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Hour-en-Famenne, le 16 février 2014

 C’est un message salutaire que celui qui consiste à vouloir inscrire le redéploiement d’une région dans des politiques de long terme, en montrant qu’une telle transformation ne pourra être que profonde, systémique et volontariste. Giuseppe Pagano, brillant économiste, vice-recteur au développement institutionnel et régional de l’Université de Mons, et Vincent Reuter, administrateur délégué de l’Union wallonne des Entreprises, s’y sont attelés ce 11 février 2013 lors d’une belle soirée organisée à l’Université de Namur par le Forum financier (FOFI) de la Banque nationale. Cette rencontre faisait d’ailleurs suite à une première du genre tenue à Liège le 19 décembre 2013 sur la même question de savoir si les plans stratégiques du gouvernement wallon (Horizon 2022) et de l’UWE (Ambition 2020) sont convergents et/ou complémentaires.

Cette dernière question n’était évidemment pas centrale : à partir des mêmes prémisses des argumentaires de ces deux intellectuels, chacun pourrait plaider une thèse de convergence, une thèse de complémentarité voire une thèse qui montrerait en quoi un des plans constitue une rupture profonde par rapport à l’autre approche. L’essentiel était ailleurs. Je vais tenter de l’éclairer en trois points.

1. Largués mais revenants…

D’abord, un constat commun que Giuseppe Pagano exprime généralement dans une formule devenue désormais célèbre et dont on peut intervertir les termes selon l’humeur ou l’évolution des indicateurs : la Wallonie va mieux mais elle ne va pas bien. Elle va mieux, dit-il, car son indice du PIB par habitant, comparé à la Belgique, à prix constants, est passé de 71,9 en 2003 à 74,2 en 2011[1]. Elle ne va pas bien parce que, à titre de comparaison, et dans le seul cadre belge, ce même indice s’élevait en Flandre à 99,2 pour cette même année 2011, soit 25 points de différence… L’approche comparatiste avec les indicateurs belges en matière de PIB par habitant sur la longue durée a toutefois amené le professeur d’économie à utiliser une métaphore cycliste qui lui rappelle ses escapades dans les Hautes Pyrénées : nous sommes lâchés, la Wallonie voudrait bien revenir. Mais c’est très dur… Les efforts structurels entamés par le gouvernement régional, et notamment les mesures phares des différents Plans Marshall sont de nature à permettre à la Wallonie un rattrapage non pas de la Flandre mais de la moyenne belge – qu’elle contribue à tirer vers le bas – aux environs de 2040.

 La partie la plus intéressante de l’exposé de Giuseppe Pagano me paraît résider dans son analyse de la chaîne causale qui handicape l’économie de la Wallonie, plombe son redressement mais permet également d’identifier les facteurs sur lesquels il faut activer les remèdes. Dans sa démonstration, le professeur Pagano montre que, contrairement aux idées reçues, la capacité des Wallons à capter de la valeur ajoutée produite en dehors de la région est réelle, notamment par une mobilité de l’emploi vers Bruxelles, la Flandre et l’étranger, et joue favorablement puisque, au delà du PIB wallon (73,66 % de la moyenne belge en 2009), l’indice du revenu primaire s’élève à un niveau supérieur au PIB : 87,2 % de la moyenne belge. La différence entre ce niveau et le revenu disponible des Wallons (90,7 % de la moyenne belge en 2010) est constituée de la solidarité implicite. Toutefois, c’est le cumul de la faiblesse de la productivité et le bas niveau du taux d’emploi (84% de la moyenne belge) qui continue à handicaper le PIB par habitant en Wallonie. Si la productivité régionale est plus faible que la moyenne belge (88%) c’est à la fois à cause de la relative petitesse de la taille des entreprises wallonnes (97,21 % de la moyenne belge) et du manque de vigueur de la dynamique entrepreneuriale wallonne (86% de la moyenne belge), le taux de création des entreprises étant élevé (104,26 % en 2012) mais contrecarré par un taux de disparition plus élevé que la moyenne belge (109 %).

 Outre le fait que la comparaison avec la Belgique, et donc surtout avec la Flandre, connaît des limites certaines, l’intérêt de cette démonstration conforte l’importance, difficilement contestable, et la nécessité de garder le cap du redressement économique wallon et même d’accélérer sa trajectoire. C’est bien le mot d’ordre d’Elio Di Rupo. Le Premier-ministre fédéral – ou le président du Parti socialiste ? -, à l’instar de Franklin D. Roosevelt en 1942 (Germany First !), insistait sur les priorités futures de la Région wallonne à l’Opéra de Liège pour la rentrée du Cercle de Wallonie le 15 janvier 2014 : Economy First !

 Vincent Reuter partage assez largement ce diagnostic économique et souligne l’urgence d’une action radicale et ambitieuse qu’incarne bien le plan Ambition 2020, médiatisé le 18 juin 2012. Devant le FOFI, le représentant des patrons wallons insiste sur deux aspects qui lui tiennent plus particulièrement à cœur et qui touchent directement à la compétitivité des entreprises : les différentiels de coûts salariaux et surtout les différentiels de coûts énergétiques avec nos concurrents, soulignant d’ailleurs que les seconds sont devenus plus handicapants que les premiers pour les entreprises wallonnes. L’administrateur délégué de l’UWE rappelle par ailleurs que, pour 2019, le déficit budgétaire pour l’ensemble constitué par la Région wallonne et la Communauté française Wallonie-Bruxelles s’élèverait selon les prévisions à 880 millions d’euros. Personnellement, je ne sais d’ailleurs si le plus effrayant est d’en considérer le montant ou bien la permanence de cet ensemble institutionnel inapproprié auquel on semble, comme pour un péché originel, lier le sort de la Wallonie…

 La formule cycliste de Giuseppe Pagano était donc la bienvenue. Ni le contexte budgétaire difficile lié à la nouvelle loi de financement des communautés et des régions, ni la participation de la Wallonie aux coûts du vieillissement de la population et à la sauvegarde des retraites, ni sa contribution à l’effort général d’assainissement des dépenses publiques ne rendront aisée la transition de la Région Wallonie vers une croissance intelligente, durable, inclusive et créatrice d’emplois requise par l’Europe à l’horizon 2020.

2. Des stratégies transversales bienvenues, salutaires, mais fondamentalement insuffisantes

Notre objet n’est pas d’émettre un avis circonstancié sur les axes stratégiques d’Horizon 2022 ou d’Ambition 2020. Les axes stratégiques de la première démarche peuvent difficilement être contestés à ce stade tant ils sont généraux et, comme l’a souligné Giuseppe Pagano, attendent encore d’être habités par des actions concrètes et chiffrées. Oui, il faut certainement renforcer la compétitivité, la politique industrielle, la recherche et l’innovation. Assurément, il apparaît nécessaire de renforcer l’éducation, la formation et l’emploi. Sans doute faut-il mobiliser les communautés de territoires et rencontrer les défis démographiques et énergétiques. Nous ne pouvons qu’adhérer aux volontés de réduire la pauvreté et la précarité, d’améliorer la qualité de l’enseignement obligatoire comme de l’enseignement supérieur ou de la formation continue. Nous pouvons également souscrire aux trois lignes de forces organisationnelles que sont la gouvernance, l’ouverture sur le monde et les finances publiques. La difficulté est, évidemment, que tout ceci étant considéré, la mise en œuvre de ces axes en actions concrètes est bien plus difficile, dès lors que l’enveloppe budgétaire sera en repli et qu’il faudra faire des choix.

Ambition 2020 est porté, rappelons-le, à la fois par l’UWE, l’Union des Classes moyennes et par l’ensemble des Chambres de Commerce et d’Industrie de Wallonie qui se sont engagées à œuvrer un renouveau de la Région wallonne selon trois axes : accélérer le développement économique pour garantir l’autonomie financière de la Région, tendre vers le plein emploi et renforcer la cohésion sociale. Quatre conditions ont été reconnues par ces partenaires comme leviers du développement économique et de la prospérité : la croissance des entreprises, l’efficacité du marché du travail, la construction d’un climat social de qualité ainsi que la modernisation de l’appareil public. Il faut également relever la constance de l’Union wallonne des Entreprises dont l’administrateur délégué évoque ces mêmes priorités qui étaient mises en avant par l’UWE en 2003 lors des travaux de prospective menés sous l’égide de Serge Kubla avec l’Institut Destrée dans le cadre de la redéfinition des politiques d’entreprises et du programme 4X4 pour entreprendre : l’enseignement technique et professionnel, la connexion entreprises – centres de recherche pour booster une R & D orientée vers l’innovation ainsi qu’un aménagement du territoire attentif aux demandes d’espace et de mobilité des entreprises. Ces priorités, que Didier Paquot de l’UWE avait qualifiées en 2003 de « tabous » wallons, restent au centre de tout processus de redéploiement et semblent bien constituer le cœur de notre incapacité, en tant que Wallonnes et Wallons, de nous réformer et transformer, ainsi que d’agir de manière efficiente.

Certes, c’est à juste titre que Vincent Reuter et Giuseppe Pagano ont souligné l’intérêt de construire et de mettre en œuvre des plans stratégiques structurés. Le Contrat d’avenir pour la Wallonie et le Plan prioritaire wallon (dit Plan Marshall) ont, sous l’impulsion d’Elio Di Rupo puis de Jean-Claude Marcourt, esquissé des politiques transversales en mobilisant des moyens, certes trop faibles, mais inégalés jusque-là. Ces politiques ont ceci de remarquable – et beaucoup ne l’ont pas compris – qu’il s’agit d’investissements sur le long terme. Création de filières entre les entreprises, les centres de recherches, les universités et les centres de formation sous la forme de pôles de compétitivités ou renforcement de l’apprentissage des langues chez les Wallonnes et les Wallons n’ont évidemment pas d’impacts immédiats en termes de création de valeurs et d’emplois. Il est d’ailleurs dérisoire de défendre des returns sur ces actions à des fins politiques, d’avancer des chiffres auxquels personne ne croira réellement puisque l’essentiel n’est pas là mais bien dans la transformation intrinsèque du système régional d’innovation et du tissu entrepreneurial. Ne nous y trompons pas : ces mesures sont salutaires et elles peuvent contribuer à construire l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Sont-elles suffisantes ? Aujourd’hui, assurément non. Ni en qualité, ni en intensité. Nous y reviendrons par ailleurs mais c’est sans doute un débat fondamental pour la campagne électorale régionale d’une région telle que la Wallonie, qui tend vers plus d’autonomie financière. Il est d’ailleurs assez surprenant que, lors de la soirée organisée par la Banque nationale, la perspective des élections du mois de mai et d’une nouvelle déclaration de politique régionale n’aient pas été réellement évoquées alors qu’il s’agit d’une bifurcation majeure [2].

3. La gouvernance… et la fonction publique

C’est avec raison encore que, à Namur, Vincent Reuter fustigeait l’idée que la gouvernance wallonne semblait se limiter, chez quelques élus de Wallonie, à des problématiques du niveau de la réduction du cumul des mandats. Sans nier personnellement la difficulté de cette seule question, l’idée de gouvernance évoque pour moi trois enjeux plus fondamentaux dans le contexte wallon.

 Le premier est celui de la réforme des institutions dites « francophones ». Il s’agit à mes yeux, et ce depuis le début des années 1980, d’une des réformes les plus urgentes à mener pour assurer les conditions du redéploiement de la Wallonie. L’urgence est grande en effet de mobiliser une bonne partie des moyens disponibles – ou rendus disponibles – en Wallonie pour mener les réformes attendues depuis plus de trente ans en décloisonnant la culture, la recherche, l’enseignement, la formation, l’activité économique et l’emploi. Il s’agit d’activer toute cette chaîne de valeurs tant en Wallonie qu’à Bruxelles, au service de la jeunesse, de l’intelligence et de l’activité économique et sociale. Le message est clair : il faut transférer en 2014 toutes les compétences de la Communauté française aux deux régions Wallonie et Bruxelles. Si le combat entre régionalistes et communautaristes est dépassé aujourd’hui, comme on aime le répéter, c’est par les faits. Sauf à encore agiter un nouvel épouvantail flamand à Bruxelles. L’objectif est clairement d’accorder une place réelle aux Flamands et non de les bouter dehors comme certains en rêvent encore.

 Le second enjeu est celui du processus de décision en Wallonie. Celui-ci doit être restauré et clairement localisé dans la Région. Pour des raisons parfaitement compréhensibles et légitimes, liées notamment au processus d’instauration du fédéralisme, les partis politiques ont pris un poids démesuré dans l’Etat fédéral belge. Dans un fédéralisme naissant, il s’agissait à la fois d’organiser les niveaux de pouvoir, de leur donner de la cohérence, de mettre de l’huile dans les rouages et de suppléer au déficit d’intérêt général belge, relatif au bien commun, de ce que la France appelle la République et les États-Unis l’Amérique. Ce faisant, les partis politiques se sont substitués – en termes de conception des politiques, de prise de décisions et de mise en œuvre – à ces deux organes essentiels de la démocratie que sont le Parlement et l’Administration. Et les partis politiques n’ont eu de cesse de les affaiblir en les contournant, de les dévaloriser au profit de l’Exécutif dont ils ont pris le contrôle absolu, notamment par l’intermédiaire de Cabinets ministériels hypertrophiés. Rétablir la démocratie en Wallonie requiert donc à la fois de renforcer le Parlement et l’Administration, de leur rendre leur liberté et de leur redonner confiance dans les pouvoirs démocratiques légitimement exercés. Ce chemin passe par une réduction drastique du nombre de collaborateurs des ministres – nous pensons à un grand maximum de dix pour sept ministres soit 70, tous niveaux confondus, – ainsi que par une meilleure articulation des organismes d’intérêt public (OIP) avec le SPW. La Wallonie doit (re)devenir une démocratie parlementaire efficace, sûre d’elle-même et transparente !

Le troisième enjeu de la gouvernance wallonne, c’est de remettre une société en mouvement vers un but commun en l’impliquant dans le redéploiement wallon. Qui ne sait qu’aucune politique ne peut être mise en œuvre si elle n’est fondée sur la conviction des acteurs et les citoyens sur le fait que cette politique sera bénéfique pour son avenir et pour celui de ses proches et de ses enfants ? On observe parfois quelque gesticulation dérisoire à présenter des plans conçus en chambre close et non-appropriés, par ceux-là, acteurs, citoyennes et citoyens qui en seront non seulement les bénéficiaires mais aussi les porteurs. Cet aspect, pourtant central, n’a pu être abordé lors de la soirée du Forum financier mais les deux orateurs maîtrisent trop bien la dynamique des organisations et des entreprises pour que les auditeurs aient pu, un seul moment, penser qu’ils ignoreraient que les sociétés se transforment de l’intérieur et que les portes de l’avenir s’ouvrent par la base.

Conclusion : le nouveau leadership en Wallonie

 Le nouveau leadership en Wallonie et pour la Wallonie ne viendra pas de femmes ou d’hommes providentiels au charisme écrasant, s’appuyant sur des Richelieu de partis et des Cabinets ministériels autoritaires. Le nouveau leadership se construira, en Wallonie et pour la Wallonie, au départ d’une ou d’un ministre-président avec son équipe de ministres et de collaborateurs aussi respectueux qu’attentifs au travail du Parlement, qui auront à cœur de replacer l’Administration wallonne d’abord, et les acteurs de la gouvernance ensuite, au cœur de l’action publique.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 


[1] Notons que nos propres calculs du PIB brut par habitant à prix courants (donc sans correction de l’inflation), chiffres absolus, selon les comptes régionaux 2012 de la Banque nationale au 31.01.2014, s’ils donnent bien un PIB/habitant en Wallonie de 71,9% du PIB/habitant belge en 2003, aboutissent à 73,058 en 2011 et 73,055 en 2012. Selon ces calculs, l’indice de la Flandre en 2011 serait de 99,898 et en 2012 de 101,146 en 2012.

[2] J’appelle bifurcation le moment où soit une variable soit un système peut évoluer vers plusieurs possibilités et réalise une seul de ces alternatives.

 Namur, February 1st,  2014

From anticipation to action is a foundational book for the prospectivist approach, penned by Michel Godet in 1994 [1]. With a preface by the American futurist Joseph F. Coates, that book was the first version of what would become, through subsequent field experiences, the well-known handbook of “strategic prospective” [2]. The work, published by UNESCO, brought to the forefront one of the trademarks of the disciple of Jacques Lesourne, who was also his successor in the chair of Industrial Foresight at the Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM) in Paris: the famous Greek triangle that appeared on the cover of the French edition of that work (1991). This pedagogical diagram highlights and forms a relationship among three essential components of the attitude and process of foresight: anticipation, which favours long term thinking, intellectual and affective appropriation of the challenges and the responses for meeting them, the strategic will that is expressed in collective and adequate actions. The lesson taught by Michel Godet is that the transition from anticipation to strategic action cannot occur without the insight, mobilisation and appropriation of the foresight process by the parties involved.

Anticipation, appropriation and action are key concepts that businesses and organisations attentive to strategic thinking, and thus to foresight, would do well to keep in mind.

Anticipation of my future is constitutive of my present

As Gaston Berger (1896-1960), the father of foresight studies in France, noted citing the French Academician Jules Chaix-Ruy, « the anticipation of my future is constitutive of my present”: it would be impossible in one’s life cut oneself off from these upper reaches which constitute the past and the lower slopes that will be the future. This isolation in effect renders the present absurd [3]. The capacity for anticipation allows us not only to represent a development or event as well as its consequences before it actually occurs, but also and above all to act by preventing or anticipating a favourable or fateful moment. Action, and even reaction, to the knowledge thereby generated is inseparable from anticipation. In terms of foresight, apparently at the initiative of Hasan Ozbekhan (1921-2007) of the University of Pennsylvania [4], the word ‘preactivityis used for cases where the actor takes into consideration possible changes and prepares for them, and the word ‘proactivity’ for when, having identified the advantages of the event or development in question, the actor undertakes a voluntary act intended to bring it about. It was Ozbekhan who also popularised the term ‘anticipation’ within the sphere of foresight, seeing in it “a logically constructed model and concerning a possible future, combined with a degree of confidence that has not yet been defined” [5]. The Austrian astrophysicist Erich Jantsch (1929-1980), who drew largely on its inspiration, equated anticipation with the futuribles’ so dear to Bertrand de Jouvenel or the ‘alternative world futures’ of Herman Kahn [6].

The concept of anticipation is currently the subject of significant efforts at deeper examination and clarification by the futurists Riel Miller (UNESCO), Roberto Poli (UNESCO Chair of Anticipatory Systems, University of Trente) and Pierre Rossel (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne). Taking the work of the Americans Robert Rosen (1934-1997) [7] and John W. Bennett (1915-2005) [8] as their starting point, these researchers are working closely with the UNESCO’s foresight section to explore the possibility of establishing anticipation as a discipline in its own right, one that brings together a set of competencies enabling human beings to take into account and evaluate future trends [9]. This reflection is certainly lending stimulus to foresight studies, all the more so since it fits well with the efforts of the European Commission to open up foresight research. Thus the Directorate-General for Research and Innovation has for several years been investing in ‘Forward Looking Activities’ (FLA), activities that include foresight [10], just as the European Institute in Seville has done in past years by developing tools for strategic thinking in the area of public policy (‘Strategic Policy Intelligence’ – SPI) [11].

Anticipation is a key resource for businesses, insofar as it distinguishes itself clearly from mere prophetic imagination or forecasting without strategic purpose and includes methods of foresight watch and research in order to turn it into a tool of economic or territorial intelligence.

Appropriating challenges and responses to them: prime factor of change

Intuitively as well as from experience, the head of any organisation knows that steering the company would not be possible from a control tower cut off from the laboratories, workshops and the entire range of services that contribute to its operation, any more than from its external beneficiaries. The dynamics of all development and change are based on interaction, communication and the involvement of every actor. As Michel Crozier observed, resources, especially human ones, do not bend as easily to fit the objectives and ultimately – and fortunately – block any fine rational ordering [12]. It is therefore pragmatism and the reality on the ground that prevail.

Philippe Bernoux has shown that in a vision of change that is not imposed (contrary to Hirshman’s ‘loyalty or exit [13]), two principles are dominant: the autonomy of the actors and the legitimacy they give to decisions that concern them, and which they will express through their « voice« , namely, a voice raised in protest [14]. For Bernoux, author of Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, change means learning new ways of doing, new rules, a ‘learning by assimilation of new rules’. Change can only be a joint product, manufactured by all the actors concerned [15]. Change cannot take place without building new relationships: to change is to make possible the development of new sets of relationships. This adjustment can, moreover, come about only through people who are interrelated and through the systems of relationships which they co-create [16]. Bernoux reminds us that more than the structures of organisations and institutions, it is the interaction among actors that is a key. And that interaction presupposes true autonomy on the part of the actors, even if their scope for action is limited by the existing rules: without their capacity for action, change cannot take place. These actors are thus true agents of the process and cannot be reduced to the role of passive agents [17]. What is more: as the management psychologist Harold J. Leavitt (1922-2007) put it, whatever the power of the agent of change, whatever his or her rank in the hierarchy, the actor who has been changed remains master of the final decision [18]. This observation applies to a business which, while an institution, is also an actor: it always retains the capacity to influence an environment to which it is not subjected, to participate in the social construction of the market, to retain some of its mastery of its interactions with society [19]. Change thus succeeds only if it is accepted, legitimated and transformed by actors responsible for implementing it [20].

Let us stop thinking that we can transform a system while remaining outside it or by taking on the role of ‘grand architect’. It is because the actors are concerned and involved that they will carry out a strategy of change. To do so requires that they be co-creators and share the company’s vision and objectives, the challenges of the environment and the correct responses needed to face them. Collectively.

Action: from aims to the process of transformation

In a famous lecture given at the Centre de Recherches et d’Etudes des Chefs d’Entreprises, Gaston Berger defined true action as a series of movements directed towards a goal; it is not, he said, “an agitation by which we try to make others believe that we are powerful and effective” [21]. As the former director-general of higher education in France rightly observed [22], these goals are first and foremost change and the processes of transformation studied in social psychology. These theories were described by the German-American scholar Kurt Lewin (1890-1947) [23]. Before becoming interested in social change, Lewin developed the experimental study of group dynamics. He worked on the concept of the equilibrium of equal and opposite forces that make it possible to attain a quasi-stationary state. The quest for new equilibrium occurs after a shift in the balance of forces in order to bring about change towards this objective. The process is marked by three stages: first, a period of unfreezing during which the system calls into question its perceptions, habits and behaviours. The actors are motivated. Next comes a period of transition, during which behaviours and attitudes become unstable and contradictory. The actors experiment with and eventually adopt some of them. Finally, there is a period of refreezing in which the system generalises the tentative behaviours that are suited to the new situation and harmonises the new practices.

As Didier Anzieu and Jacques-Yves Martin describe it: “how can one overcome the initial resistance that tends to restore equilibrium to a higher level? By ‘unfreezing’ habits little by little, using non-directive methods of discussion, until the point of rupture, shock, or a different refreezing can occur. In other words, lowering the threshold of resistance and bringing the group to a degree of crisis that produces a shift in attitudes among the group members, and then, by means of influence, among the neighbouring zones of the social fabric” [24].

Berger reminds us: the Americans Lippitt, Watson and Westley [25] pursued this line of inquiry. Thus, they divided the process into seven phases that fit quite well with the stages of a future-oriented process: 1. Developing a need for change, 2. Establishing a network of change relationships, 3. Diagnosing what is at stake in the system, 4. Examining alternative paths and choosing an action plan, 5. Transforming intentions into efforts to change, 6. Generalising and stabilising the change, 7. Determining the final relationships with the change agents. There are other models, used mainly by those futurists who draw upon social psychology and behavioural sociology in order to gain better understanding of the processes of transformation that they observe and to optimise them when they wish to implement them themselves [26].

Conclusion: will and leadership

Strategic plans do not implement themselves, as Professor Peter Bishop of the University of Houston frequently reminds us: “people implement them, and these people are called leaders” [27].

In a debate on the so-called ‘[educational] landscape decree’ held at the Political book fair on 10 November 2013 in Liège, Jean-Claude Marcourt, vice-president of the Government of Wallonia and minister of Economy, New Technologies and Higher Education, stated that “one can be progressive at the level of ideas and conservative when someone proposes the concept of change”. Apart from all ideological considerations of right, left or centre, this formulation is particularly insightful. In the political fraternity, as in the world of business or organisations, strategic capacity is impossible without a true openness to transformation. The latter can and must be driven by a leadership that, in today’s world, must be collective if it is to be effective, even if, from anticipation to action, it comes about under the aegis of men and women who are known for their ability to inspire and catalyse that change.

What brings together government officials and business leaders is the common challenge of motivating willing parties to favour anticipation, and to do so in such a way that they accept both the challenges and the strategy and thus move to take action.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] Michel GODET, From anticipation to action, A handbook of strategic prospective, coll. Futures-oriented Studies, Paris, Unesco Publishing, 1994. – The French version of this book was published in 1991 by Dunod: De l’anticipation à l’action, Manuel de prospective et de stratégie.

[2] M.GODET, Manuel de prospective stratégique, 2 tomes, Paris, Dunod, 3e éd., 2007.

[3] Gaston BERGER, Le temps (1959) dans Phénoménologie et prospective, p. 198, Paris, PUF, 1964. Jules CHAIX-RUY, Les dimensions de l’être et du temps, Paris-Lyon, Vitte, 1953.

[4] According to Michel Godet, at the ‘Assises de la prospective’, organised by Futuribles at Paris Dauphine, on 8-9 December 1999.-  M. GODET, La boîte à outils de la prospective stratégique, Problèmes et méthodes, coll. Cahier du Lips, p. 14, Paris, CNAM, 5e éd., 2001.

[5] Cited by Eric JANTSCH, La prévision technologique : cadre, techniques et organisation, p. 16, Paris, OCDE, 1967.

[6] « The possibility of acting upon present reality by starting from an imagined or anticipated future situation affords great freedom to the decision maker while at the same time providing him with better controls with which to guide events. Thus, planning becomes in the true sense « future-creative » and the very fact of anticipating becomes causative of action ». (p. 89 & 139)  » Hasan OZBEKHAN, The Triumph of Technology: « can implies ought », in Joseph P. MARTINO, An Introduction to Technological Forecasting, p. 83-92, New York, Gordon & Breach Science publishers, 1972. – Eleonora BARBIERI MASINI, Why Futures Studies?, p. 56, London, Grey Seal, 1993. – Erich JANTSCH, Technological Planning and Social Futures, p. 17 & 37, London, Associated Business Programmes, 2nd ed., 1974. Anticipations are « intellectively constructed models of possible futures ».

[7] Robert ROSEN, Anticipatory Systems, Philosophical, Mathematical and Methodological Foundations, Oxford, Pergamon Press, 1985. – R. ROSEN, Essays on Life itself, New York, Columbia University Press, 2000.

[8] John W. BENNETT, Human Ecology as Human Behavior: Essays in Environmental and Development Anthropology, New Brunswick, NJ, Transaction Publishers, 1993.

[9] Riel MILLER, Roberto POLI & Pierre ROSSEL, The Discipline of Anticipation: Exploring Key Issues, Unesco Working Paper no. 1, Paris, May 2013. http://www.academia.edu/3523348/The_Discipline_of_Anticipation_Miller_Poli_Rossel_-_DRAFT

[10] Domenico ROSSETTI di VALDALBERO & Perla SROUR-GANDON, European Forward Looking Activities, EU Research in Foresight and Forecast, Socio-Economic Sciences & Humanities, List of Activities, Brussels, European Commission, DGR, Directorate L, Science, Economy & Society, 2010. http://ec.europa.eu/research/social-sciences/forward-looking_en.htmlEuropean forward-looking activities, Building the future of « Innovation Union » and ERA, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, 2011.

ftp://ftp.cordis.europa.eu/pub/fp7/ssh/docs/european-forward-looking-activities_en.pdf

[11] Alexander TÜBKE, Ken DUCATEL, James P. GAVIGAN, Pietro MONCADA-PATERNO-CASTELLO eds., Strategic Policy Intelligence: Current Trends, the State of the Play and perspectives, S&T Intelligence for Policy-Making Processes, IPTS, Seville, Dec. 2001.

[12] Michel CROZIER, La crise de l’intelligence, Essai sur l’impuissance des élites à se réformer, p. 19, Paris, InterEditions, 1995.

[13] A.O. HIRSCHMAN, Exit, Voice and Loyalty, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1970.

[14] Philippe BERNOUX, Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, p. 10-11, Paris, Seuil, 2010.

[15] Ph. BERNOUX, Sociologie du changement..., p. 191.

[16] Ibidem, p. 11, 85 and 308.

[17] Ibidem, p. 11 and 13.

[18] Harold J. LEAVITT & Homa BAHRAMI, Managerial Psychology, Managing Behavior in Organisations, The University of Chicago Press, 5th ed., 1989.

[19] Ph. BERNOUX, Sociologie du changement…, p. 144.

[20] Ibidem, p. 51.

[21] Gaston BERGER, Le chef d’entreprise, philosophe en action, 8 mars 1955, dans Prospective n°7, Gaston Berger, Un philosophe dans le monde moderne, p. 50, Paris, PUF, Avril 1961.

[22] G. BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54, reprinted in Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[23] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, in Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002. – Voir aussi Karl E. WEICK & Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[24] Didier ANZIEU et Jacques-Yves MARTIN, La dynamique des groupes restreints, p. 86, Paris, PuF, 2007.

[25] Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[26] Chris ARGYRIS & Donald A. SCHON, Organizational Learning, A Theory of Action Perspective, Reading, Mass. Addison Wesley, 1978. – Gregory BATESON, Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Anthropology, Psychiatry, Evolution and Epistemology, University of Chicago Press, 1972. – G. BATESON, Steps to an Ecology of Mind, Collected Essays in Anthropology, Psychiatry, Evolution, and Epistemology, University Of Chicago Press, 1972, reed. 2000. – Jean-Philippe BOOTZ, Prospective et apprentissage organisationnel, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international, LIPSOR, Datar, Commissariat général du Plan, 2001. – Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle: a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[27] Peter C. BISHOP and Andy HINES, Teaching about the Future, p. 225, New York, Palgrave Macmillan, 2012.

Dunkerque, le 30 janvier 2014

Le contexte de la préparation de la loi sur la transition énergétique de la France, qui fait suite à un très stimulant débat national, a donné aux quinzième Assises de l’énergie des collectivités territoriales, organisées par la Communauté urbaine de Dunkerque en collaboration étroite avec Energy Cities, un caractère assurément très politique [1].

Mon intervention sur ce sujet est balisée par sept convictions.

1. Première conviction : la transition que nous vivons est systémique et non sectorielle

 Nous sommes effectivement dans une transition entre deux systèmes suivant le modèle décrit par l’historien des sciences et des techniques Bertrand Gille (1920-1980) dans les années 1970 [2] et que le prospectiviste Thierry Gaudin n’a cessé d’expliquer autant que d’actualiser. Cette transition est une lame de fond qui nous fait passer de sociétés dites industrielles dans lesquelles nous sommes ancrés depuis le XVIIIème siècle, vers des sociétés que l’ancien directeur du Centre de Prospective et d’Évaluation du ministère de la Recherche et de la Technologie (1982-1992) a qualifiées de sociétés cognitives. La transition que nous connaissons est donc lourde, c’est une mutation : un changement de civilisation et pas une simple nouvelle vague d’innovations au sein de la société industrielle. On ne peut donc la qualifier de nouvelle Révolution industrielle que si on veut en montrer l’ampleur par rapport à celle qui a métamorphosé progressivement tous les domaines de la société aux XIXème et XXème siècle. Ce n’est pas seulement l’industrie ni l’économie que cette transition transforme, c’est le monde et l’être humain lui-même. Et cette mutation, entamée dès les années 1960 et observée aux Etats-Unis par des Daniel Bell, John Naisbitt, Alvin Toffler ou Verna Allee, s’étendra certainement sur deux siècles, comme les précédentes. C’est dire que, si nous avons conscience de l’ampleur des changements réalisés depuis cinquante ans, nous pouvons difficilement imaginer ceux que la Révolution cognitive induira tout au long du XXII siècle, notamment par ce mariage fascinant et terrifiant à la fois entre les sciences du vivant et celles de l’information, ce que nous appelons la génomique.

2. Deuxième conviction : puisque nous ne connaissons pas l’avenir, notre devoir est de l’anticiper

 Si, de manière exploratoire, nous devons renoncer à connaître l’avenir tel qu’il sera – ce qui n’empêche de tenter de l’imaginer tel qu’il pourrait être et, surtout, tel que nous souhaiterions qu’il soit -, notre devoir est de l’anticiper. Cela signifie bien entendu qu’il nous appartient de préparer cet avenir, en construisant des visions prospectives et en mettant en place des stratégies qui nous permettent d’atteindre ces visions tout en répondant, dès aujourd’hui, aux enjeux de long terme que nous aurons identifiés. C’est là que les stratégies collectives nous aident. Ces valeurs, principes, balises que nous affirmons ou décrivons, nous servent de guides et nous les mettons en œuvre dans notre quotidien. Au Collège régional de Prospective de Wallonie, de 2004 à 2014, mais aussi dans le cadre des réflexions intitulées La Wallonie au futur, fin des années 1990 – pour ne prendre qu’un exemple qui m’est cher -, nous avons fait nôtre l’idée qu’un projet pour la Wallonie, c’est l’exigence partagée de plus de démocratie et d’un meilleur développement [3].

 Ces principes constituent une interpellation pour une région mais aussi un chemin pour chacune et chacun. Ils constituent également une interpellation universelle. Elle se décline, d’une part, par un renforcement du pouvoir des assemblées régionales et parlementaires ainsi que par une gouvernance démocratique, telle que prônée par le Club de Rome et le PNUD depuis les années 1990, qui permet, des territoires à l’Europe voire au monde, d’impliquer les acteurs dans la co-construction des politiques présentes et futures, publiques ou non-publiques, notamment par l’intelligence collective. D’autre part, la recherche d’un meilleur développement trouve, dans le concept et les stratégies de développement durable, les principes et les voies d’une transformation systémique et volontariste de la planète. Cette mutation va au delà de l’articulation simplificatrice, sinon simpliste, de trois piliers ancrés dans l’économique, le social et l’environnemental [4].

3. Troisième conviction : le développement durable constitue une réponse fondamentale aux enjeux de l’avenir

 La notion de développement durable offre bien davantage aux décideurs et aux acteurs que la définition dont ils se contentent généralement : elle est limitée aux trois premières lignes de l’excellent rapport réalisé pour les Nations Unies en 1987 par l’ancienne Première Ministre norvégienne Gro Harlem Bruntlandt. Pourquoi, après avoir indiqué que le développement durable est celui qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs, néglige-t-on quasi systématiquement la ligne quatre où Mme Bruntlandt indique que le concept de besoin est inhérent à cette notion, et plus particulièrement les besoins essentiels des plus démunis, à qui – dit le rapport – il convient d’accorder la priorité. Inhérente aussi à cette notion, l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale (nous y insistons) imposent à la capacité de l’environnement de répondre aux besoins actuels et à venir.

Dans son ensemble, le rapport Bruntlandt reste aujourd’hui fondamental [5].

3.1. D’abord parce que, dans le paragraphe suivant, il établit une finalité d’action : favoriser un état d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature. Cette harmonie, je l’ajoute, se définit comme une combinaison heureuse entre les éléments d’un système qui fait que ces éléments concourent au même effet d’ensemble lui permettant d’atteindre ses finalités.

 3.2. Ensuite parce qu’il renoue avec l’approche systémique balisée précédemment par les travaux du Club de Rome et Jacques Lesourne, en particulier Interfuturs réalisé pour l’OCDE, en estimant que la poursuite du développement soutenable exige les éléments suivants :

– un système politique qui assure la participation effective des citoyens à la prise de décisions,

– un système économique capable de dégager des excédents et de créer des compétences techniques sur une base soutenue et autonome,

– un système social capable de trouver des solutions aux tensions nées d’un développement déséquilibré,

– un système de production qui respecte l’obligation de préserver la base écologique en vue du développement,

– un système technologique toujours à l’affût de solutions nouvelles,

– un système international qui favorise des solutions soutenables en ce qui concerne les échanges et le financement, et

– un système administratif souple capable de s’autocorriger.

 3.3. Enfin parce que le Rapport Brundtland indique que :

Les pays industrialisés doivent admettre que leur consommation d’énergie pollue la biosphère et entame les réserves de combustibles fossiles qui existent en quantités finies. De récentes améliorations dans le rendement énergétique et l’évolution vers des secteurs à moindre intensité d’énergie ont aidé à freiner la consommation. Mais il faudrait accélérer ce processus, continuer de réduire la consommation par habitant et favoriser les sources d’énergie et les techniques moins polluantes. Il n’est ni souhaitable, ni même possible, que les pays en développement adoptent le même mode de consommation que les pays industriels. Il faut en effet procéder à des changements, ce qui signifiera de nouvelles politiques d’urbanisation, d’emplacement des entreprises industrielles, de conception des logements, de transports, de choix des techniques agricoles et industrielles.

Sachons-le : il n’y a pas une transition vers le développement durable et une autre, énergétique, vers une société décarbonée. C’est de la même transition qu’il s’agit.

4. Quatrième conviction : la problématique énergétique n’est qu’une des problématiques essentielles de la transition

 Dans la transition que nous vivons, la problématique énergétique constitue un élément essentiel mais un élément essentiel parmi d’autres. S’appuyant toujours sur l’analyse du changement de système technique, Thierry Gaudin voit la transition porter sur quatre pôles : l’énergie certes, mais aussi les matériaux, le temps et le vivant. Les sociétés industrielles dans lesquelles nous nous inscrivons ont fait peser sur l’écosystème le poids considérable de l’axe matériaux-énergie (l’acier, le ciment, la combustion), mettant fondamentalement en péril l’harmonie et menaçant non seulement tous les modèles de développement mais aussi ceux de la simple survie de l’espèce humaine [6]. Dans la transition vers la société cognitive, c’est sur l’autre axe que l’avenir se construit : le temps, la vitesse de l’information (optoélectronique) et le vivant, qui fondent les projets génomiques et écologiques, remplacent le chronométrage et la microbiologie pasteurienne de la société industrielle. L’axe secondaire est celui des polymères (pôle matériaux) et de l’électricité (pôle énergie). La civilisation industrielle apparaît fondamentalement matérialiste dans sa technique comme dans ses idéologies tandis que la civilisation qui pourrait émerger de la Révolution cognitive pourrait être caractérisée par une empathie nouvelle entre les humains et toutes les formes de vie sur Terre [7].

 5. Cinquième conviction : le temps ne joue pas pour nous

 Dans la longue durée qui, comme l’écrivait Fernand Braudel, est le temps des sages, la période de l’industrialisation fondée sur les énergies fossiles pourrait demain, si nous le voulons, apparaître comme une époque parenthèse, une époque de rupture dans la continuité séculaire marquée par des énergies renouvelables, une période d’exception. Qui se souvient en effet que la puissance de l’énergie vapeur en France n’a dépassé l’énergie hydraulique qu’en 1884, c’est-à-dire au moment où celle-ci allait reprendre vie grâce à l’électricité [8]. Mais, on le sait, la période actuelle porte ses propres interrogations sur le monde, qui sont des interrogations sur le temps, comme l’écrivait Jean Chesneaux. Le professeur à Paris-Diderot rappelait en 1996 que la redoutable longévité des déchets nucléaires sera une menace permanente, après l’avoir été pour nous, sur des dizaines, sinon des centaines de générations futures [9]. Nous aurions tort de croire que le temps joue toujours pour nous. Les années 1960 et 1970 nous ont fait prendre conscience à la fois des limites de notre planète, de ses ressources, et donc de notre propre croissance en tant qu’espèce. On estime que, selon l’Agence internationale de l’Energie, la demande énergétique mondiale devrait augmenter d’un tiers d’ici 2035 [10]. Et rien, depuis un demi-siècle, ne nous a permis de changer véritablement de cap. Nous sommes en fait, martelait Jean Chesneaux, très mal préparés au virage, à la césure que représente l’avènement d’une société responsable devant les générations futures, donc capable de maîtriser son développement technique [11].

6. Sixième conviction : le passage à l’action ne se fera que par des politiques subversives

Le passage à l’action ne se fera que par des politiques que, dans les années 1970, l’ancien Résistant et entrepreneur italien Aurelio Peccei (1908-1984), fondateur du Club de Rome avec Alexander King, appelait « subversives » car elles se voulaient systémiques, globales, diachroniques (prospectives) et normatives [12]. Subversif en français signifie qui renverse, détruit l’ordre établi, qui est susceptible de menacer les valeurs reçues (Petit Robert 2008). Ces approches peuvent encore apparaître comme telles dans certains milieux, notamment académiques ou technocratiques, où se célèbrent encore certains jours les grandes certitudes. De nombreux élus, entrepreneurs, chercheurs, fonctionnaires ou décideurs associatifs ont appris à voir large, comme disait Gaston Berger [13], à construire ou co-construire des politiques transversales, structurantes, pragmatiques, capables de rencontrer les enjeux énergétiques en même temps que les enjeux environnementaux, d’innovation, de créativité ou cohésion sociale. Certes, le défi de la transition nous paraît titanesque. Alain Touraine vient une fois encore à notre secours. Dans un livre récent qu’il a intitulé La fin des sociétés, il pourrait nous sembler quelque peu pessimiste : n’écrit-il pas, en évoquant la science et la technologie – que nous ne serons plus jamais des dieux ? Néanmoins, le sociologue de l’action avance l’idée que la vie sociale, culturelle et politique, loin de se fixer sur des problèmes limités, concrets, susceptibles de solutions rapides, est dominée par des enjeux de plus en plus vastes, ceux qui mettent le plus profondément en cause les droits fondamentaux des êtres humains [14]. La reconnaissance de la précarité fondamentale de notre civilisation s’affirme chaque jour davantage. Le besoin de métamorphose de la société et le nécessaire changement de nos comportements s’imposent aujourd’hui à nous comme des évidences et nous invitent à l’action.

7. Septième conviction : les territoires sont les lieux concrets de l’action

Les territoires sont à la fois les lieux des transformations salutaires et les lieux des replis funestes. Le principe de subsidiarité nous rappelle que les problèmes doivent être abordés et résolus au niveau où ils se produisent. La gouvernance multiniveaux a tout son intérêt pour transformer le monde, du local au global. Le niveau territorial et en particulier régional a toute sa pertinence car il constitue un espace raisonnable pour mobiliser les acteurs, leur permettre de s’approprier les enjeux et de se mettre en mouvement [15]. Nous observons avec intérêt tous ces territoires qui, sous l’impulsion d’un maire, d’un président de Communauté urbaine, d’un SCOT, d’un Conseil régional, d’une DDT, d’une DREAL ou d’une CCI, fondent autour d’un noyau de convictions partagées, une démarche de transformation prospective et stratégique pour porter la transition vers le développement durable. La problématique énergétique est bien sûr au centre de ces démarches.

Cependant, à côtés des expériences, efforts de R&D, investissements d’équipements plus ou moins lourds dans l’éolien, la géothermie, le photovoltaïque, l’hydraulique, la valorisation de la biomasse, l’efficacité énergétique, la mobilité douce, l’intermodalité, la dématérialisation et la décarbonation de l’économie, ou encore la création d’écoquartiers, ce sont surtout des changements de comportements industriels et citoyens qui inscrivent le territoire dans l’avenir : économie de la fonctionnalité [16], économie circulaire, transformation des modes alimentaires, circuits courts, agriculture respectueuse, etc. Il suffit pour s’en convaincre de regarder, comme je le fais quotidiennement, les efforts de redéploiement de l’espace wallon Mons-Borinage – La Louvière Centre, menés par le Conseil de Développement et l’agence de développement territoriale IDEA dans le bassin du Cœur du Hainaut, Centre d’énergies, le bien nommé. De même, je sais depuis longtemps le dynamisme de la Communauté urbaine de Dunkerque Grand Littoral, très en pointe sur ces questions. Plus largement, les travaux du Collège régional de Prospective du Nord Pas-de-Calais travaillent à la réalisation d’une vision 2040 de la transition vers une bioéconomie qui rejoint concrètement nos préoccupations[17]. Mais, je me permets de le souligner, les territoires peuvent aussi constituer des lieux de replis funestes si d’aucuns pensent que la civilisation durable sera celle de l’enfermement immobile dans le cocooning stérile de phalanstères villageois. Les citoyennes et citoyens ont besoin d’espace. Leur territoire, c’est aussi l’Europe et le monde. Les enjeux énergétiques ne sauraient les empêcher de s’affranchir des frontières.

Conclusion

Faire de la France la nation de l’excellence environnementale en engageant la République dans une transition énergétique fondée sur la sobriété, l’efficacité et le développement des énergies renouvelables constitue une ambition de premier plan qu’on ne peut que saluer. Les travaux du Débat national sur la transition énergétique de la France ont débouché sur la vision d’un avenir volontariste qui articule fort heureusement les échelles de gouvernance. La lecture de la synthèse des travaux du Débat national laisse penser qu’il est impossible d’isoler la problématique de la transition énergétique, de la transition vers le développement durable. De même, on ne peut isoler la France de l’Europe et du monde. Les territoires pourraient jouer dans cette transition un rôle central, en particulier si on leur étend le droit à l’expérimentation en l’appliquant aux domaines de l’efficacité énergétique et de la production d’énergie [18].

Nous savons toutefois que les visions des autres, fût-ce celle de nos élus, ne sauraient être plaquées sur nos propres regards d’avenir ni s’y substituer. Chacun doit défricher le chemin, même si nous l’empruntons ensemble. Et ni la consultation, ni la concertation n’ont jamais suffi à créer l’implication. Seule la co-construction pourra y mener efficacement et permettre, comme le préconisait le président de la CUD Michel Delebarre, d’aller ensemble et résolument dans la même direction.

A mes yeux, il ne fait aucun doute que, en toute matière, les transitions passeront par des décentralisations profondes des pouvoirs et des capacités d’initiatives, ainsi que par des dynamiques de contractualisation impliquant les acteurs publics et privés aux différents niveaux.

Toute politique, disait en substance Paul Valery, implique une certaine idée de l’être humain et même une opinion sur le destin de l’espèce.

Face aux limites de nos ressources, aux changements climatiques, aux défis démocratiques, aux menaces et périls de toutes sortes, à la formidable soif de savoir et d’éducation, aux incommensurables besoins mondiaux d’équité et de cohésions sociales et territoriales, nous ne pouvons que prendre conscience que ce destin est entre nos mains. Et que si nous le laissons échapper, personne ne pourra nous le pardonner.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] Ce texte a constitué le cadre de mon intervention aux Quinzième Assises nationales de l’Energie dans les collectivités territoriales tenues à Dunkerque les 28, 29 et 30 janvier 2014. Energy-Cities, l’association européenne des autorités locales en transition énergétique, qui regroupe un millier d’autorités locales provenant de trente pays européens a été fondée et est pilotée depuis le début des années 1990 par Gérard Magnin. Cette organisation de tout premier plan est parvenue à une reconnaissance de niveau européen dans le domaine de la transition énergétique des territoires

[2] Bertrand GILLE, La notion de système technique (Essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, Paris, CNRS, 1979, 1-8, p. 8-18. http://irevues.inist.fr/culturetechnique

[3] Philippe DESTATTE, Rapport général du quatrième Congrès La Wallonie au futur, Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective, dans La Wallonie au futur, Actes, p. 436, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

[4] On retrouve cette trifonctionnalité concernant les enjeux de la transition énergétique : écologique, économique, social : http://www.transition-energetique.gouv.fr/transition-energetique/progres-economique-social-et-ecologique-0

[5] Voir : Foresight: A major tool in tackling sustainable development, Technological Forecasting and Social Change, 77, 2010, 1575-1587.

[6] Thierry GAUDIN, De la reconnaissance à l’intelligence collective, dans Prospective d’un siècle à l’autre (II), Expertise, débat public : vers une intelligence collective, p. 333-337, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2001.

[7] Th. GAUDIN, L’impératif du vivant, Suggestions pour la réorganisation du monde, p. 161sv, Paris, L’Archipel, 2013. – Nous franchissons le mur du temps, Entretien de Dominique Lacroix avec Thierry Gaudin, Blog Le Monde, 1er février 2013, http://reseaux.blog.lemonde.fr/2013/02/01/revolution-cognitive/

[8] Bertrand GILLE, La notion de système technique…, p. 11.

[9] Jean CHESNEAUX, Habiter le temps, Passé, présent, futur : esquisse d’un dialogue politique, p. 11, Paris, Bayard, 1996.

[10] Myriam MAESTRONI e.a., Comprendre le nouveau monde de l’Energie, p. 20-21, Paris, Maxima, 2013.

[11] J. CHESNEAUX, op. cit., p. 301.

[12] Aurelio PECCEI, L’heure de la vérité, p. 65, Paris, Fayard, 1975.

[13] Gaston BERGER, L’attitude prospective, dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 273, Paris, PUF, 1964.

[14] Alain TOURAINE, La fin des sociétés, p. 73 et 251, Paris, Seuil, 2013.

[15] Bernard MAZIJN et Nadine GOUZEE (réd.), La société en mouvement, La Belgique sur la voie du développement durable ?, p. 21, Academic & Scientific Publishers, 2012.

[16] Le modèle de l’Economie de la Fonctionnalité répond à l’exigence de nouvelles formes de productivité fondées sur une performance d’usage et territoriale des productions. Il consiste à produire une solution intégrée de biens et de services, basée sur la vente d’une performance d’usage et/ou d’une performance territoriale, permettant de prendre en compte les externalités sociales et environnementales et de valoriser les investissements immatériels dans une économie désormais tirée par les services (Atemis, Analyse du Travail et des Mutations de l’Industrie et des Services, 28 janvier 2014).

[17] Visions 2040, Région Nord – Pas de Calais, Cahier #5, Reconquérir l’environnement et améliorer le cadre de vie, Avril 2013.

[18] Débat national sur la transition énergétique, Synthèse des travaux, Conseil national du Débat, Juillet 2013, p. 36.

Namur, le 21 janvier 2014

Au moment où communes et acteurs wallons se penchent sur le Schéma de Développement de l’Espace régional wallon (SDER), il me semble utile de revenir sur l’importance des mots utilisés pour parler du développement territorial. Plus encore que la pauvreté conceptuelle, le risque majeur qui guette à la fois le chercheur et l’acteur n’est-il pas en effet l’ambiguïté, c’est-à-dire l’expression équivoque qui, parce qu’elle présente plusieurs sens possibles, débouche sur l’incertitude de l’interprétation. Le prospectiviste allemand Günter Clar soulignait, voici quelques années lors d’un séminaire résidentiel du Collège européen de Prospective territoriale à Etiolles (Evry), que, contrairement à ce qu’on en dit parfois, la prospective ne réduit guère l’incertitude, ne réduit pas la complexité non plus, même si elle les met en évidence. Sa première vertu, suivant le directeur de Steinbeis Europa Zentrum (Stuttgart) serait plutôt de réduire l’ambiguïté, premier résultat tangible de l’intelligence collective.

Un projet gouvernemental d’aménagement et de dévelop-pement durables de la région et de ses territoires

Le premier parmi les mots utiles à la compréhension du projet de révision du SDER est probablement celui de territoire. Le territoire n’est pas simplement un espace, car il implique un processus d’appropriation par une société ou un groupe qui y vit, y travaille, des limites précises et consacrées, l’exercice d’un pouvoir ou en tout cas d’une volonté, une dénomination, une identité [1]. Le prospectiviste français Guy Loinger (1942-2012) voyait le territoire comme un construit sociétal, une étendue terrestre sur laquelle vivait un groupe humain, dont les pratiques sociales sont structurées par des règles, des lois, une culture, un mode d’organisation politique et institutionnel [2]. En France, la référence territoriale renvoie au niveau local, c’est-à-dire régional, départemental, ainsi qu’aux niveaux des communautés urbaines et intercommunalités. En région, et en particulier en Wallonie, les territoires apparaissent comme des entités infrarégionales, parfois d’ailleurs non institutionnalisées.

Le SDER semble avoir des difficultés à exprimer ce qu’il est. Dans sa version adoptée par le Gouvernement wallon le 7 novembre 2013, il s’affirme à la fois comme Une vision pour le territoire wallon (couverture) et un projet de territoire (p. 6). Ce n’est certainement pas le dénigrer que d’écrire qu’il n’est actuellement ni l’un ni l’autre. Une vision est une image partagée et décrite en termes précis d’un futur souhaité [3]. Le partage implique l’appropriation, c’est-à-dire la possession, la co-construction par les acteurs. Consultation et concertation ne sont pas des outils d’implication et permettent rarement l’appropriation, car ils maintiennent – ou créent même parfois – la distance. La vision doit exprimer la volonté commune de l’ensemble des acteurs dans l’ensemble des champs de l’action. Le SDER du 7 novembre 2013 pourrait constituer la vision du Gouvernement wallon en termes d’aménagement et de structuration de la Wallonie et de ses territoires. Le projet de territoire consiste en la représentation et l’expression d’un avenir souhaitable ainsi que des stratégies pour y parvenir. C’est à la fois un plan d’action qui répond aux enjeux du territoire et un processus collectif qui permet de le construire et de se l’approprier. Un schéma régional ne pourrait être un projet de territoire que s’il abordait l’ensemble des aspects liés à la vie et à l’avenir de la région en y exprimant à la fois la vision partagée et la stratégie de mise en œuvre de l’ensemble des acteurs.

Que serait dès lors le Schéma de Développement de l’Espace régional ? Comment le qualifier et le définir ? Nous dirions que c’est un projet gouvernemental d’aménagement et de développement durables de la Wallonie et de ses territoires qui devrait décliner de manière territoriale l’ensemble des politiques régionales présentes et fixer, sinon un cadre général, du moins des balises pour les politiques futures. Cette dernière précision est nécessaire. D’une part, il s’agit de penser la région en termes de développement territorial, c’est-à-dire, selon Bernadette Mérenne, Guy Baudelle et Catherine Guy, dans un processus volontariste cherchant à accroître la compétitivité des territoires en impliquant les acteurs dans le cadre d’actions concertées, généralement transversales et souvent à forte dimension spatiale [4]. Ainsi, une des finalités principales du SDER consiste à articuler les projets de territoires, existants ou potentiels avec le projet régional et à fixer le cadre général des relations avec ces territoires de projets qu’ils soient infrarégionaux ou transfrontaliers. D’autre part, il s’agit de réaffirmer l’importance de la durabilité des stratégies de mise en œuvre de ces politiques suivant l’exemple des Schémas régionaux d’Aménagement et de Développement durables des Territoires régionaux français (SRADDT).

Bassins de vie, développement endogène et communautés de territoires

Le bassin de vie est au centre de la problématique de la territorialité et du débat ouvert sur la décentralisation des politiques régionales. On peut en donner une définition robuste, nourrie par un débat très constructif avec Pierre Got à la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, le 20 novembre 2012 : un bassin de vie est une aire de coopération territoriale à laquelle aurait adhéré librement un certain nombre de communes où, d’une part, se réalise un projet de développement endogène et transversal durable porté par les acteurs et où, d’autre part, peuvent se mettre en œuvre, par contractualisation, des politiques publiques régionales territorialisées. La notion de développement endogène durable recouvre celle de projet global. On peut d’ailleurs définir ce type de développement comme celui qui mobilise les ressources locales en matière de savoirs, de cultures et d’expériences pour construire une économie locale mais néanmoins ouverte, respectueuse des attentes et des besoins des populations. Quand on revient au rapport Brundtland, on voit d’ailleurs que le développement durable constitue bien une approche systémique. L’idée de transversalité est également précieuse. Enfin, ce projet doit nécessairement être porté ET partagé par les acteurs. Notons, ainsi que le signalait dernièrement Joseph Charlier, que le développement endogène au niveau de bassins de vie ne saurait être assimilé à une forme de cocooning, de refermement et d’enfermement sur soi ainsi que sur son entité infrarégionale conçue comme un pré carré auquel on serait forcé de limiter sa mobilité. Dans le monde contemporain, l’espace est métropolisé et s’il faut permettre et favoriser la mobilité durable, on ne saurait empêcher les déplacements sans risque de retomber dans le paradigme des vieilles gens aux vieilles idées dans de vieilles maisons, que dénonçait déjà Alfred Sauvy dans les années soixante.

Les bassins de vie pourraient se décliner sous la forme de communautés de territoires (grammaticalement avec s) dès lors qu’ils associeraient librement des communes au travers, d’un ou de plusieurs bassins de vie, ou d’une partie d’entre eux. Le Cœur du Hainaut (25 communes), la Wallonie picarde (20 communes), la Communauté urbaine du Centre (13 communes) ou les provinces du Brabant wallon (27 communes) ou du Luxembourg (44 communes) en sont des exemples parmi d’autres. Au delà des institutions qui représentent et gèrent les deux provinces, ces territoires disposent ou disposeront dès lors d’une gouvernance appropriée. Le processus de gouvernance est le processus par lequel une organisation ou une société se conduit elle-même, les dynamiques de communication et de contrôle étant centraux dans ce processus [5], comme l’ajoute Steven Rosell. Issue de l’expérience de la coopération internationale, de la globalisation et de l’interdépendance économique, cette approche de la gouvernance est vue comme un processus de coordination d’acteurs, de groupes sociaux, d’institutions qui produisent des compromis, des consensus politiques et sociaux permettant d’atteindre des buts propres – discutés et définis collectivement – dans des environnements fragmentés et incertains [6]. Cette façon de voir le concept permet d’échapper à une vision par trop économiste et de rendre celui-ci opératoire pour aborder clairement la question de la place de l’État dans la gestion du territoire. Même s’il change profondément la nature de la relation entre les citoyens et l’État, le concept de gouvernance ne saurait se substituer à la fonction de gouvernement ni de démocratie représentative. On se situe en effet ici dans une complémentarité d’approches qui interpelle les dirigeants et renforce leur attente d’action collective en s’appuyant sur les autres piliers de la société.

Une cohésion territoriale qui nous ramène à l’Europe

La notion de cohésion territoriale, née au milieu des années 1990 dans les rencontres de l’Assemblée des Régions d’Europe (ARE) et incluse comme objectif de l’Union dans les traités européens (Amsterdam, 1997 et Lisbonne, 2009) nous est toujours apparue fondamentale. Elle est mentionnée à la page 60 du projet de SDER dans un encart sur les territoires ruraux. L’ARE définissait la cohésion territoriale comme une dynamique de territoires se développant harmonieusement et en synergie les uns avec les autres, visant des priorités et des objectifs communs, en mettant en œuvre des stratégies à l’aide de moyens et d’outils adaptés à leur capital territorial, et offrant à tous les citoyens un accès égal aux services et opportunités [7]. Telle que précisée dans le Livre vert qui lui a été consacré en 2008, la cohésion territoriale consiste à garantir le développement harmonieux de tous les territoires de l’UE et à permettre à leurs habitants de tirer le meilleur parti de leurs caractéristiques propres. Elle est, à ce titre, un moyen de faire de la diversité un atout qui contribue au développement durable de l’ensemble de l’Union [8]. Comme l’écrivaient les auteurs de La France, aménager les territoires, sous la direction d’Yves Jean et de Martin Vanier, trois principes peuvent en constituer les orientations d’une réponse politique : 1° un développement plus équilibré à toutes les échelles territoriales, 2° un développement plus durable des territoires, 3° une intégration des territoires dans l’ensemble européen.

On le voit, loin d’être simplement un concept de rencontre, la cohésion territoriale est porteuse de sens et structurante. Parce qu’elle peut aider les territoires à valoriser leurs potentiels spécifiques dans un sens durable, parce qu’elle peut assurer un accès équitable des territoires aux services sociaux, ainsi qu’aux grands réseaux, parce qu’elle peut renforcer la mise en réseaux et les connexions entre territoires ainsi que la coopération territoriale européenne [9]. Ainsi, la notion nous apparaît-elle centrale dans tout document d’orientation, qu’il soit, ou non, contraignant.

En commission de l’Aménagement du territoire du Parlement wallon, le 10 décembre 2013, le ministre Philippe Henry en charge de cette compétence au Gouvernement wallon présentait le projet de SDER tel qu’adopté par les ministres de Wallonie. Ce faisant, il plaidait avec raison pour que des documents comme le SDER et le Code de Développement territorial (CoDT), nouvelle version du CWATUPE, soient conséquents et reconnus comme suffisamment fiables par l’ensemble des acteurs, parce qu’ils seront lisibles et transparents pour l’ensemble des acteurs [10].

On ne saurait mieux dire l’importance des mots, concepts et notions qui seront utilisés. Ainsi que la nécessaire cohérence de ceux-ci entre les deux textes.

Philippe Destatte

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[1] Roger BRUNET, René FERRAS et Hervé THERY, Les mots de la géographie, Dictionnaire critique, Paris-Montpellier, Reclus-La Documentation française, 2009. – Guy BAUDELLE, Catherine GUY, Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe, Concepts, enjeux et débats, p. 16-17, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.

[2] Guy LOINGER, Eléments de méthodologie de la prospective territoriale, Pont-à-Mousson, CIPF de Nancy, 2007.

[3] Philippe DESTATTE et Philippe DURANCE dir., Les mots-clefs de la prospective territoriale, p. 53, Paris, DATAR-Documentation française, 2009.

[4] G. BAUDELLE, C. GUY, B. MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe…, p. 22.

[5] Steven A. ROSELL ea, Governing in an Information Society, p. 21, Montréal, Institute for Research on Public Policy, 1992. Cité par J.N. ROSENAU, op. cit., p. 146. – On trouvera une critique des conceptions de James N. Rosenau sur la gouvernance, l’Etat et la société civile dans Jean-François THIBAULT, As If the World Were a Virtual Global Policy : The Political Philosophy of Global Governance,  p. 1, Ottawa, 2001. http://www.theglobalsite.ac.uk. 17/02/02.

[6] Arnaldo BAGNASCO et Patrick LE GALES dir., Villes en Europe, p. 38, Paris, La Découverte, 1997.

[7] Cohésion territoriale, Adopté le 11 juin 2008, Réunion de Bureau de l’ARE, Wroclaw, Dolnoslaskie (PL), Strasbourg, Assemblée des Régions d’Europe, 2008.

[8] Livre vert sur la cohésion territoriale : faire de la diversité un atout, p. 14, Bruxelles, Commission des Communautés européennes, 6 octobre 2008 (COM (2008) 616 final).

[9] Yves JEAN et Martin VANIER dir., La France, Aménager les territoires, p. 86-87, Paris, A. Colin, 2e éd., 2013.

[10] Parlement wallon, Séance publique de Commission de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire et de la Mobilité, CRAC, n°49 (2013-2014), Mardi 10 décembre 2013, p. 21.

Namur, le 27 novembre 2013

Le territoire est le rapport d’une société à son espace

C’est avec raison que Guy Baudelle, Catherine Guy et Bernadette Mérenne-Schoumaker soulignaient récemment le caractère à la fois flou et complexe du terme « territoire » dans ses usages contemporains.

Compte tenu de ma trajectoire professionnelle, j’ai aisément adhéré à une conception très braudélienne [1] du territoire comme rapport d’une société à son espace, construction historique faite de permanences et de perpétuelles remises en cause. Comme l’écrivent Félix Damette et Jacques Scheibling, des structures anciennes se maintiennent dans la longue durée, d’autres s’effacent ou changent de contenu [2]. On pourrait ajouter également que, tels des îlots volcaniques, des territoires semblent émerger du néant. Affirmer avec trop d’insistance ce néant serait toutefois faire fi de la tectonique des plaques, chère à mon collègue Michaël Van Cutsem [3]. Dès 1995, Roger Brunet notait que le territoire tient à la projection sur un espace donné des structures spécifiques d’un groupe humain, qui incluent le mode de découpage et de gestion de l’espace, l’aménagement de cet espace. Il contribue en retour à fonder cette spécificité, à conforter le sentiment d’appartenance, il aide à la cristallisation des représentations collectives, des symboles qui s’incarnent dans des hauts lieux [4]. C’est du reste de cette manière que, à Paris-Diderot comme à l’Université de Reims, j’aborde ces concepts d’espace et de territoire, essentiels à la compréhension de mon cours de prospective. Bernadette Mérenne et ses collègues déjà évoqués convoquent d’ailleurs le même Roger Brunet dans une définition commune mais plus récente : le territoire est un espace approprié par un groupe social (voire un individu) avec un sentiment d’appartenance ou conscience de son appropriation ; c’est souvent aussi un espace aménagé par ce groupe ainsi qu’un espace d’identité [5]. Même si j’ai toujours été réticent à cette idée de sentiment d’appartenance [6], celle d’appropriation me convainc sans nul doute puisqu’elle est centrale tant en matières de gouvernance que de prospective. Mais les auteurs de Le développement territorial en Europe éclairent l’analyse du concept de territoire par trois précieuses dimensions. D’abord, sa facette existentielle, son identité traduite par un nom, outil d’appropriation, renforçant bien l’idée que le territoire est l’espace d’une société. Ensuite, la facette physique du territoire, celle des configurations territoriales, la physionomie du territoire, naturelle, bien sûr, mais aussi matérielle, modelée par les mains humaines. Enfin, une facette organisationnelle : le territoire est un système organisé par des acteurs et en évolution constante, porté qu’il est par des dynamiques territoriales [7]. Ces trois dimensions, qui donnent corps à l’analyse du géographe, nous permettent de mieux appréhender la réalité de ce territoire particulier qui se distingue des autres espaces, institutionnalisés ou non.

La territorialisation comme processus de convergence des politiques

L’attention portée aux territoires par les pouvoirs publics, notamment par la Commission européenne et le Comité des Régions, mais aussi par les Etats-membres et par les régions elles-mêmes, a débouché sur un processus de territorialisation. Celui-ci consiste bien à faire converger les différentes politiques en mobilisant des outils et des sources de financement variés pour agir sur plusieurs paramètres à la fois de manière à accroître l’efficacité globale [8]. Cette territorialisation s’inscrit à l’intersection de trois champs nouveaux : d’abord, la gouvernance multiniveaux puisqu’elle articule des étages et périmètres différents de l’action publique ; ensuite, l’implication des acteurs territoriaux dans une logique de coconstruction de projets ainsi que leur mise en œuvre collective. Enfin, elle substitue à des approches sectorielles « en silo », une approche transversale qui s’inscrit territorialement.

Notons que ces concepts de territoire et de territorialisation étaient au centre d’une réflexion intitulée Les Midis de la Province, organisée par la Province de Hainaut ce 22 novembre à Tournai [9] où les députés provinciaux Serge Hustache et Gérald Moorgat échangeaint publiquement avec notamment Stef Vande Meulebroucke (Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai), Alain De Roover (Wallonie Développement) et Tom De Schutter (Union des Villes et Communes de Wallonie). Il s’agissait d’une étape supplémentaire dans un processus qui a vu, depuis quelques mois, l’institution provinciale valoriser ses atouts et tenter de se positionner dans le débat sur l’avenir des territoires. Car, ainsi que l’indiquait le politologue français Alain Faure dans Le dictionnaire des politiques publiques, la notion de territoire est aussi historiquement attachée à des enjeux de pouvoir et de domination [10]. En d’autres mots, la concurrence des territoires s’exerce et, en Wallonie – comme en France, du reste –, elle se manifeste avec une acuité certaine. Il faut dire que l’émergence de nouvelles formes territoriales, notamment supracommunales, force chacun à… marquer son territoire. Il faut reconnaître que les rédacteurs de la Déclaration de Politique régionale 2008-2014 ont certainement opéré une association malheureuse et préjudiciable en insérant dans ce texte une phrase qui liait la réforme des institutions infrarégionales que constituent les provinces et la mise en place d’aires supracommunales en application du Schéma de Développement de l’Espace régional de 1999 :

Afin de simplifier le paysage institutionnel situé entre la Région et la commune, le Gouvernement réformera l’institution provinciale pour la faire évoluer, à terme et après révision de la Constitution, en communauté de territoires adaptée comme entité de gestion des intérêts supra-communaux, de pilotage politique des intercommunales, de soutien aux politiques communales et de déconcentration de missions régionales et communautaires dans le cadre des stratégies établies par la Région et/ou les Communautés [11].

On comprend que les provinces wallonnes se soient senties menacées par une stratégie régionale ainsi affirmée. Certes, nous l’avons montré ailleurs, la menace de substituer des sous-régions aux provinces n’est pas nouvelle et avait déjà fait l’objet d’un accord politique assez élaboré en 1977, dans le cadre du Pacte d’Egmont [12].

Institutions déconcentrées et décentralisées versus territoires de gouvernance ?

C’est avec raison que, lors du débat de Tournai, le député provincial Serge Hustache a pu rappeler la confusion qui subsiste au sein du Gouvernement wallon sur ce que recouvre l’idée d’aire de coopération supracommunale. Partant d’une conférence faite par le ministre des Pouvoirs locaux Paul Furlan au Cercle de Wallonie en novembre 2012, je m’étais d’ailleurs interrogé pour savoir qu’est-ce qu’un bassin de vie en Wallonie ? Néanmoins, il ne paraît pas raisonnable de ranger ces derniers objets et les provinces sous un même vocable de territoires et de les mettre en concurrence si on veut bien considérer tant la nature que la vocation différentes de ces instruments.

En effet, les provinces constituent, en vertu de la Constitution, des composantes de la Belgique et des subdivisions de la Région wallonne qui exerce sa tutelle sur ces institutions [13]. De même, les provinces gèrent des compétences déconcentrées en provenance de l’État fédéral, de la Région wallonne et de la Communauté française, ainsi que des compétences décentralisées dans lesquelles elles exercent leur autonomie en vertu du principe de l’intérêt provincial et sur base de leur autonomie fiscale. L’existence d’un Conseil provincial élu directement leur donne également une réelle capacité démocratique.

Les aires de coopération supracommunales ne sont pas de même nature. Elles n’ont pas de vocation institutionnelle mais s’inscrivent plutôt dans des logiques de gouvernance multiniveaux. Certes, elles peuvent rechercher des légitimités démocratiques dans l’organisation de conférences de bourgmestres ou de conseils des élus mais leur rôle consiste avant tout à impliquer les acteurs dans des dynamiques collectives : les communes bien sûr, mais aussi les entreprises, les universités, les associations, les acteurs locaux et régionaux (invests, agences, comités subrégionaux de l’emploi et de la formation, etc.) ainsi que les citoyens. Leur mode de fonctionnement privilégié réside dans la recherche du consensus en vue de la mise en œuvre de projets communs ainsi que dans la contractualisation avec les différents niveaux de gouvernement. Ainsi, la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne a-t-elle défini, dès le 14 septembre 2012, le bassin de vie comme une aire de coopération territoriale où, d’une part, se réalise un projet de développement endogène et transversal durable porté par les acteurs et où, d’autre part, peuvent se mettre en œuvre, par contractualisation, des politiques publiques territorialisées. Cette définition se fonde sur les modèles d’aires supracommunales de Wallonie picarde et du Cœur du Hainaut où de solides projets de territoires ont été déployés [14]. Ce sont, à notre avis, les expériences les plus avancées en Wallonie, notamment parce qu’elles bénéficient à la fois des fortes implications professionnelles des intercommunales de développement IDETA-IEG-IPALLE ainsi qu’IDEA ; et parce qu’elles interagissent de plus en plus vigoureusement avec les instances régionales.

La distinction entre les institutions décentralisées et déconcentrées que sont les provinces et les territoires supracommunaux de gouvernance que constituent les bassins de vie se complexifie lorsqu’on considère que les premières peuvent également s’affirmer comme des territoires de projet. La province de Luxembourg, à travers notamment son gouverneur Bernard Caprasse et l’intercommunale IDELUX, la députation de la province de Liège et l’intercommunale SPI, le Bureau économique de la Province de Namur, la province du Brabant wallon ont tenté, avec des niveaux d’implications différents, de rassembler les acteurs de leur espace dans des exercices de prospective ou de stratégie. Ils ont eu à s’articuler avec d’autres démarches, internes – comme Pays de Famenne, Prospect 15 ou Pays de Herve Futur – ou transfrontalières – comme la Grande Région ou le Parc des Trois Pays. Ce faisant, ils ont constitué des bassins de vie d’une autre nature que les expériences hennuyères, avec d’autres mécanismes de gouvernance que le classique gouvernement provincial.

Faire le pari de l’interterritorialité…

S’il ne fait aucun doute que les institutions provinciales doivent continuer à se rénover, comme les institutions régionales et locales du reste, on ne voit que trop bien qu’elles ne constituent pas directement une alternative aux bassins de vie. Partout en Wallonie, les provinces sont porteuses de compétences réelles et offrent à la Région wallonne comme aux communes des relais de proximité solides et fiables dans des secteurs déterminants : la santé, la culture, l’enseignement, le développement économique, les infrastructures, etc. Ce que nous avons dit à Tournai, nous inspirant d’ailleurs des exemples de la gouvernance territoriale française, c’est que la pertinence et la robustesse des territoires tiennent à la fois à leur capacité à fédérer les acteurs qui s’y déploient pour construire des projets communs et à interagir avec d’autres pour coproduire des politiques publiques. C’est ce que Martin Vanier a appelé l’interterritorialité. Comme il l’a souligné dans la démarche prospective Objectif 2020 du Conseil régional du Nord – Pas de Calais : faire le pari de l’interterritorialité aujourd’hui, c’est prendre acte de la complexité territoriale tant décriée par certains, et c’est croire à la capacité de chacun des échelons de fabriquer du lien, de la coordination, de l’intercession, de la convention, de la contractualisation pour optimiser l’efficacité de l’action publique globale [15].

Aujourd’hui, les bassins de vie construits comme des aires de coopération supracommunales sur base du SDER de 1999 et qui émergent comme territoires de projet sont en train de faire la démonstration de leur pertinence et de leur robustesse en mettant en œuvre leur plan d’action ainsi qu’en construisant leur stratégie territoriale pour préparer avec la Région la prochaine programmation FEDER 2014-2020. Au delà de la collaboration qu’elles apportent à ces projets, les provinces ne sauraient simplement répondre aux sollicitations et poursuivre leur business as usual. Pour elles, le moment apparaît moins à la communication défensive qu’à l’investissement massif dans l’interterritorialité et au positionnement sur les espaces de coopérations adéquats, tant au sein de la Région que de manières transfrontalières et interrégionales.

Car à l’heure des défis stratégiques et financiers considérables qui s’imposent tant à la Wallonie qu’à la Région wallonne, les choix ne pourront être que ceux de l’efficience et de la capacité de chacun à travailler avec tous pour le redressement et le bien-être communs.

Philippe Destatte

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[1] Fernand BRAUDEL, L’identité de la France, Espace et histoire, Paris, Arthaud-Flammarion, 1986.

[2] Félix DAMETTE et Jacques SCHEIBLING, Le Territoire français, Permanences et mutations, p. 29, Paris, Hachette, 2ème édition, 2003.

[3] Michaël VAN CUTSEM, La prospective territoriale en Wallonie : un mécano à géométrie variable, dans Territoires wallons, n° 5, Septembre 2010, p. 113-125.

[4] Roger BRUNET, Les mots de la géographie, Dictionnaire critique, p. 480, Paris, La Documentation française, 1993.

[5] Roger BRUNET, René FERRAS et Hervé THERY, Les mots de la géographie, Dictionnaire critique, Paris-Montpellier, Reclus-La Documentation française, 2009. – Guy BAUDELLE, Catherine GUY, Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe, Concepts, enjeux et débats, p. 16-17, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.

[6] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne : une volonté de participer plutôt qu’un sentiment d’appartenance, Contribution à une réflexion citoyenne, dans Cahiers marxistes, n° 207, Octobre-novembre 1997, p. 149-168.

[7] Guy BAUDELLE, Catherine GUY, Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial…, p. 17-18.

[8] Ibidem…, p. 133.

[9] L’éco-développement territorial, à défaut de pétrole ? Office du Tourisme de Tournai, 22 novembre 2013.

[10] Alain FAURE, Territoires/territorialisation, dans Laurie BOUSSAGUET, Sophie JACQUOT et Pauline RAVINET dir., Dictionnaire des politiques publiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2004. http://hal.inria.fr/docs/00/11/32/96/PDF/dicooAF.pdf

[11] Une énergie partagée pour une société durable, humaine et solidaire, Projet de Déclaration de Politique régionale wallonne, 2009-2014, p. 235.

[12] Philippe DESTATTE, Jalons pour une définition des territoires wallons, 4. Les sous-régions d’Egmont-Stuyvenberg (1977-1978), Blog PhD2050, 8 février 2013,

http://phd2050.org/2013/02/08/sous-regions/

[13] Joël HODEIGE et Anne BORGHS, sous la direction du Professeur Michel HERBIET, Rapport préliminaire au séminaire du 30 janvier 1996, dans La province : une institution à redéfinir ?, p. 120-123, Charleroi, Institut Destrée, 1996.

[14] Construisant cette définition, la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne n’ignorait évidemment pas qu’il existe une autre acception du bassin de vie, tel que le conçoit, par exemple, l’INSEE : le plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès aux équipements et services les plus courants.

http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=zonages/bassin-vie-2012.htm (27.11.2013)

[15] Démarche prospective sur les conditions de mise en œuvre de politiques interterritoriales, Note D2DPE n°35, Région Nord – Pas de Calais, Objectif 2020, Avril 2010, p. 4-5. – Martin VANIER, Le Pouvoir des territoires : essai sur l’interterritorialité, Paris, Economica, 2010.

 

 Hour-en-Famenne, 13 septembre 2013

Faire un retour sur la question de l’identité wallonne [1], c’est en ce qui me concerne rappeler trois idées maîtresses.

1. Comme l’identité individuelle, l’identité régionale n’est pas donnée, elle est construite par les femmes et les hommes. Certes, elle a comme ressource une part d’héritage (cultures, histoires, patrimoines, etc.) mais elle est surtout un processus de découverte de soi, de ce qu’on est, et surtout de ce qu’on veut être pour l’avenir. C’est pour cela que la prospective, comme apprentissage collectif, est si importante.

2. C’est pour cela également – deuxième idée – que l’identité a à voir avec les valeurs, les finalités que l’on y place, que l’on veut affirmer pour le présent et pour l’avenir. L’identité est donc aussi vision. En Wallonie, nous avons souvent répété que cette identité régionale avait un contenu, un but : une démocratie exemplaire et un meilleur développement. Aujourd’hui, cet objectif n’est évidemment pas atteint.

3. Enfin, troisième idée, cette identité est politique et, si elle se veut nationale parfois – je ne dis pas nationaliste -, c’est dans le sens que lui donne la sociologue Dominique Schnapper dans son livre « La communauté des Citoyens… » [2]. C’est une idée fondamentalement républicaine, c’est-à-dire une gouvernance moderne, d’implication citoyenne, délibérative, démocratique, à la fois territoriale et universelle, qui articule les affiliations, qui respecte l’autre et le reconnaît. L’identité est donc multiple et non exclusive.

Il n’existe rien de pire que de nier l’identité de quelqu’un ou d’une collectivité humaine car c’est nier son existence.

Dire que l’identité wallonne n’existe pas, c’est nier ce que nous sommes comme Wallonnes et Wallons. C’est profondément inacceptable car l’humanité est fondée, au contraire, sur la reconnaissance.

 

 

Philippe Destatte

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[1] Mise au net de l’intervention de Philippe Destatte à l’émission Connexions, RTBF, La Première, 13 septembre 2013.

[2] Dominique SCHNAPPER, La communauté des citoyens, Sur l’idée moderne de la nation, coll. Essais, Paris, Gallimard, 1994.

Hour-en-Famenne, 12 août 2013

 L’été est propice à la prospective mais aussi à la rétrospective. L’une l’allant pas sans l’autre. Voici un exposé présenté lors de l’Assemblée du Mouvement du Manifeste wallon du 22 novembre 2010 où j’étais invité à prendre la parole à l’Université du Travail à Charleroi. Beaucoup de ce que j’ai dit ce jour-là – tempore non suspecto – me paraît rester d’actualité en 2013 mais aussi en vue de 2014… Malheureusement.

Charleroi, 22 novembre 2010

 Permettez-moi de commencer mon intervention en rendant hommage au Bourgmestre de Charleroi, Jean-Jacques Viseur. Même si, personnellement, j’ai toujours été prudent quant à l’utilisation du mot nation, je pense avec lui que son utilisation dans nos démocraties ne mérite sûrement pas d’être frappé d’indignité comme certains ont voulu le faire. Même si j’ai toujours préféré me dire régionaliste, je me souviens que l’historien français Pierre Nora disait, à l’époque des méfaits du nationalisme en Yougoslavie, qu’il ne fallait pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et que, à côté du nationalisme belliqueux, il y avait un nationalisme amoureux. Nous savons aussi, avec Dominique Schnapper – la fille de Raymond Aron – que la nation, c’est la communauté des citoyens, et donc le fondement de la démocratie.

Je suis très inquiet de l’évolution de la vie politique en Belgique. J’ai entendu ces derniers mois un ministre-président bruxellois dire que si les Flamands prenaient leur indépendance, « on »  leur donnerait trois mois pour quitter Bruxelles. Je crains que le « on », dans son esprit, c’était nous les Wallonnes et les Wallons, et nos enfants, en âge d’être soldats. Quelques mois plus tard, je l’ai entendu dire que la NVA n’était pas des adversaires politiques mais des ennemis politiques. J’ai aussi entendu une vice-premier-ministre dire que si la Flandre allait vers la séparation, on exigerait un référendum en Flandre, on ferait une consultation populaire à Bruxelles et en périphérie. Jamais cette vice-premier-ministre n’a parlé des Wallons à qui on ne demandera jamais leur avis. Nous le voyons, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a une signification différente selon la région où l’on habite.

Je suis encore plus inquiet par l’évolution des Wallonnes et des Wallons.

Parce que les Wallons manquent de mémoire.

Parce que les Wallons manquent de vision.

Parce que les Wallons manquent de courage.

1. Les Wallons manquent de mémoire

 Fondamentalement, les Wallons ne savent plus pourquoi ils ont contribué à instaurer le fédéralisme. Pour de nombreux jeunes Wallons, – nous l’avons observé lors du séminaire prospectif que nous avons organisé avec une douzaine de jeunes tant de l’université que de l’enseignement secondaire des différents réseaux à l’occasion du trentième anniversaire du Parlement wallon issu des lois d’août 1980 –  le problème, c’est le fédéralisme. C’est-à-dire que, n’ayant connu que le système fédéral et n’ayant pas été informée des raisons de la fédéralisation, la plupart d’entre eux considèrent que le mal belge d’aujourd’hui est produit par le fédéralisme lui-même.

 A l’occasion de ce même anniversaire, j’ai écouté Jean-Maurice Dehousse, invité par Bertrand Henne à Matin Première, rappeler que l’on ne pouvait pas comprendre ce qui se passait actuellement dans les relations entre Flamands et Wallons si on n’avait pas en mémoire les événements de 1940-45 et, en particulier, le problème des prisonniers de guerre. Comme je donnais mon cours de Société et institutions de la Belgique depuis 1830 à l’Institut des Sciences juridiques de l’Université de Mons ce jour-là, j’ai interrogé l’auditoire, composé d’une bonne centaine de jeunes étudiants frais émoulus du Secondaire, pour demander qui d’entre eux savait de quoi il s’agissait lorsqu’on évoquait la question des prisonniers de guerre. Cinq étudiants seulement ont levé la main et ont pu l’expliquer. Cinq sur environ 130 étudiants… Mais ce n’est pas tout. Croisant ce jour-même le jeune successeur de Fernand Dehousse et de François Perin à la Chaire de Droit constitutionnel de l’Université de Liège, j’ai voulu partager avec lui mon étonnement à ce sujet. Il n’était guère étonné puisque, lui non plus, n’était pas informé du fait que les prisonniers de guerre wallons avaient été gardés en captivité tandis que les prisonniers flamands avaient été libérés dès 1940… Je vous le disais que les Wallons n’ont pas de mémoire.

 Ainsi, les Wallons, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive, sont devenus fatalistes et continuent à croire que tout ce qui se produit est naturel. Ils se laissent embarquer dans des combats qui ne sont pas les leurs. Tous les partis francophones ont vainement couru après le FDF dans une logique qui relève davantage de la vision fransquillonne que du fédéralisme régional. Ils ont oublié que, depuis la loi de 1889 et ses arrêtés d’application, le législateur a commencé à dire quelles communes étaient flamande ou wallonne, qu’en 1929 Kamiel Huysmans, député d’Antwerpen, et Jules Destrée, député de Charleroi, accompagnés d’une série d’autres parlementaires socialistes avaient, par le Compromis des Belges, ouvert la porte du fédéralisme territorial en reconnaissant l’homogénéité linguistique et culturelle de la Flandre et de la Wallonie, ainsi que le caractère bilingue de Bruxelles. Ce faisant, ils ont permis de fonder les lois linguistiques des années trente, toutes établies sur ces principes, y compris la réorganisation de l’armée belge sur cette base, ce qui n’est pas étranger à ce qui va se passer en 1940…

 Les Wallons ont oublié les travaux essentiels du Centre Harmel, véritable doctrine de la réforme de l’Etat. Fondé en 1949, à l’initiative du député PSC Pierre Harmel, présidé par le ministre d’Etat Eugène Soudan, composé de 42 membres provenant des quatre partis (catholique, libéral, socialiste et communiste), parmi lesquels 18 parlementaires et 24 extraparlementaires nommés paritairement par la Chambre et le Sénat, le Centre Harmel a travaillé jusqu’à la fin 1953. Parmi ses membres, on trouve des personnalités aussi chères au Mouvement wallon que Fernand Dehousse, Fernand Schreurs, Hubert Rassart ou René Thône. La séance officielle de clôture des travaux a eu lieu un an plus tard et son rapport fut déposé au printemps 1958 et publié dans les Documents parlementaires. On oublie que c’est un militant wallon important, Jean Van Crombrugge, personnalité libérale, ancien directeur de l’Ecole normale Jonfosse à Liège, qui en tant que rapporteur wallon de la section politique, y a proposé de fixer définitivement par une loi la frontière linguistique.

 On oublie aussi que le Centre Harmel, en assemblée plénière, a rendu un avis, à la demande expresse du Sénat, sur le projet de loi portant modification de la loi du 28 juin 1932 sur l’emploi des langues en matière administrative, déposé par le Ministre de l’Intérieur Ludovic Moyerson. Que dit cet avis daté du 27 janvier 1953 au sujet de la fixation de la frontière linguistique ?

 D’abord qu’il faut, dans un souci d’apaisement dans les relations entre les Flamands et les Wallons, envisager la suppression des recensements décennaux et proposer une limite administrative des langues, définitive, soustraite à toutes compétitions.

 Ensuite, que pour fixer cette limite, le Centre Harmel a entendu des spécialistes flamands et wallons dont les rapports convergents lui ont permis de réduire les points litigieux à quelques localités : d’une part, Mouscron, Renaix et Enghien, d’autre part, le secteur d’Outre-Meuse, c’est-à-dire les Fourons. Pour ce qui concerne les trois premières communes, le Centre leur a reconnu leur caractère soit wallon soit flamand et a demandé qu’on leur accorde des facilités linguistiques. Pour ce qui concerne les communes d’Outre-Meuse, un accord unanime s’est dégagé pour leur attribuer par arrêté royal un régime bilingue.

 Enfin, je cite textuellement l’accord qui est intervenu au Centre Harmel en ce qui concerne Bruxelles et sa périphérie.

 Quant à l’agglomération bruxelloise, le Centre de Recherche a émis l’avis qu’on lui adjoigne les communes d’Evere, de Ganshoren et de Berchem-Ste-Agathe. Dans son opinion, il ne peut s’agir d’aller au delà et d’admettre la bilinguisation d’autres communes flamandes de l’arrondissement de Bruxelles. En décider autrement serait à la fois favoriser une centralisation bruxelloise dont se plaignent Wallons et Flamands et entretenir une plaie à laquelle les Flamands sont particulièrement sensibles [1].

Comme on le sait, ces trois communes seront les dernières à être rattachées à la l’agglomération bruxelloise l’année suivante (1954). Pourquoi dès lors, aujourd’hui, les représentants politiques des Wallonnes et des Wallons, ouvrent-ils des dossiers sur ces matières qui vont à l’encontre des accords passés antérieurement avec les Flamands ? Pourquoi agiter l’élargissement de Bruxelles, le couloir de Rhodes St-Genèse, le bilinguisme de la périphérie, sinon pour compromettre les négociations aujourd’hui et pour perdre la face demain ? Pourquoi donc négocier en lecteur au jour le jour des éditos du journal Le Soir plutôt qu’en préservant l’acquis fédéraliste ?

Ils ont oublié que leur combat était autre : même dans sa version la plus simplifiée, le projet wallon a pu être défini comme un meilleur développement et une démocratie exemplaire. On a peut-être un tout petit peu progressé sur le premier objectif et probablement régressé sur le second.

2. Les Wallons manquent de vision

 J’entends par là une vision à long terme, partagée entre tous, de ce que l’ensemble  des acteurs wallons veulent entreprendre. Un vrai consensus sur l’avenir. Celui qu’on chercherait en vain dans les négociations gouvernementales fédérales.

 Certes, la Wallonie est en train de se reconstruire économiquement avec quelques succès, même si, comme disait jadis l’économiste Robert Solow,  au sujet de la Nouvelle Economie et des ordinateurs, on pouvait les voir partout, sauf dans les statistiques.

 De même, la Wallonie est en train de se réconcilier avec ses territoires et ceux-là œuvrent à leur reconversion tout en participant à l’effort commun, ce qui est le contraire du sous-régionalisme.

 La plupart des régions d’Europe construisent des visions pour baliser leur avenir. La Wallonie, elle, semble s’en désintéresser. Depuis le Manifeste wallon de 1983, on sait clairement qu’il y a deux voies : la voie francophone et bruxelloise, d’une part, la voie wallonne et bruxelloise, de l’autre. Depuis 1993, un article 138 permet le transfert des compétences de la Communauté française vers la Région wallonne et vers le groupe linguistique français du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale sans accord des Flamands. Ces transferts nécessitent des décrets adoptés à la majorité des deux tiers au Parlement de la Communauté française et à la majorité absolue au Parlement wallon et du groupe linguistique français du Parlement bruxellois [2]. Qu’attendent nos parlementaires régionaux et communautaires pour réaliser cette opération qui permettrait non seulement de se donner les moyens de vraies politiques transversales d’innovation et de créativité, mais en plus de passer concrètement à une dynamique régionale intégrale sur Bruxelles, empêchant les velléités de ceux qui, en Flandre, veulent transférer des compétences vers les communautés sans tenir compte de la reconnaissance, faite en 1989, que  Bruxelles soit une région à part entière ?

Dans le même temps, il faut cesser de répéter le leitmotiv de l’alliance Wallonie-Bruxelles. Il est inutile, car contrairement à ce qu’on répète, il ne rend pas les Wallons plus forts face aux Flamands : la réforme de l’État ne se joue ni sur un ring ni sur un champ de bataille. Comment veut-on que les Flamands acceptent un fédéralisme à trois ou à quatre si on leur martèle que cela permettra de jouer à deux régions contre une ? D’autant que c’est, je pense, pour les Wallons, se faire beaucoup d’illusions sur une solidarité de Bruxelles avec la Wallonie dont, à ce jour, on ne dispose que de peu d’exemples, sinon pas du tout.

3. Les Wallons manquent de courage

Le premier courage des Wallons, c’est d’organiser la pacification de leurs relations avec les démocrates flamands, c’est-à-dire aussi avec la NVA. Car la pacification avec la Flandre est indispensable pour construire l’avenir de la Wallonie. La pacification de la Wallonie et de Bruxelles avec la Flandre est aussi indispensable à la Flandre dans son combat contre ses forces radicales, antidémocratiques, proto-fascistes du Vlaams Belang.

Dès lors, il faut oser dire que la Wallonie n’a de revendication ni territoriale ni linguistique sur les communes de la périphérie bruxelloise localisées en Région flamande, qu’il n’est pas question d’étendre Bruxelles au-delà des 19 communes et qu’il est normal qu’en Flandre, on utilise des services administratifs en flamand.

Il faut avoir le courage de penser les politiques de la Wallonie comme si elles devaient être financées sur ses recettes propres, parce que, qu’on le veuille ou non, la Wallonie sera davantage face à elle-même dans les années qui viennent, que l’on s’inscrive dans des plans A, B, C ou D. Etienne de Callataÿ, chef économiste à la Banque Degroof ne soulignait-il pas voici quelques jours que les efforts à fournir en termes d’assainissement des pouvoirs publics à l’horizon 2015 auraient des conséquences bien plus importantes pour les régions – et donc pour la Wallonie – que la révision de la loi de financement ? [3]

Pour cela, il faut réaliser des bouleversements profonds dans la gouvernance et l’organisation de la Wallonie. Il est donc indispensable de réorganiser en profondeur les institutions et d’organiser la mobilisation des moyens, y compris budgétaires, bien sûr.

André Renard aurait appelé cela des réformes de structure.

Cela passe par un nouveau Contrat d’avenir, négocié entre le Gouvernement wallon et toutes les forces vives de Wallonie, un vrai engagement collectif. Il s’agit d’ouvrir ensemble de grands chantiers qui mettent fin aux tabous wallons, prennent à bras le corps nos difficultés, et renouvellent les champs de l’action collective.

Cela peut se faire, cela doit se faire, dans les domaines de :

– l’université et de la recherche, où une grande réforme est indispensable qui aboutisse à fonder une seule grande entité universitaire, y compris les hautes écoles,  de Tournai à Liège et d’Arlon à Louvain-la-Neuve voire à Bruxelles, si les Bruxellois le veulent ;

– l’enseignement obligatoire, où le Plan Busquin Di Rupo attend toujours d’être mis en œuvre, tandis que la fusion des dynamiques de formation et d’éducation au niveau des bassins de vie / bassin d’emploi / bassin d’enseignement est porteuse d’avenir ;

– les chemins de fer, les communications routières, l’emploi et le travail, la fonction publique, etc. Il ne m’appartient pas de développer ici toutes les politiques qui peuvent nous permettre à la fois d’être plus efficaces et plus efficients, et donc de gagner notre autonomie réelle, y compris sur le plan budgétaire. Mais sachons que cela ne se fera pas tout seul, cela ne se fera pas de manière linéaire, cela ne se fera pas sans système de péréquation permettant de maintenir une vraie solidarité entre les Wallonnes et les Wallons. Les transferts budgétaires Nord-Sud sont des chaînes dont nous devons nous libérer, à la fois pour recouvrer notre liberté et notre dignité.

Partout, des choix courageux et essentiels sont à faire dans un cadre régional, en tenant compte des intérêts des Wallonnes et des Wallons, en reconnaissant qu’ils existent et qu’ils sont parties prenantes de leur avenir.

Il est grand temps de faire le choix de la Wallonie. Ce choix est aujourd’hui urgent, que l’on s’inscrive dans le fédéralisme avancé, que l’on ait l’intention de se mettre à la table de l’Europe aux côtés de Bart De Wever ou même de regarder vers la France. Dans tous les cas, il s’agira d’un passage nécessaire.

Philippe Destatte

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[1] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Centre Harmel, Ministère de l’Intérieur, Centre de recherche pour la solution des problèmes sociaux, politiques et juridiques en régions wallonne et flamande, Document n°255, Assemblée plénière, Motion n°9, Réponse au ministre de l’Intérieur concernant le projet de loi modifiant la loi de 1932, texte adopté au cours de la séance du 27 janvier 1953, p. 2-4.

[2] Le Parlement de la Communauté française, d’une part, et le Parlement de la Région wallonne et le groupe linguistique français du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale, d’autre part, peuvent décider d’un commun accord et chacun par décret que le Parlement et le Gouvernement de la Région wallonne dans la région de langue française et le groupe linguistique français du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale et son Collège dans la région bilingue de Bruxelles-Capitale exercent, en tout ou en partie, des compétences de la Communauté française.Ces décrets sont adoptés à la majorité des deux tiers des suffrages exprimés au sein du Parlement de la Communauté française et à la majorité absolue des suffrages exprimés au sein du Parlement de la Région wallonne et du groupe linguistique français du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale, à condition que la majorité des membres du Parlement ou du groupe linguistique concerné soit présente. Ils peuvent régler le financement des compétences qu’ils désignent, ainsi que le transfert du personnel, des biens, droits et obligations qui les concernent. Ces compétences sont exercées, selon le cas, par voie de décrets, d’arrêtés ou de règlements.

[3] Interview d’Etienne de Callataÿ dans Le Soir, 18 novembre 2010, p. 4.

Arolla, le 31 juillet 2013

La Grande Guerre des commémorations du centenaire de 1914 a, en Belgique, manifestement commencé bien avant le centième anniversaire du déclenchement des hostilités. Chacun anticipe évidemment ce qu’il peut… Comme le montre un article particulièrement éclairant de l’historien Jean Lefèvre (Institut Emile Vandervelde) [1], ce qui ne change pas, par contre, c’est que l’objectif des institutions « francophones »  est de porter bien haut le drapeau tricolore du patriotisme national belge tandis que les Flamands joueront eux leur propre carte nationale. In Flanders fieldsas usual. Il est assurément utile, et il faut remercier l’archiviste de l’IEV de mettre en évidence les risques d' »instrumentalisation » identitaire de la Première Guerre mondiale et de s’interroger sur la place réservée aux historiens dans les commémorations ou sur le fait que d’éminents spécialistes comme Sophie de Schaepdrijver [2] ou Bruno De Wever aient été écartés de la préparation des commémorations officielles en Flandre. On s’étonnera cependant que l’histoire wallonne de la Grande Guerre ne soit pas évoquée dans ce panorama. Ce que l’on reproche en fait aux autorités flamandes, c’est de faire comme si la Belgique n’existait pas. On peut relever que, parallèlement, la Wallonie en tant qu’enjeu n’est pas présente non plus, sauf pour rappeler les montants considérables qui vont être engagés par son gouvernement pour ces commémorations, justement. Que l’on ne nous réponde pas que la Wallonie n’existait pas en 1914 : même si elle n’était pas encore une entité de droit public, elle était suffisamment tangible pour que le roi Albert Ier l’évoque adroitement dans son discours mobilisateur et dramatique prononcé au Parlement belge le 4 août 1914 : partout, en Flandre et en Wallonie, dans les villes et dans les campagnes, un seul sentiment emplit les coeurs : le Patriotisme [3], tandis que, le lendemain, dans un message à ses troupes, le même roi leur demande de se souvenir, Flamands, de la Bataille des Eperons d’Or, et vous, Wallons de Liège, qui êtes en ce moment à l’honneur, des 600 Franchimontois [4].

Sans, évidemment, privilégier une approche « spécifiquement wallonne » comme le soulignait la Commission présidée par Laurence Van Yperseel, on pouvait éviter de retomber dans une histoire nationale belge et, à l’heure de l’Europe, essayer d’épouser une approche transnationale mieux équilibrée, articulant les différents niveaux de lecture et de gouvernance. Et donc aussi la Wallonie. En effet, entre les mythiques tranchées de l’Yser et le souvenir de quelques massacres locaux – dont les mécanismes doivent surtout être compris – une place devrait être réservée non à une mémoire wallonne mais à une histoire wallonne de la Grande Guerre. S’interroger sur la place des régions dans le premier conflit mondial, est-ce vraiment faire de l’ombre à l’image de la grande Belgique nationaliste valorisée par Henri Pirenne et Jean Stengers ? N’est-ce pas, au contraire, comme l’a observé Paul Delforge en 2008, reconnaître que la Grande Guerre a eu aussi pour conséquence de hisser sur le plan international les questions flamande et wallonne ? [5] Dans l’ouvrage magistral qu’il a publié sur « la Wallonie et la Première Guerre mondiale », l’historien liégeois et directeur de recherche à l’Institut Destrée observe que, malgré le renouveau d’intérêt pour la Grande Guerre et la publication d’ouvrages apportant de nouveaux éclairages, la place réservée à la Wallonie y est quasi inexistante [6]. Cela pourrait paraître dérisoire et mesquin à certains si la période de 1914-1918 n’avait pas aussi été celle des 14 points de la déclaration du Président Woodrow Wilson le 23 janvier 1917 et de l’affirmation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes…

En quoi la Wallonie est-elle concernée par la Grande Guerre ? Nous pensons que beaucoup reste à écrire et à faire connaître, tant en ce qui concerne l’invasion que l’occupation allemandes.

L’invasion sanglante

C’est le processus déclenché le 28 juin 1914 à Sarajevo qui mène à l’ultimatum allemand du 2 août 1914. Le refus de laisser passer l’armée allemande provoque l’invasion de la Belgique le 4 août. Une partie des 117.000 soldats belges se porte à la frontière que franchissent ou vont franchir 1.000.000 d’Allemands. Ces troupes allemandes, qui ont pour objectif d’encercler l’armée française par le nord, se dirigent non vers la France, mais vers Liège et la Hesbaye. La bataille de la Meuse commence. Le général Erich Ludendorff s’empare de la Cité ardente le 7 août. La position fortifiée résiste encore jusqu’au 15, moment où son commandant, le général Gérard Leman, grièvement blessé dans l’écrasement du fort de Loncin par les mortiers allemands, doit laisser  la place aux envahisseurs. Comme l’indiquent les historiens irlandais John Horne et Alan Kramer, le commandant en chef allemand, le général Helmuth von Moltke, a sous-estimé la puissance du système des forts de Liège et la capacité de résistance de l’armée belge : là où le général allemand Alfred von Schlieffen, révisant son fameux plan en 1912, n’avait prévu qu’une seule division pour investir à la fois Liège et Namur, il en a fallu huit pour réduire Liège seule, au prix d’un temps précieux et de pertes évaluées à cinq mille trois cents hommes environ [7]. Les retards affectent la bonne réalisation du plan allemand et le redéploiement de leurs armées face aux Russes.

Alors que, après son combat de Haelen (bataille de la Gette, 12 août), l’armée belge se retire sur le réduit fortifié d’Anvers, la Wallonie est livrée aux Allemands, comme l’avaient craint Jules Destrée et de nombreux élus et entrepreneurs wallons [8]. Les massacres de population jalonnent l’avancée des troupes impériales dont la culture et les règles d’engagement restent ceux de la Guerre de 1870, renforcés par les usages brutaux des guerres coloniales qui ont suivi. Les troupes allemandes sont marquées par la peur des francs-tireurs parfois incarnés la Garde civique belge [9] mais que déclenchent souvent des friendly shouts ou l’incompréhension des assaillants devant la nouvelle puissance de feu des snipers ennemis : Soumagne (118 civils tués dès le 5 août), Olne-Saint-Hadelin (64 civils tués le 6 août), Melen (108 civils tués le 8 août), Liège (67 civils tués le 20 août), Andenne-Seilles (262 civils tués les 20 et 21 août), Tintigny (63 civils tués le 22 août), Tamines (383 civils tués les 22 et 23 août), Monceau-sur-Sambre (63 civils tués le 22 août), Dinant-Neffe-Leffe-Anseremme (674 civils tués le 23 août), Ethe (218 civils tués le 23 août), Quaregnon (66 civils tués le 23 août), Latour (71 civils tués le 24 août), Surice (56 civils tués le 25 août), Arlon-Rossignol (133 civils tués le 26 août), et de nombreuses autres exécutions non seulement dans une multitude de communes wallonnes mais aussi en Meurthe-et-Moselle, où le phénomène est similaire, et en Flandre. Là, on se souvient en particulier d’Aarschot (156 civils tués le 19 août) et de Louvain (258 civils tués le 25 août) [10]. Ainsi, plus de 6.000 civils belges ont été tués en quelques semaines de cette invasion sanglante alors que la grande majorité des atrocités allemandes se produisent lorsque la garde civique n’est pas engagée [11]. Nous n’avons pas réalisé le recensement précis, mais le nombre total des Wallonnes et Wallons massacrés pourrait dépasser les 4.000 en août 1914…  

Attaqués le 20 août, les neuf forts de Namur et leur garnison de 24.000 hommes ne peuvent résister au delà du 25 août aux 150.000 Allemands qui les assaillent. Une large partie des troupes belges peut toutefois se replier vers la France. Arrivés en renfort sur le canal de Mons, la Haine, la Sambre et la Meuse, les corps expéditionnaires anglais (maréchal John French, BEF) et français (général Charles Lanzerac, Ve Armée) trouvent la voie barrée par les 15 corps d’armée de l’aile droite allemande. Les Anglais et les Français livrent respectivement les batailles de Mons (22-23 août) et de Charleroi (21-23 août). Après de furieux affrontements, les uns et les autres sont repoussés par les armées des généraux Karl Von Bülow et Alexander Von Kluck au prix de fortes pertes. La bataille de la Meuse est perdue. Attaquée le 27 septembre, la fortification anversoise, qui menaçait encore le flanc de l’armée allemande par d’épiques sorties en force, ne peut tenir au delà du début du mois d’octobre. Une partie de l’armée belge peut néanmoins se soustraire à l’assiégeant et, couverte par un corps d’armée français, se retirer derrière l’Yser où elle résistera, avec le soutien des alliés, jusqu’à l’offensive victorieuse du 28 septembre 1918.

Si au lieu d’être Prussiens, les soldats avaient été Français, comment les Wallons auraient-ils réagi ?

Entre ces deux dates de 1914 et 1918, ce sont quatre ans de misère, de déportations, de travaux obligatoires, d’effondrement économique… C’est à partir de janvier 1915 que les Allemands conçoivent puis mettent progressivement en place la Flamenpolititik destinée à s’attacher les Flamands, « peuple frère opprimé par les Wallons », en vue de faire de la Belgique un futur protectorat du Reich dans le cadre de la Mitteleuropa germanique. Des Flamands vont être sensibles à cette main tendue et s’inscrire dans une logique de fraternisation sinon de collaboration : on les appellera « activistes ».  À partir de février 1915, mais surtout du début 1916, les occupants appliquent leur Flamenpolitik aux prisonniers de guerre en séparant les Flamands et les Wallons dans les camps allemands, pour les regrouper dans des lieux différents et surtout leur appliquer des régimes distincts, plus favorables aux Flamands [12]. A Bruxelles, le budget de la Belgique est scindé en budget de la Flandre et en budget de la Wallonie par l’arrêté du 4 octobre 1916 [13], tandis que l’Université de Gand, flamande, vieille revendication du Mouvement flamand, est inaugurée officiellement par le gouverneur général allemand Von Bissing, le 24 octobre de la même année. Le Raad van Vlaanderen est officiellement fondé le 11 février 1917 et reconnu par Berlin quelques semaines plus tard lorsqu’une délégation de ce Conseil est reçue dans la capitale impériale par le chancelier Theobald von Bethmann-Hollweg. Une séparation administrative de la Wallonie et de la Flandre, sauce prussienne, est promulguée par les Allemands le 21 mars 1917. Mais ceux-ci sont partiellement débordés par les plus radicaux parmi les activistes et qui, à la faveur du processus d’élection du second Raad Van Vlaanderen, proclament l’indépendance de la Flandre le 20 janvier 1918 à Bruxelles. Ni les autorités allemandes ni de nombreux leaders du Mouvement flamand d’avant-guerre ne couvriront ce coup de force [14].

Il en sera de même en 1940 : on ne saurait nier que, dès avant le conflit de 1914-1918, les opinions publiques flamande et wallonne avaient des sentiments différenciés concernant l’Allemagne et la France, tout comme ces regards variaient suivant que l’on était catholique, libéral ou socialiste. Réagissant surtout contre tout ce qui est français, les militants flamands se rapprochaient en fait des intérêts allemands [15]. Mais une question a bien été posée au sortir de la Guerre par le Liégeois Gustave Wathelet qui constatait, comme bien autres l’on fait, que l’activisme wallon n’avait pas existé : « si au lieu d’être Prussiens, les soldats avaient été Français, comment les Wallons auraient-ils réagi ?  » [16]. L’accueil fondamentalement chaleureux réservé aux armées françaises dans le Hainaut en dit déjà beaucoup sur la réponse … [17]

Le conflit mondial de 1914-1918 a également de lourdes retombées économiques pour la Wallonie. Certes, l’attaque allemande par le bassin industriel, de Liège à Namur, puis Charleroi et Mons affecte peu les infrastructures. Par contre, très rapidement, l’épuisement progressif du stock de matières premières et son non-remplacement par l’arrêt des importations et de la circulation des marchandises, provoqué par le blocus allié dans les zones du front avec les envahisseurs allemands, menace la production sidérurgique. Pour les aciéries, celle-ci passe de 1.409.460 tonnes en 1913 à 2.380 tonnes en 1918. Comme l’indique l’économiste Fernand Baudhuin, le nombre des hauts-fourneaux allumés, qui était encore de 6 sur 54 en 1915 et en 1916, n’est plus que de 1 en 1917. En 1918, ils sont tous éteints. À partir de 1917, l’occupant allemand détruit systématiquement les usines afin de se procurer fonte et acier pour ses fabrications de guerre. En 1918, seuls deux haut-fourneaux sur 7 restent actifs à la société Cockerill : 4.500 wagons de débris de machine en en ont été extorqués vers  l’Allemagne [18].

Beaucoup reste donc à comprendre, à écrire, à enseigner sur la manière dont la Wallonie a vécu, subi, participé et combattu à  la Première Guerre mondiale, dans tous les domaines. Il importe de découvrir la manière dont elle a tenté de se relever, de comprendre ses relations avec les nouveaux Cantons de l’Est, rattachés par Versailles. Les chercheurs et enseignants ne pourront évidemment le faire qu’en inscrivant les approches locales dans l’ensemble régional et en articulant celui-ci avec l’histoire de Belgique, l’histoire de l’Europe et bien sûr l’histoire universelle, comme on l’écrivait jadis.

Conclusion : l’occasion manquée d’une année 2014 plus paisible…

Le 24 août 1914, sur leur route d’invasion, les Allemands jettaient bas le Coq de Jemappes, haut lieu du Mouvement wallon, inauguré le 24 septembre 1911 notamment par Jules Destrée pour commémorer la victoire française du 6 novembre 1792. Comme l’a écrit Reinhart Kosseleck, les destructions de monuments ont lieu quand la génération des fondateurs n’est pas encore éteinte, tant qu’elle peut encore être considérée comme un adversaire politique direct. Assurémment, à Jemappes, c’est l’ennemi wallon qui est visé par les Prussiens. Comme l’observe l’historien allemand, le cas individuel de la mort a beau être passé, il n’en est pas moins l’avenir de chaque observateur  [19].

Les monuments aux morts, même s’ils peuvent être virtuels comme les commémorations, sont bien les lieux de fondation de l’identité des survivants. C’est vrai pour le Coq de Jemappes comme pour l’Aigle blessé de Waterloo. C’est probablement exact aussi pour la Tour de l’Yser.

Tout en gardant notre profond respect aux anciens combattants qui ont fait leur devoir, être historien et être Européen aujourd’hui signifie aussi, face aux événements de la Grande Guerre, faire l’effort de comprendre pourquoi une Flandre a essayé d’émerger en 1914-1918, et pourquoi la Wallonie ne l’a pas fait, malgré la tardive Wallonenpolitik ouverte par l’occupant en décembre 1917. Loin d’être l’apothéose de la nationalité belge comme aimait à le rappeler le professeur Jean Stengers, la Grande Guerre fut avant tout le révélateur de la faillite des institutions de 1830. Le moment est peut-être également venu de s’interroger : à l’instar de ce qui s’est passé à Lophem, le 11 novembre 1918, pour l’octroi du suffrage universel, n’aurait-il pas fallu, en 1919, avoir la sagesse d’instaurer la séparation administrative plutôt que de la réprimer ? Cela aurait épargné à la Belgique, devenue fédérale cinquante ou soixante ans plus tôt, un nouveau et plus durable déchirement entre Flamands et Wallons en 1940. Cela nous aurait peut-être également annoncé une année 2014 plus paisible… Toutes les parties prenantes de l’actuel Etat fédéral belge devraient considérer le centième anniversaire de la Première Guerre mondiale avec réalisme et compréhension de l’autre comme autant de partenaires, qu’ils proviennent de l’une ou lautre des quatres régions. Cette compréhension donnera peut-être l’occasion au monde politique, aux entrepreneurs et à la société civile de construire enfin, en 2014, une Belgique qui corresponde au dialogue et à l’harmonie nécessaires entre Flamands, Bruxellois, Germanophones et Wallons.

 

Philippe Destatte

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[1] Jean LEFEVRE, Les enjeux politiques autour des commémorations de la Première Guerre mondiale, Bruxelles, Institut Emile Vandervelde, Juillet 2013. http://www.iev.be

[2] Voir notamment son ouvrage : Sophie DE SCHAEPDRIJVER, La Belgique et la Première Guerre mondiale, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes, 2004.

[3] Annales parlementaires, Chambres réunies, Séance royale du 4 août 1914, p. 1.

[4] La proclamation est reproduite dans Henri PIRENNE, Histoire de Belgique des origines à nos jours, t. 4, p. 288, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1948.

[5] Paul DELFORGE, La Wallonie et la Première Guerre mondiale, Pour une histoire de la séparation administrative, p. 13, Namur, Institut Destrée, 2008. – On peut relever que cet ouvrage magistral, primé par le prix Halkin-Williot de la critique historique et le Prix Jean Stengers de l’Académie royale de Belgique, n’est malheureusement pas cité dans l’article de Jean Lefèvre…

[6] Paul DELFORGE, La Wallonie et la Première Guerre mondiale…, p. 9, Namur, Institut Destrée, 2008.

[7] John HORNE & Alan KRAMER, 1914, Les atrocités allemandes, La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, p. 40,41 et 184, Paris, Tallandier, 2011.

[8] Ils nous ont pris notre sécurité. Nous ne sommes plus à l’aise vis-à-vis d’eux ; nous sommes, à cause d’eux, inquiets vis-à-vis de l’étranger. Nous la sentons chaque jour approcher comme un fléau terrible, la guerre entre nos voisins du sud et de l’est et nous savons par des révélations récentes, que nous sommes le chemin de l’invasion et impuissants à l’empêcher. La répugnance des Flamands à accepter le devoir militaire, le niemand gedwongen soldaat, la veulerie des gouvernants fait que nous n’avons pas préparé la résistance nécessaire. Les Flandres resteront loin des conflits ; Anvers, réduit national, s’il n’est pas aux mains des Allemands qui y sont déjà installés en maîtres, laissera passer l’orage à l’abri de ses forts, mais nous, Wallons, nous seront livrés aux horreurs des combats. Les vallées de la Meuse et de Sambre sont un chemin commode pour l’envahisseur, – on le lui facilite encore par la construction d’un chemin de fer de Malmédy à Stavelot ! – et les grandes plaines de Fleurus, un merveilleux champ de bataille. Ah ! Si, au lieu de nous demander chaque année des sacrifices énormes pour un vain simulacre de protection, on nous laissait libres d’organiser nous-mêmes la garde de nos frontières ! La seule Wallonie, avec le système suisse de la nation armée, pourrait mettre en ligne une armée de 200,000 hommes, supérieure à tout ce que pourrait donner l’organisation militaire de la Belgique entière à l’heure actuelle ; et cette armée, ayant à défendre ses foyers et sa terre, aurait une cohésion et une énergie morales incomparables dans l’action défensive ! Jules DESTREE, La Lettre au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, Extrait de la Revue de Belgique, Bruxelles, Weissenbruch, 15 août-1er septembre 1912, p. 16.  

[9] John HORNE & Alan KRAMER, 1914 … p. 75-77 et 200-201. Les auteurs indiquent que la Garde civique est présente dans l’incident qui se déroule le 22 août à Tamines. Rappelons, qu’à côté de la Garde civique active dont la quarantaine de milliers de membres devaient agir sous commandement militaire, près de 100.000 hommes de la garde civique non active, organisée dans les petites villes, les villages et les campagnes avaient été rappelés par arrêté royal du 5 août 1914 (p. 198-199). Comme l’indiquent les auteurs, pour différentes raisons qu’ils expliquent longtemps, les deux corps ont pu être confondus par les Allemands avec des francs-tireurs.

[10] Voir l’Annexe I, Les atrocités allemandes en 1914 : incidents ayant causé la mort de dix civils ou plus, dans l’ouvrage de J. HORNE et A. KRAMER, op. cit. :, p. 625-632 et 633-639 pour la méthodologie et la définition des « incidents ». Nous avons limité notre énumération aux communes où cinquante civils ont été abattus. A noter que ces données qui se réfèrent souvent uniquement aux fusilliés sont discutables. Dans certains cas, le nombre de victimes peut être plus important comme le montrent certaines monographies communales. AInsi, un recensement des communes wallonnes où plus de 50 civils ont été condamnés à mort ou sont tombés victimes de l’invasion ou de l’occupation, établi par l’historienne Marie Dewez à partir de l’ouvrage dirigé par René LYR, Nos héros morts pour la patrie. L’épopée belge de 1914 à 1918 (histoire et documentation), Bruxelles, E. Van der Elst, 1920, donne le tableau suivant :

Province

Ville

Nombre de victimes

Hainaut Charleroi 89
  Lessines 86
  Monceau-sur-Sambre 66
  Nimy 55
  Quaregnon 109
Liège Liège 121
  Melen 74
  Olne 63
Luxembourg Ethe 218
  Latour 71
  Rossignol 108
  Tintigny 91
Namur Andenne 236
  Anseremme 62
  Auvelais 59
  Dinant 605
  Tamines 364

[11] J. HORNE & A. KRAMER, 1914, Les atrocités allemandes…, p. 340 et 606.

[12] Jean DESFLANDRES, Rennbahn, Trente-deux mois de captivité en Allemagne (1914-1917), Souvenirs d’un soldat belge, étudiant à l’Université libre de Bruxelles, t. 1, p. 353-354 et t. 2, p. 16-33, Paris, Plon, 1920. – Paul DELFORGE, op. cit., p. 85.

[13] Paul DELFORGE, La Wallonie et la Première Guerre mondiale…, p. 90.

[14]. Daniel VANACKER, Het Aktivistisch Avontuur, Gent, Academie Press, 2006.

[15] Ibidem, p. 51, en particulier la note 12 et 133.

[16] L’Opinion wallonne, n°131, 15 février 1920, p. 1, cité par P. DELFORGE, op. cit., p. 482. Gustave Wathelet était alors membre de l’Assemblée wallonne.

[17] Damien BALDIN et Emmanuel SAINT-FUSCIEN, Charleroi 21-23 août 1914, Paris, Tallandier, 2012.

[18] Fernand BAUDHUIN, Histoire économique de la Belgique (1914-1939), t. 1, p. 45 et 67 sv., Bruxelles, Bruylandt, 1944. (C. de KERCHOVE de DENTERGHEM, L’industrie belge pendant l’occupation allemande, p. 54.).

[19] Reinhart KOSELLECK, Les monuments aux morts, lieux de fondation de l’identité des survivants, dans R. KOSELLECK, L’expérience de l’histoire,  p. 209-210, Paris, Gallimard-Seuil, 1997.

Bucharest, 26 June 2013 [1]

 An understanding of the world requires explanatory and pedagogical models that can be used to explain transformations that are underway, accelerate them or advocate them. Philosophies, ideologies, scientific theories and business models are embellished with these grand tales that arouse sometimes enthusiasm and sometimes scepticism from intellectuals and those involved. Paradigm shifts are cited; societal transformations or civilisational changes are described. In these models, revolutions often constitute rites of passage and lend their tempo to or punctuate the major periods of history. If the past is under consideration, historians generally preside. If it is the present or future that is to be interpreted, futurists become the high priests who invoke these transformations. Recently Jeremy Rifkin, chairman of the Foundation on Economic Trends (Washington DC), a fine writer and excellent speaker, a regular at the major gatherings of the World Futures Society, has thus provided us with a Third industrial Revolution, which he continues to promote, especially at the EU level and in the European countries and regions [2].

An Industrial Revolution is a profound transformation in all areas of society

This is certainly not the first time that such an advent has been announced to us. In the 1980s, bolstered by its new economic autonomy and industrial dynamism, the Flemish Region announced, on the occasion of the major exhibitions entitled Flanders Technology, its intention to initiate the « DIRV », the Derde Industriële Revolutie in Vlaanderen (Third Industrial Revolution in Flanders). Marc Eyskens, a professor of economics at the KUL and former Belgian Prime Minister, described these changes in 1985 as an ongoing industrial revolution, in which innovations and technologies abound everywhere [3]. This announcement is in line with the transformation described since the end of the 1960s, notably by American sociologist Daniel Bell, the pioneer who conceived of the post-industrial era [4]. In France, ten years later, the French Finance Inspectors Simon Nora and Alain Minc described the principles of the computer revolution in a well-known report addressed to President Valéry Giscard d’Estaing [5]. Raymond Rifflet, chairman of the fifth congress of French-speaking Belgian Economists in November 1982, already preferred to speak of a transition from one era to another, an evolution that, he noted, was neither simple nor linear: it is therefore necessary to structure the transition from an industrial and para-industrial society (with the tertiary depending on the secondary sector) to a post-industrial society in which the laws of development will be very different  [6]. At the same time, the American futurist John Naisbitt expressed the idea of a time of parenthesis between two eras [7]. In his Rapport sur l’état de la technique (Report on the State of Technology), published in 1983 under the direction of Thierry Gaudin and Marcel Bayen, André-Yves Portnoff cited a revolution in intelligence. There he described a profound transformation in organisations, a transformation during which Europe would go from mass industry, organised in hierarchies, with moderately qualified personnel, to industry in small units, structured in networks, with a high density of brainpower and talents [8]. Inspired by the work of historian Bertrand Gille, the authors of the Rapport sur l’état de la technique show that, in each transition from one type of society to another, fundamental changes take place in the four key aspects of materials, time, energy and living things. Innovations in the third transformation correspond to each of these aspects: polymers, artificial intelligence, nuclear and solar energy, and genetics.

However much the idea of a transformation toward an Information Revolution, or even a Cognitive Revolution as Thierry Gaudin would call it later, attracted me at the time – John Naisbitt described it exactly in 1982 in Megatrends – the idea of a Third Industrial Revolution seemed to me inappropriate.

Of course, the concept of an Industrial Revolution as it took place first in England, then in Belgium, and especially in Wallonia, at the end of the 18th and beginning of the 19th century, is well known. This profound transformation in all areas of society was moreover described by numerous contemporaries – one thinks notably of the remarkable report by Natalis Briavoinne presented before the Royal Academy of Belgium in 1839. To read this text is to understand what an Industrial Revolution is. The most striking excerpt of this follows:

In the second half of the past century, faster progress was imprinted on the human spirit; knowledge took on a focus that was both more intense and more practical. A remarkable phenomenon! At the very time when all the classes and almost all the peoples of Europe were rushing furiously at each other, amassing enormous efforts to destroy each other, at the same time people everywhere were seized with a greater desire for improvement. This passion then took such a great hold among men, it endowed them with resources so fertile, that a twenty-five-year war accompanied by internal convulsions could not stop progress in all branches of the material organisation of society. In the midst of this enormous unrest, the sphere of work enlarged; the means for performing it were multiplied and simplified more each day. As a consequence, the population grew as risks of mortality were reduced. The treasures that the earth contains were better and more abundantly exploited; man produced and consumed more; he became richer. All these changes constitute the industrial revolution [9].

The systemic and holistic aspects of the effects of the transformation were blatant. They established the idea of global transformation dear to Bertrand Gille when he spoke of changes in the technological system and not a series of inventions independent of each other, of partial technical progress [10], much more than did the text by Jérôme-Adolphe Blanqui (1798-1854), the economist and professor at the National Conservatory of Arts and Crafts, although he is often cited as the inventor of the concept of the Industrial Revolution. Moreover, Natalis Briavoinne shows that the Industrial Revolution was not just a revolution in technology, but a profound change in every area of society. This is what Jérôme-Adolphe Blanqui did not understand when he wrote that he was limiting his list of discoveries to those that involved the manufacture of cotton cloth, because these are the ones that have brought about the industrial revolution that has changed relations among nations, that has allowed our civilisation and our expertise to penetrate into every country where our fabrics have found a place, that finally has given a large number of workers the occupation and the salary they need to live and support their family [11]. As Patrick Verley wrote in 1997, the entire society and the entire economy, including agriculture and services, were directly or indirectly involved [12]. Quantitative historical studies conducted under the direction of Pierre Lebrun have shown that the change in structure constituted by this phenomenon should in fact be interpreted in systemic terms as to its multidimensional impact on the whole of society [13]. The works that have followed, with more qualitative approaches, have certainly stressed social relations more, but have also strengthened the necessity for this systemic view [14].

To understand this is to understand that what is sometimes called the Second Industrial Revolution is not of the same nature. Moreover, is it not stressed that what is involved is first and foremost a technological revolution? [15] The Revolution of the turning point of the 18th and 19th centuries constituted in fact a systemic change in the structure of society. It was marked by the generalised advent of entrepreneurship, capitalism and the proletariat, with new production methods, described precisely first by Adam Smith and then by Karl Marx. What is called the Second Industrial Revolution constituted rather a process of partial substitution of oil and electricity for coal, with the transition to internal combustion and electric engines. Unlike the changes that marked the Industrial Revolution, these never seemed to me to be either systemic or emblematic of a transformation in the very nature of generalised capitalism, the driving force of Western Europe since the beginning of the century. And so, in my opinion, these technological transformations certainly do not deserve the name of « Second Industrial Revolution »

A convergence between a new communications technology and a new energy system

Jeremy Rifkin surely does not share this opinion. His thesis, his common thread, his theory is that the major economic transformations of history occur when a new communications technology converges with a new energy system. Rifkin believes that the new forms of communication then allow the more complex civilisations that the new energy sources make possible to be organised and managed. The First Industrial Revolution is consequently interpreted via the introduction of steam technology into printing, making it a means of communication allowing the transformation to be managed. The developments in printing, the reduction in costs that allowed printed matter to proliferate in America and in Europe, encouraged mass literacy, creating, thanks to the public schooling initiated between 1830 and 1890, a literate workforce that was able to organise the complex operations of an economy based on the railway, the factory, coal and steam. Jeremy Rifkin sees a second Industrial Revolution in the conjunction of centralised electricity, the era of oil, the automobile and the construction of suburbs. It underwent two stages of development, a first period between 1900 and the onset of the Crash of 1929, and a period of development in the aftermath of the Second World War marked by the construction of motorways and residential real estate. This era has been in decline since the end of the 1980s. The problem that Rifkin stresses is that telephone, radio and television, these types of centralised communications that should have played a major role, were not able to do so through a sort of temporal discrepancy. To Rifkin, the information technologies sector, including the internet, has not constituted an Industrial Revolution as it has not converged with a new energy regime. For the author of Biotech, the establishment of an energy-communications infrastructure over a period of several decades initiates the long-term growth curve of a new economic era.

Thus it is the confluence of internet communication and renewable energies (that) is engendering a Third Industrial Revolution. Rifkin justifies this on the basis of a compelling account that has been lacking until now both in America and in Europe, capable of recounting the story of a new economic revolution and explaining how all these technological and commercial initiatives, seemingly random, are part of a vast strategic plan. This account is marked by the support, described at great length, of European powers that be, politicians and entrepreneurs for the idea of entering a post-carbon era of zero emissions in 2050. For the American economist, this Third Industrial Revolution rests on five pillars:

– the transition to renewable energies;

– transformation of the global building stock into an ensemble of small power stations that collect renewable energies onsite;

– deployment of hydrogen technology and other storage technologies in every building and throughout the infrastructure for storage of intermittent energies;

– use of the internet to transform the power grids of every continent into energy-sharing inter-grids;

– the transition to electric vehicles that are plug-in or have a fuel cell, capable of buying and selling electricity on a smart continental interactive power grid[16]. Rifkin believes that a worldwide effort to install this five-pillar infrastructure of the Third Industrial Revolution will create hundreds of thousands of new businesses and hundreds of millions of new jobs.

One can be anything but naive when one speaks of democracy…

My purpose of course is not to report on this work, but to measure the degree to which the model of Jeremy Rifkin constitutes an alternative to the paradigm changes that have been described to us up to the present. What is striking is that behind a general discourse that veers constantly from the messianic to the strategic, aside from a few fantasies and liberties with regard to historical knowledge, the discourse on the Third Industrial Revolution on the whole recycles those on the energy transition and Greentech to which Rifkin has moreover contributed widely for twenty years. In addition, he partially answers our question on the change in the nature of capitalism by indicating that we are entering the era of distributed capitalism where business practices will be cooperative, stressing the cooperative nature of the new economy and evoking social entrepreneurship. Thus, this third transformation would sound the death knell of the industrial model itself as, Rifkin observes, the Third Industrial Revolution is indissociably the last phase of the great industrial saga and the first of the emerging cooperative era.

The strongest criticisms that can be addressed to Rifkin’s account appear to me to be of three kinds: ecological, political and philosophical. First, because his very technocentric discourse upholds the confusion between the relatively free nature of internet communication – relatively, as the costs of the digital revolution in fact translate into tangible monthly bills for businesses and families – and the potential pseudo-free nature of so-called distributed domestic energy production. In fact, this domestic production can only be developed by substantial investments – according to a model that remains very capitalistic – and by increasing extraction of more and more rare natural raw materials [17]. Then, because the new roadmap Rifkin proposes, while it helpfully endorses a model of governance involving the participants as promoted today by international institutions, cannot be followed in the idea that energy regimes determine political systems and that in this case a lateral democracy could emerge from this model, after the example of the democratic internet. Everyone knows that there is much to be said and written on internet governance and on the methods of direct democracy in which it might result. One can be anything but naive when one speaks of democracy… Finally, and the debate organised on France Culture between Luc Ferry and Jeremy Rifkin [18] on 13 February 2012 was enlightening in this regard, the assumptions of « the man who has the ear of the powers that be«  [19] on homo empathicus and biospheric consciousness, based on the biophilia concept of biologist Edward Osborne Wilson[20], add to the scepticism with regard to the Rifkin model.

Some have seen in The Third Industrial Revolution a pertinent and rather easy means of advancing the ideas of the transition to sustainable development, GreenTech or the changes necessary faced with energy and climatic challenges, or even political ecology, with a more presentable vehicle than the works of Tim Jackson [21] or Thierry Gaudin. The author of L’avenir de l’esprit (The Future of the Spirit) recalls in his latest work that storytelling is the response to disorientation, hyperchoice, future shock – another idea of Alvin Toffler –-  that is imposed on us by the speed of machines that generate and circulate information at speeds that our neurons can neither follow nor master [22]. But in his work L’impératif du vivant (The Imperative of Life), Gaudin invites us less to read a story or discover a vertically designed strategic plan than to work together. He invites us to a sociological analysis intended to guide us, individuals, institutions, societies, in our development, as a tool for continuing functioning of the collective consciousness. In fact, he writes, while humans fear changing their mental references because they foresee the risk of conceptual confusion and confusion of identity, it cannot be hoped that they will evolve without ongoing, sustained and reassuring analytic deliberation. Furthermore, no representation of the world can be excluded from this. Quite the contrary, the French futurist very correctly observes; acknowledgement of the participants’ visions of the world constitutes a precondition to the cognitive approach and a necessary condition for organising it [23]. We know with Johan Galtung that there is no final state of development and will never be [24]. Just a common path we have to build together. Concretely, on the field, just like we heard from Maya Van Leemput’s Katanga foresight exercise.

A sustainable, tenable, viable world is yet to be constructed, we were reminded recently [25]. In concrete terms, everything remains to be determined and probably to be redefined. It is important to do this together, departing from the path that marks itself out, or that is plotted out for us. And to do this through dialogue, and openly. First, by listening to each others as Jennifer Gidley, President of the WFSF, invite people to do at the opening of the 21st Conference in Bucharest. Let us avoid copy-and-paste strategies that confine us, and construct ours based on those who will have to implement them, basing our understanding on the acknowledgement of others, and open to democratic deliberation. This is what Minister of State Philippe Maystadt, the former president of the EIB, said recently to the Walloon Parliament on the occasion of the 75th anniversary of The Destree Institute [26]. Ultimately, deliberative democracy is the only valid strategy for transforming the world and going ahead in the search of harmony.

 Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] A short version of this paper has been presented at the 21st World Futures Studies Federation World Conference, Global Research and Social Innovation: Transforming Futures, Bucharest University of Economic Studies, June 26, 2013. – About these questions of Paradigm Shifts, see also:  Philippe DESTATTE & Pascale Van Doren, Foresight as a Tool to Stimulate Societal Paradigm Shift, European and Regional Experiences, in Martin POTUCEK, Pavel NOVACEK and Barbora SLINTAKOVA ed., The First Prague Workshop on Futures Studies Methodology, p. 91-105, CESES Papers, 11, Prague, 2004.

[2] Jeremy RIFKIN, The Third Industrial Revolution, How Lateral Power is transforming Energy, The Economy and the World, New York, Palgrave MacMillan, 2011.

[3] Marc EYSKENS, La source et l’horizon, Le redressement de la société européenne, p. 85sv, Paris-Gembloux, Duculot, 1985. – Hugo DE RIDDER, Sire, Donnez-moi cent jours, p. 14, Paris, Duculot, 1989.

[4] Daniel BELL, The Coming of Post-industrial Society, New York, Basic Books, 1973.

[5] Simon NORA & Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, Paris, La Documentation française – Seuil, 1978

[6] Raymond RIFFLET, Discours de clôture, dans Cinquième congrès des Economistes belges de Langue française, Alternatives économiques et sociales : choix et responsabilités, Actes, p. 186, Charleroi, CiFoP, 1984.

[7] John NAISBITT, Megatrends, p. 249-250, New-York, Warner Books, 1984.

[8] Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, Sciences et Techniques, numéro spécial, mars 1985, Paris, ISF, Paris.Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Numéro spécial de Sciences et Techniques, Octobre 1983.

[9] Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[10] Bertrand GILLE, Histoire des techniques, p. 773-774, Paris, Gallimard, 1978.

[11] Jérôme-Adolphe BLANQUI, Cours d’économie industrielle, t. 2, p. 42-43, Paris, Hachette, 1838.

[12] Patrick VERLEY, La Révolution industrielle, Histoire d’un problème, p. 120, Paris, Gallimard, 1997.

[13] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Parlais des Académies, 2ème éd., 1981.

[14] M. BERG & P. HUDSON, Rehabilitating the Industrial Revolution, in The Economic History Review, vol. 45, n°1, 1992.

[15] Andrew ATKESON, Patrick J. KEHOE, The Transition to a New Economy after the Second Industrial Revolution, NBER Working Paper Series 8676, Cambridge MA, National Bureau of Economic Research, 2001.

[16] Jeremy RIFKIN, La Troisième Révolution industrielle…, p. 58-59.

[17] See Laurent MINGUET, Je n’aime pas la « 3e Révolution industrielle » de Jeremy Rifkin, Nowfuture.org, Le blog du vrai développement durable. http://nowfuture.org/2013/05/la-semaine-derniere-dans-trends-laurent.html

[18] La Troisième Révolution industrielle sera-t-elle démocratique ? Du grain à moudre, Une émission d’Hervé Gardette avec Jeremy Rifkin et Luc Ferry, France Culture, 13 février 2012.

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-la-troisieme-revolution-industrielle-sera-t-elle-democratique-2012-02-13

[19] Voir Jean GADREY, Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen, 1, 9 mai 2013.

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/09/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-1/

[20] J. RIFKIN, op. cit., p. 336.

[21] Tim JACKSON, Prosperity without Growth, Economics for Finite Planet, London, Earthscan, 2009

[22] Thierry GAUDIN, Le choc du vivant, Suggestions pour la réorganisation du monde, p. 173, Paris, L’Archipel, 2013.

[23] Thierry GAUDIN, Le choc du vivant…, p. 209sv.

[24] Johan GALTUNG, A Theory of Development, Overcoming Structural Violence, p. 10, Oslo, Kolofon Press, 2010.

[25] Philippe DESTATTE, Une Transition… mais vers quoi ?, Blog PhD2050, 12 mai 2013.

Une Transition… mais vers quoi ?

[26] Philippe MAYSTADT, Pour une stratégie régionale de Développement durable, Namur, Parlement wallon, 11 juin 2013.

www.institut-destree.org/Publications