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Liège, le 16 septembre 2026

À l’occasion du centième anniversaire de la Fédération des Associations belges d’Ingénieurs (FABI), l’Association des Ingénieurs de Liège, l’Association des Alumni de l’Institut Montefiore et la Faculté des Sciences appliquées de l’Université de Liège ont organisé une conférence consacrée à La problématique des terres rares, géopolitique et recyclage, passé, présent et futur. Celle-ci s’est tenue à la Salle académique de l’ULiège, le 16 septembre 2026.

 C’est au titre de prospectiviste que j’y suis intervenu avec la double mission d’évoquer à la fois les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels et d’identifier les défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques, ce que j’ai tenté de faire en me plaçant dans un cadre européen.

 

Introduction : une formidable expérience de jeunesse

Une formidable expérience de jeunesse, dans le domaine qui nous préoccupe, m’a durablement marqué.

1972-1973. Je suis rhétoricien en latin-sciences à l’Athénée de Châtelet et je prépare l’examen dit de maturité destiné à entrer dans l’enseignement supérieur, actuel CESS. Je fais d’ailleurs depuis des années passer ce CESS chaque année à l’UMONS pour les élèves qui n’ont pas suivi le cursus classique, les étrangers ou les candidats ingénieurs.

En 1973, pour cet examen de maturité, je dois choisir deux cours : je les prends parmi mes préférés : histoire et chimie. Je me propose de les traiter en un seul sujet : l’évolution des procédés de la sidérurgie. C’est très ambitieux. J’y suis incité par la curiosité de découvrir l’embrasement qui, depuis des années, illumine chaque soir mon ciel. Je dispose de deux atouts : un formidable professeur d’histoire dénommé Albert Teygeman et mon voisin de rue, Michel Grandjean. J’habite alors la commune d’Acoz avant sa fusion dans Gerpinnes et il en est le bourgmestre. C’est un ingénieur civil, cadre de Hainaut-Sambre à Couillet. Tous deux casqués et dûment équipés, il m’emmène avec lui dans l’entreprise pendant trois jours successifs de congés scolaires. Le moment est bien choisi, même si je l’ignore : nous sommes juste avant la désaffection de l’aciérie Thomas qui sera démantelée dès l’année suivante. Je visite, hall par hall, les installations, encore grouillantes d’hommes, qui, après la fusion de l’entreprise avec Thy-Marcinelle et La Providence, allaient, en 1981, devenir Cockerill-Sambre.

Je n’oublierai jamais les images de ces jours fascinants. Elles évoquent à la fois les plus belles fééries et les pires enfers. C’était assurément la première fois que je menais, avec une passion que je découvrais, une enquête conséquente, que je rédigeais une analyse interdisciplinaire, certes bien modeste, et que je faisais un exposé devant un petit jury. Les professeurs de l’Athénée m’ont dit à l’époque que ce croisement d’approches constituait également, pour eux aussi, une certaine innovation. Je la devais, sans nul doute, à la disponibilité et à la pédagogie de l’ingénieur Grandjean, trop tôt disparu.

Cet intérêt pour l’industrie, la science, les techniques et l’histoire constituait également, de loin, une main tendue vers celles et ceux avec qui j’allais, à l’avenir, pouvoir échanger sur le sujet : les Marinette Bruwier, Marcella Colle, Robert Halleux, Georges Hansotte, Étienne Hélin, Pierre Lebrun, Jacques Lesourne, pour ne citer que celles et ceux d’une génération qui m’a précédé.

C’est trop rapidement que, le 16 septembre 2026, j’ai abordé, les deux sujets qui m’avaient été dévolus : d’une part, les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels et, d’autre part, les défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques, en ce compris les terres rares [1]. Ces deux derniers concepts sont différents. Comme l’a bien rappelé le professeur Éric Pirard, le premier est un terme de stratégie, le second relève de la géologie.

 

1. Les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels

J’ai utilisé pour la première fois le concept de Nouveau Paradigme industriel – New Industrial Paradigm en 2014 lors d’un keynote présentée au vingtième anniversaire de l’IMA-Europe, l’Association européenne des Matériaux industriels [2]. Et je caresse depuis ce moment l’idée de publier sous ce titre l’ensemble des textes que j’ai écrit sur le sujet depuis les années1980 [3].

Par Nouveau Paradigme industriel, je voulais évidemment signifier que nous vivons une transformation et un renouvellement du système de référence et de représentation qui avait été fondé au XVIIIe siècle en Angleterre et importé dans le bassin Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, berceau de la Révolution industrielle continentale. C’est le modèle des sociétés industrielles. Mais, contrairement à d’autres observateurs, j’affirmais et persiste à soutenir que nous n’avons pas quitté ce modèle. Même si les évolutions sont profondes depuis près de trois siècles, les sociétés dans lesquelles nous vivons n’ont pas changé de nature. Certes, je ne nie pas la mutation en cours que certains ont justement appelée la Révolution cognitive (Knowledge Revolution), qui, depuis le développement de la cybernétique dans les années 1940, valorise l’intelligence, l’information, la communication comme matière première. De même, je prends en compte la recherche d’une nouvelle harmonie au travers du développement durable, dont l’implantation progressive depuis les années 1960, constitue, elle aussi, une mutation fondamentale. Ainsi que je le rappelais déjà, nos politiques industrielles sont en train d’être reformatées par la transition vers une société basse carbonée. Les nouvelles approches industrielles, comme l’économie circulaire et toutes ses composantes, répondent à ces nécessités nouvelles [4].

En tout ceci, les grilles de lecture de l’historien des techniques Bertrand Gille (1920-1980) et des prospectivistes Thierry Gaudin et André-Yves Portnoff (1941-2022) sont toujours éclairantes. Ainsi, les transformations contemporaines restent marquées par les mutations dans les quatre pôles que constituent les matériaux, l’énergie, la structure du temps et la relation avec le vivant, activés en même temps :

– l’hyperchoix des matériaux et leur percolation horizontale, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles ;

– la tension entre, d’une part, la puissance de l’énergie électrique nucléaire et bien sûr des énergies fossiles et, d’autre part, l’économie des ressources énergétiques renouvelables, dans un contexte de recyclage ;

– la relation avec le vivant et l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique ;

– la nouvelle structure du temps rythmé en nanosecondes par les microprocesseurs [5].

Ainsi, et contrairement à ce que nous martèlent les consultants à la petite semaine, toujours à la recherche d’une nouvelle révolution technologique pour en brader le concept [6], nous n’avons pas quitté les sociétés industrielles, toujours en mutations continues, toujours balayées par des vagues d’innovations, certes. En effet, nous savons que ce n’est pas la technique qui génère la société, elle n’en est qu’une composante, comme l’a montré l’historienne américaine Elizabeth Eisenstein (1923-2016) en étudiant la transition entre l’ère du manuscrit et celle de l’imprimerie [7]. Quant à la formation d’un système technique, elle peut être conçue en deux temps : celle de l’émergence de technologies nouvelles et celle de leur mise en cohérence au sein d’un système [8]. La métamorphose des sociétés industrielles pourrait encore durer plusieurs siècles, ce qui n’empêche que chaque jour appelle son accompagnement sinon sa conduite dans l’innovation permanente. Tout en se souvenant que les innovations majeures ont émergé en bénéficiant de dispositifs transverses plutôt que ciblés sur des secteurs… [9]

Ce Nouveau Paradigme industriel est porteur d’au moins cinq défis de long terme que, suivant mon habitude, j’ai formulé sous forme de questions, afin d’y appeler des réponses aussi concrètes que possible :

– comment renforcer l’industrie avec les innovations de la Révolution cognitive ?

– comment pouvons-nous appliquer les principes de l’économie circulaire à toutes les activités de la chaîne de valeur pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie de l’avenir ?

– comment pouvons-nous réduire la consommation d’énergie afin d’améliorer la compétitivité de l’industrie ?

– comment pouvons-nous préparer les différents acteurs, et en particulier les entreprises, à l’économie sans carbone ?

– comment peut-on construire un réel partenariat entre politiques, société civile et entreprises pour créer une gouvernance multiniveaux positive et dans laquelle tous sont gagnants ?

Questions difficiles, mais essentielles à une époque où le discours sur la réindustrialisation se généralise [10]. Or, l’objectif principal d’une politique industrielle ne consiste-t-il pas précisément à anticiper le changement structurel, à le rendre possible en levant les obstacles et en corrigeant les erreurs du marché ? [11]

Un de ces obstacles est aujourd’hui, n’en doutons pas, la question des métaux critiques, et parmi ceux-ci, des terres rares.

 

2. Défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques

2.1. L’étude du JRC sur les flux de matières premières critiques et stratégiques

Le chercheur qui veut aborder les enjeux géopolitiques, industriels et environnementaux des matières premières critiques et stratégiques [12] dans un cadre européen pourra, fort heureusement, disposer de l’étude de prospective (Foresight) menée en 2023 par le Joint Research Centre (JRC) de la Commission européenne [13]. Ce travail avait vocation à apporter des données scientifiques à l’appui du Critical Raw Material Act (CRMA), qui a été publié en 2024, portant précisément sur les matières premières non énergétiques et non agricoles, avec des objectifs précis en matière d’extraction, de raffinage, de recyclage et de diversification d’approvisionnement [14].

Cette étude, qui a rassemblé un grand nombre de chercheurs et d’experts, présente une analyse systématique et détaillée des chaînes de valeur [15] mobilisées pour atteindre les objectifs européens de transition énergétique et numérique, en particulier celui de la neutralité carbone à l’horizon 2050. Dans la trajectoire de l’Union, cet objectif nécessite de produire au moins 42,5 % de l’énergie européenne à partir de sources renouvelables d’ici à 2030. Cette transition verte implique le déploiement à grande échelle de technologies renouvelables : éoliennes, photovoltaïque, batteries, etc. La recherche du JRC envisage quinze technologies clefs réparties dans cinq secteurs stratégiques : énergies renouvelables, électromobilité, industrie, numérique ainsi que dans le secteur de l’aérospatiale et de la défense. L’analyse porte tant sur les matières premières [16] et les matériaux transformés que sur les composants, les assemblages et les systèmes. Elle évalue les besoins, dépendances et vulnérabilités au sein des chaînes d’approvisionnement et estime la demande de matières premières jusqu’en 2050 dans l’Union européenne, mais aussi dans d’autres régions du monde. Ce travail constitue une base solide et un premier diagnostic prospectif, certes à actualiser, pour aborder les questions d’approvisionnement en relation avec la demande de matériaux dans les technologies et secteurs stratégiques de l’Europe.

Le rapport du JRC montre d’abord que les transitions énergétique et numérique provoquent et continueront à provoquer une croissance forte et simultanée de la demande de matières jugées critiques en raison de leur importance économique et du risque élevé de pénurie qui y est identifié. Or, si la vulnérabilité de l’Europe est grande, elle ne se situe pas seulement dans le domaine minier, mais aussi dans le raffinage des métaux, les composants et la fabrication des technologies. À différentes étapes de la chaîne de valeur, l’Union européenne est fortement dépendante de pays tiers. Dans toutes les technologies analysées par le JRC, on observe une forte dépendance vis-à-vis des importations en provenance de la Chine. Parfois, elle ne concerne que les matières premières (par exemple, les électrolyseurs), parfois, elle porte sur les matières transformées ainsi que sur les composants (par exemple, les éoliennes et les aimants pour moteurs électriques), voire elle couvre l’ensemble de la chaîne de valeur (par exemple, le photovoltaïque solaire). Cette dépendance, combinée à une demande accrue et à la concurrence mondiale, augmente considérablement le risque de perturbations environnementales et géopolitiques. De plus, la concentration géographique des chaînes de valeur constitue un risque stratégique, même lorsque les marchés mondiaux semblent ouverts.

Ensuite, le rapport du JRC montre que les choix technologiques peuvent réduire certaines dépendances, mais aussi les déplacer vers d’autres matériaux. Le recyclage est indispensable, mais ne suffirait pas à satisfaire la croissance européenne à l’horizon 2030. En effet, la dimension temporelle est essentielle : les nouveaux projets d’exploitation minière et de traitement nécessitent beaucoup de temps, tandis que le recyclage dépend de la disponibilité de volumes suffisants de produits en fin de vie.

Enfin, une stratégie robuste doit associer diversification internationale, capacités européennes, innovation, circularité et maîtrise de la demande. Le principal apport de la prospective du JRC consiste à montrer que la question européenne ne peut pas être réduite à ouvrir ou non de nouvelles mines [17]. Elle doit porter simultanément sur les volumes consommés, les choix technologiques, le raffinage, la fabrication des composants, les partenariats commerciaux, le recyclage, la durée de vie des produits, ainsi que sur l’acceptabilité environnementale et sociale par la population. Ainsi, la plus ou moins grande souveraineté minérale européenne dépendra moins, à l’horizon 2035, de la possession de toutes les ressources qu’à notre capacité à maîtriser les dépendances critiques sur l’ensemble des chaînes de valeur. Cette situation nécessite un travail de veille des chaînes d’approvisionnement afin de mieux gérer les risques et de les atténuer [18].

 

2.2. Un blueprint d’exercice de prospective sur les terres rares à l’horizon 2035

Répondre en prospectiviste à la question initiale portant sur les terres rares, posée par les organisateurs du centième anniversaire de la FABI, n’est pas chose aisée. En effet, la prospective consiste avant tout en un processus d’innovation et de transformation, fondé sur la systémique et le long terme, pour mettre collectivement en œuvre des actions présentes et opérationnelles. La prospective, ce n’est pas dire le futur, comme le ferait, après méditation, un vieux chef indien. La prospective, c’est réfléchir ensemble – donc pas seul dans son coin –  pour comprendre le présent et construire un avenir dans lequel nous pouvons toutes et tous nous impliquer.

S’interroger sur l’approvisionnement de l’Europe en terres rares à l’horizon 2035 nécessite donc de réunir un panel d’experts en énergie, en environnement, en industrie, en géopolitique et géoéconomie, d’ingénieurs – bien sûr –, de géologues, de chefs d’entreprises, de citoyens, etc. pour pouvoir construire une pensée tournée vers l’action, une intelligence collective. À défaut, il est bien sûr possible de s’essayer à des blueprints, à l’instar de la Commission européenne [19]. On pourrait définir ce blueprint comme la description de l’architecture d’un processus permettant de représenter un futur souhaitable et les moyens concrets pour l’atteindre. Il s’agit donc, d’un canevas d’exercice de prospective qui pourrait être réalisé à partir d’un groupe de référence comme la Faculté des Sciences de l’Université de Liège l’avait réuni le 16 septembre 2026 dans la salle académique de l’Université de Liège, avec une densité d’ingénieurs impressionnante… mais pas que.

Après avoir visité la littérature scientifique [20], et avant tout l’étude prospective du JRC et toutes les références qu’il contient, pour constituer une base de connaissance, il s’agit comme le fait tout chercheur de formuler les problématiques, les enjeux de long terme auxquels il s’agira ensuite de tenter de répondre. Les prospectivistes mettent un soin particulier à identifier ces enjeux. C’est la vocation de méthodes comme celles – nombreuses – des scénarios exploratoires ou moins courants, des bifurcations. En l’occurrence, j’ai décidé d’utiliser la méthode de mon collègue allemand, Sascha Meinert de l’Institut für Prospektive Analysen (IPA) à Berlin, utilisée dans ses travaux pour l’European Trade Union Institute (ETUI) bien décrite dans son guide Worker Participation 2030 project [21]. Elle a été adaptée et utilisée de longue date par la Cellule indépendante de Prospective régionale (CiPré) de l’Institut Destrée.

 

Une précieuse boussole et des enjeux

Cette méthode, que nous appelons de la boussole, appelle un important travail d’identification des variables du système, puis le choix de deux axes structurant quatre quadrants qui vont permettre de décrire quatre scénarios exploratoires dans des trajectoires 2026-2035. Les deux axes que j’ai choisis sont, d’une part, la prise de conscience de la nécessité d’une souveraineté européenne dans le domaine des terres rares, avec une tension entre les réticences de la population (NIMBY) à l’égard de l’exploitation de mines et du travail de raffinage contre une mobilisation européenne autour de la souveraineté et une acceptation de l’exploitation par les citoyens. D’autre part, un second axe est constitué par le degré d’ouverture des marchés mondiaux, tension entre le libre-échange amical et des relations agressives et contractées. Pour affiner ces scénarios, quelques autres variables devront être activées et faire l’objet d’hypothèses dans chacun des quadrants. J’ai choisi les quatre suivantes que j’ai considérées comme pertinentes :

– le rythme de la transition énergétique ;

– la vitesse de consommation des technologies numériques ;

– l’évolution technologique dans les moteurs électriques ;

– les impacts environnementaux de l’exploitation et du raffinage des métaux rares.

 

 

Puisque, pour faire cet exercice, je ne disposais pas du panel évoqué, je me suis rabattu sur l’IA pour construire et rédiger les scénarios, ainsi que pour y identifier les enjeux de long terme. L’essentiel du travail étant déjà réalisé – puisque les variables et drivers avaient été identifiés après plusieurs jours de travail –, il restait à dresser l’IA à utiliser la méthode, s’assurer de sa bonne compréhension puis contrôler ses productions. À cet effet, j’ai utilisé en parallèle, avec le même dressage et les mêmes prompts, d’une part, l’agent VIBE construit par Mistral AI sur le modèle GLM développé par Z.ai (Université de Tsinghua) et, d’autre part, ChatGPT 5.6 Sol, d’Open AI.

Dès lors qu’elles produisent des travaux de qualité, le fait de disposer de deux AI permet d’enrichir la démarche comme on le ferait avec deux groupes de travail humains en parallèle. Ainsi, j’ai pu disposer, après le rapide travail des machines, de huit scénarios contrastés. D’un côté : le confort importé, la souveraineté en réseau, la forteresse minière verte, la disette sous tension ; et de l’autre : l’Europe en confiance, l’arsenal stratégique, la double impasse, la douceur insouciante. Outre une description des scénarios et une rédaction de qualité, les IA m’ont toutes les deux construit un tableau récapitulatif identifiant les quatre hypothèses retenues sur chacune des quatre variables complémentaires dans chacun de ces scénarios. À mes yeux, le contenu de ces scénarios a peu d’importance puisqu’ils constituent seulement des outils – jetables – destinés à identifier les enjeux de long terme, beaucoup plus utiles.

Après contrôle et quelques petites corrections, j’ai dressé les deux IA à identifier des enjeux de long terme à l’horizon 2035 sur base de ma définition et du format de ces enjeux : une problématique qui porte un potentiel de changement (occasion ou risque) et qu’il va falloir anticiper (agir avant que cela ne survienne ou pour que cela survienne). J’ai également fourni à l’IA plusieurs exemples d’enjeux de long terme dans le format que je préconise: une question commençant par un comment, marquant une tension entre des variables clefs. Dès lors, j’ai demandé à chacune des IA de formuler six enjeux de long terme en explorant les scénarios qu’elles avaient respectivement construits. Elles ont produit deux fois six enjeux à l’horizon 2035, soit douze. Je les ai moi-même consolidés en cinq enjeux :

  1. Comment relocaliser et développer en Europe les capacités d’extraction, de raffinage, de transformation et de recyclage nécessaires à une plus grande souveraineté, tout en limitant leurs impacts sur l’eau, les sols, la biodiversité, la santé et les territoires, et en évitant que les oppositions locales ne conduisent au blocage des projets ?
  2. Comment ajuster le rythme de déploiement de la transition énergétique européenne – éolien, véhicules électriques, réseaux intelligents – aux contraintes d’approvisionnement en métaux rares, de manière à ne ni ralentir excessivement la décarbonation par prudence, ni l’accélérer au point de créer des ruptures d’approvisionnement insurmontables ?
  3. Comment poursuivre la transition numérique européenne et tirer parti de l’intelligence artificielle, du cloud et des objets connectés tout en maîtrisant l’accélération de la consommation d’équipements, d’énergie et de métaux critiques qu’elle pourrait entraîner ?
  4. Comment orienter l’innovation pour accélérer le développement et l’industrialisation de moteurs électriques et d’autres technologies moins dépendants des terres rares sans compromettre leur performance, leur coût, leur efficacité énergétique et la compétitivité des industries européennes ?
  5. Comment faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages des leviers de sécurité d’approvisionnement, tout en répondant aux besoins de la transition énergétique, du numérique, de l’industrie, de la santé et de la défense, notamment en cas de rupture des marchés mondiaux ?

 Ainsi, sur base de mon balisage initial et de quelques manipulations numériques, je disposais, à moindre temps, des cinq questions me permettant non pas de franchir toutes les étapes suivantes du processus prospectif (vision, axes stratégiques, plan d’actions concrètes), mais de pouvoir esquisser une stratégie visant à atteindre les objectifs européens de transition à l’horizon 2035. Il restait à trouver un champ fertile vers où orienter mon questionnement tout en me permettant de contrôler la qualité des résultats obtenus.

 

 Un champ fertile vers où orienter le questionnement

Pour apporter des réponses à la fois robustes et rapides à ces enjeux de long terme, je me suis saisi du rapport de la Cour des comptes européenne d’avril 2026 portant sur les Matières premières essentielles pour la transition énergétique [22]. L’objectif de cet audit était de déterminer si les actions menées au niveau de l’Union garantissent sur le long terme la sécurité de l’approvisionnement en matières premières critiques pour sa transition énergétique. C’est dans ce but que la Cour a examiné la clarté et la solidité de la politique européenne relative aux matières premières, les résultats de la politique de diversification des importations, la persistance ou la suppression des goulets d’étranglement qui freinent la production intérieure ; le niveau d’exploitation du potentiel que représente la gestion durable des ressources. La Cour a également examiné si les projets stratégiques de l’Union étaient susceptibles d’accroître la sécurité de son approvisionnement en matières critiques [23]. L’intérêt de ce travail, outre sa réalisation récente, est qu’il examine les politiques européennes menées depuis 2011 telles qu’actualisées en 2024 dans le cadre du règlement sur les matières critiques [24]. Le rapport se réfère également aux initiatives prises par le Commission au printemps 2025, sans toutefois encore en évaluer les effets compte tenu de leur proximité temporelle : plan d’action européen pour l’acier et les métaux, pacte pour une industrie propre et plan d’action pour une énergie abordable [25]. De plus, le rapport établit des recommandations en fonction des enjeux qu’il identifie. Certes, il se focalise sur la transition énergétique alors que notre recherche a intégré à la fois les transitions énergétiques et numériques, mais les interactions entre les deux domaines sont tangibles et constantes.

Après avoir communiqué aux IA le rapport de la Cour des comptes d’avril 2026 et m’être assuré de leur appropriation, j’ai obtenu les réponses suivantes aux cinq enjeux de long terme consolidés auxquels je leur ai demandé de répondre.

1. Exploitation européenne, impacts environnementaux et acceptabilité sociale

Comment relocaliser et développer en Europe les capacités d’extraction, de raffinage, de transformation et de recyclage nécessaires à une plus grande souveraineté, tout en limitant leurs impacts sur l’eau, les sols, la biodiversité, la santé et les territoires, et en évitant que les oppositions locales ne conduisent au blocage des projets ?

Il s’agit d’accélérer et de sécuriser les projets tout en construisant l’acceptabilité :

– mettre en place les guichets uniques et renforcer les administrations chargées des permis ;

– clarifier les interactions entre réglementations minières, directive-cadre sur l’eau et Natura 2000 ;

– réduire les délais sans réduire les exigences environnementales ;– intégrer les recours et les risques de contentieux dans les calendriers ;

– mobiliser des financements publics pour l’exploration à haut risque et faciliter l’accès au financement privé ;

– associer les populations en amont et rendre publiques les données sur les risques ;– prévoir des garanties financières de remise en état ;

– organiser un suivi indépendant de l’eau, des sols et de la biodiversité ;

– partager les bénéfices économiques avec les territoires ;

– favoriser les projets intégrés extraction-traitement-recyclage ;

– appliquer des exigences environnementales comparables aux importations.

 L’Europe ne pourra obtenir une souveraineté minérale ni par le refus systématique des projets ni par leur imposition administrative : elle devra construire une exploitation encadrée, démontrable et démocratiquement légitime.

 

2. Rythme de la transition énergétique et ressources

 Comment ajuster le rythme de déploiement de la transition énergétique européenne – éolien, véhicules électriques, réseaux intelligents – aux contraintes d’approvisionnement en métaux rares, de manière à ne ni ralentir excessivement la décarbonation par prudence, ni l’accélérer au point de créer des ruptures d’approvisionnement insurmontables ?

L’Europe devrait articuler ses objectifs climatiques avec une véritable planification matérielle :

– relier les objectifs de renouvelables et de neutralité carbone aux besoins par matière ;

– réviser régulièrement les projections de demande ;

– intégrer les réseaux électriques et les infrastructures de stockage dans les stratégies ;

– identifier les technologies présentant les meilleurs rapports entre bénéfices climatiques et intensité matérielle ;

– hiérarchiser les usages en cas de tension ;

– distinguer les besoins indispensables à la décarbonation des usages que l’on peut plus facilement différer ;

– transformer les objectifs agrégés en objectifs spécifiques par matière.

Un objectif global de 25 % de recyclage peut en effet être atteint grâce à quelques matières facilement recyclables, tout en délaissant les terres rares, le lithium, le gallium ou le silicium métal.

 La transition énergétique doit être planifiée non seulement en gigawatts, en tonnes de CO₂ évitées et en euros investis, mais aussi en tonnes de matières critiques disponibles, transformées et recyclées.

 

3. Croissance numérique et maîtrise de la demande matérielle

Comment poursuivre la transition numérique européenne et tirer parti de l’intelligence artificielle, du cloud et des objets connectés tout en maîtrisant l’accélération de la consommation d’équipements, d’énergie et de métaux critiques qu’elle pourrait entraîner ?

Même si la Cour traite principalement de la transition énergétique, son analyse est directement applicable au numérique. Les matières premières critiques sont communes à plusieurs secteurs. L’Europe devrait :

– intégrer les besoins numériques dans les projections globales de matières critiques ;

– distinguer la demande directe de l’Union de la demande incorporée dans les importations ;

– mesurer l’intensité matérielle des centres de données, réseaux et équipements ;

– prolonger la durée de vie des terminaux et composants ;

– renforcer la réparabilité, la réutilisation et l’écoconception ;

– améliorer la collecte des déchets électroniques ;

– créer des obligations de traçabilité des matières critiques contenues dans les produits ;

– éviter que l’efficacité technologique ne conduise à une croissance illimitée des usages.

 Le rapport de la Cour montre que la collecte des déchets électroniques est très insuffisante : l’Union n’atteint pas les objectifs existants et vingt-quatre États membres faisaient encore l’objet de procédures d’infraction en 2024.

 La souveraineté numérique suppose de mesurer la matérialité du numérique et de déterminer quels usages justifient la consommation de ressources critiques qu’ils impliquent.

 

4. Innovation technologique et réduction de la dépendance

Comment orienter l’innovation pour accélérer le développement et l’industrialisation de moteurs électriques et d’autres technologies moins dépendants des terres rares sans compromettre leur performance, leur coût, leur efficacité énergétique et la compétitivité des industries européennes?

L’Europe devrait :

– intégrer explicitement la substitution dans les politiques industrielles et climatiques ;

– financer davantage les démonstrateurs et la mise à l’échelle industrielle ;

– favoriser les moteurs électriques utilisant moins de terres rares ;

– soutenir des architectures technologiques diversifiées plutôt qu’une solution unique ;

– mesurer les effets de substitution sur les autres matériaux, l’énergie, les coûts et le recyclage ;

– introduire des critères d’intensité matérielle dans les marchés publics et les aides industrielles ;

– relier les programmes de recherche aux débouchés industriels européens.

 La Cour recommande notamment d’intégrer la substitution des matières critiques dans le champ du Net-Zero Industry Act de juin 2024 [26], en particulier par l’innovation dans la conception des produits.

L’innovation ne doit pas seulement produire des technologies plus efficaces ou moins carbonées ; elle doit aussi produire des technologies moins vulnérables aux ruptures d’approvisionnement.

 

5. Circularité, substitution et arbitrage entre usages

Comment faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages des leviers de sécurité d’approvisionnement, tout en répondant aux besoins de la transition énergétique, du numérique, de l’industrie, de la santé et de la défense, notamment en cas de rupture des marchés mondiaux ?

L’Europe ne pourra faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages de véritables leviers de sécurité d’approvisionnement qu’en les intégrant dans une politique coordonnée de gestion des matières critiques : objectifs spécifiques par matériau, données fiables, produits conçus pour durer et être démontés, collecte et recyclage organisés à l’échelle du marché européen, soutien à la substitution technologique, stocks stratégiques et règles transparentes d’allocation en cas de rupture.

 Le rapport de la Cour conduit toutefois à souligner une condition essentielle : il ne suffit pas d’adopter des objectifs ; il faut pouvoir démontrer leur contribution effective à la sécurité d’approvisionnement européenne. Cela implique de suivre non seulement les tonnes recyclées ou les projets annoncés, mais aussi :

– la réduction effective de la demande primaire ;

– les volumes de matières réellement récupérés par élément ;

– les équipements effectivement réparés ou réemployés ;

– la dépendance évitée grâce à la substitution ;

– les capacités industrielles opérationnelles ;

– la durée pendant laquelle les stocks et les matières disponibles peuvent soutenir les secteurs prioritaires.

 

Wildcards sur la trajectoire prospective

Loin de constituer ni les éléments suffisants pour décrire une stratégie complète destinée à permettre l’approvisionnement de l’Europe en terres rares à l’horizon 2035, ce rapide exercice peut en devenir une base pour être discuté entre chercheurs, experts et acteurs. Néanmoins, le prospectiviste sait que toute trajectoire comporte des surprises et qu’il devra y faire face.

Ainsi, des wildcards – ou jokers en français – devront être attendus sur le chemin de 2035. Une wildcard est un événement ou facteur inattendu qui, s’il se produit, peut bouleverser radicalement – positivement ou négativement – une trajectoire et son environnement. Elle est souvent utilisée en prospective pour explorer des futurs alternatifs. En m’appuyant sur les IA, qui ont identifié vingt wildcards qui pourraient affecter l’approvisionnement (exploitation minière, raffinage, importations) de l’Europe en métaux rares à l’horizon 2035, j’en ai retenu cinq qui me paraissent les plus pertinentes et appropriables. Elles peuvent faire l’objet de réponses dans la stratégie ou être réintroduites dans les scénarios exploratoires, en amont de la démarche.

1. Un choc géopolitique sur les terres rares

 Ainsi, un embargo, une crise autour de Taïwan ou une restriction durable des exportations chinoises pourrait affecter simultanément les terres rares séparées, les aimants permanents, les moteurs électriques, les éoliennes, les équipements industriels, la défense ainsi que certains composants électroniques. Ce serait un choc particulièrement puissant parce que la vulnérabilité ne se situe pas seulement au niveau de l’extraction, mais surtout au niveau du raffinage et de la fabrication des aimants.

2. La rupture d’un grand centre de raffinage

Un incendie majeur, une catastrophe naturelle, une cyberattaque ou une décision politique pourrait interrompre une capacité mondiale de raffinage. Cette wildcard montrerait une limite importante des politiques de diversification : l’Europe peut diversifier les pays miniers tout en restant dépendante d’un même pays ou d’une même région pour la transformation. Cela pourrait être le cas de Baotou, en Mongolie intérieure (République populaire de Chine).

3. Une percée technologique dans la substitution ou le recyclage

Une innovation inattendue permettant de produire : des moteurs sans terres rares, des batteries utilisant peu ou pas de lithium, des aimants à base de matériaux abondants, un recyclage rentable des terres rares en faibles concentrations pourrait transformer rapidement les rapports de dépendance. Cette wildcard pourrait rendre obsolètes certaines projections de demande, mais aussi fragiliser des investissements miniers récemment engagés. Par exemple, chez Comet…

4. Le succès ou l’échec social d’un projet minier européen emblématique

Un grand projet européen pourrait devenir soit une preuve de possibilité, s’il respecte ses engagements environnementaux et bénéficie aux territoires ; soit un contre-exemple, en cas de pollution, de dépassement des coûts ou de conflit local. Dans le second cas, un seul accident pourrait provoquer un effet domino politique sur de nombreux projets miniers européens.

5. La collision entre transition numérique et transition énergétique

Une croissance beaucoup plus rapide que prévu de l’intelligence artificielle, des data centers et des équipements connectés pourrait détourner des métaux et terres rares ainsi que les capacités électriques et industrielles. Cette évolution provoquerait une concurrence directe entre plusieurs transitions stratégiques.

En fait, chacune de ces wildcards peut constituer une opportunité de rebond stratégique, une bifurcation sur la trajectoire dont les acteurs peuvent se saisir pour contribuer à atteindre les objectifs initiaux.

 

3. Conclusion : l’anticipation au centre de l’art de gouverner

N’oublions jamais que si, en 2026, la Chine est largement maîtresse du jeu, c’est parce que, depuis la fondation de leur République populaire de Chine en 1949, leurs dirigeants ont une véritable obsession de leur souveraineté, de leur indépendance à l’égard de toutes les matières premières : anticipation… Depuis les années 1980, la Chine détient un quasi-monopole sur les terres rares [27]. Au-delà, depuis les années 2010, les Chinois ont amplifié leur politique extractive et de raffinage au travers de leur stratégie Made in China 2025 [28] qu’ils ont mise en œuvre avec l’efficacité qui les caractérise.

À l’heure où les besoins explosent dans le numérique, l’économie bas-carbone et la défense, la Chine représente plus de 60 % de la production mondiale dans 13 des 34 matières premières identifiées comme critique par l’Union européenne en 2023. C’est le cas pour le germanium utile dans les semi-conducteurs avancés. Elle dépasse 70 % dans 9 de ces matières. Et atteint même 90 % pour le gallium. Néanmoins, la Chine est également vulnérable : sa dépendance au lithium, cobalt, fer et cuivre dépasse les 70 %. En découle sa politique de partenariat avec des pays étrangers notamment africains et la rivalité qu’elle entretient avec les États-Unis dans ce domaine [29]. Cette rivalité s’est accrue depuis le retour du président Donald Trump à la Maison-Blanche et son activisme dans ce domaine : on sait ses accords d’accès miniers privilégiés signés en 2025 avec des garanties de sécurité avec l’Ukraine, le Pakistan puis la République démocratique du Congo. Ce qui n’a pas empêché Kinshasa de signer aussi un accord avec la Chine au printemps 2026. L’extraction n’est évidemment pas tout. Ainsi, si la Chine n’extrait que 21 % du lithium mondial (le Triangle du lithium est formé de la Bolivie, du Chili et de l’Argentine [30]) et 2 % du manganèse, elle en assure 68 et 95 % de la transformation chimique [31].

En 2020, c’était également un consortium chinois (Shenghe Resources) qui contrôlait, via une entreprise australienne, le plus grand gisement connu de terres rares hors de Chine : la mine de Kvanefjeld (ou Kuannersuit) au sud du Groenland où on trouve aussi de l’uranium. Mais aucune autorisation d’exploitation ne lui a été accordée [32]. On ne s’étonne donc pas que le président des États-Unis s’y intéresse…

C’est l’ancien président de la Banque centrale européenne puis du Conseil des ministres d’Italie, Mario Draghi qui, en 2024, rappelait notre vulnérabilité européenne, nous appelant à renouer en cette matière avec l’art de gouverner :

L’Europe est particulièrement exposée. Nous dépendons d’une poignée de fournisseurs pour les matières premières critiques, notamment la Chine, alors même que la demande mondiale pour ces matières premières explose en raison de la transition vers les énergies propres. (…)

Dans ce contexte, nous aurons besoin d’une véritable « politique économique extérieure » de l’UE pour préserver notre liberté – ce que l’on appelle l’art de gouverner. L’UE devra coordonner les accords commerciaux préférentiels et les investissements directs avec les pays riches en ressources, constituer des stocks dans certains domaines critiques et créer des partenariats industriels pour sécuriser la chaîne d’approvisionnement des technologies clés. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons créer l’influence nécessaire sur le marché pour y parvenir. [33]

Quant à Ursula Von der Leyen, c’est à la coopération internationale que la présidente de la Commission en appelait dans son discours sur l’état de l’Union, ce 16 septembre 2026 :

Et un autre aspect est important. Nous demeurons excessivement dépendants dans des domaines à risque. Nous dépendons à plus de 80 % de la Chine pour bon nombre de matières premières critiques. À 90 % pour certaines terres rares. Nous avons beaucoup avancé. Mais nous ne sommes pas les seuls qui essayons de nous diversifier. Nous devons trouver des approvisionnements de toute urgence et renforcer nos réserves.

 Aucun pays ne peut réaliser cela seul. Nous devons donc penser différemment. Voilà pourquoi nous établirons une nouvelle coopération européenne sur les matières premières critiques. Elle nous aidera à obtenir ce dont nous avons besoin et constituer les réserves nécessaires. Pour les voitures électriques, les semi-conducteurs et les batteries, les technologies propres et la défense. Et bien plus encore.

 Nos industries en dépendent, mais notre indépendance et notre sécurité aussi [34].

Assurément, anticipation, art de gouverner et partenariats internationaux constituent les nécessités de l’Europe pour sécuriser ses approvisionnements.

Plutôt que de tenter d’atteindre une souveraineté à tout prix dans un monde où les rapports de force tendent à dangereusement dominer.

 

Philippe Destatte

 

[1] Les terres dites « rares » sont dénommées ainsi parce que les éléments métalliques qu’elles contiennent et qui couvrent les lanthanides, numérotés dans le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, de 57 (le lanthane) à 71 (le lutécium), plus le scandium (21) et l’yttrium (39), ont été découverts à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle dans des gisements scandinaves où ces éléments étaient disséminés et ont été difficilement identifiés. Véronique CABIAUX & Thierry DE PUTTER, Les métaux critiques, Que(s) chemin(s) pour l’Europe ?, p. 11-12, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2025.

[2] Ph. DESTATTE, The New Industrial Paradigm, Keynote at The Industrial Materials Association (IMA-Europe) 20th Anniversary, IMAGINE event, Brussels, The Square, September 24th, 2014, Blog PhD2050, September 24, 2014. https://phd2050.org/2014/09/26/nip/

[3] Philippe DESTATTE, Les Wallons pionniers de l’industrie allemande, Compte rendu de l’ouvrage de Hans Seeling, dans Feuillets de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, Mai 1984, p. 6. – Ph. DESTATTE, Mutations, dans Actualquarto, Spécial Opération Athena sur les technologies nouvelles, n° 355, 6 septembre 1984, p.  8-9. https://phd2050.org/2018/10/05/mutations-1984/

[4] Ph. DESTATTE, L’économie circulaire : produire plus avec moins, Blog PhD2050, 1er juin 2014 https://phd2050.org/2014/06/01/ec1/ – Voir Règlement (UE) 2024/1781 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 établissant un cadre pour la fixation d’exigences en matière d’écoconception pour des produits durables, modifiant la directive (UE) 2020/1828 et le règlement (UE) 2023/1542 et abrogeant la directive 2009/125/CE.

[5] Bertrand GILLE, Histoire des Techniques, coll. Bibliothèque de la Pléade, Paris, Gallimard, 1978. – B. GILLE, La notion de « système technique » (essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, CNRS, 1979, 1-8. – Thierry GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[6] J’aime assez la formule Fatigues de la disruption de Philippe BIHOUIX, Le Bonheur était pour demain, Les rêveries d’un ingénieur solitaire, p. 137sv, Paris, Seuil, 2022. – Voir également L’insoutenable abondance, Faut-il croire les prophètes du progrès ?, coll. Tracts, Paris, Gallimard, 2025.

[7] Elizabeth EISENSTEIN, The Printing Press as an Agent of Change: Communications and Cultural Transformations in Early-Modern Europe, New York, Cambridge University Press, 1980.

[8] François CARON, Les deux révolutions industrielles du XXe siècle, p. 19, Paris, Albin Michel, 1997.

[9] Xavier JARAVEL, Emmanuel MONNET, Mathieu PERUYO et Vincent PONS, Les politiques économiques à l’épreuve des faits, p. 248, Paris, Odile Jacob, 2026.

[10] Voir le remarquable rapport d’Olivier LlIANSI, Réindustrialiser, le défi d’une génération, Cohésion, souveraineté, décarbonation : les solutions existent, Paris, Les Déviations, 2024. – et aussi : Vincent VICARD, Faut-il réindustrialiser la France ?, coll. Défis Économie, Paris, PUF, 2024. – Anaïs VOY-GILLIS, Pour une Révolution industrielle, Paris, Les Presses de la Cité, 2025.

[11] Moshe SYRQUIN, Structural Change and Development, in International Handbook of Development Economics, Vol. 1, A.K. Dutt and Ros. J. Cheltenham, UK. Edward Elgar Publishing, 2007.

[12] Nous suivons le glossaire de la Cour des comptes européenne pour définir une matière première comme une substance, autre qu’une denrée alimentaire ou un combustible, utilisée comme intrant dans la fabrication. Une matière première critique est une matière première importante sur le plan économique et exposée à un risque élevé pour l’approvisionnement. Une matière première stratégique est une matière première jugée particulièrement importante en raison de son utilisation dans certaines technologies vertes ou numériques, ou dans des applications relevant de la défense ou de l’aérospatiale. Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026, p. 77, Luxembourg, Cour des comptes européenne, 2026.

[13] Samuel CARRARA ea, Supply chain analysis and material demand forecast in strategic technologies and sectors in the EU, A Foresight Study, Commission européenne, JRC, 2023. https://publications.jrc.ec.europa.eu/repository/handle/JRC132889

[14] Règlement (UE) 2024/1252 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlement (UE) n°168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1724 et (UE) 2019/1020, Journal officiel de l’Union européenne, 3 mai 2024. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=OJ:L_202401252 – Voir aussi : l’Avanced Matérials for Industrial Leadership de février 2024 : Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Advanced Materials for Industrial Leadership, Strasbourg, 27.02.2024, COM(2024) 98 final. https://research-and-innovation.ec.europa.eu/document/download/0fcf06ea-c242-44a6-b2cb-daed39584996_en?filename=com_2024_98_1_en_act_part1.pdf

[15]  La Cour des comptes européenne définit la chaîne de valeur comme l’ensemble des activités menant à la fourniture de produits aux consommateurs finaux, y compris toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement, mais aussi les activités telles que la vente et la commercialisation. Dans le cas des matières premières, cette chaîne comprend toutes les étapes allant de l’extraction et de la transformation aux activités de fin de vie telles que la valorisation et le recyclage, en passant par la vente et l’utilisation dans la fabrication. Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026, p. 77, Luxembourg, Cour des Comptes européenne, 2026.

https://www.eca.europa.eu/ECAPublications/SR-2026-04/SR-2026-04_FR.pdf

[16] 87 matières premières ont été envisagées et organisées en trois catégories : stratégiques, critiques et non-critiques (voir annexe 1 du rapport).

[17] V. CABIAUX & Th. DE PUTTER, Les métaux critiques, Que(s) chemin(s) pour l’Europe ?…, p. 49-58.

[18] Samuel CARRARA ea, Supply chain analysis and material demand forecast in strategic technologies and sectors in the EU, A Foresight Study…, p. 10-11.

[19] Liam DOWNEY, Peter HEYDEBRECK, Hugues de JOUVENEL, Foresight ant the Transition to Regional Knowledge-based Economies, Synthesis report of the expert group « Blueprints for Foresight Actions in the Regions« , Brussels, European Commission, Directorate-General for Research, Unit Scien & Technology Foresight, 2004. – Ph. DESTATTE, Blueprints for Foresight Actions in the Regions, Transvision for bridging neighbouring regions belonging to different juridictions, A European Commission DG RTD K2 Initiative, Luxembourg, Representation of the European Commission, 2004.

[20] Notamment : Savannah CARR-WILSON, Subhrendu K. PATTANAYAK, Erika WEINTHAL, Critical mineral mining in the energy transition: A systematic review of environmental, social, and governance risks and opportunities, in Energy Research & Social Science, vol. 116, October 2024, 103672. Guillaume PITRON, La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, Les Liens qui libèrent, 2024. – Bernadette MERENNE, Métaux rares et métaux précieux : une multiplicité de productions, d’acteurs et de besoins, dans Questions internationales, n°117, Février-mars 2023, p. 56-68. – Philippe BIHOUIX et Benoît de GUILLEBON, Quel futur pour les métaux : un nouveau défi pour la société, EDP Sciences, 2010, p. 33. https://stm.cairn.info/quel-futur-pour-les-metaux–9782759809011?lang=fr – The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions, IEA, 2021. – Report on Critical Raw Materials for the EU: Report of the Ad hoc Working Group on defining critical raw materials, EC – Directorate General Enterprise and Industry, 2014. – Vincent VICARD et Pauline WIBAUX, Les dépendances stratégiques de l’Union européenne sur longue période, dans Futuribles, 457, Paris, 2023, p. 33-48. – Michael FRANCZAK & Irfana KHATOON, Governing Critical Minerals, Histories, Gaps, Actions and Innovative Models, United Nations University, Centre for Policy Research, 2026.

[21] Sascha MEINERT, Field manual Scenario building, Berlin, IPA – European Trade Union Institut, 2014. https://www.etui.org/sites/default/files/2014_Scenario_Building_DEF.pdf

[22] Critical Raw Materials for the Energy Transition, Not a rock-solid policy, Special Report 04/2026, Luxembourg, European Court of Auditors, 2026.

[23] Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026…, p. 7.

[24] Règlement (UE) 2024/1252 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlements (UE) n° 168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1724 et (UE) 2019/1020. https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1252/oj/fra

[25] Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Un plan d’action européen pour l’acier et les métaux, Bruxelles, Commission européenne, 19 mars 2025, COM(2025) 125 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52025DC0125&qid=1762877240399 –Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Le pacte pour une industrie propre: une feuille de route commune pour la compétitivité et la décarbonation, Bruxelles, Commision européenne, 26 février 2025, COM(2025) 85 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52025DC0085 – Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Plan d’action pour une énergie abordable Exploiter pleinement la vraie valeur de notre union de l’énergie pour garantir à tous les Européens une énergie abordable, efficace et propre, Bruxelles, Commission européenne, 26 février 2025, COM (2025) 79 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52025DC0079&qid=1762877579815

[26] Regulation (EU) 2024/1735 of the European Parliament and of the Council of 13 June 2024 on establishing a framework of measures for strengthening Europe’s net-zero technology manufacturing ecosystem and amending Regulation (EU) 2018/1724 (Text with EEA relevance) – Consolidated text: Regulation (EU) 2024/1735 of the European Parliament and of the Council of 13 June 2024 on establishing a framework of measures for strengthening Europe’s net-zero technology manufacturing ecosystem and amending Regulation (EU) 2018/1724 (Text with EEA relevance).

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=CELEX%3A02024R1735-20250817

[27]  Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 72, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020.

[28] John SEAMAN, Métaux critiques : pour l’hégémonie technologique mondiale, Pékin/Washington, et au-delà, dans Thierry DE MONTBRIAL et Dominique DAVID dir., Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies 2027, p. 166-169, Pris, Dunod-IFRI, 2026.

[29] Ibidem.

[30] Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 15, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020.

[31] J. SEAMAN, op. cit., p. 167.

[32]  Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 73 et 87, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020. Heather A. CONLEY, The Artic Spring, Washington is sleeping through changes at the top of the world, in Foreign Affairs, 24 septembre 2019. HEATHER A. CONLEY is Senior Vice President for Europe, Eurasia, and the Arctic and Director of the Europe Program at the Center for Strategic and International Studies. En 2016, la société minière chinoise Shenghe Resources a commencé à exploiter Kvanefjeld, un gisement situé sur la côte sud-ouest du Groenland qui abriterait le deuxième plus grand gisement mondial d’oxydes de terres rares et le sixième plus grand gisement d’uranium. Le gouvernement danois a discrètement cherché à savoir si les États-Unis avaient des réserves concernant cet investissement, mais Washington est resté silencieux. https://www.foreignaffairs.com/articles/commons/2019-09-24/arctic-spring – CASSINI Conseil, Dario SALINAS PALACIO, Thoma CATTIN, Carte commentée. Le Groenland dans le viseur de Trump : menace chinoise ou course aux minéraux critiques, Diploweb, 10 janvier 2026. https://www.diploweb.com/Carte-commentee-Le-Groenland-dans-le-viseur-de-Trump-menace-chinoise-ou-course-aux-mineraux.html

[33] Mario DRAGUI, The future of European competitiveness, Part A, A competitiveness strategy for Europe, p. 3, September 2024.

[34] Discours sur l’état de l’Union 2026 de la présidente von der Leyen, Commission européenne, 16 septembre 2026. https://france.representation.ec.europa.eu/informations-et-evenements/informations/discours-sur-letat-de-lunion-2026-de-la-presidente-von-der-leyen-2026-09-16_fr?prefLang=en – Merci à ma collègue Coline Generet de m’avoir communiqué l’extrait de ce texte peu de temps avant mon intervention à Liège.

Namur, le 2 juin 2020 [1]

Une énigme. C’est ainsi que, au début des années 1970, le juriste et spécialiste des institutions, mais aussi des systèmes techniques, Jacques Ellul (1912-1994), voyait l’ordinateur. Non pas – disait-il – en ce qui concerne sa fabrication ni son emploi, mais parce que l’être humain semble incapable de prévoir quoi que ce soit au sujet de l’influence qu’il pourrait exercer sur la société et sur l’Homme [2]. Bien entendu, pour l’historien comme pour le prospectiviste, comprendre est toujours plus utile que prévoir. C’est ce qu’ont tenté de faire tous ceux qui, de Daniel Bell [3] (1919-2011) à Henri Lilen [4] ont observé ce qu’on appelle aujourd’hui la Révolution numérique.

1. Une mutation technique et sociétale

Ce que les Anglo-saxons dénomment Digital Revolution constitue une mutation à la fois technique [5] et sociétale. Celle-ci ne date évidemment pas d’hier, même si quelques chercheurs, de nombreux consultants et parfois même certaines femmes et hommes politiques tentent parfois de nous vendre la Révolution numérique comme à peine sortie de l’œuf [6] et déguisent les sons en bruits [7].  L’ancien ministre liégeois Jean Defraigne (1929-2016), quant à lui, parlait d’or dès 1974, lorsque, secrétaire d’État à l’Économie régionale wallonne, il affirmait que le calcul électronique et l’automatisme étaient les causes d’une seconde révolution industrielle, aussi décisive que celle qui substitua au XIXe siècle la force mécanique aux muscles de l’homme et de l’animal [8]. C’est ce que confirmait en 2018, Nature Outlook qui indiquait que, en l’espace de 50 ans, le monde numérique s’est développé pour devenir essentiel au fonctionnement de la société. La révolution, écrivait Richard Hodson, s’est déroulée à une vitesse vertigineuse, soulignant qu’aucune technologie n’a atteint plus de personnes en aussi peu de temps qu’internet et affirmant que la Révolution numérique n’est pas encore terminée [9].

Nommer les événements qui se déroulent devant nos yeux est toujours difficile. On s’est toutefois rendu assez vite compte du fait que, face à l’ampleur des mutations, qualifier simplement la nouvelle ère de post-industrielle, comme l’avaient d’abord fait Daniel Bell ou Alain Touraine [10], ou encore de société de l’information comme l’avaient fait, parmi beaucoup d’autres, Simon Nora et Alain Minc, n’appréhendait pas l’ampleur du phénomène [11]. Dès 1967, le sociologue américain avait constaté que, alors que la société industrielle se préoccupe de la production de biens, la société post-industrielle est organisée autour de la connaissance [12]. De même, en 1974, dans son ouvrage The Coming of Post-industrial Society, Bell affirmait sans hésitation que la société post-industrielle, c’est clair, est une société de la connaissance dans un double sens : premièrement, les sources d’innovation dérivent de plus en plus de la recherche et du développement (et plus directement, il existe une nouvelle relation entre science et technologie en raison de la centralité des connaissances théoriques); deuxièmement, le poids de la société – mesuré par une plus grande proportion du Produit national brut et une plus grande part de l’emploi – réside de plus en plus dans le domaine de la connaissance [13].

Un rapport du Centre de Prospective et d’Évaluation, service commun aux ministères français du Redéploiement industriel, d’une part, de la Recherche et des Technologies, d’autre part, écrit sous la direction de Thierry Gaudin et d’André-Yves Portnoff est publié en octobre 1983 par la revue Science et Technique. Ce rapport est intitulé La Révolution de l’intelligence [14]. Il complète alors très bien les travaux de Bell et des prospectivistes américains Alvin Toffler [15] et John Naisbitt [16]. Ce travail a été directement diffusé en Wallonie grâce à une personnalité clef : Raymond Collard, ancien professeur d’économie à l’UNamur et directeur du Service des Études et de la Statistique du ministère de la Région wallonne, animateur dans les années 1990 du Groupe de Recherche et Développement de l’Université de Louvain-la-Neuve. Un tisseur de liens, comme l’a bien qualifié Portnoff [17].

Lors du congrès La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, organisé par l’Institut Destrée en 1987 à Charleroi, Raymond Collard observait qu’on avait pu écrire que la microélectronique intellectualisait l’industrie. Nous vivons, écrivait-il, une révolution industrielle que l’on peut qualifier de « révolution de l’intelligence ». Le développement des possibilités ouvertes par les progrès fulgurants de la microélectronique a ouvert des champs immenses à l’informatique. Demain, on utilisera davantage l’intelligence artificielle, qui se manifestera partout avec la mise en place des ordinateurs de la cinquième génération [18]. Bienfait de la culture numérique, ce texte est toujours en ligne sur le site de l’Institut Destrée où il a été publié voici près d’un quart de siècle…

2. La Révolution numérique est-elle de même nature que la Révolution industrielle ?

 Dans son essai de prospective technologique, intitulé Les métamorphoses du futur, Thierry Gaudin constatait dès la fin des années 1980 que si, depuis le début de l’humanité, des inventions procurent des améliorations et évolutions progressives, d’autres comme le feu, l’agriculture, l’imprimerie ou l’ordinateur font faire des bons aux sociétés humaines. Ces ruptures technologiques instaurent, pour un temps plus ou moins long, des systèmes civilisationnels qui tendent à un état stable, avant de connaître une nouvelle déstabilisation. Ces métamorphoses qui rythment les siècles, observe le directeur du Centre de Prospective et d’Évaluation, bouleversent chaque fois le monde occidental [19]. Comme l’avait écrit Bertrand Gille, la notion même de système technique impose, dans une mesure certaine, une mutation globale, et non une série, ou des séries d’inventions indépendantes les unes des autres, de progrès techniques partiels [20].

De tous les changements historiques, la Révolution industrielle est une des grandes ruptures en histoire ; il n’est pas impossible en fait d’affirmer que cela a été la plus importante, a observé l’un des grands spécialistes mondiaux de la Révolution industrielle, le professeur australien Ronald Hartwell (1921-2009) qui a longtemps enseigné à Oxford et montré, contrairement aux idées reçues, l’impact positif de l’industrialisation sur le niveau de vie moyen des populations [21]. Savoir si les mutations en cours sont de même nature que celles qui ont donné naissance aux sociétés industrielles est une question qui peut paraître difficile. Elle s’est au fond déjà posée à la fin du XIXe siècle lorsque de nouvelles vagues d’innovations ont secoué le système technique [22]. Certains soutiendront ainsi que le passage de la machine à vapeur au moteur à explosion alimenté par le pétrole ou que le moteur électrique ont  également constitué une Révolution industrielle semblable à celle du début du XIXe siècle. Je n’en crois rien car ces transformations ont été limitées au système technique mais n’ont pas affecté sensiblement les relations sociales, le capitalisme, le libéralisme politique ni la démocratie.

Ce qui caractérise une révolution industrielle, rappelait un célèbre rapport du Conseil d’Analyse économique, ce n’est pas tant l’apparition d’une nouvelle technologie, car cela se produit presque à chaque instant et il est dans la nature profonde d’une économie de marché d’engendrer de nouvelles technologies et de nouveaux produits. Ce qui définit plutôt une révolution, ce sont les changements qu’entraîne la diffusion d’une technologie dans la façon de produire et de consommer, ou dans les relations de travail, ou encore dans l’aménagement de l’espace et le développement urbain [23]. Probablement faudrait-il remplacer les « ou » par des « et » entre les variables du système qui s’activent dans un mouvement commun de transformation . C’est l’effet d’entraînement qui provoque la mutation et qui peut générer la formidable croissance que les économistes et statisticiens ont mise en évidence au lendemain de la Révolution industrielle [24].

Personnellement, nourri des travaux qui viennent d’être évoqués, ainsi que de ceux qui m’ont inspiré dans les années 1980 sur la Révolution industrielle en Belgique, pilotés par le professeur Pierre Lebrun (1922-2014) de l’Université de Liège, j’ai défendu depuis l’été 1984 que l’informatique était porteuse d’une mutation structurelle et systémique. Dans une revue pédagogique réalisée pour le ministre des Technologies nouvelles Melchior Wathelet, j’écrivais en effet que nous ne sommes déjà plus dans les sociétés industrielles. La technique a effectué, en quatre décennies, des progrès de portées infiniment plus élevées qu’au cours des quatre siècles précédents. La naissance du nouveau système technique à laquelle nous assistons est en train d’entraîner une mutation qui aura pour l’humanité une importance comparable à celle provoquée au siècle passé par l’implantation des premières machines à vapeur.

La seconde révolution industrielle est commencée. Comme la première, elle ne va pas consister en un simple remplacement d’une génération technologique par une autre, mais ce sont tous les domaines de la civilisation qu’elle va affecter : à la fois les principes de la production, l’organisation sociale et la culture. Changement radical, cassure avec la société dans laquelle nous vivons, cette mutation secrète son passage vers une autre ère [25].

On sait en effet depuis l’historien Bertrand Gille (1920-1980) que les progrès techniques peuvent être abordés par leurs interdépendances et donc en les considérant comme un système technique [26] porté par une unité de mouvement dans laquelle le changement enfante le changement [27]. Comme l’indiquaient Gaudin et Portnoff, l’existence de ces interactions traduit le caractère pluridisciplinaire et souvent intersectoriel des principaux progrès [28].

Ainsi, en 2020, comme en 1975, face à l’expression de Révolution numérique, deux voies s’ouvrent à nous : la première est de considérer cette transformation comme une série d’innovations, d’inventions, d’évolutions dans les techniques, donc un changement du système ou du sous-système technique de la société limité à ce sous-système. La seconde voie consiste à regarder cette Révolution comme un changement sociétal, c’est-à-dire une transformation du modèle de société, une mutation de l’ensemble du système dans lequel, par un jeu de contagion ou de domino, un ou plusieurs sous-systèmes activent tous les autres : économique, social, culturel, éducatif, scientifique, d’innovation, écologique, démographique, spatial, pour finalement transformer l’ensemble du système et le porter vers un nouveau paradigme.

3. La Transition : une époque parenthèse

Nous vivons une époque parenthèse, disait John Naisbitt en 1982 [29]. La question qui se pose est celle du passage, ainsi que de la structure de passage : comment les différentes dimensions de la société (économie, culture, technologie, social, démographie, politique, juridique, institutionnelle, …) peuvent-elles évoluer pour passer d’un paradigme sociétal ancien à un modèle nouveau ?

Ce type de transformation peut être rapporté aux théories éclairantes décrites par le chercheur américain d’origine allemande Kurt Lewin (1890-1947). Celui-ci a développé la science expérimentale de la dynamique des groupes, avant de s’intéresser au changement social. Lewin a travaillé sur la notion d’équilibre des forces égales et opposées permettant d’atteindre un état quasi stationnaire. La recherche d’un nouvel équilibre se fait après modification des forces pour provoquer un changement vers cet objectif. Trois périodes marquent ce processus : d’abord, une période de décristallisation pendant laquelle le système remet en question ses perceptions, habitudes et comportements. Les acteurs se motivent. Ensuite, une période de transition, pendant laquelle les comportements et attitudes deviennent instables et contradictoires. Les acteurs en expérimentent puis en adoptent certains. Enfin, une période de recristallisation pendant laquelle l’ensemble du système généralise les comportements pilotes adaptés à la nouvelle situation et harmonise les nouvelles pratiques [30].

Cette transition ne se fait évidemment pas du jour au lendemain. Pour un changement sociétal, la mutation dans ses mouvements longs se mesure en siècles. Pierre Lebrun l’a bien montré pour ce qui concerne la périodisation longue de la Révolution industrielle en Belgique. En 2001, dans ses entretiens avec François L’Yvonnet, Thierry Gaudin nous a prévenus : chaque fois, la transformation complète du système technico-social prend un à deux siècles [31]. Ainsi, si on considère que, en 2020, nous avons parcouru 50 ans de mutations et que nous observons l’ampleur du changement pendant ces cinq décennies, nous aurons de la peine à imaginer la profondeur des changements à venir d’ici 2170…

Pendant toute la durée de la transition, nous vivrons probablement dans ce que j’ai appelé le nouveau paradigme industriel, c’est-à-dire l’espace de trois mouvements simultanés : d’abord, la poursuite de la société industrielle pendant encore quelques décennies, parce que les sous-systèmes culturel, social, politique, administratif continueront à résister aux transformations. Comme l’écrit Gaudin, à chaque transformation du système technique, une classe dirigeante, atteinte d’irréalité, cède la place à de nouveaux venus moins arrogants, mais plus efficaces [32]. Ensuite, le mouvement créé par l’informatique, la télécommunication, la connaissance, toutes leurs innovations, forme un deuxième axe de développement, d’abord parallèle, puis qui progressivement se superpose au premier. Nous l’appelons Révolution numérique ou Révolution cognitive, cette dernière appellation ayant ma préférence. Elle agit de plus en plus vigoureusement depuis la fin des années 1960. Enfin, un troisième mouvement, né à peine plus tard, nous interpelle et en bâtit un troisième qui interagit avec les deux premiers :  le développement durable. Sa prise de conscience est liée au programme Apollo, à la vue et la prise de conscience de cette biosphère et de ses limites que le Rapport Meadows patronné par Jay W. Forrester (MIT) et Aurelio Peccei (Club de Rome) va bien mettre en évidence dès 1972. Toutes les questions liées à l’empreinte humaine trop pesante sur le climat et sur la planète – ce qu’on appelle aujourd’hui l’anthropocène – s’y inscrivent.

4. Quatre pôles de restructuration du système

Les métamorphoses dont parlaient Gaudin et Portnoff se manifestent par l’évolution simultanée de quatre domaines en étroites relations. Ainsi, selon un modèle inspiré par Bertrand Gille, quatre pôles restructurent l’ensemble du système civilisationnel : matière, énergie, temps et relation avec le vivant  [33].

La mutation à partir du système technique médiéval vers le système industriel se manifeste dans les quatre pôles : en matière d’énergie, c’est la combustion qui remplace progressivement la force animale (ou humaine), l’éolien et l’hydraulique. Aux passages du XVIIIe au XXe siècle, les besoins en énergie vont être rencontrés en utilisant le bois, le charbon de terre, le pétrole et l’électricité. L’acier et le ciment remplacent comme matériaux le bois, la pierre et le fer de l’ancien régime. Lors de la Révolution industrielle, le rapport au temps change, par décrochage des rythmes solaires, les cadrans solaires, clepsydre, sablier et horloges à poids sont remplacés par des horloges à pendules puis par des chronomètres précis. La relation très empirique avec le vivant, construite sur la domestication des plantes et des animaux fait place à la classification, à la compréhension de l’évolution (Charles Darwin) et à la connaissance de la microbiologie (Louis Pasteur).

Dans la nouvelle transition vers la société numérique – ou mieux cognitive -, on observe des transformations similaires dans les quatre pôles : une formidable tension s’instaure entre la puissance de l’énergie électrique nucléaire et de l’économie des ressources énergétiques dans un contexte de recyclage et un redéploiement de sources non fossiles, un hyperchoix marque le domaine des matériaux qui, eux aussi, deviennent intelligents et percolent horizontalement, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles. La nouvelle structure du temps est rythmée en nanosecondes par les microprocesseurs. Enfin,  la relation avec le vivant est marquée par l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique qui réinterroge l’espace humaine, son évolution, son avenir [34].

C’est également au travers de ces quatre pôles qui les structurent que l’on peut comparer les processus qui ont favorisé les deux révolutions sociétales ou civilisationnelles en s’inspirant des circonstances extérieures et des éléments intérieurs qui avaient permis la Révolution industrielle sur le continent européen au XIXe siècle. Dans le modèle que j’ai construit sur base des travaux de l’historien Pierre Lebrun et de son équipe, sept facteurs sont déterminants. D’emblée, je peux proposer, en vis-à-vis, sept facteurs qui correspondent dans le modèle de la Révolution numérique ou cognitive.

(1) Ainsi, dans le modèle industriel, l’imitation provient de la Révolution industrielle anglaise. Bien entendu, on songe aux techniques : pompes à feu de Newcomen ou machine à vapeur de Watt, mais il faut également embarquer les recettes et méthodes économiques : Adam Smith en constitue l’exemple parfait. Dans la Révolution numérique, l’influence est certainement nord-américaine et même plus précisément celle de la Silicon Valley. On sait également l’importance de Seattle avec Microsoft. J’ai déjà évoqué Boston avec le MIT…

(2) Au facteur de la Révolution française comme effet majeur de destruction des corporations permettant l’accessibilité de tous à tous les métiers, la liberté d’entreprendre, la libération de la créativité, peuvent correspondre, pour la Révolution numérique, aux efforts de libéralisation de l’Union européenne : libéralisation des marchés, des services, des capitaux par les différents traités.

(3) La création d’un grand marché européen protégé de l’Angleterre, sous la République française, le Consulat et l’Empire, avec suppression des douanes ont boosté la Révolution industrielle du début du XIXe siècle. Ce même facteur peut être trouvé pour la Révolution cognitive pour ce qui concerne la globalisation, et notamment l’Organisation mondiale du Commerce.

(4) Aux progrès de l’agriculture, grâce notamment aux changements climatiques favorables du XVIIIe siècle (reprise de l’activité solaire à partir de 1710), mais aussi aux perfectionnements de ce que certains ont, probablement à tort, appelé la Révolution agricole, j’ai fait correspondre ce facteur d’innovation que constituent les progrès de la science. On sait que la recherche-développement comme nous la connaissons aujourd’hui n’existe pas pour la Révolution industrielle machiniste. Celle-ci est activée par des inventeurs et des techniciens, qui travaillent souvent en marge du développement des connaissances scientifiques : les Thomas Bonehill (1796-1858), Zénobe Gramme (1826-1901), Étienne Lenoir (1822-1900) ne sont pas des chercheurs, mais des ouvriers, des ingénieurs, des inventeurs.

(5) Au développement de l’infrastructure – route, canaux, mais aussi surtout chemin de fer – produit et moteur de la Révolution industrielle du XIXe siècle, investissement majeur de l’État réalisé par la bourgeoisie censitaire arrivée au pouvoir en 1830 – correspond évidemment, dans la Révolution cognitive, l’explosion de la connectivité. Son importance est telle que le sociologue espagnol Manuel Castells, professeur à Berkeley, a pu écrire que la révolution technologique actuelle avait fait naître La Société en réseaux, The Network Society [35].

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(6) La création des manufactures, destructrice du travail à domicile et lieu de formation et d’intégration dans la société industrielle, a constitué un facteur majeur de cette Révolution. Dans la société de la connaissance, c’est le système éducatif qui est devenu central parce que premier lieu de l’apprentissage, même s’il connaît des tensions voire est remis en cause par le système socio-économique en évolution rapide.

(7) Enfin, dans les deux mutations, le rôle des entrepreneurs est fondamental. À la fois parce que l’initiative leur revient, individuellement et collectivement. C’est à eux qu’appartiennent les décisions majeures d’adoption des techniques dans les secteurs clefs. De John Cockerill (1790-1840) à Jean Stéphenne, pour prendre deux entrepreneurs emblématiques des deux mutations en Wallonie, ces capitaines d’industrie ont piloté avec innovation une stratégie de transformation de leur domaine.

5. Les technologies-clefs à l’œuvre dans les quatre pôles de transformation

Le système technique est évidemment actif, de manière transversale dans les quatre pôles de transformation. Régulièrement, les chercheurs, pouvoirs publics, consultants, voire les trois ensemble, listent les technologies-clefs permettant d’anticiper les stratégies sectorielles à mettre en place. Les entreprises sont attentives à ces exercices réguliers comme Prométhée, organisé par le ministère de la Région wallonne fin des années 1990 dans le cadre de la Regional Innovation Strategy (RIS) de la Commission européenne [36], les 47 technologies-clefs à l’horizon 2020 destinées à préparer l’industrie du futur listées en 2014-2015 par le ministère français de l’Industrie et du Numérique [37], le travail mené en 2014 par TNO pour le Parlement européen dans le cadre d’Horizon 2020 [38], l’inventaire – réalisé en 2018 et plus normatif – High Tech Strategy 2025 du ministère fédéral allemand de la Recherche [39], etc. Les grands bureaux de consultants développent régulièrement ce type d’outil : on pense notamment au McKinsey Global Institute qui publie des listes de technologies dites de ruptures [40]. En 2016, la Commission européenne a mis en place un KETs Observatory, destiné à fournir des informations aux institutions, mais aussi aux acteurs des différents pays européens sur les technologies (Key Enabling Technologies) développées dans les différentes parties du monde et bénéficiant de l’attention qui leur est portée par les entreprises [41]. La Commission met également en avant les Technologies futures émergentes : FET (Future Emerging Technologies). Tous ces efforts sont utiles et précieux, même si les temporalités de ces émergences, annoncées par ces prospectives, sont rarement en phase avec les annonces.

Il est donc possible de s’interroger sur les secteurs d’innovation qui portent les pôles de transformation dans la Révolution numérique et constituent ainsi le système technique numérique du XXIe siècle. Celui-ci apparaît d’un tel foisonnement que nous avons, pour le modéliser, limité les secteurs à quatre par pôles et gardé les secteurs d’innovations les plus structurants ou transversaux dans les interstices. En parcourant les travaux susmentionnés, nous avons retenu les secteurs d’innovation qui suivent :

– pôle énergie : énergies renouvelables, véhicules électriques, exploration avancée et récupération du pétrole et du gaz, stockage d’énergie, etc.

– pôle matériaux : imprimantes 3D, économie circulaire, matériaux avancés, internet des objets, etc.

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– pôle de structure du temps : hyperconnectivité et temps réel, déplacements à grande vitesse, véhicules autonomes, informatique quantique, etc.

– pôle de relation au vivant : les innovations médicales, la cybersécurité, l’automatisation du travail cognitif, la prochaine génération de la génomique, etc.

Dans les interstices et transversalités, j’ai placé avant tout ce qui favorise les réseaux, les accès, le travail collaboratif : technologie cloud, internet mobile, technologie blockchain, ainsi que les mastodontes porteurs que sont notamment la robotique avancée (Industrie 4.0), les Smart Cities, l’intelligence artificielle. On sait néanmoins que la dynamique la plus transformatrice à long terme est faite de l’alliance entre l’informatique sous toutes ses formes et la biologie, dans l’axe des sciences du vivant.

 

Conclusion : une transformation inscrite dans le long terme, entre passé, présent et futur

Davantage qu’une simple évolution du système technique, le numérique constitue vraiment une transformation de celui-ci, déclencheur d’une Révolution industrielle que nous appelons cognitive, et qui s’inscrit dans le long terme, passé, mais surtout futur. Passé parce que cette mutation a commencé fin des années 1960 – début des années 1970, même si de nombreux prolégomènes seraient nécessaires pour décrire toutes les étapes permettant de parvenir au moment où l’ordinateur longtemps analogique devient essentiellement numérique [42]. J’aime assez la proposition d’Henri Lilen de prendre comme étape-clef l’invention du microprocesseur 4004 par les ingénieurs d’Intel Corporation en 1971 : Marcian « Ted » Hoff, Frederico Faggin, Stanley Mazor et Masatoshi Shima [43]. C’est peut-être ce moment déclencheur qui rend les éléments complémentaires et cohérents pour provoquer la mutation technique plus ou moins globale qu’évoquait Bertrand Gille [44].

Cependant, cette Révolution s’inscrit surtout dans le futur parce que, comme le souligne régulièrement Thierry Gaudin, elle n’a probablement parcouru qu’une partie de son chemin et que, dès lors, l’ampleur des changements à venir durant les quelques prochaines décennies est évidemment considérable, en particulier dans les relations avec le vivant.

C’est assurément pour cette raison que les êtres humains doivent rester à la barre. En particulier les entrepreneurs dont j’ai dit l’importance centrale, même si la société est concernée dans son ensemble. Car, ne nous y trompons pas, la compréhension commune du monde « qui est » et la vision partagée de celui « qui pourrait être » ont une influence déterminante sur le comportement des femmes et des hommes, quelle que soit l’époque dans laquelle ils vivent et celle qu’ils veulent construire.

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce papier est la remise au net de la Master Class donnée le 20 mai 2020 par MS Teams devant le personnel de NSI dans le cadre de l’Université NSI organisée à l’initiative de son directeur général, Manuel Pallage. NSI est une société de services informatiques membre du Groupe IT Cegeka. https://www.nsi-sa.be/

[2] Jacques ELLUL, Le Système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977. (rééd. Le Cherche Midi, 2004, p. 103-104.).

[3] Daniel BELL, The Social Framework of the Information Society (1975) in Tom FORESTER ed., The Microelectronics Revolution, Oxford, Basil Blackwell, 1980. – et aussi dans Michael DERTOUZOS & Joel MOZES eds, The Computer Age, A Twenty Year View, Cambridge Ma, MIT Press, 1980.

[4] Henri LILEN, La Belle histoire des révolutions numériques, Électronique, Informatique, Robotique, Internet, Intelligence artificielle, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2019. Henri Lilen évoque la Révolution numérique comme seconde révolution industrielle. Il considère que si l’informatique est née en 1948, c’est l’invention en 1971 du micro-processeur qui déclenche la véritable numérisation de la société. (p. 11).

[5] technique : nous faisons nôtre la définition d’André Lebeau : une activité dont l’objet est de donner forme à la matière en recourant pour cela à différentes formes d’énergie. A. LEBEAU, Système technique et finitude planétaire, dans  Th. GAUDIN et Elie FAROULT coord., L’empreinte de la technique, Ethnotechnologie prospective, Colloque de Cerisy, p. 21, Paris, L’Harmattan, 2010.

[6] La révolution culturelle et industrielle à laquelle nous assistons est aussi importante que la naissance de l’écriture ou l’invention de l’imprimerie. Ceux qui passeront à côté de cet enjeu seront mis de côté pour longtemps. Ce serait une tragédie pour la Wallonie. Eric DEFFET, Paul Magnette : Passer à côté de la Révolution numérique serait une tragédie pour la Wallonie, dans Le Soir, 25 mars 2015. https://www.lesoir.be/art/832312/article/actualite/belgique/politique/2015-03-25/paul-magnette-passer-cote-revolution-numerique-serait-une-tragedie-pour-w

[7] C’est ce que Pierre Musso qualifie justement de baillon sonore ou baillon médiatique. P. MUSSO, « Révolution numérique » et « société de la connaissance », dans Ena Hors Les Murs, 1er avril 2014, p. 47-49.

[8] Jean DEFRAIGNE, L’économie wallonne, hier, aujourd’hui et demain, dans Wallonie 74, n°2, Conseil économique régional de Wallonie, p. 102-106.

[9] Richard HODSON, Digital revolution, An explosion in information technology is remaking the world, leaving few aspects of society untouched, in Nature Outlook, 29 November 2018. https://media.nature.com/original/magazine-assets/d41586-018-07500-z/d41586-018-07500-z.pdf

[10] Alain TOURAINE, La Société post-industrielle, Paris, Denoël, 1969.

[11] Simon NORA et Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, p. 11, Paris, La Documentation française, 1978. Sur la critique du concept : Frank WEBSTER, Theories of the Information Society, New York, Routledge, 1995.

[12] D. BELL, Notes on the Post-Industrial Society in Public Interest, n°6 & 7, 1967.

[13] The post-industrial society, it is clear, is a knowledge society in a double sense: first, the sources of innovation are increasingly derivative from research and development (and more directly, there is a new relation between science and technology because of the centrality of theorical knowledge); second, the weight of the society – measured by a larger proportion of Gross National Product and larger share of employment – is increasingly in the knowledge field. D. BELL, The Coming of Post-industrial Society, A Venture in Social Forecasting, p. 212, London, Heinemann, 1974.

[14] La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Numéro Spécial de Sciences et Techniques, Octobre 1983.

[15] Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow and Company, 1980. – Edition française : La Troisième vague, Paris, Denoël, 1980.

[16] John NAISBITT, Megatrends, Ten New Directions Transforming our Lives, New York, Warner Book, 1982. – London and Sydney, Futura – Macdonald & Co, 1984. – Edition française : Les dix commandements de l’avenir, Paris-Montréal, Sand-Primeur, 1982.

[17] André-Yves PORTNOFF, Raymond Collard, un tisseur de liens, Note, Paris, 10 septembre 2018. Sur Raymond Collard, voir aussi : Ph. DESTATTE, Les métiers de demain… Question d’intelligence(s), Blog PhD2050, 24 septembre 2018. https://phd2050.org/2018/09/24/helmo2018/

[18] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, 1987. http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-CB05_Collard-R.htm #

[19] Thierry GAUDIN, Les métamorphoses du futur, Essai de prospective technologique, p. 5-6, Paris, Economica, 1988.

[20] B. GILLE dir., Histoire des techniques, Technique et civilisations, Technique et Sciences, coll. Encyclopédie de la Pléade, p. 773-774, Paris, NRF, 1978.

[21] Ronald Max HARTWELL, The Causes of the Industrial Revolution, An Essay in Methodology, in The Economic History Review, vol. 18, 1, p. 164-182, August 1965.

[22] Le système technique selon B. Gille : à chaque époque, les savoir-faire que maîtrise l’être humain forment un ensemble cohérent parce qu’ils sont liés entre eux par un réseau d’interactions. A. LEBEAU, Système technique et finitude planétaire…, p. 21.

[23] Nicolas CURIEN et Pierre-Alain MUET, La société de l’information, Rapport du Conseil d’Analyse économique, p. 9, Paris, La Documentation française, 2004.

[24] Angus MADDISON, L’économie mondiale, Une perspective millénaire, p. 280sv, Paris, OCDE, 2001.

[25] Ph. DESTATTE, Mutations, dans Actualquarto n° 355, du 6 septembre 1984, p. 8-9.

https://phd2050.org/2018/10/05/mutations-1984/

[26] toutes les techniques sont, à des degrés divers, dépendantes les unes des autres, et (qu’) il faut nécessairement entre elles une certaine cohérence : cet ensemble de cohérences aux différentes niveaux de toutes les structures de tous les ensembles et de toutes les filières compose ce qu’on peut appeler un système technique. Bertrand GILLE, Prolégomènes à une histoire des techniques, dans B. GILLE dir., Histoire des techniques, Technique et civilisations, Technique et Sciences, coll. Encyclopédie de la Pléade, p. 19, Paris, NRF, 1978.

[27] David S. LANDES, L’Europe technicienne, coll. Bibliothèque des idées, p. 11, Paris, Gallimard, 1975. – The Unbound Promotheus, Technological change and industrial Development in Western Europe from 1750 to the present, p. 2, London – New York, Cambridge University Press, 1969. – La Révolution de l’intelligence…, p. 31.

[28] La Révolution de l’intelligence…, Ibidem.

[29] John NAISBITT, Megatrends, p. 249-250, New York, Warner Books, 1982.

[30] K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002.

[31] Thierry GAUDIN, L’avenir de l’esprit, Prospectives, Entretiens avec François L’Yvonnet, Paris, Albin Michel, 2001. –  Th. Gaudin avait déjà évoqué ces grands vagues technologiques d’environ deux siècles dans Th. GAUDIN, Les métamorphoses du futur, Essai de prospective technologique, p. 5, Paris, Economica, 1988.

[32] Th. GAUDIN, 2100, Récit du prochain siècle, p. 54-55, Paris, Payot, 198

[33] Thierry GAUDIN, Les métamorphoses du futur, Essai de prospective technologique, p. 5-6, Paris, Economica, 1988.

[34] Th. GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[35] Manuel CASTELLS, The Rise of the Network Society, Oxford, Wiley-Blackwell, 1996.

[36] Prométhée, Une politique d’innovation à la hauteur des stratégies régionales,  Namur, Région wallonne, 2000.

https://recherche-technologie.wallonie.be/fr/menu/archives/archives/programme-promethee.html

[37] Technologies Clés 2020, Préparer l’avenir de l’industrie du futur, Paris, Ministère de l’Industrie et du Numérique, Direction générale des Entreprises, 2016. https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/directions_services/politique-et-enjeux/innovation/technologies-cles-2020/technologies-cles-2020.pdf

[38] Maurits BUTTER e.a., Horizon 2020: Key Enabling Technologies (KETs), Booster for European Leadership in the Manufacturing Sector, TNO-European Parliament, October, 2014.

https://www.researchgate.net/publication/272613645_Horizon_2020_Key_Enabling_Technologies_KETs_Booster_for_European_Leadership_in_the_Manufacturing_Sector

[39] High Tech Strategy 2025, Research and Innovation that benefit the people, Berlin, Bundesministerium für Bildung und Forschung, September 2018. https://www.bmbf.de/upload_filestore/pub/Research_and_innovation_that_benefit_the_people.pdf

[40] Mc Kinsey Global Institute : https://www.mckinsey.com/mgi/our-research/technology-and-innovation

[41] Key Enabling Technologies (KETs) Observatory, Knowledge for Policy, 26 January 2018 :

https://ec.europa.eu/knowledge4policy/publication/key-enabling-technologies-kets-observatory_en

[42] B. GILLE, Histoire des Techniques…, p. 919.

[43] Microprocesseur  distribué en 4 circuits, fonctionnant sur 4 bits et regroupant 2300 transistors. H. LILEN, op. cit., p. 166-168

[44] B. GILLE, Histoire des Techniques…, p. 914.

Referring to a study in March 2017 by the Institute for the Future (Palo Alto, California), the Mosan Free University College (HELMo) [1] noted, at the start of the 2018-2019 academic year, that 85% of the jobs in 2030 have not yet been invented [2]. The HELMo team rightly pointed out that population ageing, climate and energy changes, mass migrations and, of course, digital technologies, robotisation and other scientific advances are all drivers of change that will revolutionise the entire world. Highlighting its vocational emphasis as a higher education institution, it wondered whether the jobs for which it was training people today would still exist tomorrow. At the same time, its Director-President Alexandre Lodez, along with the teaching staff representative, lawyer Vincent Thiry, and the student representative, pointed out that HELMo did not only want to train human operational resources in response to a particular demand from the labour market, but also wanted to train responsible citizens capable of progressing throughout their careers and lives. Everyone was asking a key question: What, therefore, are the key skills to be consolidated or developed?

I will try to answer this question in three stages.

Firstly, by mentioning the global upheavals and their effects on jobs. Then, by drawing on a survey carried out by futurists and experts from around the world this summer, the results of which were summarised in early September 2018. And finally, by a short conclusion expressing utopia and realism.

1. Global upheavals

On the issue of technical and economic changes, we could proceed by mentioning the many contemporary studies dealing with this topic, including those by Jeremy Rifkin [3], Chris Anderson [4], Dorothée Kohler and Jean-Daniel Weisz [5], François Bourdoncle and Pierre Veltz and Thierry Weil [6]. We could also describe the New Industrial Paradigm [7]. Or, to reflect current events, we could even call on Thierry Geerts, head of Google Belgium, whose work, Digitalis [8] is very popular at present.

But it is to Raymond Collard that I will refer. Former professor at the University of Namur, Honorary Director-General of the Research, Statistics and Information Service at the Ministry of the Wallonia Region – the current Public Service of Wallonia – and scientific coordinator of the permanent Louvain Research and Development Group, Raymond Collard was born in 1928, but his death in Jemeppe-sur-Meuse on 8 July 2018 was met with indifference by Wallonia. It was only through an email from my colleague and friend André-Yves Portnoff on 13 September that I learned, from Paris, about his death.

On 15 March 1985, an article in the journal La Wallonie caught my attention. The title of this paper by Raymond Collard was provocative: Seeking Walloon pioneers! But the question was specific and could be asked again thirty-three years later: Are there, among the readers of this journal, men and women who can identify large or small businesses in Wallonia that truly live according to the principles of the “intelligence revolution”? The paper made reference to the presentation, in Paris, of the report drawn up by a team led by futurists: according to the report on the state of technology, we are witnessing the advent not of the information society, as is often said, particularly in Japan, but of the “creation society”, whose vital resource is intelligence and talent rather than capital. That is also why we talk of the intelligence revolution, a revolution which requires the harnessing of intelligence, something which cannot be done by force. The normal relationships between power and skills are altered at all levels.

The report itself, entitled La Révolution de l’intelligence [9], complemented my reading of the works of John Naisbitt [10] and Alvin Toffler [11]. It was described extensively by Raymond Collard. This relationship builder, as André-Yves Portnoff [12] called him, had travelled to Paris for the presentation of this document by Thierry Gaudin, civil engineer and head of the Centre de Prospective et d’Évaluation [Foresight and Assessment Centre] at the French ministry of Research, and Portnoff, then editor-in-chief of Sciences et Techniques, published by the French Society of Scientists and Engineers. The Minister for Research and Technology, Hubert Currien, and the Minister for Industrial Redeployment and Foreign Trade Edith Cresson were present at the event. Both were members of the government of Laurent Fabius while François Mitterrand was President of the Republic. It is not surprising that two ministers were present since the Centre de Prospective et d’Évaluation (CPE) was a service common to both ministries.

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After finding this report, then photocopying it in the library, I literally devoured it – and then bought it on eBay. In 2018, it spells out a first clear message: the upheavals we are experiencing today are not new, even if they seem to be gathering momentum. Another message from Thierry Gaudin is that the cognitive revolution, reflected in the changes underway, has been ongoing since the start of the 1970s and will continue for several more decades.

I was not surprised then, as I am not surprised now. The conceptual context of the evolution of the technological system, leading to widespread change in all areas of society, is one I was familiar with. It had been taught to me at the University of Liège by Professor Pierre Lebrun, a historian and economist with a brilliant, incisive mind, whose astute words I would go and listen to, as one might listen to some freebooter down at the harbour. I taught this conceptual context to my students at Les Rivageois (Haute École Charlemagne) and at the High School Liège 2, and I teach it still at the University of Mons and even in Paris. Which is only fitting.

The analysis model for this context was conceptualised by Bertrand Gille, a technology historian and Professor at the École pratique des Hautes Études in Paris. In it, the director of the remarkable Histoire des Techniques in L’Encyclopédie de La Pléade, at Gallimard [13], clearly showed that it was the convergence of the rapid changes in the levels of training among the population and the spread of scientific and technical knowledge that was the driver of the technological progress that brought about the engineering Industrial Revolution. It will come as no surprise that Bertrand Gille was also a former teacher of Professor Robert Halleux, who was himself the founder of the Science and Technology Centre at the University of Liège. In this way, Bertrand Gille left his mark on several generations of researchers, historians and futurists, some devoting themselves to just one of the tasks, others to the other, and still others to both.

This model, which was reviewed by Jacques Ellul and Thierry Gaudin, imagines that the medieval technological system, highlighted by Fernand Braudel, Georges Duby and Emmanuel Leroy Ladurie, corresponds to an industrial technological system, which was the driving force and the product of an Industrial Revolution, described by Pierre Lebrun, Marinette Bruwier et al.[14], and, finally, a technological system under development, under construction, fostering the Intelligence Revolution and far from over. Land was key in the first revolution, capital in the second, and the third is based on the minds of men and women. Each time, it is materials, energy, the relationship with living beings and time that are involved.

In 1985, Raymond Collard explained what he had clearly understood from the report produced by Gaudin and Portnoff and the several hundred researchers they enlisted: the importance of the four major changes in the poles that are restructuring society:

– the huge choice of materials and their horizontal percolation, ranging from uses in the high-tech sectors to more common uses;

– the tension between nuclear power and saving energy resources, in a context of recycling;

– the relationship with living beings and the huge field of biotechnology, including genetics;

– the new structure of time punctuated in nanoseconds by microprocessors.

Raymond Collard explored all these points some time later in a remarkable speech to the first Wallonia toward the future Congress in Charleroi, in October 1987, entitled: Foresight 2007 … recovering from the crisis, changes in work production methods and employment, which is still available online on The Destree Institute website [15]. In this speech, Collard, who was Professor at the Faculty of Economics and Social Sciences at the University of Namur, noted the following: it has been written that microelectronics is intellectualising industry. We are experiencing an industrial revolution that can be described as an “intelligence revolution”. The development of the possibilities created by the dramatic advances in microelectronics has opened up vast spheres to computer technology. Tomorrow, we will make greater use of artificial intelligence, which will be in evidence everywhere with the implementation of fifth-generation computers [16].

The 1985 report by the CPE remains a mine of information for anyone wanting to understand the changes underway, by looking both retrospectively – examining futures that did not happen – and prospectively – envisaging possible futures to construct a desirable future. There are some precepts to be drawn that are useful mainly for higher educational institutions and our businesses. The following give us cause to reflect:

“experience shows that the introduction of new technologies is harmonious only if the training comes before the machines” (p.15).

“it is no longer possible to develop quality without giving each person control over their own work” (p.15).

“giving a voice only to management means wasting 99% of the intellectual resources in the business” or the organisation. (…) Harnessing all the intelligence is becoming essential (p.42).

“a successful company is one that is best able to harness the imagination, intelligence and desire of its staff” (45).

“the new source of power is not money in the hands of a few, but information in the hands of many”. Quotation taken from the works of John Naisbitt (p.45).

But, above all, the text shows, in the words of the German philosopher Martin Heidegger, that the essence of technology has nothing to do with technology [17]. Everything in technology was first dreamed up by man, and what has been successful has also been accepted by human society, states the report [18]. For this report on the state of technology is also a lesson in foresight. It reminds us, specifically through retrospect, that we are very poor at anticipating what does not already exist. Of course, as Gaston Berger stated on several occasions, the future does not exist as an object of knowledge. It exists solely as a land for conquest, desire and strategy. It is the place, along with the present, where we can innovate and create.

We often mistakenly believe that technologies will find their application very quickly or even immediately. Interviewed in February 1970 about 1980, the writer Arthur Koestler, author of Zero and Infinity, envisaged – as we do today – our houses inhabited by domestic robots that are programmed every morning. He imagined electric mini-cars in city centres closed to all other forms of traffic. He thought that telematic communications would, in 1980, allow us to talk constantly by video so as to avoid travelling. Interviewed at the same time, the great American futurist Herman Kahn, cofounder of the Hudson Institute, imagined that, in 1980, teaching would be assisted by computers which would play, for children, an educational role equivalent to the role filled by their parents and teachers[19].

The world continues to change, sustained, and also constrained, by the four poles. The transition challenges us and we are trying to give the impression that we are in control of it, even if we have no idea what we will find during its consolidation phase, sometime in the 22nd century.

Which jobs will survive these upheavals? Such foresight concerning jobs and qualifications is difficult. It involves identifying changes in employment and jobs while the labour market is changing, organisations are changing and the environment and the economic ecosystem are changing. But it also involves taking into account the possible life paths of the learners in this changing society [20], anticipating skills needs and measuring workforce turnover.

What we have also shown, by working with the area authorities, vocational education institutions and training bodies is that it is often at micro and territorial level that we are able to anticipate, since it seems that the project areas will be required, in ten to fifteen years at the latest, to be places for interaction and the implementation of (re)harmonised education, training and transformation policies for our society, with varying degrees of decentralisation, deconcentration, delegation, contractualisation and stakeholder autonomy. It is probably the latter context that will be the most creative and innovative, and one in which progress must be made. This requires cohesive, inspirational visions per area at the European, federal, regional and territorial level.

In leading the permanent Louvain Research and Development Group since the mid-1960s, particularly with the help of Philippe le Hodey and Michel Woitrin and the support of Professor Philippe de Woot, Raymond Collard had successfully set up and operated a genuine platform of the sort advocated by the European Commission today. Referring, as always, to Thierry Gaudin, he noted in 2000 that understanding innovation means grasping technology, not in terms of what is already there but in terms of revealing what is not yet there [21]. And although Raymond Collard recognised that this required a considerable R&D effort, he observed that this was not enough: as an act of creation which the market has to validate, innovation is the result of an interdisciplinary and interactive process, consisting of interactions within the business itself and between the business and its environment, particularly in terms of “winning” and managing knowledge and skills [22]. With, at the heart its approach, the idea, dear to François Perroux and highlighted by the work of the Louvain Research and Development Group in 2002, that a spirit is creative if it is both open and suited to combining what it receives and finding new combinatorial frameworks [23].

This thought is undoubtedly still powerful, and will remain so.

2. Foresight: from technological innovation to educational innovation

Like any historian, the futurist cannot work without raw material, without a source. For the latter, collective intelligence is the real fuel for his innovative capacity.

To that end, in 2000, The Destree Institute joined the Millennium Project. This global network for future studies and research was founded in 1996 in Washington by the American Council for the United Nations University, with the objective of improving the future prospects for humanity. It is a global participatory think tank, organised in more than sixty nodes, which are themselves heads of networks, involving universities, businesses and private and public research centres. Since 2002, The Destree Institute has represented the Brussels-Area Node which aims to be cross-border and connected with the European institutions [24].

The-Millennium-Project_logo250

In preparation for a wide-ranging study entitled Future Work/Technology 2050, the Millennium Project Planning Committee drafted some global scenarios to which they sought reactions from around 450 futurists and other researchers or stakeholders. A series of seminars was organised in twenty countries in order to identify the issues and determine appropriate strategies to address them. It was on this basis that a series of real-time consultations with experts (Real-Time Delphi) was organised on issues of education and learning, government and governance, businesses and work, culture and art and science and technology. From a series of 250 identified actions, 20 were selected by the panel of experts in the field of education and learning.

The complete list of the 20 actions is shown below. I have ordered them, for the first five at least, according to their level of relevance – effectiveness and feasibility –, as they were ranked by the international panel.

The first action on this list concerns the educational axes. This involves:

4. Increase focus on developing creativity, critical thinking, human relations, philosophy, entrepreneurship (individual and teams), art, self-employment, social harmony, ethics, and values, to know thyself to build and lead a meaningful working life with self-assessment of progress on one’s own goals and objectives (as Finland is implementing). 

The second will delight futurist teachers, since it involves:

20. Include futures as we include history in the curriculum. Teach alternative visions of the future, foresight, and the ability to assess potential futures. 

The third action is a measure of social cohesion:

6. Make Tele-education free everywhere; ubiquitous, lifelong learning systems.

The fourth, in my view, is probably the most important at the operational level:

2. Shift education/learning systems more toward mastering skills than mastering a profession. 

The fifth will totally transform the system:

3. In parallel to STEM (and/or STEAM – science, technology, engineering, arts, and mathematics) create a hybrid system of self-paced inquiry-based learning for self-actualization; retrain teachers as coaches using new AI tools with students.

The 15 other actions are listed in no particular order, some complementing initiatives on the ground, particularly in the Liège-Luxembourg academic Pole.

1. Make increasing individual intelligence a national objective of education (by whatever definition of intelligence a nation selects, increasing “it” would be a national objective). 

5. Continually update the way we teach and how we learn from on-going new insights in neuroscience. 

7. Unify universities and vocational training centres and increase cooperation between schools and outside public good projects.

8. Utilize robots and Artificial Intelligence in education. 

9. Focus on exponential technologies and team entrepreneurship.

10. Change curriculum at all levels to normalize self-employment. 

11. Train guidance counsellors to be more future-oriented in schools. 

12. Share the responsibility of parenting as an educational community. 

13. Promote “communities of practice” that continually seek improvement of learning systems. 

14. Integrate Simulation-Based Learning using multiplayer environments. 

15. Include learning the security concerns with respect to teaching (and learning) technology. 

16. Incorporate job market intelligence systems into education and employment systems. 

17. The government, employers across all industry sectors, and the labour unions should cooperate in creating adequate models of lifelong learning. 

18. Create systems of learning from birth to three years old; this is the key stage for developing creativity, personality. 

19. Create mass public awareness campaigns with celebrities about actions to address the issues in the great transitions coming up around the world [25].

We can appreciate that these actions do not all have the same relevance, status or potential impact. That is why the top five have been highlighted. However, the majority are based on a proactive logic of increasing our capacities for educating and emancipating men and women. The fact that these actions have been thought about on all continents, by disparate stakeholders, with a genuine convergence of thought, is certainly not insignificant.

3. Conclusion: in the long term, humans are the safest bet

As regards Wallonia, and Liège in particular, we are familiar with the need to create value collectively so that we are able to make ourselves autonomous and so that we can be certain of being able to face the challenges of the future. Without question, we must place social cohesion and energy and environmental risks at the top of this list of challenges. Innovative and creative capacities will be central to the skills that our young people and we ourselves must harness to address these challenges. These needs can be found at the core of the educational and learning choices up to 2050 identified by the Millennium Project experts.

The 1985 report on The Intelligence Revolution, as highlighted by Raymond Collard, is both distant from us in retroforesight terms and close to us in terms of the relevance of the long-term challenges it contains. In this respect, it fits powerfully and pertinently into our temporality. In the report, Thierry Gaudin and André-Yves Portnoff noted that setting creation in motion means sharing questions before answers and accepting uncertainty and drift. Dogmatism is no longer possible (…) as a result, utopia is evolving into realism. In the long term, humans are the safest bet [26].

Of course, betting on humans has to be the right decision. It is men and women who are hard at work, and who must remain so. This implies that they are capable of meeting the challenges, their own and also those of the society in which they operate. Technically. Mentally. Ethically.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] This text is a revised version of a speech made at the start of the HELMo 2018-2019 academic year, on 18 September 2018, on the subject of The jobs of tomorrow... A question of intelligence.

[2] The experts that attended the IFTF workshop in March 2017 estimated that around 85% of the jobs that today’s learners will be doing in 2030 haven’t been invented yet. This makes the famous prediction that 65% of grade school kids from 1999 will end up in jobs that haven’t yet been created seem conservative in comparison. The next era of Human/Machine Partnerships, Emerging Technologies, Impact on Society and Work in 2030, Palo Alto, Cal., Institute for the Future – DELL Technologies, 2017.

http://www.iftf.org/fileadmin/user_upload/downloads/th/SR1940_IFTFforDellTechnologies_Human-Machine_070717_readerhigh-res.pdf

[3] In particular, his best book: Jeremy RIFKIN, The End of Work, The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the PostMarket Era, New York, Tarcher, 1994.

[4] Chris ANDERSON, Makers, The New Industrial Revolution, New York, Crown Business, 2012.

[5] Dorothée KOHLER and Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, p. 11, Paris, La Documentation française, 2016.

[6] François BOURDONCLE, La révolution Big Data, in Pierre VELTZ and Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 64-69, Paris, Eyrolles-La Fabrique de l’Industrie, Colloque de Cerisy, 2015.

[7] Philippe DESTATTE, The New Industrial Paradigm, Keynote at The Industrial Materials Association (IMA-Europe) 20th Anniversary, IMAGINE event, Brussels, The Square, September 24th, 2014, Blog PhD2050, September 24, 2014.

https://phd2050.org/2014/09/26/nip/

[8] Thierry GEERTS, Digitalis, Comment réinventer le monde, Brussels, Racine, 2018.

[9] La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Sciences et Techniques Special Edition, October 1983.

[10] John NAISBITT, Megatrends, Ten New Directions Transforming our Lives, New York, Warner Book, 1982. – London and Sydney, Futura – Macdonald & Co, 1984.

[11] Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow and Company, 1980.

[12] André-Yves PORTNOFF, Raymond Collard, un tisseur de liens, Note, Paris, 10 September 2018.

[13] Bertrand GILLE dir., Histoire des Techniques, Techniques et civilisations, Technique et sciences, Paris, Gallimard, 1978.

[14] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT and Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Brussels, Académie royale, 1981.

[15] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Cahier n°2, p. 124, Charleroi, The Destree Institute, 1987.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-CB05_Collard-R.htm

[16] R. COLLARD, Prospective 2007…, p. 124.

[17] This was his 1953 lecture. Martin HEIDEGGER, Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958. – Our translation.

[18] La Révolution de l’intelligence…, p. 182.

[19] La Révolution de l’intelligence…, p. 24.

[20] Didier VRANCKEN, L’histoire d’un double basculement, preface to D. VRANCKEN, Le crépuscule du social, Liège, Presses universitaires de Liège, 2014.

[21] Thierry GAUDIN, Les dieux intérieurs, Philosophie de l’innovation, Strasbourg, Koenigshoffen, Cohérence, 1985.

[22] Raymond COLLARD, Le Groupe permanent Recherche – développement de Louvain, p. 11, Brussels, Centre scientifique et Technique de la Construction (CSTC), 2000.

[23] Permanent Leuven Research and Development Group, 37th year, Peut-on industrialiser la créativité?, 2002. – François PERROUX, Industrie et création collective, t. 1, Saint–simonisme du XXe siècle et création collective, p. 166, Paris, Presses universitaires de France, 1964.

[24] http://www.millennium-project.org/

[25] Jerome GLENN, Results of the Education and Learning Real-Time Delphi that assessed 20 long-range actions to address future works-technology dynamics, Sept 2, 2018.

[26] La Révolution de l’intelligence…, p. 187.

Après avoir analysé les dérives sémantiques du concept de Révolution industrielle, rappelé comment l’idée de changement sociétal s’est construite au travers de la Révolution machiniste, et envisagé la Révolution cognitive du XXème siècle, notre réflexion porte sur la place du numérique dans ces mutations…

3. L’idée de Nouvelle Révolution industrielle au XXIème siècle

Au XXIème siècle, l’abus de l’utilisation du concept de révolution industrielle nous apparaît flagrant. Après la révolution numérique – qui suivant Jean Viard a même plus d’impact que le train [1] – puis la même mutation que l’on nomme digitale, celle des imprimantes 3D, celle du Big Data – qui sont sans nul doute fondamentalement liées -, il est même jusqu’à l’exploration de Mars qui aurait déjà provoqué une nouvelle révolution industrielle [2]. Nous avions d’ailleurs à peine tenté d’expliquer pourquoi la Troisième Révolution industrielle proclamée – et déjà revendue plusieurs fois – par Jeremy Rifkin [3] ne nous paraissait pas un modèle crédible, que nous étions confrontés à une nouvelle annonce. Comme aime à le rappeler Michel Godet, la mode a la mémoire courte…

3.1. Industrie 4.0.

Une quatrième révolution industrielle, avec le sigle moderniste d’Industrie 4.0, renvoyait à l’idée de l’usine numérisée et donc dite intelligente. La chronologie se fonde ici sur une trajectoire qui irait de la machine à vapeur (1784), de ce qui est nommé première révolution industrielle, mue par l’énergie hydraulique et fossile [4], au convoyeur (1870) d’une deuxième révolution industrielle portée par l’énergie électrique [5] et la production de masse, à l’automate programmable (1969) d’une troisième révolution industrielle fondée sur la logique programmable et les techniques de masse. Enfin, les logiciels de modélisation et l’internet industriel caractériseraient la quatrième révolution industrielle basée – depuis 2013 – sur la conception virtuelle et la modernisation [6]. Ce modèle trouverait son origine dans un des dix projets d’avenir de la stratégie high-tech lancée par le gouvernement fédéral allemand en 2006 [7]. Cette version initiale d’Industrie 4.0 se fonde sur une analyse prospective à l’horizon 2020 qui donne une grille de lecture inspirée par l’Institut Fraunhofer-IAO (Stuttgart) [8]. Quatre révolutions industrielles y sont recensées :

  1. Révolution industrielle par introduction de la production mécanique au moyen de l’eau et de la puissance de la vapeur (fin du XVIIIème s.) ;
  2. Révolution industrielle grâce à l’introduction du travail de masse par le biais de l’énergie électrique (début du XXème siècle) ;
  3. Révolution industrielle par l’utilisation de l’électronique et de l’informatique pour automatiser davantage la production (début des années ’70 du XXème siècle) ;
  4. Révolution industrielle basée sur la cyberphysique (aujourd’hui) [9].

En novembre 2014, le Comité économique et social européen (CESE) a organisé une conférence intitulée la Quatrième Révolution industrielle, une occasion pour l’Union européenne de prendre le leadership ? Le CESE y estime que, au-delà de la « servicisation » de l’industrie, un nouveau paradigme émerge, fondé sur l’internet des objets et des services. Dans ce modèle, le changement constituerait une nouvelle révolution industrielle qui ouvrirait une nouvelle ère succédant à l’automatisation : ce prodigieux bond en avant résulte d’une coopération verticale et horizontale entre la machine et l’internet, la machine et l’humain, la machine et la machine, tout au long de la chaîne de valeur et en temps réel. Des îlots d’automatisation seront interconnectés dans une multitude de réseaux et de variations. Les logiciels et les réseaux connecteront produits intelligents, services numériques et clients aux nouveaux « produits » innovants du futur [10]. Selon McKinsey, cette nouvelle révolution industrielle se fonderait sur l’idée que la moitié des douze technologies potentiellement de ruptures pour la prochaine décennie seraient numériques et auraient des vocations industrielles : l’internet mobile, l’automatisation de la recherche heuristique, l’internet des objets, la technologie du cloud, la robotique avancée, les véhicules intelligents, les imprimantes 3D [11]. Lorsqu’elle se pose, elle aussi, la question de savoir si Industrie 4.0 constitue un slogan marketing ou une vraie révolution industrielle ?, la Fabrique d’Industrie renvoie aux réseaux de production permettant l’interaction instantanée entre les outils industriels, la vitesse de conception des produits par intégration des cycles du design et des process de fabrication, ainsi qu’une plus grande flexibilité de la production grâce aux systèmes cyber-physiques (CPS), permettant une production de masse spécialisée, permettant la personnalisation des objets [12].

3.2. Distinguer changement dans le système et changement de système

La Fabrique d’Industrie aurait été plus précise ou davantage nuancée dans son titre en relisant l’article de François Bourdoncle dans le remarquable ouvrage intitulé L’industrie, notre avenir, que cette même Fabrique a publié en janvier 2015 sous la direction de Pierre Veltz et Thierry Weil. En effet, le président de FB&Cie et co-fondateur d’Exalead y avait décrit La révolution Big Data, en tant que troisième révolution numérique, c’est-à-dire troisième révolution dans l’histoire de l’informatique. Ce qui est assez différent d’une troisième ou quatrième révolution industrielle… Cette troisième période viendrait après une première transformation, de 1980 à 2000 qui est celle de l’avènement de l’informatique d’entreprises, avec ses formidables gains de productivité, et une deuxième, de 2000 à nos jours, qui serait celle des moteurs de recherche, des réseaux sociaux et de l’internet sur les téléphones mobiles, étendus du grand public aux entreprises. Nous avions identifié ce changement de paradigme lors des travaux La Wallonie au Futur [13], dès 1987, et décrit le lancement de cette phase d’économie numérique dans le travail de prospective de la Mission Prospective Wallonie 21 [14], dès 2000. Pour François Bourdoncle, la troisième révolution informatique vient de commencer, elle repose sur la capacité des entreprises à accumuler des quantités colossales de données, de les analyser et d’en tirer un profit commercial. Les exemples sont connus : Google, Facebook, Amazon, Apple-iTunes, Netflix, etc. Le président de FB&Cie voit quatre marqueurs de cette révolution Big Data : l’hybridation des métiers autour des usages, la convergence entre industrie et services, le déplacement de la valeur vers l’aval, au profit de la relation client et, enfin, l’accès massif au capital pour prendre le contrôle de l’ensemble de la chaîne de valeur [15].

L’intérêt de cette dernière approche, on l’aura compris, est qu’elle limite la révolution à la sphère numérique et ne fait pas d’un changement au sein d’un système technique, voire d’un sous-système, une mutation de l’ensemble du système, comme c’est le cas pour une révolution industrielle. Regarder l’évolution de cette manière ne sous-estime pas l’ampleur des changements actuels, inscrits dans la Révolution cognitive et marqués par les contraintes que nous nous imposons pour assurer la durabilité du système. Ce regard ne préjuge pas non plus l’ampleur des investissements humains et financiers nécessaires pour faire face à ces mutations. Ce que les Allemands appellent Industrie 4.0, et que, après les Français, nous essayons d’importer à notre tour, est une stratégie d’alliance lancée en 2011 entre l’Etat et les entreprises pour accélérer l’intégration entre le monde des TIC et celui de l’industrie. Là aussi, comme l’indiquent Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz, une course contre la montre est engagée : celle de la redéfinition des modes d’apprentissage des savoirs. Comme l’écrit France Stratégie, qui a lancé fin 2015 un séminaire mensuel sur le sujet, le numérique ne nous attendra pas [16]. Ainsi, l’avenir du travail est-il devenu un enjeu de compétitivité au point que, à l’initiative du BMBF, le ministère de la Formation et de la Recherche, les Allemands ont lancé une réflexion réunissant tous les acteurs majeurs de cette problématique [17]. Cela nous rappelle que le changement technico-économique est souvent plus rapide que le changement social.

Conclusion : c’est l’être humain en société qui doit constituer la référence de tout horizon à construire

 D’abord, quatre idées peuvent résumer notre propos sur les révolutions industrielles.

  1. Les représentations du monde (macro-systèmes techniques, paradigmes, etc.) sont des concepts, modèles et systèmes. Ils sont donc construits par les êtres humains comme éléments intellectuels, pédagogiques, explicatifs. Ils n’existent pas en tant que réalités. Ils peuvent apparaître comme exploratoires ou stratégiques, et chaque fois pertinents ou fantaisistes. Il est assez vain de vouloir prouver qu’ils seraient – ou non – fondés sur le plan scientifique.
  1. La technique ne génère pas la société, elle en est une composante. Comme le rappelle François Caron, la formation d’un système technique peut-être analysée au travers de deux temps : d’abord, celui de l’émergence de technologies nouvelles, ensuite, celui de leur mise en cohérence au sein d’un système [18]. Cette observation peut expliquer certains décalages temporels. Les processus de transformations sont des processus dynamiques et complexes qui vivent des temporalités multiples.
  1. A chaque passage d’un type de société à un autre, quatre changements fondamentaux s’opèrent dans les pôles que constituent les matériaux, le temps, l’énergie et le vivant. (Gille, Portnoff, Gaudin). A chacun de ces pôles correspondent des innovations dans la troisième mutation : les polymères, l’intelligence artificielle, le nucléaire et le solaire, ainsi que la génétique. Il s’agit d’une grille de lecture particulièrement utile. Mais il en est d’autres, bien entendu.
  1. Si on les considère comme des mutations sociétales profondes et systémiques, des changements de civilisation, comme le fut la Révolution industrielle qui s’est effectuée dans nos pays, de 1700 à 1850 environ, ces transitions sont au nombre de trois : d’abord, la Révolution industrielle déjà mentionnée, ensuite, la Révolution cognitive que nous connaissons et, enfin, la transition vers le développement durable qui est une conséquence des limites et excès générés par l’industrialisation. Cette transition accompagne la dernière mutation. Je les vois comme les trois composantes du Nouveau Paradigme industriel [19] qui est à la fois notre héritage et le moment dans lequel nous vivons et pourrions vivre encore pendant un siècle ou davantage.

L’idée que ce n’est pas la technique qui fait le futur, mais que ce sont les femmes et les hommes qui le font, pourrait constituer notre conclusion. Elle est en filigrane de l’ouvrage que le physicien Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired, a consacré à La Nouvelle Révolution industrielle : celle des Makers. Ainsi qu’il l’indique, l’ère de l’information, de l’informatique et de la communication, qui aurait commencé fin des années 1950, s’est poursuivie avec l’ordinateur personnel dans les années 1970 et 1980, puis avec internet dans les années 1990, n’aurait pas donné ses effets avant la démocratisation et l’amplification sur l’industrie manufacturière qu’elle produit seulement aujourd’hui. Dans cette révolution de fabricants, Anderson estime que ce sont les femmes et les hommes qui vont transformer la société, par leurs nouvelles pratiques permises par la technique numérique [20].

Les référents que nous avons cités ne disaient pas autre chose. Jacques Ellul estime dans Le système technicien que, aucune technique ne peut se développer hors d’un certain contexte économique, politique, intellectuel, si autonome qu’elle soit. Et là où ces conditions ne sont pas réalisées, la technique avorte [21]. Une technique n’est jamais un simple savoir-faire, expliquait-il quelques années plus tard, c’est tout ce qui l’a conditionné : nos mœurs, notre culture, notre organisation sociale, et un certain mode de raisonnement sur les relations entre l’homme et la société [22]. Quant au système technique de Bertrand Gille, Pierre Musso rappelle qu’il est autant technique que culturel, que les techniques elles-mêmes sont inscrites dans une culture. Musso affirme d’ailleurs que lui-même ne part jamais de la technique pour penser le futur, ce qui est aussi a priori notre cas. On pourrait d’ailleurs ajouter qu’à ce réseau d’interdépendance technologique, correspond une interdépendance générale [23]. Ainsi, le professeur à Telecom ParisTech rappelle-t-il avec raison que ce n’est pas l’imprimerie qui a fait la Renaissance, mais bien l’inverse [24], ni d’ailleurs l’ordinateur et l’internet qui généré la Guerre froide et les affrontements géopolitiques qui y sont liés. Mettons au crédit du président du World Economic Forum, Klaus Schwab, d’écrire dans son ouvrage sur The Fourth Industrial Revolution, qu’il la voit comme systémique et que – note-t-il – la technologie n’y est pas considérée comme une force exogène. Cela n’empêche que toute sa démonstration, comme beaucoup d’exercice du genre, soit technology-pushed [25].

Comme aurait pu le faire Jean-Paul Sartre, Musso qualifie le numérique de « baillon sonore » : un baillon médiatique, qui empêche de comprendre où se produit réellement la « grande transformation » contemporaine entamée dans les années 1980. Il faut, écrit-il, passer de mots emblèmes à la compréhension d’un processus industriel profond, « l’informatisation », et même la « téléinformatisation », comme nouvelle phase de l’industrialisation. La téléinformatisation est caractérisée par deux mutations anthropologiques de longue période. D’une part, une extension, un élargissement de toutes les activités et une augmentation des choses et des êtres par la téléinformatisation. (…) D’autre part, une « Grande Transformation », profonde, marquée par l’informatisation et l’automatisation qui oblige pour la première fois dans l’histoire à concevoir, à explorer et à s’aventurer dans des mondes artificiels, construits [26].

L’analyse rejoint celle que développait Gérard Valenduc près de trente ans auparavant lorsqu’il dénonçait les miracles californiens ou japonais dont la Wallonie se saisissait à son sens trop rapidement comme autant de mythes et de fantasmes technologiques. Le chercheur à la Fondation Travail-Université mettait fortement en doute la capacité de la Région wallonne de guérir les structures industrielles de la Wallonie, frappées d’obsolescence, par une cure intensive de nouvelles technologies inspirées d’une Silicon Valley, berceau du microprocesseur et des manipulations génétiques. Pour une région comme la nôtre, écrivait Valenduc, il n’y a pas de remède miracle. Aucun scénario de modernisation technologique ne pourra faire table rase d’un passé économique et social aussi riche que pesant [27]. Pierre Chaunu, déjà cité, aurait pu compléter en répétant ce qu’il écrivait deux ans plus tard en préface de l’ouvrage de François Caron : les phantasmes pseudo-scientifiques qui nous assiègent découragent l’effort. Il n’y a de destin implacable qu’en nous-mêmes [28]. Ainsi, la Révolution technologique ne saurait remplacer le récit commun, apte à rassembler, producteur de loyautés, que Jean Viard déplore ne plus exister chez ceux qui, selon le sociologue français, administrent plus qu’ils ne gouvernent [29].

C’est la raison essentielle pour laquelle nous nous devons de rester lucide. Avec Jean Tirole, nous pensons que le numérique représente de réelles occasions de faire progresser la société, mais aussi qu’il introduit de nouveaux dangers et en amplifie d’autres [30]. Gardons au numérique la place qui doit être la sienne dans le système d’innovation, mais ne pensons pas que la technologie constitue l’alpha et l’omega de notre avenir. Dans le présent, c’est l’être humain en société qui doit constituer la référence de tout horizon à construire.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Ce qui est sûr, écrit Jean Viard à notre grande surprise, c’est que la révolution numérique est une partie de la solution à nos problèmes nouveaux, mais avec des constructions culturelles neuves. Jean VIARD, Le moment est venu de penser à l’avenir, p. 34sv, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2016.

[2] Mars, La nouvelle Terre promise, dans Le Vif-L’Express, 30 octobre 2015.

[3] Jeremy RIFKIN, The Third Industrial Revolution, How Lateral Power is transforming Energy, The Economy and the World, New York, Palgrave MacMillan, 2011. – Sur ces questions de changement de paradigmes sociétaux, voir Philippe DESTATTE & Pascale VAN DOREN, Foresight as a Tool to Stimulate Societal Paradigm Shift, European and Regional Experiences, in Martin POTUCEK, Pavel NOVACEK and Barbora SLINTAKOVA ed., The First Prague Workshop on Futures Studies Methodology, p. 91-105, CESES Papers, 11, Prague, 2004.

[6] Muriel DE VERICOURT, Usines intelligentes : la quatrième révolution industrielle, dans Industrie et technologies, 6 mars 2014, http://www.industrie-techno.com/usines-intelligentes-la-quatrieme-revolution-industrielle.28373 – voir aussi Michèle DEBONNEUIL, Et si on entrait dans la quatrième révolution industrielle ? Tribune, dans Variances, n° 50, ENSAE, ParisTech, Mai 2014. http://www.ensae.org/global/gene/link.php?doc_id=1275&fg=1

[7] Dorothée KOHLER & Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, ou l’avenir de l’industrie en Allemagne : vision, enjeux, méthodes, Notes d’analyse, Kohler C&C, 31 mai 2013, p. 6.

[8] Dieter SPATH, Oliver GANSCHAR, Stefan GERLACH, Moritz HÄMMERLE, Tobias KRAUSE, Sebastian SCHLUND, Produktionsabeit der Zukunft – Industrie 4.0, Stuttgart, Fraunhofer-Institut für Arbeitwirtschaft und Organisation – IAO, 2013.

[10] 4th Industrial Revolution, An Opportunity for EU to take the lead ?, Brussels, European Economic and Social Committee,14/11/2014.http://www.eesc.europa.eu/?i=portal.fr.events-and-activities-fourth-industrial-revolution

[11] Eric LABAYE (McKinsey Global Institute Analysis), Perspectives on Manufacturing, Disruptives technologies, and Industry 4.0, Brussels, EESC, Consultative Commission on Industrial Change, Nov. 14, 2014.http://www.eesc.europa.eu/resources/docs/labaye.pdf

[12] Industrie 4.0 : slogan marketing ou vraie révolution industrielle ? Paris, La Fabrique d’industrie, 2 juin 2015.http://www.la-fabrique.fr/Actualite/industrie-4-0-slogan-marketing-ou-vraie-revolution-industrielle

[13] La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Charleroi, Institut Destrée, 1989.

[14] Philippe DESTATTE dir., Mission prospective Wallonie 21, La Wallonie à l’écoute de la prospective, Charleroi, Institut Destrée, 2003.

[15] François BOURDONCLE, La révolution Big Data, dans Pierre VELTZ et Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 64-69, Paris, Eyrolles-La Fabrique de l’Industrie, Colloque de Cerisy, 2015.

[16] Tirer parti de la Révolution numérique, Enjeux, 2017-2027, Paris, France-Stratégie, p. 2, Mars 2016.

[17] Dorothée KOHLER et Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, p. 11, Paris, La Documentation française, 2016.

[18] Fr. CARON, Les deux Révolutions industrielles du XXème siècle…, p. 19.

[19] Ph. DESTATTE, Le Nouveau Paradigme industriel, Blog PhD2050, Namur, 19 octobre 2014.

Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture

[20] Chris ANDERSON, Makers, The New Industrial Revolution, New York, Crown Business, 2012.

[21] J. ELLUL, Le système technicien…, p. 42.

[22] Intervention à Bordeaux en 1985, rapportée par Pierre DROUIN, Que transfère-t-on avec les techniques, dans Le Monde Economie, 20 mars 1985, p. 19.

[23] Wassily LEONTIEF, The structure of American economy, 1919-1929, An empirical application of equilibrium analysis, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1941. – F. CARON, op. cit., p. 21.

[24] Elizabeth EISENSTEIN, The printing press as an agent of change: communications and cultural transformations in early modern Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1979.

[25] Klaus SCHWAB, The Fourth Industrial Revolution, p. 4 & 9, Geneva, World Economic Forum, 2016.

[26] Pierre MUSSO, « Révolution numérique » et « société de la connaissance », dans Ena Hors Les Murs, 1er avril 2014, p. 47-49.

[27] Gérard VALENDUC, Wallonie et nouvelles technologies : du phantasme à la reconversion, dans Le Soir, L’Economie aujourd’hui, 19 août 1983, p. A.

[28] Fr. CARON, Le résistible déclin des sociétés industrielles…, p. 13.

[29] Jean VIARD, Le moment est venu…, p. 66.

[30] Jean TIROLE, Economie du bien commun, p. 563, Paris, PuF, 2016.

Namur, le 8 août 2016

A l’heure où, comme le rappelaient Étienne Klein et Vincent Bontemps, l’innovation – terme polysémique s’il en est -, semble devenue l’horizon ultime de toutes politiques, dans une période dans laquelle on nous proclame une nouvelle révolution industrielle de manière quasi annuelle, il est bon de se souvenir que le changement n’est pas une finalité… [1] Comme l’écrivait Jean Baudrillard, à la fois cité par Hartmut Rosa et par Bruno Cazin, en l’absence d’une direction ou d’un but déterminé, le changement rapide est perçu comme une immobilité fulgurante [2]. Une autre façon de rappeler qu’il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va…

 Certes, sur le plan politique, l’idée peut poser problème à ceux qui font du statu quo leur fonds de commerce. Culturellement, pourtant, cette idée de changement semble ancrée dans nos sociétés. Au point que John Roberts et Odd Westad indiquent que, avoir répandu sur toute la surface du globe l’idée que le changement était non seulement possible, mais souhaitable, est probablement le trait le plus important et le plus déstabilisant de l’influence culturelle européenne [3].

1. Les dérivations sémantiques du concept de Révolution industrielle

1.1. La Révolution industrielle : un mot-clef

Le cycle de l’Extension de l’Université de Mons consacré aux Révolutions et piloté par la très dynamique professeure Anne Staquet, a été l’occasion de rappeler ce qu’est le concept de Révolution industrielle et de tenter de clarifier son usage contemporain [4]. Comme le rappelait déjà le Professeur Etienne Hélin voici vingt-cinq ans, aucune définition de la Révolution industrielle ne s’impose avec autorité [5]. Néanmoins, l’appellation de Révolution industrielle est bien devenue, au début du XXème siècle, un keyword, dans le sens que lui donnait Raymond Williams : une de ces expressions-clefs autour desquelles se structure le vocabulaire social et politique d’une époque, et qui prend sens au sein d’un réseau de notions sœurs [6]. Car la volonté de Williams était bien, lors de son retour à l’Université de Cambridge en 1945, de relever l’ambiguïté du langage, la polysémie et l’incertitude qu’il induit dans la compréhension des idées. Ses efforts sont éclairants en ce qui concerne la Révolution industrielle. Ainsi qu’il le rappelle [7], le sens que l’on donne à l’industrie a été profondément marqué par deux dérivations sémantiques : d’une part, l’industrialisme, introduit par l’historien Thomas Carlyle dans les années 1830 (et, il l’omet, par l’économiste Saint-Simon dès 1823 [8], nous y reviendrons), pour indiquer l’avènement d’un nouvel ordre sociétal fondé sur la production mécanique organisée et, d’autre part, le concept de Révolution industrielle, d’abord essentiellement perçu comme des changements techniques dans la production. Dès les années 1830 pourtant, l’idée que c’est la Révolution industrielle qui détermine le nouvel ordre sociétal s’impose avec John Wade [9] (1833), Alphonse de Lamartine [10] (1836), Jean-Adolphe Blanqui [11] (1837), Friedrich Engels [12] (1845), John Stuart Mill (1848) [13], etc. Pour compléter, nous ajouterions bien sûr Natalis Briavoinne qui s’inscrit dès 1839, et avec une précision exemplaire, dans cette logique [14].

Ainsi, Williams montre-t-il que, d’emblée, et dès son apparition, deux sens se développent autour de l’idée de Révolution industrielle et que, même s’ils se recouvrent parfois, ils ont survécu jusqu’à nos jours. Le premier est celui d’une série d’innovations, d’inventions ou d’évolutions dans les techniques – dans le système technicien, comme aurait dit Jacques Ellul [15], ou dans le système technique aurait préféré Bertrand Gille [16]. Ces innovations justifient le fait que l’on pourrait, dans ce cas précis, parler de Première, Deuxième, voire de Troisième Révolution industrielle si on se limite à regarder ce système ou ce sous-système voué à la technique. Le second sens, beaucoup plus large, est celui d’un changement social, voire sociétal, historique et spécifique, qui institue l’industrialisme ou le capitalisme industriel.

1.2. Vers une lecture systémique de la Révolution industrielle

C’est ici d’ailleurs que Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, joue véritablement un rôle pionnier par sa lecture politique et sociale. En effet, dès 1823-1824, le philosophe et économiste écrit dans Catéchisme des industriels que : l’époque actuelle est une époque de transition. Il émet alors une remarquable considération de l’avenir :

Les industriels, écrit-il, se constitueront première classe de la société ; les industriels les plus importants se chargeront gratuitement de diriger l’administration de la fortune publique ; ce sont eux qui feront la loi, ce sont eux qui fixeront le rang que les autres classes occuperont entre elles ; ils accorderont à chacune d’elles une importance proportionnée aux services que chacune d’elles rendra à l’industrie ; tel sera inévitablement le résultat final de la révolution actuelle ; et quand ce résultat sera obtenu, la tranquillité sera complètement assurée, la prospérité publique marchera avec toute la rapidité possible, et la société jouira de tout le bonheur individuel et collectif auquel la nature humaine pourrait prétendre.

Voilà notre opinion sur l’avenir des industriels et sur celui de la société. (…) [17].

Véritable théoricien du changement social, Saint-Simon argumente ensuite son analyse en rappelant que, historiquement, la classe industrielle n’a cessé de prendre de l’importance sur les autres, que les hommes tendent vers l’établissement d’un ordre social piloté par la classe occupée des travaux utiles, que la société se composant d’individus, le développement de l’intelligence sociale ne peut être que celui de l’intelligence individuelle sur une plus grande échelle, et enfin, que grâce à l’accroissement de l’éducation, les industriels les plus importants étant ceux qui font preuve de la plus grande capacité en administration, ce sont eux qui, en définitive, seront nécessairement chargés de la direction des intérêts sociaux [18].

Ainsi, l’économiste français vient-il compléter la démonstration de Williams, sur les deux niveaux de la mutation, mais aussi sur l’ampleur du changement de société qui fait passer l’humanité du régime qu’il qualifie de féodalo-militaire, au nouveau système d’industriel, avec entre les deux, un système intermédiaire, de passage ou de transition. Comme l’écrit Pierre Musso, Saint-Simon est ainsi le premier à analyser la Révolution (française) en termes systémiques, cherchant à définir ce qu’est le changement social qui était l’enjeu même de la Révolution. Le changement de système n’ayant pas été réalisé à ce moment-là, il est formulé comme objet d’analyse par Saint-Simon [19]. C’est à Etienne Bonnot de Condillac, et à son Traité des systèmes (1749), qu’il empruntera cette notion et sa définition [20].

1.3. Ruptures et continuités

La Révolution industrielle, même si elle trouve son origine dans les transformations de la technique, les dépasse en instaurant, puis en généralisant le système industriel, dont Adam Smith a bien décrit les mécanismes dès 1776 [21]. On dénommera bientôt son produit, le capitalisme, terme popularisé en France par Pierre Leroux (1848), Louis Auguste Blanqui (1869) et puis progressivement par les marxistes, à la suite de Friedrich Engels puis de Karl Marx [22]. Comme l’a enseigné Fernand Braudel, le capitalisme dépasse lui aussi la sphère économique : la pire des erreurs, écrivait l’historien français, c’est encore de soutenir que le capitalisme est « un système économique », sans plus, alors qu’il vit de l’ordre social (…) [23]. Ainsi, le capitalisme étend son emprise sur un système plus large que l’économique et qui couvre au moins les champs du social, de l’idéologique, du politique, de l’éthique [24]. Les deux dérivations sémantiques que nous avons identifiées persistent dans des décennies de débats entre historiens et économistes, dont notamment Patrick Verley a largement rendu compte [25].

Même si le capitalisme ne naît pas avec la Révolution industrielle, c’est à ce moment que, comme l’industrie, il devient civilisation. C’est en cela que, comme l’indique Ronald Hartwell, de tous les changements historiques, la Révolution industrielle est une des grandes ruptures en histoire ; il n’est pas impossible en fait d’affirmer que cela a été la plus importante [26]. Arnold Toynbee le confirme encore en 1976-1977 : lorsqu’il évoque cette Révolution technologique et économique : quiconque jette un regard sur ses origines doit admettre que la révolution industrielle a renversé le rapport entre l’Homme et la biosphère [27]. On sait que Pierre Chaunu et François Caron ont nuancé cette idée de rupture en soulignant certaines continuités et en mettant en évidence l’accomplissement que constitue la mutation, le concept de révolution gardant son sens compte tenu des accélérations statistiques qu’il reflète, notamment en termes d’innovations scientifiques et techniques [28]. Pour ces historiens, la société industrielle ne s’est pas construite contre la société moderne : elle a été enfantée par elle. (…) la société industrielle est née d’un projet collectif, à dimension nationale, puis internationale, qui est apparue à l’époque moderne [29]. Ainsi, l’industriel entrepreneur et l’artisan innovateur apparaissent-ils comme des héritiers [30]. Loin de l’idée que l’invention ait été confiée pendant cette époque à des praticiens incultes et pratiquement illettrés, Caron et Chaunu – et en particulier ce dernier -, rappellent que l’innovation ne pousse que sur le terreau des cerveaux, dès le plus jeune âge malaxés, câblés, rompus à l’abstraction par un couplage neuronique multiple et réussi [31].

Ainsi, les progrès et les innovations techniques se succèdent de manière continue alors que les révolutions industrielles sont de vraies et rares mutations, sinon des ruptures. En 1956, Pierre Lebrun, historien et économiste de l’Université de Liège, demandait que l’on réserve l’appellation de Révolution industrielle à des phénomènes inscrits dans la longue durée, constituant de véritables changements de civilisation, des ruptures de rythme majeures vers un mouvement fortement accéléré, ainsi que des mutations totales, étendues à toutes les sphères de la société. Pour l’historien liégeois, les soi-disant révolutions successives des XIXème et XXème siècles doivent être envisagées comme le produit de l’évolution rapide qu’a engendrée cette rupture originelle, méritant seule le nom de révolution [32]. Près de trente ans plus tard, Pierre Lebrun précisera, avec Marinette Bruwier, Jan Dhondt et Georges Hansotte, qu’il semble inutile et dangereux de galvauder le terme de Révolution industrielle. Nous préférons le réserver au changement de civilisation qui s’est effectué dans nos pays de 1700 à 1850 environ. Les confusions et les extensions indues sont ainsi évitées ; les effets de l’accélération du rythme économique qu’entraîna la seule révolution industrielle sont mieux mis en lumière dans les « renouveaux » techniques qui se succèdent après elle (…) ; enfin le terme ainsi réservé a l’avantage de désigner le « cœur » d’une des grandes transformations économiques de l’humanité, d’un de ses grands changements de civilisation [33]. Ainsi, Pierre Lebrun se fondait-il explicitement sur l’analyse du philosophe Louis Althusser. L’auteur de Lire le Capital (1968 et 1969) considérait en effet que le mode de production capitaliste se caractérise par « une révolution ininterrompue dans les moyens de production », avant tout dans les instruments de production » [34]. C’est en se fondant sur la même veine de pensée, celle d’Etienne Balibar, que l’Académicien liégeois voyait la Révolution industrielle comme la structure originale d’un changement de structure. Balibar avait en effet considéré que l’intelligence du passage ou de la transition d’un mode de production à un autre ne peut donc jamais apparaître comme un hiatus irrationnel entre deux « périodes » qui sont soumises au fonctionnement d’une structure, c’est-à-dire qui ont leur concept spécifié. La transition ne peut pas être un moment, si bref soit-il, de déstructuration. Elle est elle-même un mouvement soumis à une structure qu’il faut découvrir. (…) Les périodes de transition sont donc caractérisées, en même temps que par les formes de la non-correspondance, par la coexistence de plusieurs modes de production. Ainsi la manufacture n’est pas seulement en continuité, du point de vue de la nature de ses forces productives, avec le métier, mais elle suppose sa permanence dans certaines branches de production et même elle le développe à côté d’elle [35].

Le mot transition, plusieurs fois utilisé, signifie le passage d’un régime à un autre, ou d’un ordre de choses à un autre [36]. Dans un modèle de changement systémique, il s’agit de la période pendant laquelle un système déstructuré et en rupture de sens voit les transformations se réaliser dans l’ensemble de ses sous-systèmes, jusqu’à provoquer la mutation de l’ensemble du système lui-même. Si le regard n’est que technique, il contribue à supprimer le sens. Car tout, dans le développement technique, est moyen, et uniquement moyen, et les finalités ont pratiquement disparu [37].

Comme d’autres modèles de transformation ou de transition, celui-ci devrait continuer à nous inspirer en tant que grille de lecture des mutations en cours.

(à suivre)

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] De quoi l’innovation est-elle le nom ? La conversation scientifique, sur France Culture, avec Vincent Bontemps (LARSIM-CEA), 28 novembre 2015. http://www.franceculture.fr/emission-la-conversation-scientifique-de-quoi-l-innovation-est-elle-le-nom-2015-10-03 – Vincent Karim BONTEMPS, What does Innovation stand for? Review of a watchword in research policies, Journal of Innovation Economics & Management 2014/3 (n° 15), p. 39-57.

[2] Jean BAUDRILLARD, L’an 2000 ne passera pas, dans Traverses, n° 33-34, 1995. – Harmut ROSA, L’accélération, Une critique sociale du temps, Théorie critique, p. 330, Paris, La Découverte, 2010. – Bruno CAZIN, Corps et âme !, dans Pierre GIORGINI, La transition fulgurante, Vers un bouleversement systémique du monde ?, p. 303, Montrouge, Bayard, 2014.

[3] John M. ROBERTS & Odd A. WESTAD, Histoire du monde, vol. 3, L’âge des révolutions, p. 395, Paris, Perrin, 2016.

[4] Philippe DESTATTE, Révolutions et transitions industrielles dans le Cœur du Hainaut (XIX-XXIèmes siècles), Conférence faite dans le cadre de l’Extension de l’UMONS, Cycle Révolutions, 9 novembre 2015. Ce texte constitue la mise au net, développée, de l’introduction de la conférence.

[5] Etienne HELIN, La Révolution industrielle : les mots ont-ils précédé les réalités?, dans L’idée de révolution, Colloque organisé par le Centre d’Histoire des Idées de l’Université de Picardie et dans le cadre du CERIC – ENS Fontenay / Saint-Cloud, Septembre 1991.

[6] Julien VINCENT, Cycle ou catastrophe ? L’invention de la « Révolution industrielle » en Grande-Bretagne, 1884-1914, dans Jean-Philippe GENÊT et François-Joseph RUGGIU dir., Les idées passent-elles la Manche ?, Savoirs, représentations, pratiques (France-Angleterre, X-XXème siècle), p. 66, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2007.

[7] The sense of industry as an institution was radically affected, from the period of its main early uses, by two further derivations: industrialism, introduced by Carlyle in the 1830s to indicate a new order of society based on organized mechanical production, and the phrase Industrial revolution, which is now so central a term. Industrial revolution is especially difficult to trace. It is usually recorded as first used by Arnold Toynbee, in lectures given 1881. (…) Most of the early uses referred to technical changes in production – a common latter meaning of industrial revolution itself – and this was still the primary sense as late as « Grande Révolution industrielle » (1827). The key transition, in the developed sense of revolution as instituting a new order of society, was in the 1830s, notably in Lamartine : « the 1789 du commerce et de l’industrie », which he described as the real revolution. Wade (History of the Middle and Working Classes, 1833) wrote in similar terms of « this extraordinary revolution ». This sense of a major social change, amounting to a new order of life, was contemporary with Carlyle’s related sense of industrialism, and was a definition dependent on a distinguishable body of thinking, in English as well as in French, from the 1790s. The idea of a new social order based on major industrial change was clear in Southey and Owen, between 1811 and 1818, and was implicit as early as Blake in the early 1790s and Wordsworth at the turn of the century. In the 1840s, in both English and French (« a complete industrial revolution », Mill, Principles of Political Economy, III, xvii; 1848 – revised to « a sort of industrial revolution »; ‘l’ère des révolutions industrielles », Guibert 1847) the phrase become more common. (…) Blanqui, Engels – in German… (…) It is interesting that it has survived in two distinct (though overlapping) senses: on the series of technical inventions (from which we can speak of Second or Third Industrial Revolution); and of a wider but also more historically specific social change – the institution of industrialism or industrial capitalism. Raymond WILLIAMS, Keywords, A vocabulary of Culture and Society, p. 166-167, Oxford, Oxford University Press, Rev. 1983 (1976).

[8] Alain REY dir., Dictionnaire historique de la langue française, t. 2, p. 1824, Paris, Le Robert, 2006. – Henri de SAINT-SIMON, Deuxième appendice sur le libéralisme et l’industrialisme, dans Oeuvres, vol. 8, p. 178, Paris, Dentu, 1875. Nous invitons tous les industriels qui sont zélés pour le bien public et qui connaissent les rapports existants entre les intérêts généraux de la société et ceux de l’industrie, à ne plus souffrir plus longtemps qu’on les désigne par le nom de libéraux, nous les invitons d’arborer un nouveau drapeau et d’inscrire sur leur bannière la devise : Industrialisme.

[9] In this way, the progress of manufactures led to a salutary revolution in the manners of the great landowners, and through them to the subordinate ranks of the community. » John WADE, History of the Middle and Working Classes, with a Popular Exposition of the Economical and Political Principles which have influenced the Past and Present Condition of the Industrious Orders also an Appendix of Prices, Rates of Wages, Population, Poor-Rates, Mortality, Marriages, Crimes, Schools, Education, Occupations, and other statistical information, illustrative of the former and present state of society and of the agricultural, commercial, and manufacturing classes, p. 20, London, Effingham Wilson, 1835.

[10] « Les principes absolus, les conséquences inflexibles, sont du domaine de la théorie. Les vérités expérimentales et les applications progressives sont le devoir et l’œuvre du législateur. Les préopinans peuvent donc se tranquilliser. Sans doute c’est une grande lutte que celle de deux intérêts aussi immenses, le monopole et la liberté. Je ne le nie pas ; c’est une révolution tout entière, c’est le 1789 du commerce et de l’industrie. Mais c’est une révolution dont votre main tient les rênes, c’est une révolution dont vos lumières et votre sagesse peuvent modérer la marche, tempérer l’excès, graduer les résultats, et qui, grâce à ces tempérens (sic) législatifs, au lieu des perturbations et des ruines que toute révolution sème autour d’elle, ne produira, si elle est comprise et acceptée par vous, que l’égalité des industries et la prospérité sans bornes de tous les intérêts. » Alphonse de LAMARTINE, Sur la liberté du commerce, (14 avril 1836), dans Discours prononcés à la Chambre par M. de Lamartine, député du Nord, 1835-1836, p. 66-67, Paris, Librairie de Charles Gosselin et Cie, 1836.

[11] Tandis que la Révolution française faisait de grandes expériences sociales sur un volcan, l’Angleterre commençait les siennes sur le terrain de l’industrie. La fin du XVIIIème siècle y était signalée par des découvertes admirables, destinées à changer la face du monde et à accroître de manière inespérée la puissance de leurs inventeurs. Les conditions du travail subissaient la plus profonde modification qu’elles aient éprouvées depuis l’origine des sociétés. Deux machines, désormais immortelles, la machine à vapeur et la machine à filer, bouleversaient le vieux système commercial et faisaient naître presque au même moment des produits matériels et des questions sociales, inconnus à nos pères. Les petits travailleurs allaient devenir tributaires des gros capitalistes ; le chariot remplaçait le rouet, et le cylindre à vapeur succédait aux manèges. (…) A peine éclose du cerveau de ces deux hommes de génie, Watt et Arkwright, la révolution industrielle se mit en possession de l’Angleterre. Adolphe BLANQUI, Histoire de l’économie politique en Europe depuis les Anciens jusqu’à nos jours, suivie d’une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages d’économie politique, t. 2, p. 207-209, Paris, Guillaumin, 1837.

[12] Engels écrit en 1845 : L’histoire de la classe ouvrière en Angleterre commence dans la seconde moitié du siècle passé, avec l’invention de la machine à vapeur et des machines destinées au travail du coton. On sait que ces inventions déclenchèrent une révolution industrielle  qui, simultanément, transforma la société bourgeoise dans son ensemble et dont on commence seulement maintenant à saisir l’importance dans l’histoire du monde.

L’Angleterre est la terre classique de cette révolution qui fut d’autant plus puissante qu’elle s’est faite plus silencieusement. C’est pourquoi l’Angleterre est aussi la terre d’élection où se développe son résultat essentiel, le prolétariat. C’est seulement en Angleterre que le prolétariat peut être étudié dans tous ses tenants et ses aboutissants.

Pour le moment, nous n’avons pas à nous préoccuper ici de l’histoire de cette révolution, de son immense importance pour le présent et l’avenir. Cette étude, il faut la réserver à un travail ultérieur plus vaste. Provisoirement, nous devons nous limiter aux quelques renseignements nécessaires à l’intelligence des faits qui vont suivre, à l’intelligence de la situation actuelle des prolétaires anglais. F. ENGELS, La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845), p. 24, Paris, Ed. sociales, 1960.

[13] A country which produces for a larger market than its own, can introduce a more extended division of labor, can make greater use of machinery, and is more likely to make inventions and improvements in the processes of production. Whatever causes a greater quantity of anything to be produced in the same place, tends to the general increase of the productive powers of the world. There is another consideration, principally applicable to an early stage of the industrial advancement. A people may be in a quiescent, indolent, uncultivated state, with few wants and wishes, all their tastes being either fully satisfied or entirely undeveloped, and they may fail to put forth the whole of their productive energies for want of any sufficient object of desire. The opening of a foreign trade, by making them acquainted with new objects, or tempting them by the easier acquisition of things which they had not previously thought attainable, sometimes works a complete industrial revolution in a country whose resources were previously undeveloped for want of energy and ambition in the people, inducing those who were satisfied with scanty comforts and little work, to work harder for the gratification of their new tastes, and even to save, and accumulate capital, for the still more complete satisfaction of those tastes at a future time. John Stuart MILL, Principles of Political Economy, with some of their Applications to Social Philosophy, vol. 2, p. 121-122, Boston, Charles C. Little & James Brown, 1848.

[14] Dans la seconde moitié du siècle dernier, une marche plus rapide fut imprimée à l’esprit humain ; les connaissances reçurent une direction tout à la fois plus vive et plus pratique. Phénomène remarquable ! A l’époque même où toutes les classes et presque tous les peuples en Europe se précipitaient avec furie les uns contre les autres, accumulant d’immenses efforts pour s’entre-détruire, partout en même temps on se montra saisi d’un plus grand désir d’améliorer. Cette passion prit alors un si grand empire parmi les hommes; elle les doua de ressources si fécondes, qu’une guerre de vingt-cinq ans, accompagnée de convulsions intérieures ne put arrêter le progrès dans toutes les branches de l’organisation matérielle de la société. C’est qu’au milieu de cet immense désordre, la sphère du travail s’agrandissait ; les moyens d’exécution allaient en se multipliant et en se simplifiant chaque jour davantage. L’on vit en conséquence la population s’accroître par la diminution des chances de la mortalité. Les trésors que la terre renferment furent mieux et plus abondamment exploités ; l’homme produisit et consomma davantage; il devint plus riche. Tous ces changements constituent la révolution industrielle. Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[15] Jacques ELLUL, Le Système technicien, Paris, Calman-Levy, 1977. – Le Cherche Midi, 2012.

[16] Toutes les techniques sont, à des degrés divers, dépendantes les unes des autres, et il faut nécessairement entre elles une certaine cohérence : cet ensemble de cohérences aux différents niveaux de toutes les structures de tous les ensembles et de toutes les filières compose ce que l’on peut appeler un système technique. Bertrand GILLE, Histoire des techniques, p. 19, Paris, Gallimard, 1978. – Bertrand GILLE, La notion de « système technique », Essai d’épistémologie technique, dans Culture technique, Paris, CNRS, 1979, 1-8.

[17] Catéchisme des industriels, dans Oeuvres…, vol. 8, p. 41-42. – Sur ces aspects, voir Pierre MUSSO, Saint-Simon, L’industrialisme contre l’Etat, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2010. – Ghita IONESCU, La pensée politique de Saint-Simon, Textes précédés d’une introduction, Paris, Aubier-Montaigne, 1979. – The Political Thought of Saint-Simon, Oxford University Press, 1976.

[18] Ibidem, p. 43-44.

[19] P. MUSSO, Saint-Simon, l’industrialisme contre l’Etat…, p. 20.

[20] Ibidem, p. 20-21. Un système n’est autre chose que la disposition des différentes parties d’un art ou d’une science dans un ordre où elles se soutiennent toutes mutuellement et où les dernières s’expliquent par les premières. Celles qui rendent raison des autres s’appellent principes, et le système est d’autant plus parfait que les principes sont en plus petit nombre : il est de même à souhaiter qu’on les réduise à un seul. CONDILLAC, Traité des Systèmes, p. 1 et 2, La Haye, Neaulme, 1749. (Google Books)

[21] Adam SMITH, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (1776), p. 48-49, New-York, The Modern Library, 1937. – Sur la Révolution industrielle des XVIII et XIXèmes siècles, voir Ph. DESTATTE, La Révolution industrielle, une accélération de l’esprit humain, dans Anne STAQUET éd., XIXème siècle : quand l’éclectisme devient un art, coll. Approches, p. 7-24, Mons, Editions de l’Université de Mons, 2013.

[22] Alain REY, Dictionnaire historique…, vol. 1, p. 614-615.

[23] Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XV-XVIIIème siècle, t. 3, p. 540, Paris, Armand Colin, 1979.

[24] Michel BEAUD, Histoire du capitalisme, 1500-2010, p. 17, Paris, Seuil, 2010.

[25] Patrick VERLEY, L’échelle du monde, Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Paris, Gallimard, 2013.

[26] Ronald Max HARTWELL, The Causes of the Industrial Revolution, An Essay in Methodology, in The Economic History Review, vol. 18, 1, p. 164-182, August 1965.

[27] Arnold TOYNBEE, La Grande aventure de l’humanité (Mankind and Mother Earth, A Narrative history of the world, Oxford University Press, 1976), p. 532, Paris-Bruxelles, Elsevier, 1977.

[28] François CARON, Le résistible déclin des sociétés industrielles, p. 13, Paris, Perrin, 1985. Préface de Pierre Chaunu.

[29] Ibidem, p. 21 et 33.

[30] Ibidem, p. 33.

[31] Ibidem, p. 31 pour Caron et 16 pour la formule lyrique de Chaunu.

[32] Pierre LEBRUN, Ashton (T. S.), La Révolution industrielle, 1760-1830, dans Revue belge de Philologie et d’Histoire, t. 34, fasc. 3, 1956. p. 813-817, p. 814.

[33] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle…, p. 28, n° 2 . – Notons que, par la périodisation longue qu’il décrit et le fait plonger jusqu’au cœur du XVIème siècle pour l’émergence du capitalisme, sinon à la fin du néolithique pour les tours de main dans la métallurgie, Pierre Lebrun pourrait argumenter l’idée d’accomplissement de François Caron. D’autres aspects sont davantage divergents que convergents.

[34] Ibidem. – (L. ALTHUSSER, 1969, p. 15.)

[35] Etienne BALIBAR, Eléments pour une théorie du passage, dans Louis ALTHUSSER et Etienne BALIBAR, Lire le Capital, II, p. 178, 224-225, Paris, Maspero, 1969.

[36] Maurice LACHÂTRE, Dictionnaire français illustré, p. 1453, Paris, Librairie du Progrès, 1890. – Alain REY, Dictionnaire historique…, t.3, p. 3893-3894.

[37] Jacques Ellul à Radio-Canada en 1979. J. ELLUL, Ellul par lui-même, Paris, La Table ronde, 2008.

Namur, le 1er août 2015 (*)

Considérons que l’ambiguïté consiste, pour un concept ou une idée, à faire l’objet de plusieurs sens possibles, ce qui en rend l’interprétation incertaine. C’est à peu près ce que nous en dit le dictionnaire Robert de la langue française (2008).

On dispose, depuis l’ouvrage de Guy Baudelle, Catherine Guy et Bernadette Mérenne-Schoumaker, d’une approche conceptuelle solide du développement territorial. Celui-ci y est conçu comme un processus volontariste cherchant à accroître la compétitivité des territoires en impliquant les acteurs dans le cadre d’actions concertées généralement transversales et souvent à forte dimension spatiale [1]. L’intérêt de cette définition, c’est qu’elle est largement expliquée et développée et que cet effort nous permet de pénétrer directement au cœur de notre sujet. Soulignant la proximité des deux notions d’attractivité et de compétitivité territoriales, et les articulant en référence aux travaux de Roberto Camagni [2], les auteurs indiquent que l’élément crucial pour toute politique de développement réside donc dans la construction d’une vision partagée du futur, bien ancrée dans les spécificités et les vocations de l’économie locale : un plan d’action collective et de coopération entre public et privé, une démarche stratégique qui puisse maximiser les synergies locales et valoriser le rôle de chaque acteur [3].

Cette approche est tout sauf anodine. Non seulement, elle nous renvoie à l’analyse des systèmes territoriaux d’innovation mais elle nous fait aussi plonger au centre de la démarche prospective, au cœur des difficultés de la gouvernance territoriale en général et de celle de la Wallonie en particulier. Ce sont ces trois champs que je vais brièvement évoquer.

 

1. L’analyse territoriale de l’innovation

La qualité principale de l’idée de développement territorial vient du fait qu’elle a vocation à reconnecter fondamentalement l’aménagement du territoire avec le développement, donc avec les ressources qui le fondent. Ressources notamment d’acquisitions progressives, indiquent bien Baudelle et alii, matérielles et immatérielles : entrepreneuriat, technologies, innovation, cadre de vie, qui fondent l’attractivité et la compétitivité [4]. Camagni rappelait en 2005 – et cela n’a pas changé dix ans plus tard, malgré l’échec du processus de Lisbonne – que le défi dans lequel nous nous inscrivons est celui de la société de la connaissance (science based development) : savoir-faire et compétence, éducation et culture de base, investissement en recherche scientifique et en recherche-développement, capacité entrepreneuriale, etc. Le spécialiste des milieux innovateurs, insistait une nouvelle fois sur l’importance des interactions et des synergies entre tous ces éléments, sur l’accessibilité aux réseaux et nœuds de communication et de transport, en particulier cognitifs, mais surtout sur l’apprentissage collectif des acteurs. Le professeur au Politecnico di Milano relevait le rôle central joué par le territoire, notamment dans les processus de construction des connaissances, des codes interprétatifs, des modèles de coopération et de décision sur lesquels se fondent les parcours innovateurs des entreprises ainsi que dans les processus de croissance « socialisée » des connaissances [5]. Enfin, Camagni indiquait que la logique des pôles de compétitivité, en tant que rapprochement entre industrie, centres de recherche et universités dans la construction par le bas de projets de développement productif avancé, combiné à une vision générale du futur du territoire, était cohérente avec le schéma qu’il avait présenté.

L’innovation, elle aussi se territorialise, ainsi que l’avait jadis argumenté le Commissaire européen à la recherche, Philippe Busquin [6]. Tout paysage habité par les hommes porte la marque de leurs techniques, rappelait plus tard Bernard Pecqueur en citant la contribution d’André Fel dans L’histoire des techniques de Bertrand Gille [7]. Tentant d’appréhender le système contemporain, ce dernier notait que les techniques nouvelles, en particulier la Révolution électronique, – nous dirions peut-être aujourd’hui numérique mais il s’agit de la même chose – rompait les équilibres spatiaux, modifiait les cadres d’existence, ce qui constitue à la fois, dans la terminologie des géographes, les paysages et les genres de vie [8]. On retrouve ainsi le discours des milieux innovateurs, du GREMI [9], auquel se réfère Pecqueur, des dynamiques territorialisées du changement, de la corrélation entre innovation et espace construit [10], du fait que l’entreprise innovante ne préexiste pas. Ce sont les milieux territoriaux qui la génèrent. Comme l’écrivait Philippe Aydalot, le passé des territoires, leur organisation, leur capacité à générer un projet commun, le consensus qui les structure sont à la base de l’innovation [11]. Quant aux autres variables qu’il mentionne comme facteurs d’innovativité, – accès à la connaissance technologique, présence de savoir-faire, composition du marché du travail, etc. – elles peuvent être activées par les acteurs du territoire.

En fait, ce sont toutes ces réalités que l’idée de développement territorial embarque. Considérant qu’il s’agissait d’un nouveau regard, le Québécois Bruno Jean notait d’ailleurs dès 2006 qu’une plus grande connaissance des rapports entre les territoires et l’innovation (technique, culturelle, socioinstitutionnelle), définie plus largement, s’impose [12].

Ce surcroît de connaissance passe assurément par une approche plus systémique qui constitue probablement le fil le plus tangible reliant les travaux de Bertrand Gille ou de Jacques Ellul sur le système technique [13], les systèmes d’innovation et ceux sur le développement territorial qui se veut, in fine, un développement essentiellement durable [14]. Ce qui ne signifie nullement qu’il limiterait son champ d’action aux trois finalités économiques, sociales et environnementales. On se souviendra que l’économiste Ignacy Sachs, conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU pour les conférences sur l’Environnement, voyait cinq dimensions à la durabilité ou plutôt à l’écodéveloppement, concept qu’il préférait : la dimension sociale permettant une autre croissance, une autre vision de la société, économique impliquant une meilleure répartition et une meilleure gestion des ressources, avec plus d’efficacité, écologique afin de minimiser les atteintes aux systèmes naturels, spatiale permettant un équilibre ville-campagne adéquat, un meilleur aménagement du territoire, culturelle ouvrant à une pluralité de solutions locales qui respectent la continuité culturelle ([15]).

Plutôt que la conception trifonctionnelle qui nous a toujours paru étroite, la vision du Rapport Brundtlandt, plus ouverte encore que celle de l’écodéveloppement, s’inscrit précisément dans une dynamique systémique, articulant ce que nous identifions comme autant de sous-systèmes :

– un système politique qui assure la participation effective des citoyens à la prise de décisions,

– un système économique capable de dégager des excédents et de créer des compétences techniques sur une base soutenue et autonome,

– un système social capable de trouver des solutions aux tensions nées d’un développement déséquilibré,

– un système de production qui respecte l’obligation de préserver la base écologique en vue du développement,

– un système technologique toujours à l’affût de solutions nouvelles,

– un système international qui favorise des solutions soutenables en ce qui concerne les échanges et le financement, et

– un système administratif souple capable de s’autocorriger.

La richesse de cette approche [16], non limitative mais généralement négligée, est extraordinaire car elle fonde l’approche systémique des politiques de développement durable. En outre, le paragraphe 15 du Rapport Brundtlandt valorise le développement durable comme processus de changement, de transformation et ouvre la porte vers des finalités globales et des enjeux complémentaires. Ainsi qu’il l’indique : dans son esprit même, le développement durable est un processus de transformation dans lequel l’exploitation des ressources, la direction des investissements, l’orientation des techniques et les changements institutionnels se font de manière harmonieuse et renforcent le potentiel présent et à venir permettant de mieux répondre aux besoins et aspirations de l’humanité [17].

Développement territorial, développement durable et prospective apparaissent donc comme des instruments de même nature si on les fonde sur des approches systémiques, si on les inscrit dans le long terme et si on les considère comme de réels vecteurs de transformation.

2. La prospective et ses ambiguïtés

Lors des travaux du programme Foresight 2.0 du Collège européen de Prospective territoriale, le spécialiste allemand de l’innovation régionale Günter Clar (Steinbeis Europa Zentrum à Stuttgart) avait mis en évidence l’une des qualités de la prospective qui permet de lever l’ambiguïté, de clarifier les enjeux par l’analyse et la mise en délibération des concepts. Néanmoins, la prospective elle-même reste l’objet d’ambiguïtés, d’interprétations diverses, voire de dévoiement, c’est-à-dire de détournement de sa finalité, de son projet, de sa vocation initiale. Les retours aux sources qui ont eu lieu ces dernières années, notamment au travers des thèses de doctorat de Fabienne Goux-Baudiment [18], de Philippe Durance [19] ou de Chloë Vidal [20], ont néanmoins constitué des efforts majeurs pour rappeler les fondements de la prospective et reconstruire le lien entre l’activité prospective présente dans les travaux des grands pionniers et, parmi ceux-ci, le premier de tous en France, Gaston Berger. Ces recherches confortent les quelques idées simples que je voudrais rappeler. Chacune pose, avec Gaston Berger, la prospective comme une rationalité cognitive et politique, dont la finalité est normative [21]. Comme l’écrit Chloë Vidal, la philosophie de Berger se constitue comme une science de la pratique prospective dont la finalité est normative : elle est orientée vers le travail des valeurs et la construction d’un projet politique ; elle est une « philosophie en action » [22]. Le professeur Philippe De Villé tenait déjà ce discours lors du colloque européen que organisé par l’Institut Destrée au Château de Seneffe en 2002 [23].

Ainsi, il n’est de prospective que stratégique. On sait que le choix d’un Michel Godet ou d’un Peter Bishop d’adosser l’adjectif stratégique (strategic) au mot prospective (foresight) n’implique pas qu’il existerait une prospective qui ne serait pas stratégique. Comme nous l’avons montré dans le cadre des travaux de la Mutual Learning Platform, réalisés pour la Commission européenne (DG Entreprise, DG Recherche, DG Politiques régionales) et pour le Comité des Régions [24], outre sa finalité stratégique, tout processus prospectif contient – ou devrait contenir – une phase stratégique destinée à concrétiser le passage à l’action.

Ce positionnement normatif a deux implications qu’il faut sans cesse rappeler. La première est le renoncement initial et définitif de la prospective à toute ambition cognitive de l’avenir. On a beau répéter que la prospective n’est pas la prévision, cela n’empêche pas d’entendre – jusque dans le discours de ministres wallons – qu’aucun prospectiviste n’avait prévu ceci ou cela. L’avenir ne peut être prévu puisqu’il dépend largement – et dans certains cas essentiellement – de la volonté des femmes et des hommes.

La deuxième implication est que la prospective n’est pas une science, même si, comme la recherche historique, par exemple, elle fait appel à la critique des sources et utilise des méthodes d’investigation qu’elle veut rigoureuses, sinon scientifiques. Sa légitimité scientifique ne peut donc être invoquée comme elle l’est pour d’autres disciplines comme la sociologie, l’économie ou le droit – parfois abusivement du reste… Les méthodes elles-mêmes paraissent parfois se couvrir d’une scientificité vertueuse, comme c’est le cas pour la méthode classique française des scénarios. L’ordonnancement rationnel qui se dégage de sa pratique laisse souvent accroire que la méthode aurait un caractère scientifique et que, dès lors, ses résultats seraient porteurs d’une légitimité de cette nature. Il n’en est rien. Que l’on répète l’exercice à un autre moment, avec d’autres acteurs, d’autres variables émergeront, analyses structurelle et morphologique seront différentes, et les scénarios configurés autrement. L’intérêt de la méthode n’est d’ailleurs – et ce n’est pas rien – que de faire émerger des enjeux et de concevoir des alternatives. Les premiers comme les seconds sont des objets subjectifs puisqu’ils résultent du choix des participants à l’exercice qui accepteront – ou non – de s’en saisir. Là réside toute la puissance de la prospective : c’est la capacité, pour celles et ceux qui s’y adonnent, de construire des trajectoires différentes du chemin qu’on les invite à suivre naturellement, d’identifier des avenirs plus conformes à leurs valeurs et à leurs aspirations, et de se donner les moyens de les atteindre.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille renoncer à une forte affirmation déontologique d’indépendance scientifique, comme nous l’avions fait avec Jean Houard en 2002 en rappelant que la prospective ne peut s’inscrire que dans une logique d’autonomie intellectuelle et éthique. Dans la foulée, Thierry Gaudin avait d’ailleurs souligné que la liberté de penser, en matière de prospective, est indispensable [25].

Ajoutons ensuite que la prospective se fonde sur l’intelligence collective et que, dès lors, on ne l’utilise pas en solitaire.

Notons, pour finir trop rapidement avec cet aspect, que, la prospective territoriale étant une prospective appliquée au territoire comme la prospective industrielle l’est à l’industrie, elle ne saurait échapper aux règles générales de la prospective.

La prospective dans la gouvernance wallonne

A plusieurs reprises déjà, il nous a été donné d’évoquer le travail de prospective réalisé par l’Institut Destrée dans le cadre de la révision du SDER [26]. Celui-ci a porté sur deux aspects. Le premier a consisté en l’élaboration de scénarios exploratoires sur base du volumineux diagnostic élaboré par la Conférence permanente du Développement territorial (CPDT), le second à préparer la construction d’une vision commune des acteurs wallons.

Beaucoup a été dit sur les scénarios du SDER. Elaborés très en amont de la démarche, ils étaient à leur place pour ouvrir une réflexion sur les enjeux plus que pour esquisser des stratégies qui ne doivent jamais constituer que des réponses à ces questions, lorsqu’elles ont auront été bien posées. Malgré nos efforts, cette articulation a été assez déficiente, probablement par manque de maturité prospective des acteurs interpellés. Malgré la qualité du résultat de ces scénarios, ceux-ci ont souffert de plusieurs biais. Le plus important sur le plan méthodologique est probablement le refus du ministre en charge de l’Aménagement du Territoire d’associer les acteurs concernés au delà de la CPDT et de l’Administration régionale. Dans une logique de développement territorial, la mise à l’écart de l’élaboration des scénarios d’acteurs aussi majeurs que l’Union wallonne des Entreprises ou Inter-Environnement Wallonie, sous prétexte qu’ils auraient ultérieurement leur mot à dire dans la consultation qui était programmée, n’avait pas de sens. Là aussi, l’idée d’établir des documents qui puissent fonder une pseudo légitimité scientifique l’a emporté sur la bonne gouvernance régionale qui se doit d’impliquer les acteurs selon le modèle bien connu du PNUD [27]. Or, la co-construction d’une politique publique, voire de bien commun, par l’ensemble des parties-prenantes a peu à voir avec les mécanismes de consultation et de concertation où le jeu joué par les acteurs est d’une toute autre nature.

La seconde implication de l’Institut Destrée dans la révision du SDER portait sur la construction d’une vision commune et partagée. Nous avons eu l’occasion, à plusieurs reprises et notamment dans le cadre du colloque du 2 mars 2012 [28], de confirmer l’importance et les conditions de l’élaboration d’une telle vision. Au delà des questions de la gouvernance multi-niveaux, de l’interterritorialité wallonnes et de ce que nous avions appelé la subsidiarité active, il s’agissait aussi de contribuer à mettre en place un projet concret et global pour la Wallonie.

A ce point de vue, les travaux de Wallonie 2030 menés par le Collège régional de prospective pouvaient servir de feuille de route. Le rapport général du 25 mars 2011 indiquait que le travail sur les territoires était d’abord, pour la Wallonie, un modèle de processus de mobilisation des acteurs et de mise en place d’un mécanisme de changement au niveau territorial. Alors que, partout, des lieux d’interactions se mettaient en place sous la forme de Conseil de Développement ou de Partenariat stratégique local, permettant de lancer des dynamiques d’innovation supracommunales et d’appuyer les communes dans leur travail de résolution des problèmes, un référentiel territorial régional intégré, pouvait être construit comme plan stratégique d’ensemble qui rassemble à la fois la vision territoriale (le SDER) et le développement économique et social (le Plan prioritaire wallon) ainsi que des plans de secteurs rénovés face au défi climatique et aux perspectives énergétiques. Cette façon de faire constituait selon nous la meilleure manière d’assurer la cohérence entre les politiques régionales ou communautaires sectorielles territorialisées et les dynamiques intercommunales ou supracommunales [29].

Si un séminaire avait été fixé au 20 mars 2013 afin de nourrir la vision du SDER en intelligence collective à partir des acteurs régionaux, c’est-à-dire de manière ouverte, transparente, contradictoire, avec l’objectif de produire un texte puis de le soumettre à débat, cette réunion a finalement été annulée à la demande du ministre. Nous avons pu constater que les mêmes freins ont empêché la production d’une vision régionale dans le cadre tant de la Stratégie régionale de Développement durable (SRDD) que dans celui de la démarche Horizon 2022.

Conclusion : des territoires de citoyen-ne-s

Il est des régions et des territoires, notamment aux États-Unis et en Europe [30], en particulier en France mais aussi en Wallonie, où la prospective territoriale a pu se déployer pleinement, les élus et les acteurs, ayant dépassé les ambiguïtés que nous évoquions et bien compris la nature de la prospective, l’intérêt du développement durable et ce qui peut en résulter pour le développement territorial. Nous pouvons en témoigner par exemple pour ce qui concerne les Côtes d’Armor, la Basse-Normandie, le Nord – Pas-de-Calais ou le Cœur du Hainaut. Dans beaucoup d’autres lieux, l’ambiguïté persiste et reste un rempart empêchant la bonne compréhension de ces conceptions simples qui fondent les processus délibératifs et le management territorial participatif.

Mais, ne pensons pas qu’il s’agisse de questions technocratiques. Au contraire, ces ambiguïtés affectent non seulement l’efficience du développement mais aussi la démocratie. Les territoires dont nous avons besoin doivent être, comme l’indiquait Yves Hanin en mai 2012, des territoires de citoyens [31]. Leur participation, mais aussi celles des entreprises, des chercheur-e-s et des fonctionnaires, à la nouvelle gouvernance est en effet essentielle. La prospective peut appuyer le développement territorial. Pour autant que l’on comprenne bien ce qu’elle recouvre concrètement.

Philippe Destatte

@PhD2050

(*) Cet article a été publié une première fois dans Yves HANIN dir., Cinquante ans d’action territoriale : un socle, des pistes pour le futur, p. 153-163, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2015.

[1] Guy BAUDELLE, Catherine GUY et Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe, Concepts, enjeux et débats, p. 18, 246, Rennes, PuR, 2011.

[2] Roberto CAMAGNI, Attractivité et compétitivité : un binôme à repenser, dans Territoires 2030, n°1, p. 11-15, Paris, DATAR-La Documentation française, 2005.

[3] Guy BAUDELLE, Catherine GUY et Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, op. cit., p. 19.

[4] Gros mot s’il en est. Je me souviens de la difficulté d’utiliser ce concept, à la DATAR même, au moment de la publication de l’article de Camagni, de la création des pôles du même nom, et où cette auguste institution se transformait pourtant en DIACT.

[5] R. CAMAGNI, op. cit., p. 14.

[6] Achilleas MITSOS, The Territorial Dimension of Research and Development Policy, Regions in European Research Area, Valencia, Feb. 23, 2001, http://ec.europa.eu/research/area/regions.html

[7] André FEL, La géographie et les techniques, dans Bertrand GILLE dir., Histoire des Techniques, Technique et civilisations, Technique et Sciences, p. 1062, coll. La Pléade, Paris, Gallimard, 1978.

[8] B. GILLE, Histoire des Techniques…, p. 914.

[9] Groupe de Recherche européen sur les Milieux innovateurs, fondé en 1984 par Philippe Aydalot. Voir notamment Denis MAILLAT, Michel QUEVIT, Lanfranco SENN, Réseaux d’innovation et milieux innovateurs : un pari pour le développement régional, Neuchâtel, GREMI, IRER, EDES, Neuchâtel,1993. – Pascale VAN DOREN et M. QUEVIT, Stratégies d’innovation et référents territoriaux, dans Revue d’Economie industrielle, n°64, 1993, p. 38-53. – Muriel TABORIES, Les apports du GREMI à l’analyse territoriale de l’innovation ou 20 ans de recherche sur les milieux innovateurs, Cahiers de la Maison des Sciences économiques, Paris, 2005, 18, 22 p.

[10] Bernard PECQUEUR, Le tournant territorial de l’économie globale, dans Espaces et sociétés, 2006/2, n°124-125, p. 17-32.

[11] Philippe AYDALOT éd., Présentation de Milieux innovateurs en Europe, p. 10, Paris, GREMI, 1986.

[12] Bruno JEAN, Le développement territorial : un nouveau regard sur les régions du Québec, Recherches sociographiques, vol. 47, n°3, 2006, p. 472.

[13] B. GILLE, La notion de « système technique », Essai d’épistémologie technique, dans Culture technique, Paris, CNRS, 1979, 1-8, p. 8-18. – Jacques ELLUL, Le système technicien, Paris, Le Cherche Midi, 2012 (1ère éd., 1977).

[14] G. BAUDELLE, C. GUY, B. MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe…, p. 21.

[15] Ignacy SACHS, Le Développement durable ou l’écodéveloppement : du concept à l’action, 1994. –Stratégies de l’écodéveloppement, Paris, Editions ouvrières, 1980. – L’écodéveloppement, Stratégies de transition vers le XXIème siècle, Paris, Syros, 1993. – Quelles villes pour quel développement ?, Paris, Puf, 1996.

[16] voir Philippe DESTATTE, Foresight: A Major Tool in tackling Sustainable Development, in Technological Forecasting and Social Change, Volume 77, Issue 9, November 2010, p. 1575-1587.

[17] Commission mondiale sur l’environnement et le développement, Notre avenir à tous, Québec, Editions du Fleuve et Publications du Québec, 1988.– Our Common Future, Report of the World Commission on Environment and Development, UNEP, 1987, A/42/427. http://www.un-documents.net/wced-ocf.htm

[18] Fabienne GOUX-BAUDIMENT, Une nouvelle étape du développement de la prospective : la prospective opérationnelle, Thèse pour l’obtention du doctorat en prospective, Université pontificale grégorienne de Rome, Facultés des Sciences sociales, 2002.

[19] Philippe DURANCE, Gaston Berger et la prospective. Genèse d’une idée, Thèse de doctorat, Paris, Conservatoire national des Arts et Métiers, 2009.

[20] Chloë VIDAL, La prospective territoriale dans tous ses états, Rationalités, savoirs et pratiques de la prospective (1957-2014), Thèse de doctorat, Lyon, Ecole normale supérieure, 2015.

[21] Ch. VIDAL, La prospective territoriale dans tous ses états…, p. 95. – Ph. DURANCE, Gaston Berger et la prospective … p.189. – F. GOUX-BAUDIMENT, op. cit., p. 310.

[22] Ch. VIDAL, op. cit., p. 31

[23] Ph. DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., La prospective territoriale comme outil de gouvernance, Territorial Foresight as a Tool of Governance, p. 123, Charleroi, Institut Destrée, 2003.

[24] Günter CLAR & Philippe DESTATTE, Regional Foresight, Boosting Regional Potential, Mutual Learning Platform Regional Foresight Report, Luxembourg, European Commission, Committee of the Regions and Innovative Regions in Europe Network, 2006.

http://www.institut-destree.eu/Documents/Reseaux/Günter-CLAR_Philippe-DESTATTE_Boosting-Regional-Potential_MLP-Foresight-2006.pdf

[25] Ph. DESTATTE, Problématique de la prospective territoriale, dans Ph. DESTATTE et P. VAN DOREN, op. cit., p. 154.

[26] Notamment : M. VAN CUTSEM et Charlotte DEMULDER, Territoires wallons : horizons 2040, Quels scénarios pour l’aménagement du territoire wallon à l’horizon 2040 ?, Namur, Direction générale de l’Aménagement du Territoire, du Logement, du Patrimoine et de l’Energie, 7 novembre 2011, http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/SDER_Territoires-wallons_Scenarios-2040.htm – Ph. DESTATTE, Du diagnostic aux scénarios exploratoires, mise en prospective des enjeux du SDER, Intervention au Colloque de la CPDT, le 21 novembre 2011, dans Territoires wallons : horizons 2040, p. 41-53, Namur, CPDT, Juin 2012.

Cliquer pour accéder à Philippe-Destatte_CPDT_SDER_2011-11-21ter.pdf

[27] Ph. DESTATTE, Bonne gouvernance : contractualisation, évaluation et prospective, Trois atouts pour une excellence régionale, dans Ph. DESTATTE dir., Evaluation, prospective et développement régional, p. 7-50, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[28] Ph. DESTATTE et Michaël VAN CUTSEM dir., Quelle(s) vision(s) pou le territoire wallon, Les territoires dialoguent avec leur région, Namur, Institut Destrée, 2013.

[29] Ph. DESTATTE, Wallonie 2030, Quelles seraient les bases d’un contrat sociétal pour une Wallonie renouvelée ? Rapport général du congrès du 25 mars 2011 au Palais des Congrès de Namur.

Cliquer pour accéder à Philippe-Destatte_Wallonie2030_Rapport-General_2011-03-25_Final_ter.pdf

[30] Ph. DESTATTE, Oihana HERNAEZ, Corinne ROELS, Michaël VAN CUTSEM, An initial assessment of territorial forward planning / foresight projects in the European Union, Brussels, Committee of the Regions, Nov. 2011, 450 p.

[31] Yves HANIN, Exposé introductif à la table ronde « Une mise en œuvre complémentaire, cohésive, efficiente » ? dans Ph. DESTATTE et M. VAN CUTSEM, Quelle(s) vision(s) pour le(s) territoire(s) wallons(s)…, p. 150.

Liège, le 26 avril 2016

Former, se former, transformer et se transformer. Ces quatre verbes, qui partagent la même racine latine seront en filigrane de mon intervention. Derrière forma, et le tardif formare, on retrouve les idées de prendre forme, de créer, concevoir par l’esprit, former un projet, imaginer un dessein. Se créer, c’est prendre forme soi-même, c’est naître. Transformer ou se transformer, c’est se former au-delà, c’est changer de forme, c’est muter. Et la transformation, comme la mutation ou la métamorphose, sont au cœur de la prospective [1].

Envisager une prospective des bassins Enseignement qualifiant – Formation – Emploi (EFE) dans l’interterritorialité wallonne consiste moins à décrire un processus, des méthodes, et des manières de faire, que de s’interroger, dans un premier temps, sur ce qu’est la prospective d’un bassin d’enseignement EFE. Dans un deuxième temps, on regardera ce que signifie l’interterritorialité et, enfin, nous nous poserons la question du pourquoi : pourquoi vouloir – ou devoir – aujourd’hui se lancer dans une telle aventure ? De ces trois idées, pourront naître – ou pas – le désir, l’envie et la volonté, qui constituent les vrais moteurs de la prospective, et donc de l’action.

1. La prospective est un rendez-vous

La prospective est un rendez-vous. Un rendez-vous que l’on fixe dans un futur choisi, pour en faire un avenir en tant que situation souhaitée, et réussir. Cet avenir, il est conçu, convenu et construit collectivement, à un horizon déterminé, autour d’une vision ambitieuse et partagée, et de réponses à des enjeux de long terme. C’est cette vision qui va constituer le moteur de l’action et que l’on va s’attacher à atteindre, tout en répondant aux enjeux. La prospective, même si elle peut s’appuyer sur des méthodes robustes et scientifiques, se veut modeste comme outil de connaissance puisqu’elle postule que le futur n’existe pas en tant que tel, mais qu’il est à construire, ensemble et maintenant. Elle se veut toutefois également formidablement volontariste, car elle se fonde sur la seule variable vraiment déterminante de notre histoire future : la volonté humaine. Et plus encore, la volonté collective.

Comme l’écrivait l’ancien diplomate et académicien Jacques de Bourbon-Busset, dans un ouvrage consacré à la pensée de Gaston Berger, aucune prospective n’est possible si on se fait de l’avenir une image fatale. Si l’avenir est le Destin, pourquoi le scruter, puisqu’on ne peut le changer ? La prospective est fondée sur la conviction que l’avenir sera ce que nous le ferons, sur la foi dans la liberté créatrice de l’homme. Nier la fatalité, refuser à l’Histoire un sens irréversible sont des conditions nécessaires de l’attitude prospective [2].

Ainsi, la prospective consiste-t-elle à construire des stratégies de long terme, résolument orientées vers l’action concrète et immédiate, en s’appuyant sur l’intelligence collective et la connaissance partagée pour élaborer non seulement des politiques publiques, mais des politiques collectives, impliquant tous les acteurs. Comme l’a évoqué le président de l’Assemblée des Bassins EFE, Bruno Antoine, cette dynamique s’inscrit dans un modèle de gouvernance, fondée sur la concertation. Mais il a ajouté : en partie du moins. Et j’aime bien cette formule, car elle montre que le modèle que l’on appelle aujourd’hui mosan, popularisé par le Ministre-Président Paul Magnette, doit se renforcer avec tous les acteurs du système mosan, ce qui dépasse, et de loin, les porteurs de la concertation sociale. Les acteurs sont en effet ceux qui activent, qui opèrent. Et on n’active pas la Wallonie ou un de ses territoires en faisant bouger uniquement les organisations syndicales et les représentants des employeurs, même s’ils peuvent constituer des acteurs-clefs de l’action présente et future.

C’est donc une prospective de la transformation qui doit être mise en œuvre. Elle s’appuiera sur une prospective de l’observation. La prospective de la transformation est fondée sur la pensée créative, chère à Thierry Gaudin, où s’articulent les trois pôles de la collecte et du traitement des données, de la délibération et de la controverse, de la conceptualisation et de la synthèse [3]. Cette pensée est porteuse de nouvelles logiques d’action et de transformation, pour autant qu’on l’oriente par le désir et la volonté.

La prospective des bassins est donc à faire, ensemble, et pour construire autre chose que ce qui existe. Et l’interterritorialité est son espace de pensée et d’action. Les méthodes pertinentes existent. Il faut s’en saisir, et rassembler les acteurs territoriaux.

2. L’interterritorialité, un principe de pacification

L’interterritorialité est un principe de pacification, celui de la recherche de l’efficacité de l’action publique collective, au niveau territorial, en coordonnant, agençant et assemblant les territoires. C’est donc un renoncement aux impérialismes locaux et aux luttes intestines pour le leadership institutionnel, pour la conquête des fiefs et leur insertion dans son propre espace. L’interterritorialité, telle que conceptualisée en France par Martin Vanier [4], c’est faire vivre les territoires, les confronter, les articuler, les organiser, les inviter à négocier leur coopération. Lorsque le bourgmestre de Marche, André Bouchat, et quelques-uns de ses voisins s’allient pour créer un projet commun et fonder le Pays de Famenne, tout en travaillant concrètement avec les deux provinces de Namur et Luxembourg, et les intercommunales BEP et IDELUX, il fait de l’interterritorialité. Lorsque 25 communes de trois arrondissements hennuyers fondent le projet prospectif Cœur du Hainaut 2025, à partir de l’Intercommunale IDEA, en s’appuyant sur des outils provinciaux comme Hainaut Développement ou l’Observatoire de la Santé du Hainaut, et articulent le Borinage et le Centre, y compris la Communauté urbaine du Centre, elles font de l’interterritorialité…

Le décret du 24 avril 2014 relève clairement de cette logique. Non seulement parce qu’il active un accord fondamental de coopération entre la Région wallonne et la Communauté française Wallonie-Bruxelles, mais aussi parce qu’il organise la transterritorialité de la coordination des bassins, et postule l’interterritorialité pour mener à bien ses objectifs. Comment en effet imaginer favoriser la mise en cohérence des offres ainsi que le développement des politiques croisées en matière de formation professionnelle d’enseignement qualifiant, d’emploi et d’insertion, (…) assurer les synergies entre les interlocuteurs sociaux et les acteurs locaux de l’enseignement qualifiant, de la formation professionnelle, de l’emploi et de l’insertion [5], sans activer la logique de l’interterritorialité ? Des connexions, envisagées ou non dans le dispositif, restent à décliner, c’est notamment vrai pour les pôles académiques de l’enseignement supérieur, ainsi que pour les outils intercommunaux de développement économique et d’aménagement du territoire. A Liège, on doit penser au Pôle académique Liège-Luxembourg qui s’étend sur deux provinces, mais se connecte également à Namur, voire au Brabant wallon, par les implantations de l’Université à Gembloux, et s’articule avec d’autres ensembles tels que la Grande Région et l’Euregio Meuse-Rhin… On doit aussi intégrer dans son analyse tous ces instruments liégeois que constituent le GRE, la SPI, l’AREBS, Meusinvest, Liège-Together, les Conférences des bourgmestres, etc. Et rappelons-nous la formule du premier ministre-président wallon, dès les années 1980, le Liégeois Jean-Maurice Dehousse, souvent répétée depuis par Philippe Suinen et d’autres : s’il n’y a pas de profit, il n’y a pas d’entreprises, s’il n’y a pas d’entreprises, il n’y a pas d’emplois. Cette connexion entre emploi, formation et développement économique est essentielle. Les acteurs l’ont bien compris dans le Bassin EFE Hainaut-Centre. Le coordinateur de l’Instance-Bassin, Fabrice De Bruyn, me rappelait dernièrement comment ils ont heureusement associé Maïté Dufrasne, la coordinatrice du projet de territoire du Cœur du Hainaut, à leurs travaux, afin de garantir une cohérence stratégique territoriale. Cette cohérence, toutefois, comme il me le faisait justement remarquer, ne saurait se limiter aux enjeux du territoire. Elle doit également s’exercer sur les autres espaces et prendre en compte, par exemple, les besoins du marché sur la Wallonie, la Belgique, voire au-delà en fonction des enjeux de long terme. L’écueil étant pour les bassins EFE de trop se focaliser sur une vision des enjeux uniquement liée à ceux qui sont directement identifiés sur leur territoire. Ainsi, concrètement, notait-il, ce n’est pas parce qu’un secteur d’activités n’est pas présent sur un bassin qu’il ne faut pas y encourager le développement d’une offre de formation / enseignement.

Ainsi, prospective et interterritorialité peuvent constituer des outils fondamentaux s’ils sont activés fondamentalement et poussés, de manière optimale, au bout de la logique d’efficacité et de transformation par l’engagement rappelé par Bruno Antoine. C’est le fameux commitment des prospectivistes anglo-saxons.

Cet engagement est aujourd’hui plus que nécessaire. Pourquoi ? Parce que les enjeux de long terme sont considérables. Ils me le paraissent même davantage que nous ne le percevons généralement. Ce sont ces enjeux de long terme qui répondent à l’interrogation que nous avons posée sur la nécessité de la prospective, aujourd’hui.

3. Parce que les enjeux de long terme sont aujourd’hui considérables

Nous devons tous en être conscients. Le Ministre-Président l’a dit d’emblée en prenant ses fonctions. Il l’a répété plusieurs fois depuis : si la Wallonie se relève, elle ne se relève pas encore assez vite [6]. Ainsi, sommes-nous engagés dans une course de vitesse en matière sociale, d’emploi, d’insertion. Nous le savons tous. L’enjeu de cohésion sociale apparaît particulièrement aigu, surtout dans l’ancien sillon industriel. Ainsi, je souscris totalement au constat sans complaisance dressé par Dominique Carpentier du Forem. Ce constat n’enlève rien aux efforts remarquables qui ont été fournis sur ce territoire, et qu’il faut rappeler [7]. Je donnerai rapidement une autre mesure de cet enjeu de cohésion sociale : l’indicateur du taux d’emploi. Nous savons que l’objectif européen consiste à atteindre 75 % de taux d’emploi en 2020 au niveau européen, 73, 2 % au niveau belge sur la tranche d’âge 20-64 ans [8].

Philippe-Destatte-Taux-emploi_2016-05-11

Dans cette tranche d’âge, la moyenne européenne de taux d’emploi en 2014 est de 69,2 %, c’est-à-dire mieux que la moyenne belge (67,3 %) mais moins bien que celle de la Flandre (71,9 %) [9]. Le niveau de la province de Liège (60,7 %) est à plus d’un point sous le niveau wallon, mais 3 points au-dessus de la province de Hainaut (57,6 %) [10]. Mais l’arrondissement de Liège (qui ne coïncide que partiellement avec le bassin EFE), avec 57,4 %, est sous le niveau hennuyer [11]. C’est d’autant plus inquiétant que, comme l’indique très justement le rapport analytique du Bassin EFE de Liège, l’offre de formation y est riche et diversifiée [12].

Envisageons donc, parmi d’autres, deux enjeux de long terme que nous avons considérés comme essentiels : la sherwoodisation et la révolution numérique.

La sherwoodisation

Les différents chiffres qui ont été cités ne sont pas insignifiants. Ils révèlent une réalité quotidienne extrêmement difficile pour nombre de citoyennes et de citoyens, jeunes et moins jeunes. L’absence d’emploi contribue à la déréliction sociale, au délitement d’une jeunesse fragilisée par une multitude de facteurs culturels, religieux, géopolitiques. La sherwoodisation, que Bernard Van Alsbrouck a contribué à définir en tant que phénomène de repli collectif de ceux qui décrochent de la société et disparaissent plus ou moins des écrans radars, et à laquelle il a été fait référence lors de ce colloque, était inoffensive tant qu’elle ne se manifestait que comme une somme de parcours individuels et isolés se développant sur un même espace. Cette sherwoodisation peut-être redoutable si elle est organisée. Nous en avions anticipé le risque, notamment dans nos travaux du Collège régional de Prospective de Wallonie [13]. Le terrorisme, soyons-en conscients, est, à la fois, un symptôme et un effet d’un effondrement social et sociétal de nos territoires, dans des structures étatiques – y compris européennes – en perdition. Ce terrorisme est, de surcroît, liberticide, quand il est amplifié par les médias et les acteurs, en ce compris les élus. Ne pensons pas un instant que nous répondrons concrètement à ce péril uniquement par des mesures sécuritaires prises au niveau fédéral. Nous n’y répondrons en fait que par des actions concertées avec et entre les communautés, les régions et les territoires. Nous y répondrons par des actions collectives, en renforçant – ou en fondant – du sens et de la connaissance au niveau de nos sociétés, partout où c’est possible, de la commune à l’Europe. Et j’ai la faiblesse de croire que les bassins d’enseignement qualifiant, de formation et d’emploi sont au centre de cette action future. Du reste, les actes terroristes, aussi dramatiques qu’ils soient, ne constituent qu’une part des ravages, y compris mortels, qui affectent une partie de notre jeunesse en déshérence sociale : nous pourrions recenser les effets, bien plus nombreux et plus quotidiens, qui prennent la forme d’overdoses, d’accidents, de suicides. Ces conséquences, malheureusement plus banales, n’en sont pas moins désastreuses.

Avant de conclure, il est un autre enjeu, sur lequel la représentante de l’UCM, Valérie Saretto, a insisté et sur lequel je veux, moi aussi, insister. C’est celui de ce qu’on appelle la Révolution numérique.

Une vieille Révolution industrielle ?

Appréhender le monde, pour chacun d’entre nous, c’est d’abord le comprendre. En entendant dire que nous ne devons pas manquer la nouvelle révolution industrielle, je pense à Jean Defraigne, ce grand président de la Chambre, mais aussi grand ministre liégeois, décédé en ce début mars 2016. En 1973 et 1974, alors qu’il était secrétaire d’Etat à l’économie régionale wallonne, il appelait déjà la Wallonie à s’inscrire dans ce qu’il voyait comme la deuxième Révolution industrielle, celle de l’informatique, du calcul électronique, de l’automation [14]. Cette révolution, n’en doutons pas, est la même que celle que l’on nomme aujourd’hui numérique ou, à l’anglaise, digitale. Nous l’avons largement décrite dès 1987 lors de l’exercice de prospective La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme [15], puis, plus précisément, dans les travaux de la Mission Prospective Wallonie 21, à l’occasion d’un rapport remis au Ministre-Président wallon, en août 2002 [16]. Le Chief Economist du Financial Times écrivait il y a peu dans Foreign Affairs que The so-called Third Industrial Revolution – of the computer, the Internet, and e-commerce – is also itself quite old [17] .

Disons-nous bien que les progrès et les innovations techniques se succèdent de manière continue, mais que les révolutions industrielles sont de vraies et rares ruptures. Pierre Lebrun, historien et économiste de l’Université de Liège et professeur à la carrure exceptionnelle, demandait que l’on réserve l’appellation de Révolution industrielle à des phénomènes inscrits dans la longue durée, constituant de véritables changements de civilisation, des ruptures de rythme majeures vers un mouvement fortement accéléré, ainsi que des mutations totales, étendues à toutes les sphères de la société. Pour le futur responsable de la collection Histoire quantitative et développement de la Belgique, les soi-disant révolutions successives des XIXème et XXème siècles devaient être envisagées comme le produit de l’évolution rapide qu’a engendrée cette rupture originelle, méritant seule le nom de révolution [18].

Les sociologues nous ont également invités à cette vision des mutations systémiques. Ainsi, dans L’ère de l’information, La société en réseaux, Manuel Castells considérait qu’il y a coïncidence historique, dans les années 1968-1975, de trois processus indépendants : la révolution informatique, les crises parallèles du capitalisme et de l’étatisme, avec les restructurations qu’elles ont entraînées, l’essor de mouvements culturels et sociaux (revendications libertaires, féminisme, écologie, défense des droits de l’homme). Comme il l’indique clairement, une société peut être dite nouvelle quand il y a eu transformation structurelle dans les relations de production, dans les relations de pouvoir, dans les relations entre personnes. Ces transformations entraînent une modification également notable de la spatialité et de la temporalité sociales, et l’apparition d’une nouvelle culture [19]. Dans sa préface de Fin de Millénaire, Alain Touraine mettait en évidence un des apports majeurs de Manuel Castells, c’est qu’on ne doit pas confondre un type de société, qu’il s’agisse de la société industrielle ou de la société d’information, avec ses formes et ses modes de modernisation. Alain Touraine rappelle que nous avons appris à distinguer la société industrielle, type sociétal, du processus capitaliste (ou socialiste) d’industrialisation, malgré la confusion que l’analyse a souvent entretenue entre ces deux termes. Il faut, écrivait-il, de la même manière, distinguer la société d’information, qui est un type sociétal, et la globalisation, qui est avant tout une nouvelle révolution capitaliste créant de nouvelles polarités, des inégalités et des formes d’exclusion (…) [20].

Dès lors, il me paraît que ce que nous connaissons depuis la fin des années 1960 relèverait de la révolution de l’information, de la révolution cognitive, voire numérique – l’avenir tranchera sur le nom – c’est-à-dire d’un autre paradigme, se substituant progressivement au monde industriel, sans néanmoins le faire disparaître. De même que le monde agricole n’a pas été éradiqué par les sociétés industrielles, il s’est juste transformé. Dans ce schéma d’une Révolution industrielle ou, plus tard, d’une Révolution cognitive comme mutations systémiques, de la civilisation, donc de tous les domaines de la société, le système technique, cher à Bertrand Gille ou même à Jacques Ellul, nous apparaît comme un sous-système [21]. C’est dans celui-ci que se déroulent, non les révolutions civilisationnelles, mais les révolutions technologiques.

Regarder l’évolution de cette manière ne sous-estime pas l’ampleur des changements actuels. Ce que les Allemands appellent Industrie 4.0, et que, après les Français, nous essayons d’importer à notre tour, est une stratégie d’alliance lancée en 2011 entre l’État et les entreprises pour accélérer l’intégration entre le monde des TIC et celui de l’industrie. Là aussi, comme l’indiquent Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz, une course contre la montre est engagée : celle de la redéfinition des modes d’apprentissage des savoirs. Ainsi, l’avenir du travail y est-il devenu un enjeu de compétitivité au point que, à l’initiative du BMBF, le ministère de la Formation et de la Recherche, les Allemands ont lancé une réflexion réunissant sur le sujet tous les acteurs majeurs [22]. La question de l’impact du numérique sur l’emploi est également centrale et apparaît, en particulier depuis l’étude Frey & Osborne, comme une menace majeure. Près de la moitié des emplois aux États-Unis y semblent menacés par la numérisation. D’autant que ce ne sont plus seulement les tâches routinières qui paraissent affectées, mais que toutes sont présentées comme disposant d’un fort potentiel d’automation, y compris, par exemple celles des juristes [23]. L’analyse prospective de l’impact de la numérisation sur l’emploi allemand conclut à la destruction de 60.000 emplois d’ici 2030. Ce chiffre est surprenant par sa faiblesse, sachant qu’environ 45.000 emplois sont détruits en Wallonie chaque année, tous secteurs confondus [24]. Mais on comprend vite que ce chiffre de 60.000 emplois, calculé par l’IAB, l’Institut allemand pour la recherche sur le marché du travail et la formation professionnelle, constitue un solde entre les 430.000 emplois qui pourraient être créés grâce à la numérisation et les 490.000 emplois qui seraient détruits malgré l’hypothèse de l’émergence d’une formation permettant aux salariés de s’adapter au nouveau paradigme industriel 4.0 [25]. C’est dire la transformation de la nomenclature des métiers, ses effets dans l’écosystème industriel, et particulièrement dans le domaine social…

N’oublions pas toutefois que ce ne sont pas les métiers, mais les tâches qui sont automatisables. Quelques bonnes vieilles pages des classiques Daniel Bell [26] et Herbert Marcuse [27] pourraient être relues à ce sujet. C’est donc à nous de faire évoluer les métiers en les orientant vers des tâches à plus haute valeur ajoutée. Et aussi, probablement, au-delà, de repenser notre organisation du travail et celle de la formation et de l’enseignement. Dans un scénario pour un futur souhaitable sur le travail vers 2015, mais écrit en 1995, Gérard Blanc anticipait un monde dans lequel, au lieu de spécialiser l’individu, la formation supérieure le rendra apte à se spécialiser. Cette faculté, écrivait le polytechnicien français, dépend de la capacité à se remettre en question et à apprendre à apprendre et de la possession d’une vision globale afin d’établir des ponts entre plusieurs disciplines [28]. Admettons qu’on en est loin, même si l’hybridation des métiers apparaît comme un vecteur d’Industrie 4.0. En témoigne, en Allemagne, la formation de Produktions-technologue, Process Managers en technologie de la production, au confluent des métiers du process et du développement des produits, ainsi que de leur mise en œuvre en usine [29]. Certains résultats des pôles de synergies, présentés ce 26 avril 2016 à Liège, se rapprochent de cet exemple. Ainsi, la prospective des bassins EFE est-elle indissociable de la prospective des métiers. Le Commissariat général au Plan considérait que les objectifs de cette dernière sont triples. D’abord, mieux appréhender les évolutions dans un contexte de transformations du marché du travail. Ensuite, éclairer les parcours professionnels possibles des personnes. Enfin, anticiper les besoins en compétences et en renouvellement de la main-d’œuvre [30]. On le voit, l’affaire n’est pas mince.

L’industrie du futur, quelle que soit la manière dont on la qualifie, constitue un vecteur de transformation de notre société, au travers notamment de la formation, de l’enseignement, de la culture, de la recherche et de l’emploi, pour ne citer que quelques sous-systèmes qu’elle ne manquera pas d’impacter. C’est aussi, comme l’enjeu de notre cohésion sociale et territoriale, une raison majeure d’agir sans délai. Nous en avons les atouts : comme le rappelle Philippe Estèbe, la principale vertu d’un système territorial réside dans sa capacité à rendre des services aux individus dans un contexte donné [31].

Le chemin de Damas, ce n’est pas celui de la Syrie…

Car si nous n’agissons pas sur le cours de l’histoire, nous nous contenterons de contempler un monde qui s’écroule et sacrifierons d’autres générations de jeunes, qui s’empresseront de rejoindre Sherwood. Le chemin de Damas, ce n’est pas celui de la Syrie, c’est la révélation de l’effondrement d’une partie de notre jeunesse. Pas seulement à Bruxelles ou à Paris, mais aussi à Verviers, Charleroi ou Liège. Ne l’oublions jamais, car nous sommes en première ligne pour y remédier… d’urgence.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Ph. DESTATTE, Mais quel est donc le couillon qui a inventé les bassins de vie ? Des espaces d’observation, Blog PhD2050, Mons, 18 mars 2014.

Ph. DESTATTE, Mais quel est donc le couillon qui a inventé les bassins de vie ? Des espaces d’action, Blog PhD2050, Mons, 19 mars 2014.

Ph. DESTATTE, Qu’est-ce qu’un bassin de vie en Wallonie ?, Blog PhD2050, Namur, 29 novembre 2012.

[1] L’ensemble de ce papier constitue la mise au net et quelques développements de mon intervention au colloque L’Instance Bassin, Enseignement qualifiant – Formation – Emploi, de Liège, Une nouvelle dynamique territoriale !, tenu à l’Université de Liège, Château de Colonster, le 26 avril 2016 à l’initiative de l’Instance Bassin. – Sur l’idée de métamorphose, chère aussi à Edgar Morin, Voir Gaston BERGER, L’homme moderne et son éducation, p. 125, Paris, PuF, 1962. Merci à Chloé Vidal d’avoir attiré mon attention sur cette page remarquable.

[2] Jacques de BOURBON-BUSSET, Au rond-point de l’avenir, dans Jean DARCET dir., Les étapes de la prospective, p. 93, Paris, PuF, 1967.

[3] Thierry GAUDIN et François L’YVONNET, Discours de la méthode créatrice, Gordes, Ose savoir – Le Relié, 2003.

[4] Martin VANIER, Le pouvoir des territoires. Essai sur l’interterritorialité, Paris, Economica, 2008.

[5] Article 2 du Décret du 24 avril 2014, portant assentiment à l’accord de coopération conclu le 20 mars 2014 entre la Communauté française, la Région wallonne et la Commission communautaire française relatif à la mise en œuvre des bassins Enseignement qualifiant – Formation – Emploi.

https://wallex.wallonie.be/index.php?doc=28258&rev=29635-19548

[6] Ph. DESTATTE, L’économie wallonne, les voies d’une transformation accélérée, Exposé présenté au Forum financier de la Banque nationale de Belgique, Université de Mons, le 3 novembre 2014, Blog PhD2050, 24 juin 2015, https://phd2050.org/2015/06/24/fofi/

[7] Ph. DESTATTE, Liège au coeur de la reconversion industrielle wallonne, Blog PhD2050, 28 mai 2015, https://phd2050.org/2015/05/28/lriw/

[8] On peut aussi envisager ce chiffre dans la tranche d’âge 15-20 ans, compte tenu des différences liées à l’obligation scolaire, même si le Ministre-Président soulignait dans son dernier Etat de la Wallonie que cette tranche était très problématique et peu favorable pour la Région. Paul MAGNETTE, Débat sur l’état de la Wallonie 2016, p. 8, Namur, Gouvernement wallon,13 avril 2016. http://gouvernement.wallonie.be/sites/default/files/nodes/story/8657-discourspmew.pdf – Il faut noter que, parallèlement, la proportion d’étudiants parmi les 18-24 a, pour la première fois dépassé les 50% en 2012, pour atteindre 55% en 2014. Il s’agit d’un effet de la réforme de Bologne, en tout cas en Wallonie et à Bruxelles, puisque la Flandre stagne à 50-51%. Philippe DEFEYT, Brève de l’Institut pour un Développement durable, 3 mars 2016.

[9] Données Eurostat, SPF ETCS, 25 mars 2016.

[10] Taux d’emploi par province, 20-64 ans, 2014, SPF-ETCS-Stat. 17 mars 2016.

[11] Données IWEPS-Steunpunt WSE, données SPF Eco, ONSS, ONSSAPL, INASTI, INAMI, ONEm-St92, BCSS.

[12] Premier Rapport analytique et prospectif, Présentation, Bassin IBEFE de Liège, 2015.

http://bassinefe-liege.be/diagnostic/rapport-analytique-et-prospectif

[13] Philippe DESTATTE, Dess(e)in du futur, Quel avenir de la démocratie européenne, dans Joseph CHARLIER et Pascale VAN DOREN dir., Démocratie, avenir du monde ? Approfondir la démocratie, une clé indispensable pour une économie, une société, une planète, profitable à toutes et à tous, p. 57-62, Bruxelles, DCP, 2013. https://phd2050.org/2016/04/17/quel-avenir-pour-la-democratie-europeenne/

[14] Jean DEFRAIGNE, L’économie wallonne, hier, aujourd’hui et demain, dans Wallonie 74, n° 2, Conseil économique régional de Wallonie, p. 102-106.

[15] La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Charleroi, Institut Destrée, 1989.

[16] Philippe DESTATTE, dir., Mission prospective Wallonie 21, La Wallonie à l’écoute de la prospective, Charleroi, Institut Destrée, 2003.

[17] Ce qu’on appelle la Troisième Révolution industrielle – celle de l’ordinateur, de l’internet, et du commerce électronique – est également elle-même assez vieille. Martin WOLF, Same as it ever was, Why the techno-optimists are wrong, in Foreign Affairs, July-August 2015, p. 18.

[18] Pierre LEBRUN, Ashton (T. S.), La Révolution industrielle, 1760-1830, dans Revue belge de Philologie et d’Histoire, t. 34, fasc. 3, 1956, p. 813-817, p. 814. Merci à Julien Destatte de m’avoir rappelé l’existence de ce texte majeur.

[19] Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 3, Fin de Millénaire, p. 398 et 403, Paris, Fayard, 1999.

[20] Alain TOURAINE, Préface, dans Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 1, La société en réseaux, p. 9, Paris, Fayard, 2001.

[21] Bertrand GILLE, La notion de « système technique », Essai d’épistémologie technique, dans Culture technique, Paris, CNRS, 1979, p. 1-8. – Jacques ELLUL, Le système technicien, Paris, Cherche-Midi, 1977.

[22] Dorothée KOHLER et Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, p. 11, Paris, La Documentation française, 2016.

[23] Carl B. FREY & Michael A. OSBORNE, The Future of Employment: how susceptible are jobs to computerization?, Oxford, Oxford Martin School, 2013. – D. KOHLER & J-D WEISZ, Industrie 4.0…, p. 65.

http://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/The_Future_of_Employment.pdf

[24] Selon Tim Goesart et Ludo Struyven, les employeurs monorégionaux de la Région wallonne (environ 97% des employeurs) ont créé 44.200 nouveaux emplois entre juin 2013 et juin 2014, tandis que de 46.400 emplois ont été supprimés pendant cette période. Le solde est donc de 2.200 emplois, donc une baisse de 0,3 %. Tim GOESAERT et Ludo STRUYVEN, Dynamique sectorielle et régionale sur le marché du travail en Belgique, Nouvelles perspectives sur base du Release DynaM 2015, p. 18, 2016/1. Données ONSS,IBSA, WSE, IWEPS, HIVA-KU Leuven.

[25] D. KOHLER & J-D WEISZ, Industrie 4.0…, p. 67.

[26] Daniel BELL, Automation and Major Technological Change: Impact on Union Size, Structure, and Function, Washington, Industrial Union Dept., AFL-CIO, 1958.

[27] Herbert MARCUSE, L’Homme unidimensionnel, Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, Paris, Les Éditions de Minuit, 1968, rééd. 2012.

[28] Gérard BLANC dir., Le travail au XXIème siècle, Mutations de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information, p. 263, Paris, Dunod – Eurotechnopolis Institut, 1995.

[29] D. KOHLER & J-D WEISZ, Industrie 4.0…, p. 64.

[30] Christine AFRIAT, Nathalie AGUETTANT, Catherine GAY, Fabienne MAILLARD, Quelle prospective pour les métiers de demain ? L’apport des observatoires de branche, p. 16, Paris, La Documentation française – Commissariat général au Plan, Juillet 2005.

[31] Philippe ESTEBE, L’égalité des territoires, une passion française, p. 82, Paris, Presses universitaires de France, 2015.

Namur, le 19 octobre 2014

 Il est classique, surtout en période de difficultés ou de tensions économiques d’entendre dire ou de lire que la crise n’est pas conjoncturelle mais qu’elle constitue une transformation de structure de l’économie ou de la société. On évoque alors le changement de paradigme [1].

1. Qu’entend-on par un Nouveau Paradigme industriel ?

Tenter d’identifier aussi clairement que possible le nouveau paradigme industriel dans lequel nous nous dirigerions impose tout d’abord d’expliquer les trois mots qui composent ce concept.

1.1. Un paradigme est avant tout un modèle, un système de référence et de représentation du monde, que nous inventons et construisons mentalement, pour tenter de saisir et décrire ses composantes. Edgar Morin décrit les paradigmes comme les principes des principes, les quelques notions maîtresses, qui contrôlent les esprits, qui commandent les théories, sans qu’on en soit conscient nous-mêmes. Et le sociologue évoque le monde actuel un peu comme le ferait Joseph Schumpeter lorsqu’il parle d’innovation : je crois que nous sommes dans une époque où nous avons un vieux paradigme, un vieux principe qui nous oblige à disjoindre, à simplifier, à réduire, à formaliser sans pouvoir communiquer, sans pouvoir faire communiquer ce qui est disjoint, sans pouvoir concevoir des ensembles et sans pouvoir concevoir la complexité du réel. Nous sommes dans une période « entre deux mondes »; l’un qui est en train de mourir mais qui n’est pas encore mort, et l’autre qui veut naître, mais qui n’est pas encore né [2].

1.2. Ce paradigme, nous le qualifions d’industriel. Cela signifie que nous nous référons au modèle qui s’est mis en place en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle et qui a donné naissance à des activités économiques fondées sur l’exploitation et la transformation de matières premières et de sources d’énergie, par l’être humain et par la machine, en vue de fabriquer des produits et de les mettre sur le marché pour qu’ils y soient consommés. Nous n’oublions pas, toutefois, avec Jean Vial, que tant le développement des fonctions administratives, éducatives et sociales de l’État, que l’extension des activités tendant à assurer le confort et les loisirs des personnes, constituent des traits caractéristiques de la civilisation industrielle, au même titre que le crédit, la banque, les assurances, l’expansion des transports ainsi que les instruments de la commercialisation, liée à la consommation [3].

1.3. Enfin, nous annonçons que ce modèle est nouveau. Cela signifie que nous observons un renouvellement. Cette dernière dimension est de loin la plus difficile à appréhender tant les signaux qui nous sont envoyés par les scientifiques et par les acteurs économiques, politiques ou sociaux sont divers, voire contradictoires. Comme le sociologue Manuel Castells l’indique une société peut être dite nouvelle quand il y a eu transformation structurelle dans les relations de production, dans les relations de pouvoir, dans les relations entre personnes. Ces transformations entraînent une modification également notable de la spatialité et de la temporalité sociales, et l’apparition d’une nouvelle culture [4].

Le niveau auquel nous nous situerons pour analyser le Nouveau Paradigme industriel sera celui des mutations, c’est-à-dire des transformations profondes et durables. J’y distinguerai d’emblée les mutations observées et les mutations voulues. Les premières relèvent de la prospective exploratoire, de l’analyse et du constat. Les secondes relèvent de la prospective normative et renvoient à des stratégies élaborées pour atteindre des avenirs souhaités. Les une et les autres peuvent se confondre, se renforcer ou s’opposer. La transition est, elle, tout naturellement, la séquence de passage au coeur d’un changement, d’une transformation ou d’une mutation [5].

Ainsi, trois grandes mutations me paraissent structurer ce début de XXIème siècle.

2. Les trois mutations qui activent les industries du XXIème siècle

2.1. Nous évoluons toujours dans la Société industrielle

La première mutation est l’approfondissement et l’extension du paradigme né de la Révolution industrielle qui a été décrit par Adam Smith en 1776 dans Ses recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations, en 1776, puis par Karl Marx dans le livre I du Capital (1867), puis bien sûr, par tant d’autres jusqu’à Joseph E. Stiglitz [6] et Thomas Piketty [7] pour ne citer qu’eux. Si je le rappelle, c’est que, contrairement à d’autres, ma conviction est que nous continuons et continuerons à nous inscrire longtemps dans ce modèle. Il ne s’agit pas uniquement du machinisme, pas uniquement du capitalisme, pas uniquement d’un certain modèle social et d’un certain modèle politique. Il s’agit d’un système complexe né d’une mutation globale. Bien sûr, ce système a connu de nombreuses vagues d’innovations, différents régimes politiques et sociaux. Ces changements n’ont toutefois pas affecté l’essence de son modèle. Alain Touraine a, voici longtemps, estimé qu’il ne fallait pas confondre un type de société, qu’il s’agisse de la société industrielle ou de la société d’information, avec ses formes et ses modes de modernisation. Le sociologue français rappelait que nous avions appris à distinguer la société industrielle, type sociétal, du processus d’industrialisation, par exemple capitaliste ou socialiste [8]. De plus, le passage de la machine à vapeur, à la dynamo, au moteur diesel ou à l’énergie atomique n’ont pas provoqué de mutations telles que le modèle aurait changé de nature. Il devrait donc survivre aux futures vagues d’innovations ainsi qu’aux nouvelles valeurs et finalités nées de la troisième mutation. Certes, la part de l’industrie dans le PIB ou dans le volume d’emploi tend à se restreindre, comme s’en attriste la Commission européenne [9]. Mais, outre le fait que l’outsourcing biaise les statistiques, toute notre société reste très largement sous-tendue par la société industrielle et continue de s’y inscrire largement.

2.2. Nous vivons actuellement la Révolution cognitive

La seconde mutation a été progressivement observée depuis la fin des années 1960 et surtout depuis 1980. De Daniel Bell [10] et Jean Fourastié [11] à William Halal [12], de Thierry Gaudin [13] à John Naisbitt [14] et James Rosenau [15], de nombreux prospectivistes ont décrit comment l’ère industrielle cède progressivement sa place à une ère dite cognitive, au travers d’une nouvelle révolution du même nom. Celle-ci affecte l’organisation de tous les domaines de la civilisation, tant la production que la culture, en s’appuyant sur les changements nombreux qu’induisent l’informatique et la génétique, en considérant l’information comme infinie ressource [16]. L’intelligence, la matière grise, est la matière première, et ses produits sont informationnels, donc largement dématérialisés.

L’élément majeur de cette mutation est la convergence entre, d’une part, les technologies de l’information et de la communication et, d’autre part, les sciences de la vie. Sur le long terme, le mouvement est plus large et plus important qu’on ne l’imagine communément. En fait, la tendance lourde générale réside dans le développement phénoménal de la capacité de gestion de l’information. Ainsi, la croissance accélérée des technologies permettant d’étudier la biologie moléculaire est intimement liée à l’évolution des technologies de l’information et de la communication. Le cas de la génétique est flagrant – mais n’est pas le seul – : des outils informatiques ont été créés qui permettent d’analyser et de comprendre les interactions entre les gènes. C’est la convergence entre sciences du vivant et sciences de l’information qui a réellement dopé la biologie moléculaire.

Mais, nous l’avons dit, cette mutation observée s’est aussi révélée stratégie lorsqu’en mars 2000, le Conseil européen de Lisbonne s’était donné pour tâche de définir un nouvel objectif straté­gique pour la décennie 2000-2010 : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quanti­tative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale  [17]. Toutes les politiques qui ont été menées ensuite dans le domaine de l’innovation ont eu ce même objectif de préparer la transition vers une société et une économie fondées sur la connaissance [18].

2.3. Nous construisons une nouvelle harmonie au travers du Développement durable

La troisième mutation a été voulue. Elle est elle-même née de trois processus distincts mais complémentaires, jadis renforcés par le programme Apollo de la NASA, qui a très largement contribué à notre prise de conscience que la planète bleue est un système relativement clos et fragile. D’abord, de la contestation de la modernité, de la critique de la société industrielle ainsi de l’American Way of Life par un certain nombres intellectuels : on pense à Herbert Marcuse [19], mais aussi à Donella Meadows [20] ou Aurelia Peccei [21]. Ensuite, des programmes des Nations Unies pour l’Environnement, dont les conférences, de Stockholm à Rio II, ont bâti un nouveau cadre de pensée. Enfin, de l’expérience humaine générée au fil du temps par les catastrophes écologiques, dont certaines ont été très spectaculaires : Torrey Canyon (1967), Amoco Cadiz (1978), Three Mile Island (1979), Tchernobyl (1986), Deepwater Horizon (2010), Fukushima (2011), qui ont contribué à la prise de conscience de la fragilité de la biosphère. Depuis le rapport de la Première Ministre Gro Harlem Brundtland (1987), la définition du développement durable s’est imposée à nous comme une finalité majeure en insistant sur les limites que nous impose la nécessité d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature. Cet objectif vers le développement durable nous a fait repenser l’ensemble de nos politiques économiques, la gestion de toutes nos entreprises, dans tous les domaines de l’activité humaine ainsi qu’en y intégrant le temps long. Nos politiques industrielles sont en train d’être reformatées par la transition vers une société bas-carbone. Les nouvelles approches industrielles, comme l’économie circulaire et toutes ses composantes, répondent à ces nécessités nouvelles. La secrétaire générale de l’Association européenne des Matériaux industriels (IMA), Michelle Wyart-Remy, a raison de souligner que l’efficience en matière de ressources ne consiste pas seulement à utiliser moins de ressources mais à les utiliser mieux. A chaque étape de la chaîne de valeur, l’industrie travaille à accroître son efficacité. Ce processus maximise l’efficience des ressources utilisées [22] et contribue à découpler la croissance économique de l’utilisation des ressources et de leurs impacts environnementaux – ce qui constitue un des objectifs majeurs de la stratégie Europe 2020 [23].

Conclusion : quatre facteurs vitaux et une interrogation

Bertrand Gille a bien montré dans son histoire des techniques que c’est la conjonction entre l’évolution rapide des niveaux de formation des populations et la diffusion des connaissances scientifiques et techniques qui a constitué le moteur du progrès technique permettant la Révolution industrielle machiniste [24]. C’est à partir des travaux de cet historien que Thierry Gaudin et Pierre-Yves Portnoff ont mis en évidence le fait que, dans les grandes déstabilisations de la technique que l’Occident avait connues, les quatre pôles que sont les matériaux, l’énergie, la structure du temps et la relation avec le vivant étaient activés en même temps. Ils décrivaient les transformations contemporaines :

– l’hyperchoix des matériaux et leur percolation horizontale, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles ;

– la tension entre la puissance de l’énergie électrique nucléaire et l’économie des ressources énergétiques, dans un contexte de recyclage ;

– la relation avec le vivant et l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique;

– la nouvelle structure du temps rythmé en nanosecondes par les microprocesseurs [25].

Nouveau-Paradigme-Industriel_Dia_2014-10-19

Ainsi ce qui surprend le plus, parallèlement au facteur vitesse dans l’accélération du changement [26], c’est la durée de la mutation. Alors que Alvin Toffler pensait, en 1980, que l’irruption de la Troisième vague serait un fait accompli en quelques décennies [27], on consi­dère aujourd’hui que le changement pourrait encore s’étendre sur un à deux siècles. Ces mutations constituent des mouvements longs qui traversent le temps et conquièrent l’espace. Comme nous l’avons indiqué, la Révolution industrielle, entamée vers 1700, continue à s’étendre sur de nouveaux territoires tandis que ses effets tendent à disparaître en d’autres lieux. De même, dans son analyse de la force de travail des États Unis, William H. Halal fait remonter le temps long de la société de la connaissance à la fin du XVIIIème siècle [28]. Le professeur à la Washington University affirme du reste sa conviction selon laquelle les grands changements sont encore à venir  [29].

A l’heure des grandes interrogations sur l’avenir de nos modèles économiques, il ne semble pas y avoir lieu d’annoncer autre chose que ce que nous analysons depuis plusieurs décennies. C’est pourquoi, je veux ici confirmer les trois mouvements observés : d’abord, des sociétés industrielles en transformation continue, ensuite, une Révolution cognitive construisant progressivement une Société de la Connaissance dont nous n’imaginons pas encore l’ampleur de la mutation future, enfin, le Développement durable comme recherche consciente de l’harmonie. Ces trois mouvements poursuivront longtemps encore leurs interactions, et – nous pouvons l’espérer – leur convergence. Ces trois mouvements constituent le Nouveau Paradigme industriel dans lequel nous œuvrons, et dans lequel nous œuvrerons encore pendant quelques décennies.

Le directeur général de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme, Pierre Calame, notait avec raisons, voici quelques années déjà, que des mutations gigantesques nous attendent, comparables en ampleur au passage du Moyen Age au monde moderne. La capacité de nos sociétés à concevoir et à conduire ces mutations sera décisive pour l’avenir. Et il s’interrogeait : y sommes-nous prêts ? [30].

Nous ne le sommes assurément pas suffisamment. Mais nous y travaillons. Et plus nous nous investissons collectivement dans l’avenir, moins nous le craignons.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Une première version de ce texte a été écrite sous le titre The New Industrial Paradigm, pour un exposé présenté à l’occasion du vingtième anniversaire de l’Association des Matériaux industriels (IMA-Europe) à Bruxelles, The Square, le 24 septembre 2014.

[2] Edgar MORIN, Science et conscience de la complexité, dans Edgar MORIN et Jean-Louis LE MOIGNE, L’intelligence de la complexité, p. 40, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1999.

[3] Jean VIAL, L’avènement de la civilisation industrielle, p. 164-165, Paris, Presses universitaires de France, 1973.

[4] Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 3, Fin de Millénaire, p. 398 et 403, Paris, Fayard, 1999.

[5] Un changement est une évolution suffisamment nette pour que l’objet ou le sujet considéré soit devenu différent. Je considère que les changements se font au sein des systèmes. Quand ces derniers se modifient profondément par l’activation de l’ensemble de leurs éléments, je qualifierais cette opération de transformation.

[6] Joseph E. STIGLITZ & Bruce C. GREENWALD, Creating a Learning Strategy: A New Approach to Growth, Development and Social Progress, New York, Columbia University Press, 2014. – J. STIGLITZ, Globalization and its Discontents, New York, Norton, 2002. – La Grande Désillusion, Paris, Fayard, 2002.

[7] Thomas PIKETTY, Capital in the Twenty-First Century, Boston, Harvard University Press, 2014.

[8] Alain TOURAINE, Préface, dans Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 1, La société en réseaux, p. 9, Paris, Fayard, 2001. – Du reste, écrire que nous vivons dans les sociétés industrielles ne veut pas dire que nous viverions dans des sociétés capitalistes. Fernand BRAUDEL distinguait bien les deux idées : Une rupture plus grave que celle des années 30, Entretien de Fernand Braudel avec Gérard Moatti, dans Deux siècles de Révolution industrielle, p. 368, Paris, L’Expansion, p. 368, 1983.

[9] Pour une renaissance industrielle européenne, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil économique et social et au Comité des Régions, SWD(2014) 14 final, Bruxelles, Commission européenne, 22 janvier 2014, COM(2014) 14 final.

http://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/ALL/?uri=CELEX:52014DC0014

[10] Daniel BELL, The Coming of Post-Industrial Society, A Venture in Social Forecasting, New York, Basic Books, 1973.

[11] Jean FOURASTIE, La civilisation de 1995, p. 123, Paris, PUF, 1974.

[12] William HALAL, A Forecast of the Information Revolution, in Technological Forecasting and Social Change, Août 1993, p. 69-86. – William E. HALAL and Kenneth B. TAYLOR, Twenty-First Century Economics, Perspectives of Socioeconomics for a Changing World, New York, St Martin’s Press, 1999.

[13] Thierry GAUDIN, Introduction à l’économie cognitive, La Tour d’Aigues, L’Aube, 1997. – Th. GAUDIN, L’Avenir de l’esprit, Prospectives, Entretiens avec François L’Yvonnet, Paris, Albin Michel, 2001. – Th. GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Le Relié, 2003. – Th. GAUDIN, L’impératif du vivant, Paris, L’Archipel, 2013. – Voir aussi Pierre VELTZ, La grande transition, Paris, Seuil, 2008.

[14] John NAISBITT, Megatrends, New York, Warner Books, 1982. – John NAISBITT & Patricia ABURDENE, Megatrends 2000, New York, William Morrow, 1989.

[15] James N. ROSENAU, Along the Domestic-Foreign Frontier, Exploring Governance in a Turbulent World, Cambridge University Press, 1997. – James N. ROSENAU et J. P. SINGH éd., Information Technologies and Global Politics, The Changing Scope of Power and Governance, New York, State University of New York Press, 2002. –

[16] William E. HALAL éd., The Infinite Resource, San Francisco, Jossey Bass, 1998.

[17] Conseil européen de Lisbonne : conclusions de la présidence, Council documents (en-fr) mentioned in the Annex to be found under Presse Release, p. 2, Lisbon (24/3/2000) Nr: 100/1/00 – http://europas.eu.int/comm/off/index – 20/04/02

[18] Ibidem.

[19] Herbert MARCUSE, One-Dimensional Man, Boston, Beacon Press, 1964.

[20] Donella H. MEADOWS et al. Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, New American Library, 1977 (1972).

[21] Aurelio PECCEI, The Chasm Ahead, New York, Macmillan, 1969.

[22] Imagine the Future with Industrial Minerals, 2050 Roadmap, p. 24-25 & 37, Brussels, IMA-Europe, 2014. The industrial minerals sectors estimates that up to 60% of all minerals consumed in Europe are recycled along with the glass, paper, plastics or concrete in which they are used (p. 37). The goal for 2050 is a 20% improvement in recycling of industrial materials (p. 38). – Recycling Industrial Materials, Brussels, IMA-Europe, October 2013. http://www.ima-europe.eu/content/ima-europe.eu/ima-Recycling-Sheets-full

[23] Reindustrialising Europe, Member’ States Competitiveness, A Europe 2020, Initiative, Commission Staff working Document, Report 2014, SWD(2014) 278, September 2014, p. 42. – Europe 2020 Strategy, « A Ressource-efficient Europe »…

[24] Bertrand GILLE, Histoire des Techniques, coll. Bibliothèque de la Pléade, Paris, Gallimard, 1978. – B. GILLE, La notion de « système technique » (essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, CNRS, 1979, 1-8.

[25] Thierry GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[26] John SMART, Considering the Singularity : A Coming World of Autonomous Intelligence (A.I.), dans Howard F. DIDSBURY Jr. éd., 21st Century Opprtunities an Challenges : An Age of Destruction or an Age of Transformation, p. 256-262, Bethesda, World Future Society, 2003.s

[27] Alvin TOFFLER, La Troisième Vague, p. 22, Paris, Denoël, 1980. – il est intéressant de noter avec Paul Gandar que Toffler n’a pas pu décrire le passage à la société de la connaissance par l’effet du numérique. Paul GANDAR, The New Zealand Foresight project dans Richard A. SLAUGHTER, Gone today, here tomorrow, Millennium Preview, p. 46, St Leonards (Australia), Prospect Media, 2000.

[28] William HALAL, The New Management, Democracy and enterprise are transforming organizations, p. 136, San Francisco, Berrett-Koehler, 1996.

[29] William H. HALAL, The Infinite Resource: Mastering the Boundless Power of Knowledge, dans William H. HALAL et Kenneth B. TAYLOR, Twenty-First Century Economics…, p. 58-59.

[30] Pierre CALAME, Jean FREYSS et Valéry GARANDEAU, La démocratie en miettes, Pour une révolution de la gouvernance, p. 19, Paris, Descartes et Cie, 2003.

Dunkerque, le 30 janvier 2014

Le contexte de la préparation de la loi sur la transition énergétique de la France, qui fait suite à un très stimulant débat national, a donné aux quinzième Assises de l’énergie des collectivités territoriales, organisées par la Communauté urbaine de Dunkerque en collaboration étroite avec Energy Cities, un caractère assurément très politique [1].

Mon intervention sur ce sujet est balisée par sept convictions.

1. Première conviction : la transition que nous vivons est systémique et non sectorielle

 Nous sommes effectivement dans une transition entre deux systèmes suivant le modèle décrit par l’historien des sciences et des techniques Bertrand Gille (1920-1980) dans les années 1970 [2] et que le prospectiviste Thierry Gaudin n’a cessé d’expliquer autant que d’actualiser. Cette transition est une lame de fond qui nous fait passer de sociétés dites industrielles dans lesquelles nous sommes ancrés depuis le XVIIIème siècle, vers des sociétés que l’ancien directeur du Centre de Prospective et d’Évaluation du ministère de la Recherche et de la Technologie (1982-1992) a qualifiées de sociétés cognitives. La transition que nous connaissons est donc lourde, c’est une mutation : un changement de civilisation et pas une simple nouvelle vague d’innovations au sein de la société industrielle. On ne peut donc la qualifier de nouvelle Révolution industrielle que si on veut en montrer l’ampleur par rapport à celle qui a métamorphosé progressivement tous les domaines de la société aux XIXème et XXème siècle. Ce n’est pas seulement l’industrie ni l’économie que cette transition transforme, c’est le monde et l’être humain lui-même. Et cette mutation, entamée dès les années 1960 et observée aux Etats-Unis par des Daniel Bell, John Naisbitt, Alvin Toffler ou Verna Allee, s’étendra certainement sur deux siècles, comme les précédentes. C’est dire que, si nous avons conscience de l’ampleur des changements réalisés depuis cinquante ans, nous pouvons difficilement imaginer ceux que la Révolution cognitive induira tout au long du XXII siècle, notamment par ce mariage fascinant et terrifiant à la fois entre les sciences du vivant et celles de l’information, ce que nous appelons la génomique.

2. Deuxième conviction : puisque nous ne connaissons pas l’avenir, notre devoir est de l’anticiper

 Si, de manière exploratoire, nous devons renoncer à connaître l’avenir tel qu’il sera – ce qui n’empêche de tenter de l’imaginer tel qu’il pourrait être et, surtout, tel que nous souhaiterions qu’il soit -, notre devoir est de l’anticiper. Cela signifie bien entendu qu’il nous appartient de préparer cet avenir, en construisant des visions prospectives et en mettant en place des stratégies qui nous permettent d’atteindre ces visions tout en répondant, dès aujourd’hui, aux enjeux de long terme que nous aurons identifiés. C’est là que les stratégies collectives nous aident. Ces valeurs, principes, balises que nous affirmons ou décrivons, nous servent de guides et nous les mettons en œuvre dans notre quotidien. Au Collège régional de Prospective de Wallonie, de 2004 à 2014, mais aussi dans le cadre des réflexions intitulées La Wallonie au futur, fin des années 1990 – pour ne prendre qu’un exemple qui m’est cher -, nous avons fait nôtre l’idée qu’un projet pour la Wallonie, c’est l’exigence partagée de plus de démocratie et d’un meilleur développement [3].

 Ces principes constituent une interpellation pour une région mais aussi un chemin pour chacune et chacun. Ils constituent également une interpellation universelle. Elle se décline, d’une part, par un renforcement du pouvoir des assemblées régionales et parlementaires ainsi que par une gouvernance démocratique, telle que prônée par le Club de Rome et le PNUD depuis les années 1990, qui permet, des territoires à l’Europe voire au monde, d’impliquer les acteurs dans la co-construction des politiques présentes et futures, publiques ou non-publiques, notamment par l’intelligence collective. D’autre part, la recherche d’un meilleur développement trouve, dans le concept et les stratégies de développement durable, les principes et les voies d’une transformation systémique et volontariste de la planète. Cette mutation va au delà de l’articulation simplificatrice, sinon simpliste, de trois piliers ancrés dans l’économique, le social et l’environnemental [4].

3. Troisième conviction : le développement durable constitue une réponse fondamentale aux enjeux de l’avenir

 La notion de développement durable offre bien davantage aux décideurs et aux acteurs que la définition dont ils se contentent généralement : elle est limitée aux trois premières lignes de l’excellent rapport réalisé pour les Nations Unies en 1987 par l’ancienne Première Ministre norvégienne Gro Harlem Bruntlandt. Pourquoi, après avoir indiqué que le développement durable est celui qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs, néglige-t-on quasi systématiquement la ligne quatre où Mme Bruntlandt indique que le concept de besoin est inhérent à cette notion, et plus particulièrement les besoins essentiels des plus démunis, à qui – dit le rapport – il convient d’accorder la priorité. Inhérente aussi à cette notion, l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale (nous y insistons) imposent à la capacité de l’environnement de répondre aux besoins actuels et à venir.

Dans son ensemble, le rapport Bruntlandt reste aujourd’hui fondamental [5].

3.1. D’abord parce que, dans le paragraphe suivant, il établit une finalité d’action : favoriser un état d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature. Cette harmonie, je l’ajoute, se définit comme une combinaison heureuse entre les éléments d’un système qui fait que ces éléments concourent au même effet d’ensemble lui permettant d’atteindre ses finalités.

 3.2. Ensuite parce qu’il renoue avec l’approche systémique balisée précédemment par les travaux du Club de Rome et Jacques Lesourne, en particulier Interfuturs réalisé pour l’OCDE, en estimant que la poursuite du développement soutenable exige les éléments suivants :

– un système politique qui assure la participation effective des citoyens à la prise de décisions,

– un système économique capable de dégager des excédents et de créer des compétences techniques sur une base soutenue et autonome,

– un système social capable de trouver des solutions aux tensions nées d’un développement déséquilibré,

– un système de production qui respecte l’obligation de préserver la base écologique en vue du développement,

– un système technologique toujours à l’affût de solutions nouvelles,

– un système international qui favorise des solutions soutenables en ce qui concerne les échanges et le financement, et

– un système administratif souple capable de s’autocorriger.

 3.3. Enfin parce que le Rapport Brundtland indique que :

Les pays industrialisés doivent admettre que leur consommation d’énergie pollue la biosphère et entame les réserves de combustibles fossiles qui existent en quantités finies. De récentes améliorations dans le rendement énergétique et l’évolution vers des secteurs à moindre intensité d’énergie ont aidé à freiner la consommation. Mais il faudrait accélérer ce processus, continuer de réduire la consommation par habitant et favoriser les sources d’énergie et les techniques moins polluantes. Il n’est ni souhaitable, ni même possible, que les pays en développement adoptent le même mode de consommation que les pays industriels. Il faut en effet procéder à des changements, ce qui signifiera de nouvelles politiques d’urbanisation, d’emplacement des entreprises industrielles, de conception des logements, de transports, de choix des techniques agricoles et industrielles.

Sachons-le : il n’y a pas une transition vers le développement durable et une autre, énergétique, vers une société décarbonée. C’est de la même transition qu’il s’agit.

4. Quatrième conviction : la problématique énergétique n’est qu’une des problématiques essentielles de la transition

 Dans la transition que nous vivons, la problématique énergétique constitue un élément essentiel mais un élément essentiel parmi d’autres. S’appuyant toujours sur l’analyse du changement de système technique, Thierry Gaudin voit la transition porter sur quatre pôles : l’énergie certes, mais aussi les matériaux, le temps et le vivant. Les sociétés industrielles dans lesquelles nous nous inscrivons ont fait peser sur l’écosystème le poids considérable de l’axe matériaux-énergie (l’acier, le ciment, la combustion), mettant fondamentalement en péril l’harmonie et menaçant non seulement tous les modèles de développement mais aussi ceux de la simple survie de l’espèce humaine [6]. Dans la transition vers la société cognitive, c’est sur l’autre axe que l’avenir se construit : le temps, la vitesse de l’information (optoélectronique) et le vivant, qui fondent les projets génomiques et écologiques, remplacent le chronométrage et la microbiologie pasteurienne de la société industrielle. L’axe secondaire est celui des polymères (pôle matériaux) et de l’électricité (pôle énergie). La civilisation industrielle apparaît fondamentalement matérialiste dans sa technique comme dans ses idéologies tandis que la civilisation qui pourrait émerger de la Révolution cognitive pourrait être caractérisée par une empathie nouvelle entre les humains et toutes les formes de vie sur Terre [7].

 5. Cinquième conviction : le temps ne joue pas pour nous

 Dans la longue durée qui, comme l’écrivait Fernand Braudel, est le temps des sages, la période de l’industrialisation fondée sur les énergies fossiles pourrait demain, si nous le voulons, apparaître comme une époque parenthèse, une époque de rupture dans la continuité séculaire marquée par des énergies renouvelables, une période d’exception. Qui se souvient en effet que la puissance de l’énergie vapeur en France n’a dépassé l’énergie hydraulique qu’en 1884, c’est-à-dire au moment où celle-ci allait reprendre vie grâce à l’électricité [8]. Mais, on le sait, la période actuelle porte ses propres interrogations sur le monde, qui sont des interrogations sur le temps, comme l’écrivait Jean Chesneaux. Le professeur à Paris-Diderot rappelait en 1996 que la redoutable longévité des déchets nucléaires sera une menace permanente, après l’avoir été pour nous, sur des dizaines, sinon des centaines de générations futures [9]. Nous aurions tort de croire que le temps joue toujours pour nous. Les années 1960 et 1970 nous ont fait prendre conscience à la fois des limites de notre planète, de ses ressources, et donc de notre propre croissance en tant qu’espèce. On estime que, selon l’Agence internationale de l’Energie, la demande énergétique mondiale devrait augmenter d’un tiers d’ici 2035 [10]. Et rien, depuis un demi-siècle, ne nous a permis de changer véritablement de cap. Nous sommes en fait, martelait Jean Chesneaux, très mal préparés au virage, à la césure que représente l’avènement d’une société responsable devant les générations futures, donc capable de maîtriser son développement technique [11].

6. Sixième conviction : le passage à l’action ne se fera que par des politiques subversives

Le passage à l’action ne se fera que par des politiques que, dans les années 1970, l’ancien Résistant et entrepreneur italien Aurelio Peccei (1908-1984), fondateur du Club de Rome avec Alexander King, appelait « subversives » car elles se voulaient systémiques, globales, diachroniques (prospectives) et normatives [12]. Subversif en français signifie qui renverse, détruit l’ordre établi, qui est susceptible de menacer les valeurs reçues (Petit Robert 2008). Ces approches peuvent encore apparaître comme telles dans certains milieux, notamment académiques ou technocratiques, où se célèbrent encore certains jours les grandes certitudes. De nombreux élus, entrepreneurs, chercheurs, fonctionnaires ou décideurs associatifs ont appris à voir large, comme disait Gaston Berger [13], à construire ou co-construire des politiques transversales, structurantes, pragmatiques, capables de rencontrer les enjeux énergétiques en même temps que les enjeux environnementaux, d’innovation, de créativité ou cohésion sociale. Certes, le défi de la transition nous paraît titanesque. Alain Touraine vient une fois encore à notre secours. Dans un livre récent qu’il a intitulé La fin des sociétés, il pourrait nous sembler quelque peu pessimiste : n’écrit-il pas, en évoquant la science et la technologie – que nous ne serons plus jamais des dieux ? Néanmoins, le sociologue de l’action avance l’idée que la vie sociale, culturelle et politique, loin de se fixer sur des problèmes limités, concrets, susceptibles de solutions rapides, est dominée par des enjeux de plus en plus vastes, ceux qui mettent le plus profondément en cause les droits fondamentaux des êtres humains [14]. La reconnaissance de la précarité fondamentale de notre civilisation s’affirme chaque jour davantage. Le besoin de métamorphose de la société et le nécessaire changement de nos comportements s’imposent aujourd’hui à nous comme des évidences et nous invitent à l’action.

7. Septième conviction : les territoires sont les lieux concrets de l’action

Les territoires sont à la fois les lieux des transformations salutaires et les lieux des replis funestes. Le principe de subsidiarité nous rappelle que les problèmes doivent être abordés et résolus au niveau où ils se produisent. La gouvernance multiniveaux a tout son intérêt pour transformer le monde, du local au global. Le niveau territorial et en particulier régional a toute sa pertinence car il constitue un espace raisonnable pour mobiliser les acteurs, leur permettre de s’approprier les enjeux et de se mettre en mouvement [15]. Nous observons avec intérêt tous ces territoires qui, sous l’impulsion d’un maire, d’un président de Communauté urbaine, d’un SCOT, d’un Conseil régional, d’une DDT, d’une DREAL ou d’une CCI, fondent autour d’un noyau de convictions partagées, une démarche de transformation prospective et stratégique pour porter la transition vers le développement durable. La problématique énergétique est bien sûr au centre de ces démarches.

Cependant, à côtés des expériences, efforts de R&D, investissements d’équipements plus ou moins lourds dans l’éolien, la géothermie, le photovoltaïque, l’hydraulique, la valorisation de la biomasse, l’efficacité énergétique, la mobilité douce, l’intermodalité, la dématérialisation et la décarbonation de l’économie, ou encore la création d’écoquartiers, ce sont surtout des changements de comportements industriels et citoyens qui inscrivent le territoire dans l’avenir : économie de la fonctionnalité [16], économie circulaire, transformation des modes alimentaires, circuits courts, agriculture respectueuse, etc. Il suffit pour s’en convaincre de regarder, comme je le fais quotidiennement, les efforts de redéploiement de l’espace wallon Mons-Borinage – La Louvière Centre, menés par le Conseil de Développement et l’agence de développement territoriale IDEA dans le bassin du Cœur du Hainaut, Centre d’énergies, le bien nommé. De même, je sais depuis longtemps le dynamisme de la Communauté urbaine de Dunkerque Grand Littoral, très en pointe sur ces questions. Plus largement, les travaux du Collège régional de Prospective du Nord Pas-de-Calais travaillent à la réalisation d’une vision 2040 de la transition vers une bioéconomie qui rejoint concrètement nos préoccupations[17]. Mais, je me permets de le souligner, les territoires peuvent aussi constituer des lieux de replis funestes si d’aucuns pensent que la civilisation durable sera celle de l’enfermement immobile dans le cocooning stérile de phalanstères villageois. Les citoyennes et citoyens ont besoin d’espace. Leur territoire, c’est aussi l’Europe et le monde. Les enjeux énergétiques ne sauraient les empêcher de s’affranchir des frontières.

Conclusion

Faire de la France la nation de l’excellence environnementale en engageant la République dans une transition énergétique fondée sur la sobriété, l’efficacité et le développement des énergies renouvelables constitue une ambition de premier plan qu’on ne peut que saluer. Les travaux du Débat national sur la transition énergétique de la France ont débouché sur la vision d’un avenir volontariste qui articule fort heureusement les échelles de gouvernance. La lecture de la synthèse des travaux du Débat national laisse penser qu’il est impossible d’isoler la problématique de la transition énergétique, de la transition vers le développement durable. De même, on ne peut isoler la France de l’Europe et du monde. Les territoires pourraient jouer dans cette transition un rôle central, en particulier si on leur étend le droit à l’expérimentation en l’appliquant aux domaines de l’efficacité énergétique et de la production d’énergie [18].

Nous savons toutefois que les visions des autres, fût-ce celle de nos élus, ne sauraient être plaquées sur nos propres regards d’avenir ni s’y substituer. Chacun doit défricher le chemin, même si nous l’empruntons ensemble. Et ni la consultation, ni la concertation n’ont jamais suffi à créer l’implication. Seule la co-construction pourra y mener efficacement et permettre, comme le préconisait le président de la CUD Michel Delebarre, d’aller ensemble et résolument dans la même direction.

A mes yeux, il ne fait aucun doute que, en toute matière, les transitions passeront par des décentralisations profondes des pouvoirs et des capacités d’initiatives, ainsi que par des dynamiques de contractualisation impliquant les acteurs publics et privés aux différents niveaux.

Toute politique, disait en substance Paul Valery, implique une certaine idée de l’être humain et même une opinion sur le destin de l’espèce.

Face aux limites de nos ressources, aux changements climatiques, aux défis démocratiques, aux menaces et périls de toutes sortes, à la formidable soif de savoir et d’éducation, aux incommensurables besoins mondiaux d’équité et de cohésions sociales et territoriales, nous ne pouvons que prendre conscience que ce destin est entre nos mains. Et que si nous le laissons échapper, personne ne pourra nous le pardonner.

Philippe Destatte

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[1] Ce texte a constitué le cadre de mon intervention aux Quinzième Assises nationales de l’Energie dans les collectivités territoriales tenues à Dunkerque les 28, 29 et 30 janvier 2014. Energy-Cities, l’association européenne des autorités locales en transition énergétique, qui regroupe un millier d’autorités locales provenant de trente pays européens a été fondée et est pilotée depuis le début des années 1990 par Gérard Magnin. Cette organisation de tout premier plan est parvenue à une reconnaissance de niveau européen dans le domaine de la transition énergétique des territoires

[2] Bertrand GILLE, La notion de système technique (Essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, Paris, CNRS, 1979, 1-8, p. 8-18. http://irevues.inist.fr/culturetechnique

[3] Philippe DESTATTE, Rapport général du quatrième Congrès La Wallonie au futur, Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective, dans La Wallonie au futur, Actes, p. 436, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

[4] On retrouve cette trifonctionnalité concernant les enjeux de la transition énergétique : écologique, économique, social : http://www.transition-energetique.gouv.fr/transition-energetique/progres-economique-social-et-ecologique-0

[5] Voir : Foresight: A major tool in tackling sustainable development, Technological Forecasting and Social Change, 77, 2010, 1575-1587.

[6] Thierry GAUDIN, De la reconnaissance à l’intelligence collective, dans Prospective d’un siècle à l’autre (II), Expertise, débat public : vers une intelligence collective, p. 333-337, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2001.

[7] Th. GAUDIN, L’impératif du vivant, Suggestions pour la réorganisation du monde, p. 161sv, Paris, L’Archipel, 2013. – Nous franchissons le mur du temps, Entretien de Dominique Lacroix avec Thierry Gaudin, Blog Le Monde, 1er février 2013, http://reseaux.blog.lemonde.fr/2013/02/01/revolution-cognitive/

[8] Bertrand GILLE, La notion de système technique…, p. 11.

[9] Jean CHESNEAUX, Habiter le temps, Passé, présent, futur : esquisse d’un dialogue politique, p. 11, Paris, Bayard, 1996.

[10] Myriam MAESTRONI e.a., Comprendre le nouveau monde de l’Energie, p. 20-21, Paris, Maxima, 2013.

[11] J. CHESNEAUX, op. cit., p. 301.

[12] Aurelio PECCEI, L’heure de la vérité, p. 65, Paris, Fayard, 1975.

[13] Gaston BERGER, L’attitude prospective, dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 273, Paris, PUF, 1964.

[14] Alain TOURAINE, La fin des sociétés, p. 73 et 251, Paris, Seuil, 2013.

[15] Bernard MAZIJN et Nadine GOUZEE (réd.), La société en mouvement, La Belgique sur la voie du développement durable ?, p. 21, Academic & Scientific Publishers, 2012.

[16] Le modèle de l’Economie de la Fonctionnalité répond à l’exigence de nouvelles formes de productivité fondées sur une performance d’usage et territoriale des productions. Il consiste à produire une solution intégrée de biens et de services, basée sur la vente d’une performance d’usage et/ou d’une performance territoriale, permettant de prendre en compte les externalités sociales et environnementales et de valoriser les investissements immatériels dans une économie désormais tirée par les services (Atemis, Analyse du Travail et des Mutations de l’Industrie et des Services, 28 janvier 2014).

[17] Visions 2040, Région Nord – Pas de Calais, Cahier #5, Reconquérir l’environnement et améliorer le cadre de vie, Avril 2013.

[18] Débat national sur la transition énergétique, Synthèse des travaux, Conseil national du Débat, Juillet 2013, p. 36.

Bucharest, 26 June 2013 [1]

 An understanding of the world requires explanatory and pedagogical models that can be used to explain transformations that are underway, accelerate them or advocate them. Philosophies, ideologies, scientific theories and business models are embellished with these grand tales that arouse sometimes enthusiasm and sometimes scepticism from intellectuals and those involved. Paradigm shifts are cited; societal transformations or civilisational changes are described. In these models, revolutions often constitute rites of passage and lend their tempo to or punctuate the major periods of history. If the past is under consideration, historians generally preside. If it is the present or future that is to be interpreted, futurists become the high priests who invoke these transformations. Recently Jeremy Rifkin, chairman of the Foundation on Economic Trends (Washington DC), a fine writer and excellent speaker, a regular at the major gatherings of the World Futures Society, has thus provided us with a Third industrial Revolution, which he continues to promote, especially at the EU level and in the European countries and regions [2].

An Industrial Revolution is a profound transformation in all areas of society

This is certainly not the first time that such an advent has been announced to us. In the 1980s, bolstered by its new economic autonomy and industrial dynamism, the Flemish Region announced, on the occasion of the major exhibitions entitled Flanders Technology, its intention to initiate the « DIRV », the Derde Industriële Revolutie in Vlaanderen (Third Industrial Revolution in Flanders). Marc Eyskens, a professor of economics at the KUL and former Belgian Prime Minister, described these changes in 1985 as an ongoing industrial revolution, in which innovations and technologies abound everywhere [3]. This announcement is in line with the transformation described since the end of the 1960s, notably by American sociologist Daniel Bell, the pioneer who conceived of the post-industrial era [4]. In France, ten years later, the French Finance Inspectors Simon Nora and Alain Minc described the principles of the computer revolution in a well-known report addressed to President Valéry Giscard d’Estaing [5]. Raymond Rifflet, chairman of the fifth congress of French-speaking Belgian Economists in November 1982, already preferred to speak of a transition from one era to another, an evolution that, he noted, was neither simple nor linear: it is therefore necessary to structure the transition from an industrial and para-industrial society (with the tertiary depending on the secondary sector) to a post-industrial society in which the laws of development will be very different  [6]. At the same time, the American futurist John Naisbitt expressed the idea of a time of parenthesis between two eras [7]. In his Rapport sur l’état de la technique (Report on the State of Technology), published in 1983 under the direction of Thierry Gaudin and Marcel Bayen, André-Yves Portnoff cited a revolution in intelligence. There he described a profound transformation in organisations, a transformation during which Europe would go from mass industry, organised in hierarchies, with moderately qualified personnel, to industry in small units, structured in networks, with a high density of brainpower and talents [8]. Inspired by the work of historian Bertrand Gille, the authors of the Rapport sur l’état de la technique show that, in each transition from one type of society to another, fundamental changes take place in the four key aspects of materials, time, energy and living things. Innovations in the third transformation correspond to each of these aspects: polymers, artificial intelligence, nuclear and solar energy, and genetics.

However much the idea of a transformation toward an Information Revolution, or even a Cognitive Revolution as Thierry Gaudin would call it later, attracted me at the time – John Naisbitt described it exactly in 1982 in Megatrends – the idea of a Third Industrial Revolution seemed to me inappropriate.

Of course, the concept of an Industrial Revolution as it took place first in England, then in Belgium, and especially in Wallonia, at the end of the 18th and beginning of the 19th century, is well known. This profound transformation in all areas of society was moreover described by numerous contemporaries – one thinks notably of the remarkable report by Natalis Briavoinne presented before the Royal Academy of Belgium in 1839. To read this text is to understand what an Industrial Revolution is. The most striking excerpt of this follows:

In the second half of the past century, faster progress was imprinted on the human spirit; knowledge took on a focus that was both more intense and more practical. A remarkable phenomenon! At the very time when all the classes and almost all the peoples of Europe were rushing furiously at each other, amassing enormous efforts to destroy each other, at the same time people everywhere were seized with a greater desire for improvement. This passion then took such a great hold among men, it endowed them with resources so fertile, that a twenty-five-year war accompanied by internal convulsions could not stop progress in all branches of the material organisation of society. In the midst of this enormous unrest, the sphere of work enlarged; the means for performing it were multiplied and simplified more each day. As a consequence, the population grew as risks of mortality were reduced. The treasures that the earth contains were better and more abundantly exploited; man produced and consumed more; he became richer. All these changes constitute the industrial revolution [9].

The systemic and holistic aspects of the effects of the transformation were blatant. They established the idea of global transformation dear to Bertrand Gille when he spoke of changes in the technological system and not a series of inventions independent of each other, of partial technical progress [10], much more than did the text by Jérôme-Adolphe Blanqui (1798-1854), the economist and professor at the National Conservatory of Arts and Crafts, although he is often cited as the inventor of the concept of the Industrial Revolution. Moreover, Natalis Briavoinne shows that the Industrial Revolution was not just a revolution in technology, but a profound change in every area of society. This is what Jérôme-Adolphe Blanqui did not understand when he wrote that he was limiting his list of discoveries to those that involved the manufacture of cotton cloth, because these are the ones that have brought about the industrial revolution that has changed relations among nations, that has allowed our civilisation and our expertise to penetrate into every country where our fabrics have found a place, that finally has given a large number of workers the occupation and the salary they need to live and support their family [11]. As Patrick Verley wrote in 1997, the entire society and the entire economy, including agriculture and services, were directly or indirectly involved [12]. Quantitative historical studies conducted under the direction of Pierre Lebrun have shown that the change in structure constituted by this phenomenon should in fact be interpreted in systemic terms as to its multidimensional impact on the whole of society [13]. The works that have followed, with more qualitative approaches, have certainly stressed social relations more, but have also strengthened the necessity for this systemic view [14].

To understand this is to understand that what is sometimes called the Second Industrial Revolution is not of the same nature. Moreover, is it not stressed that what is involved is first and foremost a technological revolution? [15] The Revolution of the turning point of the 18th and 19th centuries constituted in fact a systemic change in the structure of society. It was marked by the generalised advent of entrepreneurship, capitalism and the proletariat, with new production methods, described precisely first by Adam Smith and then by Karl Marx. What is called the Second Industrial Revolution constituted rather a process of partial substitution of oil and electricity for coal, with the transition to internal combustion and electric engines. Unlike the changes that marked the Industrial Revolution, these never seemed to me to be either systemic or emblematic of a transformation in the very nature of generalised capitalism, the driving force of Western Europe since the beginning of the century. And so, in my opinion, these technological transformations certainly do not deserve the name of « Second Industrial Revolution »

A convergence between a new communications technology and a new energy system

Jeremy Rifkin surely does not share this opinion. His thesis, his common thread, his theory is that the major economic transformations of history occur when a new communications technology converges with a new energy system. Rifkin believes that the new forms of communication then allow the more complex civilisations that the new energy sources make possible to be organised and managed. The First Industrial Revolution is consequently interpreted via the introduction of steam technology into printing, making it a means of communication allowing the transformation to be managed. The developments in printing, the reduction in costs that allowed printed matter to proliferate in America and in Europe, encouraged mass literacy, creating, thanks to the public schooling initiated between 1830 and 1890, a literate workforce that was able to organise the complex operations of an economy based on the railway, the factory, coal and steam. Jeremy Rifkin sees a second Industrial Revolution in the conjunction of centralised electricity, the era of oil, the automobile and the construction of suburbs. It underwent two stages of development, a first period between 1900 and the onset of the Crash of 1929, and a period of development in the aftermath of the Second World War marked by the construction of motorways and residential real estate. This era has been in decline since the end of the 1980s. The problem that Rifkin stresses is that telephone, radio and television, these types of centralised communications that should have played a major role, were not able to do so through a sort of temporal discrepancy. To Rifkin, the information technologies sector, including the internet, has not constituted an Industrial Revolution as it has not converged with a new energy regime. For the author of Biotech, the establishment of an energy-communications infrastructure over a period of several decades initiates the long-term growth curve of a new economic era.

Thus it is the confluence of internet communication and renewable energies (that) is engendering a Third Industrial Revolution. Rifkin justifies this on the basis of a compelling account that has been lacking until now both in America and in Europe, capable of recounting the story of a new economic revolution and explaining how all these technological and commercial initiatives, seemingly random, are part of a vast strategic plan. This account is marked by the support, described at great length, of European powers that be, politicians and entrepreneurs for the idea of entering a post-carbon era of zero emissions in 2050. For the American economist, this Third Industrial Revolution rests on five pillars:

– the transition to renewable energies;

– transformation of the global building stock into an ensemble of small power stations that collect renewable energies onsite;

– deployment of hydrogen technology and other storage technologies in every building and throughout the infrastructure for storage of intermittent energies;

– use of the internet to transform the power grids of every continent into energy-sharing inter-grids;

– the transition to electric vehicles that are plug-in or have a fuel cell, capable of buying and selling electricity on a smart continental interactive power grid[16]. Rifkin believes that a worldwide effort to install this five-pillar infrastructure of the Third Industrial Revolution will create hundreds of thousands of new businesses and hundreds of millions of new jobs.

One can be anything but naive when one speaks of democracy…

My purpose of course is not to report on this work, but to measure the degree to which the model of Jeremy Rifkin constitutes an alternative to the paradigm changes that have been described to us up to the present. What is striking is that behind a general discourse that veers constantly from the messianic to the strategic, aside from a few fantasies and liberties with regard to historical knowledge, the discourse on the Third Industrial Revolution on the whole recycles those on the energy transition and Greentech to which Rifkin has moreover contributed widely for twenty years. In addition, he partially answers our question on the change in the nature of capitalism by indicating that we are entering the era of distributed capitalism where business practices will be cooperative, stressing the cooperative nature of the new economy and evoking social entrepreneurship. Thus, this third transformation would sound the death knell of the industrial model itself as, Rifkin observes, the Third Industrial Revolution is indissociably the last phase of the great industrial saga and the first of the emerging cooperative era.

The strongest criticisms that can be addressed to Rifkin’s account appear to me to be of three kinds: ecological, political and philosophical. First, because his very technocentric discourse upholds the confusion between the relatively free nature of internet communication – relatively, as the costs of the digital revolution in fact translate into tangible monthly bills for businesses and families – and the potential pseudo-free nature of so-called distributed domestic energy production. In fact, this domestic production can only be developed by substantial investments – according to a model that remains very capitalistic – and by increasing extraction of more and more rare natural raw materials [17]. Then, because the new roadmap Rifkin proposes, while it helpfully endorses a model of governance involving the participants as promoted today by international institutions, cannot be followed in the idea that energy regimes determine political systems and that in this case a lateral democracy could emerge from this model, after the example of the democratic internet. Everyone knows that there is much to be said and written on internet governance and on the methods of direct democracy in which it might result. One can be anything but naive when one speaks of democracy… Finally, and the debate organised on France Culture between Luc Ferry and Jeremy Rifkin [18] on 13 February 2012 was enlightening in this regard, the assumptions of « the man who has the ear of the powers that be«  [19] on homo empathicus and biospheric consciousness, based on the biophilia concept of biologist Edward Osborne Wilson[20], add to the scepticism with regard to the Rifkin model.

Some have seen in The Third Industrial Revolution a pertinent and rather easy means of advancing the ideas of the transition to sustainable development, GreenTech or the changes necessary faced with energy and climatic challenges, or even political ecology, with a more presentable vehicle than the works of Tim Jackson [21] or Thierry Gaudin. The author of L’avenir de l’esprit (The Future of the Spirit) recalls in his latest work that storytelling is the response to disorientation, hyperchoice, future shock – another idea of Alvin Toffler –-  that is imposed on us by the speed of machines that generate and circulate information at speeds that our neurons can neither follow nor master [22]. But in his work L’impératif du vivant (The Imperative of Life), Gaudin invites us less to read a story or discover a vertically designed strategic plan than to work together. He invites us to a sociological analysis intended to guide us, individuals, institutions, societies, in our development, as a tool for continuing functioning of the collective consciousness. In fact, he writes, while humans fear changing their mental references because they foresee the risk of conceptual confusion and confusion of identity, it cannot be hoped that they will evolve without ongoing, sustained and reassuring analytic deliberation. Furthermore, no representation of the world can be excluded from this. Quite the contrary, the French futurist very correctly observes; acknowledgement of the participants’ visions of the world constitutes a precondition to the cognitive approach and a necessary condition for organising it [23]. We know with Johan Galtung that there is no final state of development and will never be [24]. Just a common path we have to build together. Concretely, on the field, just like we heard from Maya Van Leemput’s Katanga foresight exercise.

A sustainable, tenable, viable world is yet to be constructed, we were reminded recently [25]. In concrete terms, everything remains to be determined and probably to be redefined. It is important to do this together, departing from the path that marks itself out, or that is plotted out for us. And to do this through dialogue, and openly. First, by listening to each others as Jennifer Gidley, President of the WFSF, invite people to do at the opening of the 21st Conference in Bucharest. Let us avoid copy-and-paste strategies that confine us, and construct ours based on those who will have to implement them, basing our understanding on the acknowledgement of others, and open to democratic deliberation. This is what Minister of State Philippe Maystadt, the former president of the EIB, said recently to the Walloon Parliament on the occasion of the 75th anniversary of The Destree Institute [26]. Ultimately, deliberative democracy is the only valid strategy for transforming the world and going ahead in the search of harmony.

 Philippe Destatte

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[1] A short version of this paper has been presented at the 21st World Futures Studies Federation World Conference, Global Research and Social Innovation: Transforming Futures, Bucharest University of Economic Studies, June 26, 2013. – About these questions of Paradigm Shifts, see also:  Philippe DESTATTE & Pascale Van Doren, Foresight as a Tool to Stimulate Societal Paradigm Shift, European and Regional Experiences, in Martin POTUCEK, Pavel NOVACEK and Barbora SLINTAKOVA ed., The First Prague Workshop on Futures Studies Methodology, p. 91-105, CESES Papers, 11, Prague, 2004.

[2] Jeremy RIFKIN, The Third Industrial Revolution, How Lateral Power is transforming Energy, The Economy and the World, New York, Palgrave MacMillan, 2011.

[3] Marc EYSKENS, La source et l’horizon, Le redressement de la société européenne, p. 85sv, Paris-Gembloux, Duculot, 1985. – Hugo DE RIDDER, Sire, Donnez-moi cent jours, p. 14, Paris, Duculot, 1989.

[4] Daniel BELL, The Coming of Post-industrial Society, New York, Basic Books, 1973.

[5] Simon NORA & Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, Paris, La Documentation française – Seuil, 1978

[6] Raymond RIFFLET, Discours de clôture, dans Cinquième congrès des Economistes belges de Langue française, Alternatives économiques et sociales : choix et responsabilités, Actes, p. 186, Charleroi, CiFoP, 1984.

[7] John NAISBITT, Megatrends, p. 249-250, New-York, Warner Books, 1984.

[8] Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, Sciences et Techniques, numéro spécial, mars 1985, Paris, ISF, Paris. – Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Numéro spécial de Sciences et Techniques, Octobre 1983.

[9] Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[10] Bertrand GILLE, Histoire des techniques, p. 773-774, Paris, Gallimard, 1978.

[11] Jérôme-Adolphe BLANQUI, Cours d’économie industrielle, t. 2, p. 42-43, Paris, Hachette, 1838.

[12] Patrick VERLEY, La Révolution industrielle, Histoire d’un problème, p. 120, Paris, Gallimard, 1997.

[13] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Parlais des Académies, 2ème éd., 1981.

[14] M. BERG & P. HUDSON, Rehabilitating the Industrial Revolution, in The Economic History Review, vol. 45, n°1, 1992.

[15] Andrew ATKESON, Patrick J. KEHOE, The Transition to a New Economy after the Second Industrial Revolution, NBER Working Paper Series 8676, Cambridge MA, National Bureau of Economic Research, 2001.

[16] Jeremy RIFKIN, La Troisième Révolution industrielle…, p. 58-59.

[17] See Laurent MINGUET, Je n’aime pas la « 3e Révolution industrielle » de Jeremy Rifkin, Nowfuture.org, Le blog du vrai développement durable. http://nowfuture.org/2013/05/la-semaine-derniere-dans-trends-laurent.html

[18] La Troisième Révolution industrielle sera-t-elle démocratique ? Du grain à moudre, Une émission d’Hervé Gardette avec Jeremy Rifkin et Luc Ferry, France Culture, 13 février 2012.

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-la-troisieme-revolution-industrielle-sera-t-elle-democratique-2012-02-13

[19] Voir Jean GADREY, Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen, 1, 9 mai 2013.

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/09/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-1/

[20] J. RIFKIN, op. cit., p. 336.

[21] Tim JACKSON, Prosperity without Growth, Economics for Finite Planet, London, Earthscan, 2009

[22] Thierry GAUDIN, Le choc du vivant, Suggestions pour la réorganisation du monde, p. 173, Paris, L’Archipel, 2013.

[23] Thierry GAUDIN, Le choc du vivant…, p. 209sv.

[24] Johan GALTUNG, A Theory of Development, Overcoming Structural Violence, p. 10, Oslo, Kolofon Press, 2010.

[25] Philippe DESTATTE, Une Transition… mais vers quoi ?, Blog PhD2050, 12 mai 2013.

Une Transition… mais vers quoi ?

[26] Philippe MAYSTADT, Pour une stratégie régionale de Développement durable, Namur, Parlement wallon, 11 juin 2013.

www.institut-destree.org/Publications