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Mons, le 20 août 2026

 

Conclusions : une domination systémique

Pour ce qui concerne la Belgique, la colonisation a pris la forme d’une domination systémique – politique, économique, sociale, culturelle, religieuse, notamment – sur le Congo de 1885 à 1960, ainsi que sur le Ruanda-Urundi de 1916 à 1961. Malgré les statuts différents des deux territoires, les modes de gouvernance et d’exploitation n’ont guère été fondamentalement différents [1].

L’objectif affirmé de la politique de la Belgique au Congo est double : d’une part, faire progresser le bien-être des populations indigènes (…) pour leur faire comprendre et  apprécier les avantages de la civilisation, d’autre part, assurer le développement économique, normalement commun, des colonisateurs et des indigènes [2]. En fait, comme les organisations non gouvernementales et les institutions internationales, de même que de nombreux parlementaires et intellectuels l’ont montré, la colonisation est à la fois mise en valeur (pour qui, pour quoi ?) et exploitation des pays devenus colonies. Le Congo n’apparaît que très peu comme une colonie de peuplement pour les Belges. Quant à la mise en valeur, on doit véritablement s’interroger tant sur la volonté que sur la capacité du système colonial belge de répondre à la misère du pays conquis [3].

Les critiques des crimes et sévices liés à l’exploitation par le roi Léopold II, ses agents et ceux des entreprises à qui il a concédé des territoires mettent fin à l’État indépendant du Congo en 1908. Malgré les principes affirmés, le contrôle parlementaire et certaines actions individuelles, le système colonial mis en place, qui s’étend à partir de 1916 au Ruanda-Urundi, reste fondamentalement prédateur vis-à-vis des populations autochtones. Celles-ci, du reste, sont privées des avancées démocratiques et sociales qui se déroulent dans la métropole : droit de suffrage, droit sociaux, syndicalisme, émancipation des femmes, notamment. En fait, jusqu’en 1955-1956, l’ordre colonial – économique, social, spirituel, psychologique – qu’impose la Belgique au Congo est si écrasant qu’il semblait impossible de l’affronter ouvertement. [4]

Quatre traits essentiels et persistants du système colonial belge au Congo ont été mis en évidence par les directrices et directeur de l’ouvrage Le Congo colonial (2020 et 2023). Ils portent sur la violence, le racisme, le profit économique ainsi que la volonté de remodeler les autochtones au profit des colonisateurs. Ils peuvent nous servir de guide.

 

1. La violence est inhérente au système colonial instauré au Congo depuis 1885

La colonisation du Congo était basée sur la pénétration violente, puis la soumission forcée d’une société par une autre [5]. Un manque structurel de moyens dégagés par l’État belge face à l’ambition initiale est également un facteur de cette violence qui n’est évidemment pas générée uniquement par les colons, mais aussi par tous ceux qui, notamment par le biais de l’administration indirecte, participent au système, Noirs comme Blancs. Néanmoins, ce qui frappe, c’est, comme l’a souligné l’historien congolais Elikia M’Bokolo lors de la Commission spéciale de 2021, la mobilisation constante, continue, multiforme par le colonisateur de brutalités qui fondent un système durable de domination qui a toujours des effets : les sociétés issues d’une telle colonisation se sont trouvées dans un tout autre état, disons-le plus clairement et plus franchement, en un fort mauvais état, sans relation aucune avec ce qu’elles avaient été auparavant et ce qu’elles étaient en train de devenir au moment de la mainmise coloniale sur elles [6].

Et pourtant, dès 1886, une question avait été pertinemment posée par l’avocat, libre penseur libéral progressiste Adolphe Van Cauwergh (1849-1891). Sous le titre de Civilisation et civilisateur,  ce dernier écrivait :

Et nous nous sommes demandé si, au Congo, la barbarie, la sauvagerie et la férocité se manifestent avec l’intensité que nous constatons chez nous.

Et nous remémorant les récits des explorateurs impartiaux, qui ont retracé l’histoire de ces dernières années consacrées à la civilisation du continent noir, nous avons lu dans nos souvenirs que les exemples de barbarie, de sauvagerie et de férocité avaient été fournis, non par les nègres, mais par leurs prétendus civilisateurs.

Et, mettant en parallèle les mœurs et les tendances des Congolais avec celles d’un fort grand nombre de Belges, « jouissant des bienfaits d’une civilisation avancée », nous avons dû, à notre grande honte, reconnaître que ce n’était pas nous qui l’emportions en qualités.

La conclusion à tirer de ces réflexions est, tout naturellement, que le pays qui a besoin d’être civilisé, ce n’est pas le Congo, mais bien le nôtre [7].

Néanmoins, ainsi qu’il faut bien le constater, si elle s’est relativement apaisée en Belgique, cette violence se poursuit au Congo, au-delà du XXe siècle.

 

2. Le Congo belge, comme toute société coloniale, était structurellement raciste [8]

Le Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, particulièrement les Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, montrent tout le racisme non seulement déployé dans le système colonial belge, mais perpétué sur le long terme au sein de son administration. À côté du paternalisme qui y est affiché, on trouve à la fois un discours sur la primitivité [9] et sur des normes fondant la ségrégation. Comme l’écrivait l’historienne Gillian Mathys (UGent) dans les travaux de la Commission spéciale, les motifs racistes et les idées spécifiques sur la « primitivité » et d’autres caractéristiques supposées des Noirs ont joué un rôle central dans la légitimation du projet colonial. Les Africains étant considérés par les Européens comme fondamentalement différents et inférieurs, ils étaient traités et gouvernés en conséquence [10]. Au plan normatif, comme l’a montré Anne Cornet, chercheuse au Musée royal d’Afrique centrale à Tervueren, les juristes et fonctionnaires de la colonie belge ont employé le mot indigène. Ainsi, le docteur en droit de l’Université de Liège Albert Gohr (1871-1936), secrétaire général du ministère des Colonies, précisait-il en 1936 que ce mot était employé pour différencier les races qui, de temps immémorial, se sont établies dans les Colonies, par opposition aux personnes qui ne les habitent que depuis peu de temps. Dans ce sens, les “indigènes du Congo” sont des personnes nées de parents appartenant à une des races noires qui peuplent le Congo, même si ces personnes elles-mêmes n’y sont pas nées [11].

Cette conception se retrouve clairement dans le Recueil à l’usage des fonctionnaires, au moins dans l’édition de 1930 :

  1. Les Noirs au point de vue anthropologique.

Opposée à la race blanche ou à la race jaune, la race noire paraît d’abord homogène. Mais, à l’étude, on y découvre rapidement la même hétérogénéité.

Les Congolais se répartissent en trois races secondaires : (…)

Le mot race, que nous venons d’employer, désigne un groupe biologique basé sur des caractères physiques transmissibles par l’hérédité. Nous réservons le terme peuples aux groupements caractérisés par les langues [12].

Certes, ces descriptifs racistes s’inscrivent dans une approche soi-disant théorique, relevant fondamentalement, comme l’a noté Jean-Pierre Chrétien, d’un imaginaire social et d’une gestion politique [13] . Néanmoins, lorsqu’on parcourt les témoignages de l’époque ou même ceux plus tardifs, on est frappé par la forme d’un discours utilisé par les anciens colons, fonctionnaires ou militaires. Un discours que l’on devrait qualifier au XXIe siècle de fondamentalement raciste [14].

Du reste, les expositions universelles et leurs pavillons congolais, construits à la gloire de la colonisation, exhibant des Africains devant des millions de visiteurs, constituent plus que des symptômes du racisme et de la croyance en la supériorité fondamentale de leur civilisation qui animaient alors les autorités belges. Ils ont notamment attiré les curieux à Anvers en 1885 et 1894, à Bruxelles en 1897, ainsi qu’encore en 1958, sur le plateau du Heysel [15].

 

3. Le facteur économique et la quête insatiable du profit

Derrière des mobiles soi-disant fondés sur la civilisation, le progrès ou le développement, le facteur économique et la quête insatiable du profit constituent un élément central de la présence belge en Afrique centrale, même si le mode d’exploitation évolue au cours de la période, passant de la prédation ultraviolente de la main-d’œuvre noire à une exploitation davantage inscrite dans une tradition industrielle capitaliste [16]. C’est ce que l’économiste Frans Buelens montre lorsqu’il étudie les grands conglomérats au Congo et met en évidence le fait que, tant l’administration coloniale que la force publique, servent les intérêts du monde économique. Pour le chercheur à l’Université d’Anvers, tandis que les Congolais sont soumis à un arbitraire total, les coloniaux jouissent, eux, d’une impunité presque absolue. Le Congo est une colonie qui exerce une emprise quasi totalitaire sur ses habitants. Cette situation s’inscrit par ailleurs dans une vision utilitaire et raciste de la population. L’État colonial, en symbiose avec le monde des affaires, peut traiter la population comme il l’entend, sans la moindre pitié. Cela se traduit par un système d’apartheid et par le refus de tout développement du capital humain [17].

Cet asservissement se fait dans le cadre d’une économie congolaise fermée, malgré tous les engagements pris par les colonisateurs depuis la Conférence de Berlin. Sauf pour des raisons stratégiques impératives, les investisseurs non belges sont systématiquement écartés. Comme le rappelle Isidore Ndaywel, entre 1887 et 1953, 46,5 % des capitaux investis au Congo sont d’origine belge ; 49,2 % étaient d’origine congolaise, aux mains des Belges pour la plupart, et seulement 4,3 % étaient d’origine étrangère [18].

 

4. La volonté de remodeler les autochtones

Les colonisateurs sont animés par une volonté de remodeler les esprits et les comportements des autochtones. La société colonisée est  porteuse de tensions, voire de contradictions, à cause des trois premiers éléments rappelés ci-dessus [19]. De plus, les finalités des actions du colonisateurs peuvent être constamment mises en doute, qu’elles soient le fait de l’évangélisation, de l’éducation ou de la formation des travailleurs.

Se pose aussi la question du réel développement. Dans les années 1950, et notamment sous l’effet de la guerre de Corée (1950-1953) et du Plan Wigny, comme le rappelle Guy Vanthemsche, la croissance économique est impressionnante, les infrastructures sont développées. L’effet d’entraînement dans le domaine social est également incontestable : un certain nombre de Congolais vivaient mieux qu’avant la guerre. Tant leur niveau de consommation que leur cadre de vie s’étaient améliorés. Tout cela grâce à la colonisation. (…) Mais, avant la fin de la décennie, l’éveil du colonisateur fut brutal. La dette publique avait explosé, précisément à cause de la politique belge. La campagne et les villes n’étaient plus en mesure de se nourrir avec la production vivrière autochtone [20].

Ces facteurs économiques et sociaux sont essentiels. Moins comme bilan de la colonisation que pour contribuer à expliquer – nous n’y avons probablement pas assez insisté – les frustrations, mais aussi les craintes de l’avenir qui ont marqué l’été 1960, et contribué à ouvrir une longue période de chaos et de misères en tout genre.

Enfin, la colonisation du Congo avait été d’emblée marquée par un phénomène d’internationalisation, avant de disparaître plus ou moins de l’actualité en 1908. Toutefois, le processus de décolonisation et, en particulier, les événements de juillet 1960 font émerger non seulement le Congo mais la réalité de l’Afrique entière dans le regard du monde [21].

 

Faire mentir Patrice Lumumba

 

Patrice Lumumba à Bruxelles, 26 Janvier 1960. Collection Anefo NL-HaNA 2.24.01.05 0 910-9740 (Wikimedia)

 

Dans la dernière lettre adressée par Patrice Lumumba à son épouse Pauline, le leader congolais écrivait :

L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera aux Nations-Unies, Washington, Paris ou Bruxelles, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au Nord et au Sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. (G. HEINZ et H. DONNAY, Lumumba Patrice, Les cinquante derniers jours de sa vie, p. 195, Bruxelles, CRISP – Paris, Le Seuil, 1966.)

L’histoire de la colonisation belge au Congo est d’autant plus indigne qu’elle est encore mal présentée en 2026 au Certificat d’études de base (CEB), épreuve externe certificative organisée en fin de 6e année primaire dans toutes les écoles de la Communauté française de Belgique. 

Cette indignité est d’autant plus inacceptable que, depuis très longtemps, les historiennes et historiens professionnels ont réalisé des travaux solides. C’est sans concession qu’ils ont analysé cette problématique de notre histoire. Ils l’ont souvent fait en dialogue avec des collègues congolais ou étrangers, dont les capacités critiques ne sont pas moindres. Citons notamment Jean Stengers, Michel Dumoulin, Jean-Luc Vellut, Guy Vanthemsche, Idesbald Godderis, Amandine Lauro.

C’est pour cette raison que j’ai voulu mettre en exergue un des chapitres essentiels de l’enseignement de l’Histoire de la Belgique contemporaine que je dispense à l’Université de Mons. Vous pouvez retrouver une version plus avancée de ce texte dans mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll. de l’Ecole de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

Les arches du Cinquantenaire qui figurent sur la couverture de ce livre ne rappellent pas seulement l’indépendance de la Belgique. Elles témoignent également de l’exploitation violente et scandaleuse des populations congolaises, soumises à Léopold II. C’est cette exploitation qui a financé la construction de ce monument. Ce n’est pas pour rien que, le 28 février 1905 à la Chambre, le député Emile Vandervelde y faisait référence en disant qu’on appellera peut-être ce symbole de la Belgique les arcades des mains coupées

Il est plus que temps de faire mentir Patrice Lumumba sur la manière d’enseigner, à Bruxelles, l’histoire de la colonisation belge au Congo.

 

Philippe Destatte

 

Bibliographie succincte

Pierre-Alain TALLIER, Marie VAN EECKENRODE et Patricia VAN SCHUYLENBERGH dir., Belgique, Congo, Rwanda et Burundi, Guide des sources de l’histoire de la colonisation (19e-20e siècle), 2 vol., Bruxelles, Brepols, 2021.

Open access: https://www.brepolsonline.net/doi/epdf/10.1484/M.STMCH-EB.5.127294

Frans BUELENS, Congo 1885-1960, Een finantieel-economische geschiedenis, Berchem, EPO, 2007.

Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, Paris, Flammarion, 2011.

Anne CORNET et Françoise GILLET, Congo Belgique (1955-1965) : entre propagande et réalité, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 2012.

Robert CORNEVIN, Histoire du Congo (Léopoldville), Paris, Berger-Levrault, 1963.

Maarten COUTTENIER, Anthropology and race in Belgium and Congo (1839-1922), New-York, Routledge, 2024.

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Clémentine FAIK-NZUJI, Tu le leur diras, (Congo 1890-2000), Braine-l’Alleud, Alice Editions, 2005.

Jules GERARD-LIBOIS et Benoit VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP, CRISP, no 1077,‎ 1985.

Idesbald GODDEERIS, Amandine LAURO & Guy VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2023 (1e éd. 2020).

Nancy Rose HUNT, A Nervous State, Violence, Remedies, and Reverie in Colonial Congo, Durham NC, Duke University Press, 2016.

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Elikia M’BOKOLO dir., L’Afrique entre l’Europe et l’Amérique : le rôle de l’Afrique dans la rencontre de deux mondes, 1492-1992, Paris, Unesco, 1995.

Isidore NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo, Des origines à la République démocratique, Bruxelles – Tervuren, Africa, Le Cri, Buku, 2012.

Ernest NYS, L’Etat indépendant du Congo en Droit international, Bruxelles, Castaigne, 1903.

François PERIN, Les institutions politiques du Congo indépendant au 30 juin 1960, Léopoldville, Institut politique congolais, 1960.

Pierre-Luc PLASMAN, Léopold II, potentat congolais, L’action royale face à la violence coloniale, Bruxelles, Racine, 2017.

Jean STENGERS, La Belgique et le Congo. L’élaboration de la charte coloniale, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1963.

Jean STENGERS, Congo, Mythes et réalités, 100 ans d’histoire, Paris – Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989.

Robert SENELLE et Émile CLEMENT, Léopold II et la Charte coloniale, De l’État indépendant du Congo à la Colonie belge, Bruxelles, Mols, 2009.

Éric VAN DEN ABEELE, Ekoki ! (Ça suffit !), La colonisation belge au Congo à travers l’image, Bruxelles, Walden & Whitman, 2022.

Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise, Bruxelles, Complexe, 1985.

Guy VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo, Empreintes d’une colonie (1885-1980), Nouvelle Histoire de Belgique, vol. 4, Bruxelles, Complexe, 2007.

Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960, Paris, Karthala, 2e éd., 2021.

Benoît VERHAEGEN, La colonisation et la décolonisation dans les manuels d’histoire en Belgique, in Marc Quaghebeur & Emile VAN BALBERGHE dir., Papier blanc, encre noire : cent ans de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi), vol. 2, p. 333-379, Bruxelles, Labor, 1992.

 

 

 

 

[1] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, … p. 35.

[2] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 7-8,

[3] J-L VELLUT, Détresse matérielle et découvertes de la misère dans les colonies belges d’Afrique centrale, ca 1900-1960, p. 177, dans Michel DUMOULIN et Eddy STOLS dir., La Belgique à l’étranger aux XIXe et XXe siècles,  p. 147-186, Louvain-la-Neuve, Collège Erasme – Bruxelles, Nauwelaerts, 1887.

[4] J-L. VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 484.

[5] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25. Voir également Nancy Rose HUNT, A Nervous State, Violence, Remedies, and Reverie in Colonial Congo, p. 27sv, Durham NC, Duke University Press, 2016.

[6] Elikia M’BOKOLO, Brutalisation et brutalités coloniales : la formation de la société congolaise dans l’État indépendant du Congo et au Congo belge, dans Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo …, Rapports des experts, p. 44.

[7] Adolphe VAN CAUBERGH, Civilisation et civilisateur, dans Le Peuple, 7 février 1886, p. 1. – Jean PUISSANT, Adolphe Van Caubergh dans Le Maitron, 2020. https://maitron.fr/spip.php?article230236

[8] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25.

[9] Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge…, p. 85-86.

[10] Gillian MATHYS, Traces profondes d’une politique identitaire coloniale dans l’État indépendant du Congo et au Congo belge, dans Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo …, Rapports des experts, p. 324.

[11] Albrecht GOHR, De la compétence judiciaire des tribunaux coloniaux, Les Novelles. Corpus Juris Belgici. Droit colonial, t. II, p. 196, Bruxelles, 1936. Cité par Anne CORNET, Punir l’indigène : les infractions spéciales au Ruanda-Urundi (1930-1948) dans Afrique & histoire, 2009/1 (vol. 7), p. 49-73.

https://www.cairn.info/revue-afrique-et-histoire-2009-1-page-49.htm

[12] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 62-63, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[13]  J-P. CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 62.

[14] Voir par exemple les témoignages dans P. DE VOS, op. cit.

[15] Matthew G. STANARD, Apprendre à aimer un fantôme : propagande pro-impériale, mémoire de Léopold II et culture coloniale en Belgique (1880-1960), dans A. LORIN et Chr. TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes…, p. 57.

[16] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25-26.

[17] Frans BUELENS, Les grands conglomérats, ou comment l’économie capitaliste s’est implantée au Congo, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 138.

[18] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 373.

[19] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 26.

[20] Guy VANTHEMSCHE, Le Congo, une colonie « en voie de développement » ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 206-207.

[21] P. BOHANNAN et Ph. CURTIN, L’Afrique et les Africains…, p. 9-10.

Mons, le 8 août 2026

Le 24 août 1958, dans un contexte général de décolonisation, marqué notamment pour les Français par la Guerre d’Indochine (1946-1954) puis par le conflit armé qui mène l’Algérie à son indépendance (1954-1960), le général Charles de Gaulle (1890-1970) prononce un discours à Brazzaville, de l’autre côté du fleuve Congo. Le président du Conseil, fraîchement investi, propose au Congo français une communauté avec la France où chacun aurait le gouvernement libre et entier de lui-même. Pour ceux qui seraient réticents à cette idée, le général conclut : l’indépendance, quiconque la voudra pourra la prendre aussitôt. La métropole ne s’y opposera pas [1]. Les effets se font rapidement sentir de l’autre côté du fleuve.

 

Des facteurs d’émancipation

Le terrain est en effet devenu de plus en plus fertile aux idées politiques, notamment d’émancipation. Les facteurs sont nombreux et divers. On peut d’abord citer le choc culturel entre la colonie et la métropole qui avait auparavant été si souvent évité et qui ne peut être empêché par la présence de plusieurs centaines de Congolais à l’exposition universelle et internationale de Bruxelles, l’Expo’58 [2]. Les Belges qu’ils y rencontrent leur paraissent profondément différents de ceux de la colonie… travailleurs et aimables… Vient ensuite le développement de l’enseignement secondaire et universitaire et de la politisation qui l’accompagne au sein même de la colonie : ce sont les effets de l’initiative du ministre libéral Auguste Buisseret (1888-1965) qui brise le monopole de l’Église catholique sur l’enseignement au Congo en développant un enseignement officiel par la création d’athénées – ouvertes aux autochtones – et d’une université publique du Congo et du Ruanda-Urundi fondée en 1956 à Élisabethville, à côté de l’Université catholique Lovanium. Cette dernière a été créée en 1954 ; ses premiers étudiants sont diplômés en 1958. Certains Belges ne manquent pas d’accuser Buisseret d’avoir transplanté la guerre scolaire au Congo, d’autant que, parallèlement, les problèmes linguistiques y surgissent. De plus, la liberté syndicale y est acquise à ce moment pour les travailleurs indigènes [3]. Ces différends entre Belges sur les questions scolaires ou linguistiques compromettent encore davantage la vision monolithique qu’ils tentaient depuis l’EIC d’offrir aux Congolais. Enfin, la mise en œuvre des décrets du 26 mars et du 10 mai 1957 sur la réforme des villes permet d’organiser des élections ou consultations locales à Léopoldville, Élisabethville et Jadotville le 8 décembre 1957. Même si le suffrage est uniquement masculin, portant sur les Belges et Congolais en métropole, âgés de 25 ans au moins, il s’agit d’un écolage politique, à défaut d’être un exercice pleinement démocratique. Le Premier Bourgmestre reste en effet un Européen nommé, en charge de la police. Le Conseil comprend des membres de droit, des membres nommés et… des membres élus. Comme l’a écrit l’ABAKO le 4 mai précédant : tout enfin dans les réformes administratives s’arrange pour les Noirs, sans les Noirs et loin des Noirs [4].

C’est le 5 octobre 1958 qu’est créé le Mouvement national congolais (MNC) par Patrice Lumumba (1925-1961), Joseph Iléo (1921-1994), Cyrille Adoula (1921-1968) et quelques autres militants de l’indépendance congolaise. Du 5 au 13 décembre 1958, Lumumba participe avec deux autres délégués congolais à la All-African Peoples’ Conference d’Accra, à l’invitation du président du Ghana, Kwame Nkrumah (1909-1972), qui a arraché l’indépendance de son pays aux Anglais en 1957. Les Congolais y rencontrent les nouveaux acteurs de l’émancipation africaine : le Guinéen Ahmed Sékou Touré (1922-1984), le Zambien Kenneth Kaunda (1924-2021), l’Angolais Holden Roberto (1923-2007), etc. [5]

De retour de cet événement et fort de cet engagement, Lumumba s’adresse aux Congolais lors d’un rassemblement à Kalamu, dans la banlieue de Léopoldville le 28 décembre 1958, et y revendique l’indépendance, jouissance d’un droit que le peuple congolais avait perdu. Le leader du MNC dénonce le régime de colonisation, mais aussi les risques de balkanisation du territoire national.

En effet, le réinvestissement sur place de tous les bénéfices réalisés par les entreprises nationales, l’accélération du programme d’industrialisation, l’octroi par l’Etat congolais de nombreuses bourses d’études aux nationaux, la suppression du cautionnement actuel de 50.000 frs pour tout Congolais désirant aller se perfectionner à l’étranger, l’octroi de nombreux prêts aux classes moyennes congolaises, l’organisation d’un enseignement obligatoire et gratuit à tous les degrés, le développement des paysannats et coopératives dans les milieux ruraux, la suppression radicale de toutes les discriminations légales, l’enthousiasme au travail provoqué par l’octroi de salaires décents et la jouissance des libertés humaines, tout cela nous prouve, Mesdames et Messieurs, que l’accession du Congo à l’indépendance apportera un plus grand bien-être aux habitants de ce pays, bien-être qu’ils ne peuvent trouver pleinement sous le régime actuel [6].

Les craintes de Lumumba de voir des dynamiques de forte décentralisation, voire de fédéralisme ou de confédéralisme – ce qu’il appelle « balkanisation » – qui seraient instaurées dans un Congo futur ne sont pas partagées par tous ses collègues activistes. Ainsi, l’Abako a son assise dans le Bas-Congo, la Confédération des Associations tribales du Katanga (Conakat) de Moïse Tshombe (1919-1969) se revendique de cette province, et le Parti solidaire africain (PSA) d’Antoine Gizenga (1925-2019) et de Pierre Mulele (1929-1968) est ancré dans le Kwilu. Ce ne sont que trois exemples parmi beaucoup d’autres tant le monde politique congolais est fragmenté par ce qu’on appelle alors des peuples et des ethnies [7]. Seul parti à vocation véritablement nationale, le MNC va lui-même s’affaiblir par la dissidence d’Albert Kalonji (1929-2015) qui trouve ses appuis parmi les Luba du Kasaï.

 

Des émeutes à la Table ronde

Dans un climat politique qui se tend autour de ces revendications nationalistes et territoriales, l’année 1959 commence très mal : l’interdiction trop tardive d’un meeting de l’Abako présidé par Joseph Kasa-Vubu, le 4 janvier, provoque un véritable soulèvement de la population à Léopoldville. Police, Force publique et même l’armée déploient près de 3.000 hommes et mettent plus de trois jours à ramener le calme au prix de dizaines, voire d’une centaine de morts – les chiffres divergent toujours [8] – et de milliers de blessés, quasi tous congolais. L’Abako est dissoute par les autorités et ses leaders arrêtés.

Les émeutes ont pris de vitesse le gouvernement belge qui travaillait à une déclaration sur sa politique congolaise après la tenue d’un groupe de travail parlementaire. En fait, le roi Baudouin, qui mène une politique personnelle concernant l’avenir du Congo [9], dévoile une nouvelle carte politique congolaise avant même que le gouvernement en ait pris connaissance et une heure à peine avant la déclaration de celui-ci devant la Chambre. Le Premier ministre Gaston Eyskens (1905-1988) le couvrira a posteriori [10]. Le 13 janvier 1959, à Léopoldville comme à Bruxelles, dans une allocution radiophonique, le roi déclare que :

Le but de notre présence sur le continent noir a été défini par Léopold II : ouvrir à la civilisation européenne ces pays attardés, appeler leurs populations à l’émancipation, à la liberté et au progrès après les avoir arrachées à l’esclavage, aux maladies et à la misère.

Continuant ces nobles visées, notre ferme résolution est, aujourd’hui, de conduire, sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix [11].

La déclaration du gouvernement qui vient plus tard est moins explicite que celle du roi : la Belgique entend organiser au Congo une démocratie capable d’exercer les prérogatives de la souveraineté et de décider de son indépendance [12]. Ce positionnement du gouvernement Eyskens s’explique par la profondeur des divergences entre les ministres tant sur le processus que sur l’emploi du terme d’indépendance. Les influences sont nombreuses, tant en provenance des milieux économiques que de l’opinion internationale ou des Blancs de la colonie. Là, des organisations, comme la FEDACOL, devenue la Fédération congolaise des Classes moyennes, ou l’UCOL Katanga, relaient les positions des colons : elles dénoncent le « système » de Bruxelles, fustigent les intellectuels de Lovanium, s’opposent systématiquement aux réformes politiques et sociales et s’appuient, comme l’écrit alors le CRISP, sur des éléments instables des classes moyennes du Congo pour transformer le Katanga en un dominion escomptant ainsi une neutralisation des courants nationaux et de l’influence de Léo [13] sur les autres centres congolais [14]. Il est vrai que sur les 109.000 Européens au Congo en 1958, 34.000 résident au Katanga [15]

Lors du débat à la Chambre, le 13 janvier, le député socialiste anversois Jos Van Eynde (1907-1992) approuve la déclaration du gouvernement et indique que l’essentiel, c’est l’acheminement de la population du Congo vers l’indépendance dans la libre détermination de son propre destin. Et, au nom de son groupe politique, de se porter garant envers les Congolais de la sincérité du peuple belge. Jos Van Eynde précise ensuite les conditions primordiales qu’il s’agira de réaliser pour construire un véritable régime démocratique : libertés publiques, disparition de la discrimination raciale, progrès social et association des travailleurs, politique économique centrée sur le bien-être des habitants, assurances contre l’exploitation [16]. Quant au député communiste de l’arrondissement de Nivelles, Gaston Moulin (1911-1981), il estime que la déclaration du Premier ministre ne précise pas le droit indéfectible du peuple congolais à l’indépendance [17].

Si l’annonce royale du 13 janvier est généralement bien reçue par les populations noires du Congo – moins par les blanches -, les relations avec les autorités officielles se dégradent dans plusieurs provinces au cours de l’année 1959, en particulier au Kasaï et au Kivu, avec de surcroît, des affrontements tribaux. Mais c’est à Stanleyville (Kisangani) dans le Haut Congo, où s’est tenu un congrès du MNC, que se déroule une nouvelle émeute le 30 octobre 1959. La troupe tire à nouveau : des Congolais sont tués et  blessés. Tenu pour responsable, Patrice Lumumba est arrêté le 1er novembre et condamné à une peine de prison.

 

Transfert de Patrice Lumumba par les autorités belges en *janvier 1960*. A noter que cette photo constitue un beau sujet de critique historique. En effet, elle est souvent identifiée et mise en évidence comme datée de janvier 1961, soit peu de temps avant la mort du Premier Ministre congolais. G. Heinz et H. Donnay signalaient déjà cette confusion en 1966, particulièrement courante sur les réseaux sociaux. Sans surprise, l’IA de Google l’identifie erronément en ce mois d’août 2026 en l’attribuant à janvier 1961… ce qui n’est pas indifférent.

À la demande des partis congolais, et pour trouver une issue à une situation de plus en plus compliquée et tendue, le gouvernement de Gaston Eyskens accepte la tenue à Bruxelles d’une Table ronde réunissant du 20 janvier au 20 février 1960 une quarantaine de délégués de quinze partis congolais, plus leurs suppléants, ainsi que les représentants belges, ministres et parlementaires des partis socialiste, social-chrétien et libéral, les communistes n’étant pas invités. Des experts belges accompagnent également les Congolais [18]. Ces derniers, qui agissent en Front commun contrairement aux espérances gouvernementales, exigent la libération de Lumumba qui rejoint la conférence le 26 janvier. Ensemble, ils imposent leur propre calendrier qui fixe l’indépendance du Congo au 30 juin suivant, c’est-à-dire dans moins de six mois, ce que le gouvernement accepte. Une tentative du gouvernement belge de placer Baudouin Ier comme futur chef d’État du Congo, – ne fût-ce que jusqu’à l’adoption d’une future Constitution congolaise – échoue, de même que la possibilité que la Belgique se réserve certaines compétences régaliennes après l’indépendance. On peut observer avec les chercheurs réunis quelques années plus tard sous la direction de Jean Meynaud, Jean Ladrière et François Perin que la date de l’indépendance fut acquise sans qu’il y ait eu accord sur son contenu et sur les structures politiques du nouvel État et que le ministre du Congo s’engage sur une date alors qu’il avait une conception de l’indépendance fort différente de celle des délégués congolais [19]. Cet écart de compréhension va pourtant se poursuivre.

La Table ronde s’inspire du système constitutionnel belge pour dessiner le futur État congolais sous la forme d’une Constitution provisoire : système parlementaire bicaméral, avec un suffrage universel masculin direct, un Sénat représentant les provinces, un Chef de l’État – président de la République élu par le Parlement, mais non responsable -, un Premier ministre qui détient l’essentiel du pouvoir exécutif, des provinces très autonomes. Seize résolutions sont adoptées en séance plénière de la Table ronde le 20 février 1960. Le 10 mai, la Chambre belge vote par 151 voix sur 154 le projet de loi fondamentale provisoire relative aux structures du Congo, transcrivant les résolutions de la Table ronde. La Chambre debout applaudit les vœux de bonheur, de prospérité et d’heureux développement adressés par son président au Congo à la veille de son émancipation [20]. Le Sénat de Belgique vote à son tour le texte huit jours plus tard.

Une Table ronde économique, composée de délégués et d’experts belges et congolais, qui se tient d’avril à mai 1960, adopte dix-huit résolutions, réaffirmant notamment l’attachement au libéralisme économique, mais ne parvient pas à régler le problème de la dette publique congolaise qui s’est accrue considérablement depuis le lancement du Plan décennal [21]. Kasa-Vubu est, de plus, particulièrement inquiet des transferts de fonds, de biens, voire d’impôts de sociétés congolaises vers la Belgique depuis l’annonce de l’indépendance : les Belges seraient en train de vider les caisses… [22]. Dans la crainte d’éventuelles nationalisations congolaises, le 17 juin 1960, une loi est votée au Parlement belge qui permet aux sociétés actives au Congo d’adopter la nationalité belge et de se placer sous protection de la Belgique. Les compagnies à charte sont dissoutes par la loi du 27 juin 1960. Cela implique que les grandes entreprises puissent échapper aux nouvelles autorités congolaises [23]. Le choix des vénérables Union minière du Haut Katanga et de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie (CCCI), fondée en 1866 fut celui du droit belge, la Forminière, fondée en 1906, optant pour le statut congolais [24]. Deux jours plus tard, veille de l’indépendance, un traité général d’amitié, d’assistance et de coopération entre le Congo et la Belgique est signé entre les gouvernements belge et congolais sans que ne soit réglée, comme en 1908, la question de la reprise des actifs et des passifs de la colonie [25].

Les élections qui se déroulent du 11 au 25 mai 1960 voient la victoire des listes indépendantistes, en particulier du Mouvement national congolais et de son cartel, même s’ils sont loin d’être majoritaires en raison de la fragmentation des listes et des voix. Patrice Lumumba, après de longues et difficiles tractations compte tenu de la dispersion des sièges, est investi Premier ministre du Congo par la Chambre congolaise le 23 juin 1960. Joseph Kasa-Vubu est élu chef de l’État et prête serment le 27 juin. Comme l’écrit l’historien congolais Isidore Ndaywel, les Chambres, bien qu’à majorité « lumumbistes » jugèrent opportun, par souci d’équilibre et de stabilité, d’élire Iléo à la tête du Sénat et de porter Kasa-Vubu à la magistrature suprême [26].

 

Une indépendance qui dérape vers le chaos

30 juin 1960: ce jour est un jour de fête, celui de l’indépendance du Congo. Les discours croisés de Baudouin Ier et de Lumumba montrent la distance qui sépare le paternalisme voire le mépris des autorités belges des frustrations d’une partie des responsables politiques congolais. Comme l’a écrit Spaak, qui avait suivi ces événements à distance, tout cela s’est réalisé dans une improvisation que l’optimisme officiel des Belges et l’étonnement joyeux des Congolais ne pouvaient pas rendre moins dangereuse [27].

Il ne faut que quelques jours pour que la situation dérape et qu’advienne le chaos.

Une mutinerie éclate au sein de la Force publique le 5 juillet 1960. Cette dernière se révolte à Thysville (Mbanza-Ngungu, entre Kinshasa et Matadi), Léopoldville, Luluabourg (Kananga au Kasaï), Élisabethville. Les soldats congolais mettent directement en cause leur chef, le lieutenant-général Émile Janssens (1902-1989), en fonction depuis 1954. Celui-ci sera considéré à Bruxelles comme coresponsable de la mutinerie de ses troupes par des déclarations étourdies après l’indépendance [28]. Les soldats (20.000 dans la Force publique) s’en prennent également à leurs supérieurs blancs, officiers et sous-officiers (au nombre de 1.000 [29]), mais aussi au gouvernement congolais de Patrice Lumumba, ministre de la Défense. Les mutins commettent des sévices contre des Belges et leur famille, mais sans massacres systématiques, provoquant une vague de panique et un exode massif. 25.000 Européens sont évacués par un pont aérien de la SABENA avant le 28 juillet, une dizaine de milliers d’autres traversent le fleuve vers le Congo-Brazzaville [30]. Le retour précipité à Zaventem des premières victimes dramatise la situation. Devant la menace qui porte sur ses nationaux, le gouvernement belge fait intervenir, dès le 10 juillet, des troupes depuis ses bases de Kamina, Kitona et Banana, ainsi que des parachutistes, envoyés depuis la métropole. Pour le général Charles Cumont (1902-1990) qui commande l’ensemble des troupes belges, les ordres sont clairs : d’une part, protégez les vies humaines, d’autre part, soutenez le Katanga [31]. Son action, jugée trop vigoureuse par le ministre de la Défense, conduit à ce qu’il soit déchargé de sa mission après 13 jours [32].

En effet, cette véritable reconquête du Congo déclenche une escalade dans les violences. Contrairement au traité d’amitié du 30 juin, cette intervention se fait non seulement sans accord du nouveau gouvernement congolais mais, de plus, face à plusieurs refus formels du Premier ministre Patrice Lumumba d’activer cette clause. Les troupes belges interviennent brutalement à Matadi – où, pourtant aucun Belge n’est en danger [33] -, à Luluabourg, Élisabethville et à Léopoldville en vue de rétablir l’ordre, désarmant aussi de manière préventive les troupes congolaises. Aux yeux des Africains, mais aussi des Nations Unies – trop longtemps tenues à l’écart par Bruxelles -, l’opération apparaît comme une attaque en règle par des troupes belges d’un territoire étranger [34]. En quelques jours, les forces belges sont au nombre de 10.000 hommes. En une semaine; elles occupent Élisabethville, puis Matadi, Léopoldville, le reste du Bas Congo, le Katanga, etc.

La situation politique s’aggrave le 11 juillet lorsque Moïse Tshombe, président du parti fédéraliste Conakat (Le Katanga aux Katangais) proclame l’indépendance de la riche province du Katanga, en profitant de l’intervention des forces belges et du désarroi de l’Armée nationale congolaise. Tshombe dispose clairement du soutien direct de l’Union minière [35] et de l’appui de Belges sur place ou à Bruxelles – notamment au Palais [36]. Un homme joue un rôle central : le comte Harold d’Aspremont Lynden (1914-1967), devenu ministre belge des Affaires africaines, qui s’appuie sur une mission d’assistance technique au Katanga, la Mistebel [37]. Disposant de moyens financiers importants, Tshombe recrute aussi des mercenaires. Les Belges aident à la création d’une gendarmerie katangaise qui sera utilisée contre l’armée congolaise. La Commission d’enquête parlementaire Lumumba a, en 2001, émis les considérations suivantes au sujet du rôle du chef de l’État belge, le roi Baudouin :

On ne connaît toujours pas aujourd’hui les tenants et aboutissants de la crise qui se déroule – à l’insu du grand public – entre le 5 et le 10 août 1960. Certains éléments indiquent que le Roi veut mettre sur pied un gouvernement qui joue carrément la carte du Katanga (reconnaissance en droit et, par conséquent, opposition à l’entrée des troupes des Nations unies). Il est difficile de dire, à cet égard, si le Roi agit de sa propre initiative ou sous la pression d’autres centres de pouvoir (par exemple, des groupes financiers). Mais l’initiative du Roi dépasse les limites de la crise congolaise. Aussi bien le gouvernement que le parlement se sont discrédités aux yeux de l’opinion publique. Depuis le début de la crise congolaise, des voix s’élèvent pour réclamer la formation d’un cabinet fort et certaines tendances antidémocratiques se font jour [38].

Face à cette situation dans laquelle ses initiatives sont balayées, le gouvernement congolais fait alors appel aux Nations Unies afin de protéger le territoire national contre l’acte d’agression des troupes métropolitaines belges [39]. Réuni d’urgence le 13 juillet, le Conseil de Sécurité adopte une résolution appelant le gouvernement belge à retirer ses troupes du territoire de la République du Congo [40]. Les autorités congolaises adressent un ultimatum formel à la Belgique à ce sujet. Les relations diplomatiques sont dès lors rompues entre les deux pays, à l’initiative du gouvernement Lumumba (14 juillet). La crise semble à son comble. 18.000 Casques bleus de l’Onu sont progressivement déployés à partir du 15 juillet. Malgré le fait que, le 22 juillet, une résolution des Nations Unies en faveur de l’intégrité territoriale du Congo a été votée à l’unanimité, le 8 août, c’est la province du Kasaï qui proclame son autonomie à l’initiative d’Albert Kalonji. Les troupes belges tardent à se retirer : le 31 août, Dag Hammarskjöld (1905-1961), le secrétaire général des Nations Unies, proteste contre cette lenteur.

Lumumba se rend alors aux États-Unis pour avoir des entretiens à l’Onu et pour chercher un appui auprès du président Dwight D. Eisenhower (1890-1969), en vain, le président lui faisant savoir que les Américains n’interviendraient que sous couvert des Nations Unies [41].

Dans un contexte de Guerre froide, Lumumba et Kasa-Vubu font appel aux Soviétiques, mais sans recevoir l’appui attendu, ce qui les empêche de réussir une contre-offensive sur les provinces en sécession. Devenu ennemi numéro 1 des Occidentaux, placé en ligne de mire d’agents américains, Patrice Lumumba est destitué par le président Kasa-Vubu le 5 septembre, mais le Premier ministre se proclame chef de l’Etat et commandant en chef le 9 septembre. Joseph Iléo est désigné comme Premier ministre par Kasa-Vubu. Le Congo vit une confusion institutionnelle.

Le 13 septembre, les forces de l’Onu affrontent directement les gendarmes katangais et leurs supplétifs blancs à Élisabethville. Les combats vont sporadiquement se poursuivre pendant plusieurs mois [42].

La roue tourne à nouveau le 14 septembre : par un coup d’État, le colonel Joseph-Désiré Mobutu (1930-1997), chef de l’Armée nationale congolaise, neutralise Kasa-Vubu, Lumumba et Iléo. Mobutu installe un Collège de commissaires généraux, composé surtout de jeunes universitaires et d’étudiants. Ce Collège exerce le rôle des Chambres jusqu’au 9 février 1961.

Mis en résidence surveillée, Patrice Lumumba tente de rejoindre Stanleyville où un gouvernement lumumbiste mené par Antoine Gizenga (1925-2019) a proclamé début décembre une république libre du Congo. Arrêté par l’Armée nationale congolaise, Lumumba est ramené à Léopoldville puis expulsé vers Élisabethville. Il y est assassiné par des soldats katangais le 17 janvier 1961, en même temps dque deux compagnons et en présence de plusieurs ministres katangais, dont Moïse Tshombe, et d’agents belges [43]. En 2023, les historiens belges Guy Vanthemsche et Roger De Peuter observent que les autorités belges étaient non seulement informées, mais qu’elles ont même facilité l’assassinat [44]. Quant à l’historien congolais Isidore Ndaywel, il estime qu’il s’agissait de l’aboutissement d’une politique méthodique de Bruxelles, New York et Washington, soutenues par des complicités kinoises [45].

 

Changement de gouvernement et de politique à Bruxelles

Le 25 avril 1961, à Bruxelles, le Gantois Théo Lefèvre (1914-1973), président du Parti social-chrétien, remplace Gaston Eyskens au 16, rue de la Loi et devient Premier ministre d’un gouvernement social-chrétien – socialiste où Paul-Henri Spaak est vice-Premier et ministre des Affaires étrangères. Dans leur déclaration gouvernementale, les nouveaux ministres ont inscrit une mention spéciale concernant le Congo :

Sans doute n’est-il pas nécessaire d’affirmer que la Belgique, qui a librement donné l’indépendance au Congo, a renoncé définitivement à toute politique colonialiste ou néo-colonialiste. La Belgique entend poursuivre avec la République du Congo, État indépendant et souverain, une politique d’amitié. Elle reste prête à l’aider dans les limites de ses moyens et pour autant que cette aide soit désirée par l’autorité légitime du Congo.

La Belgique reste fidèle à l’idéal des Nations-Unies, tel qu’il est exprimé dans la Charte. Elle entend collaborer avec elles tout en y défendant avec énergie, contre des accusations souvent odieuses, ses intérêts et son honneur[46].

Le gouvernement Lefèvre-Spaak doit également se saisir des problèmes du Ruanda-Urundi. En effet, depuis l’été 1959, le pays est déchiré par une guerre civile entre populations suivant le clivage entre Hutu et Tutsi, obsessionnel chez le colonisateur [47], que les autorités belges, ainsi que l’Église catholique et les mouvements belges qui lui sont proches, ont encouragé dans le cadre de leur administration indirecte. Ces clivages avaient également une forte signification sociale [48]. Sous la pression des Nations Unies, et craignant un scénario à la congolaise, le 1er juillet 1962, la Belgique accorde l’indépendance au Ruanda-Urundi. Le Rwanda devient une république, tandis que le Burundi se constitue en monarchie constitutionnelle.

Alors que le Congo essaie de sortir de la guerre civile et de se reconstruire politiquement, en janvier 1963, une intervention militaire musclée de l’ONU met fin à l’indépendance katangaise. Les relations diplomatiques sont rétablies entre le Congo et la Belgique en décembre 1961.

 

Épilogue

Fin 1963, le lancement d’une guérilla d’insurrection dans le Kwilu par Pierre Mulele, ancien ministre de l’Éducation de Lumumba, met de nouveau en danger dans cette région des Européens, mais aussi des Asiatiques. Rappelé d’exil par Kasa-Vubu, Moïse Tshombe  remplace Cyrille Adoula, Premier ministre de 1961 à 1964, et prend la tête d’un gouvernement de salut public. Il fait appel à la Belgique qui, avec l’appui de la logistique américaine, envoie à nouveau des troupes au Congo. L’intervention contre les insurgés, à nouveau hors du cadre de l’ONU, combine, d’une part, des colonnes composées de soldats de l’Armée nationale congolaise, des militaires belges, d’anciens gendarmes katangais et des mercenaires dirigés par un colonel belge [49] et, d’autre part, des opérations de parachutistes belges sur Stanleyville (Kisangani) et Paulis (Isiro). Les 24 et 26 novembre 1964, ils affrontent les troupes mulelistes (Simbas) et délivrent des otages. Des milliers d’Africains et une centaine d’Européens sont tués.

La situation reste confuse jusqu’au 25 novembre 1965, date à laquelle Joseph-Désiré Mobutu, promu lieutenant général par Kasa-Vubu, prend le pouvoir, abolissant toutes les institutions, instaurant la Deuxième République. Il se maintient au pouvoir jusqu’en 1997, mettant fin à la guerre civile par un régime dictatorial.

En mai 1978, une nouvelle intervention militaire sera nécessaire pour neutraliser plusieurs milliers de rebelles katangais venu d’Angola à Kolwezi, ville minière du Shaba (Katanga). Une opération est montée à cet effet par les parachutistes français et belges, ainsi que par l’armée congolaise.

Philippe Destatte

@PhD2050

A suivre : 5. Faire mentir Patrice Lumumba

 

[1] Discours prononcé par le général de Gaulle, président du Conseil, à Brazzaville (Congo), 24 août 1958. https://www.elysee.fr/charles-de-gaulle/1958/08/24/discours-prononce-par-le-general-de-gaulle-president-du-conseil-a-brazzaville-congo-24-aout-1958

[2] Robert CORNEVIN, Histoire du Congo (Léopoldville), p. 240, Paris, Berger-Levrault, 1963. – Philippe DECRAENE, L’Afrique noire tout entière fait écho aux thèmes panafricains exaltés à Accra, dans Le Monde diplomatique, Février 1959, p. 1 et 10.

[3] J. BRASSINNE DE LA BUISSIERE & G-H DUMONT, Les autorités belges et la décolonisation du Congo…, p. 30. – Décret du 25 janvier 1957.

[4] Faut-il que le gouvernement désigne ou que le peuple vote ?, dans Congo, 4 mai 1957, cité dans Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise, p. 41, Bruxelles, Complexe, 1985.

[5] André BLANCHET, La conférence d’Accra a consacré la constitution d’un bloc africain sur le plan international, dans Le Monde, 24 avril 1958.

[6] Discours prononcé par Patrice Emery LUMUMBA à Kalamu le 28 décembre 1958 dans La Pensée politique de Patrice Lumumba, Textes et documents recueillis et présentés par Jean VAN LIERDE, p. 16-17, Paris, Présence africaine, 1963.

[7] Jean OMASOMBO TSHONDA et Guy VANTHEMSCHE, 1960 : la fin de la colonisation du Congo ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 83.

[8] Pierre DE VOS, La décolonisation, Les événements du Congo de 1959 à 1967, coll. Les grands dossiers de la RTB, p. 5, Bruxelles, ABC, 1975.

[9] J. OMASOMBO TSHONDA et G. VANTHEMSCHE, 1960 : la fin de la colonisation du Congo ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 85.

[10] Gaston EYSKENS, Mémoires, p. 657-658, Bruxelles, CRISP, 2012.

[11] Baudouin 1er, 13 janvier 1959, allocution radiophonique, Archives INR. Voir aussi Pascal DELWIT, La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours, p. 309, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2022.

[12] Annales parlementaires, Chambre des représentants, 13 janvier 1959, p. 3 – 8.

[13] Léo, diminutif de Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

[14] La déclaration gouvernementale sur l’avenir du Congo, Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 5, no. 5, 1959,. p. 22-23. https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1959-5-page-4.htm#no3

[15] Jean MEYNAUD, Jean LADRIERE et François PERIN dir., La décision politique en Belgique, Le pouvoir et les groupes, p. 355, Paris, A. Colin, 1965.

[16] Jos VAN EYNDE, Annales parlementaires, Chambre, 13 janvier 1959, p. 9.

[17] Gaston MOULIN, Annales parlementaires, Chambre, 13 janvier 1959, p. 12.

[18] Jacques BRASSINNE, Les conseillers à la Table ronde belgo-congolaise, dans Courrier hebdomadaire, CRISP, n° 1263-1264, 1989.

[19] J. MEYNAUD, J. LADRIERE et F. PERIN dir., La décision politique en Belgique…, p. 357. Le ministre du Congo était alors le social-chrétien gantois Auguste De Schrijver 1898-1991).

[20] Annales Parlementaires, Chambre des Représentants, 10 mai 1960, p. 47.

[21] Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise…, p. 32.

[22] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 444.

[23] J. OMASOMBO TSHONDA et G. VANTHEMSCHE, op. cit., p. 91. – Jean-Louis MOREAU, De la décolonisation à la zaïrianisation, …, p. 10.

[24] X. MABILLE ea, La Société générale de Belgique…, p. 96.

[25] Alain STENMANS, op. cit., p. 30.

[26] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 449-450.

[27] Paul-Henri SPAAK, Combats inachevés…, p. 238.

[28] G. EYSKENS, Mémoires…, p. 722-723. – J. VANDERLINDEN, op. cit., p. 140-141. – « Pour un soldat, pour un officier, pour un militaire : avant l’indépendance = après l’indépendance. » Témoignage du Général Janssens dans P. DE VOS, La décolonisation…, p. 113.

[29] Emmanuel GERARD, La crise du Congo (1960-1963) : la démonstration d’une décolonisation ratée ? dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 98.

[30] G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 223. – G. VANTHEMSCHE, 1960, Un pont aérien évacue 25.000 Belges du Congo, dans M. BEYEN ea., Histoire mondiale de la Flandre, Waterloo, La Renaissance du Livre – Ons erfdeel, 2020, pp. 484-489

[31] Témoignage dans P. DE VOS, La décolonisation…, p. 153.

[32] Louis-François VANDERSTRAETEN, Charles de Cumont, dans Nouvelle Biographie nationale, p. 87-88, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1997.

[33] Cette intervention, qui coûte la vie à des soldats congolais, est considérée par certains témoins comme décisive dans le processus qui relance la mutinerie. André SCHÖLLER, Congo-1960, Mission au Katanga, Intérim à Léopoldville, p. 209, Paris-Gembloux, Duculot, 1982.

[34] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 475. – G. VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo…, p. 224-225. P. DE VOS, op. cit., p. 145 sv. – Jean-Pierre Chrétien note : En 1960 et 1961, on assiste à une course contre la montre entre l’ONU, soucieuse d’assurer un passage démocratique à l’indépendance, et la Belgique, désireuse de mettre en place des autorités autonomes qui lui soient dévouées. Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, …, p. 265, Paris, Flammarion, 2011.

[35] L’UMHC versa à Tshombe 1, 25 milliards de francs belges à titre de provision sur les impôts de 1960 qu’elle devait à l’État congolais. I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 476. – X. MABILLE ea, La Société générale…, p. 98-99.

[36] Le discours de Baudouin Ier, le 21 juillet 1960, constitue un argument puissant en ce sens : Des ethnies entières, à la tête desquelles se révèlent des hommes honnêtes et de valeur, nous ont conservé leur amitié et nous adjurent de les aider à construire leur indépendance au milieu du chaos qu’est devenu aujourd’hui ce que fut le Congo belge. Notre devoir est de répondre à tous ceux qui nous demanderont loyalement notre collaboration. Le roi Baudouin : notre devoir est de répondre à tous ceux qui nous demanderont loyalement notre collaboration, dans Le Monde, 23 juillet 1960.

[37] Emmanuel GERARD, La crise du Congo (1960-1963)… dans I. GODDEERIS ea, dir., Le Congo colonial…, p. 103-104... – Jacques BRASSINNE de LA BUISSIERE, La sécession du Katanga : témoignage (juillet 1960 – janvier 1983), Lausanne, Peter Lang, 2016.

[38] Enquête parlementaire (…) Lumumba, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête, Vol. 1, Doc 50 0312/006, 16 novembre 2001, 574 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312006.pdf

[39] Michel VIRALLY, Les Nations Unies et l’Affaire du Congo en 1960, aperçu sur le fonctionnement des Institutions, dans Annuaire français de droit international, vol. 6, 1960. p. 565.

[40] Cette demande exprimée dans la Résolution S/4387 est réitérée le 22 juillet (S/4405), ainsi que le 9 août concernant le Katanga (S/4426). M. VIRALLY, op. cit., p. 595-597.

[41] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 477. – Romain YAKEMTCHOUK, Les relations entre les Etats-Unis et le Zaïre, dans Studia Diplomatica, vol. 39, no. 1, 1986, p. 10-11.

[42] Jules-Gérard LIBOIS, Sécession au Katanga, Bruxelles- Léopoldville, CRISP-INEP, 1963.

[43] Jacques BRASSINNE de LA BUISSIERE, L’exécution de Lumumba, Témoignage(s), Bruxelles, Racine, 2018.

[44] Guy VANTHEMSCHE & Roger DE PEUTER, A Concise history of Belgium, p. 334, Cambridge University Press, 2023

[45] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle histoire du Congo…, p. 483. – Sur ces faits, selon un des historiens de la Commission parlementaire, le dernier paragraphe du rapport historique est explicite : On peut affirmer avec certitude que les instances gouvernementales belges ont aidé à chasser Lumumba du pouvoir, se sont ensuite opposées à toute réconciliation avec ce dernier et ont tenté d’empêcher son retour au pouvoir. Elles ont insisté pour qu’il soit arrêté, mais pas pour qu’il soit jugé. Elles ont appuyé le transfert de Lumumba au Katanga, sans exclure, par des mesures appropriées, la possibilité qu’il soit mis à mort. Philippe RAXHON, Le débat Lumumba, Histoire d’une expertise, p. 83, Bruxelles, Labor, 2002.

[46] Déclaration gouvernementale lue par le Premier ministre Théo Lefèvre à la Chambre le 2 mai 1961 et au Sénat le 2 mai 1961. CRISP, https://www.crisp.be/documents-politiques/gouvernements/gouvernements-nationaux-federaux/

[47] Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 246.

[48] Lettre des étudiants Banyarwanda au ministre De Schrijver, Léopoldville, 27 novembre 1959, dans Les problèmes du Ruanda, Courrier hebdomadaire du CRISP, 1960/5, n°51), p. 1-23. https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1960-5-page-1.htm – Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, Paris, Flammarion, 2011. – J-P. CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 264-265.

[49] Frédéric VANDEWAELE, L’Ommegang, Odyssée et reconquête de Stanleyville, 1964, Bruxelles, Le Livre africain, 1970.

Mons, le 6 juillet 2026

Les réactions qui viennent de suivre les questions, à tout le moins légères, posées aux élèves du Certificat d’études de base (CEB), épreuve externe certificative organisée en fin de 6e année primaire dans toutes les écoles de la Communauté française de Belgique, ne sont que le symptôme de la difficulté persistante à aborder le sujet de la colonisation du Congo par la Belgique. Ce constat est d’autant plus surprenant que les historiens professionnels ont, depuis très longtemps, consacré des travaux analysant sans concession cette problématique de notre histoire : on peut citer Jean Stengers, Michel Dumoulin, Jean-Luc Vellut, Guy Vanthemsche, Idesbald Godderis ou Amandine Lauro, etc., souvent en dialogue avec des collègues congolais ou étrangers, dont les capacités critiques ne sont pas moindres.

Dans mes enseignements en Histoire de la Belgique contemporaine à l’Université de Mons, je consacre d’ailleurs un chapitre à la colonisation et à la décolonisation du Congo (1885-1965) dont je vais livrer ici une synthèse en quelques épisodes. On peut retrouver une version plus avancée de ce texte dans mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll. de l’Ecole de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

 

Introduction : historicité et légitimité de la colonisation

Aborder les relations entre l’Afrique centrale et la Belgique aux XIXe et XXe siècles est porteur d’enjeux que l’on pourrait formuler de la manière suivante : pourquoi la Belgique s’est-elle embarquée dans l’aventure coloniale européenne en Afrique au XIXe siècle ? Comment a-t-elle géré cette situation ? Et ensuite fait face au processus de décolonisation encouragé par les Nations Unies puis finalement revendiqué par les populations elles-mêmes ?

Par colonisation, nous entendrons, avec l’historienne Christelle Taraud, la mise en dépendance d’un territoire, qui peut être un Etat, par une métropole coloniale, qu’elle repose sur une administration directe ou indirecte et qu’elle soit de peuplement, d’exploitation, ou les deux ensemble [1]. On peut compléter cette définition en qualifiant cette mise en dépendance de processus politique de domination et d’oppression tout en attendant nos conclusions pour voir s’il s’applique à l’histoire de Belgique et de quelle manière :

 Phénomène de domination et d’oppression, la colonisation, en tant que processus politique transcendant les frontières idéologiques, a revêtu de multiples formes selon les empires, les terrains et les populations considérés, suivant des chronologies propres à chaque territoire colonisé [2].

Pour ce qui concerne la décolonisation, dont le concept a été également très discuté, la définition du sociologue franco-tunisien Albert Memmi (1920-2020) nous paraît la plus nuancée : l’ensemble des processus qui doivent conduire un peuple colonisé de la dépendance à l’indépendance.

Au sens large, la décolonisation est l’ensemble des réponses négatives d’un peuple colonisé à la condition qui lui est faite ; en fait, un mouvement parallèle et synchrone à celui de la colonisation, qui toujours l’accompagne et le nie [3].

Au sens étroit, on peut réserver le mot de décolonisation à la phase ultime du mouvement, lorsque l’ex colonisé achève la liquidation de la relation coloniale et inaugure sa vie d’homme libre [4].

Probablement davantage encore que pour d’autres problématiques, construire ce chapitre exige une démarche heuristique particulièrement rigoureuse, faite de réflexivité et d’empathie. Le cas de la Belgique n’est évidemment pas unique face à ces dynamiques de colonisation et de décolonisation, même si le débat y est particulièrement vif entre les mémoires et l’histoire. Avec leurs qualités et leurs défauts, les heureuses initiatives parlementaires de 2000-2001 [5] et 2020-2021 [6] constituent des éléments probants de cette vivacité. Les membres de la Commission « Lumumba » avaient observé que ce poids colonial était toujours bien présent et que les populations congolaises et belges n’avaient pas exorcisé les démons du passé [7]. C’est probablement toujours vrai plus de vingt ans plus tard même si l’historiographie s’est considérablement enrichie et si, surtout, le dialogue et la collaboration entre historiens congolais et belges se sont accrus. Comme le notait en 2023 Pierre Singaravélou, directeur de l’imposant ouvrage Colonisations, Notre histoire :

L’enquête historique ne fait pas bon ménage avec la morale et l’idéologie, dont elle est le meilleur révélateur, éclairant la manière dont se forgent les légendes dorées et les romans nationaux dans les métropoles impériales et les nations nouvellement indépendantes. Elle appréhende avec lucidité et sang-froid les sujets les plus brûlants, retrace leur généalogie, propose une multiplicité d’approches et d’interprétations, excluant la doxa du récit unique [8].

Néanmoins, nous aurions tort de considérer que le débat sur la colonisation ne serait que contemporain. Ainsi que la plupart des travaux le rappellent, en particulier celui qui vient d’être cité, les abus de droit, les violences, les spoliations, les massacres nous sont connus, car ils ont été dénoncés et documentés à l’époque. Déjà en 1885, le vif échange entre Jules Ferry (1832-1893) et George Clemenceau (1841-1929) à la Chambre des Députés de la République posait parfaitement la question de la légitimité de cette colonisation fondée sur les conceptions philosophiquement et scientifiquement inexactes ­de hiérarchie de ce qu’ils nommaient races et civilisations. Cette théorie raciste a notamment été répandue notamment par le diplomate français Arthur de Gobineau (1816-1882) dans son livre Essai sur l’inégalité des races humaines, publié en 1853. Elle est alors contestée, voire réfutée, en 1885 par l’intellectuel et homme politique haïtien (Joseph) Anténor Firmin, alors membre de la Société d’Antropologie de Paris [9]. Ainsi, d’emblée la question de l’égalité et des droits de l’être humain est-elle  convoquée [10].

À cet affrontement originel entre deux grands élus français, en correspond un autre tout aussi renommé, mais portant sur un bilan de colonisation belge. C’est évidemment la divergence des discours prononcés par, d’un côté, le roi Baudouin Ier (1930-1993) et, d’un autre, le Premier ministre Patrice Lumumba (1925-1961), lors de la cérémonie d’indépendance du Congo, le 30 juin 1960 au Palais de la Nation à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

Ainsi, pour le chef de l’État belge, le bilan de 80 ans de colonisation, c’est-à-dire en remontant à 1880, semblait particulièrement positif :

Messieurs, L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. Elle marque une heure décisive dans les destinées non seulement du Congo lui-même, mais je n’hésite pas à l’affirmer, de l’Afrique tout entière. Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations ; ensuite, pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s’apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d’Afrique ; enfin, pour appeler à une vie plus heureuse les diverses régions du Congo que vous représentez ici, unies en un même Parlement...[11]

En réponse, le discours surprise du nouveau Premier ministre congolais était fondé sur un tout autre regard de l’histoire. Patrice Lumumba s’est distancié à la fois des Belges et du discours pusillanime du président de la République, Joseph Kasa-Vubu (1917-1969), même si celui-ci avait renoncé en séance à prononcer la dernière partie de son allocution, la plus aimable à l’égard du colonisateur et du roi Baudouin [12]. De surcroît, Kasa-Vubu n’avait pas joué le jeu de la responsabilité ministérielle. Dès lors, le discours de Lumumba joua-t-il un rôle déterminant dans ce moment particulier d’émancipation des Congolais. On peut en juger par cet extrait de l’intervention du Premier ministre congolais :

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort ; nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine, pour les autres [13].

Comme l’écrit l’historien Jean-Luc Vellut, ce discours n’était pas surprenant par rapport à la ligne politique que Patrice Lumumba tenait depuis des mois dans son combat pour l’indépendance de son pays. Mais, outre qu’il était inattendu, il était fondamentalement différent de celui prononcé quelques jours auparavant par le Premier ministre lors de son investiture devant le Parlement congolais [14].

Un flashback est assurément nécessaire sur l’histoire des anciennes colonies, non seulement pour établir ce qui fondait cette différence radicale de regards et de postures, mais surtout pour les comprendre. Tout en ayant constamment à l’esprit que le Congo de 1955 n’est plus celui de 1885. Mais certains traits essentiels du système colonial persistent bel et bien tout au long de la domination belge [15].

 

1. L’État indépendant du Congo, une colonie sans métropole (1885-1908)

 L’entrée visible de l’Afrique dans l’empire de la civilisation, la distribution de ses vastes territoires entre les nations de l’Europe, l’initiation, sous leur conduite, de millions de nègres à des conditions supérieures d’existence, apparaîtront à juste titre comme l’une des révolutions les plus considérables de notre temps, les plus fécondes en conséquences économiques et politiques, peut écrire en 1888 Émile Banning (1836-1898) [16]. Ce fonctionnaire au ministère belge des Affaires étrangères, diplômé de l’Université de Liège, va jouer un rôle considérable pour diffuser l’idée de colonisation et soutenir une politique coloniale belge en Afrique.

 

La conquête de l’Afrique

Au milieu du XIXe siècle, de grands explorateurs comme David Livingstone (1813-1873), Henry M. Stanley (1841-1904), Verney L. Cameron (1844-1894), Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905), Carl Peters (1856-1918), notamment, ouvrent les voies de la colonisation de l’Afrique par les nations européennes. Celles-ci entrent progressivement en concurrence. Les explorations prennent progressivement la forme de colonnes militaires qui se font face, nécessitant un développement du droit international. La Belgique va investir cette compétence : l’Institut de Droit international est fondé à Gand en 1873 à l’initiative du juriste Gustave Rolin-Jaequemyns (1835-1902), futur ministre de l’Intérieur, libéral.

En fait, les intentions des nations européennes qui proclament leurs volontés humanitaires et civilisatrices sont ambiguës. De plus, elles se fondent sur le mythe d’une Afrique sauvage, inhabitée, inexploitée, hors du temps [17]. Le cas de la Belgique est caractéristique si on observe l’ambition de Léopold II (1835-1909), qui règne de 1865 à 1909, et rêve depuis 1855 d’offrir des débouchés commerciaux extérieurs à l’industrie belge [18]. En 1876, le roi organise au Palais royal à Bruxelles une conférence géographique internationale rassemblant les principaux voyageurs africains et géographes renommés. Dans son discours d’ouverture, Léopold II appelle à une croisade pour ouvrir l’Afrique à la civilisation et faire de Bruxelles, en quelque sorte, le quartier général de ce mouvement civilisateur [19]. C’est à cet effet qu’il fonde alors l’Association internationale africaine pour l’exploration et la civilisation de l’Afrique centrale, à vocations scientifique et philanthropique. Néanmoins, comme l’écrit l’historien bruxellois Jean Stengers (1922-2002), même s’il paraît convaincant, le langage humanitaire du roi, peut être interrogé : est-il philanthrope et naïf l’homme qui, en 1877, écrit que l’heure lui paraît propice pour « nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain » – et chez qui l’idée de la « part du gâteau » est évidemment demeurée, par la suite, l’idée fondamentale, qui inspire toute son action [20].

Alors que les puissances européennes commencent à s’emparer de ces parties de l’Afrique (Tunisie en 1881, Égypte en 1882, Guinée en 1884, Soudan en 1884, Érythrée en 1885, Togo, Cameroun et Sud-Ouest africain en 1885), quatorze États se réunissent à Berlin de novembre 1884 à février 1885, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck (1815-1898). L’objectif de cette conférence internationale est de se concerter sur les questions de liberté de commerce et de culte, d’esclavagisme et de souveraineté du continent africain, afin d’éviter de futures tensions voire des conflits entre Etats participants. Comme les Anglais refusent de parler du bassin du fleuve Niger et les Français de celui du Sénégal, la conférence va se focaliser sur le bassin du Congo auquel Lisbonne et Paris, mais aussi Léopold II, s’intéressent particulièrement. L’acte général de la Kongokonferenz proclame la liberté de commerce dans le bassin du Congo et arrête des principes humanitaires en matière de traite des esclaves, de circulation d’armes et d’alcool [21].

Le bassin du Congo en 1885 dans la carte de l’Afrique selon les connaissances européennes, établie par John Bartholomew (1831-1893) – Wikimedia Commons

L’honneur de Xavier Neujean

Léopold II, qui a transformé l’Association internationale africaine en Association internationale du Congo (AIC), se voit reconnaître depuis 1884, en marge de la conférence convoquée par Bismarck, et de manière indirecte par une série d’accords bilatéraux [22], la souveraineté personnelle sur l’État indépendant du Congo (EIC). Si ce territoire ne doit pas son existence à l’Acte de Berlin, ce texte lui impose d’importantes contraintes, parmi lesquelles la neutralité. Néanmoins, comme le souligne Jean Stengers, il s’agit du cas, unique dans l’histoire contemporaine, d’un État dont la souveraineté était investie dans la personne du souverain. Ainsi, les puissances avaient délibérément reconnu à un homme le droit de créer un État dont il serait le maître [23].

La Chambre belge vote la sanction de l’acte de la Conférence de Berlin qui revêt le caractère d’un traité de commerce universel. Le 10 mars 1885, le chef du Cabinet (« le Premier ministre »), le catholique Auguste Beernaert (1829-1912) se réjouit des résultats des manœuvres diplomatiques en marge de la Conférence de Berlin où la Belgique était représentée et en informe la Chambre des Représentants.

Un nouvel État se trouve ainsi, par l’accord unanime des nations, né à la vie publique. Et, pour la première fois sans doute dans l’histoire du monde, semblable événement se produit, non par l’effet de la conquête ou de révolutions sanglantes, mais comme un gage de paix, de civilisation et de progrès.

C’est une œuvre internationale ; mais cependant, nous avons le droit de le dire avec fierté, c’est essentiellement une œuvre belge. Et c’est pour nous une satisfaction patriotique de reconnaître, avec l’Europe entière, que le mérite en revient surtout à l’initiative, à la persistante énergie et aux sacrifices de notre Roi. (Très bien! très bien! sur tous les bancs.) (…)

Puisse, messieurs, dès aujourd’hui le Congo offrir à notre activité surabondante, à nos industries de plus en plus à l’étroit, des débouchés dont elles sachent profiter ! Puisse l’esprit d’initiative du Roi encourager nos compatriotes à chercher même au loin des sources nouvelles de grandeur et de prospérité pour notre chère patrie ! (Applaudissements.) [24]

L’enthousiasme de la Chambre, qui vote une adresse de félicitations au roi, ne la dispense toutefois pas d’un débat parlementaire plus approfondi. En effet, l’article 62 (87 nouveau) de la Constitution belge dispose depuis 1831 que :

Le Roi ne peut être en même temps chef d’un autre État, sans l’assentiment des Chambres. Aucune des deux Chambres ne peut délibérer sur cet objet si deux tiers au moins des membres qui la composent ne sont présents, et la résolution n’est adoptée qu’autant qu’elle réunit au moins deux tiers des suffrages [25].

Même si, au sortir de la Révolution de 1830, cet article avait été conçu afin d’éviter l’absorption du pays sous prétexte d’union personnelle, il n’en constitue pas moins en 1885 un obstacle formel pour le roi. Dûment cornaqué par Beernaert, le 28 avril 1885, le Parlement vote une résolution autorisant le roi à devenir le Chef de l’État fondé par l’Association internationale du Congo en précisant que l’union entre la Belgique et le nouvel État du Congo sera exclusivement personnelle. 124 membres sur 126 autorisent le roi. Seul le député libéral liégeois Léonard Xavier Neujean (1840-1914), avocat à la Cour d’Appel de Liège et futur bâtonnier, s’y oppose clairement en s’interrogeant – en juriste rigoureux qu’il est – sur la légitimité de l’initiative à l’égard des populations autochtones qui pourraient avoir été spoliées.

Le gouvernement ne fait ni ne tente aucune réponse à cette question capitale, qui est sur toutes les lèvres ! Il ne nous renseigne ni sur le caractère, ni sur les religions, ni sur les besoins, ni sur la densité, ni sur les dispositions des populations du nouvel État. Il nous laisse sous l’impression plus que vague d’une carte qui indique… des immensités inexplorées ! II n’explique ni peu ni point ce que sont « ces traités conclus avec les souverains légitimes dans le bassin du Congo et de ses tributaires qui ont cédé à l’Association internationale en toute souveraineté de vastes territoires en vue de l’érection d’un État libre et indépendant. » Nous en sommes réduits à cette phrase un peu sibylline que j’extrais de la déclaration de l’Association du 25 février 1885.

 Le gouvernement a-t-il pris connaissance de ces traités qui fournissent la matière du nouvel État, qui constituent ses titres et doivent contribuer à lui assurer la tranquillité ? Je concilie difficilement l’existence de ces traités avec les vides qui remplissent les 9/10 de la carte du nouvel État. La Belgique, dont le droit est la force, est-elle donc indifférente à la légitimité de cette souveraineté du nouvel État ? Le gouvernement ne cherche nullement à nous édifier, même sommairement, sur la viabilité du nouvel État ! [26]

En fait, la volonté du gouvernement est de faire échapper la Belgique à la responsabilité morale de l’initiative royale au Congo [27]. Néanmoins, très rapidement, l’expression Congo belge est utilisée, notamment à l’étranger et dans les milieux diplomatiques pour désigner la colonie : outre la personne du roi, tous les services centraux de l’EIC ont leur siège à Bruxelles, tous les fonctionnaires sont belges tandis que, au Congo même, les Belges jouent le rôle essentiel dans l’administration, la justice et l’armée où les officiers sont des détachés de l’Armée belge. Il en est de même pour les missions catholiques. Le roi toutefois distingue bien son rôle entre les deux États : dans la monarchie constitutionnelle, il n’exerce aucune responsabilité sans ses ministres et dans l’EIC, il les exerce toutes, souverainement, sur ce qu’il considère comme un bien privé, en particulier le Domaine de la Couronne, partie considérable de la province de l’Équateur qu’il se réserve par décret en 1896 et dont les revenus lui sont attribués. Ce domaine est à distinguer du Domaine privé, établi en 1892 pour couvrir les dépenses publiques de l’EIC.  Quant à la base juridique des droits de Léopold II sur le Congo, elle demeure dans une ombre que personne n’essaya de percer [28]. Cumulant à lui seul tous les pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire –, celui que l’on désigne désormais comme le roi-souverain échappe pour ses affaires congolaises aux règles de la responsabilité ministérielle, établit des décrets secrets, et peut révoquer à tout moment tout agent qu’il désigne, dérogeant au principe de l’inamovibilité des magistrats exerçant la justice [29].

Philippe Destatte

A suivre : 2. Un régime colonial prédateur

 

[1] Christelle TARAUD, Définition, Colonisation dans Christelle TARAUD, Idées reçues sur la colonisation, La France et le monde : XVIe-XXIe siècles, , p. 9-10, Paris, Le Cavalier Bleu, 2018.

[2] Amaury LORIN et Christelle TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles), Sociétés, cultures, politiques, p. 3, Presses universitaires de France, 2013. – Dans le Dictionnaire de l’histoire, figurant sur le site d’historiens professionnels Herodote.net, il est rappelé que le concept de colonisation est polysémique selon les périodes. Au XIXe siècle, par abus de langage, le mot colonie s’est appliqué à des territoires conquis et administrés par les Européens sans que les conquérants aient eu le souci de peupler ces territoires (ce fut le cas de la plus grande partie de l’Afrique noire ainsi que de l’Asie du Sud). https://www.herodote.net/colonie_colonisation_colonialisme-mot-13.php

[3] La frontière entre guerres et résistances se révèle très mince note l’historien français Lancelot Arzel : la conquête et la pacification du Congo léopoldien se résument à une guerre de près de trente ans, du Katanga de Msiri à la marche sur le Bahr el-Ghazal (1876-1906). Les grands chocs frontaux restent alors l’exception : ils laissent place à des ripostes ponctuelles engageant, contre les colonisés révoltés, de petites expéditions et des traques à l’ennemi à la fois nombreuses et violentes. Lancelot ARZEL, Du gibier au colonisé ?, Chasse, guerre et conquête coloniale en Afrique (France, Royaume-Uni, Belgique, 1870-1914), dans A. LORIN et Chr. TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennesp. 22.

[4] Albert MEMMI, Décolonisation dans  Encyclopaedia Universalis, t. 5,  p. 364, Paris, 1978. – Voir aussi : A. MEMMI, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, Paris, Corréa, 1957 – Gallimard, 1985.

[5] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba et l’implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête par MM. Daniel Bacquelaine et Ferdy Willems et MME Marie-Thérèse Coenen, Vol. 1, Doc 50 0312/006, 16 novembre 2001, 574 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312006.pdf – vol. 2,  Doc 50 0312/007, 16 novembre 2001, 412 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312007.pdf

[6] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, ses conséquences et les suites qu’il convient d’y réserver, Rapport des experts, Chambre des Représentants de Belgique, Doc. 55 1462/002, 26 octobre 2021, 689 p. https://www.dekamer.be/FLWB/PDF/55/1462/55K1462002.pdf

[7] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba…, vol. 2, p. 839.

[8] Pierre SINGARAVELOU dir., Colonisations, Notre histoire, p. 6, Paris, Seuil, 2023.

[9] Anténor FIRMIN, De l’égalité des Races humaines (Anthropologie positive), p. 230, Paris, Pichon, 1885. gallica.bnf.fr/  – Elikia M’BOKOLO dir., L’Afrique entre l’Europe et l’Amérique : le rôle de l’Afrique dans la rencontre de deux mondes, 1492-1992, p. 28, Paris, Unesco, 1995.

[10] Sur la complexité à manier les notions de race et de racisme, voir : Claude-Olivier DORON (Université Paris-Cité), Histoire épistémologique et histoire politique de la race, dans Archives de philosophie, 2018/3, p. 477-499. – Juliette GALONNIER, Patrick SIMON et Julie RINGELHEIM, Faire avec ou contre la race ? Les dilemmes des organisations internationales, dans Critique internationale, Presses de Sciences Po, n°86, 2020/1, p. 11 à 24.

[11] Baudouin, roi des Belges, Discours sur l’indépendance du Congo prononcé le 30 juin 1960 au Palais de la Nation à Léopoldville, Africa Museum,https://www.youtube.com/watch?v=dhDSFLw2Epo&t=104s

[12] Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie, p. 232, Bruxelles, CRISP, 1994.

[13] Patrice Emery Lumumba, Premier Ministre du Congo, Discours du 30 juin 1960 lors de la proclamation de l’indépendance au Palais de la Nation à Léopoldville, Africa Museum, https://www.youtube.com/watch?v=dVZ1Gz9YFHY

[14] Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960, p. 491, Paris, Karthala, 2e éd., 2021.

[15] Idesbald GODDEERIS, Amandine LAURO & Guy VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions, p. 24, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2023.

[16] Émile BANNING, Le partage de l’Afrique d’après les transactions internationales les plus récentes (1885-1888), Bruxelles, Mucquardt, 1888.

[17] Paul BOHANNAN et Philip CURTIN, L’Afrique et les Africains, p. 14-15, Paris, Ed. internationales, 1973. – La Première traversée du Katanga en 1806, Voyage des « Pombeiros » d’Angola aux Rios de Sena, traduit et annoté par A. VERBEKEN et M. WALRAET, Bruxelles, Institut royal colonial belge, 1953.

[18] Complément de l’œuvre de 1830, Établissements à créer dans les pays transatlantiques, Avenir du commerce et de l’Industrie belge, p. 36, Bruxelles, Muquardt, 1860. – Léopold, Duc de Brabant, Discours au Sénat, 17 février 1860, Annales parlementaires, Sénat, 1859-1860, p. 55 et 58.

[19] Discours du roi Léopold II devant la Conférence géographique internationale convoquée par lui à Bruxelles (Palais royal) le 12 septembre 1876, reproduit dans Louis VERNIERS, Paul BONENFANT et Fritz QUICKE, Lectures historiques, Histoire de Belgique, t. 3, p. 162, Bruxelles, De Boeck, 1936.

[20] Jean STENGERS, Léopold II et le Cabinet Malou, (juin-octobre 1884), dans Emiel LAMBERTS & Jacques LORY éd., 1884 : un tournant politique en Belgique, p. 151-177, Bruxelles, Facultés universitaires St. Louis, 1986.

[21] Acte général de la Conférence de Berlin, 26 février 1885, reproduit dans E. BANNING, Le partage politique de l’Afrique…,  p. 161-181. Aussi : https://www.herodote.net/Textes/berlin-acte.pdf

[22] Voir par exemple la convention avec l’Empire allemand du 8 novembre 1884, sept jours avant l’ouverture de la Conférence de Berlin, dans E. BANNING, Le partage politique de l’Afrique…, p. 93-94. La déclaration échangée avec les Etats-Unis date du 22 avril 1884.

[23] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités, 100 ans d’histoire, p. 94, Paris – Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989.

[24] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 10 mars 1885, p. 735.

[25] Actes du Congrès national, Constitution belge, dans Théodore JUSTE, Le Congrès national de Belgique, 1830-1831, précédé de quelques considérations sur la Constitution belge par Emile de Laveleye,  t. 2, p. 395, Bruxelles, Muquardt, 1880.

[26] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 28 avril 1885, p. 1027.

[27] Annales parlementaires, Chambre, 28 avril 1885, p. 1030.

[28] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités…, p. 91-93.

[29] Jules GERARD-LIBOIS et Benoit VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP, no 1077, p. 5,‎ 1985.