archive

Archives de Tag: Jose Maria Aznar

Hour-en-Famenne, 5 mai 2022

Dans une première partie de cette étude et sur base d’une interrogation du dessinateur Nicolas Vadot, nous avons analysé la relation ambivalente que la Russie et l’OTAN ont entretenue de 1954 à 1998, période pendant laquelle le Kremlin, de Khrouchtchev à Eltsine a, à plusieurs reprises demandé formellement son adhésion à l’Alliance atlantique. Après la chute du Rideau de fer, l’OTAN a tendu la main à la Russie, mais aussi aux anciens pays du Pacte de Varsovie, tout en gardant soigneusement fermée la porte à Moscou. On ne se souvient guère de la coopération entre l’OTAN et le Kremlin pour l’intervenir en Bosnie et la présence de militaires russes au SHAPE à Mons au milieu des années 1990.

Dans une deuxième partie, nous avons observé que, après une vague d’ouverture internationale, de libéralisme économique, de démocratisation relative à Moscou, les efforts de coopération entre l’OTAN et la Russie se heurtent à deux obstacles : d’une part,  l’élargissement en 1999 à trois premiers pays de l’Est, sans perspective réelle pour la Russie de rejoindre l’Alliance et, d’autre part, à l’intervention militaire unilatérale de l’OTAN au Kosovo qui bouscule et la diplomatie russe et les règles du droit international.

Lire ou relire :

1. La Russie dans l’OTAN. Penser l’impensable ? Une relation ambivalente ?

2. La Russie dans l’OTAN. Penser l’impensable ? Quand l’horizon s’obscurcit.

 

3. La Résurgence de la Russie (2000-2022)

3.1. La doctrine du refoulement

Au tournant du siècle, la doctrine du roll back, du refoulement à l’égard du communisme sinon de la Russie, doctrine chère à l’ancien secrétaire d’État du Président Eisenhower, John Foster Dulles (1888-1959), semble avoir pris le pas sur celle de l’endiguement (commitment) dont George Kennan avait été le promoteur. Tout se passe comme si la Russie affaiblie était plus une proie qu’une puissance non antagonique : extension de l’OTAN, encouragements aux nationalismes ukrainien, azéri, ouzbek et, grâce aux pétroliers, projet de désenclaver l’Asie centrale, écrivent le célèbre géopolitologue Gérard Chaliand et l’historien Jean-Pierre Rageau dans l’Atlas du millénaire en 1998 [1]. Assez paradoxalement, nous l’avons constaté, l’affaiblissement économique, militaire, géopolitique de la Russie pendant cette décennie, a permis aux Alliés de faire refluer sa zone d’influence, tout en dénonçant la prétention russe à en revendiquer une et en rapprochant considérablement de ses frontières les forces affiliées à l’OTAN. De surcroît, la doctrine d’intervention humanitaire pratiquée par l’Alliance, sans l’accord des Nations Unies, telle que testée au Kosovo, constitue un facteur d’incertitude majeure pour le Kremlin où siège encore Boris Eltsine jusqu’au 31 décembre 1999. Ainsi, dans cette Russie dont Eltsine avait semblé être le phare de l’occidentalisation et le rempart de sa démocratie balbutiante, le bilan de fin de siècle s’avère désastreux : l’image des États-Unis et de l’Europe s’y dégrade, l’OTAN est à nouveau désignée comme l’ennemi principal. Chez les élites comme dans la population, le nationalisme renaît autour d’une nouvelle spécificité russe, fondée sur l’opposition aux valeurs de l’Occident [2].

A la Maison Blanche, à Ottawa et dans les capitales européennes, on nuance cette vision. Pour les leaders de l’OTAN, l’Alliance tente de ménager la Russie, et accessoirement l’Ukraine. En 1999, au Sommet de Washington, les Alliés estiment encore que la sécurité en Europe ne peut être construite sans la Russie, et qu’ils doivent chercher à établir avec ce pays la confiance et la coopération pour surmonter les divisions du passé et traiter ensemble les problèmes de sécurité du futur. Ils rappellent que cet objectif est au cœur de l’Acte fondateur pour l’Entraide, la Coopération et la Sécurité, signé par les Chefs d’État et de gouvernement des États membres de l’OTAN et de la Russie à Paris deux ans auparavant. Ils espèrent encore un engagement des deux parties à contribuer à construire ensemble un continent stable, pacifique et sans division sur la base d’un partenariat et d’un intérêt mutuel [3]. La Déclaration de Washington des 23 et 24 avril 1999 proclame en son point 8 que notre Alliance reste ouverte à toutes les démocraties européennes, quelle que soit leur géographie, désireuses et capables d’assumer les responsabilités liées à l’adhésion, et dont l’inclusion renforcerait la sécurité et la stabilité globales en Europe. La Déclaration  rappelle en outre que l’OTAN est un pilier essentiel d’une communauté élargie de valeurs partagées et de responsabilité partagée. En travaillant ensemble, note le Conseil atlantique, Alliés et Partenaires, dont la Russie et l’Ukraine, développent leur coopération et effacent les divisions imposées par la Guerre froide pour aider à construire une Europe entière et libre, où la sécurité et la prospérité sont partagées et indivisibles [4]. à ce moment, le Secrétaire général de l’OTAN, l’Espagnol Javier Solana peut encore affirmer que l’histoire verra l’adhésion de la République tchèque, de la Hongrie et de la Pologne comme une étape clé vers une Europe de la coopération et de l’intégration, vers une Europe sans lignes de partages [5].

 

3.2. Vladimir Poutine restaure le partenariat stratégique

Aux yeux des observateurs de l’époque, l’arrivée au pouvoir de Vladimir Vladimirovitch Poutine apparaît à bien des égards, comme une bifurcation. Patron du service de sécurité FSB [6] depuis 1998, après une solide formation notamment à l’Université de Leningrad et une carrière au KGB, puis une expérience politique et administrative auprès du maire libéral de Saint-Pétersbourg, il succède à Sergueï Stepachine comme Premier ministre de Boris Eltsine le 9 août 1999. Bénéficiant du retrait précipité d’Eltsine dont il assume l’intérim, sa carrière est fulgurante puisqu’il est élu président de la Fédération de Russie au premier tour le 26 mars 2000. Il est alors, à 47 ans, le plus jeune dirigeant de la Russie depuis la Révolution de 1917 au moins. Le portrait qu’en dresse alors Jacques Sapir fait apparaître une rupture par rapport à la trajectoire de ses prédécesseurs au Kremlin : le directeur d’études à l’EHESS de Paris voit en Poutine un homme d’ordre et un patriote russe convaincu. Il observe que le nouveau président, soutenu par Mikhaïl Gorbatchev, apparaît comme un réformateur modéré souhaitant combiner ouverture économique et reconstruction de l’État. Et Sapir de noter que Vladimir Poutine a suscité en Russie un mouvement d’espoir et a bénéficié d’un soutien comme peu de dirigeants en ont connu [7].

Durant la campagne électorale présidentielle, Vladimir Poutine adresse des signes de rapprochement avec l’Ouest, tant sur la question de l’élargissement des anciens pays du Pacte de Varsovie que sur les relations avec l’OTAN, pourtant alors diabolisées dans son pays. C’est la fameuse formule du Why not? répondue à un journaliste de la BBC qui l’interrogeait sur la possibilité d’une adhésion de la Russie à l’Alliance, Poutine précisant que, si c’était le cas, Moscou devrait avoir le même statut que les autres membres. Le président par intérim devait encore souligner que la Russie constitue une partie de la culture européenne et qu’il ne pouvait pas imaginer que son pays existe en dehors de l’Europe et du monde civilisé [8].

Dès sa prise de fonction, le nouveau président prend des initiatives pour tourner la page diplomatique douloureuse de l’intervention de l’Alliance au Kosovo et sortir la Russie de son relatif isolement. Le 11 septembre 2001 lui donne l’occasion de changer la donne de ses relations avec Washington. Le jour même des attentats, Vladimir Poutine est l’un des premiers dirigeants à proposer aux États-Unis l’assistance de son pays pour répondre au terrorisme qui vient de les frapper [9]. Ainsi, Moscou donne son accord pour l’utilisation de son espace aérien, ainsi que de ses bases en Asie centrale, afin de permettre aux Américains et à l’OTAN d’intervenir contre les Talibans et Al-Qaïda en Afghanistan [10]. De même, le changement de dynamique stratégique aux États-Unis et en Europe le poussent à ce moment-là à envisager à nouveau une participation de la Russie dans une Alliance atlantique se transformant en organisation politique et modérant l’élargissement à l’Est [11]. Enfin, le caractère brutal de la guerre menée en Tchétchénie et héritée de l’époque d’Eltsine perd son motif de tension avec les Occidentaux puisqu’elle passe en pertes et profits de la grande lutte contre le terrorisme islamique.

Malgré la décision unilatérale de George W. Bush de retirer son pays du traité ABM (Anti-Ballistic Missile Treaty) fin 2001, un véritable partenariat stratégique s’établit entre la Russie et les États-Unis. Le 24 mai 2002, les deux pays signent à Moscou un traité sur la réduction mutuelle des arsenaux nucléaires, puis le 28 mai, ils se retrouvent à Rome pour y créer le Conseil OTAN-Russie (COR) dans lequel les Russes partagent des intérêts communs sur pied d’égalité avec les 26 pays de l’Alliance. Ce COR remplace le Conseil conjoint permanent (CCP). La Déclaration de Rome s’appuie sur les objectifs et les principes de l’Acte fondateur de 1997, qui est ainsi renouvelé comme l’instrument formel de base pour les relations entre l’Alliance et la Russie [12]. Dans ce contexte apaisé, la Russie participe à nouveau aux opérations de maintien de la paix dans les Balkans – y compris au Kosovo, dans la KFOR – et s’implique dans des initiatives militaires de l’OTAN lancées après le 11 Septembre comme la lutte antiterroriste dans la Méditerranée, Active Endeavour [13], à laquelle participe la flotte russe de la Mer Noire.

 

3.3. La Russie, entre Nouvelle et Vieille Europe

Le Couac sur l’Irak va faire tanguer l’attelage de l’OTAN en 2003 [14]. Ainsi, alors que, depuis des mois, l’Administration de George W. Bush s’efforce de mettre la pression sur le président irakien Saddam Hussein (1937-2006) suspecté de soutenir le terrorisme et de détenir des armes de destruction massive (ADM), la France et l’Allemagne rappellent le 22 janvier 2003 que seul le Conseil de Sécurité des Nations Unies est habilité à engager une action militaire contre un pays tiers. Le lendemain, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld (1932-2021), popularise, lors d’une conférence de presse, le clivage entre ce qu’il désigne comme, d’une part, la Nouvelle Europe et, d’autre part, la Vieille Europe. Ainsi que l’observe Reginald Dale, chercheur à l’Université de Stanford, la première est celle des pays volontaires pour constituer une nouvelle coalition militaire contre Saddam Hussein, rejoints par les nouveaux adhérents à l’OTAN. La plupart de ceux-ci postulent pour entrer dans l’Union européenne, en particulier les Polonais, considérés comme les plus fidèles alliés de l’Amérique par le président Bush [15] et aussi les autres nouveaux membres d’Europe centrale et orientale. Par Vieille Europe, Rumsfeld entend la France, l’Allemagne et quelques pays qui s’opposent à la guerre en Irak et veulent une Union européenne plus intégrée comme contrepoids aux États-Unis [16].

Alors que, le 27 janvier 2003, les ministres des Affaires étrangères de l’Alliance signent un appel au désarmement de l’Irak, le chancelier allemand Gerhard Schröder et le président français Jacques Chirac, exigent que l’application de la Résolution 1441 des Nations Unies se fasse par des moyens pacifiques : ils refusent de légitimer la guerre contre Saddam Hussein et son gouvernement. Ils se heurtent directement au Premier ministre britannique Tony Blair et à celui de l’Espagne, Jose Maria Aznar, très proche du président US. Madrid est alors, tout comme Berlin, membre tournant du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Londres et Paris, le sont à titre permanent. Les conservateurs américains ne sont pas loin de considérer le couple franco-allemand, ainsi que la Belgique et la Suède qui partagent leur point de vue, comme des traîtres à l’Alliance et mobilisent les autres alliés européens autour de leur diplomatie d’intervention militaire. Ils sont rejoints par l’Italie du Premier ministre Silvio Berlusconi. Fin janvier, à l’initiative d’Aznar, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, le Royaume uni, le Danemark ainsi que les trois nouveaux membres de l’OTAN – Pologne, Tchéquie et Hongrie – écrivent une lettre de soutien à la position américaine dénonçant le régime irakien et ses armes de destruction massive qui représentent, écrivent-ils, une menace pour la sécurité mondiale. Le 5 février 2003, jour où  le Secrétaire d’État Collin Powell (1937-2021) amène devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies les preuves fabriquées de la présence d’ADM en Irak, d’autres pays d’Europe, dits du Groupe de Vilnius, qui n’avaient pas été sollicités pour la première lettre, apportent leur soutien à l’intervention militaire : Albanie, Croatie, Macédoine, Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie. Il faut noter que les sept derniers ont obtenu au Sommet de l’Alliance tenu à Prague en 2002, leur ticket d’entrée prochaine dans l’OTAN, adhésion fixée au mois de mars 2004. Ils renforcent ainsi, aux yeux des Américains, le clan de la Nouvelle Europe tandis que Jacques Chirac lâche, le 17 février, à la sortie d’un Conseil européen, sa fameuse phrase choc selon laquelle, ces pays ont raté l’occasion de se taire en affichant leur solidarité avec Washington[17].

Le 10 février 2003, en provenance de Berlin et en visite à l’Élysée à Paris, Vladimir Poutine prend ses distances avec le lien spécial qu’il a établi avec George Bush depuis le début de son mandat [18], il s’associe à la vision de la France et de l’Allemagne sur l’Irak tandis que le président français Jacques Chirac (1932-2019) souligne les efforts menés par le Kremlin qui a lancé un référendum sur la Tchétchénie. à cette occasion, la France, l’Allemagne et la Russie signent une déclaration commune dans laquelle ils demandent la poursuite des inspections en Irak pour tenter d’éviter l’intervention. Tout en indiquant ne pas être en désaccord avec les États-Unis sur la nécessité du désarmement de l’Irak, ils exigent un mandat des Nations Unies avant toute intervention [19]. Le ministre russe des Affaires étrangères Igor Sergueïevitch Ivanov précise qu’il ne s’agit pas d’un défi à l’Amérique mais, au contraire, qu’il faut tout faire pour maintenir la coalition anti-terroriste sans provoquer une guerre qui radicaliserait en vain le monde musulman [20]. à l’initiative du président de la Commission européenne, Romano Prodi, le 17 février, le Conseil européen appelle lui aussi l’Irak à se mettre en conformité tout en soulignant que la guerre n’est pas inévitable et que la force ne doit être utilisée qu’en dernier recours [21]. France, Allemagne et Russie se réunissent à Saint-Pétersbourg le 5 mars pour appeler à suivre la voie diplomatique. Ainsi, Berlin, Paris et Moscou marchent la main dans la main, ce qui inquiète profondément Washington.

Comme l’écrit Jacques Sapir en 2009, c’est peu dire de constater que l’engagement du Kremlin du côté des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme ne fut pas payé de retour. La politique américaine s’est ainsi caractérisée, de 2002 à 2008, par une succession de gestes agressifs et provocateurs envers la Russie, dont l’installation de systèmes antimissiles à ses frontières ou la proposition d’ouvrir l’OTAN aux pays de la Communauté des États indépendants (CEI), actes en violation ouverte des accords signés entre Moscou et Washington en 1991 et 1992, ne sont que quelques exemples [22].

En effet, la diplomatie conquérante de l’Alliance connaît d’autant moins de limite que son attractivité est considérable dans ce qui ne constitue plus les confins, mais plutôt le corps de l’ancien Empire soviétique. L’ancienne ligne rouge s’effiloche. Après l’élargissement de mars 2004 aux sept pays déjà mentionnés, la dynamique conçue à Prague du Plan d’Action pour l’Adhésion (MAP) se met en route. Comme le rappelle Philippe Boulanger, professeur à la Sorbonne, en octobre 2004, c’est la Géorgie qui établit un partenariat avec l’OTAN, puis l’Azerbaïdjan en mai 2005, l’Arménie en décembre 2005, la Moldavie en mai 2006. L’Alliance intensifie son dialogue avec l’Ukraine en avril 2005, puis avec la Géorgie en septembre 2006 [23]. En réponse, Vladimir Poutine accroît son approche multilatérale des relations internationales suivant la doctrine Primakov. Avec un certain succès lorsqu’il prend des initiatives pour renforcer ses liens avec la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, mais aussi l’Inde et l’Iran dans l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), développement du Groupe de Shanghai. Poutine renoue aussi avec les anciennes alliances russes au Moyen-Orient, en particulier avec la Syrie et l’Autorité palestinienne [24].

 

3.4. Les avertissements de Munich et Bucarest

Le 7 juin 2006, la Douma adopte une résolution avertissant que l’adhésion de l’Ukraine au bloc militaire de l’OTAN entraînera des conséquences très négatives pour les relations entre les peuples frères d’Ukraine et de Russie. De son côté, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, s’inquiète des plans d’élargissement de l’Alliance, de la reconfiguration de la présence militaire américaine en Europe, du déploiement d’éléments du système américain de défense antimissile ainsi que du refus de l’OTAN de ratifier le Traité sur les forces conventionnelles en Europe. Le ministre Lavrov fait une mise en garde : tout mouvement de l’Ukraine ou de la Géorgie vers l’OTAN constituerait un glissement géopolitique colossal aux yeux de la Russie [25].

Des observateurs ont écrit que le discours prononcé le 10 février 2007 par Vladimir Poutine à la conférence de Munich sur la Sécurité en Europe, a été interprété, du moins par certains en Russie, comme un moment décisif semblable au discours de Winston Churchill, prononcé à Fulton dans le Missouri le 5 mars 1946, lorsque l’ancien Premier Ministre a donné au monde l’expression de Rideau de fer (Iron Curtain) [26]. Pour The New York Times, cette intervention du Président Poutine reflète l’arrogance retrouvée de la Russie sur la scène mondiale et pourrait certainement devenir un marqueur historique [27].

En effet, dans son discours, Vladimir Poutine fait état de son irritation devant l’évolution des relations internationales. Ainsi, devant la chancelière Angela Merkel, le secrétaire à la Défense américain du Président Bush, Robert M. Gates, et quelques dizaines de diplomates, le président de la Fédération de Russie observe que l’emploi hypertrophié et sans entrave de la force militaire dans les affaires internationales, plonge le monde dans une succession de conflits dont les règlements politiques deviennent impossibles. Vladimir Poutine cible nommément les États-Unis qui, dit-il, méprisent les grands principes du droit international et s’imposent hors de leurs frontières nationales dans tous les domaines. Pour le chef du Kremlin, cette situation est très dangereuse, car personne ne peut plus trouver refuge derrière le droit international, tandis que cette situation relance la course aux armements et génère le terrorisme. Il faut donc, dit-il, repenser sérieusement l’architecture globale de la sécurité.

L’usage de la force n’est légitime que sur la base d’un mandat des Nations Unies. Il ne faut pas substituer l’OTAN et l’Union européenne à l’Organisation des Nations Unies. Lorsque l’ONU réunira réellement les forces de la communauté internationale qui pourront réagir efficacement aux événements dans certains pays, lorsque nous nous débarrasserons du mépris du droit international, la situation pourra changer. Sinon, elle restera dans l’impasse et les lourdes erreurs se multiplieront. Il faut œuvrer pour que le droit international soit universel aussi bien dans sa compréhension que dans l’application de ses normes.

Vladimir Poutine poursuit en dénonçant l’implantation de bases américaines en Bulgarie et en Roumanie et le fait que l’OTAN rapproche ses forces avancées des frontières de la Russie. Il observe que l’élargissement de l’OTAN n’a rien à voir avec la modernisation de l’Alliance ni avec la sécurité de l’Europe, mais constitue plutôt une provocation sérieuse et abaissant le niveau de la confiance mutuelle. Le Président estime que la Russie est en droit de s’interroger contre qui cet élargissement est opéré et que sont devenues les assurances données par nos partenaires occidentaux après la dissolution du Pacte de Varsovie. Et de rappeler les déclarations du discours du Secrétaire général de l’OTAN, Manfred Wörner du 17 mai 1990 : « Que nous soyons prêts à ne pas déployer les troupes de l’OTAN à l’extérieur du territoire de la République fédérale allemande, cela donne à l’Union soviétique des garanties sûres de sécurité ». Où sont aujourd’hui ces garanties ? demande Poutine [28].

Même si Robert Gates a tenté d’en amortir l’effet, ce discours a frappé les esprits occidentaux et préfigure déjà la violente colère, que le président russe va exprimer au Sommet de l’Alliance à Bucarest, exaspéré qu’il est par la proposition américaine de faire entrer l’Ukraine et la Géorgie dans l’OTAN [29].

Lors du Sommet de l’OTAN qui se tient au Palatul Cotroceni à Bucarest du 2 au 4 avril 2008, pour la première fois de l’histoire de l’Alliance, un chef d’État russe doit participer au Conseil OTAN-Russie qui clôture la rencontre. Alors que Vladimir Poutine est attendu à Bucarest, des problèmes se posent non seulement sur la question de l’adhésion d’anciennes parties de la Yougoslavie comme la Croatie ou la Macédoine, mais surtout sur l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine. La Géorgie comprend des minorités russes sous tension en Ossétie du Sud ainsi qu’en Abkhazie. Quant à l’Ukraine, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov s’est à nouveau insurgé quelques jours avant le Sommet contre l’idée de son adhésion au Partenariat pour la Paix dans la logique d’un nouvel élargissement à ce pays qui ne ferait selon lui qu’accentuer la division de l’Europe [30]. Le clivage entre la Nouvelle Europe et la Vieille Europe va de nouveau s’activer : la Pologne, les pays baltes et neuf pays de l’Europe de l’Est soutiennent la position du Président Bush et des diplomaties américaine et canadienne favorables à l’élargissement tandis que les six pays fondateurs de l’Europe s’y opposent au nom de la nécessité de prendre en compte le rôle et la sensibilité de la Russie [31]. Le Devoir de Montréal voit plutôt dans leurs réticences le souci de ne pas irriter l’imposant voisin qui alimente en gaz tout le continent [32].

Dans l’analyse qu’il fait du Sommet de Bucarest, Philippe Boulanger considère l’élargissement potentiel de l’Alliance à la Géorgie et à l’Ukraine comme un risque de collision avec la Russie. Il note que le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko a estimé que l’intégration des deux anciennes républiques soviétiques constituerait une grande erreur stratégique porteuse de conséquences sérieuses pour la sécurité de l’Europe. Ainsi, pour la Russie, l’élargissement de l’OTAN avance trop vite et trop loin sur un territoire placé sous l’influence de la Russie [33].

Il faut reconnaître que la Déclaration de Bucarest est loin de prendre en compte les préoccupations exprimées par le Kremlin. L’OTAN s’y félicite des aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et de la Géorgie, qui, précise le communiqué, souhaitent adhérer à l’Alliance. Avant d’annoncer que : aujourd’hui, nous avons décidé que ces pays deviendraient membres de l’OTAN. Ils ont l’un et l’autre apporté de précieuses contributions aux opérations de l’Alliance. Nous nous félicitons des réformes démocratiques menées en Ukraine et en Géorgie, et nous attendons avec intérêt la tenue, en mai, d’élections législatives libres et régulières en Géorgie. Le MAP représente, pour ces deux pays, la prochaine étape sur la voie qui les mènera directement à l’adhésion. (…) [ 34].

Après avoir marqué certaines inquiétudes sur les relations avec la Russie, le paragraphe suivant de la déclaration du Sommet indique que les membres de l’Alliance estiment que le potentiel que renferme le Conseil OTAN-Russie n’est pas pleinement exploité, et qu’ils se tiennent prêts à définir et à mettre à profit les possibilités d’actions conjointes, à 27, tout en rappelant le principe selon lequel l’OTAN et la Russie prennent leurs décisions et agissent de manière indépendante. Le Sommet réaffirme l’idée de porte ouverte à la Russie, mais fait porter celle-ci sur des possibilités d’approfondir la coopération et d’accroître la stabilité, n’évoquant jamais une possibilité d’adhésion [35].

Lors de sa présence à la clôture du Sommet, Vladimir Poutine va manifester son désir de maintenir un dialogue constructif avec l’OTAN, mais il insiste surtout sur les profondes divergences de la Russie avec l’approche d’une organisation dont il rappelle qu’elle a été fondée pour combattre un bloc soviétique qui n’existe plus et dont certains membres continuent à diaboliser la Russie. Tout en se disant satisfait du report de l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN, le président russe ne peut que s’irriter de la garantie qui est donnée à l’Ukraine et à la Géorgie d’adhérer un jour à l’OTAN. Et Poutine de rappeler : l’apparition d’un puissant bloc militaire à nos frontières […] sera toujours considérée comme une menace directe contre la Russie. Pour le président de la Fédération de Russie, l’OTAN ne peut pas garantir sa sécurité aux dépens de la sécurité des autres [36].

Il n’empêche, les 21 et 22 juillet 2009, le vice-président américain Joe Biden se rend en Ukraine et assure le président Viktor Iouchtchenko, en fonction depuis la Révolution orange de 2004, que les États-Unis soutiennent toujours la demande d’adhésion de Kiev dans l’OTAN, malgré le retard du processus d’intégration [37].

Le vice-président Jo Biden à Kiev, en juillet 2009 (Une visite bien médiatique, Courrier international, 22 juillet 2009)

Pourtant, le torchon brûle avec Moscou. Le président Dimitri Medvedev écrit une lettre ouverte à son homologue ukrainien en le qualifiant d’anti-Russe pour avoir perturbé les livraisons de gaz russe à l’Europe. Les reproches du Kremlin portent aussi sur les efforts de Iouchtchenko de faire reconnaître la famine qui a frappé l’Ukraine en 1932-1933 comme un génocide imputable au Kremlin, ainsi que pour la réhabilitation des nationalistes ukrainiens qui ont combattu les soviétiques aux côtés des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale [38].

 

3.5. Un bâton à deux extrémités

Le climat de délitement qui a marqué la Russie dans le tournant du siècle, la prise de conscience de l’affaiblissement sinon de l’incapacité de l’État à se défendre sur la scène internationale, mais aussi intérieure ont fortement marqué ses élites et certainement son leader. Les réactions à ce que Thomas Gomart a appelé « le 11 septembre russe » – la prise d’otage à l’école de Beslan en Ossétie du Nord qui a causé 331 morts dont 172 enfants et plus de 540 blessés le jour de la rentrée des classes de 2004 – ont fait dire à Poutine que la Russie a fait preuve de faiblesse et que les faibles se font rosser. Certains veulent nous arracher un morceau juteux, d’autres les aident à le faire, car ils considèrent que la Russie est encore une menace parce que c’est une des plus grandes puissances nucléaires du monde – une menace qu’il faut écarter [39]. Comme le constate en 2005 le responsable du programme Russie / CEI à l’Institut français des Relations internationales, en mêlant sans discernement le terrorisme international, le jeu des puissances et les tentatives de déstabilisation venant de l’étranger, Vladimir Poutine entretient une confusion mentale et une vision conspiratrice qui va contribuer à expliquer son attitude à l’égard de l’Ukraine [40], mais aussi probablement du Caucase.

Pour David Teutrie, le conflit russo-géorgien de l’été 2008 constitue un changement de paradigme dans les relations russo-occidentales [41]. Alors que l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie avaient proclamé respectivement leur indépendance en 1991 et 1992, leurs aspirations sécessionnistes n’avaient pas été prises en compte ni par la communauté internationale ni même par la Russie. Pourtant, dès 2006, Vladimir Poutine avait posé la question : si quelqu’un pense que le Kosovo peut bénéficier d’une indépendance totale en tant qu’État, alors pourquoi les peuples abkhaze ou sud-ossète n’auraient-ils pas eux aussi le droit de devenir des États ? [42] Ainsi, comme l’indique Jaume Castan Pinos, le président russe considérait que l’indépendance du Kosovo constituerait un précédent qui pourrait potentiellement amener la Russie à reconnaître l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie [43].

L’indépendance du Kosovo à l’égard de la Serbie est proclamée le 17 février 2008 et reconnue dès le lendemain par les États-Unis dont la Secrétaire d’État Condoleezza Rice affirme que alors que le Kosovo entame aujourd’hui sa vie en tant qu’État indépendant, les États-Unis s’engagent à continuer d’être son ami et partenaire proche [44]. Quelques jours plus tard, Vladimir Poutine observe que cet événement constitue un terrible précédent qui entraînera toute une chaîne de conséquences imprévisibles. Et le chef du Kremlin ajoute : en fin de compte, il s’agit d’un bâton à deux extrémités, et un jour, l’autre extrémité de ce bâton leur tombera sur la tête [45].

Dans le Caucase, les relations entre Tbilissi et les séparatistes s’emballent lorsque, après divers incidents, la Géorgie bombarde et envahit l’Ossétie du Sud, s’en prenant également aux forces russes de maintien de la paix déployées dans cette région depuis 1992. La Russie entre en guerre contre la Géorgie et repousse ses armées des deux provinces. Le 26 août 2008, Moscou reconnaît les deux républiques et justifie son action par un argumentaire diplomatique proche de celui de l’intervention de l’OTAN au Kosovo. C’est ici Dimitri Medvedev – qui remplace Poutine à la présidence de la Fédération, de mai 2008 à mai 2012 – qui réagit [46].

La crise ukrainienne de 2014 et ses développements peuvent apparaître comme un point de non-retour dans les relations entre la Russie et les Occidentaux [47]. Cette crise provient notamment, d’une part, de la division des Ukrainiens sur le choix qu’ils devaient effectuer entre l’accord d’association à l’Union européenne et l’Union douanière que Moscou leur proposait et, d’autre part, de la suspicion de la part des Russes que l’Occident ne tente, une nouvelle fois, de détacher l’Ukraine de la Russie [48]. En effet, en 2003, Poutine avait proposé la création d’un espace économique unique de 215 millions d’habitants comportant la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et l’Ukraine. La Révolution Orange avait mis fin à la participation de l’Ukraine à ce projet qui devient, en 2010, l’Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan. L’élection de Victor Ianoukovitch laisse entrevoir le ralliement de l’Ukraine à cette formule plutôt qu’à celle d’entrée dans l’Union européenne [49]. Lorsque Ianoukovitch refuse de signer l’accord d’association avec l’UE en 2013, il est renversé par l’opposition nationaliste et pro-occidentale soutenue par Bruxelles et Washington [50]. Pour le Kremlin, le renversement du président Viktor Ianoukovitch, élu en 2010 et signataire avec Medvedev des Accords de Kharkov sur l’utilisation pour 25 ans supplémentaires par les Russes de la base navale de Sébastopol, est une gifle pour Moscou. Le Kremlin voit en effet dans le mouvement Euromaïdan un coup de force occidental. Il est évident que le nationalisme en sort renforcé surtout lorsque le Parlement accorde la préséance à la langue ukrainienne et que des discussions se multiplient à Kiev sur la possibilité d’accroître la coopération militaire entre l’Ukraine et l’OTAN [51].

La réponse russe prend la forme d’une campagne médiatique où le pouvoir à Kiev est qualifié d’avoir des sympathies nazies [52]. La réaction vient aussi de Crimée où le Parlement refuse de se soumettre aux nouvelles autorités. Les forces armées russes ou assimilées occupent la péninsule le 27 février. Le Parlement de Crimée vote l’organisation d’un référendum portant sur le rattachement à la Russie. Si celui-ci est largement remporté par le oui, les Nations Unies par leur Résolution 68/262 du 27 mars 2014 en dénient toute validité [53]. Pour les Russes qui ont plébiscité le rattachement, il s’agit de la réparation d’une injustice historique [54]. Vladimir Poutine signe en grande pompe l’accord de rattachement avec les représentants de la République de Crimée. Pour les Occidentaux, comme pour la majorité des membres de l’ONU, il s’agit d’une action destinée à rompre l’unité nationale et l’intégrité territoriale de l’Ukraine [55]. L’Union européenne et les États-Unis vont donc lancer des trains de sanctions et les renforcer au gré de l’intensité des combats dans le Donbass.

Un protocole est signé entre représentants de la Russie, de l’Ukraine et des séparatistes du Donbass, à Minsk, capitale de la Biélorussie, le 5 septembre 2014, sous les auspices de l’OSCE, pour mettre fin au conflit en Ukraine orientale. Consécutivement à la poursuite des affrontements, le Sommet de Minsk du 11 février 2015 réunit, à l’initiative du Président français François Hollande et de la Chancelière Angela Merkel, les représentants de la Russie, de l’Ukraine, de la France et de l’Allemagne pour tenter de mettre fin au conflit dans le Donbass.

A l’été 2021, Tatiana Kastoueva-Jean note que ce processus, qui constitue un dossier central dans les relations de la Russie avec l’Occident, est dans l’impasse et que le président ukrainien Volodymyr Zelensky, en fonction depuis le 20 mai 2019, a évolué vers des positions plus dures que celles de son prédécesseur Petro Porochenko, qui occupait cette fonction depuis 2014. La directrice du Centre Russie / NEI de l’Institut français des Relations internationales observe que ces initiatives, comme la fermeture de trois médias prorusses, les sanctions contre Victor Medvedtchouk, proche de Vladimir Poutine, ainsi que la création de la plateforme internationale criméenne incitent le Kremlin à une escalade de tensions à la frontière ukrainienne [56].

Depuis avril 2014, faisant suite à l’intervention militaire illégale de la Russie en Ukraine, l’Alliance atlantique a suspendu toute coopération pratique avec la Russie, y compris dans le cadre du Conseil OTAN-Russie (COR). Elle a cependant décidé de ne pas fermer les canaux de communication au sein du COR et du Conseil de partenariat euro-atlantique pour maintenir des échanges de vues, au sujet de la crise en Ukraine. Les membres du COR se sont réunis à trois reprises en 2016, à trois reprises en 2017, à deux reprises en 2018 et à deux reprises en 2019. La dernière réunion à la rédaction du présent document s’est tenue le 12 janvier 2022 [57].

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

Suite : Conclusion : au diable tout cela ! Nous l’avons emporté et pas eux !

 

[1] Gérard CHALIAND et Jean-Pierre RAZGEAU, Atlas du millénaire, p. 182, Paris, Hachette, 1998. – David TEURTRIE, Russie, Le retour de la puissance, p. 128, Paris, A. Collin, 2021. – Le constat de roll back était le même fait par Dominique David de l’IRI en 2008 : D. DAVID, Russie : l’après Poutine est-il possible ? dans Th. de MONTBRIAL et Ph. MOREAU DEFARGES dir., Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies (RAMSES 2009), p. 278, Paris, Dunod-IFRI, 2008.

[2] Jacques SAPIR, Bilan et héritage de Boris Eltsine, dans Universalia 2001, p. 89, Paris, Encyclopaedia Universalis, 2001.

[3] The Reader’s Guide to the Nato Summit in Washington, p. 95-96, NATO, 1999.

[4] The Washington Declaration, Signed and issued by the Heads of State and Government participating in the meeting of the North Atlantic Council in Washington D.C.on 23rd and 24th April 1999.

https://www.nato.int/docu/pr/1999/p99-063e.htm

[5] History will see the accession of the Czech Republic, Hungar y and Poland as a key step towards a Europe of co-operation and integration, towards a Europe without dividing lines. The Reader’s Guide to the Nato Summit in Washington, p.82, NATO, 1999. https://www.nato.int/docu/rdr-gde/rdrgde-e.pdf. Consulté le 21 mars 2022

[6] Le Service fédéral de Sécurité de la Fédération de Russie Федеральная служба безопасности Российской Федерации (ФСБ).

[7] Jacques SAPIR, Vladimir Poutine, Vies et portrait, dans Universalia 2001, p. 404, Paris, Encyclopaedia Universalis, 2001.

[8] Yuriy DAVIDOV, Should Russia join NATO ? Final Report, NATO Research Fellow, p. 23, Moscow, NATO Office of Information and Press, Academic Affair Unit, 2000.

[9] Charles ZORGBIBE, Histoire de l’OTAN, p. 253, Bruxelles, Complexe, 2002.

[10] Jacques SAPIR, Les années Poutine, dans Universalia 2009, p. 115, Paris, Encyclopaedia Universalis, 2009. – Vladimir Putin, President of Russia in Encyclopaedia Britannica, Updated March 9, 2022. April 24, 2022. https://www.britannica.com/biography/Vladimir-Putin

[11] William DROZDIAK, Putin eases stance on NATO expansion, dans Washington Post, 4 octobre 2001, p. A1.

[12] Conseil OTAN-Russie, Dossiers de l’OTAN, 18 janvier 2022. https://www.nato.int/cps/fr/natohq/topics_50091.htm

[13] Opération Active Endeavour, Archives de l’OTAN, 4 novembre 2016. Consulté le 24 avril 2022. La Russie y participe à partir de 2004. https://www.nato.int/cps/fr/natohq/topics_7932.htm

[14] Jean-Michel DEMETZ, Couak sur l’Irak, dans L’Express, 13 février 2003.

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/couac-sur-l-irak_496844.html

[15] Leah PISAR, Orage sur l’Atlantique, La France, les États-Unis et la deuxième guerre en Irak, Kindle e. 1788/4577, Paris, Fayard, 2010. Leah Kahn est docteure en Sciences politiques (IEP Paris) et diplômée de Harvard. Elle a fait partie de l’Administration Clinton.

[16] Barry JAMES,(International Herald Tribune), Rumsfeld visits Europe with more frank words, in The New York Times, Fef. 8, 2003. https://www.nytimes.com/2003/02/08/news/rumsfeld-visits-europe-with-more-frank-words.html?searchResultPosition=3

– Reginald DALE, Old and new Europe: European divisions don’t help America, in The New York Times, June 23, 2004. https://www.nytimes.com/2004/06/23/opinion/IHT-old-and-new-europe-european-divisions-dont-help-america.html?searchResultPosition=5

[17] Natalie NOUGAYREDE, Jacques Chirac et la Nouvelle Europe, dans Le Monde, 11 décembre 2006. https://www.lemonde.fr/idees/article/2006/12/11/jacques-chirac-et-la-nouvelle-europe-par-natalie-nougayrede_844204_3232.html

[18] Ibidem, e. 1841.

[19] Vladimir Putin, President of Russia in Encyclopaedia Britannica, Updated March 9, 2022. April 24, 2022. – L. PISAR, Orage sur l’Atlantique…, e. 1814-1815.

[20] Interview d’Igor Ivanov dans Le Figaro, 12 février 2003, cité par L. PISAR, e. 1841-1842.

[21] Leah PISAR, Orage sur l’Atlantique…, Kindle e. 1788/4577.

[22] Jacques SAPIR, Les années Poutine, dans Universalia 1999, p. 115-116, Paris, Encyclopaedia Universalis, 1999. – Cette idée d’engagement des Occidentaux envers la Russie est très contestée en 2022. Pourtant, en 1995, Mikhaïl Gorbatchev écrivait ce qui suit dans ses mémoires. La tendance qui se dessinait à l’accentuation de l’opposition entre la Russie et l’Occident, en raison des plans d’extension de l’OTAN vers l’Est, m’incita à rappeler aux hommes politiques occidentaux les assurances qu’ils avaient données au cours des pourparlers sur la réunification de l’Allemagne, à savoir que l’Alliance atlantique n’étendrait en aucun cas sa juridiction vers l’est. Nous devons dire à nos amis américains, écrivais-je, que « la politique d’extension de l’OTAN sera perçue en Russie comme une tentative pour l’isoler. Or il est impossible d’isoler la Russie. Cela reviendrait à ignorer les leçons de l’histoire, comme les réalités. » M. GORBATCHEV, Mémoires, Une vie et les réformes, p. 858, Paris, Éditions du Rocher, 1997.

[23] Philippe BOULANGER, L’élargissement de l’OTAN, Les enjeux et les risques du Sommet de Bucarest (2 au 4 avril 2008), dans Echogéo, 2008. https://doi.org/10.4000/echogeo.5083

[24] Ibidem, p. 116-117. – Voir aussi : Jacques SAPIR, Le vrai bilan de Vladimir Poutine, dans Politique internationale, n°115, 2007.

[25] Nick Paton WALSH, Russia tells Ukraine to stay out of NATO, in The Guardian, June 7, 2006.

https://www.theguardian.com/world/2006/jun/08/russia.nickpatonwalsh

[26] Winston Churchill, Fulton’Speech, Westminster College, Missouri, March 5, 1946. (BBC Archives) www.winstonchurchill.org

[27] Stephen Lee MYERS, No Cold War, perhaps, but surely a lukewarm peace, in The New York Times, Feb 18, 2007.

https://www.nytimes.com/2007/02/18/weekinreview/18myers.html

[28] Nous avons évoqué ce discours de M. Wörner dans la première partie de notre papier. Vladimir Poutine cite correctement le texte, sauf qu’il le situe à Bruxelles, alors qu’il a été prononcé au Bremer Tabaks Collegium. I think it is obvious that NATO expansion does not have any relation with the modernisation of the Alliance itself or with ensuring security in Europe. On the contrary, it represents a serious provocation that reduces the level of mutual trust. And we have the right to ask: against whom is this expansion intended? And what happened to the assurances our western partners made after the dissolution of the Warsaw Pact? Where are those declarations today? No one even remembers them. But I will allow myself to remind this audience what was said. I would like to quote the speech of NATO General Secretary Mr Woerner in Brussels on 17 May 1990. He said at the time that: « the fact that we are ready not to place a NATO army outside of German territory gives the Soviet Union a firm security guarantee ». Where are these guarantees? Putin’s Prepared Remarks at the 43rd Munich Security Conference, Munich, Feb. 10, 2007, Transcript.

http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2007/02/12/AR2007021200555.html.

Discours du Président russe sur la sécurité, Munich, 10 février 2007. Université de Sherbrooke, Canada.

https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1886 – Manfred WÖRNER, L’Alliance Atlantique et la Sécurité européenne dans les années 1990, Discours du Secrétaire général, de l’OTAN prononcé devant le Bremer Tabaks Collegium, 17 May. 1990, OTAN, 1990. https://www.nato.int/cps/fr/natohq/opinions_23732.htm?selectedLocale=frThe Atlantic Alliance and European Security in the 1990s, 17 May 1990 : The very fact that we are ready not to deploy NATO troops beyond the territory of the Federal Republic gives the Soviet Union firm security guarantees.

https://www.nato.int/cps/fr/natohq/opinions_23732.htm?selectedLocale=en – Laurent ZECCHINI, Vladimir Poutine dénonce l’unilatéralisme américain, dans Le Monde, 12 février 2007.

https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2007/02/12/m-poutine-denonce-l-unilateralisme-americain_866329_3222.html

[29] R. SERVICE, op. cit., p. 566.

[30] Ph. BOULANGER, L’élargissement…, p. 13.

[31] André DUMOULIN, L’OTAN aujourd’hui et demain, in Universalia 2010, p. 99, Paris, Encyclopaedia Universalis, 2010.

[32] Christian RIOUX, Sommet de l’OTAN, Poutine souffle le chaud et le froid, dans Le Devoir, 5 avril 2008. https://www.ledevoir.com/monde/183741/sommet-de-l-otan-poutine-souffle-le-chaud-et-le-froid

[33] Marie JEGO, Pourquoi la Russie a peur de l’OTAN ?, dans Le Monde, 16 avril 2008. https://www.lemonde.fr/idees/article/2008/04/16/pourquoi-la-russie-a-peur-de-l-otan-par-marie-jego_1034941_3232.html

– Ph. BOULANGER, L’élargissement…, p. 20.

[34] Déclaration du Sommet de Bucarest, publiée par les chefs d’État et de gouvernement participants à la réunion du Conseil de l’Atlantique Nord tenue à Bucarest le 3 avril 2008, paragraphe 27, OTAN, Digithèque, Documents officiels, 3 Avril 2008.

https://www.nato.int/cps/fr/natolive/official_texts_8443.htm

[35] Déclaration du Sommet de Bucarest…, paragraphe 28.

[36] R. SERVICE, The Penguin History of Modern Russia…, p. 566. – Christian RIOUX, Sommet de l’OTAN, Poutine souffle le chaud et le froid, dans Le Devoir, 5 avril 2008. – OTAN : retrouvailles délicates avec Vladimir Poutine au sommet de Bucarest, 2008.

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/3598293001021/otan-retrouvailles-delicates-avec-vladimir-poutine-au-sommet-de-bucarest

[37] David R. MARPLES, Ukraine, dans Universalia 2010, p. 514, Paris, Encyclopaedia Universalis, 2010.

[38] Ibidem.

[39] Thomas GOMART, Russie : trop-plein d’énergie ou d’inerties, dans Th. de MONTBRIAL et Ph. MOREAU DEFARGES dir., Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies (RAMSES), p. 84, Paris, Dunod-IFRI, 2005.

[40] Th. GOMART, Russie : trop plein d’énergies…, p. 86.

[41] D. TEURTRIE, Russie, Le retour de la puissance…, p. 131.

[42] If someone thinks that Kosovo can be granted full independence as a state, then why should the Abkhaz or the South-Ossetian peoples not also have the right to statehood? (Kremlin, 2006), in J. CASTAN PINOS, Kosovo and the collateral effects….p. 163.

[43] J. CASTAN PINOS, op. cit., p. 163.

[44]. Condoleezza RICE, US Recognizes Kosovo as Independent State, Washington, US Department of State, February 18, 2008. Archive. https://2001-2009.state.gov/secretary/rm/2008/02/100973.htm Consulté le 26 avril 2022.

[45]. J. CASTAN PINOS, op. cit., p. 164.

[46] Medvedev’s Statement on South Ossetia and Abkhazia, in The New York Times, August 26, 2008. – Statement by President of Russia Dmitry Medvedev, Moscow, Kremlin, August 26, 2008. http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/1222

  1. J. CASTAN PINOS, op. cit., p. 165. – Silvia SERRANO, Caucase, La résurgence des conflits, dans Universalia 2009, p. 165-169, Paris, Encyclopaedia Universalis, 2009.

[47] David TEURTRIE, Russie, Le retour de la puissance…, p. 132-133.

[48] Ibidem.

[49] Sylvain KAHN, Histoire de la construction de l’Europe depuis 1945, p. 320-321, Paris, PUF, 2021.

[50] D. TEURTRIE, Où en est l’Union économique eurasiatique ? Entre instabilité sociopolitique et ambitions géoéconomiques, dans Thierry de MONTBRIAL & Dominique DAVID, Ramses 2022, p. 161, Paris, IFRI-Dunod, 2021.

[51] R. SERVICE, The Penguin History of Modern Russia…, p. 580.

[52] Ibidem.

[53] Nations Unies, Assemblée générale, Résolution adoptée par l’Assemblée générale le 27 mars 2014, 68/262. Intégrité territoriale de l’Ukraine.

https://www.un.org/en/ga/search/view_doc.asp?symbol=A/RES/68/262&referer=http://www.un.org/en/ga/68/resolutions.shtml&Lang=F

[54] David TEURTRIE, Russie, Le retour de la puissance…, p. 133.

[55] Résolution…, p. 2.

[56] Tatiana KASTOUEVA-JEAN, La Russie après la réforme constitutionnelle, La dérive autoritaire se poursuit, dans Thierry de MONTBRIAL & Dominique DAVID, Ramses 2022, p. 146, Paris, IFRI-Dunod, 2021.

[57] Conseil OTAN-Russie, Dossiers de l’OTAN, 18 janvier 2022. https://www.nato.int/cps/fr/natohq/topics_50091.htm

3. Terrorisme et contre-terrorisme en Europe 2030

La partie qui suit a pu s’appuyer sur un travail de séminaire mené durant l’année académique 2015-2016 avec les étudiant-e-s du cours de Prospective en master professionnel Consultants et chargés d’études socio-économiques à l’Université Paris-Diderot [1]. Ce séminaire portait sur le thème de Counter-terrorism in Europe 2030, Managing Efficiency and Civil Rights (Le Contre-terrorisme en Europe 2030, Articuler efficience et droits civiques). Trois pays ont été étudiés en comparaison avec la situation française qui servait de référence : le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Allemagne. La réflexion s’est construite en quatre phases :

– une approche systémique en tant que diagnostic portant sur le terrorisme en Europe depuis le 11 septembre 2001 : environnement, structure, activité, finalités, évolution ;

– un travail rétroprospectif d’identification de trajectoires, de bifurcations et d’alternatives du terrorisme et du contre-terrorisme (2001-2016) ;

– une prospective identifiant les trajectoires, bifurcations et alternatives du terrorisme et du contre-terrorisme (2016-2030) ;

– l’identification d’enjeux sous forme de questions, permettant d’esquisser des futurs souhaitables, des stratégies et d’envisager des actions concrètes.

 3.1. Terrorisme et contre-terrorisme en Espagne

Trois caractères marquent l’histoire du terrorisme en Espagne. D’abord, l’évolution de ce pays depuis la guerre civile (1936-1939) et notamment la mémoire du franquisme, ensuite, la question de l’autonomie des provinces, avec en particulier la question basque, et enfin, la proximité géographique de la péninsule avec l’Afrique.

On sait que la question basque est intimement liée à la guerre civile et qu’elle a pris un tour aigu à partir de 1959 en réaction au processus d’unification des provinces espagnoles enclenché par le Général Franco. L’Euskadi Ta Askatasuna (ETA), ce qui signifie « Pays basque et Liberté », commence ses activités comme mouvement nationaliste, indépendantiste et anti-franquiste mais va évoluer rapidement vers une organisation clandestine, marxiste et révolutionnaire. Elle agit par assassinats ciblés depuis 1968, procède à des enlèvements ainsi qu’à des attentats à la voiture piégée, notamment au Pays basque, à Madrid et dans plusieurs grandes villes (notamment à Barcelone où un attentat dans un supermarché,en 1987 tue 21 civils). Depuis le 20 octobre 2011, l’ETA a mis fin à ses actions terroristes [2]. Elle avait fait plus de 820 victimes parmi lesquelles plus de 340 civils. L’Espagne dispose donc d’une longue expérience de contre-terrorisme dans laquelle il faut distinguer le franquisme (depuis 1939) du retour progressif à la démocratie (à partir de 1975). Une « sale guerre » a été menée marquée par l’exécution de centaines de membres de l’ETA, des milliers d’incarcérations et des tortures.

Le 16 mars 2003, sur la base militaire de Lajes (Açores), la décision du Premier ministre Jose Maria Aznar d’intervenir en Irak aux côtés du Président US Georges Bush et du Premier ministre britannique Tony Blair a constitué un revirement en termes de politique étrangère. Cette décision est fondée sur la doctrine « des actions par anticipation » qu’il applique à l’égard du terrorisme, et est probablement aussi nourrie par la tentative d’attentat dont le chef du Gouvernement espagnol a été l’objet de la part de l’ETA en 1995 [3]. Le Premier ministre espagnol, José Maria Aznar, a profité du climat nouveau qui s’est développé après le 11 septembre pour promulguer des lois anti-terroristes et anéantir non seulement l’ETA mais toute organisation basque considérée comme militante. Les suspects ont été tenus au secret et des journaux de langue basque forcés de fermer [4].

Un lien entre cet engagement de l’armée espagnole dans la Coalition des volontaires (The Coalition of the Willing) a été établi avec les attentats coordonnés menés à Madrid / Atocha dans des trains de banlieue, le 11 mars 2004 (191 morts et 1.858 blessés), à l’initiative d’Al-Qaïda [5]. La cellule terroriste clandestine y avait été établie dès 1994 par Abou Moussab al-Souri, un des principaux stratèges du djihad mondial [6]. Ces attentats ont débouché sur un accroissement des mesures anti-terroristes, tant au niveau national que dans la coopération internationale, en particulier la création du Centro Nacional de Coordinación Antiterrorista (CNCA) (2004) intégré depuis avec le Centro de Inteligencia Contra el Crimen Organizado (CICO) dans le Centro de Inteligencia contra el Terrorismo y el Crimen Organizado (CITCO), fondé en 2014. En 2011, un protocole de collaboration a également été signé entre la Sécurité intérieure et les communautés autonomes de Catalogne, du Pays basque et de Navarre, afin de mieux coordonner les mesures à prendre en matière de police. Des accords spécifiques de collaboration dans le domaine du renseignement ont également été pris au niveau international, notamment avec la France, le Maroc et les États-Unis.

Le travail prospectif, préparé pendant le séminaire d’intelligence collective que j’ai organisé à l’Université Paris-Diderot a considéré deux événements majeurs depuis le temps présent jusqu’en 2030. D’une part, une panique de niveau national, provoquée vers 2022 par une émission TV organisée par des hackers qui ont élaboré un plan pour occuper les ondes. En piratant des stations de télévision et en diffusant une vidéo de propagande menaçant le gouvernement espagnol, ils ont réussi à créer une réelle panique en Espagne. Cette mise en évidence d’une brèche majeure dans la sécurité des communications espagnoles provoque une perte de confiance dans les institutions démocratiques et installe un climat de peur et d’insécurité. La bifurcation ouvre la voie à un contrôle des médias par le gouvernement espagnol tout en assurant l’information légitime nécessaire en démocratie. C’est pourquoi, une charte fut signée par tous les médias avec l’objectif de renforcer les protocoles de sécurité. Dans le même temps, le gouvernement décide de supprimer unilatéralement les mouvements de monnaies à l’intérieur du pays dans le but de combattre toute source de financement du terrorisme. D’un autre côté, aux environs de 2025, les terroristes lancent une attaque massive sur l’aéroport de Madrid Barajas. Utilisant à la fois des complicités internes, l’arrivée d’un vol camouflé (sur le modèle de l’Opération Thunderbolt lancée par les Israéliens à Entebbe en 1976), avec des combattants utilisant des lance-rockets ainsi que des voitures et camions piégés en provenance de l’extérieur, Daesh crée un véritable chaos et tue des milliers de militaires et de civils dans l’aéroport, détruisant des dizaines d’avions et quelques terminaux. Cet événement majeur crée une atmosphère lourde en Espagne et en Europe, faite de peur et de méfiance envers les institutions. L’effet principal de l’attaque massive sur l’Aéroport Barajas fut l’initiative, prise par le gouvernement espagnol et appuyée par la Commission européenne, de créer une Union méditerranéenne de la Défense, fondée notamment avec la France, l’Italie, le Maroc, la Lybie, la Turquie en 2028.

 3.2. Terrorisme et contre-terrorisme au Royaume-Uni

Entre la Deuxième Guerre mondiale et 2005, l’attentat de Birmingham (Birmingham Pub bombings) du 21 novembre 1974, est connu comme le plus sanglant (21 morts, 182 blessés), avec l’explosion du vol 103 de la Pan Am au-dessus de Lockerbie (1988). Cet événement illustre bien le fait que le Royaume-Uni a été confronté, avec la question irlandaise, à un terrorisme d’une ampleur exceptionnelle, même si le terme est ici aussi controversé. Ces affrontements trouvent leurs racines dans le conflit d’indépendance de l’Irlande au début du XXème siècle, le traité anglo-irlandais de 1921 permettant la création de l’Irlande du Nord, et dans la guerre civile irlandaise de 1922-1923. Un premier attentat à l’initiative de l’Irish Republican Army (IRA) a lieu sur le sol britannique, à Liverpool, en 1920. D’autres suivront en très grand nombre, de 1939 à 1941 [7]. Les Troubles sont particulièrement vifs entre 1968 et 1985 (Accords de Hillsborough), pendant lesquels IRA officielle et IRA provisoire affrontent les Irlandais loyalistes à la Couronne et les troupes britanniques. Plus de 3.500 personnes sont tuées parmi lesquelles près de 2.000 civils et plus de 500 soldats britanniques. Le conflit débouche sur un processus de dévolution des pouvoirs et sur de nouveaux accords – Accords dits du Vendredi saint –, en 1998, qui mènent jusqu’à 2016 à une certaine pacification, encore fragile. Depuis cette époque, une organisation appelée « Real IRA » (RIRA) a rejeté le processus de paix de l’Irlande du Nord et développé des activités paramilitaires violentes dans les districts républicains de Belfast Ouest. RIRA est connue pour être responsable de l’attentat à la bombe qui a tué 29 personnes à Omagh le 15 août 1998. Elle a aussi revendiqué la mort de deux soldats britanniques abattus à Massereene Barracks, le 7 mars 2009.

Au delà de la militarisation de la réponse britannique à ces événements, ceux-ci ont permis au gouvernement et à l’administration de sa Majesté de développer et d’expérimenter un arsenal législatif, juridique, de renseignement et d’action considérable. On peut, à ce titre se référer aux Prevention of Terrorism Acts qui établissent régulièrement les modalités d’action à l’égard des organisations proscrites, des personnes écartées du pays, de la poursuite des contributeurs en ressources au terrorisme, les modalités d’arrestation et de détention, les mesures de renseignement et de protection [8].

Au-delà des mesures prises à l’encontre de l’IRA, le développement d’un terrorisme international a encore renforcé ces dispositifs au fur et à mesure des événements. Ainsi en est-il de la destruction du Boeing 747, en provenance de Francfort et à destination de Detroit qui fit 270 morts, le 21 décembre 1988, parmi lesquels 11 habitants de Lockerbie où l’avion s’est écrasé en Ecosse, après avoir fait escale à Heathrow. Cet attentat est attribué aux services libyens, voire au Colonel Khadafi lui-même, et entraîne un embargo international de la Lybie dès 1992.

L’autre défi majeur a été celui de l’islamisme. Le choc est grand en effet lorsque, le 7 juillet 2005 matin, quatre jeunes Britanniques d’origine pakistanaise commettent des attentats-suicides dans deux rames et une station de métro, ainsi que dans un autobus, à Londres, faisant 56 morts et 700 blessés. Le nom du Syrien d’Al-Qaïda, Abou Moussab al-Souri, est à nouveau cité comme organisateur potentiel de ces attentats [9]. Le Terrorist Act 2006 va dès lors amender l’Intelligence Services Act de 1994 et le Regulation of Investigatory Powers Act 2000 [10]. De 2003 à 2011, plus de 45.000 soldats du Royaume Uni furent déployés en Iraq par le biais de l’Opération Telic. La crise économique de 2007 et la politique d’austérité ont accentué les inégalités sociales et entretenu un environnement social tendu : : faible redistribution des revenus, développement du sous-emploi (principalement chez les jeunes), accentuation de la pauvreté et de l’insécurité. Depuis 2011, les Républicains dissidents (DR) ont mené certaines actions en Irlande du Nord. Le 12 février 2015, le Counter-Terrorism and Security Act 2015 arrivait au bout de son parcours législatif entamé en février 2014. La Secrétaire d’Etat du Home Department, Theresa May, qui le porte avec l’appui du Premier ministre, indiquait le 2 décembre 2014, qu’il s’agissait de faire face à la menace d’un terrorisme devenant sérieux, croissant, plus que jamais complexe et divers (ever-more complex and diverse) [11].

Les futurs possibles apportés dans le cadre de la prospective sont les suivants. Depuis 2016, le Brexit aurait ouvert la voie à la redéfinition de nouveaux partenariats et de nouvelles politiques en matière de contre-terrorisme, principalement avec les pays du Commonwealth. 2020 verrait survenir une nouvelle espèce, non anticipée, d’attaque terroriste majeure (par exemple, une attaque chimique menée à Londres depuis un bateau flottant sur la Tamise, une attaque surprise dans le tunnel sous la Manche, une prise de contrôle de la centrale nucléaire Sizewell-B dans le Suffolk, etc.), avec comme conséquence l’envoi massif de troupes anglaises, américaines et turques en Lybie et en Syrie. De plus, à côté du processus du Brexit, le Royaume Uni apparaitrait davantage impliqué dans un renforcement de la coopération armée avec les États-Unis.

3.3. Terrorisme et contre-terrorisme en Allemagne

Les relations de la République allemande avec le terrorisme sont marquées par plusieurs facteurs déterminants : d’abord, le long éloignement de l’Allemagne de la politique internationale et des champs de bataille depuis la Seconde Guerre mondiale, avec en particulier le fait que, grande puissance économique et militaire, elle n’est pas membre permanent du Conseil de Sécurité ; ensuite, son rôle particulier dans la Guerre froide avec les tensions qui y ont été liées, en particulier dans le domaine du renseignement, y compris l’affrontement avec des groupes révolutionnaires terroristes comme la Fraction Armée rouge ; enfin, une immigration très importante, depuis les années 1950, de populations turques (plus d’1.500.000 établis), polonaises et italiennes, ainsi qu’une réelle volonté d’accueil (1 million de réfugiés arrivés en 2015 parmi lesquels 400.000 Syriens et 150.000 Afghans). Un nouveau code de la nationalité, permettant le double passeport, a été voté en 2014.

L’Allemagne dispose également d’une certaine expérience en matière de lutte contre le terrorisme. Dès avril 1968, la Rote Armee Fraktion (RAF), d’inspiration maoïste, s’est constituée en République fédérale d’Allemagne à l’initiative d’Andreas Baader, Gudrun Ensslin et surtout Ulrike Meinhof. C’est probablement le contexte de répression dans lequel se développe le mouvement étudiant allemand – que l’on songe à la mort de Benno Ohnesorg ou à l’attentat contre Rudi Dutschke – qui radicalise certains militants et encourage leur passage à l’action directe. Formés dans les camps palestiniens, les militants de la RAF vont multiplier les assassinats et les prises d’otages avant d’être incarcérés. La plupart des leaders historiques se donnent la mort en 1976 et 1977 à la prison de Stuttgart-Stammheim. Parmi les victimes de ces terroristes, on recense de nombreux magistrats ainsi que le président de la Fédération du patronat et de l’industrie de la République fédérale allemande, Hanns Martin Schleyer, retrouvé assassiné le 19 octobre 1977, après un enlèvement violent et 43 jours de captivité [12]. On a mis aussi à leur actif plusieurs attentats contre l’OTAN, en particulier contre le Général Alexander Haig, en Belgique en 1979, ainsi que du QG de la base de l’US Air Force à Ramstein, en 1981.

Ce sont ces événements, mais aussi les difficultés de réponses opérationnelles rencontrées lors de la prise d’otages des Jeux olympiques de Munich, en 1972, qui ont permis aux Allemands de développer des capacités contre-terroristes, notamment le GSG9, unité d’intervention spécialisée de la police. Lors de la prise d’otages du 5 septembre 1972, 11 athlètes israéliens et 1 policier ouest-allemand avaient été tués par des membres de l’organisation terroriste palestinienne Septembre noir, dans un contexte médiatique exceptionnel. Au niveau européen, ce massacre a induit la création du Groupe TREVI [13] avec l’objectif de combattre le terrorisme par une coopération formée de douze ministres de la Justice et de l’Intérieur et de leurs services (1976).

Il existe une sorte de continuité temporelle dans la menace lorsque l’on considère la fin de la guérilla urbaine en 1998 et l’implantation, la même année, de la cellule de Hambourg d’Al-Quaida qui va contribuer aux attentats du 11 septembre 2001 [14]. L’implication croissante des troupes allemandes dans la guerre contre le terrorisme et les centaines de milliers de réfugiés venant de Syrie ou d’Afghanistan ont accru la menace d’attentats terroristes en Allemagne. Le travail prospectif a identifié comme possible bifurcation une attaque CBRN majeure Postdamer Platz à Berlin en 2017. Cette attaque mettrait fin à la politique d’immigration, provoquerait une intervention militaire contre Daesh en Afrique en 2019, aux côtés de l’armée française et également la mise en œuvre, en 2019, d’un stricte Patriot Act allemand sur le modèle de celui des États-Unis. Ces événements mettraient fin à une prudence allemande en matière de relations internationales avec, comme conséquence, une forte implication de la République allemande dans les crises qui allaient suivre le renversement du Royaume d’Arabie saoudite en 2018.

3.4. Le terrorisme et le contre-terrorisme au niveau européen

Ces premières expériences de coopération organisées par le Groupe TREVI et l’appel du Chancelier Helmut Kohl en 1991 en vue de la création d’un FBI européen ont permis les initiatives pour la création d’un bureau central de recherche criminelle au niveau européen [15]. L’Office européen de Police (EUROPOL) a été créé dans le cadre du Traité de Maastricht de 1992 qui a fait de la Justice et des Affaires intérieures un des trois piliers de l’Union européenne. L’article K1 (9) du Traité dispose que les membres de l’Union doivent considérer comme matières d’intérêt commun la coopération policière en vue de la prévention et de la lutte contre le terrorisme, le trafic illicite de drogue et d’autres formes graves de criminalité internationale, y compris, si nécessaire, certains aspects de coopération douanière, en liaison avec l’organisation à l’échelle de l’Union d’un système d’échanges d’informations au sein d’un Office européen de police (Europol) [16]. Après ratification par les États-membres, le Traité a pris ses effets le 1er octobre 1998. Entretemps, et compte tenu de la mise en œuvre des Accords de Schengen sur l’abolition des frontières intérieures (1985 et 1990), le nouveau Traité d’Amsterdam a donné à Europol un rôle central dans la coordination de la coopération policière dans l’Union. Le Conseil européen tenu à Tampere en 1999 a appelé à la mise en place sans délai, d’équipes communes d’enquêtes, […] dans un premier temps, pour lutter contre le trafic de drogue et la traite des êtres humains, ainsi que contre le terrorisme. Le Conseil a également décidé de mettre en place Eurojust [17] pour améliorer la coopération judiciaire, ainsi qu’une Task Force des Responsables de la police européenne pour coordonner l’action policière à un niveau opérationnel [18]. Les tâches confiées à Europol sont décrites dans sa Convention : facilite l’échange d’informations entre les États membres ; rassemble et analyse les informations et les renseignements ; communique, par l’intermédiaire des unités nationales, aux services compétents des États membres les informations les concernant et les liens constatés entre des faits délictueux ; facilite les enquêtes dans les États membres ; gère des recueils de données informatisés [19].

Sachant que, en 2001, le terrorisme était la quatrième priorité d’Europol, à la suite de la contrefaçon de monnaies (en particulier l’euro), le trafic de drogue et les crimes contre les personnes, après le 11 septembre, le contre-terrorisme est devenu la priorité la plus élevée. Ainsi, la CT Task Force rassemble des experts et des officiers de liaisons entre les services de police et de renseignement des États-membres. Cette priorité fut maintenue en 2003. En 2004 cependant, le trafic de drogue et l’immigration illégale, incluant le trafic d’êtres humains ont constitué les premières priorités. Après les attentats du 11 mars en Espagne, la CT Task Force a dû être réactivée [20]. Jusqu’en 2005, le Système d’Information (IS) d’Europol, opérationnel dès 2002, était limité aux informations et renseignement relatifs à la contrefaçon de l’euro [21].

Quittant son poste peu après le massacre de Madrid en 2004, le directeur d’Europol Jürgen Storbeck interpella le Conseil et se plaignit du manque de ressources disponibles pour son ancienne organisation [22]. En 2008, le réseau de communication d’Europol connecte tous les États-membres et fournit un accès à tous les services de gestion de l’information et du renseignement d’Europol.

Par leur dimension internationale, les attaques du 13 novembre 2015 à Paris indiquaient un changement de direction de la part de l’État islamique autoproclamé. C’est pour contrer ce types d’attaques menées dans le style des forces spéciales que les ministres européens de la Justice et des Affaires intérieures ont décidé d’accroître la capacité de l’Union européenne. Ainsi, en janvier 2016, ils ont fondé le Centre européen de Contre-terrorisme (ECTC) dans le but de renforcer les efforts collectifs de l’Union pour combattre le terrorisme. ECTC est un hub central d’information renforcé par lequel les Etats-membres peuvent accroître le partage d’informations et la coordination opérationnelle. Avec une équipe de plus de 40 agents, ECTC est une partie constituante du Département Opérations d’Europol, sous le commandement général de son directeur [23].

PhD2050_Contre-terrorisme_Europe2030

Si nous essayons d’anticiper une bifurcation ou une wildcard dans les prochaines décennies, nous pouvons, comme Europol l’a fait, être effrayés par une attaque au moyen d’une arme majeure de nature chimique, biologique, radiologique ou nucléaire (CBRN) rendue possible par l’ouverture des routes en provenance des anciens stocks irakiens ou syriens. Après un événement de cette nature, la trajectoire principale de l’Union européenne pourrait se poursuivre par une amélioration progressive des capacités contre-terroristes européennes, par des réponses – étapes par étapes, attaques après attaques – au défi commun que constitue le terrorisme. Après la bifurcation, on peut également imaginer une radicalisation institutionnelle européenne, avec une forte implication dans la guerre contre le terrorisme, une réduction des libertés démocratiques, ainsi qu’une saturation des villes européennes, du Moyen Orient et d’Afrique par des soldats provenant de l’Union. On peut également imaginer que le scénario djihadiste d’une guerre civile entre citoyens européens se réalise… Il existe aussi un chemin difficile que la prospective a mis en évidence : la trajectoire de l’identification de la demande sociale ou géopolitique des organisations terroristes et de leurs soutiens et, consécutivement, l’ouverture de négociations avec des représentants de ces organisations. De nombreux exemples dans l’histoire du terrorisme montrent que ce type de négociations était impensable à certaines périodes et que, finalement, elles sont devenues possibles. Par exemple, ce fut le cas, comme nous l’avons vu, avec l’IRA, l’ETA et l’OLP.

En novembre 1999, faisant face aux enjeux considérables de la fin des Guerres des Balkans et de la préparation de l’élargissement de l’Europe en 2004, Europol et la Commission européenne ont essayé de définir une nouvelle approche en vue de combattre le crime organisé, en ce compris le terrorisme. Europol notait alors que, au moment même où ses services devenaient pleinement opérationnels, la répression seule n’était pas suffisante pour prévenir et réduire le crime organisé [24]. Dès lors, les responsables d’Europol ont réuni un forum en rassemblant des officiels et des experts du secteur de l’application de la loi, du système de la justice criminelle, du monde académique, de l’administration publique et du secteur privé. Ce moment peut être vu comme la première étape vers une stratégie de prévention du crime en Europe. Le forum conclut qu’une politique globale de prévention du crime doit être basée sur une approche pluridisciplinaire et doit englober des mesures cohérentes et complémentaires aux niveaux local, national et international [25].

3.5. Quelques enjeux de long terme identifiés dans l’exercice de prospective

Le but de la construction de trajectoires, de l’utilisation de la méthode des bifurcations, de même que de la construction des scénarios consiste à identifier des enjeux de long-terme, en vue, dans un second temps, d’y répondre tout en essayant d’atteindre la vision que nous avons d’un futur souhaitable commun et collectif.

Parmi les enjeux identifiés, j’en ai sélectionné sept qui sont transversaux et peuvent être pertinents pour préparer quelques conclusions.

  1. Comment les institutions de l’Union européenne pourraient-elles anticiper les initiatives et mesures de contre-terrorisme qu’elle décident généralement après les actions terroristes, sachant que chaque attaque ouvre le cône des futurs possibles ?
  1. Comment les Européens peuvent-ils équilibrer les nécessités humanitaires et économiques envisagées pour accueillir les réfugiés et les migrants avec la détection et le contrôle du flux de terroristes en vue d’empêcher l’introduction d’armes CBRN ?
  1. Puisqu’on considère que les progrès de l’éducation sont un point-clef pour résoudre la question du terrorisme, comment pourrions-nous réellement aider à améliorer les systèmes éducatifs tant en Europe que dans les pays en développement ?
  1. Comment pourrions-nous élaborer une conception des droits humains et de la démocratie qui puisse prendre formes diverses compte tenu des différentes cultures et niveaux de développement des populations dans le but d’éviter d’imposer nos propres modèles au monde entier ?
  1. Comment les coalitions anti-terroristes peuvent-elles détruire les appuis du terrorisme dans les différents pays du Moyen Orient et de la Méditerranée sans créer davantage de frustrations et de désir de revanche ni inspirer de nouvelles vocations ?
  1. Comment la société européenne dans son ensemble, y compris les acteurs du monde médiatique, des réseaux sociaux et des décideurs politiques, peut-elle s’impliquer dans un pacte commun visant à éviter de propager de la publicité et de glorifier les terroristes qui commentent des crimes ?
  1. Puisque la majorité de nos gouvernements s’engagent finalement dans des négociations avec la plupart des groupes terroristes contre lesquels ils ont combattu, en dépit du fait qu’ils avaient juré qu’ils ne discuteraient jamais avec eux, sur quelle base pourraient-ils ouvrir une plateforme de dialogue avec les groupes djihadistes ?

Conclusion : séparer les terroristes de leur base sociale

Ce dernier enjeu a été formulé par des jeunes Françaises et Français qui ont été durement frappés par le terrorisme ces dernières années, ces derniers mois, ou ces derniers jours.

Le 11 mars 2004, juste après les attentats de Madrid, le Premier ministre espagnol Aznar dit « il n’y a pas de négociations possible ou désirables avec ces assassins qui ont si souvent semé la mort à travers toute l’Espagne. Nous les vaincrons. Nous parviendrons à éliminer le terrorisme, grâce à la force de la règle du droit et à l’unité de tous les Espagnols [26]. » A ce moment, nous ne savions pas si les responsables des attentats étaient l’ETA ou Al-Quaida. Mais, c’est globalement ce que nous avons tous en tête actuellement.

Le 15 janvier 2016, répondant au discours du Secrétaire général concernant le terrorisme et la volonté de le combattre, l’Ambassadrice Michele J. Sison, adjointe au représentant permanent des États-Unis aux Nations Unies, affirme que ce défi est complexe. L’extrémisme violent ne peut être éradiqué en utilisant seulement un outil de notre boîte à outils. Il est plutôt nécessaire que les pays considèrent une approche globale de la société, dans laquelle les ministères du gouvernement central établissent des partenariats avec la société civile, les communautés religieuses, les jeunes, les femmes, et les institutions d’éducation [27].

En 2011, Guy Standing décrit une large part de la population adulte (au moins un quart) comme aliénée, anomique, anxieuse, encline à la colère, en désengagement politique : le précariat. Le professeur de Sécurité économique écrit que nous devrions être alarmés par la pensée que le précariat est une classe dangereuse. Un groupe qui ne voit pas d’avenir en matière de sécurité ou d’identité se sentira craintif et connaîtra la frustration, ce qui peut conduire à se mettre à la remorque de causes identifiables ou bien imaginaires par rapport à son sort véritable. La rupture avec le mouvement normal du développement économique et du progrès mène en effet à l’intolérance [28]. Apporter des réponses à la Sherwoodisation, c’est-à-dire à ce délitement social dont le précariat est un des symptômes, ne peut constituer la seule solution aux risques du terrorisme. Néanmoins, l’effort d’y remédier, par tous les moyens, doit être un de nos champs d’action prioritaires. En Europe, l’idée de recréer un nouveau pacte sociétal, et de raccrocher les populations en perte de cohésion et de sens, n’est pas suffisamment sur la table. Chacun peut imaginer combien il sera difficile de convaincre les décideurs de mobiliser leur leadership sur une telle question, combien il sera peu aisé également pour les citoyens de convaincre leurs responsables politiques de suivre ce chemin d’action. En fait, cette voie vers une société solidaire et cohésive, ouverte à toutes et à tous, semble la seule qui puisse séparer les terroristes de leur base sociale, dès lors que le lien social semble plus important pour les djihadistes que l’idéologie [29].

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Merci particulier à Karine Allali, David Beran, Emile Cahen, Clara Chenot, Chloé Covolo, Tiphaine Denis, Manon Dubois, Siham Korny, Julien Leroy, Romain Martellato, Patricia Pierre, Faouzi Rais Ali, Marie-Christine Ramatchandirane, Nabila Zerzak pour leur forte implication dans ce travail.

[2] L’ETA annonce la fin de son action armée, dans Le Monde.fr, 20 octobre 2011.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/10/20/eta-annonce-la-fin-de-son-action-armee_1591629_3214.html

[3] Isaías BARRENADA, Iván MARTIN, José Antonio SANAHUJA, L’Espagne et la guerre en Irak, dans Critique internationale 2/2004, no 23, p. 9-21.

www.cairn.info/revue-critique-internationale-2004-2-page-9.htm.

[4] Ewan MacASKILL and Richard NORTON-TAYLOR, From Bali to Madrid, attackers seek to inflict ever-greater casualties. Experts warn that ETA’s new generation of activists may take al-Qaida as a role model, in The Guardian, 11 March 2004. https://www.theguardian.com/world/2004/mar/12/alqaida.spain

[5] Fernando REINARES, Matadlos!, Quién estuvo detrás del 11-M y por qué se atentó en España, Madrid, Galaxia Gutenberg, 2014.

[6] Brynjar LIA, Architect of Global Jihad: The Life of Al-Qaeda Strategist Abu Mus’ab Al-Suri, New York, Columbia University Press, 2008. – Jim LACEY ed., A Terrorist’s Call to Global Jihad: Deciphering Abu Musab al-Suri’s Islamic Jihad Manifesto, Annapolis, Naval Institute Press, 2008.

[7] Voir notamment John BOWYER BELL, The Secret Army, The IRA 1916-1979, Dublin, The Academy Press, 1979.

[8] Par exemple : Prevention of Terrorism Act 1989, Celui-ci définit d’ailleurs le terrorisme : « terrorism means the use of violence for political ends, and includes any use of violence for the purpose of putting the public or any section of the public in fear » (p. 14). Cette définition a évolué en fonction des années, en intégrant notamment la notion, plus controversée, de menace.

Cliquer pour accéder à ukpga_19890004_en.pdf

[9] Al-Souri a démenti formellement toute implication dans l’attentat à la bombe du métro. B. LIA, op. cit., p. 340-341.

[10] The Terrorist Act 2006, http://www.legislation.gov.uk/ukpga/2006/11/contents – En 2000, des attaques terroristes ont échoué à Londres et à Glasgow.

[11] We are engaged in a struggle against terrorism which is being fought on many fronts and in many forms, so our response must be comprehensive, coherent and effective. Since April 2010, in Great Britain, more than 800 people have been arrested for terrorism-related offences, more than 210 have been charged, and more than 140 have been successfully prosecuted. Only last week, Mohammed and Hamza Nawaz became the first Britons to be jailed for terrorist training in Syria, and we have outlawed groups linked to terrorist attacks in Syria, Iraq and Egypt. http://www.publications.parliament.uk/pa/cm201415/cmhansrd/cm141202/debtext/141202-0002.htm#14120262000001

[12] Ulrike Meinhof (1934-1976), dans Encyclopaedia Universalis, Vol. 27, Thesaurus, p. 2953, Paris, 2002.

[13] TREVI, acronyme de « Terrorisme, Radicalisme, Extrémisme et Violence internationale). Il a été formalisé au Conseil de Luxembourg du 29 juin 1976. A cette époque, INTERPOL n’était pas en mesure d’assister les pays européens à faire face au terrorisme.

[14] Marc SAGEMAN, Understanding Terror Networks, p. 103-107, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2004.

[15] Europol, Birth of an idea, Europol, 2016. https://www.europol.europa.eu/content/page/history-149

[16] COUNCIL OF THE EUROPEAN UNION, Treaty on European Union, 7 February 1992, p. 131-132, Luxembourg, Office for Official Publications of the European Communities, 1992. http://europa.eu/eu-law/decision-making/treaties/pdf/treaty_on_european_union/treaty_on_european_union_en.pdfTraité sur l’Union européenne, Maastricht, 7 février 1992, p. 101.

[17] Eurojust a été fondé en 2002. Sa mission consiste à renforcer la coopération entre une Europe élargie en matière d’affaires de justice criminelle en augmentant l’efficacité des autorités compétentes dans les Etats-membres par la recherche et la poursuite de ceux qui commettent au niveau transfrontalier des crimes organisés. Europol, 2009, p. 35. – http://www.europarl.europa.eu/summits/tam_fr.htm

[18] Europol, Birth of an idea

[19] Convention (1998), Article 3, Ibidem, p. 27.

[20] Ten Years of Europol, 1999-2009, p. 24-25, The Hague, Europol, 2009.

[21] Ten Years of Europol…, p. 30.

[22] Wyn REES, Transatlantic-Counter Terrorism, The New Imperative, p. 167, London & New York, Routledge, 2006.

[23] Europol’s European Counterterrorism Centre strengthens the EU’s response to terror, The Hague, 25 January 2016. https://www.europol.europa.eu/content/ectc

[24] Ten Years of Europol…, p. 22.

[25] Ibidem.

[26] Gilles TREMLETT, Massacre in Madrid, in The Guardian, 11 March 2004.

https://www.theguardian.com/world/2004/mar/12/alqaida.spain1

[27] Ambassador Michele J. SISON, Remarks at the Secretary-General’s Briefing to the General Assembly on his plan of action for preventing violent extremism, New York, January 15, 2016.

https://news247worldpressuk.wordpress.com/2016/01/15/

Cette stratégie a été développée.Voir : UN Global Counter-Terrorism Strategy. The Fifth Review of the United Nations Global Counter-Terrorism Strategy took place on 1 July 2016. The General Assembly examined the report of the Secretary-General (A/70/826) on the implementation of the UN Global Counter-Terrorism Strategy over the past decade. It also gave further consideration to the Secretary-General’s Plan of Action to Prevent Violent Extremism (A/70/674A/70/675), which was presented by the Secretary-General to the General Assembly in January 2016. The General Assembly adopted the resolution (A/70/L.50) by consensus.

General Assembly adopts resolution addressing terrorism and violent extremism, 1st July, 2016

http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=54387#.V3w8FPkrJpg

The Global Counter-Terrorism Strategy in the form of a resolution and an annexed Plan of Action (A/RES/60/288) composed of 4 pillars

  1. Addressing the conditions conducive to the spread of terrorism;
  2. Measures to prevent and combat terrorism;
  3. Measures to build states’ capacity to prevent and combat terrorism and to strengthen the role of the United Nations system in that regard;
  4. Measures to ensure respect for human rights for all and the rule of law as the fundamental basis for the fight against terrorism.

https://www.un.org/counterterrorism/ctitf/un-global-counter-terrorism-strategy

[28] Guy STANDING, The Precariat, The New Dangerous Class, p. 24-25, London, Bloomsbury Academic, 2011. – Notre traduction.

[29] J. RAFLIK, op. cit., p. 202. – M. SAGEMAN, Understanding Terror Networks…, p. 137sv.