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Namur, le 2 juin 2020 [1]

Une énigme. C’est ainsi que, au début des années 1970, le juriste et spécialiste des institutions, mais aussi des systèmes techniques, Jacques Ellul (1912-1994), voyait l’ordinateur. Non pas – disait-il – en ce qui concerne sa fabrication ni son emploi, mais parce que l’être humain semble incapable de prévoir quoi que ce soit au sujet de l’influence qu’il pourrait exercer sur la société et sur l’Homme [2]. Bien entendu, pour l’historien comme pour le prospectiviste, comprendre est toujours plus utile que prévoir. C’est ce qu’ont tenté de faire tous ceux qui, de Daniel Bell [3] (1919-2011) à Henri Lilen [4] ont observé ce qu’on appelle aujourd’hui la Révolution numérique.

1. Une mutation technique et sociétale

Ce que les Anglo-saxons dénomment Digital Revolution constitue une mutation à la fois technique [5] et sociétale. Celle-ci ne date évidemment pas d’hier, même si quelques chercheurs, de nombreux consultants et parfois même certaines femmes et hommes politiques tentent parfois de nous vendre la Révolution numérique comme à peine sortie de l’œuf [6] et déguisent les sons en bruits [7].  L’ancien ministre liégeois Jean Defraigne (1929-2016), quant à lui, parlait d’or dès 1974, lorsque, secrétaire d’État à l’Économie régionale wallonne, il affirmait que le calcul électronique et l’automatisme étaient les causes d’une seconde révolution industrielle, aussi décisive que celle qui substitua au XIXe siècle la force mécanique aux muscles de l’homme et de l’animal [8]. C’est ce que confirmait en 2018, Nature Outlook qui indiquait que, en l’espace de 50 ans, le monde numérique s’est développé pour devenir essentiel au fonctionnement de la société. La révolution, écrivait Richard Hodson, s’est déroulée à une vitesse vertigineuse, soulignant qu’aucune technologie n’a atteint plus de personnes en aussi peu de temps qu’internet et affirmant que la Révolution numérique n’est pas encore terminée [9].

Nommer les événements qui se déroulent devant nos yeux est toujours difficile. On s’est toutefois rendu assez vite compte du fait que, face à l’ampleur des mutations, qualifier simplement la nouvelle ère de post-industrielle, comme l’avaient d’abord fait Daniel Bell ou Alain Touraine [10], ou encore de société de l’information comme l’avaient fait, parmi beaucoup d’autres, Simon Nora et Alain Minc, n’appréhendait pas l’ampleur du phénomène [11]. Dès 1967, le sociologue américain avait constaté que, alors que la société industrielle se préoccupe de la production de biens, la société post-industrielle est organisée autour de la connaissance [12]. De même, en 1974, dans son ouvrage The Coming of Post-industrial Society, Bell affirmait sans hésitation que la société post-industrielle, c’est clair, est une société de la connaissance dans un double sens : premièrement, les sources d’innovation dérivent de plus en plus de la recherche et du développement (et plus directement, il existe une nouvelle relation entre science et technologie en raison de la centralité des connaissances théoriques); deuxièmement, le poids de la société – mesuré par une plus grande proportion du Produit national brut et une plus grande part de l’emploi – réside de plus en plus dans le domaine de la connaissance [13].

Un rapport du Centre de Prospective et d’Évaluation, service commun aux ministères français du Redéploiement industriel, d’une part, de la Recherche et des Technologies, d’autre part, écrit sous la direction de Thierry Gaudin et d’André-Yves Portnoff est publié en octobre 1983 par la revue Science et Technique. Ce rapport est intitulé La Révolution de l’intelligence [14]. Il complète alors très bien les travaux de Bell et des prospectivistes américains Alvin Toffler [15] et John Naisbitt [16]. Ce travail a été directement diffusé en Wallonie grâce à une personnalité clef : Raymond Collard, ancien professeur d’économie à l’UNamur et directeur du Service des Études et de la Statistique du ministère de la Région wallonne, animateur dans les années 1990 du Groupe de Recherche et Développement de l’Université de Louvain-la-Neuve. Un tisseur de liens, comme l’a bien qualifié Portnoff [17].

Lors du congrès La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, organisé par l’Institut Destrée en 1987 à Charleroi, Raymond Collard observait qu’on avait pu écrire que la microélectronique intellectualisait l’industrie. Nous vivons, écrivait-il, une révolution industrielle que l’on peut qualifier de « révolution de l’intelligence ». Le développement des possibilités ouvertes par les progrès fulgurants de la microélectronique a ouvert des champs immenses à l’informatique. Demain, on utilisera davantage l’intelligence artificielle, qui se manifestera partout avec la mise en place des ordinateurs de la cinquième génération [18]. Bienfait de la culture numérique, ce texte est toujours en ligne sur le site de l’Institut Destrée où il a été publié voici près d’un quart de siècle…

2. La Révolution numérique est-elle de même nature que la Révolution industrielle ?

 Dans son essai de prospective technologique, intitulé Les métamorphoses du futur, Thierry Gaudin constatait dès la fin des années 1980 que si, depuis le début de l’humanité, des inventions procurent des améliorations et évolutions progressives, d’autres comme le feu, l’agriculture, l’imprimerie ou l’ordinateur font faire des bons aux sociétés humaines. Ces ruptures technologiques instaurent, pour un temps plus ou moins long, des systèmes civilisationnels qui tendent à un état stable, avant de connaître une nouvelle déstabilisation. Ces métamorphoses qui rythment les siècles, observe le directeur du Centre de Prospective et d’Évaluation, bouleversent chaque fois le monde occidental [19]. Comme l’avait écrit Bertrand Gille, la notion même de système technique impose, dans une mesure certaine, une mutation globale, et non une série, ou des séries d’inventions indépendantes les unes des autres, de progrès techniques partiels [20].

De tous les changements historiques, la Révolution industrielle est une des grandes ruptures en histoire ; il n’est pas impossible en fait d’affirmer que cela a été la plus importante, a observé l’un des grands spécialistes mondiaux de la Révolution industrielle, le professeur australien Ronald Hartwell (1921-2009) qui a longtemps enseigné à Oxford et montré, contrairement aux idées reçues, l’impact positif de l’industrialisation sur le niveau de vie moyen des populations [21]. Savoir si les mutations en cours sont de même nature que celles qui ont donné naissance aux sociétés industrielles est une question qui peut paraître difficile. Elle s’est au fond déjà posée à la fin du XIXe siècle lorsque de nouvelles vagues d’innovations ont secoué le système technique [22]. Certains soutiendront ainsi que le passage de la machine à vapeur au moteur à explosion alimenté par le pétrole ou que le moteur électrique ont  également constitué une Révolution industrielle semblable à celle du début du XIXe siècle. Je n’en crois rien car ces transformations ont été limitées au système technique mais n’ont pas affecté sensiblement les relations sociales, le capitalisme, le libéralisme politique ni la démocratie.

Ce qui caractérise une révolution industrielle, rappelait un célèbre rapport du Conseil d’Analyse économique, ce n’est pas tant l’apparition d’une nouvelle technologie, car cela se produit presque à chaque instant et il est dans la nature profonde d’une économie de marché d’engendrer de nouvelles technologies et de nouveaux produits. Ce qui définit plutôt une révolution, ce sont les changements qu’entraîne la diffusion d’une technologie dans la façon de produire et de consommer, ou dans les relations de travail, ou encore dans l’aménagement de l’espace et le développement urbain [23]. Probablement faudrait-il remplacer les « ou » par des « et » entre les variables du système qui s’activent dans un mouvement commun de transformation . C’est l’effet d’entraînement qui provoque la mutation et qui peut générer la formidable croissance que les économistes et statisticiens ont mise en évidence au lendemain de la Révolution industrielle [24].

Personnellement, nourri des travaux qui viennent d’être évoqués, ainsi que de ceux qui m’ont inspiré dans les années 1980 sur la Révolution industrielle en Belgique, pilotés par le professeur Pierre Lebrun (1922-2014) de l’Université de Liège, j’ai défendu depuis l’été 1984 que l’informatique était porteuse d’une mutation structurelle et systémique. Dans une revue pédagogique réalisée pour le ministre des Technologies nouvelles Melchior Wathelet, j’écrivais en effet que nous ne sommes déjà plus dans les sociétés industrielles. La technique a effectué, en quatre décennies, des progrès de portées infiniment plus élevées qu’au cours des quatre siècles précédents. La naissance du nouveau système technique à laquelle nous assistons est en train d’entraîner une mutation qui aura pour l’humanité une importance comparable à celle provoquée au siècle passé par l’implantation des premières machines à vapeur.

La seconde révolution industrielle est commencée. Comme la première, elle ne va pas consister en un simple remplacement d’une génération technologique par une autre, mais ce sont tous les domaines de la civilisation qu’elle va affecter : à la fois les principes de la production, l’organisation sociale et la culture. Changement radical, cassure avec la société dans laquelle nous vivons, cette mutation secrète son passage vers une autre ère [25].

On sait en effet depuis l’historien Bertrand Gille (1920-1980) que les progrès techniques peuvent être abordés par leurs interdépendances et donc en les considérant comme un système technique [26] porté par une unité de mouvement dans laquelle le changement enfante le changement [27]. Comme l’indiquaient Gaudin et Portnoff, l’existence de ces interactions traduit le caractère pluridisciplinaire et souvent intersectoriel des principaux progrès [28].

Ainsi, en 2020, comme en 1975, face à l’expression de Révolution numérique, deux voies s’ouvrent à nous : la première est de considérer cette transformation comme une série d’innovations, d’inventions, d’évolutions dans les techniques, donc un changement du système ou du sous-système technique de la société limité à ce sous-système. La seconde voie consiste à regarder cette Révolution comme un changement sociétal, c’est-à-dire une transformation du modèle de société, une mutation de l’ensemble du système dans lequel, par un jeu de contagion ou de domino, un ou plusieurs sous-systèmes activent tous les autres : économique, social, culturel, éducatif, scientifique, d’innovation, écologique, démographique, spatial, pour finalement transformer l’ensemble du système et le porter vers un nouveau paradigme.

3. La Transition : une époque parenthèse

Nous vivons une époque parenthèse, disait John Naisbitt en 1982 [29]. La question qui se pose est celle du passage, ainsi que de la structure de passage : comment les différentes dimensions de la société (économie, culture, technologie, social, démographie, politique, juridique, institutionnelle, …) peuvent-elles évoluer pour passer d’un paradigme sociétal ancien à un modèle nouveau ?

Ce type de transformation peut être rapporté aux théories éclairantes décrites par le chercheur américain d’origine allemande Kurt Lewin (1890-1947). Celui-ci a développé la science expérimentale de la dynamique des groupes, avant de s’intéresser au changement social. Lewin a travaillé sur la notion d’équilibre des forces égales et opposées permettant d’atteindre un état quasi stationnaire. La recherche d’un nouvel équilibre se fait après modification des forces pour provoquer un changement vers cet objectif. Trois périodes marquent ce processus : d’abord, une période de décristallisation pendant laquelle le système remet en question ses perceptions, habitudes et comportements. Les acteurs se motivent. Ensuite, une période de transition, pendant laquelle les comportements et attitudes deviennent instables et contradictoires. Les acteurs en expérimentent puis en adoptent certains. Enfin, une période de recristallisation pendant laquelle l’ensemble du système généralise les comportements pilotes adaptés à la nouvelle situation et harmonise les nouvelles pratiques [30].

Cette transition ne se fait évidemment pas du jour au lendemain. Pour un changement sociétal, la mutation dans ses mouvements longs se mesure en siècles. Pierre Lebrun l’a bien montré pour ce qui concerne la périodisation longue de la Révolution industrielle en Belgique. En 2001, dans ses entretiens avec François L’Yvonnet, Thierry Gaudin nous a prévenus : chaque fois, la transformation complète du système technico-social prend un à deux siècles [31]. Ainsi, si on considère que, en 2020, nous avons parcouru 50 ans de mutations et que nous observons l’ampleur du changement pendant ces cinq décennies, nous aurons de la peine à imaginer la profondeur des changements à venir d’ici 2170…

Pendant toute la durée de la transition, nous vivrons probablement dans ce que j’ai appelé le nouveau paradigme industriel, c’est-à-dire l’espace de trois mouvements simultanés : d’abord, la poursuite de la société industrielle pendant encore quelques décennies, parce que les sous-systèmes culturel, social, politique, administratif continueront à résister aux transformations. Comme l’écrit Gaudin, à chaque transformation du système technique, une classe dirigeante, atteinte d’irréalité, cède la place à de nouveaux venus moins arrogants, mais plus efficaces [32]. Ensuite, le mouvement créé par l’informatique, la télécommunication, la connaissance, toutes leurs innovations, forme un deuxième axe de développement, d’abord parallèle, puis qui progressivement se superpose au premier. Nous l’appelons Révolution numérique ou Révolution cognitive, cette dernière appellation ayant ma préférence. Elle agit de plus en plus vigoureusement depuis la fin des années 1960. Enfin, un troisième mouvement, né à peine plus tard, nous interpelle et en bâtit un troisième qui interagit avec les deux premiers :  le développement durable. Sa prise de conscience est liée au programme Apollo, à la vue et la prise de conscience de cette biosphère et de ses limites que le Rapport Meadows patronné par Jay W. Forrester (MIT) et Aurelio Peccei (Club de Rome) va bien mettre en évidence dès 1972. Toutes les questions liées à l’empreinte humaine trop pesante sur le climat et sur la planète – ce qu’on appelle aujourd’hui l’anthropocène – s’y inscrivent.

4. Quatre pôles de restructuration du système

Les métamorphoses dont parlaient Gaudin et Portnoff se manifestent par l’évolution simultanée de quatre domaines en étroites relations. Ainsi, selon un modèle inspiré par Bertrand Gille, quatre pôles restructurent l’ensemble du système civilisationnel : matière, énergie, temps et relation avec le vivant  [33].

La mutation à partir du système technique médiéval vers le système industriel se manifeste dans les quatre pôles : en matière d’énergie, c’est la combustion qui remplace progressivement la force animale (ou humaine), l’éolien et l’hydraulique. Aux passages du XVIIIe au XXe siècle, les besoins en énergie vont être rencontrés en utilisant le bois, le charbon de terre, le pétrole et l’électricité. L’acier et le ciment remplacent comme matériaux le bois, la pierre et le fer de l’ancien régime. Lors de la Révolution industrielle, le rapport au temps change, par décrochage des rythmes solaires, les cadrans solaires, clepsydre, sablier et horloges à poids sont remplacés par des horloges à pendules puis par des chronomètres précis. La relation très empirique avec le vivant, construite sur la domestication des plantes et des animaux fait place à la classification, à la compréhension de l’évolution (Charles Darwin) et à la connaissance de la microbiologie (Louis Pasteur).

Dans la nouvelle transition vers la société numérique – ou mieux cognitive -, on observe des transformations similaires dans les quatre pôles : une formidable tension s’instaure entre la puissance de l’énergie électrique nucléaire et de l’économie des ressources énergétiques dans un contexte de recyclage et un redéploiement de sources non fossiles, un hyperchoix marque le domaine des matériaux qui, eux aussi, deviennent intelligents et percolent horizontalement, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles. La nouvelle structure du temps est rythmée en nanosecondes par les microprocesseurs. Enfin,  la relation avec le vivant est marquée par l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique qui réinterroge l’espace humaine, son évolution, son avenir [34].

C’est également au travers de ces quatre pôles qui les structurent que l’on peut comparer les processus qui ont favorisé les deux révolutions sociétales ou civilisationnelles en s’inspirant des circonstances extérieures et des éléments intérieurs qui avaient permis la Révolution industrielle sur le continent européen au XIXe siècle. Dans le modèle que j’ai construit sur base des travaux de l’historien Pierre Lebrun et de son équipe, sept facteurs sont déterminants. D’emblée, je peux proposer, en vis-à-vis, sept facteurs qui correspondent dans le modèle de la Révolution numérique ou cognitive.

(1) Ainsi, dans le modèle industriel, l’imitation provient de la Révolution industrielle anglaise. Bien entendu, on songe aux techniques : pompes à feu de Newcomen ou machine à vapeur de Watt, mais il faut également embarquer les recettes et méthodes économiques : Adam Smith en constitue l’exemple parfait. Dans la Révolution numérique, l’influence est certainement nord-américaine et même plus précisément celle de la Silicon Valley. On sait également l’importance de Seattle avec Microsoft. J’ai déjà évoqué Boston avec le MIT…

(2) Au facteur de la Révolution française comme effet majeur de destruction des corporations permettant l’accessibilité de tous à tous les métiers, la liberté d’entreprendre, la libération de la créativité, peuvent correspondre, pour la Révolution numérique, aux efforts de libéralisation de l’Union européenne : libéralisation des marchés, des services, des capitaux par les différents traités.

(3) La création d’un grand marché européen protégé de l’Angleterre, sous la République française, le Consulat et l’Empire, avec suppression des douanes ont boosté la Révolution industrielle du début du XIXe siècle. Ce même facteur peut être trouvé pour la Révolution cognitive pour ce qui concerne la globalisation, et notamment l’Organisation mondiale du Commerce.

(4) Aux progrès de l’agriculture, grâce notamment aux changements climatiques favorables du XVIIIe siècle (reprise de l’activité solaire à partir de 1710), mais aussi aux perfectionnements de ce que certains ont, probablement à tort, appelé la Révolution agricole, j’ai fait correspondre ce facteur d’innovation que constituent les progrès de la science. On sait que la recherche-développement comme nous la connaissons aujourd’hui n’existe pas pour la Révolution industrielle machiniste. Celle-ci est activée par des inventeurs et des techniciens, qui travaillent souvent en marge du développement des connaissances scientifiques : les Thomas Bonehill (1796-1858), Zénobe Gramme (1826-1901), Étienne Lenoir (1822-1900) ne sont pas des chercheurs, mais des ouvriers, des ingénieurs, des inventeurs.

(5) Au développement de l’infrastructure – route, canaux, mais aussi surtout chemin de fer – produit et moteur de la Révolution industrielle du XIXe siècle, investissement majeur de l’État réalisé par la bourgeoisie censitaire arrivée au pouvoir en 1830 – correspond évidemment, dans la Révolution cognitive, l’explosion de la connectivité. Son importance est telle que le sociologue espagnol Manuel Castells, professeur à Berkeley, a pu écrire que la révolution technologique actuelle avait fait naître La Société en réseaux, The Network Society [35].

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(6) La création des manufactures, destructrice du travail à domicile et lieu de formation et d’intégration dans la société industrielle, a constitué un facteur majeur de cette Révolution. Dans la société de la connaissance, c’est le système éducatif qui est devenu central parce que premier lieu de l’apprentissage, même s’il connaît des tensions voire est remis en cause par le système socio-économique en évolution rapide.

(7) Enfin, dans les deux mutations, le rôle des entrepreneurs est fondamental. À la fois parce que l’initiative leur revient, individuellement et collectivement. C’est à eux qu’appartiennent les décisions majeures d’adoption des techniques dans les secteurs clefs. De John Cockerill (1790-1840) à Jean Stéphenne, pour prendre deux entrepreneurs emblématiques des deux mutations en Wallonie, ces capitaines d’industrie ont piloté avec innovation une stratégie de transformation de leur domaine.

5. Les technologies-clefs à l’œuvre dans les quatre pôles de transformation

Le système technique est évidemment actif, de manière transversale dans les quatre pôles de transformation. Régulièrement, les chercheurs, pouvoirs publics, consultants, voire les trois ensemble, listent les technologies-clefs permettant d’anticiper les stratégies sectorielles à mettre en place. Les entreprises sont attentives à ces exercices réguliers comme Prométhée, organisé par le ministère de la Région wallonne fin des années 1990 dans le cadre de la Regional Innovation Strategy (RIS) de la Commission européenne [36], les 47 technologies-clefs à l’horizon 2020 destinées à préparer l’industrie du futur listées en 2014-2015 par le ministère français de l’Industrie et du Numérique [37], le travail mené en 2014 par TNO pour le Parlement européen dans le cadre d’Horizon 2020 [38], l’inventaire – réalisé en 2018 et plus normatif – High Tech Strategy 2025 du ministère fédéral allemand de la Recherche [39], etc. Les grands bureaux de consultants développent régulièrement ce type d’outil : on pense notamment au McKinsey Global Institute qui publie des listes de technologies dites de ruptures [40]. En 2016, la Commission européenne a mis en place un KETs Observatory, destiné à fournir des informations aux institutions, mais aussi aux acteurs des différents pays européens sur les technologies (Key Enabling Technologies) développées dans les différentes parties du monde et bénéficiant de l’attention qui leur est portée par les entreprises [41]. La Commission met également en avant les Technologies futures émergentes : FET (Future Emerging Technologies). Tous ces efforts sont utiles et précieux, même si les temporalités de ces émergences, annoncées par ces prospectives, sont rarement en phase avec les annonces.

Il est donc possible de s’interroger sur les secteurs d’innovation qui portent les pôles de transformation dans la Révolution numérique et constituent ainsi le système technique numérique du XXIe siècle. Celui-ci apparaît d’un tel foisonnement que nous avons, pour le modéliser, limité les secteurs à quatre par pôles et gardé les secteurs d’innovations les plus structurants ou transversaux dans les interstices. En parcourant les travaux susmentionnés, nous avons retenu les secteurs d’innovation qui suivent :

– pôle énergie : énergies renouvelables, véhicules électriques, exploration avancée et récupération du pétrole et du gaz, stockage d’énergie, etc.

– pôle matériaux : imprimantes 3D, économie circulaire, matériaux avancés, internet des objets, etc.

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– pôle de structure du temps : hyperconnectivité et temps réel, déplacements à grande vitesse, véhicules autonomes, informatique quantique, etc.

– pôle de relation au vivant : les innovations médicales, la cybersécurité, l’automatisation du travail cognitif, la prochaine génération de la génomique, etc.

Dans les interstices et transversalités, j’ai placé avant tout ce qui favorise les réseaux, les accès, le travail collaboratif : technologie cloud, internet mobile, technologie blockchain, ainsi que les mastodontes porteurs que sont notamment la robotique avancée (Industrie 4.0), les Smart Cities, l’intelligence artificielle. On sait néanmoins que la dynamique la plus transformatrice à long terme est faite de l’alliance entre l’informatique sous toutes ses formes et la biologie, dans l’axe des sciences du vivant.

 

Conclusion : une transformation inscrite dans le long terme, entre passé, présent et futur

Davantage qu’une simple évolution du système technique, le numérique constitue vraiment une transformation de celui-ci, déclencheur d’une Révolution industrielle que nous appelons cognitive, et qui s’inscrit dans le long terme, passé, mais surtout futur. Passé parce que cette mutation a commencé fin des années 1960 – début des années 1970, même si de nombreux prolégomènes seraient nécessaires pour décrire toutes les étapes permettant de parvenir au moment où l’ordinateur longtemps analogique devient essentiellement numérique [42]. J’aime assez la proposition d’Henri Lilen de prendre comme étape-clef l’invention du microprocesseur 4004 par les ingénieurs d’Intel Corporation en 1971 : Marcian « Ted » Hoff, Frederico Faggin, Stanley Mazor et Masatoshi Shima [43]. C’est peut-être ce moment déclencheur qui rend les éléments complémentaires et cohérents pour provoquer la mutation technique plus ou moins globale qu’évoquait Bertrand Gille [44].

Cependant, cette Révolution s’inscrit surtout dans le futur parce que, comme le souligne régulièrement Thierry Gaudin, elle n’a probablement parcouru qu’une partie de son chemin et que, dès lors, l’ampleur des changements à venir durant les quelques prochaines décennies est évidemment considérable, en particulier dans les relations avec le vivant.

C’est assurément pour cette raison que les êtres humains doivent rester à la barre. En particulier les entrepreneurs dont j’ai dit l’importance centrale, même si la société est concernée dans son ensemble. Car, ne nous y trompons pas, la compréhension commune du monde « qui est » et la vision partagée de celui « qui pourrait être » ont une influence déterminante sur le comportement des femmes et des hommes, quelle que soit l’époque dans laquelle ils vivent et celle qu’ils veulent construire.

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce papier est la remise au net de la Master Class donnée le 20 mai 2020 par MS Teams devant le personnel de NSI dans le cadre de l’Université NSI organisée à l’initiative de son directeur général, Manuel Pallage. NSI est une société de services informatiques membre du Groupe IT Cegeka. https://www.nsi-sa.be/

[2] Jacques ELLUL, Le Système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977. (rééd. Le Cherche Midi, 2004, p. 103-104.).

[3] Daniel BELL, The Social Framework of the Information Society (1975) in Tom FORESTER ed., The Microelectronics Revolution, Oxford, Basil Blackwell, 1980. – et aussi dans Michael DERTOUZOS & Joel MOZES eds, The Computer Age, A Twenty Year View, Cambridge Ma, MIT Press, 1980.

[4] Henri LILEN, La Belle histoire des révolutions numériques, Électronique, Informatique, Robotique, Internet, Intelligence artificielle, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2019. Henri Lilen évoque la Révolution numérique comme seconde révolution industrielle. Il considère que si l’informatique est née en 1948, c’est l’invention en 1971 du micro-processeur qui déclenche la véritable numérisation de la société. (p. 11).

[5] technique : nous faisons nôtre la définition d’André Lebeau : une activité dont l’objet est de donner forme à la matière en recourant pour cela à différentes formes d’énergie. A. LEBEAU, Système technique et finitude planétaire, dans  Th. GAUDIN et Elie FAROULT coord., L’empreinte de la technique, Ethnotechnologie prospective, Colloque de Cerisy, p. 21, Paris, L’Harmattan, 2010.

[6] La révolution culturelle et industrielle à laquelle nous assistons est aussi importante que la naissance de l’écriture ou l’invention de l’imprimerie. Ceux qui passeront à côté de cet enjeu seront mis de côté pour longtemps. Ce serait une tragédie pour la Wallonie. Eric DEFFET, Paul Magnette : Passer à côté de la Révolution numérique serait une tragédie pour la Wallonie, dans Le Soir, 25 mars 2015. https://www.lesoir.be/art/832312/article/actualite/belgique/politique/2015-03-25/paul-magnette-passer-cote-revolution-numerique-serait-une-tragedie-pour-w

[7] C’est ce que Pierre Musso qualifie justement de baillon sonore ou baillon médiatique. P. MUSSO, « Révolution numérique » et « société de la connaissance », dans Ena Hors Les Murs, 1er avril 2014, p. 47-49.

[8] Jean DEFRAIGNE, L’économie wallonne, hier, aujourd’hui et demain, dans Wallonie 74, n°2, Conseil économique régional de Wallonie, p. 102-106.

[9] Richard HODSON, Digital revolution, An explosion in information technology is remaking the world, leaving few aspects of society untouched, in Nature Outlook, 29 November 2018. https://media.nature.com/original/magazine-assets/d41586-018-07500-z/d41586-018-07500-z.pdf

[10] Alain TOURAINE, La Société post-industrielle, Paris, Denoël, 1969.

[11] Simon NORA et Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, p. 11, Paris, La Documentation française, 1978. Sur la critique du concept : Frank WEBSTER, Theories of the Information Society, New York, Routledge, 1995.

[12] D. BELL, Notes on the Post-Industrial Society in Public Interest, n°6 & 7, 1967.

[13] The post-industrial society, it is clear, is a knowledge society in a double sense: first, the sources of innovation are increasingly derivative from research and development (and more directly, there is a new relation between science and technology because of the centrality of theorical knowledge); second, the weight of the society – measured by a larger proportion of Gross National Product and larger share of employment – is increasingly in the knowledge field. D. BELL, The Coming of Post-industrial Society, A Venture in Social Forecasting, p. 212, London, Heinemann, 1974.

[14] La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Numéro Spécial de Sciences et Techniques, Octobre 1983.

[15] Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow and Company, 1980. – Edition française : La Troisième vague, Paris, Denoël, 1980.

[16] John NAISBITT, Megatrends, Ten New Directions Transforming our Lives, New York, Warner Book, 1982. – London and Sydney, Futura – Macdonald & Co, 1984. – Edition française : Les dix commandements de l’avenir, Paris-Montréal, Sand-Primeur, 1982.

[17] André-Yves PORTNOFF, Raymond Collard, un tisseur de liens, Note, Paris, 10 septembre 2018. Sur Raymond Collard, voir aussi : Ph. DESTATTE, Les métiers de demain… Question d’intelligence(s), Blog PhD2050, 24 septembre 2018. https://phd2050.org/2018/09/24/helmo2018/

[18] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, 1987. http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-CB05_Collard-R.htm #

[19] Thierry GAUDIN, Les métamorphoses du futur, Essai de prospective technologique, p. 5-6, Paris, Economica, 1988.

[20] B. GILLE dir., Histoire des techniques, Technique et civilisations, Technique et Sciences, coll. Encyclopédie de la Pléade, p. 773-774, Paris, NRF, 1978.

[21] Ronald Max HARTWELL, The Causes of the Industrial Revolution, An Essay in Methodology, in The Economic History Review, vol. 18, 1, p. 164-182, August 1965.

[22] Le système technique selon B. Gille : à chaque époque, les savoir-faire que maîtrise l’être humain forment un ensemble cohérent parce qu’ils sont liés entre eux par un réseau d’interactions. A. LEBEAU, Système technique et finitude planétaire…, p. 21.

[23] Nicolas CURIEN et Pierre-Alain MUET, La société de l’information, Rapport du Conseil d’Analyse économique, p. 9, Paris, La Documentation française, 2004.

[24] Angus MADDISON, L’économie mondiale, Une perspective millénaire, p. 280sv, Paris, OCDE, 2001.

[25] Ph. DESTATTE, Mutations, dans Actualquarto n° 355, du 6 septembre 1984, p. 8-9.

https://phd2050.org/2018/10/05/mutations-1984/

[26] toutes les techniques sont, à des degrés divers, dépendantes les unes des autres, et (qu’) il faut nécessairement entre elles une certaine cohérence : cet ensemble de cohérences aux différentes niveaux de toutes les structures de tous les ensembles et de toutes les filières compose ce qu’on peut appeler un système technique. Bertrand GILLE, Prolégomènes à une histoire des techniques, dans B. GILLE dir., Histoire des techniques, Technique et civilisations, Technique et Sciences, coll. Encyclopédie de la Pléade, p. 19, Paris, NRF, 1978.

[27] David S. LANDES, L’Europe technicienne, coll. Bibliothèque des idées, p. 11, Paris, Gallimard, 1975. – The Unbound Promotheus, Technological change and industrial Development in Western Europe from 1750 to the present, p. 2, London – New York, Cambridge University Press, 1969. – La Révolution de l’intelligence…, p. 31.

[28] La Révolution de l’intelligence…, Ibidem.

[29] John NAISBITT, Megatrends, p. 249-250, New York, Warner Books, 1982.

[30] K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002.

[31] Thierry GAUDIN, L’avenir de l’esprit, Prospectives, Entretiens avec François L’Yvonnet, Paris, Albin Michel, 2001. –  Th. Gaudin avait déjà évoqué ces grands vagues technologiques d’environ deux siècles dans Th. GAUDIN, Les métamorphoses du futur, Essai de prospective technologique, p. 5, Paris, Economica, 1988.

[32] Th. GAUDIN, 2100, Récit du prochain siècle, p. 54-55, Paris, Payot, 198

[33] Thierry GAUDIN, Les métamorphoses du futur, Essai de prospective technologique, p. 5-6, Paris, Economica, 1988.

[34] Th. GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[35] Manuel CASTELLS, The Rise of the Network Society, Oxford, Wiley-Blackwell, 1996.

[36] Prométhée, Une politique d’innovation à la hauteur des stratégies régionales,  Namur, Région wallonne, 2000.

https://recherche-technologie.wallonie.be/fr/menu/archives/archives/programme-promethee.html

[37] Technologies Clés 2020, Préparer l’avenir de l’industrie du futur, Paris, Ministère de l’Industrie et du Numérique, Direction générale des Entreprises, 2016. https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/directions_services/politique-et-enjeux/innovation/technologies-cles-2020/technologies-cles-2020.pdf

[38] Maurits BUTTER e.a., Horizon 2020: Key Enabling Technologies (KETs), Booster for European Leadership in the Manufacturing Sector, TNO-European Parliament, October, 2014.

https://www.researchgate.net/publication/272613645_Horizon_2020_Key_Enabling_Technologies_KETs_Booster_for_European_Leadership_in_the_Manufacturing_Sector

[39] High Tech Strategy 2025, Research and Innovation that benefit the people, Berlin, Bundesministerium für Bildung und Forschung, September 2018. https://www.bmbf.de/upload_filestore/pub/Research_and_innovation_that_benefit_the_people.pdf

[40] Mc Kinsey Global Institute : https://www.mckinsey.com/mgi/our-research/technology-and-innovation

[41] Key Enabling Technologies (KETs) Observatory, Knowledge for Policy, 26 January 2018 :

https://ec.europa.eu/knowledge4policy/publication/key-enabling-technologies-kets-observatory_en

[42] B. GILLE, Histoire des Techniques…, p. 919.

[43] Microprocesseur  distribué en 4 circuits, fonctionnant sur 4 bits et regroupant 2300 transistors. H. LILEN, op. cit., p. 166-168

[44] B. GILLE, Histoire des Techniques…, p. 914.

Ce texte a été écrit en août 1984. Il a été publié dans un numéro spécial de la revue Actualquarto du 6 septembre 1984, sur Les Technologies nouvelles, préfacé par Melchior Wathelet, Ministre des Technologies nouvelles, des PME, de l’Aménagement du Territoire et de la Forêt pour la Région wallonne, dans le cadre de l’Opération Athéna. Il a vocation à nous rappeler que les mutations techniques et sociétales d’aujourd’hui ont été entamées voici plus de trente ans et que, dès lors, elles sont moins neuves que l’on tente de nous le faire croire.

Introduction

Nous ne sommes déjà plus dans les sociétés industrielles [1].

La technique a effectué, en quatre décennies, des progrès de portées infiniment plus élevées qu’au cours des quatre siècles précédents. La naissance du nouveau système technique à laquelle nous assistons est en train d’entraîner une mutation qui aura pour l’humanité une importance comparable à celle provoquée au siècle passé par l’implantation des premières machines à vapeur.

La seconde « révolution industrielle » est commencée. Comme la première, elle ne va pas consister en un simple remplacement d’une génération technologique par une autre, mais c’est tous les domaines de la civilisation qu’elle va affecter : à la fois les principes de la production, l’organisation sociale et la culture. Changement radical, cassure avec la société dans laquelle nous vivons, cette mutation secrète son passage vers une autre ère [2].

En rupture progressive avec la structure ancienne (déstructuration), la crise actuelle fait apparaître des données inassimilables pour les théories économiques et sociales de la période industrielle : endettement mondial collectif, croissance fabuleuse du chômage, impossibilité de maintien du salariat…

Dans le même temps, les marchés tout autant que les mentalités se transforment sous le mouvement de ce que certains ont appelé la troisième vague des sociétés industrielles [3] : après les matières premières et l’énergie, c’est au tour de l’information, en tant que ressource, de polariser les secteurs économiques et de construire une nouvelle structure pour notre société (restructuration) [4].

« Âge de l’intelligence répartie », « Monde de la Communication », « sociétés programmées », « ère de la biomatique » ? Nous ne pouvons pas anticiper sur ce que sera demain. Il est pourtant essentiel que nous essayions de comprendre, et que nous tentions de maîtriser les passages historiques.

La Révolution industrielle

La première grande mutation de l’humanité fut le passage des Sociétés de ramasseurs-chasseurs aux Sociétés pastoro-agricoles. La généralisation de l’économie d’échange ou de marché a marqué le passage aux Sociétés urbaines, et représente la deuxième grande mutation. La Révolution industrielle constitue le passage aux Sociétés industrielles. Troisième grande transformation de l’histoire, elle va modifier complètement les structures de la société. Elle constitue elle-même la structure e mise en place d’un nouveau système.

C’est dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle que naît cette révolution, préparée de longue date. Ses causes sont multiples et connues : accumulation du capital grâce à l’augmentation de l’épargne à partir de l’agriculture et du commerce, faibles taux d’intérêt, accroissement de l’investissement, réinvestissements d’une grande partie des profits, innovations et changements dans la technologie et l’organisation de l’industrie (machines à vapeur), laisser-faire, expansion du marché.

La Révolution industrielle s’est produite en Wallonie par imitation et adaptation des données techno-scientifiques anglaises (macro-mutations) : théories lues dans les revues, acquisition de machines, souvent en fraude, et immigration d’entrepreneurs anglais (Cockerill). Elle s’est réalisée de 1770 à 1847 (périodisation courte du professeur Pierre Lebrun), non par un développement uniforme de l’économie dans sa totalité, mais bien à partir de pôles de croissances : régions où sont concentrées les potentialités, et qui se relaient dans le temps : Liège, Verviers, Charleroi, etc. ainsi qu’à partir d’industries-clefs, entreprises motrices résultant de la créativité et des innovations de quelques entrepreneurs : houilleurs et métallurgistes liégeois, verriers carolorégiens, etc. (micromutations). Un axe prend un poids démesuré : le sillon Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, rattaché à Bruxelles après 1834-1839 (crise de production et de crédit). [5]

La bourgeoisie qui prend possession de l’État belge en 1830 va jouer un rôle extraordinaire d’entrepreneur par la création d’un réseau de chemin de fer (1835 à 1843), en investissant 138 millions de francs dans la construction de 560 km de lignes. L’impact de cet investissement est considérable, car il représente à la fois un produit et un facteur de la Révolution industrielle. C’est une œuvre économique et technique considérable (143 locomotives !) et originale qui ne pouvait être menée que par l’État.

Processus infiniment plus complexe que la simple instauration d’un machinisme généralisé, la Révolution industrielle a transformé radicalement tous les domaines de la société : démographique, culturel, politique, social… Certains contemporains en étaient conscients, ainsi en est-il de Natalis Briavoinne dans son mémoire écrit pour l’Académie en 1839 :

Dans la seconde moitié du siècle dernier, une marche plus rapide fut imprimée à l’esprit humain ; les connaissances reçurent une direction tout à la fois plus vive et plus pratique. Phénomène remarquable ! À l’époque même où toutes les classes et presque tous les peuples en Europe se précipitaient avec furie les uns contre les autres, accumulant d’immenses efforts pour s’entre-détruire, partout en même temps on se montra saisi d’un plus grand désir d’améliorer. Cette passion prit alors un si grand empire parmi les hommes; elle les doua de ressources si fécondes, qu’une guerre de vingt-cinq ans, accompagnée de convulsions intérieures ne put arrêter le progrès dans toutes les branches de l’organisation matérielle de la société. C’est qu’au milieu de cet immense désordre, la sphère du travail s’agrandissait ; les moyens d’exécution allaient en se multipliant et en se simplifiant chaque jour davantage. L’on vit en conséquence la population s’accroître par la diminution des chances de la mortalité. Les trésors que la terre renferme furent mieux et plus abondamment exploités ; l’homme produisit et consomma davantage; il devint plus riche. Tous ces changements constituent la révolution industrielle [6].

La Révolution informatique

Le système en place

Avec le système mis en place par la Révolution industrielle des XVIIIe et XIXe siècles, un circuit s’établit entre l’accumulation du capital et une croissance économique auto-entretenue, alors que cela n’existait pas dans l’économie rurale. Les investisseurs, dont la motivation est le profit (bénéfice), vont chercher à élever la productivité (production par unité de travail) par des innovations technologiques : mécanique, pétrole, automobile, électricité, etc.

Ces productions et technologies stimulent la croissance pendant un temps puis s’essoufflent. Il faut donc susciter, par des investissements dans la recherche, de constantes innovations. Ces investissements dépendent bien sûr des conditions et de l’environnement économiques et financiers : profits, crédits, taux d’intérêt (prix de l’argent qu’on emprunte), liquidités monétaires.

Les blocages technologiques et les nouveaux financements

Au début des années 1970 sont apparues aux États-Unis, et plus particulièrement dans la Silicon Valley, une multitude de petites entreprises en marge des grands monopoles industriels. Alors que l’on parlait de « blocages technologiques », ces petites affaires, créées par quelques ingénieurs, souvent formés dans les grands laboratoires, se sont fabriqué un créneau dans le domaine des technologies de l’information et de la communication. Ces entreprises avaient trouvé dans le capital-risque (venture capital) une solution originale à leurs besoins de financement : leur technologie très avancée, susceptible de dégager une forte valeur ajoutée leur avait permis d’associer à leur projet industriel un ou plusieurs investisseurs privés. Les seconds pariaient sur la créativité des premiers. Apple Computer, Digital Equipment et plus de 3000 autres nouvelles sociétés américaines ont pu attirer en dix ans près de 7 milliards de dollars d’investissements [7].

Peu d’entre elles allaient pourtant résister aux coûts de la recherche de pointe ou à la concurrence des géants du marché de l’informatique comme IBM. En 1983, cette société avait acquis 30% du marché mondial (100 milliards de $) de ce secteur. Elle consacre aujourd’hui plus de 1500 millions de $ par an pour sa recherche et son développement.

Les nouveaux pôles de croissance

Les autres entreprises, comme General Electric, ITT, American Telegraph & Telephone ont, à leur tour, réorienté leurs activités vers les technologies nouvelles polarisées dans la Silicon Valley où les petites affaires se font de moins en moins nombreuses (phénomène de concentration et absorption par les grands groupes).

Le gouvernement fédéral américain a, dans le même temps, repris un rôle primordial dans le développement des secteurs de pointes en relançant les recherches fondamentale et appliquée dans les domaines militaire et spatial, recherches confiées à des entreprises privées, subsidiées à cet effet.

Entretemps, un second pôle de croissance a pris une ampleur tout aussi considérable. Inaugurée en 1969 avec un capital de 2 millions de $, modernisée depuis grâce à plus de 200 millions de $ d’investissements, la société japonaise NEC de Kynshu est devenue la première productrice mondiale des circuits intégrés.

Les activités motrices

Aucune technologie ne s’est infiltrée aussi largement et profondément que l’électronique en si peu de temps. La Révolution, basée sur l’information a suscité ses industries motrices : informatique, télématique, biotechnologie.

À côté de ces domaines nouveaux, la mutation technologique opère aussi dans les secteurs dits « traditionnels » : automatisation, robotique, programmation, conception assistée par ordinateur, coupe au laser. Les États-Unis et le Japon qui, depuis 1974, n’ont cessé d’améliorer leur industrie textile savent qu’il n’y a pas de secteur condamné, seulement des technologies dépassées.

L’Europe occidentale apparaît comme le troisième pôle de la grande mutation technologique. Son retard est important par rapport à ses concurrents, mais la communauté européenne vient de relever le défi en développant le programme « Esprit » (European Strategic Program for Research and Development in Information Technology), qui doit permettre dans les dix prochaines années de rejoindre et dépasser le Japon et les États-Unis. À cet effet, 750 millions d’ECU (plus de 600 millions de $) vont être investis d’ici 1988 dans la micro-électronique, les technologies de logiciels, les systèmes de bureautique et la production intégrée par ordinateur. Des accords ont été passés avec les grands consortiums européens : Bull, Inria (France), ICL et GEC (Grande Bretagne), Olivetti (Italie) et Siemens (République fédérale allemande).

La Wallonie

Comme au XIXe siècle, la Wallonie est interpellée par la nouvelle « révolution industrielle ». À cette époque, elle a prouvé sa capacité à modifier ses structures avec efficacité et, après des tensions, à retrouver un équilibre social où l’Homme est davantage respecté.

Pour les amener dans les usines et les bureaux, la première Révolution industrielle avait chassé les individus de leur foyer. La nouvelle révolution pourrait les y ramener par le « télétravail ».

Assurément, le projet ATHENA participe à cet effort de mutation technologique. Il doit s’affirmer et s’appuyer sur toutes les forces régionales qui doivent avoir en tête les modèles de transformations précédentes. Ici, comme aux États-Unis – le secteur de la microbiologie et ses liaisons avec l’industrie chimique sont caractéristiques – les nouvelles technologies ne pourront se développer qu’en prenant appui sur des secteurs classiques déjà existants.

Comme Natalis Briavoinne en 1839, nous devons savoir que les réactions en chaîne de ces adoptions technologiques vont déclencher une mutation et vont modifier radicalement tous les domaines qu’elles atteindront.

C’est cela une révolution.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Philippe DESTATTE, Mutations, dans Actualquarto n° 355, du 6 septembre 1984, p. 8-9.

[2] Jacques ELLUL, La Cassure, dans Le Monde, 18 février 1983, p. 2. L’auteur de Le Système technicien (Paris, Calmann-Lévy, 1977) écrit : Le premier défaut est évidemment de ne pas réaliser ce que signifie le terme même de  » seconde révolution industrielle  » par manque de réflexion sur… la première révolution industrielle du dix-huitième siècle. On ne prend pas du tout conscience de ce qui s’est passé alors ! Il faut arriver à  » se mettre dans la peau  » des gens du dix-huitième siècle. Qu’est-ce qui a changé sous l’impact du développement de l’industrie lourde et de l’apparition d’une nouvelle source d’énergie (charbon, métallurgie, textile) ? L’entreprise a radicalement changé : elle a cessé d’être une  » manufacture « . Le rôle de l’argent a été fondamentalement transformé (au lieu d’être investi dans le commerce, il s’est investi dans l’industrie). Il y a eu un déplacement massif de la population (urbanisation – usine) et création d’une nouvelle classe sociale liée à un nouveau mode de rétribution du travail : le salariat. Voir aussi : Jacques ELLUL, Changer de révolution, L’inéluctable prolétariat, Paris, Seuil, 1982.

[3] Alvin TOFFLER, La Troisième vague, Paris, Denoël, 1980.

[4] John Naisbitt écrit : Dans la société de l’informatique, nous avons systématisé la production du savoir et amplifié notre pouvoir intellectuel. Pour user d’une métaphore empruntée au langage de l’industrie, nous produisons désormais du savoir en masse, et ce savoir représente le moteur de notre économie. John NAISBITT, Les Dix commandements de l’avenir, (Megatrends), p. 44, Montréal, Primeur, Paris, Sand, 1982.

[5] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Palais des Académies, 1979. – P. LEBRUN, Histoire quantitative et développement de la Belgique au XIXe siècle, Etat des recherches, règles méthodologiques, choix épistémologiques, dans Cahiers de Clio, n°64, Liège, 1980, p. 35-39.

[6] Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[7] Pierre MASSANT, Aventure risquée ou capital risque, UCL, Cellule de Liaison Recherche et Développement, 6 avril 1984.

Referring to a study in March 2017 by the Institute for the Future (Palo Alto, California), the Mosan Free University College (HELMo) [1] noted, at the start of the 2018-2019 academic year, that 85% of the jobs in 2030 have not yet been invented [2]. The HELMo team rightly pointed out that population ageing, climate and energy changes, mass migrations and, of course, digital technologies, robotisation and other scientific advances are all drivers of change that will revolutionise the entire world. Highlighting its vocational emphasis as a higher education institution, it wondered whether the jobs for which it was training people today would still exist tomorrow. At the same time, its Director-President Alexandre Lodez, along with the teaching staff representative, lawyer Vincent Thiry, and the student representative, pointed out that HELMo did not only want to train human operational resources in response to a particular demand from the labour market, but also wanted to train responsible citizens capable of progressing throughout their careers and lives. Everyone was asking a key question: What, therefore, are the key skills to be consolidated or developed?

I will try to answer this question in three stages.

Firstly, by mentioning the global upheavals and their effects on jobs. Then, by drawing on a survey carried out by futurists and experts from around the world this summer, the results of which were summarised in early September 2018. And finally, by a short conclusion expressing utopia and realism.

1. Global upheavals

On the issue of technical and economic changes, we could proceed by mentioning the many contemporary studies dealing with this topic, including those by Jeremy Rifkin [3], Chris Anderson [4], Dorothée Kohler and Jean-Daniel Weisz [5], François Bourdoncle and Pierre Veltz and Thierry Weil [6]. We could also describe the New Industrial Paradigm [7]. Or, to reflect current events, we could even call on Thierry Geerts, head of Google Belgium, whose work, Digitalis [8] is very popular at present.

But it is to Raymond Collard that I will refer. Former professor at the University of Namur, Honorary Director-General of the Research, Statistics and Information Service at the Ministry of the Wallonia Region – the current Public Service of Wallonia – and scientific coordinator of the permanent Louvain Research and Development Group, Raymond Collard was born in 1928, but his death in Jemeppe-sur-Meuse on 8 July 2018 was met with indifference by Wallonia. It was only through an email from my colleague and friend André-Yves Portnoff on 13 September that I learned, from Paris, about his death.

On 15 March 1985, an article in the journal La Wallonie caught my attention. The title of this paper by Raymond Collard was provocative: Seeking Walloon pioneers! But the question was specific and could be asked again thirty-three years later: Are there, among the readers of this journal, men and women who can identify large or small businesses in Wallonia that truly live according to the principles of the “intelligence revolution”? The paper made reference to the presentation, in Paris, of the report drawn up by a team led by futurists: according to the report on the state of technology, we are witnessing the advent not of the information society, as is often said, particularly in Japan, but of the “creation society”, whose vital resource is intelligence and talent rather than capital. That is also why we talk of the intelligence revolution, a revolution which requires the harnessing of intelligence, something which cannot be done by force. The normal relationships between power and skills are altered at all levels.

The report itself, entitled La Révolution de l’intelligence [9], complemented my reading of the works of John Naisbitt [10] and Alvin Toffler [11]. It was described extensively by Raymond Collard. This relationship builder, as André-Yves Portnoff [12] called him, had travelled to Paris for the presentation of this document by Thierry Gaudin, civil engineer and head of the Centre de Prospective et d’Évaluation [Foresight and Assessment Centre] at the French ministry of Research, and Portnoff, then editor-in-chief of Sciences et Techniques, published by the French Society of Scientists and Engineers. The Minister for Research and Technology, Hubert Currien, and the Minister for Industrial Redeployment and Foreign Trade Edith Cresson were present at the event. Both were members of the government of Laurent Fabius while François Mitterrand was President of the Republic. It is not surprising that two ministers were present since the Centre de Prospective et d’Évaluation (CPE) was a service common to both ministries.

S-T_Revolution-Intelligence_1985

After finding this report, then photocopying it in the library, I literally devoured it – and then bought it on eBay. In 2018, it spells out a first clear message: the upheavals we are experiencing today are not new, even if they seem to be gathering momentum. Another message from Thierry Gaudin is that the cognitive revolution, reflected in the changes underway, has been ongoing since the start of the 1970s and will continue for several more decades.

I was not surprised then, as I am not surprised now. The conceptual context of the evolution of the technological system, leading to widespread change in all areas of society, is one I was familiar with. It had been taught to me at the University of Liège by Professor Pierre Lebrun, a historian and economist with a brilliant, incisive mind, whose astute words I would go and listen to, as one might listen to some freebooter down at the harbour. I taught this conceptual context to my students at Les Rivageois (Haute École Charlemagne) and at the High School Liège 2, and I teach it still at the University of Mons and even in Paris. Which is only fitting.

The analysis model for this context was conceptualised by Bertrand Gille, a technology historian and Professor at the École pratique des Hautes Études in Paris. In it, the director of the remarkable Histoire des Techniques in L’Encyclopédie de La Pléade, at Gallimard [13], clearly showed that it was the convergence of the rapid changes in the levels of training among the population and the spread of scientific and technical knowledge that was the driver of the technological progress that brought about the engineering Industrial Revolution. It will come as no surprise that Bertrand Gille was also a former teacher of Professor Robert Halleux, who was himself the founder of the Science and Technology Centre at the University of Liège. In this way, Bertrand Gille left his mark on several generations of researchers, historians and futurists, some devoting themselves to just one of the tasks, others to the other, and still others to both.

This model, which was reviewed by Jacques Ellul and Thierry Gaudin, imagines that the medieval technological system, highlighted by Fernand Braudel, Georges Duby and Emmanuel Leroy Ladurie, corresponds to an industrial technological system, which was the driving force and the product of an Industrial Revolution, described by Pierre Lebrun, Marinette Bruwier et al.[14], and, finally, a technological system under development, under construction, fostering the Intelligence Revolution and far from over. Land was key in the first revolution, capital in the second, and the third is based on the minds of men and women. Each time, it is materials, energy, the relationship with living beings and time that are involved.

In 1985, Raymond Collard explained what he had clearly understood from the report produced by Gaudin and Portnoff and the several hundred researchers they enlisted: the importance of the four major changes in the poles that are restructuring society:

– the huge choice of materials and their horizontal percolation, ranging from uses in the high-tech sectors to more common uses;

– the tension between nuclear power and saving energy resources, in a context of recycling;

– the relationship with living beings and the huge field of biotechnology, including genetics;

– the new structure of time punctuated in nanoseconds by microprocessors.

Raymond Collard explored all these points some time later in a remarkable speech to the first Wallonia toward the future Congress in Charleroi, in October 1987, entitled: Foresight 2007 … recovering from the crisis, changes in work production methods and employment, which is still available online on The Destree Institute website [15]. In this speech, Collard, who was Professor at the Faculty of Economics and Social Sciences at the University of Namur, noted the following: it has been written that microelectronics is intellectualising industry. We are experiencing an industrial revolution that can be described as an “intelligence revolution”. The development of the possibilities created by the dramatic advances in microelectronics has opened up vast spheres to computer technology. Tomorrow, we will make greater use of artificial intelligence, which will be in evidence everywhere with the implementation of fifth-generation computers [16].

The 1985 report by the CPE remains a mine of information for anyone wanting to understand the changes underway, by looking both retrospectively – examining futures that did not happen – and prospectively – envisaging possible futures to construct a desirable future. There are some precepts to be drawn that are useful mainly for higher educational institutions and our businesses. The following give us cause to reflect:

experience shows that the introduction of new technologies is harmonious only if the training comes before the machines” (p.15).

it is no longer possible to develop quality without giving each person control over their own work” (p.15).

giving a voice only to management means wasting 99% of the intellectual resources in the business” or the organisation. (…) Harnessing all the intelligence is becoming essential (p.42).

“a successful company is one that is best able to harness the imagination, intelligence and desire of its staff” (45).

“the new source of power is not money in the hands of a few, but information in the hands of many”. Quotation taken from the works of John Naisbitt (p.45).

But, above all, the text shows, in the words of the German philosopher Martin Heidegger, that the essence of technology has nothing to do with technology [17]. Everything in technology was first dreamed up by man, and what has been successful has also been accepted by human society, states the report [18]. For this report on the state of technology is also a lesson in foresight. It reminds us, specifically through retrospect, that we are very poor at anticipating what does not already exist. Of course, as Gaston Berger stated on several occasions, the future does not exist as an object of knowledge. It exists solely as a land for conquest, desire and strategy. It is the place, along with the present, where we can innovate and create.

We often mistakenly believe that technologies will find their application very quickly or even immediately. Interviewed in February 1970 about 1980, the writer Arthur Koestler, author of Zero and Infinity, envisaged – as we do today – our houses inhabited by domestic robots that are programmed every morning. He imagined electric mini-cars in city centres closed to all other forms of traffic. He thought that telematic communications would, in 1980, allow us to talk constantly by video so as to avoid travelling. Interviewed at the same time, the great American futurist Herman Kahn, cofounder of the Hudson Institute, imagined that, in 1980, teaching would be assisted by computers which would play, for children, an educational role equivalent to the role filled by their parents and teachers[19].

The world continues to change, sustained, and also constrained, by the four poles. The transition challenges us and we are trying to give the impression that we are in control of it, even if we have no idea what we will find during its consolidation phase, sometime in the 22nd century.

Which jobs will survive these upheavals? Such foresight concerning jobs and qualifications is difficult. It involves identifying changes in employment and jobs while the labour market is changing, organisations are changing and the environment and the economic ecosystem are changing. But it also involves taking into account the possible life paths of the learners in this changing society [20], anticipating skills needs and measuring workforce turnover.

What we have also shown, by working with the area authorities, vocational education institutions and training bodies is that it is often at micro and territorial level that we are able to anticipate, since it seems that the project areas will be required, in ten to fifteen years at the latest, to be places for interaction and the implementation of (re)harmonised education, training and transformation policies for our society, with varying degrees of decentralisation, deconcentration, delegation, contractualisation and stakeholder autonomy. It is probably the latter context that will be the most creative and innovative, and one in which progress must be made. This requires cohesive, inspirational visions per area at the European, federal, regional and territorial level.

In leading the permanent Louvain Research and Development Group since the mid-1960s, particularly with the help of Philippe le Hodey and Michel Woitrin and the support of Professor Philippe de Woot, Raymond Collard had successfully set up and operated a genuine platform of the sort advocated by the European Commission today. Referring, as always, to Thierry Gaudin, he noted in 2000 that understanding innovation means grasping technology, not in terms of what is already there but in terms of revealing what is not yet there [21]. And although Raymond Collard recognised that this required a considerable R&D effort, he observed that this was not enough: as an act of creation which the market has to validate, innovation is the result of an interdisciplinary and interactive process, consisting of interactions within the business itself and between the business and its environment, particularly in terms of “winning” and managing knowledge and skills [22]. With, at the heart its approach, the idea, dear to François Perroux and highlighted by the work of the Louvain Research and Development Group in 2002, that a spirit is creative if it is both open and suited to combining what it receives and finding new combinatorial frameworks [23].

This thought is undoubtedly still powerful, and will remain so.

2. Foresight: from technological innovation to educational innovation

Like any historian, the futurist cannot work without raw material, without a source. For the latter, collective intelligence is the real fuel for his innovative capacity.

To that end, in 2000, The Destree Institute joined the Millennium Project. This global network for future studies and research was founded in 1996 in Washington by the American Council for the United Nations University, with the objective of improving the future prospects for humanity. It is a global participatory think tank, organised in more than sixty nodes, which are themselves heads of networks, involving universities, businesses and private and public research centres. Since 2002, The Destree Institute has represented the Brussels-Area Node which aims to be cross-border and connected with the European institutions [24].

The-Millennium-Project_logo250

In preparation for a wide-ranging study entitled Future Work/Technology 2050, the Millennium Project Planning Committee drafted some global scenarios to which they sought reactions from around 450 futurists and other researchers or stakeholders. A series of seminars was organised in twenty countries in order to identify the issues and determine appropriate strategies to address them. It was on this basis that a series of real-time consultations with experts (Real-Time Delphi) was organised on issues of education and learning, government and governance, businesses and work, culture and art and science and technology. From a series of 250 identified actions, 20 were selected by the panel of experts in the field of education and learning.

The complete list of the 20 actions is shown below. I have ordered them, for the first five at least, according to their level of relevance – effectiveness and feasibility –, as they were ranked by the international panel.

The first action on this list concerns the educational axes. This involves:

4. Increase focus on developing creativity, critical thinking, human relations, philosophy, entrepreneurship (individual and teams), art, self-employment, social harmony, ethics, and values, to know thyself to build and lead a meaningful working life with self-assessment of progress on one’s own goals and objectives (as Finland is implementing). 

The second will delight futurist teachers, since it involves:

20. Include futures as we include history in the curriculum. Teach alternative visions of the future, foresight, and the ability to assess potential futures. 

The third action is a measure of social cohesion:

6. Make Tele-education free everywhere; ubiquitous, lifelong learning systems.

The fourth, in my view, is probably the most important at the operational level:

2. Shift education/learning systems more toward mastering skills than mastering a profession. 

The fifth will totally transform the system:

3. In parallel to STEM (and/or STEAM – science, technology, engineering, arts, and mathematics) create a hybrid system of self-paced inquiry-based learning for self-actualization; retrain teachers as coaches using new AI tools with students.

The 15 other actions are listed in no particular order, some complementing initiatives on the ground, particularly in the Liège-Luxembourg academic Pole.

1. Make increasing individual intelligence a national objective of education (by whatever definition of intelligence a nation selects, increasing “it” would be a national objective). 

5. Continually update the way we teach and how we learn from on-going new insights in neuroscience. 

7. Unify universities and vocational training centres and increase cooperation between schools and outside public good projects.

8. Utilize robots and Artificial Intelligence in education. 

9. Focus on exponential technologies and team entrepreneurship.

10. Change curriculum at all levels to normalize self-employment. 

11. Train guidance counsellors to be more future-oriented in schools. 

12. Share the responsibility of parenting as an educational community. 

13. Promote “communities of practice” that continually seek improvement of learning systems. 

14. Integrate Simulation-Based Learning using multiplayer environments. 

15. Include learning the security concerns with respect to teaching (and learning) technology. 

16. Incorporate job market intelligence systems into education and employment systems. 

17. The government, employers across all industry sectors, and the labour unions should cooperate in creating adequate models of lifelong learning. 

18. Create systems of learning from birth to three years old; this is the key stage for developing creativity, personality. 

19. Create mass public awareness campaigns with celebrities about actions to address the issues in the great transitions coming up around the world [25].

We can appreciate that these actions do not all have the same relevance, status or potential impact. That is why the top five have been highlighted. However, the majority are based on a proactive logic of increasing our capacities for educating and emancipating men and women. The fact that these actions have been thought about on all continents, by disparate stakeholders, with a genuine convergence of thought, is certainly not insignificant.

3. Conclusion: in the long term, humans are the safest bet

As regards Wallonia, and Liège in particular, we are familiar with the need to create value collectively so that we are able to make ourselves autonomous and so that we can be certain of being able to face the challenges of the future. Without question, we must place social cohesion and energy and environmental risks at the top of this list of challenges. Innovative and creative capacities will be central to the skills that our young people and we ourselves must harness to address these challenges. These needs can be found at the core of the educational and learning choices up to 2050 identified by the Millennium Project experts.

The 1985 report on The Intelligence Revolution, as highlighted by Raymond Collard, is both distant from us in retroforesight terms and close to us in terms of the relevance of the long-term challenges it contains. In this respect, it fits powerfully and pertinently into our temporality. In the report, Thierry Gaudin and André-Yves Portnoff noted that setting creation in motion means sharing questions before answers and accepting uncertainty and drift. Dogmatism is no longer possible (…) as a result, utopia is evolving into realism. In the long term, humans are the safest bet [26].

Of course, betting on humans has to be the right decision. It is men and women who are hard at work, and who must remain so. This implies that they are capable of meeting the challenges, their own and also those of the society in which they operate. Technically. Mentally. Ethically.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] This text is a revised version of a speech made at the start of the HELMo 2018-2019 academic year, on 18 September 2018, on the subject of The jobs of tomorrow... A question of intelligence.

[2] The experts that attended the IFTF workshop in March 2017 estimated that around 85% of the jobs that today’s learners will be doing in 2030 haven’t been invented yet. This makes the famous prediction that 65% of grade school kids from 1999 will end up in jobs that haven’t yet been created seem conservative in comparison. The next era of Human/Machine Partnerships, Emerging Technologies, Impact on Society and Work in 2030, Palo Alto, Cal., Institute for the Future – DELL Technologies, 2017.

http://www.iftf.org/fileadmin/user_upload/downloads/th/SR1940_IFTFforDellTechnologies_Human-Machine_070717_readerhigh-res.pdf

[3] In particular, his best book: Jeremy RIFKIN, The End of Work, The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the PostMarket Era, New York, Tarcher, 1994.

[4] Chris ANDERSON, Makers, The New Industrial Revolution, New York, Crown Business, 2012.

[5] Dorothée KOHLER and Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, p. 11, Paris, La Documentation française, 2016.

[6] François BOURDONCLE, La révolution Big Data, in Pierre VELTZ and Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 64-69, Paris, Eyrolles-La Fabrique de l’Industrie, Colloque de Cerisy, 2015.

[7] Philippe DESTATTE, The New Industrial Paradigm, Keynote at The Industrial Materials Association (IMA-Europe) 20th Anniversary, IMAGINE event, Brussels, The Square, September 24th, 2014, Blog PhD2050, September 24, 2014.

https://phd2050.org/2014/09/26/nip/

[8] Thierry GEERTS, Digitalis, Comment réinventer le monde, Brussels, Racine, 2018.

[9] La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Sciences et Techniques Special Edition, October 1983.

[10] John NAISBITT, Megatrends, Ten New Directions Transforming our Lives, New York, Warner Book, 1982. – London and Sydney, Futura – Macdonald & Co, 1984.

[11] Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow and Company, 1980.

[12] André-Yves PORTNOFF, Raymond Collard, un tisseur de liens, Note, Paris, 10 September 2018.

[13] Bertrand GILLE dir., Histoire des Techniques, Techniques et civilisations, Technique et sciences, Paris, Gallimard, 1978.

[14] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT and Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Brussels, Académie royale, 1981.

[15] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Cahier n°2, p. 124, Charleroi, The Destree Institute, 1987.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-CB05_Collard-R.htm

[16] R. COLLARD, Prospective 2007…, p. 124.

[17] This was his 1953 lecture. Martin HEIDEGGER, Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958. – Our translation.

[18] La Révolution de l’intelligence…, p. 182.

[19] La Révolution de l’intelligence…, p. 24.

[20] Didier VRANCKEN, L’histoire d’un double basculement, preface to D. VRANCKEN, Le crépuscule du social, Liège, Presses universitaires de Liège, 2014.

[21] Thierry GAUDIN, Les dieux intérieurs, Philosophie de l’innovation, Strasbourg, Koenigshoffen, Cohérence, 1985.

[22] Raymond COLLARD, Le Groupe permanent Recherche – développement de Louvain, p. 11, Brussels, Centre scientifique et Technique de la Construction (CSTC), 2000.

[23] Permanent Leuven Research and Development Group, 37th year, Peut-on industrialiser la créativité?, 2002. – François PERROUX, Industrie et création collective, t. 1, Saintsimonisme du XXe siècle et création collective, p. 166, Paris, Presses universitaires de France, 1964.

[24] http://www.millennium-project.org/

[25] Jerome GLENN, Results of the Education and Learning Real-Time Delphi that assessed 20 long-range actions to address future works-technology dynamics, Sept 2, 2018.

[26] La Révolution de l’intelligence…, p. 187.

Namur, le 19 octobre 2014

 Il est classique, surtout en période de difficultés ou de tensions économiques d’entendre dire ou de lire que la crise n’est pas conjoncturelle mais qu’elle constitue une transformation de structure de l’économie ou de la société. On évoque alors le changement de paradigme [1].

1. Qu’entend-on par un Nouveau Paradigme industriel ?

Tenter d’identifier aussi clairement que possible le nouveau paradigme industriel dans lequel nous nous dirigerions impose tout d’abord d’expliquer les trois mots qui composent ce concept.

1.1. Un paradigme est avant tout un modèle, un système de référence et de représentation du monde, que nous inventons et construisons mentalement, pour tenter de saisir et décrire ses composantes. Edgar Morin décrit les paradigmes comme les principes des principes, les quelques notions maîtresses, qui contrôlent les esprits, qui commandent les théories, sans qu’on en soit conscient nous-mêmes. Et le sociologue évoque le monde actuel un peu comme le ferait Joseph Schumpeter lorsqu’il parle d’innovation : je crois que nous sommes dans une époque où nous avons un vieux paradigme, un vieux principe qui nous oblige à disjoindre, à simplifier, à réduire, à formaliser sans pouvoir communiquer, sans pouvoir faire communiquer ce qui est disjoint, sans pouvoir concevoir des ensembles et sans pouvoir concevoir la complexité du réel. Nous sommes dans une période « entre deux mondes »; l’un qui est en train de mourir mais qui n’est pas encore mort, et l’autre qui veut naître, mais qui n’est pas encore né [2].

1.2. Ce paradigme, nous le qualifions d’industriel. Cela signifie que nous nous référons au modèle qui s’est mis en place en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle et qui a donné naissance à des activités économiques fondées sur l’exploitation et la transformation de matières premières et de sources d’énergie, par l’être humain et par la machine, en vue de fabriquer des produits et de les mettre sur le marché pour qu’ils y soient consommés. Nous n’oublions pas, toutefois, avec Jean Vial, que tant le développement des fonctions administratives, éducatives et sociales de l’État, que l’extension des activités tendant à assurer le confort et les loisirs des personnes, constituent des traits caractéristiques de la civilisation industrielle, au même titre que le crédit, la banque, les assurances, l’expansion des transports ainsi que les instruments de la commercialisation, liée à la consommation [3].

1.3. Enfin, nous annonçons que ce modèle est nouveau. Cela signifie que nous observons un renouvellement. Cette dernière dimension est de loin la plus difficile à appréhender tant les signaux qui nous sont envoyés par les scientifiques et par les acteurs économiques, politiques ou sociaux sont divers, voire contradictoires. Comme le sociologue Manuel Castells l’indique une société peut être dite nouvelle quand il y a eu transformation structurelle dans les relations de production, dans les relations de pouvoir, dans les relations entre personnes. Ces transformations entraînent une modification également notable de la spatialité et de la temporalité sociales, et l’apparition d’une nouvelle culture [4].

Le niveau auquel nous nous situerons pour analyser le Nouveau Paradigme industriel sera celui des mutations, c’est-à-dire des transformations profondes et durables. J’y distinguerai d’emblée les mutations observées et les mutations voulues. Les premières relèvent de la prospective exploratoire, de l’analyse et du constat. Les secondes relèvent de la prospective normative et renvoient à des stratégies élaborées pour atteindre des avenirs souhaités. Les une et les autres peuvent se confondre, se renforcer ou s’opposer. La transition est, elle, tout naturellement, la séquence de passage au coeur d’un changement, d’une transformation ou d’une mutation [5].

Ainsi, trois grandes mutations me paraissent structurer ce début de XXIème siècle.

2. Les trois mutations qui activent les industries du XXIème siècle

2.1. Nous évoluons toujours dans la Société industrielle

La première mutation est l’approfondissement et l’extension du paradigme né de la Révolution industrielle qui a été décrit par Adam Smith en 1776 dans Ses recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations, en 1776, puis par Karl Marx dans le livre I du Capital (1867), puis bien sûr, par tant d’autres jusqu’à Joseph E. Stiglitz [6] et Thomas Piketty [7] pour ne citer qu’eux. Si je le rappelle, c’est que, contrairement à d’autres, ma conviction est que nous continuons et continuerons à nous inscrire longtemps dans ce modèle. Il ne s’agit pas uniquement du machinisme, pas uniquement du capitalisme, pas uniquement d’un certain modèle social et d’un certain modèle politique. Il s’agit d’un système complexe né d’une mutation globale. Bien sûr, ce système a connu de nombreuses vagues d’innovations, différents régimes politiques et sociaux. Ces changements n’ont toutefois pas affecté l’essence de son modèle. Alain Touraine a, voici longtemps, estimé qu’il ne fallait pas confondre un type de société, qu’il s’agisse de la société industrielle ou de la société d’information, avec ses formes et ses modes de modernisation. Le sociologue français rappelait que nous avions appris à distinguer la société industrielle, type sociétal, du processus d’industrialisation, par exemple capitaliste ou socialiste [8]. De plus, le passage de la machine à vapeur, à la dynamo, au moteur diesel ou à l’énergie atomique n’ont pas provoqué de mutations telles que le modèle aurait changé de nature. Il devrait donc survivre aux futures vagues d’innovations ainsi qu’aux nouvelles valeurs et finalités nées de la troisième mutation. Certes, la part de l’industrie dans le PIB ou dans le volume d’emploi tend à se restreindre, comme s’en attriste la Commission européenne [9]. Mais, outre le fait que l’outsourcing biaise les statistiques, toute notre société reste très largement sous-tendue par la société industrielle et continue de s’y inscrire largement.

2.2. Nous vivons actuellement la Révolution cognitive

La seconde mutation a été progressivement observée depuis la fin des années 1960 et surtout depuis 1980. De Daniel Bell [10] et Jean Fourastié [11] à William Halal [12], de Thierry Gaudin [13] à John Naisbitt [14] et James Rosenau [15], de nombreux prospectivistes ont décrit comment l’ère industrielle cède progressivement sa place à une ère dite cognitive, au travers d’une nouvelle révolution du même nom. Celle-ci affecte l’organisation de tous les domaines de la civilisation, tant la production que la culture, en s’appuyant sur les changements nombreux qu’induisent l’informatique et la génétique, en considérant l’information comme infinie ressource [16]. L’intelligence, la matière grise, est la matière première, et ses produits sont informationnels, donc largement dématérialisés.

L’élément majeur de cette mutation est la convergence entre, d’une part, les technologies de l’information et de la communication et, d’autre part, les sciences de la vie. Sur le long terme, le mouvement est plus large et plus important qu’on ne l’imagine communément. En fait, la tendance lourde générale réside dans le développement phénoménal de la capacité de gestion de l’information. Ainsi, la croissance accélérée des technologies permettant d’étudier la biologie moléculaire est intimement liée à l’évolution des technologies de l’information et de la communication. Le cas de la génétique est flagrant – mais n’est pas le seul – : des outils informatiques ont été créés qui permettent d’analyser et de comprendre les interactions entre les gènes. C’est la convergence entre sciences du vivant et sciences de l’information qui a réellement dopé la biologie moléculaire.

Mais, nous l’avons dit, cette mutation observée s’est aussi révélée stratégie lorsqu’en mars 2000, le Conseil européen de Lisbonne s’était donné pour tâche de définir un nouvel objectif straté­gique pour la décennie 2000-2010 : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quanti­tative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale  [17]. Toutes les politiques qui ont été menées ensuite dans le domaine de l’innovation ont eu ce même objectif de préparer la transition vers une société et une économie fondées sur la connaissance [18].

2.3. Nous construisons une nouvelle harmonie au travers du Développement durable

La troisième mutation a été voulue. Elle est elle-même née de trois processus distincts mais complémentaires, jadis renforcés par le programme Apollo de la NASA, qui a très largement contribué à notre prise de conscience que la planète bleue est un système relativement clos et fragile. D’abord, de la contestation de la modernité, de la critique de la société industrielle ainsi de l’American Way of Life par un certain nombres intellectuels : on pense à Herbert Marcuse [19], mais aussi à Donella Meadows [20] ou Aurelia Peccei [21]. Ensuite, des programmes des Nations Unies pour l’Environnement, dont les conférences, de Stockholm à Rio II, ont bâti un nouveau cadre de pensée. Enfin, de l’expérience humaine générée au fil du temps par les catastrophes écologiques, dont certaines ont été très spectaculaires : Torrey Canyon (1967), Amoco Cadiz (1978), Three Mile Island (1979), Tchernobyl (1986), Deepwater Horizon (2010), Fukushima (2011), qui ont contribué à la prise de conscience de la fragilité de la biosphère. Depuis le rapport de la Première Ministre Gro Harlem Brundtland (1987), la définition du développement durable s’est imposée à nous comme une finalité majeure en insistant sur les limites que nous impose la nécessité d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature. Cet objectif vers le développement durable nous a fait repenser l’ensemble de nos politiques économiques, la gestion de toutes nos entreprises, dans tous les domaines de l’activité humaine ainsi qu’en y intégrant le temps long. Nos politiques industrielles sont en train d’être reformatées par la transition vers une société bas-carbone. Les nouvelles approches industrielles, comme l’économie circulaire et toutes ses composantes, répondent à ces nécessités nouvelles. La secrétaire générale de l’Association européenne des Matériaux industriels (IMA), Michelle Wyart-Remy, a raison de souligner que l’efficience en matière de ressources ne consiste pas seulement à utiliser moins de ressources mais à les utiliser mieux. A chaque étape de la chaîne de valeur, l’industrie travaille à accroître son efficacité. Ce processus maximise l’efficience des ressources utilisées [22] et contribue à découpler la croissance économique de l’utilisation des ressources et de leurs impacts environnementaux – ce qui constitue un des objectifs majeurs de la stratégie Europe 2020 [23].

Conclusion : quatre facteurs vitaux et une interrogation

Bertrand Gille a bien montré dans son histoire des techniques que c’est la conjonction entre l’évolution rapide des niveaux de formation des populations et la diffusion des connaissances scientifiques et techniques qui a constitué le moteur du progrès technique permettant la Révolution industrielle machiniste [24]. C’est à partir des travaux de cet historien que Thierry Gaudin et Pierre-Yves Portnoff ont mis en évidence le fait que, dans les grandes déstabilisations de la technique que l’Occident avait connues, les quatre pôles que sont les matériaux, l’énergie, la structure du temps et la relation avec le vivant étaient activés en même temps. Ils décrivaient les transformations contemporaines :

– l’hyperchoix des matériaux et leur percolation horizontale, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles ;

– la tension entre la puissance de l’énergie électrique nucléaire et l’économie des ressources énergétiques, dans un contexte de recyclage ;

– la relation avec le vivant et l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique;

– la nouvelle structure du temps rythmé en nanosecondes par les microprocesseurs [25].

Nouveau-Paradigme-Industriel_Dia_2014-10-19

Ainsi ce qui surprend le plus, parallèlement au facteur vitesse dans l’accélération du changement [26], c’est la durée de la mutation. Alors que Alvin Toffler pensait, en 1980, que l’irruption de la Troisième vague serait un fait accompli en quelques décennies [27], on consi­dère aujourd’hui que le changement pourrait encore s’étendre sur un à deux siècles. Ces mutations constituent des mouvements longs qui traversent le temps et conquièrent l’espace. Comme nous l’avons indiqué, la Révolution industrielle, entamée vers 1700, continue à s’étendre sur de nouveaux territoires tandis que ses effets tendent à disparaître en d’autres lieux. De même, dans son analyse de la force de travail des États Unis, William H. Halal fait remonter le temps long de la société de la connaissance à la fin du XVIIIème siècle [28]. Le professeur à la Washington University affirme du reste sa conviction selon laquelle les grands changements sont encore à venir  [29].

A l’heure des grandes interrogations sur l’avenir de nos modèles économiques, il ne semble pas y avoir lieu d’annoncer autre chose que ce que nous analysons depuis plusieurs décennies. C’est pourquoi, je veux ici confirmer les trois mouvements observés : d’abord, des sociétés industrielles en transformation continue, ensuite, une Révolution cognitive construisant progressivement une Société de la Connaissance dont nous n’imaginons pas encore l’ampleur de la mutation future, enfin, le Développement durable comme recherche consciente de l’harmonie. Ces trois mouvements poursuivront longtemps encore leurs interactions, et – nous pouvons l’espérer – leur convergence. Ces trois mouvements constituent le Nouveau Paradigme industriel dans lequel nous œuvrons, et dans lequel nous œuvrerons encore pendant quelques décennies.

Le directeur général de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme, Pierre Calame, notait avec raisons, voici quelques années déjà, que des mutations gigantesques nous attendent, comparables en ampleur au passage du Moyen Age au monde moderne. La capacité de nos sociétés à concevoir et à conduire ces mutations sera décisive pour l’avenir. Et il s’interrogeait : y sommes-nous prêts ? [30].

Nous ne le sommes assurément pas suffisamment. Mais nous y travaillons. Et plus nous nous investissons collectivement dans l’avenir, moins nous le craignons.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Une première version de ce texte a été écrite sous le titre The New Industrial Paradigm, pour un exposé présenté à l’occasion du vingtième anniversaire de l’Association des Matériaux industriels (IMA-Europe) à Bruxelles, The Square, le 24 septembre 2014.

[2] Edgar MORIN, Science et conscience de la complexité, dans Edgar MORIN et Jean-Louis LE MOIGNE, L’intelligence de la complexité, p. 40, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1999.

[3] Jean VIAL, L’avènement de la civilisation industrielle, p. 164-165, Paris, Presses universitaires de France, 1973.

[4] Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 3, Fin de Millénaire, p. 398 et 403, Paris, Fayard, 1999.

[5] Un changement est une évolution suffisamment nette pour que l’objet ou le sujet considéré soit devenu différent. Je considère que les changements se font au sein des systèmes. Quand ces derniers se modifient profondément par l’activation de l’ensemble de leurs éléments, je qualifierais cette opération de transformation.

[6] Joseph E. STIGLITZ & Bruce C. GREENWALD, Creating a Learning Strategy: A New Approach to Growth, Development and Social Progress, New York, Columbia University Press, 2014. – J. STIGLITZ, Globalization and its Discontents, New York, Norton, 2002. – La Grande Désillusion, Paris, Fayard, 2002.

[7] Thomas PIKETTY, Capital in the Twenty-First Century, Boston, Harvard University Press, 2014.

[8] Alain TOURAINE, Préface, dans Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 1, La société en réseaux, p. 9, Paris, Fayard, 2001. – Du reste, écrire que nous vivons dans les sociétés industrielles ne veut pas dire que nous viverions dans des sociétés capitalistes. Fernand BRAUDEL distinguait bien les deux idées : Une rupture plus grave que celle des années 30, Entretien de Fernand Braudel avec Gérard Moatti, dans Deux siècles de Révolution industrielle, p. 368, Paris, L’Expansion, p. 368, 1983.

[9] Pour une renaissance industrielle européenne, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil économique et social et au Comité des Régions, SWD(2014) 14 final, Bruxelles, Commission européenne, 22 janvier 2014, COM(2014) 14 final.

http://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/ALL/?uri=CELEX:52014DC0014

[10] Daniel BELL, The Coming of Post-Industrial Society, A Venture in Social Forecasting, New York, Basic Books, 1973.

[11] Jean FOURASTIE, La civilisation de 1995, p. 123, Paris, PUF, 1974.

[12] William HALAL, A Forecast of the Information Revolution, in Technological Forecasting and Social Change, Août 1993, p. 69-86. – William E. HALAL and Kenneth B. TAYLOR, Twenty-First Century Economics, Perspectives of Socioeconomics for a Changing World, New York, St Martin’s Press, 1999.

[13] Thierry GAUDIN, Introduction à l’économie cognitive, La Tour d’Aigues, L’Aube, 1997. – Th. GAUDIN, L’Avenir de l’esprit, Prospectives, Entretiens avec François L’Yvonnet, Paris, Albin Michel, 2001. – Th. GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Le Relié, 2003. – Th. GAUDIN, L’impératif du vivant, Paris, L’Archipel, 2013. – Voir aussi Pierre VELTZ, La grande transition, Paris, Seuil, 2008.

[14] John NAISBITT, Megatrends, New York, Warner Books, 1982. – John NAISBITT & Patricia ABURDENE, Megatrends 2000, New York, William Morrow, 1989.

[15] James N. ROSENAU, Along the Domestic-Foreign Frontier, Exploring Governance in a Turbulent World, Cambridge University Press, 1997. – James N. ROSENAU et J. P. SINGH éd., Information Technologies and Global Politics, The Changing Scope of Power and Governance, New York, State University of New York Press, 2002. –

[16] William E. HALAL éd., The Infinite Resource, San Francisco, Jossey Bass, 1998.

[17] Conseil européen de Lisbonne : conclusions de la présidence, Council documents (en-fr) mentioned in the Annex to be found under Presse Release, p. 2, Lisbon (24/3/2000) Nr: 100/1/00 – http://europas.eu.int/comm/off/index – 20/04/02

[18] Ibidem.

[19] Herbert MARCUSE, One-Dimensional Man, Boston, Beacon Press, 1964.

[20] Donella H. MEADOWS et al. Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, New American Library, 1977 (1972).

[21] Aurelio PECCEI, The Chasm Ahead, New York, Macmillan, 1969.

[22] Imagine the Future with Industrial Minerals, 2050 Roadmap, p. 24-25 & 37, Brussels, IMA-Europe, 2014. The industrial minerals sectors estimates that up to 60% of all minerals consumed in Europe are recycled along with the glass, paper, plastics or concrete in which they are used (p. 37). The goal for 2050 is a 20% improvement in recycling of industrial materials (p. 38). – Recycling Industrial Materials, Brussels, IMA-Europe, October 2013. http://www.ima-europe.eu/content/ima-europe.eu/ima-Recycling-Sheets-full

[23] Reindustrialising Europe, Member’ States Competitiveness, A Europe 2020, Initiative, Commission Staff working Document, Report 2014, SWD(2014) 278, September 2014, p. 42. – Europe 2020 Strategy, « A Ressource-efficient Europe »

[24] Bertrand GILLE, Histoire des Techniques, coll. Bibliothèque de la Pléade, Paris, Gallimard, 1978. – B. GILLE, La notion de « système technique » (essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, CNRS, 1979, 1-8.

[25] Thierry GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[26] John SMART, Considering the Singularity : A Coming World of Autonomous Intelligence (A.I.), dans Howard F. DIDSBURY Jr. éd., 21st Century Opprtunities an Challenges : An Age of Destruction or an Age of Transformation, p. 256-262, Bethesda, World Future Society, 2003.s

[27] Alvin TOFFLER, La Troisième Vague, p. 22, Paris, Denoël, 1980. – il est intéressant de noter avec Paul Gandar que Toffler n’a pas pu décrire le passage à la société de la connaissance par l’effet du numérique. Paul GANDAR, The New Zealand Foresight project dans Richard A. SLAUGHTER, Gone today, here tomorrow, Millennium Preview, p. 46, St Leonards (Australia), Prospect Media, 2000.

[28] William HALAL, The New Management, Democracy and enterprise are transforming organizations, p. 136, San Francisco, Berrett-Koehler, 1996.

[29] William H. HALAL, The Infinite Resource: Mastering the Boundless Power of Knowledge, dans William H. HALAL et Kenneth B. TAYLOR, Twenty-First Century Economics…, p. 58-59.

[30] Pierre CALAME, Jean FREYSS et Valéry GARANDEAU, La démocratie en miettes, Pour une révolution de la gouvernance, p. 19, Paris, Descartes et Cie, 2003.

Brussels, 24 September 2014

Foresight is a future and strategy-oriented process, which aims at bringing about one or more transformations in the system by mobilising collective intelligence. Foresight is used to identify long-term issues, to design a common and precise vision of the future of the organisation, company or territory, to build strategies to reach it and to implement measures in order to achieve the changes and tackle the challenges [1].

Futurists should therefore not be seen as gurus who would own the truth about the future, but as people who try to understand developments and are able to gather other actors and get them to work and think together.

It is commonplace, especially in times of economic difficulty or tensions, to hear it said or read that the crisis is not cyclical, but represents a structural transformation of the economy or society. What is being referred to is a paradigm shift.

1. What do we mean by a New Industrial Paradigm?

An attempt at the clearest possible identification of the « new industrial paradigm » towards which we are said to be moving first of all requires an explanation of the three words of which the term is composed.

1.1. A paradigm is essentially a model and a system of reference and of representation of the world, which we invent and construct mentally in an attempt to grasp and describe its components. The sociologist Edgar Morin describes paradigms as the principles of principles, the few dominant concepts that control minds and govern theories, without our being aware of them ourselves. He refers to today’s world in terms reminiscent of Schumpeter on innovation: « I think we are living in a time in which we have an old paradigm, an old principle that compels us to disconnect, to simplify, to reduce and to formalise without being able to communicate or ensure the communication of that which is disconnected, without being able to conceptualise entities and without being able to conceptualise the complexity of reality. We are in a period “between two worlds”: one that is dying but not yet dead, and another that wants to be born, but has not yet been born  » [2].

1.2. We describe this paradigm as industrial. In doing so we refer to the model that was introduced in Britain in the late eighteenth century and gave rise to economic activities based on the extraction and processing of raw materials and energy sources, by humans and machinery, in order to manufacture products and put them on the market for consumption.

1.3. Finally, we have said that this model is new. This means that we are seeing a renewal. This final dimension is by far the hardest for both you and me to grasp, so diverse and even contradictory are the signals that are sent to us by scientists and by economic, political or social actors. As the Professor at the University of California (Berkeley) Manuel Castells suggests, a society can be called new when structural transformation has occurred in the relations of production, in the relations of power, in interpersonal relations. These transformations bring about an equally significant change in social spatiality and temporality, and the emergence of a new culture [3].

The level we will consider in order to analyse the New Industrial Paradigm will be that of radical shifts, in other words profound and lasting transformations. I will start by drawing a distinction between observed shifts and desired shifts. For the former, an exploratory approach must be taken consisting of analysing and recording. For the latter, a normative approach is appropriate, and strategies need to be developed to achieve desired futures. The two may merge, reinforce one another or oppose one another. Transition is of course the sequence during which one passes to the heart of a change, transformation or shift.

Thus, I believe that the beginning of the 21st century is patterned by three main shifts.

2. The three shifts driving 21st century industry

2.1. We are still in the Industrial Society

The first shift is the deepening and extension of the paradigm born of the Industrial Revolution and described by Adam Smith in An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations in 1776, then by Karl Marx in the first volume of Das Kapital (1867), and then of course by many others all the way down to Joseph E. Stiglitz [4] and Thomas Piketty [5] to name but a few. The reason that I point this out is because, unlike some others, I believe that we are continuing and will continue in this model for a long time. The model does not just involve mechanisation, capitalism, or a particular social model and a particular political model. It is a complex overall system born of a global shift. Of course, this system has undergone many waves of innovation, and various political and social systems. However, these changes have not affected the essence of the model. The French sociologist Alain Touraine long ago noted that we should not confuse a type of society – whether the industrial society or the information society – with its forms and its modes of modernisation. He pointed out that we had learned to distinguish the industrial society, as a societal type, from the process of industrialisation, which might be capitalist or socialist, for example [6]. In addition, the transition from the steam engine to the dynamo, to the diesel engine or to atomic energy did not cause sufficient shifts to change the nature of the model. It should therefore survive future waves of innovation and the new values and goals arising from the other shifts. It is true that industry’s contribution to GDP or employment is tending to decrease, as the European Commission has lamented. But leaving aside the fact that outsourcing skews the statistics, our entire society remains largely underpinned by industrial society and continues to largely fall within that category.

The reason why I stress this continuity is that some authors such as Jeremy Rifkin regularly announce the end of industry and the end of capitalism in the years ahead. Personally, I observe that we are continuing and will continue in this model for a long time.

2.2. We are now living the Cognitive Revolution

The second shift has been gradually observed since the late 1960s and especially since 1980. From Daniel Bell and Jean Fourastié [7] to William Halal [8], and from Thierry Gaudin [9] to John Naisbitt [10] and James Rosenau [11], many futurists have described how the industrial age is gradually giving way to a ‘cognitive age’, through a new revolution – The Cognitive Revolution. This latter affects the organisation of all aspects of civilisation, both production and culture, and is based on the many changes brought about by computing and genetics, and by the notion of information as an infinite resource [12]. Intelligence – grey matter – is the raw material, and its products are informational, and hence largely intangible.

The key factor in this shift is the convergence between, firstly, information and communication technology and secondly, the life sciences. In the long term, this development is broader and more significant than is commonly imagined. The general trend is for a phenomenal development in information management capacity. Thus, the accelerated growth of technologies for studying molecular biology is closely linked with the development of information and communication technologies. The case of genetics is obvious, but not isolated: computer tools have been created that can be used to analyse and understand the interactions between genes. It is the convergence between life sciences and information sciences that has really given molecular biology a boost.

But, as we have said, this observed shift also turned out to be a strategy when in March 2000 the Lisbon European Council set itself the task of establishing a new strategic goal for the decade 2000-2010: « to become the most competitive and dynamic knowledge-based economy in the world, capable of sustainable economic growth with more and better jobs and greater social cohesion » [13]. Most of the policies that were subsequently conducted in the field of innovation had this same objective of « preparing the transition to a competitive, dynamic and knowledge-based economy » [14].

2.3. We are building a new harmony through Sustainable Development

The third shift was wanted. It is itself the result of three distinct but complementary processes reinforced by NASA’s Apollo Program, which greatly contributed to our collective awareness that the Blue Planet is a rather closed and fragile system. First, there has been the challenging of modernity and the critique of industrial society and the American way of life by intellectuals such as Herbert Marcuse [15], but also Donella Meadows [16] and Aurelio Peccei [17]. Next, there have been the environmental programmes of the United Nations, whose conferences, from Stockholm to Rio II, have constructed a new conceptual framework. Finally, there has been the human experience generated over time by ecological disasters, some of them very spectacular – such as Torrey Canyon (1967), Amoco Cadiz (1978), Three Mile Island (1979), Chernobyl (1986), Deepwater Horizon (2010) or Fukushima (2011) – which have contributed to an awareness of the biosphere’s fragility. Since the report of the Prime Minister Gro Harlem Brundtland (1987), the definition of sustainable development has been accepted as a major goal, stressing as it does the limits imposed by the need for harmony between humans and between mankind and nature. This goal of sustainable development has caused us to rethink our entire economic policies and the management of all our businesses in all areas of human activity, and to adopt a long-term view. Our industrial policies are being reformatted by the transition to a low-carbon society. New industrial approaches such as the circular economy and all its components represent a response to these new needs. The Secretary General of the Industrial Materials Association Europe, Michelle Wyart-Remy, is right in saying that resource efficiency is not just about using less resources but about using resources better. At every stage of the supply chain, industry is working to be increasingly resource-efficient. That path will maximise the efficiency of resources used [18] and will contribute to the decoupling of economic growth from resource use and its environmental impacts – a stated goal of the Europe 2020 Strategy [19].

 3. Four vital factors: materials, energy, structure of time and relationship with life

Bertrand Gille convincingly showed in his history of technology that it was the conjunction of rapidly rising levels of education in the population and the dissemination of scientific and technical knowledge that drove technological progress forward and made the machine-based Industrial Revolution possible [20]. It is on the basis of that historian’s work that Thierry Gaudin and Pierre-Yves Portnoff have highlighted the fact that, in the three main technological destabilisations that the West has undergone, four vital factors – materials, energy, the structure of time and our relationship with life – were activated simultaneously. They described contemporary transformations:

– hyperchoice of materials and their horizontal seepage from applications in cutting-edge sectors to the most everyday forms of use;

– the tension between the power of nuclear energy and the economy of energy resources, in the context of recycling;

– our relationship with life and the immense field of biotechnology, including genetics;

– the new structure of time, divided into nanoseconds by microprocessors[21].

Although I have no wish to announce new structural changes, I do wish to assert that the three shifts – industrial societies in continuous transformation, the Cognitive Revolution building a new Knowledge Society, and Sustainable Development as a conscious search for harmony, will continue their interactions, and, hopefully, their convergence. For me, this is the New Industrial Paradigm in which we are living and working, and in which we will live and work for some decades.

Philippe-Destatte_The-New-Industrial-Paradigm_2014-09-24

Thus what is most surprising, alongside the speed and accelerating pace of change[22], is how long the shift is taking. Whereas Alvin Toffler thought in 1980 that the emergence of the ‘Third Wave’ would be a fait accompli in a few decades [23], we believe today that the change could extend over another century or two. These shifts are long-term movements which straddle time and conquer space. As we have indicated, the Industrial Revolution, which began in around 1700, continues to extend into new territories even as its effects are disappearing in other places. Likewise, in his analysis of the labour force in the United States, Professor William H. Halal of Washington University traces the long term of the knowledge society back to the late eighteenth century [24]. He also affirms his belief that the big changes are yet to come [25].

4. Five long-term challenges to tackle in order to face the New Industrial Paradigm

4.1. How can industry be reinforced with the innovations of the Cognitive Revolution?

Since the 1980s, we have observed the development of smart or intelligent materials able to respond to stimuli, thanks to the knowledge embedded in their structure in order to transform them. The reinforcement of the link between research and innovation is a classic issue. We can also point to the capacity to orient public research, and especially academic research, more effectively and to use industrial innovation in order to bridge the gap between science and industrial technology (market-driven research) through open innovation [26].

4.2. How can we concretely apply the principles of the circular economy to all the activities of the supply chain, in order to achieve a zero-waste business model for the industry of the future?

The circular economy appears to be a major line of development, with a global-to-local structure and underpinning systemic and cross-disciplinary policies pursued at European, national/federal, regional and divisional level. These policies are intended to fit together and link up with each other, becoming more and more concrete as and when they get closer to the actors on the ground, and therefore companies [27]. Although considerable improvements are still necessary to achieve a zero-waste business model, we know that such a strategy can help at a time when accessibility and affordability of raw materials is vital for ensuring the competitiveness of the EU’s industry [28].

4.3. How can we reduce energy consumption in order to improve the competitiveness of industry?

We know that the industrial sector consumes about half of the world’s total delivered energy. According to the US Information Energy Administration, despite the global crisis, energy consumption by the industrial sector worldwide is expected to increase by an average of 1.4% per year, growing by more than 50% by 2040 [29]. We are far from the target of a 40% improvement in energy efficiency by 2030 on the EU agenda [30]. That is why the EU Council in Luxembourg on 13 June 2014emphasised the need to accelerate efforts in particular as regards reviewing the Energy Efficiency Directive in a timely manner [31].

4.4. How can we prepare the different actors, and especially companies, for the Low-Carbon Economy?

The EU Commission has stressed the need to develop new low-carbon production technologies and techniques for energy-intensive material processing industries. Technology Platforms have been established and Lead Market Initiatives have been introduced. The Sustainable Industry Low Carbon (SILC I & II) initiatives aim to help sectors achieve specific GHG emission intensity reductions, in order to maintain their competitiveness. The involvement of companies, including SMEs, in these projects as well as the development of public-private collaboration are needed to ensure the deployment and commercialisation of the innovations in this field, including carbon capture and storage [32].

4.5. How can we build a real partnership between policymakers, civil society and companies in order to create positive / win-win multilevel governance?

With the new public governance, born in the 1990s, the role of companies themselves, but also of their commercial, sectorial, or territorial representatives, from individual cities up to European level and higher, has moved towards the building of common partnership policies. I prefer that term to ‘public policies’ because the incapacity of political leaders, who have failed to activate the stakeholders, is widely recognised nowadays. But we all know that the process of organising democratic and efficient multilevel governance is very difficult, and needs exceptional people to run it, with strong leadership and a real openness to the culture of the other actors. These decision-makers are the ones who will provide their country or their region with strategic thinking and implementation capacities. They are also the ones who will shape the environment for entrepreneurship and create the institutional framework that can enable companies, including SMEs, to reach their full potential [33].

Conclusion: Are we ready?

These long-term challenges are mostly present in the Industrial Materials Association – Europe roadmap as identified issues. What is crucial is for the people involved in working with these issues on a day-to-day basis to identify, with precision, what processes and measures they will have to introduce, year after year, in response to them.

The CEO of the Charles Léopold Mayer Foundation for Human Progress, Pierre Calame, said rightly, some years ago, that Huge shifts await us, comparable in magnitude to the transition from the Middle Ages to the modern world. The ability of our societies to understand and manage these shifts will be decisive for the future. Are we ready? [34]

The power to change lies in your hands: do not be afraid!

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] See: Philippe DESTATTE, What is Foresight?, Blog PhD2050, Brussels, May 30, 2013.

What is foresight?

This text is the reference paper of a conference presented at The Industrial Materials Association (IMA-Europe) 20th Anniversary, IMAGINE event, Brussels, The Square, September 24th, 2014.

About the challenges, see: Jerome C. GLENN, Theodore J. GORDON & Elizabeth FLORESCU dir., 2013-14, State of the Future, , Washington, The Millennium Project, 2014.

[2] Edgar MORIN, Science et conscience de la complexité, dans Edgar MORIN et Jean-Louis LE MOIGNE, L’intelligence de la complexité, p. 40, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1999.

[3] Manuel CASTELLS, The Information Age, Economy, Society and Culture, Oxford, Blackwell, 2000. – L’ère de l’information, t. 3, Fin de Millénaire, p. 398 et 403, Paris, Fayard, 1999.

[4] Joseph E. STIGLITZ & Bruce C. GREENWALD, Creating a Learning Strategy: A New Approach to Growth, Development and Social Progress, New York, Columbia University Press, 2014.

[5] Thomas PIKETTY, Capital in the Twenty-First Century, Boston, Harvard University Press, 2014.

[6] Alain TOURAINE, Préface, dans Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, t. 1, La société en réseaux, p. 9, Paris, Fayard, 2001.

[7] Jean FOURASTIE, La civilisation de 1995, p. 123, Paris, PUF, 1974.

[8] William HALAL, A Forecast of the Information Revolution, in Technological Forecasting and Social Change, Août 1993, p. 69-86. – William E. HALAL and Kenneth B. TAYLOR, Twenty-First Century Economics, Perspectives of Socioeconomics for a Changing World, New York, St Martin’s Press, 1999.

[9] Thierry GAUDIN, Introduction à l’économie cognitive, La Tour d’Aigues, L’Aube, 1997. – Th. GAUDIN, L’Avenir de l’esprit, Prospectives, Entretiens avec François L’Yvonnet, Paris, Albin Michel, 2001. – Th. GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Le Relié, 2003. – Th. GAUDIN, L’impératif du vivant, Paris, L’Archipel, 2013. – See also: Pierre VELTZ, La grande transition, Paris, Seuil, 2008.

[10] John NAISBITT, Megatrends, New York, Warner Books, 1982. – John NAISBITT & Patricia ABURDENE, Megatrends 2000, New York, William Morrow, 1989.

[11] James N. ROSENAU, Along the Domestic-Foreign Frontier, Exploring Governance in a Turbulent World, Cambridge University Press, 1997. – James N. ROSENAU et J. P. SINGH éd., Information Technologies and Global Politics, The Changing Scope of Power and Governance, New York, State University of New York Press, 2002. –

[12] William E. HALAL ed., The Infinite Resource, San Francisco, Jossey Bass, 1998.

[13] Conseil européen de Lisbonne : conclusions de la présidence, Council documents mentioned in the Annex to be found under Presse Release, p. 2, Lisbon (24/3/2000) Nr: 100/1/00 – http://europas.eu.int/comm/off/index – 20/04/02

[14] Ibidem.

[15] Herbert MARCUSE, One-Dimensional Man, Boston, Beacon Press, 1964.

[16] Donella H. MEADOWS et al. Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, New American Library, 1977 (1972).

[17] Aurelio PECCEI, The Chasm Ahead, New York, Macmillan, 1969.

[18] Imagine the Future with Industrial Minerals, 2050 Roadmap, p. 24-25 & 37, Brussels, IMA-Europe, 2014. The industrial minerals sectors estimates that up to 60% of all minerals consumed in Europe are recycled along with the glass, paper, plastics or concrete in which they are used (p. 37). The goal for 2050 is a 20% improvement in recycling of industrial materials (p. 38). – Recycling Industrial Materials, Brussels, IMA-Europe, October 2013. http://www.ima-europe.eu/content/ima-europe.eu/ima-Recycling-Sheets-full

[19] Reindustrialising Europe, Member’ States Competitiveness, A Europe 2020, Initiative, Commission Staff working Document, Report 2014, SWD(2014) 278, September 2014, p. 42. – Europe 2020 Strategy, « A Ressource-efficient Europe »… #

[20] Bertrand GILLE, Histoire des Techniques, coll. Bibliothèque de la Pléade, Paris, Gallimard, 1978.

[21] Thierry GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[22] John SMART, Considering the Singularity : A Coming World of Autonomous Intelligence (A.I.), dans Howard F. DIDSBURY Jr. éd., 21st Century Opprtunities an Challenges : An Age of Destruction or an Age of Transformation, p. 256-262, Bethesda, World Future Society, 2003.s

[23] Alvin TOFFLER, La Troisième Vague, … p. 22. – il est intéressant de noter avec Paul Gandar que Toffler n’a pas pu décrire le passage à la société de la connaissance par l’effet du numérique. Paul GANDAR, The New Zealand Foresight project dans Richard A. SLAUGHTER, Gone today, here tomorrow, Millennium Preview, p. 46, St Leonards (Australia), Prospect Media, 2000.

[24] William HALAL, The New Management, Democracy and enterprise are transforming organizations, p. 136, San Francisco, Berrett-Koehler, 1996.

[25] William H. HALAL, The Infinite Resource: Mastering the Boundless Power of Knowledge, dans William H. HALAL & Kenneth B. TAYLOR, Twenty-First Century Economics…, p. 58-59.

[26] Imagine Roadmap…, p. 33 & 50.

[27] Ph. DESTATTE, The circular economy: producing more with less, Blog PhD2050, Namur, August 26, 2014.

http://phd2050.org/2014/08/26/ce/

[28] Reindustrialising Europe…, p. 42.

[29] Industrial Sector Energy consumption, US Energy Information Administration, Sep. 9, 2014. http://www.eia.gov/forecasts/ieo/industrial.cfm

[30] EU’s Energy Efficiency review puts high target on agenda, in Euractiv, June 17, 2014.

http://www.euractiv.com/sections/energy/eus-energy-efficiency-review-puts-high-target-agenda-302836

[31] EU Council of The European Union, Council conclusions on « Energy prices and costs, protection of vulnerable consumers and competitiveness, Council Meeting Luxembourg, 13 June 2014.

http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/en/trans/143198.pdfImagine Roadmap…, p. 29.

[32] Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, An Integrated Industrial Policy for the Globalisation Era Putting Competitiveness and Sustainability at Centre Stage, Brussels, COM(2010), 614 final, 28.10.2010, p. 30.

http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=COM:2010:0614:FIN:EN:PDFImagine Roadmap…, p. 31.

About SILC: http://ec.europa.eu/enterprise/newsroom/cf/itemdetail.cfm?item_id=6492&lang=en

[33] « Countries’ overall direction is shaped by their ability to define their interests and assets (including industrial), have a clear vision of the challenges and risks ahead, set coherent long-term goals, make informed policy choices and manage uncertainty. Leading, enabling and delivering strategic policy- making requires strong leadership and effective strategic-thinking skills in public institutions. It calls for a strong centre of the government that is capable of promoting coherent cross-departmental cooperation and better implementation of government reform programmes. The consultation of expert communities as well as the general public on future trends, opportunities and risks offers the chance to engage more strongly with the public and helps (re)build trust in government. » Reindustrialising Europe…, p. 60 & 55. – Imagine Roadmap…, p. 23 & 49.

[34] Pierre CALAME, Jean FREYSS et Valéry GARANDEAU, La démocratie en miettes, Pour une révolution de la gouvernance, p. 19, Paris, Descartes et Cie, 2003.

Bucharest, 26 June 2013 [1]

 An understanding of the world requires explanatory and pedagogical models that can be used to explain transformations that are underway, accelerate them or advocate them. Philosophies, ideologies, scientific theories and business models are embellished with these grand tales that arouse sometimes enthusiasm and sometimes scepticism from intellectuals and those involved. Paradigm shifts are cited; societal transformations or civilisational changes are described. In these models, revolutions often constitute rites of passage and lend their tempo to or punctuate the major periods of history. If the past is under consideration, historians generally preside. If it is the present or future that is to be interpreted, futurists become the high priests who invoke these transformations. Recently Jeremy Rifkin, chairman of the Foundation on Economic Trends (Washington DC), a fine writer and excellent speaker, a regular at the major gatherings of the World Futures Society, has thus provided us with a Third industrial Revolution, which he continues to promote, especially at the EU level and in the European countries and regions [2].

An Industrial Revolution is a profound transformation in all areas of society

This is certainly not the first time that such an advent has been announced to us. In the 1980s, bolstered by its new economic autonomy and industrial dynamism, the Flemish Region announced, on the occasion of the major exhibitions entitled Flanders Technology, its intention to initiate the « DIRV », the Derde Industriële Revolutie in Vlaanderen (Third Industrial Revolution in Flanders). Marc Eyskens, a professor of economics at the KUL and former Belgian Prime Minister, described these changes in 1985 as an ongoing industrial revolution, in which innovations and technologies abound everywhere [3]. This announcement is in line with the transformation described since the end of the 1960s, notably by American sociologist Daniel Bell, the pioneer who conceived of the post-industrial era [4]. In France, ten years later, the French Finance Inspectors Simon Nora and Alain Minc described the principles of the computer revolution in a well-known report addressed to President Valéry Giscard d’Estaing [5]. Raymond Rifflet, chairman of the fifth congress of French-speaking Belgian Economists in November 1982, already preferred to speak of a transition from one era to another, an evolution that, he noted, was neither simple nor linear: it is therefore necessary to structure the transition from an industrial and para-industrial society (with the tertiary depending on the secondary sector) to a post-industrial society in which the laws of development will be very different  [6]. At the same time, the American futurist John Naisbitt expressed the idea of a time of parenthesis between two eras [7]. In his Rapport sur l’état de la technique (Report on the State of Technology), published in 1983 under the direction of Thierry Gaudin and Marcel Bayen, André-Yves Portnoff cited a revolution in intelligence. There he described a profound transformation in organisations, a transformation during which Europe would go from mass industry, organised in hierarchies, with moderately qualified personnel, to industry in small units, structured in networks, with a high density of brainpower and talents [8]. Inspired by the work of historian Bertrand Gille, the authors of the Rapport sur l’état de la technique show that, in each transition from one type of society to another, fundamental changes take place in the four key aspects of materials, time, energy and living things. Innovations in the third transformation correspond to each of these aspects: polymers, artificial intelligence, nuclear and solar energy, and genetics.

However much the idea of a transformation toward an Information Revolution, or even a Cognitive Revolution as Thierry Gaudin would call it later, attracted me at the time – John Naisbitt described it exactly in 1982 in Megatrends – the idea of a Third Industrial Revolution seemed to me inappropriate.

Of course, the concept of an Industrial Revolution as it took place first in England, then in Belgium, and especially in Wallonia, at the end of the 18th and beginning of the 19th century, is well known. This profound transformation in all areas of society was moreover described by numerous contemporaries – one thinks notably of the remarkable report by Natalis Briavoinne presented before the Royal Academy of Belgium in 1839. To read this text is to understand what an Industrial Revolution is. The most striking excerpt of this follows:

In the second half of the past century, faster progress was imprinted on the human spirit; knowledge took on a focus that was both more intense and more practical. A remarkable phenomenon! At the very time when all the classes and almost all the peoples of Europe were rushing furiously at each other, amassing enormous efforts to destroy each other, at the same time people everywhere were seized with a greater desire for improvement. This passion then took such a great hold among men, it endowed them with resources so fertile, that a twenty-five-year war accompanied by internal convulsions could not stop progress in all branches of the material organisation of society. In the midst of this enormous unrest, the sphere of work enlarged; the means for performing it were multiplied and simplified more each day. As a consequence, the population grew as risks of mortality were reduced. The treasures that the earth contains were better and more abundantly exploited; man produced and consumed more; he became richer. All these changes constitute the industrial revolution [9].

The systemic and holistic aspects of the effects of the transformation were blatant. They established the idea of global transformation dear to Bertrand Gille when he spoke of changes in the technological system and not a series of inventions independent of each other, of partial technical progress [10], much more than did the text by Jérôme-Adolphe Blanqui (1798-1854), the economist and professor at the National Conservatory of Arts and Crafts, although he is often cited as the inventor of the concept of the Industrial Revolution. Moreover, Natalis Briavoinne shows that the Industrial Revolution was not just a revolution in technology, but a profound change in every area of society. This is what Jérôme-Adolphe Blanqui did not understand when he wrote that he was limiting his list of discoveries to those that involved the manufacture of cotton cloth, because these are the ones that have brought about the industrial revolution that has changed relations among nations, that has allowed our civilisation and our expertise to penetrate into every country where our fabrics have found a place, that finally has given a large number of workers the occupation and the salary they need to live and support their family [11]. As Patrick Verley wrote in 1997, the entire society and the entire economy, including agriculture and services, were directly or indirectly involved [12]. Quantitative historical studies conducted under the direction of Pierre Lebrun have shown that the change in structure constituted by this phenomenon should in fact be interpreted in systemic terms as to its multidimensional impact on the whole of society [13]. The works that have followed, with more qualitative approaches, have certainly stressed social relations more, but have also strengthened the necessity for this systemic view [14].

To understand this is to understand that what is sometimes called the Second Industrial Revolution is not of the same nature. Moreover, is it not stressed that what is involved is first and foremost a technological revolution? [15] The Revolution of the turning point of the 18th and 19th centuries constituted in fact a systemic change in the structure of society. It was marked by the generalised advent of entrepreneurship, capitalism and the proletariat, with new production methods, described precisely first by Adam Smith and then by Karl Marx. What is called the Second Industrial Revolution constituted rather a process of partial substitution of oil and electricity for coal, with the transition to internal combustion and electric engines. Unlike the changes that marked the Industrial Revolution, these never seemed to me to be either systemic or emblematic of a transformation in the very nature of generalised capitalism, the driving force of Western Europe since the beginning of the century. And so, in my opinion, these technological transformations certainly do not deserve the name of « Second Industrial Revolution »

A convergence between a new communications technology and a new energy system

Jeremy Rifkin surely does not share this opinion. His thesis, his common thread, his theory is that the major economic transformations of history occur when a new communications technology converges with a new energy system. Rifkin believes that the new forms of communication then allow the more complex civilisations that the new energy sources make possible to be organised and managed. The First Industrial Revolution is consequently interpreted via the introduction of steam technology into printing, making it a means of communication allowing the transformation to be managed. The developments in printing, the reduction in costs that allowed printed matter to proliferate in America and in Europe, encouraged mass literacy, creating, thanks to the public schooling initiated between 1830 and 1890, a literate workforce that was able to organise the complex operations of an economy based on the railway, the factory, coal and steam. Jeremy Rifkin sees a second Industrial Revolution in the conjunction of centralised electricity, the era of oil, the automobile and the construction of suburbs. It underwent two stages of development, a first period between 1900 and the onset of the Crash of 1929, and a period of development in the aftermath of the Second World War marked by the construction of motorways and residential real estate. This era has been in decline since the end of the 1980s. The problem that Rifkin stresses is that telephone, radio and television, these types of centralised communications that should have played a major role, were not able to do so through a sort of temporal discrepancy. To Rifkin, the information technologies sector, including the internet, has not constituted an Industrial Revolution as it has not converged with a new energy regime. For the author of Biotech, the establishment of an energy-communications infrastructure over a period of several decades initiates the long-term growth curve of a new economic era.

Thus it is the confluence of internet communication and renewable energies (that) is engendering a Third Industrial Revolution. Rifkin justifies this on the basis of a compelling account that has been lacking until now both in America and in Europe, capable of recounting the story of a new economic revolution and explaining how all these technological and commercial initiatives, seemingly random, are part of a vast strategic plan. This account is marked by the support, described at great length, of European powers that be, politicians and entrepreneurs for the idea of entering a post-carbon era of zero emissions in 2050. For the American economist, this Third Industrial Revolution rests on five pillars:

– the transition to renewable energies;

– transformation of the global building stock into an ensemble of small power stations that collect renewable energies onsite;

– deployment of hydrogen technology and other storage technologies in every building and throughout the infrastructure for storage of intermittent energies;

– use of the internet to transform the power grids of every continent into energy-sharing inter-grids;

– the transition to electric vehicles that are plug-in or have a fuel cell, capable of buying and selling electricity on a smart continental interactive power grid[16]. Rifkin believes that a worldwide effort to install this five-pillar infrastructure of the Third Industrial Revolution will create hundreds of thousands of new businesses and hundreds of millions of new jobs.

One can be anything but naive when one speaks of democracy…

My purpose of course is not to report on this work, but to measure the degree to which the model of Jeremy Rifkin constitutes an alternative to the paradigm changes that have been described to us up to the present. What is striking is that behind a general discourse that veers constantly from the messianic to the strategic, aside from a few fantasies and liberties with regard to historical knowledge, the discourse on the Third Industrial Revolution on the whole recycles those on the energy transition and Greentech to which Rifkin has moreover contributed widely for twenty years. In addition, he partially answers our question on the change in the nature of capitalism by indicating that we are entering the era of distributed capitalism where business practices will be cooperative, stressing the cooperative nature of the new economy and evoking social entrepreneurship. Thus, this third transformation would sound the death knell of the industrial model itself as, Rifkin observes, the Third Industrial Revolution is indissociably the last phase of the great industrial saga and the first of the emerging cooperative era.

The strongest criticisms that can be addressed to Rifkin’s account appear to me to be of three kinds: ecological, political and philosophical. First, because his very technocentric discourse upholds the confusion between the relatively free nature of internet communication – relatively, as the costs of the digital revolution in fact translate into tangible monthly bills for businesses and families – and the potential pseudo-free nature of so-called distributed domestic energy production. In fact, this domestic production can only be developed by substantial investments – according to a model that remains very capitalistic – and by increasing extraction of more and more rare natural raw materials [17]. Then, because the new roadmap Rifkin proposes, while it helpfully endorses a model of governance involving the participants as promoted today by international institutions, cannot be followed in the idea that energy regimes determine political systems and that in this case a lateral democracy could emerge from this model, after the example of the democratic internet. Everyone knows that there is much to be said and written on internet governance and on the methods of direct democracy in which it might result. One can be anything but naive when one speaks of democracy… Finally, and the debate organised on France Culture between Luc Ferry and Jeremy Rifkin [18] on 13 February 2012 was enlightening in this regard, the assumptions of « the man who has the ear of the powers that be«  [19] on homo empathicus and biospheric consciousness, based on the biophilia concept of biologist Edward Osborne Wilson[20], add to the scepticism with regard to the Rifkin model.

Some have seen in The Third Industrial Revolution a pertinent and rather easy means of advancing the ideas of the transition to sustainable development, GreenTech or the changes necessary faced with energy and climatic challenges, or even political ecology, with a more presentable vehicle than the works of Tim Jackson [21] or Thierry Gaudin. The author of L’avenir de l’esprit (The Future of the Spirit) recalls in his latest work that storytelling is the response to disorientation, hyperchoice, future shock – another idea of Alvin Toffler –-  that is imposed on us by the speed of machines that generate and circulate information at speeds that our neurons can neither follow nor master [22]. But in his work L’impératif du vivant (The Imperative of Life), Gaudin invites us less to read a story or discover a vertically designed strategic plan than to work together. He invites us to a sociological analysis intended to guide us, individuals, institutions, societies, in our development, as a tool for continuing functioning of the collective consciousness. In fact, he writes, while humans fear changing their mental references because they foresee the risk of conceptual confusion and confusion of identity, it cannot be hoped that they will evolve without ongoing, sustained and reassuring analytic deliberation. Furthermore, no representation of the world can be excluded from this. Quite the contrary, the French futurist very correctly observes; acknowledgement of the participants’ visions of the world constitutes a precondition to the cognitive approach and a necessary condition for organising it [23]. We know with Johan Galtung that there is no final state of development and will never be [24]. Just a common path we have to build together. Concretely, on the field, just like we heard from Maya Van Leemput’s Katanga foresight exercise.

A sustainable, tenable, viable world is yet to be constructed, we were reminded recently [25]. In concrete terms, everything remains to be determined and probably to be redefined. It is important to do this together, departing from the path that marks itself out, or that is plotted out for us. And to do this through dialogue, and openly. First, by listening to each others as Jennifer Gidley, President of the WFSF, invite people to do at the opening of the 21st Conference in Bucharest. Let us avoid copy-and-paste strategies that confine us, and construct ours based on those who will have to implement them, basing our understanding on the acknowledgement of others, and open to democratic deliberation. This is what Minister of State Philippe Maystadt, the former president of the EIB, said recently to the Walloon Parliament on the occasion of the 75th anniversary of The Destree Institute [26]. Ultimately, deliberative democracy is the only valid strategy for transforming the world and going ahead in the search of harmony.

 Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] A short version of this paper has been presented at the 21st World Futures Studies Federation World Conference, Global Research and Social Innovation: Transforming Futures, Bucharest University of Economic Studies, June 26, 2013. – About these questions of Paradigm Shifts, see also:  Philippe DESTATTE & Pascale Van Doren, Foresight as a Tool to Stimulate Societal Paradigm Shift, European and Regional Experiences, in Martin POTUCEK, Pavel NOVACEK and Barbora SLINTAKOVA ed., The First Prague Workshop on Futures Studies Methodology, p. 91-105, CESES Papers, 11, Prague, 2004.

[2] Jeremy RIFKIN, The Third Industrial Revolution, How Lateral Power is transforming Energy, The Economy and the World, New York, Palgrave MacMillan, 2011.

[3] Marc EYSKENS, La source et l’horizon, Le redressement de la société européenne, p. 85sv, Paris-Gembloux, Duculot, 1985. – Hugo DE RIDDER, Sire, Donnez-moi cent jours, p. 14, Paris, Duculot, 1989.

[4] Daniel BELL, The Coming of Post-industrial Society, New York, Basic Books, 1973.

[5] Simon NORA & Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, Paris, La Documentation française – Seuil, 1978

[6] Raymond RIFFLET, Discours de clôture, dans Cinquième congrès des Economistes belges de Langue française, Alternatives économiques et sociales : choix et responsabilités, Actes, p. 186, Charleroi, CiFoP, 1984.

[7] John NAISBITT, Megatrends, p. 249-250, New-York, Warner Books, 1984.

[8] Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, Sciences et Techniques, numéro spécial, mars 1985, Paris, ISF, Paris.Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Numéro spécial de Sciences et Techniques, Octobre 1983.

[9] Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[10] Bertrand GILLE, Histoire des techniques, p. 773-774, Paris, Gallimard, 1978.

[11] Jérôme-Adolphe BLANQUI, Cours d’économie industrielle, t. 2, p. 42-43, Paris, Hachette, 1838.

[12] Patrick VERLEY, La Révolution industrielle, Histoire d’un problème, p. 120, Paris, Gallimard, 1997.

[13] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Parlais des Académies, 2ème éd., 1981.

[14] M. BERG & P. HUDSON, Rehabilitating the Industrial Revolution, in The Economic History Review, vol. 45, n°1, 1992.

[15] Andrew ATKESON, Patrick J. KEHOE, The Transition to a New Economy after the Second Industrial Revolution, NBER Working Paper Series 8676, Cambridge MA, National Bureau of Economic Research, 2001.

[16] Jeremy RIFKIN, La Troisième Révolution industrielle…, p. 58-59.

[17] See Laurent MINGUET, Je n’aime pas la « 3e Révolution industrielle » de Jeremy Rifkin, Nowfuture.org, Le blog du vrai développement durable. http://nowfuture.org/2013/05/la-semaine-derniere-dans-trends-laurent.html

[18] La Troisième Révolution industrielle sera-t-elle démocratique ? Du grain à moudre, Une émission d’Hervé Gardette avec Jeremy Rifkin et Luc Ferry, France Culture, 13 février 2012.

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-la-troisieme-revolution-industrielle-sera-t-elle-democratique-2012-02-13

[19] Voir Jean GADREY, Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen, 1, 9 mai 2013.

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/09/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-1/

[20] J. RIFKIN, op. cit., p. 336.

[21] Tim JACKSON, Prosperity without Growth, Economics for Finite Planet, London, Earthscan, 2009

[22] Thierry GAUDIN, Le choc du vivant, Suggestions pour la réorganisation du monde, p. 173, Paris, L’Archipel, 2013.

[23] Thierry GAUDIN, Le choc du vivant…, p. 209sv.

[24] Johan GALTUNG, A Theory of Development, Overcoming Structural Violence, p. 10, Oslo, Kolofon Press, 2010.

[25] Philippe DESTATTE, Une Transition… mais vers quoi ?, Blog PhD2050, 12 mai 2013.

Une Transition… mais vers quoi ?

[26] Philippe MAYSTADT, Pour une stratégie régionale de Développement durable, Namur, Parlement wallon, 11 juin 2013.

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