2026, ralentit à peine les effets d’une dette consolidée de près de 40 milliards d’euros soit près de 20% des recettes. Cette dette génère une charge d’intérêt de plus d’un milliard d’euros par an, montant qui n’est dès lors pas affecté à des politiques pertinentes. L’échéance de cette dette va jusqu’en 2120, selon la Cour des comptes [3].

Ce qui signifie, comme je l’ai rappelé à plusieurs reprises que, nous Wallonnes et Wallons, nous aliénons, avec principalement des dépenses d’exploitation, l’avenir de nos arrière-arrière-petits-enfants. Les lieux de ces dépenses sont connus : beaucoup trop d’effets d’aubaine ou d’affaissement de la norme dans des aides à l’emploi (1,3 milliard par an), des aides aux entreprises (1,4 milliard par an), les titres-services (600 millions d’aides régionales). Les dépenses superflues existent aussi à la Communauté française : incapacité depuis la communautarisation de fusionner les trois réseaux publics, dépenses inconsidérées dans l’audiovisuel, etc. Quant à la Région bruxelloise, gérée entre francophones et Flamands de Bruxelles, ses dérapages sont connus : le Musée Kanal en est un bel exemple, mais il en est d’autres.

 

Daan Bleus : pensez-vous qu’une solution consisterait à accorder davantage de compétences aux gouvernements des entités fédérées, en échange d’un refinancement par l’État fédéral ? Est-ce réalisable, compte tenu des déficits budgétaires de ces gouvernements ?

Compte tenu de la situation que je viens de décrire, chacune ou chacun peut comprendre que la priorité est d’abord l’assainissement rapide par ces entités fédérées de leurs finances publiques. Cela passe, le gouvernement wallon en est conscient, d’abord par une réduction tangible des dépenses, mais aussi par une augmentation réelle du taux d’emploi et de la productivité des travailleurs et de leurs machines afin de générer davantage de valeur. Les données sur la répartition de l’emploi par secteurs institutionnels montrent un déficit d’emploi d’environ 7% dans les entreprises par rapport à la Flandre et un trop-plein de même volume dans les administrations publiques [4]. Si l’esprit d’entreprendre est en progrès en Wallonie, il reste insuffisant. Il n’est donc pas temps de nouveaux transferts de compétences du fédéral vers les entités fédérées. J’ai regretté en 2011-2014 les transferts comme les soins de santé ou les allocations familiales vers la Wallonie. Celles-ci ont d’autant plus grevé le budget régional que les gouvernements ont été incapables de modifier autrement qu’à la marge ces mécanismes de solidarité en affirmant qu’un enfant wallon doit avoir le même soutien qu’un enfant flamand. Cette logique néglige non seulement le fait que les transferts n’étaient pas accompagnés de la totalité des budgets, mais aussi que la richesse générée par la Wallonie n’est pas la même que celle de la Flandre, le différentiel restant de l’ordre d’au moins 20%. Il aurait fallu, par exemple, s’inspirer du modèle français des allocations familiales qui n’accorde pas d’allocation au premier enfant, mais plutôt un complément familial qui est déterminé en fonction du revenu des parents, et donc une péréquation réelle. Cela aurait permis de mieux cibler les aides vers celles et ceux qui en ont vraiment besoin et de ne pas accroître inutilement les dépenses. Mon analyse est donc que des transferts de compétences ne sont pas à l’ordre du jour. De la même façon, comme je l’avais dit en 2023 à votre collègue de Knack : j’aurais honte, en tant qu’élu wallon, d’encore demander de l’argent à la Flandre [5]. Et je pense toujours de même, quoi qu’en disent aujourd’hui certains enseignants et syndicalistes francophones, demandeurs d’une nouvelle loi spéciale de financement des communautés et des régions, sans en mesurer les implications politiques.

 

Daan Bleus : Quelles réformes sont, selon vous, nécessaires au sein du paysage politique pour gagner en efficacité, comme par exemple une fusion entre le gouvernement de la Communauté francophone et le gouvernement wallon ?

Une fusion entre le gouvernement de la Communauté française et celui de la Région wallonne n’est pas plus souhaitable en 2026 qu’il ne l’était en 1980 ou 1985. Il est contraire à toute l’approche de notre fédéralisme qui s’est construit progressivement depuis les plus anciens comme Frans Van Cauwelaert, Kamiel Huysmans et Jules Destrée, pour ne citer qu’eux. Depuis les quatre lois de 1932 à 1938, la loi Gilson de 1962, l’article 4 de la Constitution, forgé lors de la réforme de 1970, nous avons construit ce pays sur un fédéralisme (ou un confédéralisme) à quatre Régions. C’est le cap qu’il faut garder dès lors que nous avons définitivement réglé le problème des limites de ces régions. Les communautés et les régions doivent s’effacer derrière des états fédérés à part entière, disposant de toutes les compétences régionales et communautaires sur leur espace. L’idée de fédération Wallonie-Bruxelles, voulue jadis par Serge Moureaux, Charles Picqué et Rudy Demotte, constitue une atteinte à la loyauté fédérale, car elle considère Bruxelles comme une Région francophone, ce qu’elle n’est pas en droit. Cette approche méprise les Flamands de Bruxelles. Quant à la solidarité des Bruxelles francophones avec la Wallonie, c’est un mythe : elle ne connaît pas d’exemple. Le projet wallon, difficile à réaliser, est celui d’une volonté de redressement socio-économique. Il ne pourra se faire qu’en changeant les mentalités, l’éducation, la culture, et donc en quittant l’aliénation belge francophone de la capitale de l’État fédéral et de la Communauté française qu’incarne si bien la RTBF. C’est pour cette raison que les articles 138 et 139 ont été inscrits dans la Constitution en 1993 : le transfert de toutes les compétences communautaires vers la Région wallonne (et la même chose pour l’OstBelgien). Pour Bruxelles, il faut évidemment donner des garanties aux Flamands : pourquoi pas un ministre président bruxellois flamand ?

Pour le fédéral, il s’agit également de se mettre en ordre sur le plan budgétaire comme tente de la faire le gouvernement de Monsieur De Wever. Un changement de méthode s’impose, sur le modèle hollandais, comme nous l’avons préconisé avec une série d’économistes nous l’égide de Kevin Spiritus [6].

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[*] Adrien DOLIMONT, Exposé général sur le budget ajusté 2026, Parlement wallon, Session 2025-2026, CRAC n°165, 15 juin 2026, p. 6.

[1] Daan BLEUS, De lasten zijn voord de federale begroting, de lusten voord de deelstaten, in De Tijd, Donderdag 2 Juli 2026.

[2] Projets de décrets contenant l’ajustement des budgets de l’année 2026 de la Région wallonne, Rapport approuvé le 11 juin 2026 par le chambre française de la Cour des Comptes, p. 10, CCREK, 16 juin 2026.

[3] 37e Cahier d’observations adressé par la Cour des comptes au Parlement wallon, Bruxelles, Fascicule II, p. 20, Octobre 2025.

[4] Répartition de l’emploi par secteurs institutionnels (2023), Données ICN, 5 octobre 2025.

[5] Philippe DESTATTE, « J’aurais honte, en tant qu’élu wallon, d’encore demander de l’argent à la Flandre », Entretien avec Han Renard, Traduction de l’interview réalisée par la journaliste Han Renard le 1er février 2023 et publiée dans le magazine Knack le 4 février 2023 sous le titre Historicus Philippe Destatte: “Ik zou me als Waalse politicus schamen om nog geld te vragen aan Vlaanderen”, Hour-en-Famenne, Blog PhD2050, 1er février 2023. https://phd2050.org/2023/02/05/dignite/

[6] Proposition de réforme du processus budgétaire belge, Bruxelles, 27 mars 2026. https://phd2050.org/2026/03/29/reforme-processus-budgetaire/

Laisser un commentaire

En savoir plus sur PhD2050 (Philippe Destatte)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture