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Archives de Tag: Albert Schleiper

Hour-en-Famenne, 25 juillet 2025 [1]

 

 1. Le gouvernement réalise ce qu’il a annoncé, mais la communication sera cruciale

Tex Van Berlaer et Han Renard : le Premier ministre a indiqué que l’accord d’été était la réforme la plus importante du siècle, donc depuis le Plan global de Jean-Luc Dehaene. Êtes-vous d’accord avec Monsieur De Wever ? Pour les syndicats, c’est la plus grande casse sociale depuis un siècle…

Disons d’abord que c’est assez compliqué de parler de la réforme sans disposer des textes et des tableaux. Nous entendons et lisons simplement des échos de l’accord du gouvernement. Il faudra donc attendre la deuxième lecture pour se faire une opinion plus solide et élaborer une analyse plus profonde. J’ai en effet entendu le Premier ministre Bart De Wever qualifier son accord estival de « sans précédent au cours de ce siècle » [2]. Le siècle ne fait que commencer, puisqu’il n’a que vingt-cinq ans et le Plan global remonte au siècle dernier. Ceci dit, la réforme de l’État de 2011-2014 a également eu des conséquences budgétaires considérables sur la sécurité sociale et les transferts du gouvernement fédéral vers les communautés et les régions. Tout le monde fait bien sûr la comparaison avec le Plan global de Jean-Luc Dehaene, l’énorme opération budgétaire des années 1990 pour entrer dans l’euro. L’ampleur réelle des réformes de l’accord d’été reste encore à déterminer. Nous le verrons lorsqu’elles entreront en vigueur.

 À ce stade, et pour reprendre une formule classique, l’accord estival ne mérite ni indignation excessive ni enthousiasme exagéré. Certains observateurs parlent d’une rupture fondamentale avec le passé, mais nous ne connaissons pas encore l’impact réel des mesures. Prenons par exemple la limitation des allocations de chômage à deux ans : la décision peut envoyer quelqu’un au Revenu d’Intégration sociale, mais cela peut aussi le remettre au travail. Dès lors, l’impact est actuellement très difficile à mesurer. Néanmoins, je ferai trois remarques.

D’abord, le fait que l’ensemble de ces mesures aient été prises n’est pas surprenant. Elles étaient annoncées. Que l’on soit d’accord ou pas avec celles-ci, il faut d’abord se réjouir que, dès lors qu’une majorité existe, un gouvernement réalise ce qu’il a inscrit dans l’accord de coalition fédérale de janvier 2025 [3]. Nous nous situons dans une logique démocratique et l’électeur dira, lors du prochain scrutin fédéral, s’il partage toujours les idées en faveur desquelles il s’est prononcé en 2024 et s’il se déclare satisfait du changement qui se sera réalisé ou pas.

Ensuite, on ressent une difficulté dans la temporalité. De nombreuses mesures sont annoncées, mais leur impact est lointain. Je pense à la réforme fiscale de 2028-2029. Comment mesurer l’effet qu’elle aura sur les indicateurs économiques à cet horizon ? C’est très difficile à identifier, toutes autres choses n’étant pas égales par ailleurs. D’une part, la vie de l’électeur n’est pas toujours en phase avec l’amélioration des indicateurs. De l’autre, la convergence avec les moyennes ou les objectifs européens implique d’autres acteurs et facteurs, si on évoque, par exemple, le taux d’emploi.

Enfin, la pertinence des mesures peut être lue en termes d’impact sur la compétitivité ou bien de gouvernance. On peut se demander quelles évaluations ex ante ont été faites ? Je rappelle les questions de performance portant sur les outils de transformations que l’on vient de poser pour la Wallonie [4]. Nous pouvons également les poser à l’accord fédéral. Dans sa déclaration de défense de l’accord estival à la Chambre, le Premier ministre disait qu’il allait faire des analyses d’impact portant sur un certain nombre de publics cibles, notamment les femmes [5]. C’est une bonne démarche, même mais ces évaluations ne sont pas encore faites.

Zomerakkoord (Photo Wanida Prapan – Dreamstime)

2. 77.000 personnes supplémentaires au travail en Wallonie en 2030 ?

Tex Van Berlaer et Han Renard : parlons emploi. A-t-on besoin de jobs flexibles dans la distribution et dans l’e-commerce ?

Si nous venons sur l’objectif de l’amélioration du taux d’emploi, le programme de réformes du gouvernement De Wever donne bel et bien des raisons d’être optimiste en ce qui concerne la Wallonie en tout cas. Ainsi, le Bureau fédéral du Plan, l’IWEPS, l’IBSA et Statistiek Vlaanderen ont analysé les impacts potentiels de la réforme [6]. À noter que c’est un travail qui a abouti le 17 juillet, donc avant l’annonce de l’accord du gouvernement. Cette analyse indique que l’impact d’une réforme de ce type sur le taux d’emploi wallon serait réel. Ainsi, selon ces instituts de prévision, le taux d’emploi en Wallonie augmenterait considérablement pour atteindre près de 70 % en 2030, 69,9 % pour être exact, pour la population âgée de 20 à 64 ans. Cela représente une augmentation de trois points de pourcentage, soit 77.000 personnes supplémentaires au travail [7] grâce à quatre facteurs : la limitation dans le temps des allocations de chômage, la réforme des pensions, l’activation des bénéficiaires du Revenu d’Intégration sociale et le retour au travail des malades de longue durée [8]. Ce taux d’emploi potentiel de 69,9% de la Wallonie rejoint un autre qui lui est comparable à ce moment-ci : le taux d’emploi de l’ensemble de la France en 2025 : 69%. Cette comparaison est intéressante : si on regarde les données actuelles en parallèle avec la région frontalière des Hauts-de-France, le taux de chômage y est de 8,9 %, contre 7,5 % en Wallonie [9]. Or, en France, les allocations de chômage sont déjà limitées dans le temps [10]. Donc, l’effet n’est pas linéaire, mais il est probable – et c’est le calcul qui a été fait par les quatre institutions que j’ai citées – que ce soit l’ensemble des mesures qui pourront avoir un impact, pour autant effectivement qu’elles puissent aboutir.

En fait, la performance d’une politique se mesure au travers de deux dimensions, au moins, si je reprends les critères européens : d’une part, le coût des mesures qui sont prises – ce qui pose effectivement la question de l’impact sur la trajectoire budgétaire de la Belgique, de la Wallonie, de la Flandre, de Bruxelles, sans oublier l’OstBelgien – et, d’autre part, la satisfaction des bénéficiaires [11].

La satisfaction des bénéficiaires est un enjeu fondamental. On revient à la question des élections et à la manière dont la population perçoit les mesures.

 

Tex Van Berlaer et Han Renard : le Premier ministre a dit : « j’ai de la compassion pour ceux qui doivent faire des efforts. Nous-mêmes, les élus, on a fait un certain nombre d’efforts. »

Il n’est pas certain que dire simplement les choses ainsi, soit suffisamment motivant pour produire de la satisfaction dans la population. Donc, un autre volet manque au niveau fédéral – et qui fait également défaut en Wallonie sur les politiques qui y sont menées –, c’est la pédagogie. C’est véritablement l’explication des mesures. Les citoyennes et les citoyens peuvent comprendre qu’on prenne des mesures radicales si on leur explique convenablement pourquoi on le fait, pourquoi elles sont nécessaires et surtout en quoi elles sont justes et équilibrées. Mais si on leur dit simplement : « on va restreindre, on va refermer l’horizon », alors le risque est grand de voir naître une forte opposition et de générer un climat social délétère jusqu’à la fin de la législature.

Le besoin de jobs flexibles existe également en Wallonie, je pense à tout ce qui est logistique. Il y existe des développements logistiques très importants, notamment autour de Liège et de Charleroi. Évidemment, face à de telles mesures, les organisations syndicales ne sont pas contentes même si, à mon sens, toute cette flexibilisation modernise l’ensemble de l’État belge et permet d’avoir des effets positifs en termes de compétitivité. Néanmoins, il existe un point sur lequel je reste très réservé, c’est l’extension du temps de travail des étudiants à 650 heures. Aujourd’hui, à l’Université, certaines étudiantes et certains étudiants nous disent qu’ils ne peuvent pas venir passer leurs examens parce qu’ils doivent travailler ce jour-là. C’est préoccupant. Le métier d’un étudiant, c’est d’étudier. On s’interroge aussi sur la concurrence que cela induit par rapport justement aux personnes qui pourraient trouver des emplois dans l’Horeca ou dans la distribution, ou même dans la logistique. En particulier une concurrence pour les femmes, même si je ne les réduis pas à ces seuls secteurs. Donc là, on a l’impression que cette flexibilité crée une concurrence qui n’est pas saine. Mais si vous interrogez certaines étudiantes et certains étudiants, elles et ils seront très contentes et contents, et la Fédération des Étudiantes et Étudiants francophones se félicitera de la mesure.

3. Une politique des Pokémon, comme dans la Vivaldi

Tex Van Berlaer et Han Renard : est-ce que cette réforme aurait été possible avec le PS au gouvernement ?

Je crois que c’est très difficile à dire. Dans ce gouvernement, nous observons déjà actuellement ce qu’un de vos collègues avait appelé, au moment de la Vivaldi, « la politique des Pokémon » [12]. Cela signifie que, dans la négociation, chaque formation politique essaye d’obtenir son trophée et on voit déjà qu’au sein du gouvernement fédéral on assiste à de vraies tractations.

Dans un exercice de prospective sur la cohésion sociale que j’ai réalisé pour la Région wallonne [13], j’ai été marqué par le fait que les participantes et les participants étaient d’avis qu’on ne peut pas aider tout le monde en raison des contraintes budgétaires. « Si tout le monde se met sur le bord de la route, il n’y aura plus personne pour tirer la charrette », ai-je entendu dire lors d’une pause, et cela m’a surpris. Donc oui, dans l’opinion publique, et même dans les milieux de gauche, on prend de plus en plus conscience qu’il existe des dérives et des dysfonctionnements dans le système de solidarité et qu’il faut y mettre un terme.

Si vous m’interrogez sur l’attitude du Parti socialiste, nous savons que Churchill aurait dit que the duty of an opposition is to oppose. C’est ce qu’ils font. Ma conviction reste qu’ils ont des élus tout à fait sensés, qui seraient compatibles avec ces mesures, comme un Pierre-Yves Dermagne ou un Thomas Dermine, des personnalités qui sont plutôt des sociaux-démocrates. Mais évidemment, ils assument la ligne de leur parti. Ce dernier est aujourd’hui challengé par l’extrême gauche. Il faut en effet rappeler que le PTB joue un rôle extrêmement important en Wallonie parce qu’il cornaque véritablement le Parti socialiste et le pousse davantage vers la gauche. Et quand on voit la progression de l’extrême gauche dans les parlements, on comprend que ce mouvement cherche aussi ses trophées.

Si on recherche l’intérêt général, l’intérêt régional, pour moi, il réside dans l’application d’un certain nombre de ces mesures gouvernementales. Le tout, ce sera de voir si elles auront un impact suffisant… parce que si elles ne l’ont pas, alors on se réinterrogera sur la légitimité des mesures elles-mêmes.

 

4. Assumer les devoirs de la Wallonie tant à l’égard de l’Europe que de la Belgique

Tex Van Berlaer et Han Renard : les réformes prévues peuvent-elles aussi engendrer un changement de mentalité culturelle, à côté des changements financiers ? Parce qu’on dit parfois que les difficultés de la Wallonie sont également liées à un problème de mentalité, de manque d’esprit d’entreprise, etc.

Depuis des années, un important travail est réalisé en Wallonie par toute une série d’acteurs et qui portent sur le développement de l’esprit d’entreprendre, dans des fondations, dans des universités, sur le terrain, etc. Et cet esprit évolue sans aucun doute. Mais il ne progresse pas suffisamment vite par rapport aux transformations de la société. Lorsque l’on regarde les indicateurs, il existe encore un gap : un écart reste très important entre, non seulement la Flandre et la Wallonie, mais surtout entre la Wallonie et l’ensemble des régions européennes [14].

De nombreuses mesures ont été prises au travers des fonds structurels, des différents plans Marshall et de relance du gouvernement wallon, etc., qui n’ont malheureusement pas permis de réduire le différentiel à cet égard, alors qu’il faudrait créer ces emplois productifs dont la Wallonie a besoin depuis au moins le début des années 1990. C’est un constat que nous avons fait voici bien longtemps : il y manque près de 100 000 emplois productifs [15]. Et si vous amenez le taux d’emploi de la Wallonie au niveau du taux d’emploi de la Flandre, vous rééquilibrez le système belge, c’est-à-dire que les transferts nord-sud n’ont plus lieu d’être [16]. La limitation de la durée du chômage à deux ans est-elle la réponse à cette situation ? Le gouvernement fédéral semble le croire.

On a beaucoup parlé de la dignité ces temps-ci parce que certains ont fait appel à l’article 23 de la Constitution, en disant que les mesures étaient contre cette protection [17]. On a même interrogé le Conseil d’État en se demandant si les mesures du gouvernement en matière de limitation dans le temps des allocations de chômage ne sont pas contraires à cet article 23 de la Constitution, au principe dit du standstill selon lequel chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine.

La dignité, à un certain moment, c’est d’assumer soi-même les devoirs qu’on doit avoir tant en Europe qu’en Belgique. Or, en Wallonie, nous n’avons pas été capables de le faire jusqu’à présent.

 

 5. Un nouveau Plan global à la Dehaene derrière l’accord estival ?

Tex Van Berlaer et Han Renard : grâce à la réforme fiscale, nous gagnerons tous environ 100 euros nets par mois d’ici 2029. Vous vous en réjouissez ?

Ma grande préoccupation concerne l’impact sur le budget fédéral. Mon inquiétude est réelle quand je vois le coût de ces mesures et leur impact sur la trajectoire budgétaire. C’est une attention qui porte aussi sur les entités fédérées : j’ai écrit plusieurs papiers, portant sur la Wallonie, sur la nécessité de respecter la trajectoire que j’ai appelée Hilgers, permettant de rentrer dans une dynamique budgétaire vertueuse [18].

Au fédéral, la réforme fiscale coûtera environ 4 milliards d’euros d’ici la fin de la législature, nous annonce-t-on. À cela s’ajoutent les dépenses supplémentaires de 3,7 milliards d’euros par an pour la Défense. D’ici 2030, nous parlerons d’un déficit de 38,7 milliards d’euros, bien supérieur à la norme européenne, si celle-ci n’a pas été modifiée. Comment allons-nous combler ce déficit ? La taxe sur la plus-value ne va pas suffire…

Est-ce que l’augmentation du pouvoir d’achat liée à la réforme fiscale va compenser ? Il existe de sérieux doutes et on ne dispose pas d’études ni de données à ce stade-ci. Elles vont venir probablement à la rentrée quand les chercheuses et les chercheurs vont se remettre au travail. Pour la deuxième lecture du texte, ce sera peut-être possible. Mais à ce stade-ci, ce les interrogations sont majeures : si on part d’une trajectoire comme celle-là, le budget 2026 pourrait prendre la forme d’un nouveau Plan global à la Dehaene. À l’horizon 2030, les prévisions donnent 6,5 % du PIB de déficit [19], alors qu’il faudrait revenir à 3 %. Qu’est-ce que cela implique sur les mesures à prendre ? Un train peut en cacher un autre. En l’occurrence, un deuxième train de mesures se profile, qui concerneront le budget. Quelles sont les politiques qui seront touchées ? On observe une situation similaire en Wallonie : d’un côté, le gouvernement annonce des économies fondamentales, de l’autre, il réalise une réforme fiscale dans l’immobilier qui pourrait avoir un impact considérable, mais dont on ne connaît pas, à ce stade, les effets réels sur l’économie.

Tex Van Berlaer et Han Renard : où le gouvernement peut-il encore trouver de l’argent pour mettre nos finances publiques en ordre ? Monsieur Destatte, une réforme de l’État, dit Kevin Spiritus, est presque indispensable puisqu’au niveau fédéral, il existe un peu, mais pas énormément de marge pour générer encore des revenus ou pour diminuer les difficultés budgétaires. Cela signifie changer les flux financiers du pays au détriment des régions et communautés qui, côté francophone, sont déjà en difficulté, non ?

Les analyses du Bureau fédéral du Plan et de ses trois partenaires régionaux indiquent en effet qu’en 2030, aucune entité n’arrivera à l’équilibre budgétaire. Au fédéral, cela paraît difficile en effet de trouver encore des moyens, contrairement aux entités fédérées. Comme la Flandre, la Wallonie dispose encore d’une marge de manœuvre. Bien que le président de l’Union wallonne des Entreprises – maintenant AKT for Wallonia – ait pu dire en 2022 que la vocation d’une entreprise n’est pas d’être aidée par les pouvoirs publics, la Région wallonne continue à distribuer chaque année 2 milliards d’euros en subventions aux entreprises, aides qui ne sont souvent pas nécessaires, avec d’importants effets d’aubaine. Bien entendu, il faut réserver quelques moyens d’impulsion à la numérisation, à la cybersécurité ou à l’économie circulaire. Pas davantage. De surcroît, 1,5 milliard d’euros supplémentaires sont consacrés à des emplois subventionnés : les fameux APE. Ces aides à l’emploi font l’actualité en Wallonie, car le Ministre Pierre-Yves Jeholet les a remises sur la table, en application de la DPR [20]. Cela fait des années que l’on cale sur la réforme de ces aides qui n’existent plus en Flandre depuis longtemps. Dès lors, vous disposez d’une masse budgétaire qu’on peut estimer à trois milliards et qui, pour moi, n’entre pas dans le périmètre normal de l’État, en tout cas de la Région wallonne. Cette masse devrait être davantage consacrée à des refinancements ou à des mesures d’incitation dans les importants domaines de la recherche et de l’innovation, nécessaires à la reconversion. Il faut se fixer des objectifs à moyen et long termes avec minutie, car ils engagent l’avenir des Wallonnes et des Wallons. Autre exemple frappant : le budget de la chaîne publique RTBF s’élève à plus de 400 millions d’euros par an [21], alors que le budget wallon pour la recherche et l’innovation n’est que de 350 millions d’euros. Cela en dit long sur les choix de développement qui ont été faits jadis. Enfin, compte tenu du contexte international, il est évident qu’il faut pouvoir maîtriser nos finances publiques et se réserver des marges pour faire face aux imprévus comme aux défis déjà identifiés, qui sont nombreux.

On sait ce que je pense depuis longtemps sur la réforme de l’État. Pour moi, elle passe d’abord par une transformation infrafrancophone qui doit pouvoir résoudre le problème de la Communauté française et de son absence de capacité fiscale, ainsi que transférer toutes ses compétences au niveau régional, tant en Wallonie qu’à Bruxelles.

Dans mon esprit, il existe une autre conviction que je crains de vous livrer. évoquant des enjeux de la sécurité sociale, si je regarde ce qui a été transféré en 2014 aux régions, j’observe que, en Wallonie, on n’a pas véritablement réformé ce qui a été transféré. Grosso modo, on s’est contenté de poursuivre les politiques telles qu’elles existaient anciennement, dans le cadre fédéral. Je prends souvent l’exemple des allocations familiales : alors que l’enveloppe budgétaire telle qu’elle existait au Fédéral n’a été transférée qu’en partie, le gouvernement a voulu mener la même politique au niveau régional que celle qui prévalait. Mais comme les moyens transférés étaient inférieurs aux besoins budgétaires de cette politique, le gouvernement est allé chercher dans d’autres politiques des moyens pour permettre cette continuité au lieu de réformer les allocations familiales en Wallonie et d’y mener une vraie politique adaptée à la réalité régionale.

A la lueur de ce qui se passe maintenant, il existe peut-être une capacité d’action et de réforme dans le gouvernement fédéral actuel qui n’existait pas en Wallonie au moment où les compétences étaient transférées ou qui n’existerait pas si les compétences étaient aujourd’hui transférées.

 

Tex Van Berlaer et Han Renard : et vous avez plus confiance au niveau fédéral pour faire des réformes nécessaires que dans le niveau régional ?

Actuellement, oui, parce que, probablement, la résistance au changement y est moins forte. La capacité politique de faire du consensus est plus importante qu’au niveau régional, compte tenu des rapports de force politiques qui continuent à exister et des alternances politiques qui peuvent se faire.

Les observateurs – et j’en suis – ont parlé de la nécessité de disposer de 10 ans pour transformer la Région wallonne à partir de 2024 [22]. Mais à nouveau, la question se pose : le gouvernement wallon – qui a sans nul doute une volonté de réformer – a-t-il la capacité de mener ses réformes, étant donné qu’elles prendront 10 ans et qu’après cinq ans, un rendez-vous électoral est programmé ? Il risque de perdre sa majorité à ce moment-là, compte tenu des réformes qu’il aura pu mener et des rapports de forces.

Tex Van Berlaer et Han Renard : enfin, la presse francophone a de nouveau évoqué la semaine dernière la « flamandisation » de la Belgique. Le niveau fédéral est-il en train de se flamandiser sous l’impulsion de De Wever, au détriment de nos compatriotes francophones, Monsieur Destatte ?

 C’est absurde. En Communauté française, toute expression de nationalisme flamand est toujours ridiculisée ou considérée comme suspecte, et il n’est pas rare que la N-VA et le Vlaams Belang soient mis dans le même sac. Ce discours, qui venait à l’époque du FDF à Bruxelles, est aujourd’hui repris par l’opposition wallonne de gauche, notamment par le PS. Et que dire des journalistes francophones qui, le 21 juillet, ont tenté de piéger les ministres de la N-VA en leur demandant de dire « Vive la Belgique ! » devant la caméra ? Dans le contexte politique actuel, c’est davantage que du pur folklore. Cela exprime quand même une forme de mépris envers la Flandre qui est inacceptable dans le jeu politique actuel. Je pense qu’il faut plutôt reconnaître le fédéralisme comme une volonté de faire en sorte que les régions arrivent à une convergence économique et parviennent à une responsabilisation sur leurs compétences. C’était tout le leitmotiv de Jean-Luc Dehaene et c’est, pour moi, un discours sérieux. Il faut que chacun ait sa propre dignité et que chacun balaie devant sa porte. Or, la Wallonie ne l’a pas fait suffisamment ces dernières années.

 

6. Vers la refondation du contrat social ?

Tex Van Berlaer et Han Renard : ne vous attendez-vous donc pas à une mobilisation massive au départ de la Wallonie, le 14 octobre 2025, jour où les syndicats et l’opposition appellent à descendre dans la rue ?

C’est tout à fait possible. Il peut y avoir une très grande mobilisation ce jour-là. La question est de savoir quel sera l’impact du mouvement social sur le processus de mise en œuvre ? Dans le passé, de formidables mobilisations n’ont pas modifié les contenus des politiques contestées. Lors des grèves contre la Loi unique en 1960, le pays, et surtout la Wallonie, a été paralysé pendant cinq semaines, mais la Loi unique du gouvernement de Gaston Eyskens n’a pas été modifiée de manière substantielle. La réforme des pensions et du chômage prévoit bien des règles transitoires pour les personnes en fin de carrière. C’est pourquoi je répète que la communication du gouvernement De Wever sera cruciale : il doit clairement expliquer les objectifs qu’il veut atteindre. Même si les gens sont mécontents, ils comprennent qu’une retraite anticipée à 55 ans n’est pas viable au XXIe siècle, surtout dans un climat international très tendu et face aux enjeux que nous connaissons aujourd’hui. Dans la réforme des allocations de chômage comme dans la réforme des pensions, des adaptations sont faites pour que les règles du jeu de ceux qui arrivent en fin de carrière soient respectées. Ils comprennent cependant beaucoup moins l’écart qui peut exister entre les petites pensions et les pensions ordinaires, d’une part, et les « très grosses pensions », d’autre part, dans un vrai système de solidarité.

Que ce soit pour les militaires ou pour d’autres catégories de travailleurs, l’idée d’un contrat social, devrait être appliquée à l’ensemble de la population en essayant de le refonder à l’aune de la société du XXIe siècle. C’est pour cette raison que j’insiste sur l’importance de la communication et sur la nécessité d’expliquer ce qu’on veut faire avec ces transformations-là. Ceci dit, le fait de faire une deuxième lecture à la rentrée constitue quand même un risque pour la majorité. C’est une nouvelle négociation. Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas continué à faire cette deuxième lecture durant l’été et continué à travailler pendant quinze jours sur sa lancée, comme cela a été fait à de nombreuses reprises, en faisant passer la loi-programme début août ? L’accord n’est-il pas stabilisé ? C’est ce qu’on a vu finalement pour tout le volet santé. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas parvenus à finaliser des accords satisfaisants, suffisants avec les médecins et avec d’autres acteurs. Donc là, ils ont calé directement.

En tout cas, si M. Bart De Wever n’est pas en mesure d’expliquer sa réforme de manière satisfaisante, le climat social, attisé par l’opposition, restera difficile jusqu’à la fin de la législature.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon entretien avec les journalistes du périodique flamand Knack Tex Van Berlaer et Han Renard, en dialogue avec l’économiste Kevin Spiritus (Erasmus School of Economics, Rotterdam). Il reprend l’ensemble de mes interventions. Pour des raisons d’exactitude de traduction du néerlandais, je n’ai pas maintenu ici les interventions de mon collègue Kevin Spiritus. On pourra retrouver l’essentiel de cet entretien dans l’article de Knack paru le 29 juillet 2025 :

Tex VAN BERLAER & Han RENARD, Hoe fair is de zoomerakkoord ? Iedereen 100 euro netto meer geven is totaal onverantwoord, Historicus Philippe Destatte en econoom Kevin Spiritus fileren de plannen op het vlak van pensioenen, arbeidsmarkt en fiscaliteit. ‘De communicatie van Bart De Wever wordt cruciaal.’ in Knack, 29/07/2025

https://www.knack.be/nieuws/belgie/politiek/hoe-fair-is-het-zomerakkoord-iedereen-100-euro-netto-meer-geven-is-totaal-onverantwoord/

[2] Eric STEFFENS, Le gouvernement fédéral boucle son accord d’été : Bart De Wever parle de la plus grande réforme socio-économique du siècle », VRT NWS – Belga, 21 juillet 2025.

https://www.vrt.be/vrtnws/fr/2025/07/21/le-gouvernement-federal-boucle-son-accord-dete-bart-de-wever-p/

[3] Accord de coalition fédérale 2025-2029, 31 janvier 2025, notamment, p.16. https://www.belgium.be/sites/default/files/resources/publication/files/Accord_gouvernemental-Bart_De_Wever_fr.pdf

[4] Ph. DESTATTE (dir.), Des politiques publiques et collectives performantes, Progresser dans les outils de transformation de la Wallonie, coll. Etudes et Documents, Namur, Institut Destrée, juillet 2025, 164 p. – Ph. DESTATTE, Faire performer la Wallonie : un challenge pour toutes et tous, Blog PhD2050, Namur, le 8 août 2025. https://phd2050.org/2025/08/08/performance/

https://www.institut-destree.eu/politiques-publiques-performantes.html

[5] Pauline DEGLUME, Bart De Wever (N-VA) défend son accord d’été qui « met fin à l’inertie », dans L’Écho, 24 juillet 2025. https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/federal/bart-de-wever-n-va-defend-son-accord-d-ete-qui-met-fin-a-l-inertie/10617202.html

[6] Perspectives économiques régionales 2025-2030, Bruxelles, Bureau fédéral du Plan, 17 juillet 2025. https://www.plan.be/fr/publications/perspectives-economiques-regionales-2025-2030https://www.iweps.be/publication/perspectives-economiques-2025-2030/

[7] Le taux d’emploi wallon augmenterait, jusqu’à atteindre 69,9% en 2030, pour les personnes de 20 à 64 (définition UE 2020). Cette progression importante (2,9 points de plus qu’en 2024) s’appuie sur une croissance de l’emploi de l’ordre de 0,8% par an au cours des cinq prochaines années, ce qui correspond à près de 77 000 Wallons en plus à l’emploi entre 2024 et 2030. La croissance économique régionale deviendrait en effet plus intensive en main-d’œuvre, l’emploi étant, entre autres, graduellement renforcé par les mesures visant à augmenter l’offre de travail (des limitations dans le temps des allocations de chômage à la réforme des pensions, en passant par l’activation des bénéficiaires du revenu d’intégration et le retour au travail des malades de longue durée). Dans le même temps, la population wallonne d’âge actif (au dénominateur du taux d’emploi) tend à diminuer dès cette année. Perspectives économiques régionales 2025-2030, Namur, IWEPS, 17 juillet 2025. https://www.iweps.be/publication/perspectives-economiques-2025-2030/

[8] Les mesures récemment prises par le gouvernement fédéral en vue d’élargir l’offre de travail (en matière, notamment, de pensions et d’activation des bénéficiaires du revenu d’intégration et des malades de longue durée) contribuent à cette modération salariale et encouragent de cette manière les créations d’emplois. La mesure qui limite les allocations de chômage dans le temps a, en revanche, un effet négatif sur la population active telle que mesurée administrativement, parce qu’une partie du groupe des chômeurs de longue durée ne serait plus répertoriée comme demandeurs d’emploi. Toutefois, elle encourage le comportement de recherche d’emploi des personnes concernées, ce qui aura également un impact positif, graduellement croissant, sur l’emploi. Compte tenu des différences régionales en matière de marché du travail, l’impact de la mesure est relativement plus important à Bruxelles et en Wallonie qu’en Flandre. (Perspectives économiques régionales…, p. 8).

[9] Taux de chômage localisé par région, Hauts-de-France, INSEE, 19 juin 2025. https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/001739982

[10] Durée d’indemnisation, Fiche thématique, UNEDIC, Avril 2025. https://www.unedic.org/storage/uploads/2025/06/10/Dure-dindemnisation_uid_6847e575cd5df.pdf

[11] Évaluer les programmes socio-économiques, Glossaire de 300 concepts et termes techniques, coll. MEANS, vol. 6, p. 67, Commission européenne, Fonds structurels communautaires, 1999.

[12] Christophe DE CAEVEL, Vivaldi, La politique des Pokémon, dans Trends, 21 octobre 2021.

[13]  Ph. DESTATTE, La cohésion sociale pour la Wallonie à l’horizon 2050, De la citoyenneté belge à la concitoyenneté wallonne, Communication au Palais des Congrès de Namur à l’occasion de la journée « 30 ans au service de la cohésion sociale en Wallonie » organisée par la direction de la Cohésion sociale du Service public de Wallonie. Namur, Blog PhD2050, 1er décembre 2022. https://phd2050.org/2022/12/04/concitoyennete/ – Voir aussi : Ph. DESTATTE, Système, enjeux de long terme et vision de la cohésion sociale en Wallonie à l’horizon 2050, dans L’Observatoire, Hors série, Liège, Mai 2023, p. 35-41.

https://phd2050.org/wp-content/uploads/2023/07/Philippe-Destatte_Vision_Cohesion-sociale_Tire-a-part-Observatoire_Mai_2023.pdf

[14] Béatrice VAN HALPEREN, Esprit d’entreprendre et entrepreneuriat en Wallonie : Contexte et développements récents, dans Dynamiques régionales, 7 (1), 2019, p. 5-12. https://shs.cairn.info/revue-dynamiques-regionales-2019-1-page-5?lang=fr

Voir aussi : Olivier MEUNIER, Mathieu MOSTY et Béatrice VAN HALPEREN,  Les mesures de sensibilisation à l’esprit d’entreprendre : quel impact sur les élèves de l’enseignement secondaire supérieur ?, IWEPS, Rapport de recherche n°22, Décembre 2018. https://www.iweps.be/publication/mesures-de-sensibilisation-a-lesprit-dentreprendre-impact-eleves-de-lenseignement-secondaire-superieur/

La Wallonie présente une tendance à la hausse du nombre de créations d’entreprises, bien qu’elle soit moins marquée que celle de la Flandre. Le nombre de nouvelles entreprises est passé de 21.868 en 2014 à 25.718 en 2023, soit une augmentation d’environ 17,6%.  Robin DEMAN, Charlie TCHINDA et Eric VAN DEN BROELE, Atlas du créateur 2024, Graydon, UNIZO, UCM, 2024, p. 13. https://www.ucm.be/actualites/starteratlas-2024-le-nombre-de-cessations-dentreprises-atteint-des-records Il serait probablement nécessaire de mettre à jour le Global Entrepreneurship Monitor (GEM) qui mesure l’intention d’entreprendre ou encore l’esprit d’entreprendre d’un pays ou d’une région à partir d’un échantillon représentatif de cette population, pour la Wallonie. https://www.gemconsortium.org/file/open?fileId=47205

DE MULDER & H. GODEFROID, How to stimulate entrepreneurship in Belgium?, Economic Review, Bruxelles, Banque nationale de Belgique,Septembre, 2016. https://www.nbb.be/doc/ts/publications/economicreview/2016/ecorevii2016_h4.pdf

[15] Le Rapport Brundtland (1987) sur le développement durable insiste sur la nécessité de construire un système économique capable de dégager des excédents. Or, en Wallonie, dès 1991, l’économiste Henri Capron (ULB-DULBEA) montrait, dans le cadre des travaux La Wallonie au futur, que le secteur public était devenu l’activité dominante en Wallonie, supplantant ainsi l’activité industrielle. En effet, en 1989, l’emploi salarié par rapport à la population était de 6,47 % en Wallonie (contre 5,46 % en Flandre) tandis que l’emploi manufacturier, qui avait chuté de 12,8 % les quatre dernières années, était au niveau de 5,41 % contre 7,83 % en Flandre. Le Professeur Capron mettait également en évidence la vulnérabilité de la Wallonie qui ne disposait plus que d’une base industrielle très faible et la nécessité pour la région de développer une véritable stratégie industrielle tant par une consolidation de ses acquis, que par une plus grande diversification. Pour ce faire, il insistait sur l’importance de la revitalisation qui devrait se fonder sur des pôles de compétitivité technologique structurants. Parallèlement, et à la suite des recherches d’Albert Schleiper (CUNIC), pilotant un groupe d’économistes régionaux, ces travaux mettaient en évidence l’importance du secteur non marchand par rapport au secteur marchand, proportionnellement plus élevé que dans le reste de la Belgique, en raison de la réduction excessive ou de la croissance trop faible des emplois dans le secteur marchand. Ces travaux montraient que les activités non marchandes, concentrées dans les deux secteurs « Services publics, enseignement » et « Services divers », représentaient ensemble 43,7 % de l’emploi salarié wallon (351.286 emplois sur 804.553) et 32,3 % de l’emploi total du côté flamand. Ce différentiel de plus de 10 % représentait un déficit de plus de 90.000 emplois dans le secteur marchand wallon. Le groupe de travail arrivait à la conclusion que l’évolution de l’activité économique à l’horizon 2010 impliquait une répartition de l’emploi entre les divers secteurs compatibles avec la finalité des activités économiques, à savoir la création de richesse, ce qui, à court et à moyen terme, nécessite une importante croissance nette de l’emploi dans les secteurs industriels et tertiaires marchands. Henri CAPRON, Réflexions sur les structures économiques régionales, dans La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 176-177, Charleroi, Institut Destrée, 1992.La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 130sv, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Albert SCHLEIPER, Le devenir économique de la Wallonie, dans La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 131-133, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Ph. DESTATTE, La Wallonie au futur, 10 ans de construction d’un projet de société, p. 20, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

[16] Didier PAQUOT, Trajectoire des transferts financiers interrégionaux Flandre-Wallonie, Namur, Institut Destrée, 28 février 2021, 12 p.

[17] Nicolas KESZEI, La FGTB va attaquer en justice la limitation des allocations de chômage, dans L’Echo, 17 avril 2025. https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/federal/la-fgtb-va-attaquer-en-justice-la-limitation-des-allocations-de-chomage/10602989.html – Corentin DI PRIMA, Réforme du chômage : l’avis du Conseil d’Etat affaiblit les attaques de la FGTB, dans L’Echo, 13 mai 2025. https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/federal/la-fgtb-va-attaquer-en-justice-la-limitation-des-allocations-de-chomage/10602989.html

[18] Ph. DESTATTE, Finances wallonnes :  il faut poursuivre et accentuer la trajectoire Hilgers…, Blog PhD2050, Namur, 12 mai 2024 https://phd2050.org/2024/05/12/hilgers/

[19] Perspectives économiques régionales 2025-2030, p. 4 et 12, Bruxelles, Bureau fédéral du Plan, 17 juillet 2025.

[20] Réforme du dispositif APE : une méthode claire pour un soutien à l’emploi plus cohérent avec les politiques sectorielles, Communiqué de presse, Namur, Gouvernement de Wallonie, 12 juin 2025.

https://jeholet.wallonie.be/files/Communiqués%20de%20presse/20250612_CP%20Méthodo%20APE.pdf

[21] La RTBF dispose d’une dotation de la Communauté française de Belgique de 350 millions d’euros, qui constitue 80% de son budget auxquels s’ajoutent 20% de revenus publicitaires.  Rapport annuel 2023, Capital économique, 2025. https://www.rapportannuelrtbf.be/#Apropos

[22] Thierry FIORILLI, Défis et enjeux pour la nouvelle majorité MR/Engagés : peuvent-ils redresser la Wallonie en 5 ans ? dans Forbes, 31 décembre 2024. https://www.forbes.be/fr/defis-et-enjeux-pour-la-nouvelle-majorite-mr-engages-peuvent-ils-redresser-la-wallonie-en-5-ans/

Namur, le 23 mars 2019

Eddy Caekelberghs : Philippe Destatte, le patron de l’Institut Destrée, organise une spectrographie, une analyse en profondeur des tenants et aboutissants de l’économie, du statut et de l’état de la Wallonie. Où en sont les paramètres économiques, sociaux, de gouvernance, c’est ce que nous allons voir, sur base d’études réalisées par l’Institut et qu’il nous développera ici ce soir « Au bout du jour ». Bonsoir Philippe Destatte [1]

Philippe Destatte : Bonsoir.

 

1995-2017 : l’encéphalogramme plat

Eddy Caekelberghs : si la Wallonie n’est plus en déclin, elle ne se redresse pas : constat étayé et lourd.

Philippe Destatte : oui, mais constat qui n’est pas un scoop parce que, vous me connaissez bien, vous savez bien que depuis dix-quinze ans on se fréquente et que ce discours est le discours que je tiens depuis 2001, 2002 certainement. Dans les années 1990, un certain nombre de choses comme cela ont également été dites. Évidemment, le problème est que des échéances se précisent. Lorsqu’on observe cette non-évolution dans un climat où les situations ne sont pas dramatiques, tout va bien. Ici et maintenant, on constate que notre jeunesse est de plus en plus impactée par les effets de ce non-redressement. Les échéances qui se présentent à nous sont très très sérieuses. Viennent celles, tout le monde le rappelle, de la loi de financement. Celle-ci a été discutée en 2011, mise en œuvre en 2014, avec dix ans de moratoire jusqu’en 2024. 2024, c’est demain. À partir de ce moment-là, nous allons voir les transferts flamands diminuer progressivement, avec des montants importants, 10% par an, soit – 62 millions d’euros par an – pendant dix ans. Cela signifie que, dans la gestion, il va falloir faire moins de dépenses et les attribuer de manière différente. Et puis, on sait bien que l’Europe qui soutient la Wallonie au travers des fonds structurels ne pourra plus le faire au même niveau parce que son budget est mis en cause par le Brexit et aussi mobilisé par d’autres enjeux. D’autres Européens doivent être aidés. De surcroît, il existe d’autres moyens, peut-être plus éthiques, de dépenser l’argent européen. On oublie souvent une troisième dimension : ce sont les enjeux climatiques et la sortie du nucléaire en 2025. Tout cela nous montre qu’il existe des échéances très proches pour lesquelles les Wallonnes et les Wallons doivent être mieux armés, plus musclés, plus costauds.

Eddy Caekelberghs : quand on dit, si la Wallonie n’est plus en déclin, OK, postulons « la Wallonie n’est plus en déclin ». Cela, c’est déjà au moins une bonne nouvelle.

Philippe Destatte : tout à fait. En fait, c’est une bonne nouvelle, mais qui date aussi des années 1990… voire de la fin des années 1980.

Eddy Caekelberghs : on continue régulièrement à brocarder la Wallonie

Philippe Destatte : le déclin wallon, Philippe Busquin en avait parlé à l’époque [2]. Il avait dit : « on en sort ». Et c’est vrai qu’on en sortait, et cela se voyait assez clairement dans les chiffres [3]. Le problème c’est que vous pouvez arrêter de plonger et puis vous restez sur ce que j’ai appelé une zone stationnaire. Je l’ai dit parfois de façon plus désagréable : l’encéphalogramme plat. Lorsqu’on regarde la plupart des indicateurs, on voit que, de 1995 à 2016, pour prendre les dernières données, ou 2017 pour certains, on n’amorce pas la remontée qui nous permettrait de recoller, non seulement au niveau flamand mais aussi au niveau européen.

Et on a raison de dire que ce n’est pas évident, parce que la Flandre est une région particulièrement dynamique sur le plan socio-économique. Toutefois, si on se compare aux RETI – les Régions européennes de Tradition industrielle, comme le Conseil économique et social de Wallonie a pu le faire en 2016, avec des données à près de dix ans (2005-2013), on constate que la plupart des autres régions qui ont subi de grandes mutations industrielles et qui sont entrées en déliquescence ont trouvé des alternatives … [4]

Eddy Caekelberghs : la Lorraine française ?

Philippe Destatte : la Lorraine n’est pas un bon exemple parce que la Lorraine se trouve à un niveau différent. Avec la Lorraine c’est difficile de se comparer. Si on compare aux régions françaises, on peut dire que grosso modo, une année sur l’autre, on joue à peu près dans la même division. Notre proximité est grande avec l’évolution du Nord – Pas-de-Calais, la Champagne-Ardenne est en perte de vitesse pour l’instant.

La Wallonie et ses voisines - PIB 2003-2017

Sauf que, en France, la dynamique est différente de la nôtre, c’est-à-dire que, lorsque des problèmes socio-économiques se posent en Lorraine, Paris soutient les Lorrains. Ici, il n’est pas sûr – et nous le savons bien – que, à cinq ans, à dix ans, une solidarité se marquera encore entre les régions au niveau belge.

Eddy Caekelberghs : existe-t-il toujours une trop lourde perfusion flamande sur la Wallonie ? On entend, du côté de la NVA et d’autres voix dire : « on en a marre de donner notre argent à des Wallons qui n’en font rien ».

Philippe Destatte : le problème est le même que celui du déclin wallon ou du redressement wallon : c’est un problème de déni. Si vous vous souvenez, il y a vingt ans, on s’énervait parce que les Flamands nous disaient que chaque famille flamande payait une Golf GTI à une famille wallonne par an ou d’autres affirmations de cette nature. Alors, nos économistes se mobilisaient et essayaient de contrer telle ou telle étude de la KUL en disant ce n’était pas vrai du tout. Aujourd’hui, il faut quand même constater que tout le monde, en tout cas dans le monde politique et social, a admis l’idée que, que des transferts existent et qu’ils ont lieu en sécurité sociale comme dans les rapports entre les régions et les communautés. Du reste, il a fallu les objectiver pour élaborer les lois de financement. Donc, oui, les transferts se poursuivent. Il faut ajouter à ce que j’évoquais tout à l’heure le fait qu’il existe une forme d’assistance qui est accordée à la Wallonie, mais aussi, parallèlement, que les Wallons eux-mêmes ont un niveau de vie qui est largement inférieur à la moyenne belge. Cela signifie que, sur chacune de leurs dépenses – on l’observe dans les données statistiques fédérales – en budget formation, en budget restaurant, en budget vacances, achats de livres, culture ou autres, ils sont à environ 15% de dépenses en moins qu’en Flandre [5]. Donc les Wallonnes et les Wallons se serrent la ceinture, ils font des efforts. Mais ces efforts ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Celui qui a un haut niveau de revenus et qui basse de 15%, ce n’est pas la même chose que celui qui est au niveau du seuil de pauvreté ou qui est jeune en difficulté et qui doit diminuer de 15% son budget.

Le fragile modèle du Brabant wallon

Eddy Caekelberghs : alors, cartographions les chances et malchances, par exemple industrielles de la Wallonie. C’est vrai que la reconversion industrielle de la Wallonie, notamment la sidérurgie – mais pas que – a été difficile et est loin d’être terminée. On a connu quand même de gros drames, certains impacts inégaux, on pense à Arcelor-Mittal, on pense maintenant à NLMK, du côté de Clabecq et Manage – La Louvière avec des jeux là aussi de pression. Est-ce que la Wallonie peut peser ou simplement se féliciter d’effets d’aubaine, mais devenir otage ?

Philippe Destatte : aujourd’hui, la Wallonie essaie de faire feu de tout bois, donc elle essaie de se redresser au maximum. Mais le bon exemple, nul besoin d’aller le chercher ailleurs, il existe en Wallonie : c’est le Brabant wallon. Parce que là on n’est plus du tout – et je sais bien que vous venez de citer Clabecq -, mais on n’est plus du tout dans la même logique que celle du reste de la Wallonie.

Eddy Caekelberghs : pourquoi toutes les provinces wallonnes ne sont-elles pas au niveau du Brabant wallon ?

Philippe Destatte : c’est la vraie question et effectivement…

Eddy Caekelberghs : c’est une question de gouvernance ?

Philippe Destatte : effectivement, en termes de richesse, le Brabant wallon, pour une moyenne wallonne du Produit intérieur brut par habitant égale à 100, se situe à 156 [6]. Ce qui veut dire que toutes les autres provinces se trouvent en dessous de 100. Particulièrement celles qui ont été aidées le plus comme le Hainaut qui se trouve à 88,4.

Le succès du Brabant wallon est dû à plusieurs facteurs. On ne peut pas nier le facteur de la proximité de Bruxelles, donc les logiques de périurbanisation, c’est certain. Même si Bruxelles est en perte de vitesse considérable depuis 2000. Mais il faut évidemment rappeler l’installation de grands centres de biotechnologies qui ont drainé derrière eux toute une série d’entreprises. GSK, on est là entre sept et neuf mille emplois de chercheurs et laborantins [7]. Mais effectivement, nous sommes otages là aussi. Moi je ne sais pas aujourd’hui quels vont être les effets du Brexit sur GSK. On dit que certaines entreprises européennes qui sont implantées en Grande-Bretagne déménagent ou pourraient déménager. Demain, GSK aussi pourrait migrer. L’effet serait dramatique pour la Wallonie. En Brabant wallon, se trouve également l’Université de Louvain-la-Neuve, qui a créé un écosystème extraordinaire d’entrepreneuriat, de développement technologique, de dynamisme véritable. On essaie d’ailleurs de recréer ce modèle ailleurs. Ce n’est pas pour rien qu’on a créé l’Aéropôle qui est un tout petit Louvain-la-Neuve, avec l’appui de l’ULB, etc. Ce sont des dynamiques intéressantes. Mais quand vous créez l’Aéropôle…

Eddy Caekelberghs : à Charleroi donc…

Philippe Destatte : Oui, dans le nord de Charleroi. Mais ce n’est pas pour ça qu’on résout les problèmes de pauvreté à Charleroi même et que Charleroi se redéploie. Même chose à Liège, le Sart-Tilman se porte relativement bien, mais ce n’est pas pour ça que l’ensemble du bassin liégeois se redéploie. Donc là il y a probablement des efforts considérables à faire et un des lieux de cet effort-là est probablement la R et D…

Eddy Caekelberghs : que vous ne trouvez pas suffisamment investie…

Une R et D fragmentée, insuffisamment fluide et investie

Philippe Destatte : pas suffisamment investie, en effet. Certes, nous pouvons dire que, globalement, on n’est pas très loin de l’objectif Europe 2020 d’investissement de 3% du PIB dans la recherche et le développement [8]. Néanmoins, lorsqu’on ventile par province, on va s’apercevoir que la dépense en R et D par habitant dans le Brabant wallon va être de l’ordre de 2.600 euros [9] alors qu’elle va être en dessous de la moyenne européenne (591,1 pour EU 28) dans chacune des autres provinces wallonnes.

Évidemment, à nouveau, on reconnait là les effets des grandes entreprises de biotechnologies, de pharmacie, etc. On reconnait la force de frappe des chercheurs déjà évoqués qui jouent un rôle considérable. Nous observons à Charleroi – de nouveau sur l’Aéropôle -, ou avec Mithra à Liège, des éléments porteurs de ce type de redéploiement. Mais la R et D est, dans ces provinces, partout insuffisante en volume. De plus, on sait très bien que, grosso modo, les entreprises et particulièrement les grandes entreprises participent à environ 77 % des moyens de la R et D régionale [10]. Quant au budget public, même s’il a été en augmentation sur l’ensemble de la période évoquée, il a l’air ces dernières années d’un peu marquer le pas, surtout au niveau de la Région wallonne, peut-être moins de la Communauté française. Enfin, il faut parler de ce mal wallon qu’est la fragmentation : le fait qu’on ne parvient pas à atteindre des masses critiques, de niveaux européens. Nous disposons, dans le Hainaut ou à Liège, d’une multitude de centres de recherche qui sont tout à fait intéressants et compétents, mais qui sont microscopiques au niveau européen. Cette fragmentation est fondée sur le fait que certains centres de recherche ont été créés par l’UMONS, d’autres par l’ULB, d’autres par l’UCL, etc., et donc – c’est historique -, ils ne se rapprochent pas comme ils devraient le faire. À l’époque de la convergence des technologies, on reste malheureusement un peu chacun sur son fumier. Bien sûr, des initiatives ont été prises, comme le réseau WallTech [11], mais on est loin des grands centres de recherche. La Flandre l’a fait, comme le Grand-Duché de Luxembourg l’a fait, comme les Allemands l’ont fait avec les Fraunhofer, ou d’autres encore. En Wallonie, nous n’y parvenons pas donc nous avons un problème de fragmentation et de masse critique sur les centres de recherche, et un problème de fluidité de la recherche. Luc Chefneux, directeur de la Classe Technologie et Société e l’Académie royale de Belgique a bien mis en évidence le fait que cette fluidité peut être améliorée considérablement par toute une série de mesures qui seraient prises : 1, lutter contre la fragmentation, 2, y mettre des moyens financiers, et 3, essayer de mieux travailler cette transposition, cette intégration entre tout ce qui se passe à l’intérieur même du processus d’innovation entre la R et D et l’entreprise. C’est un problème de création de valeur.

Eddy Caekelberghs : alors on en arrive, parmi les pistes que vous mettez en lumière également Philippe Destatte, sur l’idée que l’on subsidie trop, en quelque sorte, et notamment vous visez les emplois APE à travers les CPAS, vous dites qu’il faut un peu plus de logique de marché, et que l’accompagnement doit être réservé à quelques catégories de personnes seulement.

Le déficit d’emplois producteurs de valeur ajoutée

Philippe Destatte : Oui, c’est-à-dire qu’on essaie d’apporter des réponses concrètes par une réflexion que l’on veut non idéologique. Mon équipe de l’Institut Destrée a organisé un Wallonia Policy Lab et le Collège de Prospective de Wallonie a aussi travaillé sur cette question du périmètre de l’État. Nous avons identifié – et quand je dis nous, ce sont aussi des économistes comme Albert Schleiper, le professeur Henri Capron, etc. Tenez-vous bien sur votre chaise, c’est en 1991 déjà, dans le cadre des travaux de La Wallonie au futur. À cette époque, ils ont identifié un déficit en Wallonie d’environ 80.000 emplois productifs, c’est-à-dire créateurs de valeur ajoutée au sens de la TVA, par rapport à des emplois qui sont difficiles à qualifier, mais qu’on peut dire sociétaux, non productifs, et qui peuvent être non marchands [12]. Alors attention, il existe des coopératives, des asbl qui facturent, qui produisent de la TVA et donc qui sont productives au sens de la valeur ajoutée et dont nous avons besoin. Si vous retournez dans les conclusions du Rapport Brundtland « Notre Avenir à tous« , datant de 1987 et qui fonde le développement durable, un des sept axes majeurs est d’arriver à développer une économie qui dégage des excédents [13]. L’économie wallonne ne dégage pas suffisamment d’excédents, n’est pas suffisamment productive, notamment parce qu’il manque toujours dans la sphère de l’entreprenariat, – l’Union wallonne des Entreprises le répète aussi de son côté -, environ 100.000 emplois. Et donc nos interrogations portent sur la question de comprendre comment on pourrait faire grandir les entreprises. Nous savons que c’est une préoccupation de tous les ministres de l’Emploi, pas seulement celui-ci, mais aussi les précédents, de pouvoir ajouter dix ou quinze personnes par entreprise, par PME, qui feraient accroître évidemment le volume d’emplois productifs. Nous devons aussi nous dire que si nous avons des emplois qui sont des métiers fondamentaux, importants, – le mien par exemple, en tant que chercheur, ou en tant que membre de l’associatif, de l’Éducation permanente, – notre problème est de faire en sorte qu’ils produisent de la valeur tangible de façon à pouvoir la distribuer ensuite et assurer la cohésion sociale.

Eddy Caekelberghs : on se rend bien compte, évidemment, que créer de l’emploi, les syndicats vont applaudir, mais supprimer toute une série de soutiens et d’aides, les syndicats vont vous détester.

Philippe Destatte : effectivement. Et il n’y a pas que les syndicats… Après l’un ou l’autre papier publié par la presse, le ministre Pierre-Yves Jeholet lui-même m’a dit « vous ne voulez quand même pas qu’on arrête d’aider les handicapés au travers des APE ». Non évidemment, la problématique n’est pas là. Il s’agit de s’interroger pour savoir comment éviter de générer des emplois aidés qui favorisent le clientélisme. En effet, la plupart du temps, ces emplois n’ont pas de statut précis. Les bénéficiaires sont désignés en dehors des normes, tant au niveau associatif qu’au niveau communal, ou des grandes institutions. Ce mécanisme favorise le clientélisme, précarise l’emploi. Les travaux sur le précariat montrent que ces dynamiques y sont liées. Dès lors, soit ces emplois sont vraiment importants et ils sont bien liés au non marchand et dans des activités que nous ne voulons pas rendre marchandes – je pense à des appuis à l’éducation, à la petite enfance, ou des emplois de ce type qui sont prioritaires – et dans ce cas-là il faut engager ces personnes-là dans des emplois normaux, statutaires, à contrat indéterminé, et qui sont protégés. Soit ces emplois peuvent être utilisés sous forme de passerelles vers le secteur de prestations marchandes : certaines aides à domicile, les emplois dans les filières de recyclage – les accompagnateurs dans les services containers développés par les intercommunales de développement sont des APE. Dans ce secteur lié à l’économie circulaire, qu’est-ce qui nous empêche de nous dire qu’il faut que ces emplois passent en emplois marchands qui génèrent de la valeur, y compris dans des entreprises d’économie sociale ? Voilà le topo. Ce n’est évidemment pas une position arrêtée. Oui, comme vous le rappelez, Monsieur Caekelberghs, on a parfois des ennuis lorsqu’on dit ces choses-là en Wallonie. Mais moi, je suis un peu surpris de voir le soutien qu’une organisation syndicale comme la FGTB apporte au mécanisme des APE, en organisant des manifestations, etc. alors que, voici quatre ou cinq ans, certains disaient que c’était scandaleux de créer des emplois précaires. Regardons la Flandre, il n’y a pas d’emplois APE en Flandre. Ils sont parvenus à faire en sorte que ces emplois sont entrés dans une logique de production, même lorsque ce sont des emplois qui sont stratégiques et déterminants.

Eddy Caekelberghs : au bout du compte, existe-t-il une formule wallonne, j’entends politique et économique, qui vous séduit plus qu’une autre ?

Philippe Destatte : une formule ? Qu’entendez-vous par une formule ?

Eddy Caekelberghs : On a changé de formule de gouvernement et de gouvernance en Wallonie en cours de mandat. Est-ce que l’une d’entre elles a votre préférence en termes d’impact ?

Une formule wallonne pour 2019-2024 ? Le parti des volontaristes, des entrepreneurs durables et des Européens

Philippe Destatte : vous savez, nous, à l’Institut Destrée, et personnellement aussi, sommes pour le parti des volontaristes, des entrepreneurs durables et des Européens. Et donc nous en trouvons évidemment dans tous les partis politiques démocratiques. Je l’ai écrit plusieurs fois, donc je ne vais pas dire le contraire de ce que j’ai écrit, notamment dans un papier en juin 2014 qui s’appelait « Songe d’un tondeur solitaire » [14]. Je l’avais produit en tondant ma pelouse le samedi. J’y affirmais que, pour moi, un élément déterminant pour former une coalition était de pouvoir disposer au Parlement de Wallonie d’une majorité suffisamment large que pour pouvoir la répercuter au niveau du Parlement de la Communauté française afin de transférer l’exercice des compétences de cette Communauté vers la Région wallonne. En effet, sur l’ensemble des questions stratégiques que nous évoquons, qui sont des questions non seulement culturelles, touchant aux mentalités, mais aussi les questions d’enseignement et de recherche, et je pense particulièrement à l’enseignement technique et professionnel, il faut transférer ces compétences vers la région, les régions. Le problème à Bruxelles se pose de la même façon qu’en Wallonie. Pour faire cela, il faut une majorité très large, les deux tiers. Prenons trois ou quatre partis et formons un élan que certains qualifieraient de national – je dirais d’intérêt régional – pour pouvoir faire en sorte de résoudre tous ces problèmes qu’on ne parvient pas à résoudre. C’est ce qu’André Renard appelait les réformes de structure. Elles ne sont pas nécessairement anti-capitalistes, elles peuvent nous permettre de nous inscrire dans l’économie mondiale. C’est dans cette direction qu’il faut aller. Alors je pense que cela devra se faire avec l’ensemble des partis politiques importants de Wallonie.

Eddy Caekelberghs : merci Philippe Destatte.

 

[1] Ce texte est la retranscription améliorée et documentée par Marie-Anne Delahaut – que je remercie – de l’émission Au Bout du jour d’Eddy Caekelberghs sur la Première RTBF, enregistrée le 24 janvier 2019 et diffusée le 18 février : Quel avenir pour l’économie wallonne ? « Plus de déclin, mais pas non plus de redéploiement »

https://www.rtbf.be/info/economie/detail_quel-avenir-pour-l-economie-wallonne?id=10148916

[2] Philippe BUSQUIN, « Le blé peut se lever d’une terre érodée », dans Renouveau économique wallon, Wallonie 86, n°3-4, p. 177-185.

[3] Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, n°3, Juin 2001, p. 139-153.

[4] « A quelques exceptions près, la Wallonie présente des performances dans les indicateurs retenus qui sont supérieures à la moyenne des RETI les moins performantes et inférieures à la moyenne des 15 RETI. ». Regards sur la Wallonie, Edition 2016, Liège, CESW, 27 juin 2016, p. 11-13.

[5] Dépenses moyennes par ménage et par an selon les régions – 2016, dans Aperçu statistique de la Belgique 2018, p. 118, Statistics Belgium, 2018.

[6] Produit intérieur brut par habitant, à prix courants, NUTS 2, de 2016 – Wallonie = 100, ICN, Comptes régionaux, 2018.

[7] 7000 emplois sur Wavre, 9000 avec les sites de Rixensart et Gembloux. Olivier GOSSET, A Wavre, chez GSK, le plus grand site de production de vaccins au monde, dans L’Echo, 24 octobre 2018.

[8] Isabelle CLERBOIS, Christophe ERNAELSTEEN et Marcus DEJARDIN, Dépenses privées et publiques de R&D en Belgique, Nouveau diagnostic en vue de l’objectif « Europe 2020 », Université de Namur, CERPE, Working Papers, Avril 2018. www.unamur.be/cerpe

[9] En fait 2.613,8 euros en 2015. Dépenses totales de R&D en Wallonie et dans les provinces wallonnes (NUTS 2) – 2011-2015 en €/hab. Eurostat 19.11.2018. – voir Luc CHEFNEUX, Amélioration de la fluidité du processus d’innovation, Namur, Collège régional de Prospective de Wallonie – Institut Destrée, 2019.

http://www.institut-destree.org/files/files/IDI_Documents/2018_Congres_Bifurcations/waldeal_luc_chefneux_innovation_2018_10_01bis.pdf

[10] 76,9 % en 2015. Dépenses intérieures brutes de R&D en Wallonie (2002-2015), UWE / Commision de coopération fédérale, Groupe de concertation CFS/STAT et Politique scientifique, 2018.

[11] http://www.wal-tech.be/

[12] Henri CAPRON, Réflexions sur les structures économiques régionales, dans La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, p. 176-177, Charleroi, Institut Destrée, 1992. Voir http://www.wallonie-en-ligne.net/wallonie-publications/Wallonie-Futur_Index-

Albert SCHLEIPER, Le devenir économique de la Wallonie, dans La Wallonie au futur…, p. 131-132.

[13] https://www.diplomatie.gouv.fr/sites/odyssee-developpement-durable/files/5/rapport_brundtland.pdf

[14] Ph. DESTATTE, Songe d’un tondeur solitaire : une roadmap pour les pilotes de la Région Wallonie ?, Blog PhD2050, 9 juin 2014 https://phd2050.org/2014/06/09/roadmap/