Hour-en-Famenne, le 15 mars 2025 [1]
Ce matin, le gouvernement a prêté serment devant le Roi. Ce fut un moment solennel et important, à la lumière de la gravité de la situation que nous vivons. Le mode de fonctionnement tout à fait inhabituel du Parlement ces jours-ci en témoigne d’ailleurs. Je me trouve aujourd’hui devant la Chambre, lucide, déterminée et entièrement dévouée à la mission qui s’impose à nous.
Le monde, l’Europe et la Belgique traversent actuellement une période sans précédent. Le COVID-19 constitue un grave péril pour la santé de la population. Il nécessite la prise de mesures inédites et exceptionnelles pour protéger tout un chacun. C’est pourquoi nous devons collaborer dans un esprit d’unité nationale, main dans la main. (…) [2]
C’est ainsi que s’exprime – en néerlandais – Sophie Wilmès, ancienne et nouvelle Première ministre, à la Chambre des Représentants le 17 mars 2020 après-midi, devant moins de quinze députés et uniquement le groupe restreint de ministres qu’on désigne par Kern.
Photo Dreamstime – Coronalert
1. Les effets alarmants d’une maladie méconnue
En effet, depuis quelques semaines, le coronavirus appelé Covid-19 se répand en Belgique comme dans le reste du monde. Ce qui est désigné alors comme une pandémie a pris un caractère officiel et dramatique depuis l’annonce du directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) le 11 mars : 118.000 cas sont recensés dans 114 pays, 4291 décès ont été établis. Même si l’organisation se veut volontariste, l’inquiétude de l’OMS est patente. Comme l’annonce son patron : nous n’avions jamais vu auparavant de pandémie déclenchée par un coronavirus. Il s’agit de la première pandémie causée par un coronavirus. Et jusqu’à présent, nous n’avons jamais vu de pandémie qui, dans le même temps, peut être maîtrisée. [3]
Ainsi, citoyennes et citoyens sont appelés à la prudence devant les effets alarmants d’une maladie qui est alors largement méconnue. Les entités fédérées dont les gouvernements, sont en place depuis l’été 2019, ainsi que les pouvoirs locaux, prennent ou appliquent, avec plus ou moins d’enthousiasme et de détermination, les premières mesures préconisées. Dès le 10 mars, la Région wallonne interdit les visites dans les maisons de repos où les locataires sont considérés comme des cibles fragiles du virus qui semble très agressif [4]. La crise au niveau belge est suivie par le Conseil national de Sécurité (CNS) auquel participent les représentants des entités fédérées.
Depuis les élections législatives du 26 mai 2019, le gouvernement fédéral est en affaires courantes. La Première ministre Sophie Wilmès pilote, depuis le 27 octobre 2019, une équipe composée du MR, du CD&V (les sociaux-chrétiens flamands) et de l’Open VLD pendant que les négociations de formation d’un gouvernement se poursuivent entre partis politiques. Le 13 mars 2020, le plan fédéral d’urgence est déclenché sur base des déclarations de l’OMS et des réunions du CNS des 10 et 12 mars [5].
2. 18 mars 2020 – 11 mars 2022 : des mesures exceptionnelles
Le nouveau gouvernement minoritaire Wilmès II, mis en place le 17 mars, prend dès le lendemain des mesures exceptionnelles qui laissent la population sous le choc et la plongent dans l’incrédulité et le désarroi. En effet, l’arrêté ministériel portant des mesures d’urgence pour limiter la propagation du coronavirus Covid-19, dispose que :
Article 1er. Les commerces et les magasins sont fermés, à l’exception : – des magasins d’alimentation, y compris les magasins de nuit ; – des magasins d’alimentation pour animaux ; – des pharmacies ; – des librairies ; – des stations-service et fournisseurs de carburants et combustibles ; – des coiffeurs, lesquels ne peuvent recevoir qu’un client à la fois et sur rendez-vous. Les mesures nécessaires doivent être prises pour garantir le respect des règles de distanciation sociale, en particulier le maintien d’une distance d’1,5 mètre entre chaque personne. (…)
Art. 2. Le télétravail à domicile est obligatoire dans toutes les entreprises non essentielles, quelle que soit leur taille, pour tous les membres du personnel dont la fonction s’y prête.
Pour les fonctions auxquelles le télétravail à domicile ne peut s’appliquer, les entreprises doivent prendre les mesures nécessaires pour garantir le respect des règles de distanciation sociale, en particulier le maintien d’une distance d’1,5 mètre entre chaque personne. Cette règle est également d’application pour les transports organisés par l’employeur.
Les entreprises non essentielles dans l’impossibilité de respecter les mesures précitées doivent fermer. (…) [6]
L’arrêté ministériel interdit également les rassemblements, les activités privées ou publiques culturelles, sociales, festives, folkloriques, sportives et récréatives, celles des mouvements de jeunesse, ainsi que les cérémonies religieuses. Les cours sont suspendus dans l’enseignement maternel, primaire et secondaire. L’enseignement supérieur et les universités ne peuvent plus appliquer que l’enseignement à distance. Tous les voyages non essentiels au départ de la Belgique sont interdits.
Ainsi donc – et c’est l’article 8 du document – les personnes sont tenues de rester chez elles. Il est interdit de se trouver sur la voie publique et dans les lieux publics, sauf en cas de nécessité et pour des raisons urgentes. Celles-ci portent sur les déplacements vers les lieux dont l’ouverture est autorisée, et en revenir, l’accès aux distributeurs de billets des banques et des bureaux de poste, l’accès aux soins médicaux, l’assistance et les soins aux personnes âgées, aux mineurs, aux personnes en situation de handicap et aux personnes vulnérables, les déplacements professionnels, en ce compris le trajet domicile-lieu de travail.
Les articles 9, 10 et 11 de l’arrêté contiennent les dispositions à prendre par les services de police, les peines liées aux infractions, ainsi que les fermetures d’entreprises, les contraintes et les forces applicables [7].
Ce confinement strict se poursuit jusqu’au 30 avril 2020. Tout semble immobile sur le réseau routier. Les vagues de Covid se succèdent ensuite pendant deux ans, et au-delà. Avec de nouvelles mesures de confinement en octobre 2020 et octobre 2021, prises alors par le gouvernement du libéral flamand Alexander De Croo, gouvernement cette fois majoritaire et joliment dénommé Vivaldi, avec le renfort des écologistes flamands et francophones. Il succède au gouvernement Wilmès à partir du 1er octobre 2020.
Après le premier lock-down de 2020, des retours à la normalité s’organisent, avant de nouvelles restrictions liées à l’évolution du virus et à l’apparition de nouveaux variants : télétravail, port obligatoire du masque, distanciation sociale, « bulle » familiale réduite, traçage électronique des contaminés, couvre-feu, système de passeport numérique du Covid Safe Ticket (CST) comme condition d’accès aux activités et déplacements, etc. Cette situation stressante pour la population se poursuit jusqu’à l’abrogation de l’état d’urgence épidémique par l’arrêté royal du 11 mars 2022. Même si le virus poursuit sa carrière dans un contexte rendu pour lui plus difficile compte tenu des succès de la vaccination.
3. Plus d’un juriste songeur…
Au fil du temps, le Comité de Concertation (CoDECO), créé par les articles 31, 32 et 33 de la loi ordinaire de réformes institutionnelles du 9 août 1980 [8] – généralement inconnu du public jusqu’alors – va devenir le lieu de pilotage de la crise, et donc de la démocratie belge, durant cette inquiétante période. Retransmises à la radio et à la télévision, commentées sur les réseaux sociaux, les conférences de presse de ce Codeco laissent songeur plus d’un juriste.
Dans une réflexion amorcée avec ses étudiantes et étudiants de l’École de Droit de l’Université de Mons au cœur même de la crise, la professeure Anne-Emmanuelle Bourgaux a finement analysé les dérives et travers politiques, juridiques et institutionnels de la crise du Coronavirus. Dans Covid-19, la démocratie confinée, la constitutionnaliste observe une gestion surexécutive de la pandémie, menée par les chefs d’exécutif réunis au sein du Codeco. Ainsi, ont-ils concentré la décision entre leurs mains, reléguant les parlements dans l’ombre et en faisant fi de la répartition des compétences. Ainsi, cette gestion a-t-elle été privée des contrepoids inscrits dans notre ordre constitutionnel [9]. Pour la professeure à l’UMONS, les conséquences de cette politique ne sont pas minces : 1) l’État s’emballe, par une avalanche de normes provenant de différents niveaux et sources du fédéralisme belge, rendant l’action publique illisible, brouillonne et fragile juridiquement , 2) l’État punit , menant une politique répressive de plus en plus rigoureuse et intrusive sur des normes pénales qui ne sont pas toujours « claires, prévisibles et accessibles» , 3) l’État divise (activement et passivement), car la gestion de crise se fonde sur une distinction entre vaccinés et non vaccinés, entre activités nécessaires à la protection des besoins vitaux de la Nation et des besoins de la population, et celles qui ne le seraient pas, entre secteurs essentiels et non essentiels, avec des effets sur les familles et les activités professionnelles, 4) l’État sacrifie les jeunes. Pour Anne-Emmanuelle Bourgaux, compte tenu des données de l’organisme de santé publique Sciensano portant sur les risques sanitaires qu’ils couraient l’État belge a fait preuve d’un mélange de négligence et de sévérité à leur égard qui n’est pas justifié par leur bien-être, mais par le bien-être de leurs aînés, évoquant une maltraitance institutionnelle. [10]
4. Conclusion : 32.606 morts, une traversée de la peur, et ensuite ?
La crise du Covid, en 2020 et dans les années qui ont suivi, a constitué une expérience exceptionnelle pour toutes les sociétés qui l’ont vécue, et donc aussi pour les sociétés belges. En Belgique, le virus a tué 32.606 personnes en sept vagues, de mars 2020 à septembre 2022 [11]. Cette crise a avant tout été celle d’une peur collective, qui rappelait celles des grandes pandémies ancestrales, même en plein XXIe siècle, et avec une capacité scientifique qui a fait ses preuves, malgré tout. Traverser la peur a été, comme le rappelle Aurélien Rousseau, historien et directeur général de l’Agence de Santé d’Île-de-France pendant la crise du Covid, le lot de toutes celles et de tous ceux qui ont été en responsabilité, responsabilité des autres, et responsabilité de soi-même [12]. Alors qu’on aurait pu craindre des difficultés dans le travail des administrations de la santé récemment régionalisées après la réforme de l’État de 2014, celles-ci ont manifestement relevé l’essentiel des défis qui leur étaient assignés si on considère le défaut initial d’anticipation des risques [13]. En particulier celui de la vaccination massive de la population dans des délais d’urgence.
Cette traversée de la peur, n’en doutons pas, a ajouté au malaise citoyen qui avait été amorcé dès les années 1970. Il restera à en déterminer et à en mesurer l’ampleur et la profondeur quand le temps aura fait son œuvre.
Philippe Destatte
@PhD2050
[1] Ce texte a été écrit en 2024 et est extrait de mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll.de l’École de Droit UMONS-ULB, p. 391-397, Bruxelles, Larcier-Intersentia, 2024.
https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html
[2] Chambre des Représentants, Compte rendu analytique, Séance plénière, 17 mars 2020, p. 1-2.
[3] WHO Director-General’s opening remarks at the media briefing on Covid-19 – 11 March 2020.
[4] Éric DEFFET, Coronavirus : la Wallonie interdit les visites dans les maisons de repos, dans Le Soir, 10 mars 2020.
[5] Arrêté ministériel du 13 mars 2020 portant des mesures d’urgence pour limiter la propagation du coronavirus COVID-19, Moniteur belge, 13 mars 2020.
[6] Arrêté ministériel portant des mesures d’urgence pour limiter la propagation du coronavirus Covid-19…, 18 mars 2020.
[7] Ibidem.
[8] Moniteur belge du 15 août 1980.
[9] Anne-Emmanuelle BOURGAUX, Covid-19, La démocratie confinée, coll. Débats, Bruxelles, Éditions de l’Université libre de Bruxelles, 2023, p. 95.
[10] A.-E. BOURGAUX, Covid-19, La démocratie confinée…, p. 96-137. – Voir également François OST, Abécédaire d’une pandémie, Ce que le Covid révèle de notre société, Limal, Anthémis, 2022.
[11] J. JURCEVIC, R. EKELSON, S. NGANDA, N. BUSTOS SIERRA, C. VERNEMMEN, Épidémiologie de la mortalité de la COVID-19 en Belgique, de la vague 1 à la vague 7 (mars 2020 – 11 septembre 2022), Bruxelles, Sciensano, Juin 2023, p. 13. https://www.sciensano.be/sites/default/files/epidemiologie_de_la_mortalite_covid-19_en_belgique_de_la_vague_1_a_7.pdf
[12] Aurélien ROUSSEAU, La blessure et le rebond, Dans la boîte noire de l’État face à la crise, Paris, Odile Jacob, 2022, pp. 252-253. Ancien directeur de Cabinet d »Elisabeth Borne, Aurélien Rousseau a été ministre de la Santé et de la Prévention de la République française, du 20 juillet au 20 décembre 2023
[13] Voir : Évaluation des réponses au COVID-19 de la Belgique, Panorama, Paris, OCDE, 2023.
Cliquer pour accéder à evaluation-des-reponses-au-covid-19-de-la-Belgique-panorama.pdf


