L’urgence d’adapter notre système de R&D pour accompagner les transitions de nos systèmes agricoles
par Benoit Coppée, Jean Stephenne, Hervé Vanderschuren et Philippe Destatte
Namur, 18 mars 2024
Les citoyennes et citoyens européens ont découvert ces dernières semaines que les agriculteurs demandent plus de moyens et de solutions pour la mise en place de systèmes de production durables et de filières en adéquation avec le Pacte vert européen (le fameux Green Deal).
Alors que la Commission européenne souhaite rendre nos systèmes agricoles plus durables avec des objectifs ambitieux tels qu´une meilleure gestion de l´azote et une réduction de l´utilisation des pesticides ou encore une utilisation raisonnée d´emballage recyclable, il s’avère nécessaire de convaincre les acteurs des différentes filières et de les accompagner dans la mise en place de ces nouvelles mesures. Un soutien financier important sera déterminant pour que le secteur agricole et ses filières réussissent cette transition. Afin de réduire les coûts de cette mutation à marche forcée, le levier de l´innovation par la recherche et le développement (R&D) ne doit pas être sous-estimé. Tant vis-à-vis du monde agricole que des consommateurs, regrouper, fédérer et unir nos compétences et expertises, constituent à la fois une urgence et un devoir, pour être réellement au niveau des attentes.
La réduction et l’élimination progressive des pesticides de synthèse nécessitent une adaptation des pratiques culturales et de nouvelles variétés cultivées, mais aussi la découverte de nouvelles molécules naturelles. Ces innovations permettront aux agriculteurs de garantir la santé des consommateurs et de préserver l´environnement au sens large tout en maintenant un niveau d´efficacité suffisant. De même, une meilleure gestion des ressources pourrait s´appuyer sur l´utilisation de variétés cultivées capables de mieux prélever et assimiler les nutriments qui sont présents dans les sols. Le développement d´emballages biosourcés et biodégradables issus par exemple de sous-produits d´entreprises locales est également une stratégie qui pourrait permettre la réduction de l´empreinte écologique que font peser nos filières de distribution sur l´environnement.
Les nouvelles ambitions du Pacte vert européen apparaissent comme autant d´opportunités de repenser les produits et les expertises pour les grandes entreprises européennes, mais aussi prioritairement pour les PMEs, les solutions à portée locale favorisant l´implication de ces dernières et leur collaboration avec le secteur agricole. Pour des régions en quête de renouveau économique, la demande d´innovation qui en découle est une occasion unique à saisir afin de relancer une dynamique économique vertueuse basée sur la recherche de solutions durables pour notre agriculture et nos filières. Cette approche nécessite des capacités de recherche importantes avec un niveau d´expertise compétitif. Il s´agit également de garantir un financement public et privé dans la durée afin de renforcer et de maintenir les compétences mobilisées.
L´écosystème de recherche publique en lien avec ces expertises en Belgique francophone reprend principalement les universités de Wallonie et de Bruxelles ainsi que les centres de recherche financés par la Région wallonne, certaines thématiques étant coordonnées par les pôles de compétitivité. La difficulté de dégager des budgets de recherche se combine au morcellement des moyens qui se « distribuent » entre les différentes universités et centres de recherche. Cette fragmentation représente autant de difficultés et de freins pour la mise en place de programmes de recherche ambitieux et innovants malgré le potentiel réel qui permettrait d´apporter des solutions effectives au profit du secteur agricole et de ses filières. Le manque de financement est par exemple illustré par le nombre très limité d´appels à projet de recherche thématique par la direction générale de l´Agriculture de la Région wallonne au cours des cinq dernières années.
La France et les Pays-Bas peuvent être des sources d’inspiration
Même s´il faut admettre que les capacités d´une région de 3,6 millions d´habitant-e-s avec une surface agricole utile d´un peu plus de 700.000 hectares ne peuvent concurrencer des initiatives de pays dotés d´une dimension agricole plus importante, il convient cependant d´analyser les approches mises en œuvre ailleurs. La France, par exemple, regroupe une grande partie de ses moyens de recherche dans le domaine de l’agriculture et de ses filières au sein de l´Institut national de Recherche pour l´Agriculture, l´Alimentation et l´Environnement (INRAE). Par sa masse critique, l´INRAE est capable d´initier un nombre important de partenariats avec le secteur privé et de mettre en place des filiales en charge de l´innovation. Les Pays-Bas ont également un modèle qui peut être source d´inspiration puisqu’un regroupement progressif de leur expertise en agriculture, ingénierie du vivant, environnement et filières agricoles y a été réalisé au cours des deux dernières décennies au sein d´un centre de référence : l’Université de Wageningen. Celle-ci se classe actuellement comme la meilleure université au niveau mondial dans le domaine des sciences agronomiques et d’ingénierie du vivant. Sans entrer dans le débat de la pertinence des classements universitaires, il faut constater que la visibilité et la notoriété qui se dégagent d´un tel positionnement international ont un effet démultiplicateur pour le recrutement de chercheurs dans des domaines de pointe, mais également pour la participation à des programmes de recherche européens et la mise en place de partenariats public – privé.
L’Université de Wageningen et ses parcelles d’essais agricoles Erik Koole | Dreamstime.com
Il est à noter que l´ensemble des chercheurs permanents de nos universités et centres de recherche qui travaillent dans les domaines de l´agriculture, de l´ingénierie du vivant et de l´environnement en Belgique francophone avoisine le nombre de chercheurs académiques de l´université de Wageningen. Il existe donc bien une masse critique de chercheur-e-s qui permettrait d´augmenter notre visibilité et notre compétitivité dans ces domaines de compétence. Par ailleurs, un rapprochement des équipes de recherche appliquée telles que celles présentes dans les centres de recherche avec une recherche universitaire plus fondamentale offre généralement des conditions propices pour le renforcement de l´innovation en phase avec la demande des utilisateurs, et dans ce cas précis les agriculteurs. Il s´agit également de mettre en œuvre des solutions répondant aux attentes des nouvelles générations d´étudiants et de chercheurs qui se mobilisent pour une nourriture de qualité et des modes de vie plus en phase avec la nature. Un secteur aussi vital et stratégique que l´agriculture et l´alimentation requiert certainement la mise en place d´une vision renouvelée de ses dimensions sociales et environnementales.
Une mise en commun des ressources représenterait aussi une opportunité pour le renforcement d´une recherche transdisciplinaire. Une recherche plus intégrée est en effet nécessaire pour proposer des modèles innovants de soutien aux filières et d´accès à la profession en adéquation avec nos spécificités régionales et son contexte européen, le maintien d´exploitations agricoles familiales assurant une proximité avec le consommateur et une gestion résiliente de nos campagnes. Par ailleurs, une recherche transdisciplinaire plus visible permettrait une contribution plus avancée aux politiques européennes qui cherchent à concilier la nécessité d´une plus grande autonomie de sa production agricole et la mise en place de mesures environnementales. Comme le souligne la Cour des comptes française dans son dernier rapport, une véritable planification s´appuyant sur une recherche forte est également nécessaire pour atténuer les risques constants que fait peser le changement climatique sur nos systèmes de production agricole.
Une première étape à franchir sans tarder
Dans le contexte d´urgence climatique et de pression croissante sur le secteur agricole, il est donc indispensable d’entamer une réflexion globale permettant d’optimiser nos moyens et de garantir le renforcement de l´excellence de notre recherche pour le secteur agricole. La mise en place d´un institut regroupant l´ensemble des acteurs académiques et des centres de recherche dans ce domaine en Belgique francophone nous semble donc être une première étape pertinente et nécessaire pour atteindre ces objectifs.
Cet appel pourrait ne pas être épargné par des argumentaires visant à préserver le statu quo. L´urgence des solutions à mettre en place devrait être suffisamment prise en compte pour passer outre au campanilisme encore trop présent dans nos institutions de recherche et d´enseignement. Une taille critique est nécessaire pour être des acteurs crédibles et des apporteurs de solutions. Nous n’y sommes pas ! Pas encore ?
Benoit Coppée (Past-Président de la Foire de Libramont)
Philippe Destatte (Historien et prospectiviste)
Jean Stephenne (Past-Président GlaxoSmithKline Biologicals)
Hervé Vanderschuren (Professeur KU Leuven et professeur part-time ULiège)
