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Namur, le 19 janvier 2015

La journée d’étude qui s’est tenue au Palais des Congrès de Namur ce 19 janvier 2015 sur le thème ambitieux de « L’économie circulaire, le passage à l’acte » a bénéficié d’échanges initiaux qui en ont permis l’organisation partenariale avec Deloitte Belgique, Deloitte France, et Wallonie Développement, l’association des agences de développement territorial wallonnes, mais aussi les pouvoirs publics régionaux wallons. Je voudrais rappeler d’emblée ces préliminaires. D’abord, une rencontre avec Gilles Van Volsem, en charge des services de conseils en développement durable chez Deloitte en décembre 2013 au Palais des Académies dans le cadre de la conférence que le Club de Rome Bruxelles Europe et l’Institut Destrée organisaient à l’occasion de l’accueil de Jerome Glenn, directeur du Millennium Project. Il est intéressant de se souvenir que l’idée de cette collaboration a germé dans un cadre modelé par la prospective et le développement durable. C’est donc cette dynamique qui a permis, dès mai 2014 un contact avec Mathieu Hestin qui, à partir de Bio Intelligence Service, représente une réelle ressource, aujourd’hui interne, pour Deloitte France et dès lors aussi pour Deloitte Belgique.

L’idée de présenter en Wallonie le guide sur l’économie circulaire réalisé pour et par l’ADEME, l’Agence française de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie [1], est évidemment née de cette dynamique. Il s’agissait ensuite d’en tester l’idée, d’autant que le Gouvernement wallon tout comme les acteurs territoriaux n’étaient pas restés inactifs depuis 2010 dans ce domaine de l’économie circulaire, de l’écologie industrielle, de l’économie de la fonctionnalité, du recyclage, etc. Tant le volontarisme de la Déclaration de Politique régionale de l’été 2014 que les projets wallons récoltés en vue du programme FEDER le montraient. Nous avons dès lors multiplié les contacts directs avec les acteurs majeurs pour créer une vraie dynamique collective autour d’un renforcement de l’économie circulaire et, dans la ligne des travaux déjà menés au niveau régional par le SPW, la SRIW-NEXT et l’ASE, maintenant AEI, et au niveau territorial par les intercommunales de développement économique : BEP, IBW, IDEA, IDELUX, IEG, IGRETEC, SPI, réunies au sein de Wallonie Développement. Les rencontres successives avec Caroline Decamps, Maïté Dufrasne, Olivier Vanderijst, Jean-Claude Marcourt, Christel Evrard, ainsi que les contacts avec Véronique Cabiaux, Alain De Roover, Vincent Reuter et Didier Paquot (UWE), Thomas Jeukens et Laurent Weerts (Deloitte) permettaient de boucler un programme rassembleur. Qu’ils en soient toutes et tous remerciés. Il restait, enfin, last but not least, à l’équipe de l’Institut Destrée, en particulier Marie Dewez, Michaël Van Cutsem, Marie-Anne Delahaut et Jonathan Collin, de rendre concrètement possible cet événement.

Toutes ces initiatives préalables, ces efforts de connexion et de réflexion, en amont peuvent surprendre. Ils ne doivent pourtant pas nous étonner. Tous ceux qui travaillent sur la problématique de l’économie circulaire savent que la question est particulièrement difficile. Elle l’est parce qu’elle porte sur l’évolution des modes de production et de consommation, avec, on l’a rappelé, une volonté de répondre avec efficience aux enjeux et aux finalités du développement durable. Comme Laurent Weerts l’a noté d’emblée, l’économie circulaire, élabore des processus et des technologies tels qu’elle substitue à un modèle de croissance dit linéaire, trop consommateur de ressources (matières premières, énergie, eau, foncier) et trop producteur de déchets, un modèle de développement écosystémique, parcimonieux en prélèvements naturels, pauvre en résidus, mais à la performance équivalente voire accrue. Ce qui rend l’économie circulaire si difficile à mettre en œuvre, c’est qu’elle interroge nos comportements et nos pratiques et remet en cause des manières de faire décennales [2].

Penser l’économie circulaire, c’est penser transversalement, a dit avec raison le président du Comité exécutif du GRE et industriel reconnu Jacques Pélerin. Je vais me limiter à aborder quatre transversalités qui ont, parmi d’autres, traversé les préoccupations de cette journée du 19 janvier 2015.

Transversalité 1 : articuler les initiatives suivant le principe de subsidiarité

Le principe de subsidiarité est celui qui vise à déterminer le niveau d’intervention de l’action publique à l’aune de l’efficacité la plus grande envers le bénéficiaire. Cela signifie que la gouvernance de l’économie circulaire sera multiniveaux et que l’impulsion, même si elle est régionale, devra s’inscrire dans des logiques plus larges, aux niveaux européen, transfrontalier et fédéral notamment, où de véritables marchés du recyclage se mettent en place, mais, aussi dans des logiques de proximité qui révèlent des écosystèmes. Les territoires de projets, les bassins de vie, les communes, les zones d’activités industrielles, constituent également des espaces qui rencontrent les niveaux de coopération, de synergies et de confidentialité nécessaires. Tous ces niveaux ont leur pertinence s’ils s’articulent et démontrent la pertinence et l’efficacité de l’échelle d’action qu’ils se sont choisie. C’est, je pense, le message, que Claude Rifaut, directeur de production d’ADVACHEM, a donné au travers du bel exemple de l’écozoning de Tertre – Ghlin – Baudour, dans sa collaboration avec l’agence de développement territorial IDEA.

Transversalité 2 : mobiliser l’ensemble des acteurs privés et publics autour de stratégies collectives pertinentes

Pour mobiliser les acteurs autour de stratégies collectives pertinentes, il faut d’abord, a rappelé Caroline Decamps, baliser le rôle de chacun, afin de faire converger les initiatives des acteurs privés et publics vers les objectifs communs que l’on s’est assignés collectivement. Cela implique évidemment de bien comprendre le fonctionnement du territoire et d’en valoriser les atouts pour permettre le bouclage des flux de matières et d’énergies du territoire. Il s’agit aussi, a-t-on souligné lors des tables rondes, d’intégrer les outils (AEI, Innovatech, Wallonie Design, l’Office wallon des Déchets, NEXT, etc.), dans des recherches de synergies tant aux niveaux régional que territorial. Changer les mentalités pour apprendre à mieux travailler ensemble et davantage échanger entre nous constituera une stratégie centrale et un objectif à atteindre par priorité. La confiance, cela a été répété, est essentielle aux processus coopératifs et collaboratifs.

Transversalité 3 : placer les entreprises et les citoyens au cœur des dispositifs

In fine, ce sont toujours les entreprises qui font l’économie circulaire, a insisté Didier Paquot, directeur du Département Économie et R&D de l’Union wallonne des Entreprises. Laurent Weerts, a quant à lui noté qu’il fallait d’abord faire preuve de bon sens pour aborder ce nouveau modèle économique. Au delà, les facteurs de réussite sont nombreux comme l’a souligné Caroline Decamps, et on ne peut pleinement les maîtriser, ce qui implique que le challenge est réel et que les risques d’échec sont nombreux. Ces difficultés potentielles nécessitent évidemment de muscler la stratégie et donc, en se référant classiquement à Michel Crozier et à Erhard Friedberg [3], à impliquer et à responsabiliser davantage les acteurs, y compris les citoyens qui sont aussi, en tant que consommateurs conscients des enjeux, des agents économiques essentiels.

Ainsi, comme l’a remarqué Jacques Pélerin, l’économie circulaire, c’est d’abord un mode de management qui peut ajouter de la compétitivité aux entreprises comme aux territoires.

Transversalité 4. Travailler par chaînes de valeur, par filières en même temps que par métabolismes

Françoise Bonnet, secrétaire générale d’ACR+, le relevait : l’économie circulaire, c’est d’abord une alliance entre industriels, entre entrepreneurs, mais aussi des synergies avec des acteurs publics. En travaillant par chaînes de valeurs, on identifie les acteurs pertinents et surtout on construit des stratégies qui collent à la réalité du terrain. Considérer les métabolismes économiques permet de tenir compte des interactions de l’économie avec son environnement et avec chacune des composantes du système [4]. De même, a dit Jacques Pélerin, la mise en œuvre de l’économie circulaire nous force à mieux tenir compte du client, en anticipant davantage ses attentes, ses besoins et ses contraintes. Les exemples concrets donnés par Frédéric Gauder, Production Manager chez ARMACELL, et par Philippe Dubois, CEO de DHK, étaient particulièrement intéressants à ce point de vue. Ces attentes du client montrent à quel point, comme l’a dit Mathieu Hestin, directeur de Bio by Deloitte, la formation et l’accompagnement des entreprises constituent des nécessités pour les préparer au nouveau modèle industriel que constitue l’économie circulaire. Les citoyens-consommateurs devront également être sensibilisés et formés dans un proche avenir a noté Catherine Plunus et l’on pourrait compter à l’avenir sur l’AEI pour assumer cette mission. Dans tous les cas, le processus de concrétisation devront passer par des exemples très éclairants de bonnes pratiques et des success stories, a insisté Didier Paquot qui considère qu’il s’agit d’un point de passage essentiel pour faire bouger les entreprises.

Conclusion : l’économie circulaire, davantage du sur-mesure que du prêt-à-porter

Comment atterrir concrètement ? Cette question est évidemment celle qui est la plus difficile et, au delà de la méthodologie présentée par Mathieu Hestin – et dont nous avons répété tout l’intérêt -, les mots de pragmatisme et de travail chemin faisant, expérimental, sont revenus plusieurs fois. L’économie circulaire, c’est davantage de la sur-mesure que du prêt-à-porter.

Ainsi, je ferai trois observations.

La première, c’est qu’il faut placer l’économie circulaire là où elle doit être. On ne rendra pas service à l’idée en laissant penser que l’on créera « naturellement » une multitude d’emplois ou qu’on rendra « automatiquement » ses lettres de noblesse à la croissance grâce à l’économie circulaire. Par contre, on peut faire de cet outil un facteur de mobilisation complémentaire au travers d’une stratégie régionale d’économie circulaire qui activera les compétences régionales et les mobilisera aux niveaux territorial local et entrepreneurial. Il faudra beaucoup, beaucoup d’efforts pour aller au delà en termes de croissance tout en quittant les chemins anciens de la dépendance historique [5].

La deuxième observation, au delà du grand intérêt et des qualités certaines du guide de l’ADEME, que Christel Evrard a soulignés, c’est que j’y vois quand même une faiblesse au niveau du processus qui a été présenté. Cette lacune, nous l’avons observée avec l’équipe technique d’IDEA en esquissant, sur base de ce document, une stratégie d’économie circulaire pour le Cœur du Hainaut [6]. Il s’agit du manque flagrant d’une étape de visionning, comme souvent dans les travaux stratégiques et prospectifs français. Même si le guide évoque la vision des acteurs [7], il ne précise pas suffisamment l’importance et la nécessité d’une étape qui fixe l’horizon des attentes et les finalités de la stratégie et des actions, ce bien commun, ce bien de la collectivité, dont parlait Claude Rifaut.

Ma troisième et dernière observation, c’est de relever, avec Mathieu Hestin mais aussi avec le Ministre Jean-Claude Marcourt, que l’économie circulaire, l’innovation et la créativité font partie du même ensemble : celui de la renaissance industrielle au sens large, de ce que j’ai appelé ailleurs « le Nouveau Paradigme industriel », qui allie, comme on le fait en prospective, approche globalisante, écosystémique – comme l’a proposé, voici plus de cinquante ans déjà, le Professeur Paul Duvigneaud [8] – vision de long terme ainsi qu’action volontariste et concrète. Il s’agit dès lors d’activer un changement systémique total et de générer de l’innovation, technologique bien entendu, mais aussi dans des processus organisationnels et sociétaux. Les technologies numériques y ont aussi leur place tant pour la détection, que pour le pilotage ou le suivi des flux et des ressources [9].

La mise en place de l’économie circulaire demandera, n’en doutons pas, des efforts incommensurables, une mobilisation longue et de chaque instant, le renforcement de tous nos dispositifs d’action, une nouvelle gouvernance qui soit tout le contraire de molle, c’est-à-dire, comme l’a affirmé Caroline Decamps, un cadre public très décidé, très volontariste, très contraignant. C’est ce volontarisme que, au nom de la SRIW, Olivier Vanderijst, allait exprimer dans ses conclusions.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Ph. DESTATTE, L’économie circulaire, Produire plus avec moins, Blog PhD2050, Namur, 1er juin 2014.

Ph. DESTATTE, Les entreprises et les territoires, berceaux de l’économie circulaire, Blog PhD2050, Namur, 25 juillet 2014.

Ph. DESTATTE, Cinq défis de long terme pour rencontrer le Nouveau Paradigme industriel, Blog PhD2050, 31 décembre 2014.

[1] Guide méthodologique du développement des stratégies régionales d’économie circulaire en France, p. 16, Paris-Angers, ADEME, Novembre 2014.

[2] Philippe DESTATTE, L’économie circulaire, Produire plus avec moins, Blog PhD2050, Namur, 1er juin 2014, http://phd2050.org/2014/06/01/ec1/Les entreprises et les territoires, berceaux de l’économie circulaire, Blog PhD2050, Namur, 25 juillet 2014, http://phd2050.org/2014/07/25/ec2/

[3] Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, Les contraintes de l’action collective, Paris, Seuil, 1977.

[4] Voir Nicolas BUCLET, Ecologie industrielle et territoriale Stratégies locales pour un développement durable, p. 160-161, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011.

[5] path-dependence, voir Philippe AGHION, Gilbert CETTE & Elie COHEN, Changer de modèle, p. 198-200, Paris, Odile Jacob, 2014.

[6] Les auteurs du Guide méthodologique de l’ADEME observent qu’il existe au sein des institutions territoriales des démarches et stratégies qui peuvent être mobilisées et venir en soutien du développement d’une économie circulaire : plans énergie / environnement, développement économique, aménagement du territoire, développement durable, déchets, et qui peuvent être coordonnés. Jalons pour une Stratégie d’économie circulaire du Cœur du Hainaut, Mons, IDEA – Institut Destrée, 12 janvier 2015, 6 p.

[7] en page 36.

[8] Voir Paul DUVIGNEAUD, La synthèse écologique, Populations, communautés, écosystèmes, biosphère, noosphère, Paris, Doin, 2e éd., 1980. (La première édition intitulée Ecosystèmes et biosphère avait été publiée en 1962 par le Ministère de l’Éducation nationale et de la Culture de Belgique.) – Gilles BILLEN e.a., L’Ecosystème Belgique, Essai d’écologie industrielle, Bruxelles, CRISP, 1983.

[9] Voir Pascal HARDY, L’économie circulaire contre la raréfaction des ressources, dans Pierre VELTZ et Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 102-103, Paris, Eyrolles – La Fabrique de l’Industrie, 2015. Pascal Hardy conclut son papier par ces mots éclairants : les enjeux de l’économie circulaire vont au delà des aspects environnementaux, car les innovations qui sont au cœur de l’augmentation de l’efficacité des ressources et de leur diversification rejoignent celles des nouveaux modèles industriels qui se dessinent, plus proches des lieux de consommation, intégrant les écosystèmes industriels environnants, et portés par les technologies numériques (p. 104).

Namur, le 31 décembre 2014

A l’occasion d’un premier article intitulé Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture, j’ai décrit ce cadre sociétal particulier dans lequel nous évoluons en ce début de XXIème siècle. Si ce modèle se réfère à un système précis et complexe mis en place en Angleterre, puis en Belgique et sur l’ensemble du continent européen à partir de la fin du XVIIIème siècle, j’observe qu’il est en renouvellement, en mutations, et plus précisément qu’il subit trois transformations profondes et durables. La première est un approfondissement et une extension de la société industrielle, de la civilisation industrielle pour parler comme Fernand Braudel [1], puisqu’il est avant tout question de mentalité, de façon de penser, de se penser. Cette société industrielle reste elle-même : capitaliste et machiniste ; socialement, politiquement, culturellement, tout en intégrant de nouvelles vagues d’innovations qui n’en modifient pas fondamentalement les structures [2].

La seconde mutation, progressivement observée depuis la fin des années 1960 et surtout depuis 1980, est celle de la transition progressive vers une ère dite cognitive, au travers d’une nouvelle révolution du même nom. Celle-ci affecte l’organisation de tous les domaines de la civilisation, tant la production que la culture. Elle est marquée par la convergence entre, d’une part, les technologies de l’information et de la communication et, d’autre part, les sciences de la vie. Sur le long terme, le mouvement est plus large et plus important qu’on ne l’imagine communément. Toutes les politiques qui ont été menées en Europe depuis la fin des années 1990 dans le domaine de l’innovation, et que l’on peut qualifier de modèle de Lisbonne et Göteborg, ont eu ce même objectif de préparer cette transition vers une société et une économie fondées sur la connaissance.

La troisième mutation se construit sur la prise de conscience, développée depuis les années 1960, que nous vivons dans un système clos et fragile et que nous le menaçons par la croissance démesurée de nos activités [3]. Le développement durable s’est imposé à nous comme nécessité d’harmonie entre les êtres humains ainsi que entre eux et la nature. Nos politiques industrielles sont en train d’être reformatées par une transition voulue vers une société bas-carbone. Les nouvelles approches industrielles, comme l’économie circulaire et toutes ses composantes, répondent à ces nécessités. Ce processus maximise l’efficience des ressources utilisées et contribue à découpler la croissance économique de l’utilisation des ressources et de leurs impacts environnementaux – ce qui constitue un des objectifs majeurs de la stratégie Europe 2020 [4].

Le Nouveau Paradigme industriel du XXIème siècle constitue donc la conjonction de ces trois mouvements, intimement imbriqués, dont deux se superposent historiquement et progressivement l’un à l’autre. Ce nouveau modèle est porteur d’au moins cinq défis de long terme que, suivant mon habitude, j’ai formulé sous forme de questions, afin d’y appeler des réponses aussi concrètes que possible :

– comment renforcer l’industrie avec les innovations de la Révolution cognitive ?

– comment pouvons-nous appliquer les principes de l’économie circulaire à toutes les activités de la chaîne de valeur pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie de l’avenir ?

– comment pouvons-nous réduire la consommation d’énergie afin d’améliorer la compétitivité de l’industrie ?

– comment pouvons-nous préparer les différents acteurs, et en particulier les entreprises, à l’économie sans carbone ?

– comment peut-on construire un réel partenariat entre politiques, société civile et entreprises pour créer une gouvernance multiniveaux positive et dans laquelle tous sont gagnants ?

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1. Comment renforcer l’industrie avec les innovations de la Révolution cognitive ?

Depuis les années 1980, nous avons observé une incorporation rapide des technologies de l’information et de la communication au sein des secteurs traditionnels (métallurgie et constructions mécaniques, verreries, chimie, etc.) et nouveaux (sciences du vivant, biotechnologies, génomique, etc.). Ainsi, ont été développés des matériaux sensibles ou intelligents, capables de répondre à des stimuli grâce aux savoirs intégrés dans leur structure et, ainsi, de se transformer. Des métiers nouveaux sont apparus et des secteurs entiers se sont rénouvelés au fil de la transition numérique, de la servitisation de l’industrie, au point qu’on se demande aujourd’hui s’ils participent encore à la dynamique de ce qu’on appelait jadis l’industrie. Un exemple comme celui de l’entreprise AMOS (Advanced Mechanical and Optical Systems) est particulièrement éclairant. Créé en 1983 d’une association entre l’expertise mécanique industrielle des Ateliers de la Meuse et les connaissances de l’Institut d’Astrophysique de l’Université de Liège, AMOS s’est spécialisé dans la conception et la réalisation des systèmes optiques, mécaniques et électromécaniques principalement destinés à l’industrie spatiale ou à l’astronomie professionnelle [5]. Le temps n’est pas loin pourtant où Bill Collin, le patron d’AMOS, défendait bec et ongle sa qualité de sidérurgiste avant tout. Cette idée rejoint celle, chère à Pierre Veltz, d’hyper-industrialisation, convergence entre l’industrie des objets et l’industrie des relations (les services) [6]. D’autres exemples viennent à l’esprit comme celui donné récemment de l’innovation dans l’industrie forestière et du secteur innovant de la bio-raffinerie [7].

Parallèlement, cette question renvoie à l’enjeu, plus classique, mais souvent cité dans les débats sur la désindustrialisation, des liens entre la recherche et l’innovation [8]. Dans un objectif de renaissance industrielle, il est en effet indispensable d’orienter plus efficacement la recherche publique, et particulièrement la recherche académique, et de mieux utiliser l’innovation industrielle comme vecteur de compétitivité. Cette mobilisation peut seule rencontrer la nécessité de surmonter l’écart subsistant entre la science et la technologie industrielle, dans une logique de recherche orientée vers le marché, notamment au travers de l’innovation ouverte. On sait aussi la nécessité d’atteindre l’objectif de 3% du PIB consacré à la recherche et au développement, inscrit dans la stratégie Europe 2020 et auquel doit contribuer l’axe stratégique « Primauté industrielle » du Programme Horizon 2020. Pour la programmation 2014-2020 des Fonds structurels et d’Investissements européens (ESI), la logique de spécialisation intelligente sert à orienter les investissements des États membres et des régions. Cette dynamique a vocation à recouper les six domaines stratégiques transversaux de la politique industrielle européenne : les technologies de fabrication avancées (industrie manufacturière à haute valeur ajoutée, en particulier l’intégration des technologies numériques dans les processus de fabrication), les technologies clés génériques (TCG : piles, matériaux intelligents, bioprocédés industriels, etc.), les véhicules verts, les transports propres et économes en énergie, les bioproduits (utilisation de la biomasse), la construction et les matières premières durables (efficacité énergétique, recyclage, gestion durable des déchets dans le bâtiment) ainsi que les réseaux intelligents et les infrastructures numériques [9].

Il faut aussi remarquer que, au niveau micro, cette incorporation des technologiques numérique dans l’entreprise a eu des impacts dans l’organisation de l’entreprise et a permis, depuis les années 1990, une accélération de la productivité : le traitement de texte puis les technologies de communication ont rendu plus productifs les travailleurs qualifiés en intégrant dans leur travail celui de leurs dactylos et secrétaires, dont notamment les cadres moyens et petits se sont désormais affranchis, ce qui a contribué d’ailleurs à accroître leur polyvalence, et à améliorer leur niveau de rémunération. C’est peut-être là que se situe la véritable révolution informatique [10]. Comme l’indiquait Robert Solow, le principe de destruction créatrice, cher à Joseph Schumpeter, a laissé la place à celui de complémentarité créatrice puisque les nouvelles technologies ont redynamisé certaines techniques dès l’instant où elles étaient génériques [11].

2. Comment pouvons-nous appliquer les principes de l’économie circulaire à toutes les activités de la chaîne de valeur pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie de l’avenir ?

L’économie circulaire apparaît comme un axe de développement majeur qui s’articule du global au local et fonde des politiques, systémiques et transversales, qui se mènent tant aux niveaux européen, national/fédéral, régional et territorial. Ces politiques ont vocation à s’emboîter, s’articuler, en devenant de plus en plus concrètes au fur et à mesure qu’elles se rapprochent des agents de terrain, et donc des entreprises [12]. Même si des progrès considérables seront nécessaires pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie, nous savons qu’une telle stratégie peut aider au moment où l’accessibilité et la disponibilité des matières premières est vitale pour assurer la compétitivité de l’industrie européenne [13]. Parallèlement, l’industrie européenne produit environ 400 millions de tonnes de déchets par an, parmi lesquels 10 % sont des déchets dangereux [14].

Dans sa communication du 2 juillet 2014, Vers une économie circulaire : programme zéro déchet pour l’Europe, la Commission insiste sur l’intérêt de systèmes qui conservent la valeur ajoutée dans les produits aussi longtemps que possible, créent et éliminent par eux-mêmes les déchets tout en générant à nouveau de la valeur. Il s’agit dès lors d’activer un changement systémique total et de générer de l’innovation, technologique bien entendu, mais aussi dans des processus organisationnels et sociétaux. La réduction d’environ 20 % des besoins en intrants d’ici 2030 ne pourra se faire qu’en mobilisant les entreprises et en faisant de l’ensemble des consommateurs les acteurs majeurs de la transition [15]. Nous devons également insister, avec le Conseil économique et social européen, sur l’importance de se préoccuper de l’amont du cycle de vie des produits, et donc d’alléger la charge de l’ensemble du processus [16]. En fait, ce sont les consommateurs qui peuvent aider les entreprises à réinventer matériaux et produits pour améliorer leurs efficiences en ressources et énergies [17]. Le consultant Rémy Le Moigne donnait dernièrement l’exemple de la Carlsberg Circular Community, comme bonne pratique de créativité collective (industriels, fournisseurs, collectivités, clients et… concurrents) dans le secteur de l’emballage recyclable [18]. C’est également vrai pour l’économie de la fonctionnalité qui – le professeur Christian du Tertre le rappelle régulièrement – change radicalement la relation de l’entreprise au client. N’oublions jamais que ce sont ces mêmes consommateurs qui, tout au long des transformations industrielles, ont déterminé directement les orientations du changement technique [19]. Il faut noter parallèlement que les instruments financiers jouent un rôle central dans le développement de l’économie circulaire pour favoriser l’investissement en prenant en compte, de manière innovante, la question des ressources dans les règles comptables des entreprises. Là aussi, la Commission européenne préconise l’emploi de partenariats public-privé à l’instar de ses instruments SPIRE (Sustainable Process Industry through Resource and Energy Efficiency) et Bio-Based Industries [20].

Ainsi, la piste principale et concrète pour mettre en œuvre l’économie circulaire réside, non seulement dans l’invention de nouveaux modèles d’entreprises [21], mais aussi dans des modes de gouvernance et d’apprentissage fondés par l’ensemble des partenaires de la chaîne de valeur. La confiance y joue le rôle central que lui assignaient déjà Kenneth Arrow et Pierre Veltz, en la mettant au cœur des dynamiques dans les organisations, les filières, les réseaux et les territoires dont, finalement, les vocations restent très proches [22].

3. Comment pouvons-nous réduire la consommation d’énergie afin d’améliorer la compétitivité de l’industrie ?

L’ancien paradigme des énergies fossiles peut sans doute se poursuivre aussi longtemps que l’on est capable de faire face aux enjeux climatiques globaux et aux défis environnementaux au niveau local, notamment en parvenant à capturer le Carbone à grande échelle ainsi qu’à le séquestrer de manière sécurisée pour des périodes probablement très longues. Nous ne disposons toutefois pas de cette capacité à court terme, ce qui nous impose de limiter nos ambitions de développement et de faire preuve d’innovation aussi rapidement que possible. Plus de 80 % de nos besoins en énergie sont aujourd’hui encore couverts par ces énergies fossiles [23]. Parallèlement, il paraît difficile de ne pas entendre des voix nouvelles comme celle de Samuele Furfari, qui évoque une contre-révolution énergétique. Fondée sur l’ouverture de nouvelles zones maritimes à prospection pétrolière par l’entrée en vigueur en 1994 – voici déjà vingt ans ! – de la convention du droit de la mer de Montego Bay (Jamaïque) du 10 décembre 1982, ainsi que sur la ruée sur le gaz et le pétrole de roche-mère (ou gaz de schiste) – qui ont rendu leur quasi-autonomie énergétique aux États-Unis -, un nouveau modèle énergétique paraît se mettre en place en ce début du XXIème siècle : un modèle d’énergies fossiles abondantes [24]. D’autres observateurs, plus prudents, évoquent un pic pétrolier à moyen ou long terme, mais qui ressemblerait davantage à un plateau ondulé qu’à un V renversé [25].

Le secteur industriel consomme environ la moitié de la production mondiale d’énergie. Selon l’US Information Energy Administration (IEA), malgré la crise globale, la consommation mondiale dans le secteur industriel devrait s’élever en moyenne de 1,4 % par an, s’accroissant de plus de 50% d’ici 2040 [26]. Environ 28 % du total de l’énergie consommée en Europe provient du secteur industriel, avec des disparités nationales en fonction du dynamisme de ce secteur. Ainsi, en Allemagne, ce pourcentage s’élevait en 2012 à 47 % [27]. Nous sommes loin de l’objectif de 25% d’amélioration de l’efficacité énergétique à l’horizon 2020, et de à 40 % à 2030, espéré par l’agenda européen. C’est pourquoi, le Conseil européen tenu à Luxembourg le 13 juin 2014 a insisté sur la nécessité d’accélérer les efforts, en particulier en ce qui concerne la révision de la Directive sur l’efficacité énergétique du 4 décembre 2012 [28].

Parallèlement, de nombreuses initiatives peuvent être prises, notamment en matière de recherche-développement, pour améliorer sur le plan technologique les liens entre les énergies renouvelables et les besoins continus de l’industrie en production d’énergies non fossiles, notamment par de nouvelles capacités de stockage au niveau local : batteries, réserves hydro-électriques, solutions thermochimiques, etc. [29]

4. Comment pouvons-nous préparer les différents acteurs, et en particulier les entreprises, à l’économie sans carbone ?

Dans le cadre de la stratégie Europe 2020, visant à porter l’Union européenne vers une croissance intelligente, durable et inclusive, les vingt-huit États membres se sont engagés à appliquer le Paquet Energie-Climat élaboré dès 2008. Il s’agit des trois défis désormais connus : 1) réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 20%, 2) porter à 20% la part des énergies renouvelables dans l’approvisionnement de l’Union et 3) réaliser l’objectif de d’efficacité énergétique de 20% pour 2020. C’est dans le cadre de la mise en œuvre de cette stratégie que la Commission a proposé, le 8 mars 2011, la feuille de route Vers une économie compétitive à faible intensité de Carbone à l’horizon 2050. L’objectif consiste pour l’Union à réduire ses émissions internes – donc sans faire appel au marché mondial du Carbone – de 80% d’ici 2050 par rapport à 1990. Dans le secteur industriel, la Commission estime que les émissions pourraient être réduites à raison de 83 à 87% en 2050 grâce à une meilleure efficacité énergétique ainsi qu’à un recyclage étendu [30]. De même, la Commission européenne avait-elle déjà insisté sur la nécessité de développer des technologies de production bas-carbone et des techniques au bénéfice des industries qui traitent des matériaux à haut potentiel énergétique. Des plateformes technologiques ont été établies et des Lead Market Initiatives (LMI) ont été introduites. Les initiatives SILC I & II (Sustainable Industry Low Carbon) sont destinées à appuyer les secteurs pour atteindre l’objectif de réduction des gaz à effet de serre, dans le but de maintenir leur compétitivité.

L’implication des entreprises – dont les PME – dans ces projets ainsi que le développement de partenariats public-privé sont nécessaires pour assurer le déploiement et la commercialisation des innovations dans ce domaine, y compris la capture et le stockage du Carbone [31]. Comme l’indique le programme SPIRE, des améliorations significatives, tant en matière de consommation d’énergies que d’émissions de CO2 dans l’industrie peuvent être réalisées grâce à une optimisation de l’interdépendance entre les parties prenantes au sein des parcs industriels (indépendances endogènes) ainsi qu’à l’extérieur des parcs (interdépendances exogènes). De même, doit-on investir dans l’identification de composants qui permettent des avancées dans les diminutions de production de CO2 à des coûts d’investissements raisonnables [32].

5. Comment peut-on construire un réel partenariat entre politiques, société civile et entreprises pour créer une gouvernance multiniveaux positive et dans laquelle tous sont gagnants ?

Avec la nouvelle gouvernance publique, née dans les années 1990, le rôle des entreprises elles-mêmes, mais aussi de leurs associations représentatives commerciales, sectorielles ou régionales, depuis les villes jusqu’à l’Europe et au delà, a évolué vers la construction de politiques communes fondées sur le partenariat (common partnership policies). Je préfère ce concept à celui de « politiques publiques » car l’incapacité réelle des responsables politiques – qui presque partout ont échoué à activer les parties prenantes – est aujourd’hui largement reconnue [33]. Nous savons néanmoins que le processus d’organisation d’une gouvernance multiniveaux efficace est une tâche très difficile et que nous avons besoin de gens exceptionnels pour l’organiser, avec un leadership fort et une réelle ouverture à la culture et aux enjeux des autres acteurs. Ces décideurs sont ceux qui doteront leur pays ou leur région de capacités d’anticipation et de stratégie efficientes ainsi que des processus efficaces de mises en œuvre de ces stratégies [34]. Ce sont aussi ceux qui prépareront l’environnement pour l’entrepreneuriat et qui créeront le cadre institutionnel qui permettra aux entreprises, y compris aux PME et TPE, d’atteindre leur plein potentiel [35]. Dans un monde où les grands mythes s’effritent, ne font plus recette ou peinent à se renouveler, et que décrivait bien Daniel Cohen en mobilisant Jean-François Lyotard et Raffaele Simone [36], le leader est aussi celui qui contribue – ou devrait contribuer – à expliquer les évolutions, à esquisser les voies de l’avenir et à rassembler ceux qui, avec lui, dessineront les visions permettant une nouvelle espérance collective. Ancré dans les réalités, attentif aux vécus des entreprises, en dialogue constant avec les autres sensibilités démocratiques que les siennes, il fuira les grands courants messianiques de la technologie de mode et les futurologues gourous pour s’inscrire, résolument, dans le chemin de l’histoire qui se construit au jour le jour, en face à face avec les acteurs et les citoyens. Son leitmotive et celui de ceux qui l’accompagneront sera l’intelligence collective : une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences [37]. Car le constat qu’établissait Pierre Lévy en 1997 selon lequel on dissipe allègrement cette ressource si précieuse, en refusant de la prendre en compte, de la développer et de l’employer partout où elle est [38], ne cesse de se renouveler dans ce monde où le philosophe québécois observait un véritable gâchis d’expérience, de savoir-faire et de richesse humaines. Or, un consensus existe parmi la plupart des experts pour considérer que les stratégies d’entreprise et la gouvernance régionale collective sont cruciales pour mener à bien la réindustrialisation des territoires européens qui en ont besoin [39].

Certes, comme le note Jean Viard, le politique tend à se réassurer dans les idées et les outils d’hier [40], par peur du risque face au non connu. Mais il aurait tort de ne pas chercher à organiser la rupture que les citoyens attendent de lui, malgré les forces qui le tirent vers le conformisme du business as usual. Et cette tâche et loin, pour l’élu, de tout rabougrissement de sa responsabilité politique [41].

 

Conclusion : vers une définition élargie de l’industrie

Toutes ces questions sont largement présentes dans la pensée prospective et stratégique européenne en tant qu’enjeux identifiés. Ce qui est essentiel pour les acteurs qui travaillent à rencontrer ces défis, c’est de rechercher, avec précision, quels processus et quels mesures ils doivent élaborer, année après année, afin d’y répondre concrètement, et de manière décloisonnée. Ainsi, à l’instar de ce qui est préconisé par la Commission européenne, les politiques industrielles doivent être de plus en plus intégrées aux autres politiques (énergie, transport, information, etc.) [42].

Dans le Nouveau Paradigme industriel que nous avons commencé à esquisser, nous pourrions évoquer le sort futur de l’industrie à la manière de l’économiste Jean-Louis Levet, en soulignant qu’elle ne disparaît pas mais qu’elle se transforme et que ses frontières s’élargissent [43]. L’auteur de Une France sans usines (1988), coordinateur de Réindustrialisation, j’écris ton nom (2012) et de Concrétiser l’ambition industrielle (2014), rappelle que l’industrie aujourd’hui n’est pas que le secteur manufacturier, qui produit des objets par transformation de matières premières. Théâtre d’un double mouvement de dématérialisation mais aussi d’industrialisation des services, l’industrie imbrique – nous l’avons observé dès la description de notre premier enjeu – de l’économie de services (nous avons dit de connaissance) dans la production physique. De plus, Jean-Louis Levet et ses collègues, parmi lesquels le professeur Philippe Moati, proposent d’élargir le périmètre de l’industrie à trois cercles successifs. Le premier comporte l’énergie, l’industrie agroalimentaire, les industries de la santé, les industries de l’information, les travaux publics ainsi que les services à l’industrie. Le deuxième comprend les industries de réseau : télécommunications, transports maritimes, transports ferroviaires, routiers et autoroutiers, radiodiffusion, électricité. Le troisième cercle inclut surtout les produits de demain, issus de la recherche d’aujourd’hui : les nouveaux matériaux, les sciences du vivant, les nano- et bio-technologies, la génomique, les secteurs technologiques liés à la santé et au développement durable, etc., ainsi, toutes les activités productives, matérielles et immatérielles. C’est, écrit Levet, la combinaison de l’économie des biens matériels et celle des biens immatériels qui crée la valeur ajoutée [44]. C’est là que nous identifions les mutations vers un nouveau paradigme industriel, en tenant compte – comme d’ailleurs le fait l’auteur de Réindustrialisation, j’écris ton nom – des dimensions du développement durable. Nous apportons toutefois une nuance lorsque l’économiste fustige le discours sur la Nouvelle Économie des années 1990 comme refus du paradigme industriel. A l’époque, nous nous étions opposé à l’idée d’une économie spéculative et purement immatérielle, avec une approche qui rejoint d’ailleurs le périmètre du Nouveau Paradigme industriel puisque nous écrivions en 2001 que quel que soit l’impact de ces technologies, le nouveau système économique ne saurait toutefois pas se limiter au secteur de l’informatique et de ses produits dérivés. D’abord parce que d’autres technologies poussent la Révolution cognitive, comme notamment la biologie moléculaire, les nanotechnologies ou les nouveaux matériaux : ces technologies irriguent également des secteurs de la science dont les savoir-faire doivent encore émerger. Ensuite, parce que d’autres secteurs plus anciens de l’économie ont été redynamisés par la mutation en cours : les services ainsi que des technologies telles l’édition, la sidérurgie ou l’aéronautique. Enfin, parce que cette Nouvelle Économie recouvre aussi l’apparition de ce que Pierre Jacquet appelle de nouveaux paradigmes économiques [45]. Ainsi, notre analyse était, et reste, que cette Nouvelle Économie, l’économie numérique, l’économie digitale, née des NTIC, est l’économie des entreprises et des acteurs en réseaux plutôt que celle, virtuelle, de la spéculation boursière et de la bulle financière.

Décrire aujourd’hui le Nouveau Paradigme industriel, s’interroger sur ce qu’est l’industrie en ce début du XXIème siècle prend tout son sens, dès lors que, face aux mutations présentes et futures, il faut pour le monde, l’Europe, chacun des 27 et chacune de leurs régions, définir des politiques industrielles. L’UNIDO rappelait avec Moshe Syrquin que l’objectif principal d’une politique industrielle consiste à anticiper le changement structurel, le rendre possible en levant les obstacles et en corrigeant les erreurs du marché [46].

La prospective a donc, sans nul doute, sa place dans la préparation et la définition de la politique industrielle. Tant au cœur des entreprises qu’aux différents niveaux de gouvernance.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture

[1] Fernand BRAUDEL, Grammaire des civilisations, p. 52-53, Paris, Flammarion, 1993.

[2] Notons que la nature de l’industrie reste la même lorsqu’elle externalise des services ou les intègre dans des produits finaux industriels, comme c’est le cas avec les modèles IKEA ou avec les imprimantes 3D. Pour une discussion stimulante au travers de trois définitions de l’industrie, voir David FLACHER et Jacques PELLETAN, Le concept d’industrie et sa mesure : origines, limites et perspectives, Une application à l’étude des mutations industrielles dans Économie et statistique, n°405-406, 2007, p. 13-34, p. 23.

[3] En 1976, Arnold Toynbee écrivait que L’humanité a mis deux siècles de révolution industrielle pour comprendre que les effets de la mécanisation menacent de polluer la biosphère non plus localement mais globalement, de la rendre ainsi inhabitable pour toutes les espèces vivantes et pour l’Homme en particulier, suite à l’épuisement de ressources naturelles non renouvelables dont il ne peut désormais plus se passer. A. TOYNBEE, La Grande aventure de l’Humanité, p. 536, Paris-Bruxelles, Elsevier-Sequoia, 1977.

[4] Reindustrialising Europe, Member’ States Competitiveness, A Europe 2020, Initiative, Commission Staff working Document, Report 2014, SWD(2014) 278, September 2014, p. 42. – Europe 2020 Strategy, « A Ressource-efficient Europe »

[5] http://www.amos.be/fr/a-propos-2&a-propos-d-amos_16.html (22 décembre 2014).

[6] Pierre VELTZ, La grande transition, La France dans le monde qui vient, p. 148, Paris, Seuil, 2008.

[7] Lars COENEN, Jerker MOODYSSON & Hanna MARTIN, Path Renewal in Old Industrial Regions: Possibilities and Limitations for Regional Innovation Policy, in Regional Studies, December 2014.

[8] par exemple : Gilles POUPARD & John BAUDE, Les territoires inégaux face à la désindustrialisation dans Population et Avenir, 2014/5, n°720, p. 8.

[9] Pour une renaissance industrielle européenne, Communication de la Commission européenne au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, p. 4, Bruxelles, Commission européenne, 22 janvier 2014, COM(2014) 14 final, notamment p. 10-12. – Voir aussi Une politique industrielle intégrée à l’ère de la mondialisation, mettre la compétitivité et le développement durable sur le devant de la scène, Bruxelles, Commission européenne, 28 octobre 2010, COM(2010) 614 final. – Une industrie européenne plus forte au service de la croissance et de la relance économique, Bruxelles, Commission européenne, 10 octobre 2012, COM(2012) 582 final.

[10] Daniel COHEN, Trois leçons sur la société post-industrielle, p. 24-25 et 28, Paris, Seuil, 2006.

[11] Denis RANQUE et Robert SOLOW, Commentaires, dans Jean-Philippe TOUFFUT dir. , Institutions et innovation, De la recherche aux systèmes sociaux d’innovation, p. 327, Paris, Albin Michel, 2002.

[12] Philippe DESTATTE, L’économie circulaire, Produire plus avec moins, Blog PhD2050, Namur, 1er juin 2014, http://phd2050.org/2014/06/01/ec1/Les entreprises et les territoires, berceaux de l’économie circulaire, Blog PhD2050, Namur, 25 juillet 2014, http://phd2050.org/2014/07/25/ec2/

[13] Reindustrialising Europe…, p. 42. – Roadmap to a Resource Efficient Europe, COM(2011) 0571 final

http://ec.europa.eu/environment/resource_efficiency/about/roadmap/index_en.htm – Voir surtout Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Des ressources stratégiques, Paris, Autrement, 2013.

[14] Factories of the Future, Multi-annual roadmap for the Contractual PPP under Horizon 2020, p. 115, Luxembourg, European Commission, Policy Research, EFFRA, 2013.

[15] Vers une économie circulaire : programme zéro déchet pour l’Europe, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Réfions, Bruxelles, 2 juillet 2014, COM(2014) 398 final, p. 4-8.

[16] Avis du Conseil économique et social européen sur la Communication de la Commission «Vers une économie circulaire: programme zéro déchet pour l’Europe» sur la Proposition de directive du Parlement européen et du Conseil modifiant la directive 2008/98/CE relative aux déchets, la directive 94/62/CE relative aux emballages et aux déchets d’emballages, la directive 1999/31/CE concernant la mise en décharge des déchets, la directive 2000/53/CE relative aux véhicules hors d’usage, la directive 2006/66/CE relative aux piles et accumulateurs ainsi qu’aux déchets de piles et d’accumulateurs et la directive 2012/19/UE relative aux déchets d’équipements électriques et électroniques et sur la Communication de la Commission sur les possibilités d’utilisation efficace des ressources dans le secteur de la construction. http://www.eesc.europa.eu/?i=portal.fr.nat-opinions.33630

[17] Sustainable Process Industry, Multi-annual Roadmap for the Contractual PPP under Horizon 2020, prepared by SPIRE, p. 19, Luxembourg, European Commission, Policy Research, 2013.

[18] Rémy LE MOIGNE, Économie circulaire : le secteur du packaging doit aller plus loin, 25 novembre 2014 sur Actu-Environnement.com. Merci à Bernadette Mérenne de m’avoir fourni cette information.

[19] François CARON, La dynamique de l’innovation, Changement technique et changement social (XVIe-XXe siècle), p. 434, Paris, Gallimard-NRF, 2010.

[20] Vers une économie circulaire…, p. 7-8.

[21] Janez POTOČNIK, Économie circulaire : les enjeux économiques d’une transition écologique, dans Annales des Mines, Responsabilité et environnement, 2014/4, p. 10.

[22] Kenneth ARROW, The Limits of Organization, p. 23-26, New York – London, Norton & Cie, 1974. – Pierre VELTZ, La grande transition…, p. 85-87. – Le mot confiance n’apparaît pas moins de 11 fois dans Jacques DESCHAMPS et Yann WEHRLING coord., Guide méthodologique du développement des stratégies régionales d’économie circulaire en France, Paris-Angers, ADEME, Octobre 2014.

[23] Bertrand CHATEAU & Domenico ROSSETTI di VALDALBERO éds., World and European Energy and Environment Transition Outlook, p. 55, Brussels, European Commission, DG Research & Innovation, 2011.

[24] Samuele FURFARI, Vive les énergies fossiles ! La contre-révolution énergétique, Paris, Texquis, 2014.

[25] Myriam MAESTRONI dir., Comprendre le nouveau monde de l’énergie, Economie d’énergie et efficacité énergétique : le monde de l’énergie 2.0, p. 35 et 37, Paris, Maxima, 2013.

[26] Industrial Sector Energy consumption, US Energy Information Administration, Sep. 9, 2014. http://www.eia.gov/forecasts/ieo/industrial.cfm

[27] Factories of the Future, Multi-annual Roadmap…, p. 114.

[28] EU Council of The European Union, Council conclusions on « Energy prices and costs, protection of vulnerable consumers and competitiveness, Council Meeting Luxembourg, 13 June 2014.

http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/trans/143198.pdfImagine Roadmap…, p. 29.

http://ec.europa.eu/energy/efficiency/eed/eed_fr.htm

[29] Sustainable Process Industry…, p. 54.

[30] Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Feuille de route vers une économie compétitive à faible intensité de carbone à l’horizon 2050, p. 9sv, Bruxelles, Commission européenne, 8 mars 2011, COM(2011) 112 final.

[31] Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, An Integrated Industrial Policy for the Globalisation Era Putting Competitiveness and Sustainability at Centre Stage, Brussels, COM(2010), 614 final, 28.10.2010, p. 30.

http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=COM:2010:0614:FIN:EN:PDFImagine Roadmap…, p. 31.

About SILC: http://ec.europa.eu/enterprise/newsroom/cf/itemdetail.cfm?item_id=6492&lang=en

[32] Sustainable Process Industry…, p. 51.

[33] Avec le programme PUMA de l’OCDE, c’est le PNUD qui a exprimé le mieux les nécessités et finalités de cette participation : Rapport mondial sur le Développement humain 1993, p. 24, Paris, Economica pour le Programme des Nations-Unies pour le Développement, 1993.

[34] UNIDO Industrial Development Report 2013, Sustaining Employment Growth: The Role of Manufacturing and Structural Change, p. 144-145, Vienna, United Nations Industrail Development Organization, 2013.

[35] « Countries’ overall direction is shaped by their ability to define their interests and assets (including industrial), have a clear vision of the challenges and risks ahead, set coherent long-term goals, make informed policy choices and manage uncertainty. Leading, enabling and delivering strategic policy- making requires strong leadership and effective strategic-thinking skills in public institutions. It calls for a strong centre of the government that is capable of promoting coherent cross-departmental cooperation and better implementation of government reform programmes. The consultation of expert communities as well as the general public on future trends, opportunities and risks offers the chance to engage more strongly with the public and helps (re)build trust in government. » Reindustrialising Europe…, p. 60 & 55. – Imagine Roadmap…, p. 23 & 49.

[36] Daniel COHEN, Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, p. 179 sv, Paris, Albin Michel, 2012. – Jean-François LYOTARD, La condition postmoderne, Rapport sur le savoir, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979. – Raffaele SIMONE, Le monstre doux, L’Occident vire-t-il à droite ?, Paris, Gallimard, 2010.

[37] Pierre LEVY, L’intelligence collective, Pour une anthropologie du cyberespace, p. 29, Paris, La Découverte – Syros, 1997.

[38] Ibidem.

[39] Susan CHRISTOPHERSON, Ron MARTIN, Peter SUNLEY, Peter TYLER, Reindustrialising Regions: Rebuilding the Manufacturing Economy? in Cambridge Journal of Regions, Economy & Society, 2014, 7, p. 358.

[40] Jean VIARD, La France dans le monde qui vient, La grande métamorphose, p. 29, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2013.

[41] Dominique FORAY, A la recherche d’une spécialisation intellectuelle des régions européennes, dans Jacques LESOURNE et Denis RANDET, La Recherche et l’Innovation en France, Futuris 2011, p. 277, Paris, Odile Jacob, 2011.

[42] Pour une renaissance industrielle européenne…, 2014, p. 5.

[43] Jean-Louis Levet, « L’industrie ne disparaît pas, elle se transforme et ses frontières s’élargissent, Interview sur le site des Industries technologiques françaises, 17 décembre 2012. http://www.les-industries-technologiques.fr/actualite/regards-croises/jean-louis-levet-lindustrie-ne-disparat-pas-elle-se-transforme-et-ses-frontires-slargissent/ 29.12.2014

[44] Jean-Louis LEVET, Un pacte productif pour la France, Xerfi Canal, 24 avril 2012.

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Jean-Louis-Levet-Un-pacte-productif-pour-la-France_7.html – J-L LEVET dir., Réindustrialisation, j’écris ton nom, p. 84-89, Paris, Fondation Jean-Jaurès, 2012.

[45] Pierre JACQUET, Nouvelle économie : du virtuel au réel…, dans Thierry de MONTBRIAL et Pierre JACQUET, Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies. 27-28, Paris, Dunod-IFRI, 2000.

[46] Moshe SYRQUIN, Structural Change and Development, in International Handbook of Development Economics, Vol. 1, A.K. Dutt and Ros. J. Cheltenham, UK. Edward Elgar Publishing, 2007. – UNIDO Industrial Development Report 2013…, p. 358.

Namur, le 16 septembre 2014

Un projet pour la Wallonie, c’est l’exigence partagée de plus de démocratie et d’un meilleur développement, a-t-on souvent souligné. Pour y parvenir en 2014, il s’agit de répondre à des enjeux dont le niveau de priorité est souvent variable en fonction des acteurs mais aussi des moments, les processus de dramatisation leur échappant parfois. En se basant sur les travaux menés par le Collège régional de Prospective de Wallonie depuis 2011, notamment la réflexion prospective Wallonie 2030 [1], on pourrait retenir cinq enjeux majeurs pour la nouvelle législature wallonne 2014-2019. Nous les intitulerons création et croissance des entreprises, adéquation de la formation au développement régional, refondation de la fonction publique, trajectoire budgétaire, articulation des territoires au projet régional. Autant de questions pour le gouvernement Magnette-Prévot [2].

1. Création et croissance des entreprises

En Wallonie, comme partout, les entreprises constituent les véritables piliers de la croissance et du développement économique et social. Le rôle des pouvoirs publics, aux niveaux local, régional, fédéral, européen et global consiste à créer un cadre favorable pour leur création et leur expansion, dans le respect de normes éthiques, sociales et environnementales qui soient aussi compatibles que possible avec leur compétitivité au niveau mondial. Comment dès lors faciliter la création et la croissance des entreprises, stimuler l’innovation et assurer un développement économique durable ?

Pour continuer à reconstruire l’économie wallonne, le gouvernement wallon va poursuivre la logique du Plan prioritaire wallon (dit Plan Marshall) en se concentrant sur les actions présentant le plus de valeur ajoutée, en orientant l’innovation et la recherche sur la valorisation économique et commerciale ainsi que sur la création d’emplois, et en renforçant les efforts d’internationalisation des entreprises [3]. Son objectif est de retrouver le ratio prôné par la Commission européenne de 20% de part de l’industrie dans le PIB wallon en 2020. On en est loin : ce taux ne cesse de baisser pour plusieurs raisons. Il s’élevait en 2012 à 12,7 % en Wallonie et à 15,2 % dans les 28 [4]. Les atouts du gouvernement pour l’améliorer : le renforcement des rôles de la SRIW, de la Sogepa et de la Sowalfin, la mise en place de l’Agence pour l’Entreprise et l’Innovation (AEI), la poursuite des programmes NEXT (économie circulaire), Creative Wallonia, Novallia (financement des PME innovantes), le développement de la veille économique, stratégique et prospective, l’amélioration de la transition entre la recherche, le monde économique et industriel [5], la simplification radicale et l’évaluation de la pertinence des mécanismes d’aide aux entreprises et à l’emploi [6], etc. L’amélioration du taux d’emploi dans toutes les classes d’âge, dans tous les bassins et à tous les niveaux de qualification est l’obsession du gouvernement [7]. Mais – faut-il l’écrire ? – l’emploi n’est pas la finalité de l’entrepreneur mais la conséquence de la mise en mouvement d’un grand nombre de variables. L’essentiel reste, que l’on aime ou non l’idée, la création de richesses, ce qui nécessite une croissance nette de l’emploi dans les secteurs industriels et tertiaires marchands [8]. La Déclaration de politique régionale fait du secteur marchand le vecteur principal de l’augmentation du taux d’emploi [9].

2. L’adéquation de la formation au développement régional

La question est connue depuis longtemps. Il s’agit de savoir comment optimaliser les structures et les modèles d’éducation et de formation pour répondre à la fois aux finalités d’apprentissage, de créativité et d’émancipation individuelles et collectives. La réponse est difficile. Au delà de la construction critique de la personne, il est nécessaire d’accorder une attention particulière au développement des ressources humaines dont les entreprises ont besoin. Le nouveau gouvernement rappelle que les compétences de l’enseignement, de la recherche, de la culture et des médias sont essentielles en termes d’innovation et de compétitivité, mais aussi qu’elles sont gérées par la Communauté française [10], c’est dire si la mobilisation de ces compétences au profit de la Wallonie constitue elle aussi un enjeu. La voie pour y accéder reste à déterminer mais elle relève bien de l’innovation. A défaut d’une reconfiguration du paysage institutionnel francophone, une rationalisation en vue d’une plus grande efficience, ainsi qu’une réorganisation des relations entre matières interdépendantes mais trop cloisonnées serait bien nécessaire. Le chemin pris par cette législature est à nouveau celui des synergies. L’expérience passée laisse sceptique les observateurs mais ce chemin peut se révéler efficace dans le domaine de la formation en alternance. Le gouvernement a en effet décidé de confirmer ce programme, expérimenté notamment par l’IFAPME, comme filière d’excellence, en donnant la priorité à la rencontre des qualifications demandées par les entreprises dans le cadre du Pacte pour l’Emploi et la Formation [11]. Au delà, la mise en adéquation des formations et des besoins d’emploi nécessitera probablement des mesures astreignantes qui peuvent être perçues ou non dans la Déclaration de politique régionale, selon la compréhension que l’on a de certains de ses paragraphes [12].

3. La refondation de la fonction publique

Cet enjeu ne constitue qu’une dimension d’une question plus large sur laquelle nous reviendrons en conclusion de ce papier et qui nous interroge sur la manière d’établir une gouvernance collective, participative et publique, à la mesure de la démocratie que le XXIème siècle doit construire, en s’appuyant sur des processus de débat, de concertation et de décision.

La refondation de la fonction publique wallonne ne peut s’appuyer que sur une reconnaissance profonde des agents, du travail qu’ils réalisent et de la place fondamentale qui est la leur dans la société. Au delà de la gestion par mandats et par plans opérationnels, on doit aussi changer les ressorts de l’implication du personnel. Il s’agit d’une dynamique relevant de la culture des organisations, qu’il faut revisiter, celle de construire sur la confiance et sur la reconnaissance explicite d’une utilité sociale. Ce renouveau demande de l’empowerment (autonomisation et responsabilisation) de la part de l’ensemble des agents, par des délégations élargies, associées à un mode de gouvernance des ressources humaines développant la prise de risque et en acceptant les erreurs comme autant d’apprentissages.

La communication du gouvernement wallon à ce sujet, portant essentiellement sur la seule réduction des effectifs dans l’administration, ne manque pas d’étonner car le chapitre consacré à la fonction publique dans la Déclaration de politique régionale comporte des pistes positives et concrètes de nature à développer réellement l’innovation dans ce domaine : évolution des plans opérationnels en des contrats d’administration qui seraient de véritables contrats de partenariat entre le gouvernement et l’administration, qui fixeront, pour la durée de la législature, des objectifs quantitatifs et qualitatifs à atteindre, les moyens humains et de fonctionnement ainsi que les droits et obligations de chacune des parties prenantes (gouvernement, ministres et mandataires), mise en place de protocoles de collaboration arrêtant la répartition des rôles entre le mandataire, le gouvernement et les ministres, développement de l’audit interne, formation à la gestion de projet et à l’excellence opérationnelle (Lean Management, etc.), mise en place d’une politique de carrière innovante et de rémunération motivante axée sur l’évaluation et les acquis de l’expérience, etc. [13]

4. La trajectoire budgétaire

L’équation à résoudre par la Région wallonne est ardue, faute d’avoir anticipé lors des gouvernements Van Cauwenberghe et Demotte. D’abord, la Région doit répondre aux obligations liées au Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance au sein de l’Union économique et monétaire (TSCG) et à la requalification de la dette régionale suite à l’intégration, par Eurostat et l’Institut des Comptes nationaux, de certains organismes financiers wallons dans le périmètre des administrations publiques. Le fait que le gouvernement wallon ait émis l’intention de reporter l’équilibre budgétaire à 2018, au lieu de 2016, fait débat [14]. Ensuite, la Région wallonne doit intégrer les contraintes de court, moyen et long termes que lui impose la nouvelle loi de financement qui dispose que la dotation de transition accordée à la Région wallonne se tarira en 2024. De surcroît, le transfert de nouvelles compétences, dans le cadre de la dernière réforme de l’Etat, ne bénéficiera pas de la totalité des montants qui étaient dédiés à celles-ci au Fédéral. Enfin, la Région wallonne disposera d’une autonomie fiscale accrue. Cette dernière question est loin d’être anodine et, tant en matière d’impôt foncier que d’impôt sur le revenu, le Parlement devra débattre de la politique fiscale et de l’organisation de la taxation.

Le nouveau gouvernement wallon a annoncé un gel des budgets régionaux en 2015 et 2016 afin de dégager des marges pour des initiatives nouvelles. L’idée peut paraître séduisante surtout parce qu’elle permet enfin de mener les réflexions sur les choix budgétaires stratégiques, c’est-à-dire pluriannuels, qui devraient être opérés, réflexions qui semblent ne pas avoir été menées jusqu’ici. C’est en effet la meilleure manière de pouvoir y réfléchir avec les acteurs et de les mobiliser autour d’un projet clair et coconstruit, donc débattu dans la société et au Parlement. L’objectif reste d’accélérer le redéploiement. Cela sera particulièrement nécessaire pour le financement des compétences transférées.

Parallèlement, le gouvernement met en place un dispositif sans précédent de gouvernance budgétaire et fiscale, en resserrant le pilotage budgétaire de l’ensemble des administrations et entités qui lui sont liées par un Comité de monitoring présidé par la Direction générale du Budget du Service public de Wallonie (DGT2). Cet outil, que l’on attendait depuis longtemps, est en effet de nature à permettre un meilleur suivi des recettes, un conception pluriannuelle et plus rigoureuse des budgets, ainsi qu’un suivi plus efficace et transparent de la consommation budgétaire [15]. Le renforcement de la place de l’administration wallonne dans ce processus constitue assurément une bonne nouvelle, notamment pour le Parlement qui pourra mieux appréhender la réalité budgétaire.

5. L’articulation des territoires au projet régional

Depuis une quinzaine d’années, en relation avec l’émergence de bassins de vie ou de communautés de communes, mais aussi en lien avec les débats sur l’avenir des intercommunales de développement et des provinces, se pose en Wallonie la question d’une nouvelle gouvernance territoriale : comment faire pour que le développement des territoires bénéficie à la Wallonie tout entière ? Les territoires et les villes apparaissent d’ailleurs, partout dans le monde, de plus en plus comme les niveaux pertinents du développement. Le Collège régional de Prospective a insisté sur le besoin d’instaurer une nouvelle gouvernance territoriale qui s’articule au niveau régional et qui construise une coopération contractuelle entre les différentes échelles territoriales, des quartiers aux communes jusqu’à la région, et plus seulement une relation de tutelle et de subventionnement. Enfin, le Collège a préconisé l’élaboration d’un référentiel territorial régional intégré, c’est-à-dire la construction d’un plan stratégique d’ensemble qui rassemble à la fois la vision territoriale et le développement économique et social, tant aux niveaux régional que territorial. On se rappelle qu’un accord n’avait pu être formalisé lors de la dernière législature sur la révision du Schéma de Développement de l’Espace régional (SDER).

Le nouveau gouvernement wallon entend concrétiser une vision stratégique à long terme du territoire wallon dans une logique de développement durable [16] , en rencontrant les enjeux d’attractivité territoriale, de compétitivité, de mobilité, d’aménagement parcimonieux du territoire. On se réjouira de lire dans la DPR que les projets territoriaux, élaborés au niveau supracommunal, couvriront l’ensemble de la Wallonie et s’articuleront avec la vision régionale pour assurer un développement territorial équilibré [17]. Pour ce faire, le gouvernement Magnette-Prévot indique son intention de renforcer l’approche supracommunale ainsi que de développer des partenariats contractualisés entre la Région, les provinces, les éventuelles communautés de territoire et les communes[18]. Par ailleurs, l’actualisation du SDER reste à l’ordre du jour, avec la nécessité affirmée et bienvenue d’une cohérence avec le Plan Marshall et les objectifs de redéploiement économique de la Wallonie. En fait, c’est lui qui doit réaliser l’articulation avec les stratégies supracommunales. C’est aussi sur ce SDER que devraient s’appuyer l’ambitieuse politique de la ville que le gouvernement veut mener, les réponses aux défis de la ruralité, ainsi que la mise à disposition de terrains attractifs pour le développement des entreprises [19]. Dans ce dernier domaine, la Sogepa se voit confier une mission d’ensemblier pour la réhabilitation des sols, avec l’appui de l’expertise technique de SPAQuE [20].

Conclusion : confiance, partenariat et changement

D’autres enjeux que les cinq évoqués ici trop rapidement attendent bien entendu la Wallonie. Tant les réalités quotidiennes que l’Europe seront là pour les rappeler. N’en doutons pas, le renforcement de la cohésion et de l’inclusion sociales, l’accès aux droits fondamentaux des citoyens, les défis environnementaux et énergétiques, y compris le changement climatique, le vieillissement de la population, la coopération européenne, la responsabilité qui est la nôtre à l’égard des pays en moindre développement, seront aussi à l’ordre du jour de la nouvelle législature. La Déclaration de Politique régionale ne les néglige pas. La manière avec laquelle l’ensemble de ces enjeux seront pris en charge contribuera – ou non – à (re)construire la confiance, qui est un des leitmotive du Ministre-président Paul Magnette.

Malgré certaines dérives sémantiques répandues depuis quelques années, la Wallonie, ce n’est toutefois ni uniquement son gouvernement ni uniquement ses pouvoirs publics. Lorsque, au début des années 1990, le Ministre-président Bernard Anselme émettait le slogan « La Wallonie, c’est nous ! » il exprimait bien l’idée d’une collectivité humaine et politique au sens large à laquelle, un peu plus tard, la gouvernance – c’est-à-dire la gestion collective à partir des acteurs – a donné une base concrète. Le nouveau gouvernement ne dit pas autre chose lorsqu’il appelle à un partenariat quotidien et intensif entre toutes les forces qui veulent concourir à la transition économique, sociale et environnementale [21] – les citoyens, les entrepreneurs, les associations et les pouvoirs publics – et lorsqu’il évoque la réalisation d’un Pacte qui donne un sens et un horizon, (…) au delà des divisions dépassées et des querelles intestines [22]. Ce pacte – que nous avions appelé contrat sociétal – constitue en effet, avec le renforcement du rôle du Parlement wallon et une participation plus active des citoyens à la vie publique, la clef de la réussite [23]. Il reste toutefois à écrire et à conclure.

La Wallonie est en attente de ruptures et de mutations profondes. Alors que le mot « changement » apparaissait tabou sur les bords de la Meuse namuroise voici encore quelques mois, la Déclaration de politique régionale indique que concentrer l’action sur ce qui déclenchera le changement, c’est oser engager les réformes nécessaires [24].

Si le gouvernement s’engage sur le terrain de l’évaluation participative et du partenariat avec les acteurs pour réorganiser son environnement institutionnel et administratif [25], refonder son développement territorial, et organiser à long terme les compétences transférées du fédéral [26], la Wallonie s’en trouvera transformée. Il reste à convaincre et à mobiliser les Wallonnes et les Wallons.

Philippe Destatte

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[1] Notamment : Philippe DESTATTE, Wallonie 2030, Quelles seraient les bases d’un contrat sociétal pour une Wallonie renouvelée ? Rapport général du congrès du 25 mars 2011, 19 p.

http://www.college-prospective-wallonie.org/Documents/Philippe-Destatte_Wallonie2030_Rapport-General_2011-03-25_Final_ter.pdf

[2] Une version synthétique de ce texte a été publiée dans L’Echo du 16 septembre 2014, sous le titre Les cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne, p. 13.

http://www.lecho.be/agora/analyse/Les_cinq_enjeux_majeurs_pour_la_legislature_wallonne.9545243-2338.art

[3] Parlement wallon, Session extraordinaire 2014, Déclaration de politique régionale, Oser, innover, rassembler, Namur, Juillet 2014, 72 p. 23 juillet 2014 Doc. 20 (SE2014) N°1, p. 16. – voir aussi l’interview de Jean-Claude Marcourt par Christophe de Caevel, « Tout doit pouvoir être remis à plat, mêmes les pôles de compétitivité« , dans Trends-Tendances, 28 août 2014.

[4] Source BNB-Eurostat. Florence HENNART, Spécialisation intelligente des Régions, Quelle stratégie en Wallonie ? Exposé aux Midis de l’Innovation, SPW-DGO6, 24 juin 2014.

Cliquer pour accéder à Midis%20innovation%2024juin2014-florenceHennart.pdf

[5] Déclaration de politique régionale…, p. 23 et 24.

[6] Ibid., p. 8 et surtout 11 : Le Gouvernement entend profiter de la présente législature pour analyser les dispositifs de soutien à l’activité et à l’emploi à la lumière du contexte socio-économique wallon et des stratégies de redéploiement économique de la Wallonie.

[7] Ibid., p. 4.

[8] Idée que nous n’avons, comme d’ailleurs l’Union wallonne des Entreprises, cessé de porter depuis 1991 : voir notamment Albert SCHLEIPER, Le devenir économique de la Wallonie, dans La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 131-133, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Ph. DESTATTE, La Wallonie au futur, 10 ans de construction d’un projet de société, p. 20, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

[9] L’augmentation du taux d’emploi constitue une priorité pour le Gouvernement. Le secteur marchand doit être le vecteur principal, parce qu’il permet de conjuguer la création d’emplois, la création de richesses et la soutenabilité budgétaire, aux côtés du secteur public et du secteur non marchand qui assument des prestations sociales et collectives indispensables et dont le rôle doit être confirmé, voire renforcé. Déclaration de politique régionale…, p. 9.

[10] Ibid., p. 7 et 20.

[11] Ibid., p. 10.

[12] Ibid., p. 14 et 15.

[13] Ibid., p. 62-63.

[14] Voir notamment : Anaïs SOREE, « La Wallonie ne remplit pas son contrat », Interview de Jean Hindriks, dans L’Echo, 30 août 2014, p. 7. – Stéphane TASSIN, Les ministres wallons suent sur le budget, dans La Libre, 4 septembre 2014.

[15] Déclaration de politique régionale…, p. 60-61.

[16] Ibid., p. 45-46. On ne fait toutefois nulle part référence à la Stratégie régionale de Développement durable, lancée utilement par le précédent gouvernement wallon, malgré les réelles maladresses de sa conception et de sa mise en œuvre.

[17] Ibid., p. 47.

[18] Ibid., p. 67.

[19] Ibid., p. 47-48. – voir aussi Stéphane TASSIN, L’image de l’administration doit changer, Le ministre Carlo Di Antonio (CDH) veut déjà revoir le CoDT et le SDER initiés par son prédécesseur Ecolo, dans La Libre, 9 septembre 2014.

[20] Ibid., p. 53-54.

[21] Ibid., p. 6.

[22] Ibid., p. 7.

[23] Ibid., p. 60 : Le gouvernement veillera également à améliorer la dynamique démocratique en Wallonie. Cela passe par un renforcement du rôle du Parlement et une participation plus active des citoyens à la vie publique.

[24] Ibid., p. 7.

[25] Ibid., p. 59 : proposer, sous la responsabilité du ministre-président et en lien avec chaque ministre, une simplification et une réduction du nombre de structures publiques et parapubliques, régionales et locales, sur base d’une évaluation des missions, du coût et de la plus-value de ces structures et de leur organisation interne pour les citoyens et les entreprises.

[26] Ibid., p. 28 : Santé : Le Gouvernement wallon veillera à assurer la continuité des politiques menées qui, pour nombre d’entre elles, fonctionnent déjà de manière satisfaisante, et rassemblera les acteurs de terrain de chaque secteur afin d’envisager la meilleure évolution possible de ces nouvelles politiques à long terme. Voir aussi pour les allocations familiales, p. 29 et 30.

Namur, le 25 juillet 2014

Dans un premier article intitulé L’économie circulaire : produire plus avec moins, publié sur ce blog le 1er juin dernier, j’ai eu l’occasion de donner une définition de l’économie circulaire, d’en rappeler la trajectoire depuis les années 1970, au niveau international, puis d’évoquer les pratiques qui, notamment selon l’ADEME, la fondent : éco-conception, écologie industrielle, économie de la fonctionnalité, réemploi, réparation, réutilisation, recyclage. Enfin, j’ai affirmé que, au delà des grands principes de développement durable auxquels l’économie circulaire contribue, s’inscrire dans sa dynamique c’est porter des politiques qui, du global au local, deviennent de plus en plus concrètes au fur et à mesure qu’elles se rapprochent des entreprises. C’est ce que je vais essayer de montrer dans ce papier.

1. Une montée en puissance de l’écologie industrielle puis de l’économie circulaire

L’économie circulaire, et en particulier l’écologie industrielle, s’inscrit depuis plusieurs décennies dans la réalité des entreprises, des zones d’activités économiques ainsi que des territoires. La symbiose industrielle de Kalundborg, lancée dès 1961 à l’ouest de Copenhague, sur le bord de la mer du Nord, constitue une référence internationale et un exemple reconnu pour la mise en place des parcs éco-industriels [1]. On fait aussi généralement référence au port fluvial et maritime néerlandais de Mœrdijk (Brabant septentrional), au Greenpark de Trading dans le Berkshire (UK), à la zone industrielle de la Grande Synthe à Dunkerque, aux industries Artois-Flandres dans le Nord Pas de Calais, à la ZAE agro-industrielle Reims – Bazancourt – Pomacle en Champagne-Ardenne, au Kamp C. de Westerlo (Anvers, Flandre), etc., en évoquant la mutualisation de la gestion des déchets par les entreprises, la cartographie des flux, etc [2].

C’est à la suite d’un long processus de réflexions que la Commission européenne a proposé, fin 2005, une nouvelle stratégie thématique pour la prévention et le recyclage des déchets qui définisse une approche à long terme. Plusieurs propositions ont émané de cette stratégie, notamment une révision de la directive-cadre relative aux déchets [3]. La nouvelle directive rappelait que, si la politique européenne en cette matière se fondait avant tout sur le concept de « hiérarchie des déchets », ces derniers doivent surtout être évités dès la conception. Parallèlement, ceux qui ne peuvent l’être doivent être réutilisés, recyclés et récupérés. Dès lors, pour la Commission, les décharges constituent désormais la pire option pour l’environnement car elles correspondent à une perte des ressources et pourraient constituer, à l’avenir, un poids mort environnemental. La nouvelle directive annonce l’incorporation de la notion de cycle de vie dans la législation européenne. Elle valorise, parmi d’autres, l’idée d’économie circulaire, développée en Chine [4]. Parallèlement, depuis 2011, l’initiative intitulée Une Europe efficace dans l’utilisation des ressources, compte parmi les sept initiatives phares de la stratégie Europe 2020. Dans les mesures préconisées à moyen terme pour porter cette dynamique, la Commission européenne prône une stratégie de transformaton de l’Union en une économie circulaire fondée sur une culture du recyclage, dans le but de réduire la production de déchets et d’employer ces derniers comme ressources [5]. La Commission rappelle également l’intérêt des travaux de la Fondation MacArthur parmi lesquels le rapport présenté début 2014 au World Economic Forum : Towards the Circular Economy : Accelerating the Scale-up across global supply chains [6].

2. L’exemple de la Wallonie : les agences de développement économiques créent des éco-zonings

Dans l’axe stratégique de soutien au redéploiement et au développement de l’économie, la Déclaration de Politique régionale 2009-2014 de la Région Wallonie a marqué la volonté de son gouvernement de favoriser la coopération entre les petites entreprises via notamment des groupements d’employeurs ou l’organisation des activités économiques en économie circulaire ainsi que d’intégrer et développer l’écologie industrielle dans la stratégie de l’ensemble des acteurs concernés (par exemple les sociétés régionales et intercommunales de développement économique) de telle sorte que l’on tende peu à peu vers une optimisation des flux entrants et sortants (énergie, matières, déchets, chaleur, etc.) entre entreprises voisines [7]. Cette volonté a été mise en œuvre l’année suivante dans le Plan prioritaire wallon, dit Marshall 2.vert. C’est dans ce cadre que le gouvernement a lancé un appel à projets pour développer les éco-zonings [8], avec un budget de 2,5 millions d’euros, destiné à développer cinq expériences pilotes. Ces projets devaient réunir à la fois un opérateur d’équipement et des représentants des entreprises des zones d’activités économiques (ZAE) concernées, l’objectif étant de favoriser la mise en œuvre concrète sur le territoire au travers des crédits d’équipement. Cinq sites ont été choisis en fonction de la qualité des projets :

– le parc industriel de Chimay Baileux qui, en partenariat avec la Fondation Chimay Wartoise, veut valoriser les drèches de brasserie dans la production de méthane afin de produire de la chaleur et de l’électricité par cogénération pour ses entreprises demanderesses ;

– le Liège Science Park du Sart Tilman où l’intercommunale SPI associe Level IT, Technifutur, Sirris, Physiol et Eurogentec autour d’un projet de production d’énergie renouvelable, de la biodiversité et de la mobilité douce ;

– l’Ecopôle de Farciennes – Aiseau-Presles, à côté de Charleroi, où l’intercommunale Igretec développe un projet de mutualisation sur la réhabilitation de la boucle de la Sambre en associant des entreprises Sedisol, Ecoterres, Recymex, etc. sur ce projet commun ;

– le projet organisé à Hermalle-sous-Huy – Engis, sur la Meuse liégeoise, d’optimisation de la logistique des charrois route et bateau, là où Knauf valorise déjà les déchets de gypse de l’entreprise Prayon ;

– la zone d’activités Tertre-Hautrage-Villerot, site principalement chimique, classé SEVESO, dans lequel huit entreprises (Yara, Erachem, Advachem, Wos, Shanks, Euloco, Hainaut Tanking et Polyol) sont associées à l’intercommunale de développement économique et d’aménagement du territoire IDEA ainsi qu’à la ville de Saint-Ghislain, près de Mons, à la frontière française [9].

Ce dernier projet, classé premier par le comité de sélection de la Région Wallonie pour son caractère innovant, a permis d’engager des synergies industrielles en matières d’échanges de matières et d’énergie, notamment sur la récupération de vapeurs, sur la rationnalisation de la consommation de l’eau, sur le bouclage et l’épuration des eaux de rejets, sur le développement de la voie ferrée sur le site et la darse associée, sur la sécurité routière aux abords de la zone ainsi qu’aux points de vue paysager et environnemental [10]. Toute une dynamique se développe d’ailleurs à l’initiative de l’intercommunale hennuyère IDEA et des entreprises locales concernées (YARA Tertre SA/NV, WOS, Shanks Hainaut, Erachem Comilog, Polyol, Advachem, Hainaut-Tanking et Euloco). Autour de la mise en place, en connivence avec Infrabel, d’un Opérateur ferroviaire de Proximité (OfP) l’iDEA tente de répondre aux besoins des industriels et de minimiser le recours à la route. L’objectif de l’intercommunale est bien de répondre aux besoins de ses clients et donc d’améliorer le bien-être des entreprises concernées afin qu’elles continuent à s’ancrer sur le territoire et à y maintenir un maximum d’activités. Près de 32 hectares de terrains bientôt assainis par la SPAQuE ainsi que 8 hectares du site de Yorkshire Europe, déjà réhabilité, constituent de surcroît un potentiel réel d’expansion d’un projet d’écologie industrielle.

3. La Plateforme NEXT : un cadre régional

En juin 2013, la Région Wallonie a officialisé, en présence d’Ellen MacArthur et d’une centaine d’industriels, l’accord de coopération que son ministre de l’économie Jean-Claude Marcourt a signé avec la fondation créée par la navigatrice britannique dans le cadre de la dynamique Circular Economy 100 – Region. Ce partenariat stratégique, auquel est associé Tractebel Engineering, porte sur la mise en œuvre de l’écologie circulaire et s’inscrit dans le cadre du programme de développement et la plateforme d’écologie industrielle intitulée « NEXT », mis en place l’année précédente par les autorités en charge de l’économie régionale. Comme l’indiquait Ellen Mac Arthur lors du lancement de cette initiative le cœur de l’économie circulaire, c’est l’innovation, c’est la créativité, c’est la recherche d’opportunités nouvelles [11].

Dès lors, en juillet 2013, le Gouvernement wallon a confié une mission déléguée à la Société régionale d’Investissement de Wallonie (SRIW), et plus particulièrement à sa filiale BEFin, pour la création et la mise en œuvre de l’axe multisectoriel transversal « économie circulaire » de la politique industrielle wallonne (NEXT), complémentaire aux pôles de compétitivité. Ce programme a pour mission d’assurer le déploiement structuré, global et cohérent de l’économie circulaire en Wallonie de façon à développer des projets porteurs de valeur ajoutée en se basant sur trois piliers : l’industrie, l’enseignement supérieur et un réseau international. Outre la sensibilisation des entreprises à l’économie circulaire, telle qu’inscrite dans le Plan prioritaire wallon, la cellule mise en place a pour tâche d’organiser la création de bourses aux déchets par les entreprises et opérateurs, de favoriser la mise en place d’un label marquant les entreprises éco-systémiques et de susciter des partenariats avec des institutions étrangères. Il s’agit donc d’intensifier et de structurer le soutien aux projets innovants en matière d’économie circulaire portés par les entreprises wallonnes, en s’inscrivant dans une perspective de gestion durable des matières. Il était alors convenu qu’un fonds en économie circulaire devait être logé au sein de l’Agence de Stimulation économique (ASE), qu’une mission prioritaire, centrée sur l’accompagnement des entreprises dans le recyclage et la réutilisation des matériaux de construction devait être confiée au Pôle de compétitivité GREENWIN et à la Confédération de la construction. Les missions du centre de référence « circuits courts » ont été étendues à l’économie circulaire le 26 septembre 2013 [12]. L’équipe NEXT s’est, début 2014, montrée particulièrement présente au niveau régional mais aussi territorial dans la préparation de la programmation des fonds structurels européens (FEDER).

La Déclaration de Politique régionale wallonne 2014-2019 réaffirme avec beaucoup de vigueur le soutien du Gouvernement Magnette au développement de l’économie circulaire en Wallonie afin de favoriser la transition vers un système industriel durable et de soutenir la compétitivité des entreprises wallonnes grâce à des synergies entre elles, favorisant la réutilisation des déchets en tant que nouvelle ressource [13]. La DPR confirme la poursuite du programme NEXT et rappelle que la dynamique de l’économie circulaire vise à faire émerger des solutions innovantes pour permettre de découpler la croissance économique de l’augmentation de la consommation des ressources, par exemple, en aidant les entreprises à rationaliser leur consommation d’énergie et en privilégiant l’utilisation conjointe de flux de matières et d’énergie entre entreprises et la mutualisation de biens et de services [14].

Conclusions : entreprises et territoires, les lieux du passage à l’acte

L’économie circulaire est une économie d’optimisation, s’appuyant sur des zones d’activités, des filières, des systèmes industriels locaux, régionaux ou internationaux. Elle implique bien sûr une bonne connaissance du métabolisme industriel régional et des métabolismes territoriaux [15], c’est-à-dire des flux générés par les entreprises, de leurs besoins et contraintes. L’enjeu pour l’entreprise elle-même est, lui aussi, considérable et la sensibilisation des entrepreneurs aux avantages de l’économie circulaire connaît d’ailleurs une réelle accélération [16]. Nous l’avons vu, l’économie circulaire, plutôt que de constituer une révolution copernicienne, un changement de paradigme, rassemble des pratiques qui contribuent à la transition vers une société plus durable, plus harmonieuse : éco-conception, écologie industrielle, économie de la fonctionnalité, réemploi, réparation, réutilisation, recyclage.

Ces pratiques ont du sens parce qu’elles sont pratiquées, ou peuvent l’être, concrètement sur le terrain. C’est pourtant là que les résultats peuvent sembler difficiles à atteindre. Comme l’indiquait Suren Erkman, en écrivant sur l’écologie industrielle, lorsqu’il s’agit d’entrer dans les détails pour modifier les processus de fabrication afin de rendre les sous-produits et les déchets utilisables par d’autres usines, on se heurte à de redoutables difficultés techniques et économiques [17].

L’expérience du terrain, notamment en Cœur du Hainaut, a montré que les seules réalisations tangibles sont celles qui se fondent sur le partenariat de proximité entre les acteurs et la confiance de long terme entre les entreprises et les opérateurs locaux. C’est avec raison que le professeur Léo Dayan, maître de conférence à la Sorbonne, avait prôné dès 2004 la mise en place de centres de développement des liaisons industrielles au niveau territorial et des zones d’activités locales pour développer concrètement l’écologie industrielle. Il voyait évoluer sur le terrain de petites équipes très qualifiées, flexibles, aux fonctions polyvalentes, dotées de moyens financiers propres. Elles seraient destinées à identifier les éco-liaisons locales, à relever les pertes et les inefficiences, afin de susciter des partenariats d’entreprises, incluant les universités locales. Dayan accordait à juste titre beaucoup d’importance à la motivation des acteurs afin de mettre en place les synergies nécessaires [18]. C’est la démarche qui a été entreprise par l’intercommunale IDEA sur le zoning de Tertre-Hautrage-Villerot avec la volonté de concilier la compétitivité économique et la performance environnementale à l’échelle d’une ZAE. Les partenaires et ressources locales mobilisées font alors la différence : clubs d’entreprises, riverains, autorités municipales, Commission Sécurité Environnement mais aussi l’Université de Mons et des centres de recherche locaux comme Multitel, spécialisé en télécommunications et traçabilité des matériaux.

Le projet SMIGIN de l’Union wallonne des Entreprises a démontré que les PMEs peuvent aussi s’investir dans une démarche d’écologie industrielle et d’économie circulaire [19]. Mais là également, tout comme dans l’application du principe de responsabilité élargie du producteur, valorisée en France par le Commissariat général au Développement durable, il s’agit de travailler à l’évolution des mentalités et de la culture afin que les principes de coopérations et d’échanges dépassent le stade de concept pour devenir une véritable réalité de terrain [20].

L’économie circulaire est certes un outil systémique qui se décline en pratiques multiples. Mais c’est surtout une affaire d’entreprises et de territoires, c’est-à-dire d’acteurs physiques et moraux rassemblés sur un espace par nature délimité et restreint. C’est dans cette proximité, sinon cette intimité, que se fait le passage à l’acte car celui-ci est conditionné par une confiance patiemment construite sur le terrain et fortement entretenue.

Philippe Destatte

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[1] Suren ERKMAN, Vers une écologie industrielle, Comment mettre en pratique le développement durable dans une société hyper-industrielle, p. 28sv, , Paris, Editions Charles Léopold Mayer, 2004.

[2] Voir Emmanuel SERUSIAUX dir., Le concept d’éco-zoning en Région wallonne de Belgique, Note de recherche n°17, Namur, Région wallonne – CPDT, Avril 2011, 42 p.

Cliquer pour accéder à 2011-04_CPDT_NDR-17_Ecozonings.pdf

[3] La gestion des déchets est règlementée par la directive-cadre sur les déchets (2008/98/CE) et repose sur la prévention, le recyclage, la réutilisation des déchets et l’amélioration des conditions de leur élimination finale. La gestion des déchets est également abordée – de façon plus spécifique et sectorielle – dans de nombreuses législations de l’Union : la directive relative aux emballages et déchets d’emballages (94/62/CE), la directive relative aux déchets d’équipements électriques et électroniques (2002/96/CE), la directive relative à la gestion des déchets de l’industrie extractive (2006/21/CE), etc. http://ec.europa.eu/environment/waste/index.htm

[4] Mise en œuvre de l’utilisation durable des ressources : une stratégie thématique pour la prévention et le recyclage des déchets, Communication de la Commission au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Bruxelles, 21 décembre 2005, COM(2005) 666 final. – Politique de l’UE en matière de déchets : historique de la stratégie, CE, 2005. http://ec.europa.eu/environment/waste/pdf/story_book_fr.pdf

[5] Une Europe efficace dans l’utilisation des Ressources, Initiative phare relevant de la stratégie Europe 2020, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social et au Comité des Régions, Bruxelles, 26 janvier 2011 COM(2011) 21final, p. 7. – A noter que la Commission européenne s’appuie sur l’Online Resource Efficiency Platform (OREP) en matière d’économie circulaire. http://ec.europa.eu/environment/resource_efficiency/index_en.htm

[6] Towards the Circular Economy : Accelerating the Scale-up accross supply chains, prepared in collaboration with the Ellen MacArthur Foundation and MacKinsey Company, World Economic Forum, January 2014.

[7] Déclaration de Politique régionale wallonne 2009-2014, Une énergie partagée pour une société durable, humaine et solidaire, Namur, Gouvernement wallon, Juillet 2009.

[8] On peut définir un écozoning comme une zone d’activité économique gérée de manière proactive notamment par l’association des entreprises en présence, interagissant positivement avec son voisinage, et dans laquelle les mesures d’aménagement et urbanisme, de management environnemental et d’écologie industrielle concourent à optimiser l’utilisation de l’espace, de la matière et de l’énergie, à soutenir la performance et le dynamisme économique tant des entreprises que de la communauté d’accueil et à diminuer les charges environnementales locales. E. SERUSIAUX dir., Le concept d’éco-zoning…, p. 17.

[9] Gérard GUILLAUME, La Wallonie a sélectionné cinq écozonings-pilotes, dans L’Echo, 14 avril 2011.

[10] IDEA : retour sur une expérience pilote de l’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot, Info-PME, 5 septembre 2013. www. info-pme.be – Le projet d’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot sélectionné par le Gouvernement wallon !, Mons, IDEA, Communiqué de presse du 8 avril 2011.

[11] La Wallonie s’engage dans l’économie circulaire, 13 juin 2013. – NEXT : l’économie circulaire au cœur du processus de reconversion de l’économie wallonne, 18 juillet 2013. http://www.marcourt.wallonie.behttp://marcourt.wallonie.be/actualites/~next-l-economie-circulaire-au-coeur-du-processus-de-reconversion-de-l-economie-wallonne.htm?lng=fr

[12] Rapport de suivi Plan Marshall 2.vert, p. 231-235, SPW, Secrétariat général, Délégué spécial Politiques transversales, Avril 2014, p. 231.

[13] Wallonie 2014-2019, Oser, innover, rassembler, Namur, Juillet 2014, 121 p. Notamment, p. 5, 22, 24, 28, 83, 90.

[14] Ibidem, p. 71.

[15] Le métabolisme industriel est l’étude de l’ensemble des composants biophysiques du système industriel de la région. Suren ERKMAN, Ecologie industrielle, métabolisme industriel et société d’utilisation, Genève, Institut pour la Communication et l’Analyse des Sciences et des Technologies, 1994.

[16] Voir notamment : Rémy LE MOIGNE, L’économie circulaire, comment la mettre en œuvre dans l’entreprise grâce à la supply chain ?, Paris, Dunod, 2014.

[17] Suren ERKMAN, Vers une écologie industrielle…, p. 37.

[18] Léo DAYAN, Stratégies du développement industriel durable. L’écologie industrielle, une des clés de la durabilité, Document établi pour le 7ème programme-cadre de R&D (2006-2010) de la commission Européenne. Propositions pour développer l’écologie industrielle en Europe, p. 8, Paris, 2004. http://www.apreis.org/img/eco-indu/7emplanEurop.pdf

[19] Le projet européen SMIGIN (Sustainable Management by Interactive Governance and Industrial Networking) a permis à l’UWE d’organiser, de 2006 à 2009, avec une méthodologie commune, des solutions collectives aux besoins communs d’entreprises sur sept parcs d’activités économiues en Belgique et en France : mesure des impacts environnementaux, aménagement paysager, optimisation des flux de transports, de déchets, d’énergies. Dans la foulée, l’UWE a créé en son sein une cellule « Parcs d’activités durables. » Inform, Ecologie industrielle et économie circulaire : la dimension environnementale 2.0, Business & Society Belgium, 2012.

[20] Entreprises et parcs d’activités durables, Territoires et parcs durables, implication des entreprises : état des lieux et perspectives d’avenir, Matinée d’échanges, 4 avril 2014, UWE, CPAD, 2014. 4 p.