archive

Archives de Tag: Sylvie Marique

Paris, le 6 juin 2024

Fin mai 2024, François-Xavier Lefèvre, journaliste à L’Écho a demandé un petit devoir à cinq acteurs de l’écosystème wallon – Sylvie Marique, Philippe Defeyt, Thomas Deridder, Bernard Piette et votre serviteur – en vue de se positionner sur des chantiers à mettre en œuvre pour faire de la Wallonie une région durable, où l’entrepreneur peut s’épanouir, qui est efficace sur le plan administratif, inclusive pour l’ensemble des travailleurs et capable de saisir les opportunités de croissance. J’ai répondu à trois de ces enjeux dont l’essentiel a été reproduit dans L’Écho le 1er juin 2024. Voici, dans leur intégralité, les questions et mes réponses à ces trois chantiers [1].

 

François-Xavier Lefèvre : les finances de la Région sont sous pression. La Wallonie s’offre pourtant le luxe d’avoir des plans à tous les étages. Au-delà du saupoudrage politique, cette situation dilue l’efficacité des plans, crée un embouteillage administratif et ne permet pas à la Région de miser sur quelques thématiques stratégiques et porteuses. S’il n’y avait qu’un plan à retenir ou à envisager pour la Wallonie, quel serait-il ? Sur quoi doit miser la Wallonie pour améliorer sa situation socio-économique ?

Philippe Destatte : En soi, avoir des plans n’est pas un problème. Les entrepreneurs le rappelaient ce 25 mai 2024 en demandant aux politiques où est « le plan de réindustrialisation ? » [2]. Mais il est exact que l’archipellisation et la fragmentation des plans sont néfastes, notamment car une bonne mise en œuvre stratégique nécessite au moins trois conditions : d’abord, un nombre de priorités restreint, ensuite une transversalité et un caractère systémique des mesures, enfin des masses critiques de ressources humaines et budgétaires pour l’implantation de la stratégie, son pilotage et son évaluation.

La masse critique budgétaire est ce qui a le plus fait défaut dans la politique des gouvernements wallons depuis 2000 (Le Contrat d’avenir pour la Wallonie) jusqu’y compris les différents plans dits Marshall. En fait, les dépenses de reconversion de la Wallonie se sont toujours faites sur des marges relativement faibles comprises entre 3 et 6% des dépenses régionales. On observe un petit décollage avec le Plan de relance de l’actuel gouvernement. Mais on est encore loin d’un vrai business plan qui devrait activer au moins 80% des dépenses. Il faudrait alors s’interroger sur chaque dépense pour mesurer dans quelle mesure elle permettra d’atteindre les objectifs définis collectivement. Cela implique une analyse d’impact préalable de ces mesures, la fin des tabous budgétaires, un leadership fort et une volonté collective du gouvernement, du Parlement et des acteurs pour dépasser la logique de partage du gâteau entre partis et lobbies. Une révolution certes, mais à la mesure de l’enjeu que doit constituer une rupture avec le long palier horizontal des indicateurs qui dure depuis 20 ans.

S’il ne fallait choisir qu’une initiative importante favorisant le développement économique, avec un effet structurel, je mettrais en œuvre le Wallonia Institute of Technology qui mettrait fin à la fragmentation de la recherche et autonomiserait les dynamiques de l’innovation des jeux politiques au profit des universités, centres de recherche et entreprises [3].

 

François-Xavier Lefèvre : faut-il privatiser le Forem ? Cette question est volontairement provocatrice. Il n’existe probablement pas de remède miracle pour lutter contre le chômage, mais améliorer la mise à l’emploi est probablement la mesure qui pourrait faire la différence demain. Comment repenser la mise à l’emploi ? Comment mieux activer une réserve de main-d’œuvre dans un contexte où les entreprises font face à des pénuries ?

Philippe Destatte : la mise à l’emploi n’est pas exclusivement la tâche du Forem qui n’est qu’un acteur parmi d’autres, même si c’est un acteur budgétairement important.

Comme le rappelait voici peu Éric Domb, ce n’est ni le politique ni l’Administration qui créent des emplois sauf dans quelques domaines régaliens, mais où, par définition ces emplois sont comptés : leur inflation déstabilise la société toute entière [4]. L’initiative revient avant tout aux individus eux-mêmes et aux entreprises. Dans une société saine, les personnes sont motivées à contribuer à la collectivité en y prenant leur place économique et sociale : créer de la valeur pour assurer la survie de soi et des autres, prendre sa part dans l’éducation, la santé, la gestion, la sécurité, la défense de toutes et tous. Ce sont des finalités qui articulent bien-être personnel et collectif. Cela semble basique, mais c’est essentiel : c’est le sens de l’existence. Il s’apprend et se transmet. C’est lui qui fait société et fonde la solidarité, permet l’acceptation de l’impôt.

Photo Jean-Marc Pierard – Dreamstime

Le Forem est partie prenante de cette dynamique avec une quadruple mission : conseil aux Wallonnes et Wallons, formation de celles et ceux qui cherchent un emploi, appui aux entreprises qui recrutent des travailleurs, contrôle des demandeurs d’emploi, y compris en appliquant des sanctions. La Forem exerce également une fonction de gestion administrative. Ainsi, le Forem, même s’il développe des partenariats avec des dizaines de milliers d’entreprises et des centaines d’organismes de formations, n’est-il qu’un élément de l’écosystème d’éducation et de formation en Wallonie. Son premier grand problème, sur lequel il a peu de prise, est le fait que 42% des chercheurs d’emploi sont au plus diplômés de l’enseignement secondaire inférieur. A noter également que la moitié de ces 228.224 chercheurs d’emplois touchent des allocations de chômage, ce qui relativise toute recette miracle de suppression progressive des allocations. Le risque de ce type de mesure est d’ailleurs connu : d’abord accroître encore l’armée des 185.000 malades wallons de longue durée ou envoyer ces chômeurs aux CPAS bénéficier du RIS.

Trois initiatives devraient être prises, dont certaines sont connues depuis longtemps pour accroître la mise à l’emploi en Wallonie.

  1. La première, prioritaire, est de travailler sur le sens à donner à la société wallonne : pourquoi devons-nous toutes et tous contribuer à améliorer le bien-être des populations de cette Région ? Que voulons-nous faire ensemble de manière positive ? Qu’est-ce qui nous anime et doit nous animer et pourquoi ? C’est un projet commun de société qui doit être conçu et pensé en commun. C’est la priorité principale. Elle ne sera pas révélée par un quelconque Saint-Esprit, mais coproduite et le moment est maintenant. La valorisation de celles et de ceux qui s’inscriront dans cette dynamique collective, en particulier les acteurs économiques, sera essentielle.
  2. La seconde est l’élévation du niveau de compétences de l’ensemble des travailleurs wallons. Le Forem excelle dans ce domaine, au travers de ses centres de compétences, de ses initiatives en entreprise, de même que ses partenaires. Mais c’est insuffisant : compte tenu des besoins, c’est un écosystème apprenant nouveau, constitué par l’enseignement dual et la formation en alternance, à mettre en place, avec l’enseignement qualifiant, l’IFAPME et les entreprises, par bassin scolaire. Ce qui implique le transfert d’au moins ce type d’enseignement au niveau régional. Thomas Dermine a raison lorsqu’il dit qu’un ministre de l’enseignement doit s’asseoir au gouvernement wallon à côté des ministres de l’Économie et de l’Emploi [5].
  3. La troisième initiative doit viser le Forem, mais aussi tous les organismes de cet écosystème : il s’agit, par exemple, dans les cinq axes du contrat de gestion de remplacer l’obligation de moyens par l’obligation de résultat. Ainsi, il est remarquable d’observer que pas moins de 309.000 Wallonnes et Wallons ont été pris en charge par le Forem en 2023, qu’environ 113.000 d’entre eux ont reçu une formation professionnalisante [6]. Mais la question reste : combien ont été, parmi ceux-là, remis à l’emploi ? Le résultat dépend non seulement de la qualité des formations, mais aussi de l’accueil des entreprises et de la motivation des demandeurs d’emploi. Il s’agit donc d’un défi commun. Et c’est ce défi qu’il faut relever ensemble, en répondant aux échecs éventuels par des innovations sociales et les expérimentations qui doivent aller de pair.

Il s’agit donc, comme le préconisait le Collège de Prospective de Wallonie (2004-2020) de lier les deux mondes de l’enseignement qualifiant et de la formation des adultes afin de créer des filières de qualification s’inscrivant dans une logique de formation tout au long de la vie et en prise directe avec les réalités professionnelles.

 

 François-Xavier Lefèvre : comment profiter de la proximité des ports d’Anvers et de Rotterdam pour bâtir une véritable base arrière au niveau de la logistique à Liège (Chertal). Ces ports sont des atouts pour la Flandre. Mais aussi pour la Wallonie. Au-delà de cette question logistique, dans quels domaines la Flandre pourrait inspirer la Wallonie ? Que faut-il recopier de la Flandre que la Wallonie n’a pas pour améliorer la situation ?

Philippe Destatte : Si on part de la logique de développement de ports majeurs comme Rotterdam et Anvers, leurs principaux problèmes à l’âge de la containerisation mondialisée sont ceux de la congestion et de la nécessité de pouvoir disposer d’axes d’exfiltration permettant des flux de sortie, des capacités de stockage et de dispatching. Liège, avec son complexe portuaire et sa multimodalité – troisième port fluvial d’Europe – le Trilogiport et les nouvelles potentialités ouvertes à Chertal, dispose de capacités impressionnantes.

Au-delà des contingences techniques, le grand défi pour la Wallonie est double. D’une part, il s’agit de continuer à construire une relation crédible et durable avec les partenaires flamands et hollandais, ce qui nécessita à la fois diplomatie et compétences techniques et linguistiques. D’autre part, et pour éviter que la logique soit uniquement celle du transit, il s’agit d’articuler les chaînes de valeurs économiques avec les opportunités réelles de la logistique. Lors de travaux prospectifs en Normandie, j’ai souvent observé que, malgré toutes les capacités de Port 2000 au Havre, le problème du territoire restait le fait que les acteurs voyaient passer les EVP qui, en très grande majorité, n’étaient ouverts que dans la banlieue parisienne. C’est donc en fait là que la transformation et la plus-value s’opéraient. Il est donc essentiel de créer les synergies en termes d’activités locales (mécanique fine, économie circulaire, spatial, etc.) avec les capacités logistiques pour bénéficier des flux en Wallonie.

J’ajoute que, alors que, en matière portuaire, les Français, marqués par une approche « ingénieurs », pensent très fort avec le prisme de l’infrastructure, les Flamands et les Néerlandais réfléchissent davantage en termes de service et d’efficacité de la chaîne logistique (qui inclut tous les services annexes tels que dédouanement par exemple). S’ils veulent optimiser des partenariats forts avec Anvers et Rotterdam, les Wallons doivent activer et cultiver cette approche business propre au nord de l’Europe.

À cet effet, aux demandes pressantes flamandes de disposer de terrains sur la zone et d’y investir, la province de Liège et l’axe mosan doivent répondre par une main-d’œuvre wallonne sérieuse, formée et donc compétente dans l’ensemble des métiers non seulement de la logistique, mais aussi des activités potentielles de ces entreprises. L’articulation entre la logistique, le développement économique et l’emploi est plus que jamais nécessaire, ce qui implique une proactivité et une réactivité à la fois politique et administrative. Et beaucoup de bonne volonté. Des expériences comme les freins mis au développement de la 5G en Wallonie ne sont pas, sous cet aspect, rassurantes. Par contre, l’écosystème et les réseaux internationaux et territoriaux développés par le pôle de compétitivité Logistics in Wallonia constituent certainement un atout pour relever ces défis.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] François-Xavier LEFEVRE, Cinq chantiers qui pourraient changer la Wallonie, dans L’Écho, 1er juin 2024, p. 6-7.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/cinq-chantiers-qui-pourraient-changer-le-visage-de-la-wallonie/10549003.html

[2] Maxime PAQUAY et Maxime SAMAIN, L’appel des entrepreneurs belges au monde politique : où est le plan ? dans L’Écho, 25 mai 2024, p. 16-17.

[3] Philippe DESTATTE, Le Wallonia Institute of Technology au cœur de l’Université de Wallonie, Namur, Blog PhD2050, 22 décembre 2021. https://phd2050.org/2021/12/23/wit/ – Serge QUOIDBACH, Le territoire wallon, Mine d’or pour l’emploi, dans L’Écho, 18 décembre 2021.

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/le-territoire-wallon-mine-d-or-pour-l-emploi/10354520.html

[4] « Ces emplois sont nés grâce à des femmes et des hommes qui ont pris des risques, qui y croient. Des entrepreneurs. » Anne MASSET et Raphaël MEULDERS, Eric Domb : « je ne comprends pas cette indifférence, ce cynisme, cet électoralisme », dans La Libre Eco, 10 mai 2024. https://www.lalibre.be/economie/entreprises-startup/2024/05/10/eric-domb-quelque-chose-de-grave-est-en-train-de-se-passer-je-ne-comprends-pas-ce-cynisme-ce-calcul-electoraliste-T2WPZTWFGJCLNJKE5KAUPIVTSQ/

[5] A l’Assemblée générale de l’UCM, Wavre, le 20 mars 2024.

[6] Données présentées par Raymonde Yerna, Administratrice générale du Forem, Charleroi, Cercle de Wallonie – A6K, 27 mai 2024.

Namur, le 27 novembre 2014

Comme en 1987, pour le premier exercice de prospective lancé par l’Institut Destrée et intitulé La Wallonie au futur, nous avons parlé ce 27 novembre de changement de paradigme [1].

Le véritable changement de paradigme du Collège régional de Prospective de Wallonie par rapport à la dynamique La Wallonie au futur a été de passer d’une logique d’interpellation du politique – à partir d’une parole préparée par un comité scientifique – à une dynamique de réflexion et d’action. Celle-ci a été entreprise par les acteurs de la gouvernance, issus des différentes sphères de la société, que sont les membres du Collège. 2004-2014, ces dix ans que nous fêtons aujourd’hui ne sont donc pas simplement dix ans d’échanges et de production d’idées mais bien dix ans de transformation de la société wallonne. Ce que nous ont dit de leur motivation les professeurs d’université, les entrepreneurs, les fonctionnaires ou les citoyennes et citoyens qui se sont investis lors de la trentaine de séminaires, colloques et journées d’études que nous avons organisés ensemble, c’est que, dès le lundi, ils mettent en œuvre dans leur vie quotidienne, y compris professionnelle, ce qu’ils ont conçu le samedi en travaillant avec nous.

Ces acteurs et ces chercheurs ont donc fait du Collège régional de Prospective un lieu destiné à amorcer le changement. Chaque membre est déjà porteur d’un élément de ce changement et ainsi, la dynamique mise en place s’est construite comme un processus de transformation de la société wallonne où chacun, dans son travail quotidien, appréhende la société d’une autre manière, pour contribuer à la mettre en mouvement sur base de la typologie des comportements produite par le Collège.

Ce que nous avons voulu faire ce 27 novembre 2014 relève du même registre : le Collège régional de Prospective et l’Institut Destrée ont fait un pari. Donner la parole aux acteurs et les faire réagir à quelques idées qui nous tiennent à cœur tout en se stimulant, se bousculant, par la présence de regards distanciés, mais non distants : ceux du Nord – Pas-de-Calais, de la première des institutions européennes en matière de politique régionale – le Comité des Régions – et d’Eddy Caekelberghs qui a su nous pousser plus loin par la pertinence et l’impertinence de ses questionnements.

C’est donc au travers de quatre interrogations que je propose d’aborder la problématique des rapports entre la prospective, la société et la décision publique en Wallonie :

– en quoi la prospective est-elle utile ?

– pourquoi la confrontation avec le Nord-Pas-de-Calais est-il si stimulante ?

– où voulons-nous aller ensemble ?

– comment faire atterrir les travaux entamés par le Collège régional de Prospective de Wallonie ?

1. En quoi la prospective est-elle utile ?

Le Président du Comité des Régions, Michel Lebrun, a rappelé très justement que la prospective est un processus continu, orienté vers l’action en vue de rejoindre une vision, par l’implication des acteurs. Il a souligné que, appréhendée comme un outil de gouvernance, la prospective constitue un facteur de motivation parce que, justement, elle implique les parties prenantes et les citoyens dans la politique régionale.

La prospective est donc une manière de penser, de travailler et d’agir, qui se fonde sur au moins trois intentions :

intégrer le long terme ; en 2014, on ne fait pas de prospective digne de ce nom qui ne porte au delà de 2025, 2040 ou 2050. Thierry Gaudin dirait que 2100, c’est encore mieux. Plus le temps est long, plus nous pouvons disposer de marges de manœuvre pour proposer des alternatives crédibles. Et puis, le temps est une variable déterminante. Le professeur Michaël Fritsch de l’Université de Iéna, invité le 9 octobre dernier à l’Université de Namur par l’économiste Marcus Dejardin dans le cadre de l’année allemande, le rappelait en évoquant la situation des régions de l’Est. Pour ce spécialiste mondial des systèmes régionaux d’innovation, malgré tous les efforts de l’Ouest, le rattrapage des länder, rattachés par le traité d’unification d’août 1990, n’a pas encore eu lieu. Simplement parce les processus de redéploiement ont besoin de temps. Une leçon pour la Wallonie dont la fin du déclin se situe, pour d’autres raisons, à la même époque ;

épouser la complexité du système ; la prospective ne réfléchit pas séparément et de manière cloisonnée en termes d’économie, de social, de démographie, de culture ou d’environnement, mais plutôt en intégrant toutes les dimensions dans une approche holistique et systémique; cette façon d’aborder les enjeux fait évidemment partie du changement de génération qui est en cours et que rappelait le professeur Philippe Toint en évoquant des méthodes plus participatives, moins formelles, qui intègrent l’incertitude et créent un dialogue entre les disciplines, tout comme l’impose le développement durable ;

mener à la transformation, au changement par l’action; il n’existe pas de prospective digne de ce nom qui n’ait l’intention de déboucher sur l’action; le lien avec la planification tel qu’évoqué existe bien entendu car la prospective se veut stratégique. Sauf que la planification n’est que la programmation, l’inscription dans le temps des actions qui doivent être menées et l’allocation des ressources y correspondant. La planification peut se faire sans vision prospective, avec les enjeux du présent et non ceux du long terme. Plus que d’une planification lourde, nous avons besoin aujourd’hui – Olivier Vanderijst l’a rappelé – d’une mise en œuvre stratégique faite de mouvement et d’agilité. Entre la volonté de changement et le sentiment d’impuissance, disait Didier Paquot, comme représentant de l’Union wallonne des Entreprises, il y a un terrain pour la prospective.

Ce n’est pas seulement le député Pierre-Yves Jeholet, c’est Peter Bishop, professeur de Strategic Foresight à l’Université du Texas à Houston, qui rappelle constamment que Change is hard, but stagnation is fatal (le changement est difficile mais l’immobilisme est fatal). L’utilité de la prospective réside bien dans sa capacité de nous projeter dans le futur pour agir sur le présent en fonction non seulement de ce qu’on y a vu, mais de ce qu’on y a inscrit de nous-mêmes.

En ce sens, j’adhère assez bien à la typologie des niveaux de prospective qui a été rappelée et nuancée lors de la table ronde sur la prospective comme intelligence collective et outil de transformation en Wallonie. C’est d’ailleurs de manière similaire que nous avions défini, en 2000 , avec Elio Di Rupo et son collaborateur Gaëtan Servais, la mission de l’Institut Destrée dans le Système régional wallon de Prospective, en l’arrimant à la décision publique :

– la veille et la détection de signaux porteurs de sens;

– l’animation de la réflexion générale sur l’avenir de la Région wallonne;

– une activité de recherche prospective, directement ou en partenariat;

– une fonction de conseil pour le gouvernement wallon dans les matières retenues [2].

 2. Pourquoi la confrontation avec le Nord – Pas-de-Calais est-il si stimulante ?

Le Nord – Pas-de-Calais, par son exemple, et le Comité des Régions par son expérience, nous invitent à repenser les rapports entre prospective et société au travers d’une gouvernance plus impliquante, multiniveaux, démocratique et surtout efficiente, car fondamentalement orientée stratégie. Nous avons tous mesuré l’impressionnante évolution de l’écosystème prospectif du Nord – Pas-de-Calais et sa capacité de mobilisation des acteurs, depuis une dizaine d’années.

La comparaison avec cette Région française amie est particulièrement utile. Tant la passionnante conférence de Pierre-Jean Lorens, patron de la Direction du Développement durable, de la Prospective et de l’Evaluation du Nord – Pas-de-Calais, donnée au Collège régional de Prospective le 14 juin 2014, que la brillante intervention de la Vice-Présidente du Conseil régional de cette Région, Mme Myriam Cau, ce 27 novembre, ont montré la nécessaire connection et l’indispensable cohérence entre une approche de redéploiement économique, l’aménagement et le développement territoriaux, une stratégie de développement durable et une logique d’interterritorialité. L’intégration de tous les plans et schémas est effectivement indispensable. Certes, ils étaient très nombreux lors de la dernière législature wallonne – plus de trente selon le secrétaire général du Service public de Wallonie, Claude Delbeuck – mais ils sont certainement une bonne douzaine aussi dans une région française, nous l’avons constaté en accompagnant plusieurs de ces territoires. Pour le dire autrement, leur contrat d’avenir est en cohérence avec leur SDER. Au delà de la prospective, c’est donc l’intelligence territoriale, comme prise en compte systémique d’un territoire, la mise en réseau de ses acteurs, pour un développement durable et l’amélioration de son attractivité humaine ou entrepreneuriale [3]. Ce sont donc l’ensemble des données économiques, sociales, environnementales, mais aussi qualitatives, collectées que l’on utilise par la confrontation bienveillante, dans le cadre d’une prospective sociétale et territoriale, pour définir collectivement des stratégies et faire des évaluations pluralistes des politiques publiques. Ce dispositif, basé sur la reconnaissance et le respect des acteurs et partenaires, fonde dès lors à la fois une vision d’avenir mobilisatrice et une stratégie adaptée pour l’atteindre.

Toutefois, le danger, c’est, comme l’a souligné Mme Cau, de créer des niches intellectuelles qui vivent leur propre vie. Ce danger est partout. Il guette aussi la Wallonie. Il guette le Collège régional de Prospective de Wallonie malgré les efforts qui ont été les siens de s’ouvrir régulièrement. Il guette aussi l’IWEPS. Mais cela ne doit pas nous empêcher d’avancer les uns et les autres.

 3. Où voulons-nous aller ensemble ?

Cette question, entendue de la bouche de la prospectiviste Lawrence Lippitt à la World Futures Society à Houston en juillet 2000, nous l’avons posée à la Wallonie dans les mois qui ont suivi. Elle figurait en conclusion du rapport de la Mission Prospective Wallonie 21, adressé au ministre-président wallon, le 17 mars 2001 [4]. C’est une question lancinante à laquelle nous n’avons pas encore répondu de manière satisfaisante, complète et collective – et je ne suis pas le seul à le constater.

Pourtant, Florence Hennart, économiste à la DGO6 du Service public de Wallonie, et membre du Collège régional de Prospective, nous a dit que le moment est particulièrement propice au déploiement de la prospective et, en particulier, pour se lancer dans un exercice complet de prospective comprenant enjeux, vision et stratégie. Comme nous le rappellaient plusieurs interlocuteurs avertis – parmi lesquels Basilio Napoli et Bernard Fierens Gevaert – une vision claire de notre avenir doit être définie : collectivement, avec l’ensemble des acteurs wallons, en bénéficiant du fait que les acteurs sont plus mûrs aujourd’hui qu’hier, eux qui ont tiré profit des expériences d’une certaine continuité stratégique, du Contrat d’Avenir pour la Wallonie de 1999 au Plan Marshall 3.0, quinze ans plus tard.

La première table ronde a posé la question de l’objectivité de la prospective. Par définition, elle ne saurait l’être. Les statistiques ou les prévisions peuvent être collectées ou présentées plus ou moins objectivement. Mais la prospective, elle, est fondamentalement subjective parce qu’elle est humaine, liée aux acteurs. Elle renvoie, fort heureusement, aux choix collectifs et aux enjeux dont on se saisit ou non. Il n’existe en effet pas d’enjeu valable partout et en tout temps. Un enjeu ne devient un enjeu que si les acteurs en font un enjeu. Ne cachons pas des choix politiques derrière des affirmations d’objectivité ou de scientificité.Thierry Gaudin nous a appris dans son Discours de la méthode créatrice qu’il doit exister un équilibre entre les données objectivables, le pôle délibératif et le pôle conceptuel. C’est cette interaction qui fonde la prospective stratégique [5]. On ne saurait objectiver en chambre des choix en matière de technologies disruptives au niveau territorial. Il s’agit de paris sur le futur car les résultats à long terme resteront incertains. De même, les choix de reports d’échéances en matière budgétaire ne sont pas des choix scientifiques mais des décisions stratégiques et politiques.

La prospective se développe dans un environnement d’incertitude, intégrant les trajectoires budgétaires. Non pas des données imposées de l’extérieur, mais des données volontaires, choisies. La prospective consiste avant tout, nous l’avons dit, à rechercher des alternatives. Elle ne saurait être robuste en elle-même, elle ne l’est que par la rigueur et la pertinence des méthodes qu’elle utilise.

 4. Comment faire atterrir les travaux entamés par le Collège régional de Prospective de Wallonie ?

Les échanges de cette journée de travail au Parlement wallon étaient fondamentalement positifs, car volontaristes et capitalisant sur les nombreuses avancées engrangées en Wallonie ces dernières années. Avec la pensée, fondamentale, normative plus qu’exploratoire, selon laquelle demain sera ou pourra être meilleur qu’aujourd’hui. Certes, comme l’a indiqué le secrétaire général d’Inter-Environnement Wallonie, Christophe Schoune, on observe un doute profond quant à l’avenir, surtout si l’on interroge la prospérité future. Mais, a-t-il ajouté, l’action collective peut recréer la confiance.

L’implication des acteurs dans la réflexion sociétale passe évidemment par leur reconnaissance, par l’intelligence collective, la co-construction, productrice de politique mais aussi d’action publiques, tout en s’appuyant sur le politique pour que ce soit lui qui donne le ton, impulse le mouvement, organise la réflexion et l’action car c’est sa responsabilité. Non pas dans un consensus mou, imposé, mais dans une logique d’exigence et d’ambition majeures, de risques partagés, de volonté collective de transformation, ce qui implique de la confrontation, voire des débats très vifs. Le prospectiviste australien Richard Slaughter nous a appris que, dans le cycle du changement, il n’y a pas de transformation sans conflit. Les résistances et les barrières surgissent toujours : c’est en les anticipant que l’on parvient à les surmonter. Plus les changements seront structurels, plus ils seront difficiles à réaliser. Mais plus nous serons nombreux à y travailler, plus forte sera notre capacité d’y parvenir. La dynamique de la prospective, adéquatement inscrite dans la gouvernance permet que les élus ne soient pas seuls à imposer le changement mais qu’ils l’inscrivent dans un mouvement collectif.

A ce point de vue, comme l’a indiqué Sylvie Marique, directrice générale au Service public de Wallonie, inculquer la culture de la prospective, c’est induire un autre état d’esprit. On observe une envie citoyenne de participer à la construction d’une vision. Et cette envie existe parmi la jeunesse, en Région Nord – Pas-de-Calais comme en Région Wallonie. J’en ai fait l’expérience à Ath où, voici quelques années, la Maison de la Culture a entamé une réflexion prospective à l’horizon 2047, en partenariat avec les écoles des différents réseaux. La ministre-présidente de la Communauté française de l’époque avait d’ailleurs été interpellée pour que cette initiative, fondée sur l’appréhension de l’avenir et non sur l’expérience du passé, soit généralisée dans l’enseignement, comme c’est la cas dans les pays anglo-saxons avec Young Foresight, en Angleterre, aux États-Unis ou en Allemagne [6].

N’en doutons toutefois pas, aussi utile qu’elle puisse s’avérer, la prospective n’est pas la panacée qui va tout résoudre dans notre monde. Elle peut néanmoins armer ceux qui seront confrontés à ce qu’ils n’imaginaient pas ou ne voulaient pas imaginer. Certains évoquaient ici-même des décisions qui pourraient être prises à Anvers et qui nous seraient fatales demain. Il est certain que réfléchir sérieusement à ces éventualités avant l’échéance nous permettrait utilement d’envisager des alternatives. Là, les méthodes de la prospective peuvent aider. La question est certes difficile à traiter mais elle devrait être naturelle en prospective puisqu’un élément, le sous-système institutionnel pourrait être affecté. Dans les années 2000, l’OCDE s’était étonnée du retard de la Belgique en matière de prospective, en particulier face au dynamisme de l’école française. L’enquête que j’avais alors réalisée montrait que la question institutionnelle, particulièrement vive depuis les années 1960, empêchait les Belges de se projeter à quinze ou vingt ans car ils étaient tétanisés par le risque de disparition de l’Etat. La Cellule de Prospective du Conseil central de l’Economie avait d’ailleurs fait les frais de ce refus d’envisager l’avenir sans tabou.

L’exemple de la réforme territoriale française est éclairant. Grâce à ses travaux prospectifs sur l’interterritorialité, le Nord – Pas-de-Calais semble davantage préparé à son mariage imposé avec la Picardie que la Picardie à son mariage avec le Nord – Pas-de-Calais. En 2011, l’Institut Destrée et Creactive Place, le Pôle des Futurs de Deauville, ont accompagné le Conseil régional de Basse-Normandie dans une prospective sur la Normandie à l’horizon 2025 et au delà. Le président du Conseil régional Laurent Beauvais, a souhaité que nous pensions la Normandie dans son ensemble, avec les services et les acteurs concernés, à partir de ses composantes et autour d’un projet commun. Caen me paraît aujourd’hui tellement bien préparée à l’unification des deux Normandie que je ne sais dire si cette fusion constitue un futur possible qui advient ou un futur souhaitable qui aurait été atteint par la volonté des élus.

Ce 27 novembre à Namur, le président du Parlement wallon, André Antoine, a appelé l’Institut Destrée à ouvrir un dialogue avec les acteurs de la prospective et à réunir au sein de ce Parlement, meilleur endroit pour discuter de l’avenir des concitoyens, toutes celles et tous ceux qui, en Wallonie, s’occupent de l’avenir wallon. Il faut, dans certains lieux, que la majorité et l’opposition travaillent ensemble, a dit avec raison le vice-président de l’Institut Destrée, le député Jean-Luc Crucke. Nous sommes évidemment disponibles pour cette action de rassemblement dont il faudra certainement préciser les finalités et les contours. Tant le Collège régional de Prospective de Wallonie que la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne préfigurent cet effort de réunir des acteurs de sensibilités philosophiques et politiques différentes, porteurs d’enjeux multiples. Un Conseil économique et social, peut-être renforcé sur son volet environnemental, pourrait lui aussi – Bruno Antoine, secrétaire fédéral de la CSC Luxembourg, l’a rappelé –, s’investir dans cette logique prospective si elle a comme vocation de renouveler la mécanique du projet commun. Car Pierre Gustin, président du Collège régional de Prospective, l’a souligné : l’essentiel, ce n’est pas nous-mêmes, l’essentiel, c’est le contrat sociétal.

Michaël Van Cutsem, directeur de recherche à l’Institut Destrée, a évoqué une quatrième phase de la prospective à ouvrir en Wallonie, qui serait celle d’une élévation de nos niveaux d’implication et de performance. L’Institut Destrée est à la disposition du Parlement wallon pour avancer dans ce sens et pour répondre à ses attentes, en partenariat avec votre Gouvernement, Monsieur le Ministre-Président Paul Magnette, en travaillant, comme le fait le Collège de Prospective de Wallonie depuis dix ans, pour le bien-être de l’ensemble des Wallonnes et des Wallons.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon intervention au colloque Prospective, société et décision publique, tenu au Parlement wallon, le 27 novembre 2014, à l’occasion du dixième anniversaire du Collège régional de Prospective de Wallonie.

[2] Elio DI RUPO, Une cellule indépendante de prospective pour la Wallonie, dans Philippe DESTATTE dir., Evaluation, prospective, développement régional, p. 308, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[3] Intervention de Pierre-Jean LORENS au Collège régional de Prospective de Wallonie, le 4 juin 2014.

[4] Philippe DESTATTE dir., Les fondements de la prospective wallonne, p. 42 et 47, Namur, Institut Destrée, 17 mars 2001. – Lawrence L. LIPPITT, Exploring the « Magic » of Creating the Future, Exposé fait à Futures Focus 2000, World Futures Society, Houston, 25 juillet 2000.

[5] Thierry GAUDIN et François L’YVONNET, Discours de la méthode créatrice, Gorde, Ose-Savoir – Le Relié, 2003.

[6] Ph. DESTATTE, Les chroniques de 2047, Une expérience créative d’apprentissage de la prospective dans l’enseignement secondaire, Maison culturelle d’Ath, 14 mai 2007. http://www.institut-destree.eu/Documents/Chantiers/ID-EP-A1-PhilippeDestatte-Chroniques2047_070514.pdf