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Namur, le 19 janvier 2015

La journée d’étude qui s’est tenue au Palais des Congrès de Namur ce 19 janvier 2015 sur le thème ambitieux de « L’économie circulaire, le passage à l’acte » a bénéficié d’échanges initiaux qui en ont permis l’organisation partenariale avec Deloitte Belgique, Deloitte France, et Wallonie Développement, l’association des agences de développement territorial wallonnes, mais aussi les pouvoirs publics régionaux wallons. Je voudrais rappeler d’emblée ces préliminaires. D’abord, une rencontre avec Gilles Van Volsem, en charge des services de conseils en développement durable chez Deloitte en décembre 2013 au Palais des Académies dans le cadre de la conférence que le Club de Rome Bruxelles Europe et l’Institut Destrée organisaient à l’occasion de l’accueil de Jerome Glenn, directeur du Millennium Project. Il est intéressant de se souvenir que l’idée de cette collaboration a germé dans un cadre modelé par la prospective et le développement durable. C’est donc cette dynamique qui a permis, dès mai 2014 un contact avec Mathieu Hestin qui, à partir de Bio Intelligence Service, représente une réelle ressource, aujourd’hui interne, pour Deloitte France et dès lors aussi pour Deloitte Belgique.

L’idée de présenter en Wallonie le guide sur l’économie circulaire réalisé pour et par l’ADEME, l’Agence française de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie [1], est évidemment née de cette dynamique. Il s’agissait ensuite d’en tester l’idée, d’autant que le Gouvernement wallon tout comme les acteurs territoriaux n’étaient pas restés inactifs depuis 2010 dans ce domaine de l’économie circulaire, de l’écologie industrielle, de l’économie de la fonctionnalité, du recyclage, etc. Tant le volontarisme de la Déclaration de Politique régionale de l’été 2014 que les projets wallons récoltés en vue du programme FEDER le montraient. Nous avons dès lors multiplié les contacts directs avec les acteurs majeurs pour créer une vraie dynamique collective autour d’un renforcement de l’économie circulaire et, dans la ligne des travaux déjà menés au niveau régional par le SPW, la SRIW-NEXT et l’ASE, maintenant AEI, et au niveau territorial par les intercommunales de développement économique : BEP, IBW, IDEA, IDELUX, IEG, IGRETEC, SPI, réunies au sein de Wallonie Développement. Les rencontres successives avec Caroline Decamps, Maïté Dufrasne, Olivier Vanderijst, Jean-Claude Marcourt, Christel Evrard, ainsi que les contacts avec Véronique Cabiaux, Alain De Roover, Vincent Reuter et Didier Paquot (UWE), Thomas Jeukens et Laurent Weerts (Deloitte) permettaient de boucler un programme rassembleur. Qu’ils en soient toutes et tous remerciés. Il restait, enfin, last but not least, à l’équipe de l’Institut Destrée, en particulier Marie Dewez, Michaël Van Cutsem, Marie-Anne Delahaut et Jonathan Collin, de rendre concrètement possible cet événement.

Toutes ces initiatives préalables, ces efforts de connexion et de réflexion, en amont peuvent surprendre. Ils ne doivent pourtant pas nous étonner. Tous ceux qui travaillent sur la problématique de l’économie circulaire savent que la question est particulièrement difficile. Elle l’est parce qu’elle porte sur l’évolution des modes de production et de consommation, avec, on l’a rappelé, une volonté de répondre avec efficience aux enjeux et aux finalités du développement durable. Comme Laurent Weerts l’a noté d’emblée, l’économie circulaire, élabore des processus et des technologies tels qu’elle substitue à un modèle de croissance dit linéaire, trop consommateur de ressources (matières premières, énergie, eau, foncier) et trop producteur de déchets, un modèle de développement écosystémique, parcimonieux en prélèvements naturels, pauvre en résidus, mais à la performance équivalente voire accrue. Ce qui rend l’économie circulaire si difficile à mettre en œuvre, c’est qu’elle interroge nos comportements et nos pratiques et remet en cause des manières de faire décennales [2].

Penser l’économie circulaire, c’est penser transversalement, a dit avec raison le président du Comité exécutif du GRE et industriel reconnu Jacques Pélerin. Je vais me limiter à aborder quatre transversalités qui ont, parmi d’autres, traversé les préoccupations de cette journée du 19 janvier 2015.

Transversalité 1 : articuler les initiatives suivant le principe de subsidiarité

Le principe de subsidiarité est celui qui vise à déterminer le niveau d’intervention de l’action publique à l’aune de l’efficacité la plus grande envers le bénéficiaire. Cela signifie que la gouvernance de l’économie circulaire sera multiniveaux et que l’impulsion, même si elle est régionale, devra s’inscrire dans des logiques plus larges, aux niveaux européen, transfrontalier et fédéral notamment, où de véritables marchés du recyclage se mettent en place, mais, aussi dans des logiques de proximité qui révèlent des écosystèmes. Les territoires de projets, les bassins de vie, les communes, les zones d’activités industrielles, constituent également des espaces qui rencontrent les niveaux de coopération, de synergies et de confidentialité nécessaires. Tous ces niveaux ont leur pertinence s’ils s’articulent et démontrent la pertinence et l’efficacité de l’échelle d’action qu’ils se sont choisie. C’est, je pense, le message, que Claude Rifaut, directeur de production d’ADVACHEM, a donné au travers du bel exemple de l’écozoning de Tertre – Ghlin – Baudour, dans sa collaboration avec l’agence de développement territorial IDEA.

Transversalité 2 : mobiliser l’ensemble des acteurs privés et publics autour de stratégies collectives pertinentes

Pour mobiliser les acteurs autour de stratégies collectives pertinentes, il faut d’abord, a rappelé Caroline Decamps, baliser le rôle de chacun, afin de faire converger les initiatives des acteurs privés et publics vers les objectifs communs que l’on s’est assignés collectivement. Cela implique évidemment de bien comprendre le fonctionnement du territoire et d’en valoriser les atouts pour permettre le bouclage des flux de matières et d’énergies du territoire. Il s’agit aussi, a-t-on souligné lors des tables rondes, d’intégrer les outils (AEI, Innovatech, Wallonie Design, l’Office wallon des Déchets, NEXT, etc.), dans des recherches de synergies tant aux niveaux régional que territorial. Changer les mentalités pour apprendre à mieux travailler ensemble et davantage échanger entre nous constituera une stratégie centrale et un objectif à atteindre par priorité. La confiance, cela a été répété, est essentielle aux processus coopératifs et collaboratifs.

Transversalité 3 : placer les entreprises et les citoyens au cœur des dispositifs

In fine, ce sont toujours les entreprises qui font l’économie circulaire, a insisté Didier Paquot, directeur du Département Économie et R&D de l’Union wallonne des Entreprises. Laurent Weerts, a quant à lui noté qu’il fallait d’abord faire preuve de bon sens pour aborder ce nouveau modèle économique. Au delà, les facteurs de réussite sont nombreux comme l’a souligné Caroline Decamps, et on ne peut pleinement les maîtriser, ce qui implique que le challenge est réel et que les risques d’échec sont nombreux. Ces difficultés potentielles nécessitent évidemment de muscler la stratégie et donc, en se référant classiquement à Michel Crozier et à Erhard Friedberg [3], à impliquer et à responsabiliser davantage les acteurs, y compris les citoyens qui sont aussi, en tant que consommateurs conscients des enjeux, des agents économiques essentiels.

Ainsi, comme l’a remarqué Jacques Pélerin, l’économie circulaire, c’est d’abord un mode de management qui peut ajouter de la compétitivité aux entreprises comme aux territoires.

Transversalité 4. Travailler par chaînes de valeur, par filières en même temps que par métabolismes

Françoise Bonnet, secrétaire générale d’ACR+, le relevait : l’économie circulaire, c’est d’abord une alliance entre industriels, entre entrepreneurs, mais aussi des synergies avec des acteurs publics. En travaillant par chaînes de valeurs, on identifie les acteurs pertinents et surtout on construit des stratégies qui collent à la réalité du terrain. Considérer les métabolismes économiques permet de tenir compte des interactions de l’économie avec son environnement et avec chacune des composantes du système [4]. De même, a dit Jacques Pélerin, la mise en œuvre de l’économie circulaire nous force à mieux tenir compte du client, en anticipant davantage ses attentes, ses besoins et ses contraintes. Les exemples concrets donnés par Frédéric Gauder, Production Manager chez ARMACELL, et par Philippe Dubois, CEO de DHK, étaient particulièrement intéressants à ce point de vue. Ces attentes du client montrent à quel point, comme l’a dit Mathieu Hestin, directeur de Bio by Deloitte, la formation et l’accompagnement des entreprises constituent des nécessités pour les préparer au nouveau modèle industriel que constitue l’économie circulaire. Les citoyens-consommateurs devront également être sensibilisés et formés dans un proche avenir a noté Catherine Plunus et l’on pourrait compter à l’avenir sur l’AEI pour assumer cette mission. Dans tous les cas, le processus de concrétisation devront passer par des exemples très éclairants de bonnes pratiques et des success stories, a insisté Didier Paquot qui considère qu’il s’agit d’un point de passage essentiel pour faire bouger les entreprises.

Conclusion : l’économie circulaire, davantage du sur-mesure que du prêt-à-porter

Comment atterrir concrètement ? Cette question est évidemment celle qui est la plus difficile et, au delà de la méthodologie présentée par Mathieu Hestin – et dont nous avons répété tout l’intérêt -, les mots de pragmatisme et de travail chemin faisant, expérimental, sont revenus plusieurs fois. L’économie circulaire, c’est davantage de la sur-mesure que du prêt-à-porter.

Ainsi, je ferai trois observations.

La première, c’est qu’il faut placer l’économie circulaire là où elle doit être. On ne rendra pas service à l’idée en laissant penser que l’on créera « naturellement » une multitude d’emplois ou qu’on rendra « automatiquement » ses lettres de noblesse à la croissance grâce à l’économie circulaire. Par contre, on peut faire de cet outil un facteur de mobilisation complémentaire au travers d’une stratégie régionale d’économie circulaire qui activera les compétences régionales et les mobilisera aux niveaux territorial local et entrepreneurial. Il faudra beaucoup, beaucoup d’efforts pour aller au delà en termes de croissance tout en quittant les chemins anciens de la dépendance historique [5].

La deuxième observation, au delà du grand intérêt et des qualités certaines du guide de l’ADEME, que Christel Evrard a soulignés, c’est que j’y vois quand même une faiblesse au niveau du processus qui a été présenté. Cette lacune, nous l’avons observée avec l’équipe technique d’IDEA en esquissant, sur base de ce document, une stratégie d’économie circulaire pour le Cœur du Hainaut [6]. Il s’agit du manque flagrant d’une étape de visionning, comme souvent dans les travaux stratégiques et prospectifs français. Même si le guide évoque la vision des acteurs [7], il ne précise pas suffisamment l’importance et la nécessité d’une étape qui fixe l’horizon des attentes et les finalités de la stratégie et des actions, ce bien commun, ce bien de la collectivité, dont parlait Claude Rifaut.

Ma troisième et dernière observation, c’est de relever, avec Mathieu Hestin mais aussi avec le Ministre Jean-Claude Marcourt, que l’économie circulaire, l’innovation et la créativité font partie du même ensemble : celui de la renaissance industrielle au sens large, de ce que j’ai appelé ailleurs « le Nouveau Paradigme industriel », qui allie, comme on le fait en prospective, approche globalisante, écosystémique – comme l’a proposé, voici plus de cinquante ans déjà, le Professeur Paul Duvigneaud [8] – vision de long terme ainsi qu’action volontariste et concrète. Il s’agit dès lors d’activer un changement systémique total et de générer de l’innovation, technologique bien entendu, mais aussi dans des processus organisationnels et sociétaux. Les technologies numériques y ont aussi leur place tant pour la détection, que pour le pilotage ou le suivi des flux et des ressources [9].

La mise en place de l’économie circulaire demandera, n’en doutons pas, des efforts incommensurables, une mobilisation longue et de chaque instant, le renforcement de tous nos dispositifs d’action, une nouvelle gouvernance qui soit tout le contraire de molle, c’est-à-dire, comme l’a affirmé Caroline Decamps, un cadre public très décidé, très volontariste, très contraignant. C’est ce volontarisme que, au nom de la SRIW, Olivier Vanderijst, allait exprimer dans ses conclusions.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Ph. DESTATTE, L’économie circulaire, Produire plus avec moins, Blog PhD2050, Namur, 1er juin 2014.

Ph. DESTATTE, Les entreprises et les territoires, berceaux de l’économie circulaire, Blog PhD2050, Namur, 25 juillet 2014.

Ph. DESTATTE, Cinq défis de long terme pour rencontrer le Nouveau Paradigme industriel, Blog PhD2050, 31 décembre 2014.

[1] Guide méthodologique du développement des stratégies régionales d’économie circulaire en France, p. 16, Paris-Angers, ADEME, Novembre 2014.

[2] Philippe DESTATTE, L’économie circulaire, Produire plus avec moins, Blog PhD2050, Namur, 1er juin 2014, http://phd2050.org/2014/06/01/ec1/Les entreprises et les territoires, berceaux de l’économie circulaire, Blog PhD2050, Namur, 25 juillet 2014, http://phd2050.org/2014/07/25/ec2/

[3] Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, Les contraintes de l’action collective, Paris, Seuil, 1977.

[4] Voir Nicolas BUCLET, Ecologie industrielle et territoriale Stratégies locales pour un développement durable, p. 160-161, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011.

[5] path-dependence, voir Philippe AGHION, Gilbert CETTE & Elie COHEN, Changer de modèle, p. 198-200, Paris, Odile Jacob, 2014.

[6] Les auteurs du Guide méthodologique de l’ADEME observent qu’il existe au sein des institutions territoriales des démarches et stratégies qui peuvent être mobilisées et venir en soutien du développement d’une économie circulaire : plans énergie / environnement, développement économique, aménagement du territoire, développement durable, déchets, et qui peuvent être coordonnés. Jalons pour une Stratégie d’économie circulaire du Cœur du Hainaut, Mons, IDEA – Institut Destrée, 12 janvier 2015, 6 p.

[7] en page 36.

[8] Voir Paul DUVIGNEAUD, La synthèse écologique, Populations, communautés, écosystèmes, biosphère, noosphère, Paris, Doin, 2e éd., 1980. (La première édition intitulée Ecosystèmes et biosphère avait été publiée en 1962 par le Ministère de l’Éducation nationale et de la Culture de Belgique.) – Gilles BILLEN e.a., L’Ecosystème Belgique, Essai d’écologie industrielle, Bruxelles, CRISP, 1983.

[9] Voir Pascal HARDY, L’économie circulaire contre la raréfaction des ressources, dans Pierre VELTZ et Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 102-103, Paris, Eyrolles – La Fabrique de l’Industrie, 2015. Pascal Hardy conclut son papier par ces mots éclairants : les enjeux de l’économie circulaire vont au delà des aspects environnementaux, car les innovations qui sont au cœur de l’augmentation de l’efficacité des ressources et de leur diversification rejoignent celles des nouveaux modèles industriels qui se dessinent, plus proches des lieux de consommation, intégrant les écosystèmes industriels environnants, et portés par les technologies numériques (p. 104).

Namur, le 25 juillet 2014

Dans un premier article intitulé L’économie circulaire : produire plus avec moins, publié sur ce blog le 1er juin dernier, j’ai eu l’occasion de donner une définition de l’économie circulaire, d’en rappeler la trajectoire depuis les années 1970, au niveau international, puis d’évoquer les pratiques qui, notamment selon l’ADEME, la fondent : éco-conception, écologie industrielle, économie de la fonctionnalité, réemploi, réparation, réutilisation, recyclage. Enfin, j’ai affirmé que, au delà des grands principes de développement durable auxquels l’économie circulaire contribue, s’inscrire dans sa dynamique c’est porter des politiques qui, du global au local, deviennent de plus en plus concrètes au fur et à mesure qu’elles se rapprochent des entreprises. C’est ce que je vais essayer de montrer dans ce papier.

1. Une montée en puissance de l’écologie industrielle puis de l’économie circulaire

L’économie circulaire, et en particulier l’écologie industrielle, s’inscrit depuis plusieurs décennies dans la réalité des entreprises, des zones d’activités économiques ainsi que des territoires. La symbiose industrielle de Kalundborg, lancée dès 1961 à l’ouest de Copenhague, sur le bord de la mer du Nord, constitue une référence internationale et un exemple reconnu pour la mise en place des parcs éco-industriels [1]. On fait aussi généralement référence au port fluvial et maritime néerlandais de Mœrdijk (Brabant septentrional), au Greenpark de Trading dans le Berkshire (UK), à la zone industrielle de la Grande Synthe à Dunkerque, aux industries Artois-Flandres dans le Nord Pas de Calais, à la ZAE agro-industrielle Reims – Bazancourt – Pomacle en Champagne-Ardenne, au Kamp C. de Westerlo (Anvers, Flandre), etc., en évoquant la mutualisation de la gestion des déchets par les entreprises, la cartographie des flux, etc [2].

C’est à la suite d’un long processus de réflexions que la Commission européenne a proposé, fin 2005, une nouvelle stratégie thématique pour la prévention et le recyclage des déchets qui définisse une approche à long terme. Plusieurs propositions ont émané de cette stratégie, notamment une révision de la directive-cadre relative aux déchets [3]. La nouvelle directive rappelait que, si la politique européenne en cette matière se fondait avant tout sur le concept de « hiérarchie des déchets », ces derniers doivent surtout être évités dès la conception. Parallèlement, ceux qui ne peuvent l’être doivent être réutilisés, recyclés et récupérés. Dès lors, pour la Commission, les décharges constituent désormais la pire option pour l’environnement car elles correspondent à une perte des ressources et pourraient constituer, à l’avenir, un poids mort environnemental. La nouvelle directive annonce l’incorporation de la notion de cycle de vie dans la législation européenne. Elle valorise, parmi d’autres, l’idée d’économie circulaire, développée en Chine [4]. Parallèlement, depuis 2011, l’initiative intitulée Une Europe efficace dans l’utilisation des ressources, compte parmi les sept initiatives phares de la stratégie Europe 2020. Dans les mesures préconisées à moyen terme pour porter cette dynamique, la Commission européenne prône une stratégie de transformaton de l’Union en une économie circulaire fondée sur une culture du recyclage, dans le but de réduire la production de déchets et d’employer ces derniers comme ressources [5]. La Commission rappelle également l’intérêt des travaux de la Fondation MacArthur parmi lesquels le rapport présenté début 2014 au World Economic Forum : Towards the Circular Economy : Accelerating the Scale-up across global supply chains [6].

2. L’exemple de la Wallonie : les agences de développement économiques créent des éco-zonings

Dans l’axe stratégique de soutien au redéploiement et au développement de l’économie, la Déclaration de Politique régionale 2009-2014 de la Région Wallonie a marqué la volonté de son gouvernement de favoriser la coopération entre les petites entreprises via notamment des groupements d’employeurs ou l’organisation des activités économiques en économie circulaire ainsi que d’intégrer et développer l’écologie industrielle dans la stratégie de l’ensemble des acteurs concernés (par exemple les sociétés régionales et intercommunales de développement économique) de telle sorte que l’on tende peu à peu vers une optimisation des flux entrants et sortants (énergie, matières, déchets, chaleur, etc.) entre entreprises voisines [7]. Cette volonté a été mise en œuvre l’année suivante dans le Plan prioritaire wallon, dit Marshall 2.vert. C’est dans ce cadre que le gouvernement a lancé un appel à projets pour développer les éco-zonings [8], avec un budget de 2,5 millions d’euros, destiné à développer cinq expériences pilotes. Ces projets devaient réunir à la fois un opérateur d’équipement et des représentants des entreprises des zones d’activités économiques (ZAE) concernées, l’objectif étant de favoriser la mise en œuvre concrète sur le territoire au travers des crédits d’équipement. Cinq sites ont été choisis en fonction de la qualité des projets :

– le parc industriel de Chimay Baileux qui, en partenariat avec la Fondation Chimay Wartoise, veut valoriser les drèches de brasserie dans la production de méthane afin de produire de la chaleur et de l’électricité par cogénération pour ses entreprises demanderesses ;

– le Liège Science Park du Sart Tilman où l’intercommunale SPI associe Level IT, Technifutur, Sirris, Physiol et Eurogentec autour d’un projet de production d’énergie renouvelable, de la biodiversité et de la mobilité douce ;

– l’Ecopôle de Farciennes – Aiseau-Presles, à côté de Charleroi, où l’intercommunale Igretec développe un projet de mutualisation sur la réhabilitation de la boucle de la Sambre en associant des entreprises Sedisol, Ecoterres, Recymex, etc. sur ce projet commun ;

– le projet organisé à Hermalle-sous-Huy – Engis, sur la Meuse liégeoise, d’optimisation de la logistique des charrois route et bateau, là où Knauf valorise déjà les déchets de gypse de l’entreprise Prayon ;

– la zone d’activités Tertre-Hautrage-Villerot, site principalement chimique, classé SEVESO, dans lequel huit entreprises (Yara, Erachem, Advachem, Wos, Shanks, Euloco, Hainaut Tanking et Polyol) sont associées à l’intercommunale de développement économique et d’aménagement du territoire IDEA ainsi qu’à la ville de Saint-Ghislain, près de Mons, à la frontière française [9].

Ce dernier projet, classé premier par le comité de sélection de la Région Wallonie pour son caractère innovant, a permis d’engager des synergies industrielles en matières d’échanges de matières et d’énergie, notamment sur la récupération de vapeurs, sur la rationnalisation de la consommation de l’eau, sur le bouclage et l’épuration des eaux de rejets, sur le développement de la voie ferrée sur le site et la darse associée, sur la sécurité routière aux abords de la zone ainsi qu’aux points de vue paysager et environnemental [10]. Toute une dynamique se développe d’ailleurs à l’initiative de l’intercommunale hennuyère IDEA et des entreprises locales concernées (YARA Tertre SA/NV, WOS, Shanks Hainaut, Erachem Comilog, Polyol, Advachem, Hainaut-Tanking et Euloco). Autour de la mise en place, en connivence avec Infrabel, d’un Opérateur ferroviaire de Proximité (OfP) l’iDEA tente de répondre aux besoins des industriels et de minimiser le recours à la route. L’objectif de l’intercommunale est bien de répondre aux besoins de ses clients et donc d’améliorer le bien-être des entreprises concernées afin qu’elles continuent à s’ancrer sur le territoire et à y maintenir un maximum d’activités. Près de 32 hectares de terrains bientôt assainis par la SPAQuE ainsi que 8 hectares du site de Yorkshire Europe, déjà réhabilité, constituent de surcroît un potentiel réel d’expansion d’un projet d’écologie industrielle.

3. La Plateforme NEXT : un cadre régional

En juin 2013, la Région Wallonie a officialisé, en présence d’Ellen MacArthur et d’une centaine d’industriels, l’accord de coopération que son ministre de l’économie Jean-Claude Marcourt a signé avec la fondation créée par la navigatrice britannique dans le cadre de la dynamique Circular Economy 100 – Region. Ce partenariat stratégique, auquel est associé Tractebel Engineering, porte sur la mise en œuvre de l’écologie circulaire et s’inscrit dans le cadre du programme de développement et la plateforme d’écologie industrielle intitulée « NEXT », mis en place l’année précédente par les autorités en charge de l’économie régionale. Comme l’indiquait Ellen Mac Arthur lors du lancement de cette initiative le cœur de l’économie circulaire, c’est l’innovation, c’est la créativité, c’est la recherche d’opportunités nouvelles [11].

Dès lors, en juillet 2013, le Gouvernement wallon a confié une mission déléguée à la Société régionale d’Investissement de Wallonie (SRIW), et plus particulièrement à sa filiale BEFin, pour la création et la mise en œuvre de l’axe multisectoriel transversal « économie circulaire » de la politique industrielle wallonne (NEXT), complémentaire aux pôles de compétitivité. Ce programme a pour mission d’assurer le déploiement structuré, global et cohérent de l’économie circulaire en Wallonie de façon à développer des projets porteurs de valeur ajoutée en se basant sur trois piliers : l’industrie, l’enseignement supérieur et un réseau international. Outre la sensibilisation des entreprises à l’économie circulaire, telle qu’inscrite dans le Plan prioritaire wallon, la cellule mise en place a pour tâche d’organiser la création de bourses aux déchets par les entreprises et opérateurs, de favoriser la mise en place d’un label marquant les entreprises éco-systémiques et de susciter des partenariats avec des institutions étrangères. Il s’agit donc d’intensifier et de structurer le soutien aux projets innovants en matière d’économie circulaire portés par les entreprises wallonnes, en s’inscrivant dans une perspective de gestion durable des matières. Il était alors convenu qu’un fonds en économie circulaire devait être logé au sein de l’Agence de Stimulation économique (ASE), qu’une mission prioritaire, centrée sur l’accompagnement des entreprises dans le recyclage et la réutilisation des matériaux de construction devait être confiée au Pôle de compétitivité GREENWIN et à la Confédération de la construction. Les missions du centre de référence « circuits courts » ont été étendues à l’économie circulaire le 26 septembre 2013 [12]. L’équipe NEXT s’est, début 2014, montrée particulièrement présente au niveau régional mais aussi territorial dans la préparation de la programmation des fonds structurels européens (FEDER).

La Déclaration de Politique régionale wallonne 2014-2019 réaffirme avec beaucoup de vigueur le soutien du Gouvernement Magnette au développement de l’économie circulaire en Wallonie afin de favoriser la transition vers un système industriel durable et de soutenir la compétitivité des entreprises wallonnes grâce à des synergies entre elles, favorisant la réutilisation des déchets en tant que nouvelle ressource [13]. La DPR confirme la poursuite du programme NEXT et rappelle que la dynamique de l’économie circulaire vise à faire émerger des solutions innovantes pour permettre de découpler la croissance économique de l’augmentation de la consommation des ressources, par exemple, en aidant les entreprises à rationaliser leur consommation d’énergie et en privilégiant l’utilisation conjointe de flux de matières et d’énergie entre entreprises et la mutualisation de biens et de services [14].

Conclusions : entreprises et territoires, les lieux du passage à l’acte

L’économie circulaire est une économie d’optimisation, s’appuyant sur des zones d’activités, des filières, des systèmes industriels locaux, régionaux ou internationaux. Elle implique bien sûr une bonne connaissance du métabolisme industriel régional et des métabolismes territoriaux [15], c’est-à-dire des flux générés par les entreprises, de leurs besoins et contraintes. L’enjeu pour l’entreprise elle-même est, lui aussi, considérable et la sensibilisation des entrepreneurs aux avantages de l’économie circulaire connaît d’ailleurs une réelle accélération [16]. Nous l’avons vu, l’économie circulaire, plutôt que de constituer une révolution copernicienne, un changement de paradigme, rassemble des pratiques qui contribuent à la transition vers une société plus durable, plus harmonieuse : éco-conception, écologie industrielle, économie de la fonctionnalité, réemploi, réparation, réutilisation, recyclage.

Ces pratiques ont du sens parce qu’elles sont pratiquées, ou peuvent l’être, concrètement sur le terrain. C’est pourtant là que les résultats peuvent sembler difficiles à atteindre. Comme l’indiquait Suren Erkman, en écrivant sur l’écologie industrielle, lorsqu’il s’agit d’entrer dans les détails pour modifier les processus de fabrication afin de rendre les sous-produits et les déchets utilisables par d’autres usines, on se heurte à de redoutables difficultés techniques et économiques [17].

L’expérience du terrain, notamment en Cœur du Hainaut, a montré que les seules réalisations tangibles sont celles qui se fondent sur le partenariat de proximité entre les acteurs et la confiance de long terme entre les entreprises et les opérateurs locaux. C’est avec raison que le professeur Léo Dayan, maître de conférence à la Sorbonne, avait prôné dès 2004 la mise en place de centres de développement des liaisons industrielles au niveau territorial et des zones d’activités locales pour développer concrètement l’écologie industrielle. Il voyait évoluer sur le terrain de petites équipes très qualifiées, flexibles, aux fonctions polyvalentes, dotées de moyens financiers propres. Elles seraient destinées à identifier les éco-liaisons locales, à relever les pertes et les inefficiences, afin de susciter des partenariats d’entreprises, incluant les universités locales. Dayan accordait à juste titre beaucoup d’importance à la motivation des acteurs afin de mettre en place les synergies nécessaires [18]. C’est la démarche qui a été entreprise par l’intercommunale IDEA sur le zoning de Tertre-Hautrage-Villerot avec la volonté de concilier la compétitivité économique et la performance environnementale à l’échelle d’une ZAE. Les partenaires et ressources locales mobilisées font alors la différence : clubs d’entreprises, riverains, autorités municipales, Commission Sécurité Environnement mais aussi l’Université de Mons et des centres de recherche locaux comme Multitel, spécialisé en télécommunications et traçabilité des matériaux.

Le projet SMIGIN de l’Union wallonne des Entreprises a démontré que les PMEs peuvent aussi s’investir dans une démarche d’écologie industrielle et d’économie circulaire [19]. Mais là également, tout comme dans l’application du principe de responsabilité élargie du producteur, valorisée en France par le Commissariat général au Développement durable, il s’agit de travailler à l’évolution des mentalités et de la culture afin que les principes de coopérations et d’échanges dépassent le stade de concept pour devenir une véritable réalité de terrain [20].

L’économie circulaire est certes un outil systémique qui se décline en pratiques multiples. Mais c’est surtout une affaire d’entreprises et de territoires, c’est-à-dire d’acteurs physiques et moraux rassemblés sur un espace par nature délimité et restreint. C’est dans cette proximité, sinon cette intimité, que se fait le passage à l’acte car celui-ci est conditionné par une confiance patiemment construite sur le terrain et fortement entretenue.

Philippe Destatte

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[1] Suren ERKMAN, Vers une écologie industrielle, Comment mettre en pratique le développement durable dans une société hyper-industrielle, p. 28sv, , Paris, Editions Charles Léopold Mayer, 2004.

[2] Voir Emmanuel SERUSIAUX dir., Le concept d’éco-zoning en Région wallonne de Belgique, Note de recherche n°17, Namur, Région wallonne – CPDT, Avril 2011, 42 p.

Cliquer pour accéder à 2011-04_CPDT_NDR-17_Ecozonings.pdf

[3] La gestion des déchets est règlementée par la directive-cadre sur les déchets (2008/98/CE) et repose sur la prévention, le recyclage, la réutilisation des déchets et l’amélioration des conditions de leur élimination finale. La gestion des déchets est également abordée – de façon plus spécifique et sectorielle – dans de nombreuses législations de l’Union : la directive relative aux emballages et déchets d’emballages (94/62/CE), la directive relative aux déchets d’équipements électriques et électroniques (2002/96/CE), la directive relative à la gestion des déchets de l’industrie extractive (2006/21/CE), etc. http://ec.europa.eu/environment/waste/index.htm

[4] Mise en œuvre de l’utilisation durable des ressources : une stratégie thématique pour la prévention et le recyclage des déchets, Communication de la Commission au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Bruxelles, 21 décembre 2005, COM(2005) 666 final. – Politique de l’UE en matière de déchets : historique de la stratégie, CE, 2005. http://ec.europa.eu/environment/waste/pdf/story_book_fr.pdf

[5] Une Europe efficace dans l’utilisation des Ressources, Initiative phare relevant de la stratégie Europe 2020, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social et au Comité des Régions, Bruxelles, 26 janvier 2011 COM(2011) 21final, p. 7. – A noter que la Commission européenne s’appuie sur l’Online Resource Efficiency Platform (OREP) en matière d’économie circulaire. http://ec.europa.eu/environment/resource_efficiency/index_en.htm

[6] Towards the Circular Economy : Accelerating the Scale-up accross supply chains, prepared in collaboration with the Ellen MacArthur Foundation and MacKinsey Company, World Economic Forum, January 2014.

[7] Déclaration de Politique régionale wallonne 2009-2014, Une énergie partagée pour une société durable, humaine et solidaire, Namur, Gouvernement wallon, Juillet 2009.

[8] On peut définir un écozoning comme une zone d’activité économique gérée de manière proactive notamment par l’association des entreprises en présence, interagissant positivement avec son voisinage, et dans laquelle les mesures d’aménagement et urbanisme, de management environnemental et d’écologie industrielle concourent à optimiser l’utilisation de l’espace, de la matière et de l’énergie, à soutenir la performance et le dynamisme économique tant des entreprises que de la communauté d’accueil et à diminuer les charges environnementales locales. E. SERUSIAUX dir., Le concept d’éco-zoning…, p. 17.

[9] Gérard GUILLAUME, La Wallonie a sélectionné cinq écozonings-pilotes, dans L’Echo, 14 avril 2011.

[10] IDEA : retour sur une expérience pilote de l’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot, Info-PME, 5 septembre 2013. www. info-pme.be – Le projet d’éco-zoning de Tertre-Hautrage-Villerot sélectionné par le Gouvernement wallon !, Mons, IDEA, Communiqué de presse du 8 avril 2011.

[11] La Wallonie s’engage dans l’économie circulaire, 13 juin 2013. – NEXT : l’économie circulaire au cœur du processus de reconversion de l’économie wallonne, 18 juillet 2013. http://www.marcourt.wallonie.behttp://marcourt.wallonie.be/actualites/~next-l-economie-circulaire-au-coeur-du-processus-de-reconversion-de-l-economie-wallonne.htm?lng=fr

[12] Rapport de suivi Plan Marshall 2.vert, p. 231-235, SPW, Secrétariat général, Délégué spécial Politiques transversales, Avril 2014, p. 231.

[13] Wallonie 2014-2019, Oser, innover, rassembler, Namur, Juillet 2014, 121 p. Notamment, p. 5, 22, 24, 28, 83, 90.

[14] Ibidem, p. 71.

[15] Le métabolisme industriel est l’étude de l’ensemble des composants biophysiques du système industriel de la région. Suren ERKMAN, Ecologie industrielle, métabolisme industriel et société d’utilisation, Genève, Institut pour la Communication et l’Analyse des Sciences et des Technologies, 1994.

[16] Voir notamment : Rémy LE MOIGNE, L’économie circulaire, comment la mettre en œuvre dans l’entreprise grâce à la supply chain ?, Paris, Dunod, 2014.

[17] Suren ERKMAN, Vers une écologie industrielle…, p. 37.

[18] Léo DAYAN, Stratégies du développement industriel durable. L’écologie industrielle, une des clés de la durabilité, Document établi pour le 7ème programme-cadre de R&D (2006-2010) de la commission Européenne. Propositions pour développer l’écologie industrielle en Europe, p. 8, Paris, 2004. http://www.apreis.org/img/eco-indu/7emplanEurop.pdf

[19] Le projet européen SMIGIN (Sustainable Management by Interactive Governance and Industrial Networking) a permis à l’UWE d’organiser, de 2006 à 2009, avec une méthodologie commune, des solutions collectives aux besoins communs d’entreprises sur sept parcs d’activités économiues en Belgique et en France : mesure des impacts environnementaux, aménagement paysager, optimisation des flux de transports, de déchets, d’énergies. Dans la foulée, l’UWE a créé en son sein une cellule « Parcs d’activités durables. » Inform, Ecologie industrielle et économie circulaire : la dimension environnementale 2.0, Business & Society Belgium, 2012.

[20] Entreprises et parcs d’activités durables, Territoires et parcs durables, implication des entreprises : état des lieux et perspectives d’avenir, Matinée d’échanges, 4 avril 2014, UWE, CPAD, 2014. 4 p.