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Namur, le 5 août 2021, résurgence le 26 février 2024

Les déclarations de l’économiste Bruno Colmant et du secrétaire général de l’Interrégionale de la FGTB, Jean-François Tamellini à François-Xavier Lefèvre, dans L’Echo de ce 24 février 2024 (F-X LEFEVRE, Colmant et Tamellini appellent la Wallonie à lancer un bon d’Etat), m’ont incité à ressortir cet entretien qui avait été accueilli avec un dédain certain par ceux qui auraient pu s’en saisir.

Au lendemain des dramatiques inondations de juillet 2021, Alain Mouton, journaliste à Trends, m’a interviewé sur les risques d’impasses budgétaires et économiques qui menaçaient la Wallonie. L’article dont est tiré cet interview, traduit du néerlandais et reconfiguré, a été publié dans le magazine le 12 août 2021 sous le titre de Na de zondvloed: de zoektocht naar een Waals heropbouwplan, Wallonië dreigt budgettair en economisch kopje-onder te gaan (Après le déluge : à la recherche d’un plan de reconstruction wallon, La Wallonie risque de s’enfoncer dans une impasse budgétaire et économique.). Merci à Alain Mouton de m’avoir renvoyé ce texte.

Ma conviction était que l’émotion provoquée par la catastrophe et la volonté des Wallons d’y faire face aurait pu permettre non seulement de mobiliser un grand volume de moyens budgétaires, mais aussi d’impliquer les contributeurs dans une nouvelle gouvernance où ils auraient eu un droit de regard sur l’orientation des dépenses des moyens mobilisés. Cela aurait pu rendre l’emprunt ou le prêt citoyen et participatif par une dialogue contractuel et constructif avec le gouvernement.

Pepinster, le 30 juillet 2021 – Photo Rene Van Den Berg | Dreamstime.com

(…)

Alain Mouton : Le ministre wallon du Budget, Jean-Luc Crucke (MR), ne semble pas trop inquiet. Sans le dire explicitement, il évacue le débat sur les finances publiques wallonnes pour cette législature. Des inquiétudes pour l’après 2024. Ensuite, « la Banque centrale européenne a réaffirmé son intention de poursuivre une politique monétaire très accommodante avec le maintien de taux d’intérêt bas », a-t-il récemment déclaré à La Libre Belgique. « Prenons l’hypothèse réaliste d’une inflation de 2 % et d’une croissance de 1 %. Cela signifie que le milliard d’euros que nous empruntons sera limité à 750 millions d’euros dans 10 ans. »
Enfin, M. Crucke compte sur un bonus de croissance grâce à la politique de relance : plus d’investissements, plus de consommation, et donc plus de recettes fiscales pour la Wallonie. Ce qui, à terme, sera bénéfique pour le budget. Seulement, ces recettes vont principalement au gouvernement fédéral. Il suffit de penser à la TVA sur les voitures neuves, la rénovation des maisons et la construction de logement.

Amortir les effets les plus néfastes de la catastrophe et s’occuper de la boutique ne suffit donc pas ?

 

Un fonds de reconstruction

Philippe Destatte : Je ne vais pas remuer le couteau dans la plaie : le gouvernement wallon doit rédiger un tout nouvel accord de coalition. La catastrophe est un électrochoc que le gouvernement doit utiliser. Le Ministre-Président Di Rupo l’a dit : nous avons besoin de beaucoup d’argent, mais nous n’en aurons pas beaucoup. La Wallonie devra se débrouiller en grande partie toute seule. Cette catastrophe mérite plus que des moyens supplémentaires et l’utilisation de fonds de secours. Une mobilisation générale de la Wallonie est nécessaire. (…)

Il faut commencer une mobilisation budgétaire et financière. Continuer à faire dérailler le déficit public wallon n’est pas une option. Les charges d’intérêt sur la dette wallonne s’élèvent déjà à 650 millions d’euros par an et il vaut mieux ne pas les augmenter davantage. C’est pourquoi je propose de mobiliser l’épargne des Wallons pour financer un fonds de reconstruction.  Un grand volume d’épargne est disponible en Wallonie. J’ai fait un rapide calcul : 300 milliards d’euros dorment sur les comptes d’épargne belges et la Wallonie représente 23 % de la population. J’arrondis à 20 %. Nous arrivons alors à 50 milliards d’euros. En prenant 10 % de cette somme, on obtient un fonds de 5 milliards d’euros. Vous pouvez accorder un taux d’intérêt plus élevé sur ce fonds ou y associer un avantage fiscal attrayant.

 

Une incitation à l’emploi privé

Alain Mouton : le fonds va-t-il tout résoudre ?

Philippe Destatte : Non, une deuxième piste consiste à utiliser la crise pour remédier aux faiblesses structurelles de l’économie wallonne. Dans une analyse récente, Didier Paquot, Chief Economist de l’Institut Destrée et ancien de l’Union wallonne des entreprises (UWE), voit trois faiblesses.

Premièrement, un taux de pauvreté trop élevé : 26 % des Wallons vivent dans des ménages menacés de pauvreté.

Deuxièmement, le taux de sous-emploi est trop élevé et structurel avec un taux d’emploi de 65 %.

Troisièmement, le secteur privé wallon ne contribue pas suffisamment à la valeur ajoutée de l’économie. Entre autres raisons, le PIB par habitant de la Wallonie se situe à 86 % de la moyenne européenne.

Ces faiblesses sont liées. La pauvreté est une conséquence du taux de sous-emploi dont le niveau est déterminé par le développement du secteur privé.

Pour la reconstruction des zones sinistrées, il faut des bras. Cette crise peut permettre d’augmenter le taux d’emploi. La Wallonie, avec un taux d’emploi de 64 %, est depuis des années à la traîne de la Flandre (75 %). Utilisez l’argent du fonds de relance pour la formation et orientez les chômeurs vers les secteurs où il existe une pénurie. C’est encore un peu tabou en Wallonie, mais ici, trop peu de gens travaillent ou ne se présentent pas sur le marché du travail. Elio Di Rupo a parlé d’un accord entre Wallons. Cela signifie que les syndicats devraient également dire aux gens : « Allez travailler ».

Alain Mouton : la création d’emplois dans le cadre du plan de reconstruction ne se fera-t-elle pas dans un nombre très limité de secteurs, tels que la construction et la gestion des déchets ?

Philippe Destatte : la gestion des déchets s’appelle désormais l’économie circulaire. Il s’agit de recyclage, de nouvelles activités liées à la durabilité, à l’environnement et au climat. C’est une bonne chose. De plus, il s’agit d’emplois productifs et le secteur privé est stimulé. Cela pourrait corriger certains déséquilibres. En Wallonie, 21 % des personnes travaillent dans le secteur public, contre 14 % en Flandre. Ici, 56 % des emplois relèvent du travail productif, contre 10 % de plus en Flandre. Nous pouvons essayer de rattraper notre retard.

(…)

 

Philippe Destatte

@PhD2050