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Mons, le 26 août 2024

 

1. Des parcours thématiques, balisés chronologiquement

Dans la préface à la Nouvelle histoire politique de la Belgique contemporaine, publiée voici presque vingt ans, les quatre directeurs de cette belle initiative, les professeurs Michel Dumoulin, Vincent Dujardin, Emmanuel Gérard et Mark Van den Wijngaert, avaient rappelé la double difficulté d’un tel travail : d’une part, le recul du savant individuel tétanisé par la comparaison avec l’œuvre monumentale d’Henri Pirenne (1862-1935), de l’autre, la difficulté de former une équipe de chercheurs qui puisse épouser la complexité de ce que recouvre l’histoire d’un tel État. De 2005 à 2009, ces quatre historiens en mobilisèrent toutefois d’autres et, ensemble, relevèrent le défi avec un réel succès. Ils renoncèrent toutefois à leur première intention de proposer des parcours thématiques couvrant l’ensemble de la période, pour s’en tenir à un parcours chronologique traditionnel, sauf pour ce qui concerne l’histoire coloniale [1].

Devant son auditoire, le professeur en charge de l’Histoire de la Belgique contemporaine à l’Université de Mons ne peut avoir ces hésitations. Certes, les générations de collègues historiennes et historiens sont bien là, avec leurs productions dans lesquelles il peut puiser : non seulement les travaux de synthèse récents ou plus lointains, mais aussi les textes d’une histoire qui s’écrit sans cesse, dans les livres, les articles, sur l’internet. Quant aux parcours thématiques, il ne peut plus y renoncer. D’abord, parce qu’il sait depuis le début de ses enseignements à l’Athénée de Liège, fin des années 1970, que c’est la meilleure manière d’intéresser et d’impliquer les étudiantes et étudiants sans jamais d’ailleurs renoncer aux cadres chronologiques [2] ; ensuite parce qu’il s’agit de la meilleure manière d’ouvrir un débat scientifique qui réalise une synergie effective entre enseignement et recherche [3] ; enfin, parce que cela correspond à une conception de l’histoire explicative du présent et donc d’une discipline réellement opérationnelle et utile.

 

2. La traversée de trois siècles en quatorze problématiques

Ainsi, dans la deuxième édition de cette Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions, 1790-2020 [4], je problématise les questions traitées tout en leur conservant leur caractère diachronique. Les chapitres traversent trois siècles, prennent en compte les grandes évolutions et étudient les crises majeures de notre histoire lointaine ou récente, les révolutions politiques et sociales, les guerres, mais aussi les transitions climatiques et énergétiques ou encore la pandémie de Covid-19.

En début de chacun des quatorze chapitres de cet ouvrage, un enjeu est formulé permettant la mise en perspective et l’actualisation du questionnement

  1. La Révolution industrielle (1770-1847) : comment les différentes dimensions de la société (économique, culturelle, technologique, sociale, démographique, politique, juridique, institutionnelle, etc.) peuvent-elles évoluer pour passer d’un paradigme sociétal ancien à un modèle nouveau ? La compréhension de cette mutation peut être éclairante pour regarder et mesurer les transformations actuelles des sociétés industrielles vers des sociétés post-industrielles : numériques, décarbonées, etc.
  2. La Révolution belge (1789-1839) : comment le pouvoir qui se met en place à Bruxelles en septembre 1830, va prendre – ou pas – en considération les aspirations linguistiques, culturelles, économiques et sociales des populations de ce qui devient la Belgique ?
  3. Le Mouvement social (1848-1979) : comment les acteurs sociaux des XIXe et XXe siècles vont s’organiser pour répondre aux défis nouveaux que la Révolution industrielle et l’extension du capitalisme imposent à la société et aux institutions ?
  4. La question nationale (1838-1914) : comment et pourquoi, dans un contexte de suffrage censitaire et d’affirmation de l’existence d’un État belge où prédomine la langue française, des mouvements flamand puis wallon, porteurs d’identités régionales voire nationales, vont rapidement émerger au point de concurrencer et de remettre en cause la jeune nation belge ?
  5. L’évolution des partis politiques de 1846 à 1894 : comment, dans une Belgique catholique censitaire, libérale et bourgeoise, vont s’organiser les partis politiques pour donner vie au régime parlementaire et tenter d’y laïciser l’État ?
  6. Colonisation et décolonisation du Congo (1885-1965) : pourquoi la Belgique s’est-elle engagée dans l’aventure coloniale européenne en Afrique au XIXe siècle ? Comment a-t-elle géré cette situation ? Et ensuite, fait face au processus de décolonisation encouragé par les Nations unies puis finalement revendiqué par les populations elles-mêmes ?
  7. La Grande Guerre (1914-1918) : comment la démocratisation et l’industrialisation, qui modifient la société à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ont-elles transformé la manière de mener une guerre au point de faire de 1914-1918 une rupture majeure de la civilisation, partout en Europe et donc aussi en Belgique ?
  8. La démocratisation des institutions (1919-2024) : comment, dans un État libéral et censitaire, le droit de suffrage s’est-il progressivement élargi pour constituer une démocratie moderne ? La démocratie s’est-elle étendue sans cesse, de manière linéaire, comme le croyait le philosophe français Alexis de Tocqueville (1805-1859) en 1835 ou s’inscrit-elle dans une évolution discontinue ?
  9. L’accroissement de l’interdépendance (1919-2020) : comment la Belgique, d’abord confinée dans une stricte neutralité internationale va-t-elle s’adapter à l’interdépendance croissante des nations et établir des liens privilégiés avec ses voisins européens et atlantiques ?
  10. La Seconde Guerre mondiale et l’Affaire royale (1938-1950) : comment une Belgique, déjà fragilisée par des tensions intérieures et de profondes dissensions politiques va-t-elle faire face aux formidables coups de boutoir qui vont la frapper de 1938 à 1950 ? Comment la société et les institutions de la Belgique vont supporter et réagir à un embrasement idéologique et militaire mondial, sans précédent par sa violence ? Quelles vont être, enfin, les conséquences des deux politiques qui cohabiteront pendant cette période de troubles et de grandes misères ?
  11. La (con)fédéralisation (1919-2020) : comment, en prenant en compte la question nationale, et chronologiquement à la suite de cet enjeu, étudié de 1815 à 1914 dans cet ouvrage, Flamands, Wallons, Bruxellois, puis Belges germanophones (OstBelgien) ont tenté de transformer l’État belge pour qu’il réponde à leurs aspirations et besoins réciproques ?
  12. La contestation de la modernité (1945-2024) : comment la Belgique va se reconstruire sur les plans moral, idéologique et politique au sortir de la Seconde Guerre mondiale ?
  13. L’avènement politique et social des femmes (1880-2020) : comment les femmes vont-elles progressivement s’émanciper du système social dans lequel les institutions belges les ont enfermées au XIXe siècle ?
  14. Le profond malaise citoyen (1970-2020) : comment les citoyens belges des différentes régions ont-ils progressivement pris leur distance avec les institutions représentatives de l’État, particulièrement avec les mondes politiques et judiciaires ?

3. Une porte vers d’autres savoirs

Étudiant toutes ces problématiques, qui font constamment l’objet d’interactions, je veux redire ma conviction de l’importance pour la société de notre métier d’historien. Cette conviction se renforce par la nécessité de faire face à plusieurs formes de délitement de la pensée par un laisser-aller quasi généralisé du référencement et un manque de rigueur certain dans l’heuristique, y compris la critique des sources. C’est un phénomène qu’historiens américains, mais aussi français [5] ont bien perçu et auquel notre société n’échappe pas non plus : le fact-checkingcollecte d’éléments factuels et objectifs pour vérifier la véracité des faits ou l’exactitude des chiffres présentés [6] – auquel procèdent certaines institutions et agences de presse, est parfois accablant pour les producteurs de discours, y compris parfois à vocation scientifique.

Il m’a été donné l’occasion de le rappeler en octobre 2021 lors du lancement du réseau EUNICE rassemblant les universités de Brandenburg, Cantabria, Catania, Lille – Hauts de France, Poznań, Vaasa et Mons [7]. J’y insistais notamment sur le fait que former nos étudiants à la rigueur, à la précision et à la critique, c’est assurément contribuer à en faire, au-delà de chercheurs de qualités, des intellectuels conscients, à l’esprit courageux, c’est-à-dire aptes à se saisir des contenus les plus difficiles ou les plus farfelus, s’en délivrer, et ne communiquer que sur l’exact et le certain.

Cela nous demande, comme l’affirmait Raymond Aron, des vertus élémentaires de discipline, de consentement à l’autorité, de compétence technique, mais aussi de courage intellectuel [8]. D’autant qu’il s’agissait, au moment où l’historien l’écrivait, de tenter de sauver les valeurs auxquelles notre civilisation était attachée. C’était en 1939…

Questionnante, l’approche historique de l‘Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020) se veut particulièrement ouverte sur le monde. Bien que l’État belge, sa société, ses institutions constituent les objets centraux de l’ouvrage, des questions comme l’interdépendance, la critique de la modernité, l’avènement politique et social des femmes, le malaise citoyen, prennent largement en compte les interactions avec l’extérieur des frontières nationales ou fédérales, voire européennes.

Transdiscipilinaire, cette histoire a comme finalité la compréhension du monde présent en faisant appel aux disciplines mobilisables : le droit, la philosophie, la sociologie, la science politique, l’économie, etc. Une attention particulière est portée à la définition et à la compréhension des concepts.

D’abord fondé sur l’expérience d’un enseignement destiné à de futurs juristes, économistes, sociologues et politologues, cet ouvrage est destiné à permettre à chacune et chacun de comprendre la Belgique d’aujourd’hui, ses enjeux et ambitions. En même temps, ce livre constitue également un ouvrage de référence précieux pour le professeur de l’enseignement secondaire qui y trouvera matière pour préparer ses cours. Mais surtout, il se veut une porte vers d’autres savoirs, en ramenant le lecteur constamment à la réalité, grâce aux nombreux extraits de documents qu’il comprend, ainsi que par une bibliographie organisée par chapitre.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Michel DUMOULIN, Vincent DUJARDIN, Emmanuel GERARD et Mark VAN DEN WIJNGAERT, Préface, Nouvelle Histoire de Belgique, vol. 1, 1830-1905, p. XII-XIV, Bruxelles, Complexe, 2005.

[2] Ma dette est grande à cet égard vis-à-vis de l’historienne Francine Faîte-Nagels (1936-2023), mais aussi de l’inspecteur René Van Santbergen (1920-2001) qui m’avaient en juin 1980 incité à présenter à l’Université de Liège la première leçon d’agrégation en histoire dans le mode enseignement rénové. Pari osé à l’époque, mais moins risqué qu’annoncé puisque sanctionné d’une grande distinction.

[3] Première introduction à de nouvelles approches pédagogiques : 1. Le principe du débat scientifique dans un enseignement, un choix didactique qui réalise une synergie effective entre enseignement et recherche, Cellule de Pédagogie universitaire et de Qualité de l’Université de Mons, 30 octobre 2012.

[4] Philippe DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions, 1790-2020, coll. de l’École de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

[5] Kevin M. KRUSE & Julian E. ZELIZER ed., Myth America, Historians take on the biggest legends and lies about our past, New York, Basic Books, 2022. – Alya AGLAN, Laurent JOLY, André LOEZ, Gérard NOIRIEL ea, Zemmour contre l’histoire, Paris, Gallimard, 2022.

[6] Fact-checking, Bruxelles, Centre de Crise national : https://centredecrise.be/fr/fact-checking

[7] Ph. DESTATTE, « Opinions which are partial have the effect of vitiating the rectitude of judgement », Heuristics and criticism of sources in science, University of Mons, 21 October 2021. https://phd2050.org/2021/10/26/heuristics/

[8] Raymond ARON, Communication devant la Société française de philosophie, 17 juin 1939, dans R. ARON, Croire en la démocratie, 1933-1944, p. 102, Paris, Arthème-Fayard – Pluriel, 2017.

Hour-en-Famenne, 18 mai 2023

Membre du Groupe informel des historiens, fondé à Liège autour de l’historien René Van Santbergen (1920-2001), et que j’avais rejoint alors que j’étais encore étudiant en histoire, j’étais très proche de cet inspecteur d’histoire que je croisais alors dans différents milieux [1]. C’est d’ailleurs dans une dynamique un peu complotiste que j’avais, sur son insistance, présenté en 1980 ma leçon d’agrégation de l’enseignement secondaire supérieur en histoire en l’accommodant pour l’enseignement rénové. C’était une première pour les professeurs d’histoire de l’Université de Liège qui étaient très loin d’être favorables à cette réforme. Malgré, ou grâce à l’absence de René Van Santbergen lors de la leçon, ils furent néanmoins réceptifs et ne me pénalisèrent pas pour mon enthousiasme pour cette pédagogie. Celle-ci avait été acquise lors de mon très long stage dans les classes de Francine Faite-Nagels et Marie-France Paligot à l’Athénée de Liège 2. Je devais d’ailleurs retourner enseigner dans ce bel établissement après un exil à l’Institut technique de l’État à Izel-sur-Semois qui eut au moins le mérite de me faire découvrir les richesses de l’Abbaye d’Orval, toute proche.

Restant membre du Groupe informel des historiens [2] puis collaborateur du Centre de la Pédagogie de l’Histoire et des Sciences de l’Homme, autour des Cahiers de Clio, fondés par le même René Van Santbergen en 1965, et alors portés par Maggy Hodeige, je gardais tout mon enthousiasme pour cette pédagogie à laquelle je suis d’ailleurs resté fidèle, jusqu’aujourd’hui, en lui gommant certains travers.

C’est l’hommage rendu à René Van Santbergen à l’occasion de sa retraite et ma volonté de contribuer à ses Mélanges qui m’a motivé à explorer la question du fascisme et du national-socialisme, sur base notamment des travaux remarquables de l’historien franco-israélien Zeev Sternhell. Ma découverte de Ni Droite ni Gauche, L’idéologie fasciste en France [3], avait été déterminante, bousculant de nombreuses idées reçues et me permettant de comprendre non seulement des parcours comme celui d’Henri de Man (1885-1953), mais aussi d’expliquer les risques de rapprochement entre socialisme et nationalisme chez une personnalité comme Jules Destrée (1863-1936) [4].

Les Mélanges René Van Santbergen, publiés sous la forme d’un numéro spécial des Cahiers de Clio en 1984 ne comprirent que quelques pages de teasing de mon trop long article consacré à l’enseignement du national-socialisme. Ce n’est donc qu’en 1988 que le texte fut publié dans les Cahiers de Clio à l’initiative du professeur Franz Bierlaire, devenu responsable de la revue.

Je notais dans l’introduction que ce travail, à vocation pédagogique, avait été réalisé pour des élèves de sixième possédant une formation littéraire et historique correcte, en option histoire à l’Athénée de Liège II et en formation commune à l’Athénée de Philippeville où j’ai ensuite enseigné. J’écrivais également que le modèle a été affiné dans sa dernière partie, dans le cadre d’un cours donné à l’École supérieure de Pédagogie du Luxembourg, à Saint-Hubert où j’enseignais le samedi dans l’abbaye [5]. Je pourrais ajouter aujourd’hui que cet exposé – avec quelques ajustements – fait, depuis 2004, partie intégrante de mon cours d’histoire de Belgique à l’Université de Mons lorsqu’il s’agit d’expliquer les résistances à la démocratisation des institutions [6].

C’est ce texte que je rappelle et auquel je donne accès en ligne aujourd’hui :

Philippe-Destatte_Socialisme-national-et-nationalisme-social, Deux dimensions essentielles de l’enseignement du national-socialisme, dans Cahiers de Clio, 93/94, p. 13-70, Université de Liège, 1988

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Sur la personnalité éminente de René Van Santbergen, voir Vincent GENIN, Van Santbergen René, dans Nouvelle Biographie nationale, Bruxelles, Académie royale de Belgique, n°15, 2020, p. 361-363.

https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/266729/1/Pages%20de%20NBN15%20-%20Van%20Santbergen%20R..pdf

[2] Ph. DESTATTE, Exemples de séquences de leçons en vue d’une critique permettant l’élaboration ou la révision des programmes d’histoire et de sciences sociales, Liège, Groupe informel des historiens, octobre 1982, 148 p. – Voir aussi Dire l’Histoire, Numéro spécial de La Pensée et les Hommes, Bruxelles, 1987, en particulier Maggy HODEIGE, Les motivations dans les changements des programmes d’histoire et Francine NAGELS, Enseigner l’histoire.

[3] Paris, Seuil, 1983.

[4] Ph. DESTATTE, Jules Destrée et l’Italie, A la rencontre du National-socialisme, Conférence donnée le 25 février 1986 à l’initiative de l’Association « Dante Alighieri » de Charleroi, sous les auspices de l’Institut italien de Culture de Bruxelles, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, XIX, 3-4, p. 543-585, Bruxelles, 1988.

Philippe-Destatte_Jules-Destree-et-lItalie_RBHC-19-1988

[5] Ph. DESTATTE, Philosophies du libéralisme, du marxisme, du fascisme et de la démocratie, Saint-Hubert, École supérieure de Pédagogie du Luxembourg, 1983, Syllabus, 46 p.

[6] Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et Institutions, Bruxelles, Larcier, 2019.

Liège, Palais des Congrès, le 21 janvier 2017 [1]

Il serait particulièrement prétentieux de vouloir conclure cette journée du 80ème anniversaire du Grand Liège : de brillants exposés comme celui d’Alain Malherbe du CREAT (UCL), deux panels tournés sur l’avenir de Liège à l’horizon 2037 aussi riches que celui sur le développement piloté par Jacques Pélerin, président du Comité exécutif du GRE-Liège, et celui sur l’attractivité piloté par Philippe Suinen, de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Wallonie et de l’Institut Destrée. Beaucoup de personnalités de premier plan se sont exprimées, du monde de la recherche, de la formation et surtout de l’entreprise.

Je rappelle que ces tables rondes voulaient répondre aux deux enjeux suivants. D’une part, comment améliorer les performances socio-économiques de la province de Liège pour qu’elle devienne une locomotive du développement wallon et, d’autre part, comment capter une partie des flux de l’économie globalisée vers une métropole qui se donne une véritable vocation régionale, nationale et internationale ?

Premier constat : la réflexion s’est déroulée dans une logique véritablement prospective, ainsi que le souhaitait le président du Grand Liège, l’ancien ministre Michel Foret. Avec une philosophie prospective puisque les panellistes ont réfléchi à l’intérêt de travailler en prenant en compte le long terme dans les politiques collectives et en affirmant l’importance de mener à bien ce type de réflexion. François Fornieri, CEO de Mithra Pharmaceuticals, a d’ailleurs dit le contraire de ce qu’on soutient généralement lorsqu’on parle des entreprises qui auraient « le nez dans le guidon », les entreprises seraient mangées par le quotidien, les entreprises qui ne sauraient pas réfléchir au long terme. François Fornieri nous a donné une leçon salutaire et destinée également aux services publics : chez Mithra les équipes réfléchissent à l’horizon 2040, ce qui est fondamental en termes d’anticipation, mais aussi de stratégie. On a toujours peur des horizons lointains, or il est nécessaire d’avoir un appétit pour ces horizons.

Le mandat qui nous avait collectivement été confié par le Grand Liège consistait à estimer quelle bonne décision nous avions à prendre aujourd’hui pour que Liège puisse peser, voire puisse continuer à exister, demain avec sa vocation, sinon son ambition, de pôle métropolitain.Nous le savons et tant Alain Malherbe que moi-même, dans notre introduction, avons mis la pression sur certains, en rappelant que, parmi les réels efforts qui sont faits, au sein de la dynamique qui existe à Liège, il faut oser regarder un certain nombre de choses difficiles. Le diagnostic nous renvoie aujourd’hui tant des images positives que des images négatives. Les positives doivent nous inciter à persévérer dans les démarches entreprises tandis que les négatives doivent nous pousser à ouvrir autant de chantiers pour remédier aux difficultés constatées.

Dès lors, en réfléchissant à 2037, nous ne nous inscrivons pas du tout dans une tentative de faire de la science-fiction, sauf si nous prétendions vouloir connaître et dire l’avenir, ce que personne n’a voulu faire parmi les intervenant-e-s. Deux exemples pertinents ont été donnés : le premier est l’expérience du pôle Image pour laquelle Philippe Reynaerts, directeur de Wallimage, a expliqué que, au travers de cette initiative en cours, nous étions en train de préparer des emplois à l’horizon de cinq ans ou de dix ans. Là, nous agissons fortement sur 2037 à partir de 2017. Nous ne tentons pas un Hollywood-sur-Meuse, nous sommes en train de créer un pôle d’activités avec des moyens réduits et des technologies légères qui sont aussi les atouts du XXIème siècle.

L’autre exemple est celui des éoliennes. « Nous aurions pu être de grands constructeurs d’éoliennes » a dit Grégory Reichling, administrateur délégué de Citius Engineering, président d’Agoria Liège-Luxembourg, à la suite des déclarations récentes du ministre-président Paul Magnette [2]. En s’interrogeant de cette manière-là, on fait ce qu’on appelle de la rétroprospective, on s’interroge, comme Jacques Lesourne, sur les avenirs qui n’ont pas eu lieu. On se dit que, dans des moments de bifurcation, on aurait pu aller plus loin, emprunter d’autres trajectoires. Sauf que, généralement – cela a été bien dit dans le panel -, nous ne sommes pas bien ou suffisamment informés. C’est pour cela que nous réinventons régulièrement l’eau chaude. Nous manquons d’historicité, c’est-à-dire de relations avec le passé et de véritable connaissance de celui-ci. Nous n’avons pas suffisamment en mémoire tous les efforts qui ont été faits ces dernières décennies. Ainsi, avons-nous redécouvert à l’occasion de cet anniversaire, notamment grâce aux archives dépouillées par Francine Faite-Nagels et aux films restaurés par la SONUMA, toutes ces actions qui ont été menées par le Grand Liège depuis plus de 80 ans. Quant aux éoliennes, nous en avons construites. Nous avons aujourd’hui oublié que, en 1985, on fabriquait des mats d’acier, supports d’éoliennes, de 9 tonnes et 22 mètres de hauteur, pour la Californie et pour Zeebruges, à l’Industrielle boraine à Quiévrain [3]. Pourquoi ne les fabrique-t-on plus là ? Il faudrait chercher et y revenir. A Quiévrain, on est juste à côté d’Estinnes, où l’on trouve, ou on trouvait, voici quelques mois, les plus hautes et plus puissantes éoliennes de Belgique, sinon d’Europe [4]. Mais vous savez que les éoliennes poussent, et poussent partout….

Ainsi, quand nous interrogeons sur le futur, nous nous donnons des capacités d’agir sur le présent et de transformer cet avenir.

Les convergences et paradoxes de la métropolisation liégeoise

Nous avons réfléchi au travers de deux tables rondes différentes et successives, dédiées à des enjeux complémentaires, l’un davantage orienté vers l’international, l’attractivité et la création de valeur, l’autre davantage orienté sur un développement économique et industriel que l’on pourrait qualifier d’endogène. Ce qui est remarquable, c’est que ces deux panels ont convergé et ont rappelé que ces deux développements s’inscrivent dans une logique de métropolisation, c’est-à-dire avant tout de mondialisation, dans laquelle les échanges d’idées, d’innovations, de cultures, de personnes et de produits sont fondamentaux. Cette convergence, mot clé prononcé par Philippe Suinen, me permet d’intégrer d’emblée les résultats issus des deux groupes dans une seule réflexion globale.

grand-liege_nQuant à l’idée de paradoxe, introduite par Marie-Kristine Vanbokestal, administratrice générale du Forem, il peut servir de fil conducteur à une réflexion intégrative autour de la métropolisation. Cet hellénisme nous sert utilement en termes de diagnostic prospectif, car il nous permet d’avancer des propositions qui vont généralement à l’encontre de l’opinion communément admise, celle qui heurte notre bon sens « naturel ». Et qui nous bouscule un peu. Cette idée est également précieuse, car, d’un autre côté, elle nous rassure. En effet, à des constats parfois difficiles, elle fait correspondre un pendant, un contrepoint, qui montre que nous ne manquons toutefois pas d’atouts. Elle oppose aussi nos qualités et nos forces à des barrières ou à des faiblesses qui nous rappellent que, finalement, nous ne pouvons pas avancer comme nous le voudrions. Or, nous l’avons répété : nous devons cesser de nous raconter des histoires auxquelles beaucoup ne croient plus.

Ainsi, en est-il du paradoxe de notre communication dans laquelle l’image que nous colportons de nous-mêmes – et qui n’est pas toujours positive – alors que, dit-on, paradoxe, Liège est très attractive. Même si elle manque souvent de fierté, notamment parce que la mémoire nous fait parfois défaut. Ainsi que le premier vice-recteur de l’Université de Liège Eric Haubruge l’a rappelé, nous valorisons John Cockerill, mais c’est probablement à Guillaume d’Orange que nous devrions élever une statue à Liège. C’est en effet le roi des Pays-Bas qui a donné l’impulsion de la création de l’Université dont le rôle dans le développement de Liège a été fondamental hier. Cette université constitue notre atout majeur, aujourd’hui, dans une société dite de la connaissance. L’université permet aussi d’envisager l’avenir avec confiance, sous la forme d’ailleurs d’une montée en puissance au travers d’un pôle académique Liège-Luxembourg – véritable révolution, a dit le recteur de l’Université de Liège – rassemblant l’Université, les Hautes Écoles, l’enseignement de promotion sociale et l’enseignement supérieur artistique. Cinquante mille étudiants et chercheurs constituent un potentiel d’intelligence considérable, un atout que beaucoup d’autres territoires pourraient envier à Liège. Guillaume d’Orange, c’est aussi la Société générale, le financement apporté à John Cockerill, et c’est l’appui constant donné à l’industrie. En fait, la création des bases d’un véritable écosystème industriel.

Paradoxe aussi que la tension que nous avons identifiée avec Philippe Suinen, mais aussi Yves Noël, François Fornieri et Eric Haubruge, entre la convivialité et l’intraversion, l’ouverture et l’enfermement. Liège, a-t-on dit, on s’y sent bien. Les Liégeoi-se-s constituent eux-mêmes une ressource, insuffisamment exploitée d’ailleurs : ils sont empathiques, mais aussi intravertis et finalement peu ouverts à l’extérieur et peu tournés vers l’étranger, plus au sud qu’à l’Est ou au Nord d’ailleurs. Alors qu’il s’agirait d’un atout majeur pour aujourd’hui comme pour demain, d’être ce que Liège n’a pas été ou n’a pas été suffisamment : la porte de la Wallonie vers la Hollande, vers la Flandre et surtout vers l’Allemagne. Cette ouverture de la Wallonie à l’Allemagne – on le dit souvent à Namur, sans être toujours entendu -, est fondamentale et Liège doit en être le moteur, pour la province de Liège et aussi pour la province de Luxembourg.

Le paradoxe de l’emploi est un énorme paradoxe. Nous faisons face à un volume, un poids considérable en termes de chômage : 16,2 % en province de Liège, 25,2 % pour la Ville de Liège, et surtout 45 % de chômage des jeunes à Liège-Ville, ainsi que rappelé par Marie-Kristine Vanbokestal. Ces indicateurs sont effrayants, alors que les infrastructures de formations sont denses : université, hautes écoles, centres de compétence, nombreux et de qualité. Malgré cela, l’inadéquation se poursuit entre, d’une part, les qualités des étudiants et des travailleurs et, d’autre part, le marché de l’emploi. Bien sûr, les Liégeois attendent, au travers de la Cité des Métiers, un certain nombre de réponses concrètes, même si, comme l’a fait remarquer l’administratrice générale du Forem, il faudra encore y développer un contenu dûment maîtrisé et performant, à la mesure de l’écrin immobilier. Ainsi, devons-nous bien constater une difficulté majeure, une faille centrale liée à la formation, au sein même de notre système de développement.

Le paradoxe de la créativité. Les Liégeoises et les Liégeois sont frondeurs et créatifs. Créatifs parce que frondeurs. Yves Petre, administrateur délégué de Safran Aero Boosters et président de l’Union wallonne des Entreprises, Grégory Reichling et aussi François Honhon, cofondateur de Cynapek, l’ont rappelé. Créatifs aussi car généralement ouverts à la diversité culturelle, comme l’a souligné Philippe Suinen. Nous sommes en terre en créativité, nous sommes connus pour notre créativité, nous valorisons bien cet atout, la qualité des chercheurs et des ingénieurs liégeois, lié à cette qualité de créativité est reconnue. Dans le même temps, nous paraissons conservateurs, notamment en termes de relations sociales, de relations politiques, de relations administratives. Toutes ces relations restent basées sur la méfiance, ancrées dans un monde ancien et révolu, et sont donc rendues difficiles et compliquées. L’attitude des organisations syndicales, la manière avec laquelle elles s’expriment à Liège et en Wallonie, a été mise au centre de cette problématique comme une difficulté réelle en matière d’attractivité et un handicap majeur pour le développement régional. Si nous n’organisons pas des relations sociales plus fructueuses, nous n’en sortirons pas. C’est une vérité que nous nous devons collectivement, a répété Yves Petre.

Le paradoxe de l’éducation. On observe là aussi – le jeune étudiant et déjà créateur de l’entreprise KIWERT, Romain Hault l’a souligné – une inadéquation majeure entre l’enseignement secondaire tel qu’il existe et le monde qui se transforme, où tout élément semble se métamorphoser sauf l’école. Où l’on ne donne pas suffisamment aux jeunes la liberté de développer leur potentiel. Où l’on s’enferme dans une société qui ne permet pas suffisamment aux jeunes de s’épanouir dans ce qu’ils veulent être alors que, en termes d’entrepreneuriat, il s’agit d’un élément majeur. Chacun a un potentiel en lui, que l’école doit pouvoir épanouir a dit Romain. Un des rares moments du panel qui a été applaudi directement.

Le paradoxe de l’entrepreneuriat. Liège est techniquement et économiquement à sa place dans l’économie mondiale, ont rappelé Jacques Pélerin, Grégory Reichling et Bernard Piette, le general manager du pôle de compétitivité Logistics in Wallonia. Son tissu économique est très dense. Son activité industrielle est intense. Elle dispose d’entreprises de premier plan comme EVS, la FN, les Câbleries d’Eupen, Safran, Mithra, CMI, Arcelor-Mittal, d’instruments comme le CRM, le Giga, le Sirris, les incubateurs comme le Venture Lab ou LeanSquare, un accès au financement privé, tous ces atouts étant localisés dans un cercle de 50 kms autour de Liège. Les quatre modes de l’infrastructure et de la logistique y sont réunis : fluvial, autoroutier, TGV, aéroport frêt et passager, et en voie d’intégration. Elle dispose d’espaces libres de terrains remarquables dans la vallée et autour de l’aéroport (470 ha.) Cela nous rassure. Il existe là à la fois un discours très volontariste, fondé sur des réalités tangibles. Néanmoins, la mentalité elle-même, et c’est là que réside le paradoxe, semble peu ambitieuse. Nous paraissons manquer de fierté. Nous n’osons pas ou plus construire de grands projets industriels, de niveau mondial.

Ainsi, ces paradoxes révèlent autant d’atouts, mais mettent aussi des doigts dans des plaies, en désignant des faiblesses que, malgré nos efforts, nous ne parvenons pas réellement à surmonter. Dans le même temps, c’était la volonté des organisateurs et des animateurs des tables rondes : nous sommes parvenus à identifier des chantiers qui répondent aux enjeux formulés en amont de cette réflexion, et auxquels nous souhaitions répondre pour assurer un meilleur développement du Grand Liège, pris comme entité territoriale.

A suivre…

Philippe Destatte

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[1] Ce texte constitue la mise au net de mon exposé au terme du colloque prospectif Liège à l’horizon 2037, organisé au Palais des Congrès de Liège par l’association Le Grand Liège, le 21 janvier 2017.

[2] Christophe DE CAEVEL, Magnette « Nous avions tout pour être de grands producteurs d’éoliennes », dans Trends, 11 janvier 2017. http://trends.levif.be/economie/politique-economique/magnette-nous-avions-tout-pour-etre-de-grands-producteurs-d-eoliennes/article-normal-595579.html

[3] Industrielle boraine, Quiévrain, dans Bulletin économique du Hainaut, n°45, 1985, p. 61.

[4] Parc éolien. 11 éoliennes qui culminent à 198 mètres. http://estinnes.be/parc-eolien/