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Namur, le 10 juin 2020.

Les collabos wallons. C’est un des titres en quatrième de couverture du magazine Wilfried, n°11, Printemps 2020. À l’intérieur, on découvre le titre complet : Wallonie : des collabos parmi nos grands-pères. Souviens-toi de la guerre dernière, en face, p. 64, d’une pleine page reproduisant une affiche de recrutement de la division SS Wallonie : visage, inscription Wallonie en jaune sur fond noir, couleurs nationales belges et runes SS. On nous annonce avec l’enquête de Nicolas Lahaut : un tabou ou un désintérêt à l’origine d’un long silence, des pages maudites, un document d’une portée historique rare. D’emblée l’article évoque selon l’auteur un fait historique souvent tu : la Wallonie connut d’autres réalités que la résistance. (…) en Wallonie, un lourd silence résonne

1. Il n’y a pas que des Flamands qui ont pactisé avec les nazis

Le collaborateur de Wilfried a eu l’excellente idée d’aller interroger Alain Colignon, chercheur au Centre d’Études Guerres et Société à Bruxelles. On entend d’ici l’historien liégeois, qualifié d’esprit taquin, prévenir d’emblée son interlocuteur que soutenir l’hypothèse d’un tabou francophone sur la collaboration, c’est farfouiller en vain dans un placard dépourvu de cadavre [1]. En trois colonnes d’interview, Alain Colignon démonte le pitch initial du magazine. Il n’y a ni tabou ni silence. Est-ce pour autant moins intéressant ? En effet, il n’y a pas que des Flamands qui ont pactisé avec les nazis, il y a aussi des Wallons. Comme l’indique le chercheur, non seulement ils étaient bien moins nombreux qu’en Flandre, mais en plus en Wallonie, ils étaient dénoncés, traqués, assiégés, comme l’a d’ailleurs bien observé dès 1994 l’historien Martin Conway [2]. Alain Colignon raconte l’anecdote de son quartier où le laitier, surnommé « Tcherkassy »  « avait fait avec les Boches » ; on le désignait encore comme tel dans les années soixante. Philippe Destatte se souvient s’être fait copieusement sermonner par sa grand-mère paternelle à Châtelet vers 1968, parce qu’il avait prononcé le nom de famille d’une de ses amies de 14 ans, sans savoir que ses parents avaient été rexistes pendant la guerre. L’injonction de ne plus la fréquenter fut aussi immédiate que violente… La grand-mère de l’historien avait jadis été arrêtée par la Gestapo, battue et incarcérée. Il n’a pas tant appris ce jour-là que des collaborateurs avaient sévi en Wallonie que le fait, alors plus surprenant à ses yeux, qu’ils n’avaient pas tous été fusillés…

Dès 1980, un autre historien de ce qui s’appelait naguère le Centre d’Études et de Recherche de la Seconde Guerre mondiale avait noté que la Résistance n’était pas un phénomène spécifiquement wallon, pas plus que la collaboration n’était une attitude spécifiquement flamande. Mais observait José Gotovitch, à aucun moment […], en Wallonie, cette collaboration ne put prendre un contour effecti­vement wallon, s’appuyer sur une réalité nationaliste [3]. On pourrait ajouter que si Degrelle a dû appeler sa légion Wallonie, c’est pour se distinguer des unités déjà reconnues par les Allemands du côté flamand. En fait, si on évoque souvent Rex et la Légion « Wallonie » comme exemples de la collaboration wallonne, l’idéologie de ces organisations était pourtant claire­ment nationaliste belge. Comme l’écrit le Pays réel en août 1941 : précédée de nos couleurs nationales et de l’étendard de la croix de Bourgogne, la Légion est partie sous les acclamations de la foule, « Au-delà de Rex, dit Degrelle, il y a la Belgique, C’est pour la Belgique que Rex a vécu, c’est pour elle que Rex vit et offre vos vies ! » [4].

Sur une plateforme virtuelle grand public consacrée à la Belgique et à ses habitants pendant la Seconde Guerre mondiale, Martin Conway souligne judicieusement que la comparaison avec la situation en Flandre offre une image tronquée de la collaboration en Wallonie. Aucun cheminement naturel ne liait le sentiment wallon et le soutien au Troisième Reich. Évoquant ensuite Rex et les mouvements gravitant autour de l’Ordre nouveau, le professeur de l’Université d’Oxford indique que c’est leur fragmentation qui explique la faiblesse de la mémoire de la collaboration en Wallonie, aucun mouvement n’ayant pris la relève après la Libération et bien peu de personnes ayant souhaité s’identifier au choix de la collaboration en Wallonie [5]. C’est également pour cette raison que, après le conflit, et comme le rappelle Alain Colignon, la collaboration a été plus durement sanctionnée en Wallonie qu’en Flandre [6].

 Rappelons aussi que, de 1940 à 1945, 60.000 de nos grands-pères wallons se trouvaient dans des camps de prisonniers en Allemagne, la plupart des Flamands ayant été libérés dès l’été 1940 [7].

2. Sensationnalisme et culpabilisation

Pourquoi un certain sensationnalisme journalistique vient-il déformer une thématique si délicate et si bien expliquée par les chercheurs ? Pourquoi semer un doute vicieux et vicié ? Pourquoi feindre autant de malentendus alors que tout est clair et transparent ? Telles sont les questions qui se posent à la lecture du « chapeau » d’un article au titre aussi racoleur. Dans le corps de l’article, on s’étonne aussi d’autres considérations. Pourquoi parler de « tabou » ou de « désintérêt » quand on ne trouve en pays wallon qu’une famille de collaborateur sur trois générations prête à témoigner ? En quoi la présence d’anciens SS « Wallonie » auprès de Degrelle à Malaga en 1984 serait-elle la preuve que la Wallonie connut d’autres réalités que la gloire de la résistance ? En quoi le « mea culpa » d’hommes politiques flamands concernant le passé de leurs grands-parents serait-il la manifestation d’un profond silence wallon ? Reprocherait-on quelque chose à André Cools qui a perdu son père, Marcel, résistant, agent de renseignements, dénoncé, arrêté et décédé en déportation en 1942 ? Reprocherait-on à Pierre Clerdent, gouverneur des provinces de Luxembourg et de Liège, sénateur, d’avoir été chef national et fondateur de l’Armée de Libération ? Reprocherait-on à Gérard Deprez et Guy Lutgen voire à Benoît Lutgen, d’avoir perdu leur père (et grand-père), soupçonné de résistance et froidement abattu à Noville par une unité spéciale de la Gestapo en décembre 1941 ? L’association entre Résistance et Wallonie continuerait-elle d’être impossible à concevoir ? [8]

Monument national de la Résistance, inauguré à Liège, le 8 mai 1955
Photo Paul Delforge, Diffusion Institut Destrée, © Sofam

Comme très souvent ces dernières années, la quête de sensations fortes et la volonté de culpabiliser l’emportent sur la somme d’informations recueillies à bonne source, comme s’il fallait absolument politiser une question d’histoire. Surtout, alors que l’approche psychologico-historique de la problématique semble apporter des éléments valorisant une démarche collective, le lecteur en ressort avec l’impression que « l’on nous cache toujours quelque chose ». Une sorte d’a priori négatif vient jeter la suspicion sur un constat qui nous paraît heureux et positif, mais qui n’est pas mis en évidence par l’auteur de l’article : la société wallonne a parfaitement retenu les leçons de l’histoire ; le comportement de quelques rares collaborateurs n’est et ne sera jamais banalisé ; il n’est pas du tout oublié. La société wallonne ne partage pas les valeurs des rexistes, des fascistes et surtout des profiteurs de guerre. Loin d’être un « morceau de notre passé disparu », les dérives de quelques-uns restent condamnées, sans excuses et sans pardon, par ceux qui vivent en Wallonie, même 80 ans après la Seconde Guerre mondiale. L’inconscient collectif a intégré une leçon qui n’est pas écrite. Qu’elle soit tacite n’en fait pas un profond silence ni un tabou, mais plutôt un marqueur d’identité que toute société démocratique devrait être fière de valoriser. Sauf en Belgique. Pourtant, en Wallonie, la leçon a été parfaitement assimilée. Le passé, loin d’avoir disparu, est toujours présent et la représentation électorale, du communal au fédéral en passant par le provincial et le régional, voire l’Europe, témoigne que les citoyennes et citoyens wallons continuent de résister, de génération en génération, à la tentation fasciste. Pourvu que cela dure, car rien, en ce domaine, n’est jamais totalement acquis. L’immunité collective n’existe pas en cette matière. Seul le vaccin de l’éducation et de l’évocation du passé est efficace. Il doit être renouvelé chaque année, à chaque génération, tant le risque de contagion est virulent.

Alors pourquoi une telle approche journalistique qui se complaît à maltraiter un tel sujet en mêlant, dans son introduction, des expressions ou des mots associés comme collaboration, tabou, long silence, pages maudites, roman noir, « fait avec les Boches ». Ce racolage n’apporte rien ; au contraire ! Le corps du texte en témoigne. Les historiens de la Seconde Guerre mondiale traitent le sujet avec sérénité et rigueur. Il est donc inutile de compiler des fake news [9] pour attirer le badaud et jouer sur l’affectif ; surtout en Wallonie, le citoyen est suffisamment émancipé et cultivé pour se moquer d’un Léon Degrelle qui proclamait la germanité des Wallons… En 2011, l’historien Eddy de Bruyne espérait qu’on en aurait terminé des inepties sur Degrelle [10]. Cela devrait être le cas et Alain Colignon explique clairement la question. En historien formé à l’école liégeoise de la critique historique, il n’esquive aucune question, se montre clair et précis, apporte des chiffres, mentionne des faits et surtout analyse la question avec nuance.

Il est vrai cependant que l’on n’avancera jamais dans la compréhension du passé, tant que le vocabulaire continuera à faire obstacle. Jamais il ne sera possible de s’entendre tant que l’on introduira le mot francophone dans le débat. S’agit-il d’un Flamand qui parle français ? Ce n’est donc pas un Wallon. S’agit d’un Bruxellois ? Pourquoi n’est-il jamais explicitement identifié comme tel ? Cela fait maintenant 50 ans que la Constitution a reconnu une réalité politico-sociologique qui datait d’avant la Seconde Guerre mondiale… Sauf à nourrir des arrière-pensées, personne ne devrait décidément plus hésiter à appeler un chat un chat, un résistant, un résistant, et un collabo, un collabo.

3. Et puis, il y a Van Grieken…

Si l’honneur de la plupart de nos grands-pères est sauf, est-ce le cas du numéro de printemps de Wilfried qui invite Van Grieken, le führer du Vlaams Belang ?

Dans une belle analyse des cordons sanitaires ou de leur absence, Paul Piret – si nous lisons bien – préconise d’œuvrer plus activement à la responsabilité sociale d’expliquer, analyser, mettre en perspective…évoquant l’hypothèse de questionner… Van Grieken [11].

On aurait aimé que Wilfried applique les recommandations de Paul Piret. Or, ce n’est pas le cas, n’en déplaise à son rédacteur en chef [12]. En effet, ni le portrait du ministre des Affaires intérieures et administratives, de l’Intégration et de l’Égalité des chances du Gouvernement flamand, Bart Somers, ni l’entretien croisé avec les écologistes Jos Geysels et Marcel Cheron, ni la deuxième colonne de l’éditorial du magazine, Les yeux ouverts dans le noir, ne constituent l’important appareil critique qui aurait dû baliser l’interview de Tom Van Grieken. Faire commenter par d’autres politiques une interview n’ajoute que des opinions aux opinions. Au moins eût-il fallu que ces commentaires réagissent à l’interview, ce qui n’est pas le cas. Lorsque Wilfried publie sur six pages, sans avertissement spécifique, mais avec un portrait à nos yeux plutôt complaisant, une interview dans laquelle Tom Van Grieken présente son horizon pour 2024, le magazine, n’en déplaise à son rédacteur en chef, fait de la politique, et ne respecte pas le cordon sanitaire appliqué généralement en Wallonie et à Bruxelles.

Pour l’être humain, garder les yeux ouverts dans le noir ne permet pas de voir, s’il n’utilise pas une lampe. Cette lampe, elle devait être celle d’analystes, de décodeurs – qu’ils soient journalistes, politologues, philosophes ou historiens – qui rappellent de manière structurée et pédagogique les origines, racines, fondements de ce que l’on nomme maladroitement l’extrême droite et surtout en quoi et pourquoi le Vlaams Belang est un parti fasciste. Il convient d’expliquer que ce terme ne constitue pas une insulte, mais une doctrine élaborée et redoutable parce s’adressant à une large part de la société, ancrée à la fois à droite et à gauche, recrutant dans des franges sociales très diverses, à la fois des chômeurs, des ouvriers, des professeurs, des indépendants et des cadres, une doctrine à la fois révolutionnaire, nationaliste au sens des nationalistes, sociale au sens des socialistes. Comme le rappelle l’historien franco-israélien Zeev Sternhell, il s’agit à la fois d’un mouvement de masse et d’un phénomène intellectuel élitiste capable d’attirer des éléments d’avant-garde les plus avancés de leur temps [13]. Ainsi le positionnement du Vlaams Belang aurait-il dû faire l’objet d’une remise en contexte dans l’évolution du fascisme flamand depuis l’Entre-deux-guerres, car il en est inséparable, mais aussi dans ses évolutions récentes qui expliquent probablement son succès, notamment son investissement sur les thèmes sociaux, comme l’a fait le FN en France [14] .

Chercher à comprendre, décoder était le prix indispensable à payer pour ouvrir ses colonnes au Vlaams Belang. C’est malheureusement là que Wilfried a failli, rejoignant du même coup la naïveté de nos pires grands-pères….

Paul Delforge et Philippe Destatte

historiens

 

[1] Nicolas LAHAUT, Wallonie : des collabos parmi nos grands-pères, Souviens-toi la guerre dernière, dans Wilfried n°11, Printemps 2020, p. 65-66.

[2] Martin CONWAY, Degrelle, Les années de collaboration, 1940-1944 : le rexisme de guerre, p. 254sv, Bruxelles, Quorum, 1994.

[3] José GOTOVITCH, Wallons et Flamands…, Wallons et Flamands: le fossé se creuse, dans Hervé HASQUIN dir. La Wallonie, Le Pays et les Hommes, Histoire, Economie, Société, t. 2,  p. 309, Bruxelles, Renaissance du Livre, 1980.

[4] Le Pays réel, 9 août 1941, p. 1.

[5] Martin CONWAY, Collaboration en Wallonie, Belgium WWII, s.d. consulté le 10 juin 2020.

https://www.belgiumwwii.be/belgique-en-guerre/articles/collaboration-en-wallonie.html

Martin Conway, Degrelle. Les années de collaboration, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Quorum, 1994. On se référera aussi à Eddy De Bruyne, Les Wallons meurent à l’Est : La Légion Wallonie et Léon Degrelle sur le front russe 1941-1945, Bruxelles Didier Hatier, 1991.

[6] N. LAHAUT, op. cit, p. 67.

[7] Paul DELFORGE et Philippe DESTATTE, Les Combattants de ’40, Hommage de la Wallonie aux prisonniers de guerre, Liège, 1995, 168 p.

[8] P. DELFORGE, Résistance et Wallonie : un binôme impossible ?, dans Robert VANDENBUSSCHE, Mémoires et représentations de la résistance, Septentrion, 2013, p. 99-126,

[9] Déjà en février 2019, Le Soir avait évoqué « la sombre histoire des SS wallons », https://soirmag.lesoir.be/206290/article/2019-02-13/la-sombre-histoire-des-ss-wallons

[10] Eddy DE BRUYN, Pour en finir avec Léon DEGRELLE, dans Le Vif, 3 mai 2011. https://www.levif.be/actualite/belgique/pour-en-finir-avec-leon-degrelle/article-normal-153667.html?cookie_check=1591773400

E. DE BRUYN, Léon Degrelle et la Légion Wallonie, La fin d’une légende, Liège, Luc Pire, 2011. – On pourra utilement se référer au compte rendu par Francis BALACE du livre de Flore PLISNIER,  Ils ont pris les armes pour Hitler, La collaboration armée en Belgique francophone 1940-1944, Bruxelles, Luc Pire – CEGES, 2008. dans Journal of Belgian History (RBHC-BTNG), n°20, 2008, p. 307-310.

https://www.journalbelgianhistory.be/fr/system/files/edition_data/articlepdf/010b_Bibliotheque7.pdf?fbclid=IwAR23MTQ04KpForpLyg9vkumVoSkGl5i5EHNf6DWXoPRbKRAWAQcg1RB6Fa8

[11] Paul PIRET, Un cordon qui n’est pas une grosse ficelle, dans Wilfried n°11, Printemps 2020, p. 43.

[12] François BRABANT, Non, Wilfried n’a pas rompu le cordon sanitaire, Site de Wilfried, s.d.,  https://wilfriedmag.be/a-propos/cordon-mediatique/ – Voir également : Olivier MOUTON, Le cordon médiatique brisé du côté francophone : l’interview du Belang fait polémique, dans Le Vif, 23 avril 2020.

https://www.levif.be/actualite/belgique/le-cordon-mediatique-brise-du-cote-francophone-l-interview-du-belang-fait-polemique/article-normal-1280961.html

[13] Zeev STERNHELL, L’histoire refoulée, La Rocque, les Croix de feu et la question du fascisme français, p. 93-94, Paris, Le Cerf, 2019. L’analyse du fascisme n’est pas simple et connaît aussi ses propres et salutaires interrogations, voir : Serge BERSTEIN et Michael WINOCK, Fascisme français ? La controverse, Paris, CNRS, 2014.

[14] Ph. DESTATTE, Le Front national est un parti fasciste, Blog PhD2050, 11 décembre 2015. https://phd2050.org/2015/12/11/le-front-national-est-un-parti-fasciste-2/

Charleroi, le 11 août 2014

Des amis ont attiré mon attention sur un récent ouvrage rassemblant d’anciens articles de Jean Stengers concernant la Guerre 1914-1918, dans lequel l’historien évoque l’attitude de Jules Destrée pendant l’Affaire Dreyfus, simplifiant un positionnement complexe et provoquant à nouveau de douteux amalgames. La question de l’antisémitisme chez Destrée est comme celle de l’existence du monstre du Loch Ness : elle réapparaît régulièrement, surtout en été, quand les médias n’ont guère de sujet de politique intérieure à traiter ou quand certains polémistes préparent la rentrée en tentant de discréditer une des personnalités wallonnes les plus emblématiques du XXème siècle. Jeune historien, j’avais abordé cette problématique dans une conférence à la société Dante Alighieri, au Musée du Verre à Charleroi en février 1986, intitulée Jules Destrée et l’’Italie : à la rencontre du national-socialisme. Ce premier texte a été édité dans la Revue belge d’Histoire contemporaine, à l’initiative de José Gotovitch, dans le volume XIX, 1988, 3-4, p. 543-585. Cette problématique a rebondi quelques années plus tard, en 1995, après la publication du livre d’Anne Morelli sur « Les grands mythes de l’histoire de Belgique », contenant un article de son collègue Jean-Philippe Schreiber qui reprenait des thèses de Marcel Liebman sur le député de Charleroi. J’y ai répondu à l’époque (voir note 29). En 2000, la Fondation américaine Beitler, le Centre d’Action laïque de Charleroi et les Territoires de la Mémoire de Liège, ont fait tourner une exposition sur l’Affaire Dreyfus et m’ont demandé un article concernant la position de Jules Destrée à l’égard de la question juive, afin de le publier dans le catalogue de l’exposition : L. Beitler (dir.), L’Affaire Dreyfus, Les voix de l’honneur, Catalogue de l’exposition des œœuvres et des documents de la Fondation Beitler (Charleroi, 4 avril-5 mai 2000, Liège, 15 mai-15 juin 2000, p. 33-46, Charleroi, Centre d’Action laïque / Liège, Territoires de la Mémoire, 2000). Je publie cet article ici, afin qu’il soit à le disposition de chacune et chacun. Il me paraît en effet que dans le contexte international actuel, il est bon de rappeler que Jules Destrée a eu des positions remarquables qu’on ne saurait réduire à celle de l’année 1898. Autant le rappeler ici.

1. La Révolution dreyfusienne

L’affaire Dreyfus fut une révolution analogue à 89 et 48, c’est-à-dire un cyclone emportant les gens là où ils ne se doutaient pas qu’ils allaient [1]. Cette formule, datée du 12 avril 1910, du théoricien socialiste révolutionnaire français Georges Sorel est particulièrement pertinente tant elle illustre le bouleversement politique qu’a constitué La Révolution dreyfusienne, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Sorel, publié l’année précédente [2]. Ainsi, l’affaire Dreyfus va être à l’origine d’un débat d’une ampleur considérable qui, comme l’a indiqué l’historien Zeev Sternhell, va s’élever, du moins en France, jusqu’à une réflexion sur les principes généraux de la philosophie politique.

Pendant plusieurs années le pays tout entier vit avec intensité un débat de portée universelle. Peu nombreuses sont les nations qui peuvent inscrire à leur actif le fait d’avoir transformé, au-delà des considérations politiques, une iniquité judiciaire en un cas de conscience national. Moins nombreuses encore sont celles qui peuvent s’enorgueillir d’avoir fait reculer la raison d’État au nom d’un certain nombre de principes universels [3].

En 1894, l’officier juif français Alfred Dreyfus est condamné par le Conseil de Guerre à la déportation perpétuelle, accusé d’avoir livré des documents à l’Allemagne. La France se divise sur la question de sa culpabilité. L’antisémitisme qui s’affirme alors est un mouvement profond, déjà installé, populaire et anticapitaliste. Edouard Drumont et ses amis nationalistes établissent la distinction entre deux capitalismes de nature différente : celui du Juif, spéculateur en Bourse, du capital financier, et celui du Français, créateur du capital-travail, facteur-clef de la production, de la richesse collective, créateur d’emplois. Cet antisémitisme social se trouve une fonction d’intégration et de mobilisation de toutes les classes de « bons Français », pour refaire l’unité de la France contre le Juif « payé par l’Allemagne et source de discorde », dit-on. Cette analyse doit permettre au nationalisme d’apparaître comme la doctrine du consensus national : c’est la doctrine du « faisceau », ainsi nommé dès 1894, par le marquis de Morès.

Un rapprochement s’opère, dans une même révolte contre l’ordre établi, ressentie par une grande coalition dans la lignée du boulangisme de Maurice Barrès, qui désire l’éclatement des cadres politiques traditionnels et l’effacement des vieilles divisions. De nombreux socialistes, continuateurs de Proudhon, blanquistes et anciens communards, vont développer l’idée d’un antisémitisme progressiste. Le choc a lieu au moment où Jean Jaurès et la social-démocratie, après des hésitations, prennent parti pour Dreyfus et volent au secours de la République bourgeoise en péril, face à l’agitation des nationalistes.

Pourquoi ces hésitations du socialisme à venir au secours de Dreyfus ? Premièrement, car l’antisémitisme y est presque une tradition depuis Proudhon – qui s’est déchaîné contre les Juifs après que Karl Marx a écrit Misère de la Philosophie, pour attaquer les idées contenues dans la Philosophie de la Misère du premier. Marx est le « ténia du socialisme », dit Proudhon. Deuxièmement, cet antisémitisme vient de Marx lui-même. Zeev Sternhell note que le problème de l’antisémitisme chez Marx n’est pas simple [4] et que sa conception du judaïsme est indissociable de sa conception de l’Etat libéré de la religion, de son désir de voir disparaître l’aliénation religieuse et de voir l’homme s’émanciper. Pour l’historien israélien, on a tort d’imaginer que ce sont les Juifs qu’il pourfend, quand Marx n’a pour but que sa volonté de démolir à coups de marteau l’idéalisme hégélien. Car c’est incontestablement à la société bourgeoise que Marx s’attaque. Il est vrai que, ce faisant, il a plus que sérieusement contribué à enraciner l’amalgame judaïsme-bourgeoisie. Cet amalgame qui n’est pas de son invention, constituait alors le thème constant de la littérature progressiste de l’époque et était l’arme essentielle du combat contre l’argent [5] Et Zeev Sternhell note que c’est dans cette perspective que les collaborateurs de la revue l’Humanité nouvelle, Sorel, Vandervelde et d’autres, jugent opportun d’éditer, en novembre 1898, le texte de Marx sur La Question juive [6].

2. Zola, Jaurès et Jules Destrée

Le 1er décembre 1897, Emile Zola peut écrire, dans Le Figaro, que Pas un homme de nos Assemblées n’a eu un cri d’honnête homme, ni un modéré, ni un radical, ni un socialiste. Aucun de ceux qui ont la garde des libertés publiques ne s’est encore levé contre, pour parler selon sa conscience [7]. A ce même moment, l’ex-capitaine Alfred Dreyfus est pourtant au bagne de l’île du Diable, au large de Cayenne, depuis près de trois ans. On a oublié aujourd’hui le temps où Jean Jaurès et Georges Clémenceau regrettaient qu’on n’ait pas fusillé Dreyfus, on a oublié qu’il fallut les convaincre un à un, les chapitrer à part [8]. L’historienne Madeleine Rebérioux soulignait en 1985 que, sur le plan du socialisme international, on ne dispo­sait d’aucun relevé sérieux des prises de position et des ana­lyses pendant l’Affaire, ce qui, écrivait-elle, facilite évidemment les indignations et les enthousiasmes [9].

Jean Jaurès, lui-même, n’évolua progressivement que dans les dernières semaines de 1897 [10]. C’est le 13 janvier qu’Émile Zola écrit son J’accuse !, dans L’Aurore de Georges Clémenceau. Le 18 janvier, trente-deux députés socialistes français – dont Jaurès – publient un manifeste dans lequel ils se désintéressent du sort de Dreyfus, qu’ils considèrent essentiellement comme bourgeois. Le 22 janvier, Jaurès écrit encore, dans La Petite République, que derrière Zola, derrière son initiative hardie et noble, toute la bande suspecte des écumeurs juifs marche, sournoise et avide, attendant de lui je ne sais quelle réhabilitation indirecte, propice à de nouveaux méfaits [11]. C’est l’abstention que prône aussi Jules Destrée, le jeune député socialiste de Charleroi, dans une lettre qu’il adresse à Zola et qu’il fait publier par Le Peuple du 29 janvier 1898 [12].

S’adressant à Emile Zola, Jules Destrée annonce d’emblée que le défenseur de Dreyfus ne verra pas son nom parmi les écrivains, les avocats et les étudiants enthousiastes qui vont le soutenir. Ensuite, le député de Charleroi précise que, d’une part, ce n’est pas Zola qu’il met en cause – puisque, souligne-t-il, il a, à de nombreuses reprises, magnifié son talent – et, d’autre part, Jules Destrée s’est lui-même, comme avocat, fait le défenseur des persécutés. Destrée rappelle d’ailleurs que l’affaire Falleur, pour ne parler que de celle-là, m’a laissé peu de confiance sur l’infaillibilité des décisions judiciaires et que son premier acte à la Chambre belge fut de présenter un projet de loi sur la réparation de ces lamentables erreurs.

Venant à l’action de Zola dans l’affaire Dreyfus, Destrée commence par rendre hommage au courage de l’écrivain, avant de s’interroger sur l’opportunité de la démarche de l’auteur des Rougon-Macquart:

Je ne méconnais point la beauté de votre attitude ; il y a eu une indéniable crânerie, à se jeter dans la lutte, au moment où la bataille semblait perdue et à faire converger brusquement sur soi tant de sottes colères et de menaçantes tempêtes. Ce fut, au moment où vous l’avez fait, d’une telle bravoure que le monde entier, habitué aux platitudes et aux veuleries contemporaines, fut saisi d’étonnement.

Les âmes chevaleresques s’exaltèrent ; et, par ce coup d’éclat, la cause de Dreyfus fit de précieuses conquêtes qu’elle n’aurait jamais pu espérer. Mais, une fois passée la séduction qu’exerce tout acte viril, il est permis de se demander si un tel courage, un tel talent, ne se sont point, quand même, mépris.

Soulignant qu’il n’a pas encore d’idée bien arrêtée sur la culpabilité de Dreyfus, Jules Destrée estime toutefois que la condamnation elle-même de l’officier français constitue une probabilité assez forte de cette culpabilité : car étant donné la puissance incontestée des Juifs, l’intérêt énorme qu’ils avaient à l’acquittement, la facilité d’obtenir d’un Conseil de Guerre jugeant à huis clos tout ce que veut le pouvoir, l’esprit de corps des officiers qui les incite à cacher leurs méfaits mutuels, il me paraît très vraisemblable que, si l’acquittement eût été possible, on l’eût prononcé. Je concède, d’autre part, très volontiers, que l’acte d’accusation est d’un bête à faire pleurer et que toute preuve résultant d’une expertise en écritures est extrêmement fragile et suspecte.

Destrée, qui s’étonne des soutiens acquis à Dreyfus – qui n’auraient pas été apportés à tant d’anarchistes condamnés dans des conditions scandaleuses – s’interroge sur les efforts extraordinaires déployés pour sauver le capitaine et, du même coup, justifie son abstention, avec une virulence et des termes, qui, en d’autres temps et détachés de leur contexte, lui auraient assurément – et fort heureusement – valu à lui-même un procès et une condamnation. L’extrait suivant, pour ces raisons, mérite d’être cité tout entier.

C’est qu’il y a dans la cause que vous avez entrepris de défendre, autre chose que le salut du Droit et le trophée de la Justice. Ceux qui paient les frais énormes de cette campagne, ceux qui, usant de la vénalité de la presse, lancent chaque jour les plus fantastiques nouvelles à l’opinion désorientée, se soucient fort peu des nobles conceptions qui vous ont enflammés d’ardeur!

La vérité est que les Juifs sentent leur influence, leur prestige, leur caisse, en péril, et qu’ils cherchent à la sauver. Et c’est à cette besogne-là que je ne veux contribuer d’aucune manière.

Ne m’accusez point, pour ces paroles, d’antisémitisme sectaire. Je n’en veux point aux Juifs à raison de leur religion; ce serait assurément monstrueux. Ce que j’ai pu étudier de l’histoire me porte à penser que leur race a des facultés opposées et nuisibles à la nôtre, qu’elle ne paraît pas lui être assimilable aisément, si ce n’est à très longue échéance.

Je dois sans doute aimer l’humanité entière, mais cet amour ne peut m’empêcher de voir les inconvénients qui résultent de la juxtaposition de deux fractions, non identiquement évoluées, de cette humanité.

Mais ce que je vois surtout dans le mouvement qui se lève, malgré des erreurs, des déviations, des apparences superficielles qui peuvent égarer, c’est la guerre à L’ARGENT ACQUIS SANS TRAVAIL. Et dans ce sens, je suis antisémite, résolument. Le Juif a de merveilleux dons d’enrichissement. La spéculation est son triomphe, cette spéculation qui déplace stérilement les richesses, sans en créer jamais. Je ne suis pas fâché que cela soit mis en évidence. Je considère comme très salutaire que la classe ouvrière puisse comprendre qu’une combinaison de bourse peut amener de terribles baisses de salaire et des grèves comme des désastres. Je suis très heureux de voir dénoncer à l’opinion l’immoralité de ces richesses colossales, leur abominable emploi, la nécessité de restitutions prochaines.

L’antisémitisme a cela de bon. Il a même ceci d’excellent : c’est qu’au jour des liquidations qui s’approchent, le peuple ne distinguera pas entre le banquier juif et le financier catholique, et fera rendre gorge indistinctement à toutes les sangsues avides qui se sont gorgées de son sang, à tous les capitalistes rapaces, qui sans travailler, auront amassé des fortunes en faisant travailler les autres.

L’antisémitisme porte dans ses flancs l’anticapitalisme, et c’est pourquoi les conservateurs cléricaux se montrent si réservés : ils admettraient bien qu’on exproprie les Juifs, mais ils appréhendent justement ce jour-là, en vertu des prémisses posées par eux-mêmes, où on leur demandera des comptes analogues.

Voilà ce que je voudrais signaler à mes amis socialistes qui sont tentés à vous acclamer, ne fut-ce que par esprit de réaction contre vos insulteurs de sacristie : il faut qu’ils se gardent de transformer ce passionnant débat en une question cléricale : c’est autrement profond et autrement intéressant pour nous! Il faut se méfier des emballements généraux car, on l’a remarqué depuis longtemps, les Juifs, lorsqu’ils ne peuvent acheter les consciences, savent admirablement faire appel aux profits de leurs intérêts, aux sentiments altruistes et nobles de ceux qu’ils veulent exploiter. Nous ne devrions jamais oublier qu’ils sont pour les principes de 89 – mais de 89 pour cent!

Excusez la longueur de cette lettre trop courte néanmoins pour toucher à de si graves problèmes et, quelque mince que soit mon opinion, pardonnez moi d’avoir cru, comme un devoir nécessaire de la dire ici.

Jules Destrée.

Cette prise de position, qui fait l’amalgame entre l’antisémitisme et l’anticapitalisme, est une faute politique de Jules Destrée. Ce faisant, le député de Charleroi reste attaché à la tradition d’antisémitisme social de tout le mouvement ouvrier – y compris de la démocratie chrétienne [13] –, depuis Pierre-Joseph Proudhon, Charles Fourier, Karl Marx, Gustave Defnet, Louis Bertrand, Jean Volders et tant d’autres, au moment où certains ont mesuré que cette doctrine était dépassée et ont entamé – souvent timidement – un changement de cap. Du reste, Jules Destrée, à la suite d’Edmond Picard et de Léon Hennebicq, prend le risque d’être assimilé à la grande partie de la droite catholique qui, depuis longtemps, se déchaîne contre les Juifs, particulièrement La Gazette de Liège, le Journal de Bruxelles et, à Namur, L’Ami de l’Ordre [14]. Sa position lui vaut également d’être mis en porte-à-faux à Charleroi même, où La Gazette de Charleroi a mis en évidence les appuis à l’auteur de J’accuse ! et qui souligne que ces manifestations consoleront facilement M. Zola de la défection des citoyens Picard et Destrée [15].

Au moment où, en France, se constitue la Ligue des Droits de l’Homme, le 9 février 1898, et en réponse à certaines prises de position au sein du Parti ouvrier – particulièrement sa Fédération bruxelloise –, Jules Destrée écrit un nouveau texte, publié dans Le Peuple le 12 février, sous le titre de Discipline et Liberté, article qui lui permet de préciser sa pensée :

Au sujet de l’antisémitisme, j’ai exprimé une conviction sincère et réfléchie ; je l’ai fait, comme un devoir, car il est toujours pénible de se séparer de ses amis. Je n’ai rien à y retrancher. Mais j’aimerais aussi que l’on n’y ajoutât rien. J’ai pu constater depuis dix jours, qu’on m’avait gratuitement prêté, pour les réfuter plus aisément, une série d’opinions que je n’avais jamais émises. L’ardeur de mes adversaires a été telle qu’aujourd’hui, lorsque je rapporte, sans y changer un mot, des phrases de cette lettre, j’ai l’air de reculer. Je n’aime pas avoir cet air-là, mais il faut pourtant bien que je demande à être jugé sur ce que j’ai dit, et non pas sur ce que l’on a cru, avec plus ou moins de bonne foi, que j’avais voulu dire.

Ainsi, mes amis du Parti ouvrier qui m’avez opposé la phrase qui nous proclame les défenseurs de tous opprimés, sans distinction de culte, sexe ou race, quand ai-je écrit, je vous prie, une ligne en opposition avec cette phrase? Ai-je eu un mot contre les opprimés juifs  (1)? Ai-je voulu exclure de votre sympathie et de votre solidarité les prolétaires d’Amsterdam ou de New-York, les révolutionnaires de Pologne? Où avez-vous vu cela?

J’ai parlé des Juifs en tant qu’OPPRESSEURS, en tant que détenteurs d’un capital gagné sans travail. Qu’il y ait à côté d’eux, des chrétiens ou des aryens grevés de la même tare, je ne l’ai point nié. Je n’ai pas demandé d’exproprier plutôt ceux-ci que ceux-là. Ni proposé des mesures d’exception. Ni crié, ni approuvé – comme m’en accuse la Gazette de Charleroi –, le cri sauvage de : « Mort aux Juifs! ». Mais j’ai dit à ceux qui ont compris l’importance historique de la lutte des classes qu’ils avaient tort de fermer les yeux sur la lutte des races. Jaurès, qu’on m’a opposé, se garde bien de nier qu’il y ait une question juive et Guesde, en comparant l’antisémitisme et l’anticléricalisme, me fournit un argument d’analogie : être exclusivement anti-clérical est étroit et absurde, mais refuser de propos délibéré de voir le péril clérical, est une absurdité pareille.

Je persiste donc à considérer l’antisémitisme, en tant que mouvement populaire comme une forme de socialisme, de même que, par exemple, la démocratie chrétienne. Formes inférieures, je ne le conteste pas, et que nous devons combattre pour ce qu’elles ont de rudimentaires, mais que nous pouvons approuver pour la part de vérité qu’elles apportent. Et c’est la complexité des aspects de ces phénomènes sociaux qui fera que, longtemps encore sans doute, des esprits, d’accord au fond, auront quelque peine à constater cet accord.

Jules Destrée.

(1) Qu’on ne m’objecte pas Dreyfus, puisque j’ai dit précisément que je ne le croyais pas opprimé. Ma manière de voir se modifierait toutefois, à cet égard, si les prétendues révélations de Mme Demange venaient à être confirmées. Et je soutiendrais alors l’opprimé, sans plus m’inquiéter de sa race [16].

Ce texte confirme donc, en le nuançant, un antisémitisme de principe et un refus de voir en Alfred Dreyfus la victime d’un nationalisme ancré tant à droite qu’à gauche et qui, après la mise en place temporaire d’un « front républicain » avec les socialistes français, va pousser une partie de ceux-ci, déçus, dans une dérive nationaliste révolutionnaire. Il faut, toutefois, être prudent dans les conclusions que l’on tire : l’historien Michel Winock souligne que l’Affaire Dreyfus ne met pas aux prises des citoyens honnêtes et des racistes, mais, comme le dit Maurice Paléologue, deux sentiments sacrés, l’amour de la Justice et la religion de la Patrie. De même, les engagements des dreyfusards – comme des antidreyfusards – ont des origines diverses, mimétisme, arrivisme, intimidation, reconnaissance envers un maître, hostilité envers un rival, relève Michel Winock [17].

3. Mars 1899 : le revirement de Jules Destrée

Dans L’Avenir social, l’hebdomadaire du Parti ouvrier belge, de mars 1899, Jules Destrée a dénoncé sa propre attitude à l’égard de l’Affaire Dreyfus :

[…] qu’on érige en principe la nécessité de l’opposition des intérêts de classe, qu’on proclame anathème tout ce qui vient de la bourgeoisie, qu’on déclare ne vouloir rien de commun avec elle, la théorie, ainsi poussée à l’extrême, devient funeste et rétrograde. On en a vu l’aboutissement étrange dans la décision d’ailleurs éphémère des marxistes de se désintéresser de l’Affaire Dreyfus, sous prétexte que les prolétaires français n’avaient pas à se préoccuper de ce débat entre bourgeois [18].

Ainsi, en parallèle avec de nombreux socialistes français, Jules Destrée a fait preuve d’antisémitisme pendant quelques mois, de janvier 1898 jusqu’en mars 1899, date à laquelle il notifie lui-même l’évolution de sa pensée. Il tire toutefois, dans le même article, des leçons plus générales de tolérance.

[…] Quant à nous, qui n’avons point de révélation divine à propager, mais seulement des révélations humaines, sans cesse révisables et perfectibles, gardons-nous sérieusement de ce travers. Ne créons point de dogmes et d’articles de foi. Admettons la discussion des maîtres les plus vénérés et des principes les moins contestés. Contrôlons-les sans cesse par l’observation des faits. N’oublions jamais qu’ils sont soumis, comme nous, à la loi de l’évolution, que tout arrêt est un recul ! Restons ouverts à toutes nouveautés, attentifs à toutes les rumeurs annonciatrices des temps à venir. Qu’il n’y ait point un socialisme fermé, sectaire, orthodoxe. Soyons tolérants pour ceux d’entre nous qui errent, puisque nous pouvons errer nous-mêmes. […] [19]

Ainsi, Jules Destrée avait-il erré de janvier 1898 à mars 1899 !

Les conférences qu’il allait donner lors de ses missions en Italie pendant la guerre 1914-1918 lui permettront d’aborder une nouvelle fois l’Affaire Dreyfus. Un de ces textes sera publié en conclusion de l’ouvrage Les Socialistes et la Guerre européenne, 1914-1915, édité en 1916 [20] et reproduit en 1929 dans un chapitre intitulé Socialisme et Internatio­nalisme, de son livre Introduction à la vie socialiste.

[…] Si le socialisme se réduisait à la question du salaire, ce serait une assez misérable doctrine, et l’on ne comprendrait plus le prestige qu’elle exerce sur les masses et l’élite. En France, lors de l’affaire Dreyfus, on a entendu des controverses ana­logues. Certains théoriciens farouches proclamaient que c’était une affaire de bourgeois, devant laisser indifférents les travail­leurs. Ils n’ont pas été suivis. Les travailleurs ont répondu qu’il ne pouvait leur être indifférent que fussent violées la Justice et la Vérité. A l’heure actuelle, il ne peut de même leur être indifférent de voir violer le Droit et la Liberté [21].

On peut certes regretter que Jules Destrée ne rappelle pas qu’il s’est trouvé, un temps, parmi ces théoriciens farouches. Cette prise de position est cependant importante, car elle montre que, contrairement à de nombreux dreyfusards, Destrée ne va pas suivre ceux qui, au sein du mouvement socialiste, vont voir dans l’Affaire Dreyfus une immense mystification et regretter d’avoir apporté leur secours à la République en péril. Ceux-là et d’autres vont dériver vers un socialisme national et révolutionnaire [22].

4. De Dreyfus à Auschwitz ?

On ne peut pas clore ici le dossier visant à établir une liaison entre Jules Destrée et l’antisémitisme sans évoquer une réponse précise à une question que posait René Henoumont en 1984 dans Pourquoi Pas ?, après avoir rendu compte du livre polémique consacré par Pol Vandromme au député de Charleroi [23] : L’antisémitisme de Destrée est de son époque. Il y a quasi un siècle. La seule vraie question est de savoir si Destrée aurait approuvé la déportation des petits-fils de Dreyfus à Auschwitz. Il y a des mots qui changent de sens au prix de millions de morts [24].

La question est pertinente. A ce jour, trois textes importants permettent de lui apporter une réponse.

D’abord, cette prise de parole du 26 mars 1933 à Charleroi où, devant les fédérations socialiste et intersyndicale du bassin, Jules Destrée manifeste à la fois son angoisse et sa volonté :

Ce qui se passe en Allemagne m’inquiète à un double point de vue. On tue nos amis parce que socialistes, les communistes parce que communistes. Le danger est que cette dictature s’étende par la force. […] Soyons de cœur avec tous les opprimés, communistes et autres. On massacre les Juifs, parce que juifs. Ils ont droit à notre appui. Quelles que soient la couleur, la race, la langue des hommes, ils ont droit à la liberté [25].

Ensuite, l’historienne de l’Université de Liège Isabelle Karolinski a mis en évidence le patronage que Jules Destrée apporte à un ouvrage – publié à Paris en 1934 – : cet ouvrage dénonce les persécutions des Israélites allemands par les hitlériens et met en évidence les dangers de la logique nazie de Mein Kampf. L’éditeur de La question juive, vue par 26 éminentes person­nalités y publie d’ailleurs la lettre de Jules Destrée du 19 janvier 1934, que Isabelle Karolinski reproduit elle aussi dans son travail :

J’ai bien reçu votre lettre du 18 janvier. Je ne puis qu’approuver la publication que vous annoncez. Avec un pareil Comité de patronage, ce volume ne pourra être que fort intéressant. Il vient à son heure, car les mouvements d’opinion que nous avons constatés en Allemagne rendent la question actuelle et de nature à faire réfléchir le monde entier [26].

Enfin, en Tribune libre du journal Le Soir du 7 septembre 1935, Jules Destrée lance un appel intitulé Pour les Juifs. Il y dénonce d’abord l’usage péjoratif qui est fait du nom Juif, en se portant en faux contre ce qu’il appelle des plaisanteries faciles et des accusations injustes. N’attendez pas de moi que je fasse chorus avec ces déclamations antisémites. Au contraire, je voudrais provoquer une réaction.

Dès lors, le député de Charleroi évoque le sort qui est réservé aux Juifs en Allemagne :

Ce qui se passe en Allemagne fait bondir d’indignation. Des hommes, des femmes, des vieillards sont boycottés, ridiculisés, insultés, frappés, poursuivis, traqués parce que Juifs. Une fausse science prétend réserver aux Allemands aryens les Droits de l’Homme et du citoyen. Les Juifs en sont exclus. Ils vivent dans l’insécurité perpé­tuelle. Ils sont sans droits, et s’ils se plaignent, aucune autorité protectrice ne les écoute – Au contraire !

Chose étrange : dans ce peuple germanique, dont on ne contestera pas la civilisation, pas une voix ne s’élève pour protester et rappeler les règles d’humanité et de liberté. Devant ces tristes événements, comme il est consolant le souvenir de l’abbé Grégoire, défenseur, à la Convention des Juifs et des Nègres, de tous les opprimés de l’époque ! Comment ne se trouve-t-il pas en Allemagne de voix de la même géné­rosité ! Cette comparaison suffit pour mesurer la valeur morale des deux peuples.

Ce qui surprend, c’est l’absence de protestation et de révolte. Le Juif, traqué et persé­cuté, n’a pas de défenseur et ne songe pas à se défendre. Une opinion publique égarée par la théorie absurde de la pureté de la race leur est plutôt hostile. Les professeurs d’université qui ont répandu ces idées néfastes sur la nécessité de purifier la race allemande de tout apport étranger sont, à l’origine, les auteurs respon­sables de tant d’injustices et de violences.

Récemment, à Berlin, un Juif qui avait eu une maîtresse allemande a été condamné à de la prison « pour avoir souillé la race allemande » et on l’a menacé, s’il recommençait, de stérilisation ! O honte !

Ces choses-là, qui font songer aux affreux pogroms russes, sont en contradiction avec l’enseignement du Christ, qui proclamait la fraternité et l’égalité de tous les hommes, avec la noble parole antique de Térence : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». C’est, au milieu d’une civilisation étonnante par ses progrès techniques, la négation des principes immémoriaux de la morale humaine.

En présence d’une pareille humiliation du monde moderne, tout homme ayant le cœur à sa place devrait s’indigner et protester […]

Et Jules Destrée d’évoquer un livre de Pierre Goemaere intitulé Quand Israël rentre chez soi, enquête menée en Palestine sur le Foyer national juif, qui lui donne l’occasion d’aborder la question de l’antisémitisme. Jules Destrée commente :

De la part d’un écrivain catholique, ce qui a été écrit par M. Goemaere est courageux et constitue une juste réaction contre la haine et le mépris du Juif. Je ne sais ce que les antisémites pourront répondre de valable à ce loyal et franc examen de conscience.

J’en dirai autant de ses observations sur la façon dont la classe moyenne – lisez la bourgeoisie – considère le Juif. Elle proclame « qu’elle combat Israël parce qu’il est le destructeur de l’ordre établi, dont elle est, elle, la gardienne la plus sûre. A cette soif incessante de modifier, de remplacer, de [réinventer] qui est le caractère saillant d’Israël dans nos sociétés, elle oppose ses pondérations bourgeoises, son goût de la norme, sa méfiance des innovations. Le Juif est un perpétuel révolutionnaire ».

Ce grief de la bourgeoisie est pour nous un motif d’admiration et de sympathie. Car cette aspiration constante d’Israël vers un « temps – Dieu où le bonheur du genre humain sera réalisé dans l’égalité intégrale des individus » témoigne d’un idéalisme magnifique, nourri sans doute de chimères, comme le dit M. Goemaere, mais aussi de générosité.

Générosité, j’insiste sur ce mot de M. Goemaere. Il contredit l’accusation courante dirigée contre les Juifs d’être astucieux, intrigants, dénués de scrupules. M. Goemaere observe avec raison que le même reproche peut être fait à de nom­breux non-juifs. Au fond, ce reproche n’est qu’une manifestation de basse envie de médiocres qui n’ont pas réussi [27].

Conclusion : Destrée, philosémite humaniste de premier plan

Ainsi, Jules Destrée qui, lui-même, avait pris, au moment de l’Affaire Dreyfus, une position d’antisémitisme de principe, au nom même d’une position doctrinale proche d’un courant important du socialisme français, a exprimé dans les années trente des positions particulièrement fermes – si on les compare à l’opinion publique belge du moment – au profit de la communauté juive. Jetant au fossé ses propres formules douteuses anciennes sur le terme de juif – ou perçues comme telles par nos contemporains [28] il apparaît dès lors comme un philosémite humaniste de premier plan.

De nombreux auteurs ou publicistes ont, depuis vingt ans, analysé – souvent avec légèreté, parfois avec mauvaise foi [29] –, la position de Jules Destrée sur la question juive, en marquant souvent leur intention de le discréditer dans son engagement wallon, postérieur pourtant à l’Affaire Dreyfus. Dernièrement encore, dans un chapitre intitulé L’âge d’or, 1940-1944, de sa biographie d’Hergé publiée chez Plon à Paris, Pierre Assouline, traitant avec raison et sans ambages de l’antisémitisme du dessinateur de Tintin et de sa contribution au quotidien Le Soir « volé » pendant la guerre, n’hésitait pas à écrire à la page 157 de son texte et dans un raccourci intellectuel sans précédent :

Il est vrai que même Destrée, père spirituel du patriotisme wallon, prônait un antisémitisme racial, pour ne rien dire de l’avocat Edmond Picard, sénateur socialiste, chantre de l’Ame belge et théoricien violemment raciste. Avec tous les relents suspects qu’elle charrie, cette nouvelle aventure de Tintin correspond à l’air du temps.

Il est des mots qui changent de sens, écrivait René Hénoumont… En effet. Outre le fait que la position de Jules Destrée sur l’antisémitisme n’était pas la même en 1898 qu’en 1897, et que celle de 1935 était exemplaire, il faut rappeler, au delà de cet anachronisme flagrant, que Jules Destrée est décédé en janvier 1936, bien avant la Seconde Guerre mondiale. Humaniste, et philosémite.

Philippe Destatte

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[1] Lettre de Georges Sorel à Giuseppe Prezzolini, citée par Bruno SOMALVICO, Sorel et ses contemporains, dans Jacques JULLIARD et Schlomo SAND dir., Georges Sorel et son temps, p. 304, Paris, Seuil, 1985.

[2] Georges SOREL, La Révolution dreyfusienne, Paris, Bibliothèque du Mouvement socialiste, 1909.

[3] Zeev STERNHELL, Ni droite ni gauche, L’idéologie fasciste en France, p. 42, Paris, Seuil, 1983.

[4] Zeev STERNHELL, La Droite révolutionnaire, 1885-1914, Les origines françaises du fascisme, p. 187-188, Paris, Seuil, 1978.

[5] Ibidem.

[6] Zeev STERNHELL, La Droite révolutionnaire…, p. 187-188..

[7] Pierre MIQUEL, L’Affaire Dreyfus, p. 45, Paris, Presses universitaires de France, 1979.

[8] Charles ANDLER, La Vie de Lucien Herr (1864-1926), p. 148-149, Paris, Maspero, 1977.

[9] Madeleine REBERIOUX, La Place de Georges Sorel dans le socialisme au tournant du siècle, dans Jacques JULLIARD et Shlomo SAND dir., Georges Sorel…, p. 44.

[10] Madeleine REBERIOUX, Classe ouvrière et intellectuels dans L’Affaire Dreyfus : Jaurès, dans Les Ecrivains et l’Affaire Dreyfus, p. 189, Paris, PUF, 1983.

[11] Jean JAURES, La Petite République, 22 juin 1898, cité dans Un drame en cinq actes, dans L’Histoire, L’Affaire Dreyfus, Vérités et Mensonges, n° 173, janvier 1994, p. 8.

[12] L’Affaire Dreyfus, dans Le Peuple, 29 janvier 1898, p. 1. – Philippe DESTATTE, Jules Destrée et l’Italie, A la rencontre du national-socialisme, Conférence donnée le 25 février 1986 à l’ini­tiative de l’Association « Dante Alighieri » de Charleroi, sous les auspices de l’Institut italien de Culture de Bruxelles, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, XIX, 1988, 3-4, p. 557.

[13] J.M. MAYEUR, Les Congrès nationaux de la démocratie chrétienne à Lyon (1896, 1897, 1898), dans J.M. MAYEUR, Catholicisme social et démocratie chrétienne, Principes romains, expériences françaises, p. 188-192, Paris, 1986.

[14] Isabelle KAROLINSKI, L’Antisémitisme en Belgique francophone, de « La France juive » d’Edouard Drumont au procès de Rennes, 1886-1899, , p. 202-213, Université de Liège, Faculté des Philosophie et Lettres (Histoire), Année académique 1981-1982. Lieven JAERENS, L’Attitude du clergé catholique belge à l’égard du judaïsme (1918-1940), dans Les Juifs de Belgique, De l’immigration au génocide, 1925-1945, p. 11-56, Bruxelles, Centre de Recherches et d’Etudes historiques de la Seconde Guerre mondiale, 1994.

[15] Les adresses à Emile Zola, dans Gazette de Charleroi, 31 janvier 1898, p. 2. A noter la présence d’Hector Chainaye et d’Albert Mockel parmi les signataires. – Pour le droit ! , dans Gazette de Charleroi, 2 février 1898, p. 1. – voir aussi Au Trio de la Resucée, dans Gazette de Charleroi, 7 février 1898, p. 1. – voir aussi MM. Mouton, Warnant et Bodart, dans La Meuse, 4 février 1898, p. 2. – L’Antisémitisme et le Parti ouvrier, dans La Meuse, 7 février 1898, p. 1.

[16] Jules DESTREE, Discipline et Liberté, dans Le Peuple, 12 février 1898, p. 2.

[17] Michel WINOCK, Une Question de principe, dans Pierre BIRNBAUM dir., La France de l’Affaire Dreyfus, p. 551-559, Paris, Gallimard, 1994.

[18] Jules DESTREE, Socialismes, dans L’Avenir social, n° 3, mars 1898, reproduit dans Semailles, p. 69, Bruxelles, Lamertin, 1913. – Philippe DESTATTE, Jules Destrée et l’Italie…, p. 557.

[19] Jules DESTREE, Socialismes, dans L’Avenir social, n° 4, avril 1899, reproduit dans Semailles, …, p. 83.

[20] Jules DESTREE, Les Socialistes et la Guerre européenne, 1914-1915, p. 134, Paris, Van Oest, 1916. – Jules DESTREE, Souvenirs des temps de guerre, édition annotée par Michel DUMOULIN, p. 212, Louvain, Nauwelaerts, 1980.

[21] Jules DESTREE, Introduction à la vie socialiste, p. 110-111, Bruxelles, L’Eglantine, 1929.

[22] Zeev STERNHELL, Ni droite, ni gauche, L’idéologie fasciste en France, p. 66sv., Paris, Seuil, 1983. – Philippe DESTATTE, Socialisme national et nationa­lisme social, Deux dimensions essentielles du national-socialisme, dans Cahiers de Clio, 93-94, p. 22, Liège, Printemps-Eté 1988.

[23] Pol VANDROMME, Destrée, La Lettre au Roi, p. 81-83, Bruxelles, Legrain, 1984.

[24] René HENOUMONT, Pol Vandromme, Destrée : la lettre au Roi, dans Pourquoi Pas ?, 12 décembre 1984, p. 170 et 175. – voir aussi A.M. [André MEAN], Destrée : la lettre au Roi, Un livre de Pol Vandromme qui risque de faire du bruit dans les milieux socialistes et les cercles wallons, dans La Libre Belgique, 20 novembre 1984, p. 3.

[25] Les fédérations socialiste et intersyndicale du Bassin de Charleroi ont consacré un grand débat sur la situation politique générale, Un discours de Jules Destrée, dans Journal de Charleroi, 27 mars 1933, p. 1.

[26] La question juive, vue par 26 éminentes personnalités, p. 209, Paris, E.I.F., Librairie Lipschutz, 1934. – Isabelle KAROLINSKI, L’Antisémitisme en Belgique francophone…p. 217.

[27] Jules DESTREE, Pour les Juifs [Tribune libre], dans Le Soir, 7 septembre 1935, p. 1.

[28] Par exemple en 1885, dans son journal : Est venu la semaine dernière passer la soirée avec moi le jeune peintre hollandais Is[aac] Israëls. Singulier petit bonhomme ! Très lettré, très artiste, mais Hollandais, mais juif… Il a un grand mérite : aimer Huysmans et admirer Zola. Jules Destrée, Journal, 1882-1887, Texte établi et annoté par Raymond TROUSSON, p. 371, Bruxelles, Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 1995. – En 1920 : A Smolny, au Congrès des Soviets, Trotzky, le juif rusé, triomphe […] ; Il a vraiment grand air, ce juif famélique, au profil sarcastique. C’est un beau spectacle que de le voir vivre en ces semaines : il fait chaque jour un discours ou un article de journal, inspire un décret, décide mille affaires petites et grandes, avec une audace et une énergie infatigables. Il est le Souverain, dans Jules DESTREE, Les fondeurs de neige, Notes sur la révolution bolchevique à Pétrograd pendant l’hiver 1917-1918, p. 89 et 276, Bruxelles et Paris, Van Oest, 1920.

[29] Marcel LIEBMAN, Les Socia­listes belges, 1885-1914, La Révolte et l’organisation, coll. Histoire du Mouvement ouvrier en Belgique, p. 214-215, Bruxelles, Vie ouvrière, 1979. – Jean-Claude HENROTIN, La Pensée politique de Jules Destrée, Mémoire en Sciences politiques sous la dir. du Professeur M. LIEBMAN, p. 43-44, Université libre de Bruxelles, Année académique 1976-1977. – Jean-Philippe SCHREIBER, Jules Destrée entre séparatisme et nationalisme, dans Anne MORELLI, Les Grands mythes de l’histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, p. 243-254, Bruxelles, Vie ouvrière, 1995. – Bernard PADOAN, Jules Destrée, patriote et raciste, dans Le Soir, 12 et 13 août 1995, p. 3. – Manuel ABRAMOWICZ, Wallon, socialo et antisémite, dans Regards, Revue juive de Belgique, n° 363, Bruxelles, 21 septembre 1995, p. 89. – Sur ces textes : Philippe DESTATTE, Jules Destrée, l’antisémitisme et la Belgique, Lettre ouverte à tous ceux qui colportent des mythes éculés sur les Wallons et leur histoire, Charleroi, Institut Jules Destrée, 1995, 30 p.

Hour-en-Famenne, le 24 août 2013

 Le débat qui fait suite aux déclarations du ministre-président du Gouvernement wallon au sujet du nationalisme wallon en cette fin août 2013, m’incite à publier sur ce blog un texte de 2004. Cette année-là, en effet, dans le cadre d’une collaboration avec l’Institut pour un Développement durable, Philippe Defeyt m’avait suggéré de traiter la problématique de « La Nation » en ce qui concerne la Wallonie. Ce texte a été édité, sous la direction de Marc Germain et de Jean-François Potelle, dans l’ouvrage collectif La Wallonie a l’aube du XXIème siècle, Portait d’un pays et de ses habitants, Namur, 2004, p. 487-500. Il me paraît de nature à éclairer le débat qui se tient actuellement. Et qui pourrait se prolonger en 2014…

Hour-en-Famenne, le 27 septembre 2004

Le concept de nation apparaît largement tabou quand on parle de la Wallonie, tantôt méprisant ou admiratif quand il s’agit de la Flandre, tantôt incertain ou dérisoire lorsque l’on évoque la Belgique. Le choix d’une contribution sur la nation wallonne à l’aube du XXIème siècle relève-t-il de la naïveté, de la clairvoyance ou de la provocation ? Je me suis posé la question, lorsque, bien avant que l’Institut Destrée ne soit impliqué dans la conception de cet ouvrage, La Wallonie à l’aube du XXIème siècle, les chercheurs de l’Institut pour un Développement durable m’ont demandé de préparer une contribution portant le titre La Nation. Je n’ai voulu y voir qu’une curiosité stimulante pour la réflexion.

 Aborder la Wallonie à l’aube du XXIème siècle sous l’angle de la nation ne constitue cependant pas une sinécure. D’abord, parce le concept de nation est d’une complexité sans borne et débouche sur tous les clivages et toutes les écoles des sciences sociales [1]. Ensuite, parce l’idée a fait l’objet de colloques nombreux et de publications multiples en Wallonie, en Flandre, à Bruxelles ainsi qu’à l’étranger : scientifiques et publicistes ont interrogé les identités de la Wallonie et de la Belgique pour souvent s’affronter dans des querelles peu productives. Enfin, parce que, dévalorisé par les conflits de la fin du XXème siècle, et particulièrement la guerre civile en ex-Yougoslavie, l’idée nationale – et son sentiment exacerbé, le nationalisme – ont été l’objet d’enjeux politiques entre, d’une part, les mouvements fascisants qui en avaient fait leur fonds de commerce et, d’autre part, des intellectuels ou des élus qui ne souhaitaient pas abandonner à ces mouvements un concept qu’ils jugeaient pertinents.

La difficulté de traiter un article où les mots Wallonie et nation s’inscrivent côte à côte n’échappera à personne. C’est avec l’approche et la méthode de l’historien que je m’attellerai à la tâche.

A l’occasion d’une conférence qu’il fit sur ce thème au Jeune Barreau d’Anvers en 1906, Jules Destrée se disait sans grand espoir, d’ailleurs, d’éclairer un débat très complexe et très confus, car il faudrait d’abord commencer par en décrire les termes ; et, dès qu’on s’y essaie, on perçoit que l’entreprise est à peu près irréalisable. Peuple, population, nation, nationalité, nationalisme et internationalisme, patrie, patriote, patriotisme, Etat sont des mots dont chacun comprend le sens, mais dont chacun le comprend avec une nuance différente. Vêtements lâches, flottants qui s’adaptent, sans qu’on y prenne garde, à des réalités diverses et parfois contradictoires […] [2].

Dans la riche introduction d’un ouvrage que l’auteur qualifie de politique, le professeur François Perin relève que, alors que la définition de la nation est introuvable, les nations existent bel et bien dans la mesure où les personnes qui les composent se reconnaissent une identité nationale commune.

Ce sentiment existe quelle que soit son origine. Historiquement, la volonté des personnes de vivre ensemble n’existe guère mais, à longueur de temps, l’habitude de vivre ensemble sous une même autorité finit par engendrer un sentiment collectif. […] L’Etat crée la Nation, plus que la Nation ne crée ou n’entretient la vie de l’Etat. […]

Désormais, grâce à la démocratie, la « volonté de vivre ensemble » cesse d’être une fiction ou un hypocrite discours officiel. Cette volonté, libérée des contraintes, des violences, ou de l’arbitraire du passé peut faire de la nation une réalité qui dépend réellement de la volonté des personnes. La nation n’est donc pas protégée par un tabou quelconque [3].

Comme le fera plus tard Gil Delannoi [4], François Perin en déduit qu’il n’y a pas de critère objectif pour fonder la nation. Et le professeur liégeois d’écarter l’histoire, la langue, la religion, l’économie, la volonté de puissance et l’économie comme critères fondateurs potentiels.

Il n’y a pas de définition scientifique de la nation. Toute prétention d’en découvrir une cache la tentative d’imposer aux personnes un sentiment qu’il n’appartient qu’à elles de créer, de maintenir ou de faire disparaître [5].

Dans son avant-dernier ouvrage, consacré à l’histoire du sentiment national en Belgique, Jean Stengers relève que de nombreux politologues, sociologues et historiens partis à la recherche d’une définition de la nation ne se rendent pas compte, après leur longue quête que, in fine, ils ne font que préciser leur vision personnelle. Dressant une typologie de sept acceptions du concept, le professeur de l’Université libre de Bruxelles n’échappait toutefois pas à cette forme de fatalité qu’il a lui-même identifiée [6]. Du reste, son volumineux travail –  pensée progressivement construite depuis sa thèse de doctorat sur les fondements historiques de la nationalité belge (1948) –, aboutit à nier toute idée nationale wallonne, à ne reconnaître en Belgique que deux nations distinctes : la belge et la flamande, et à poser l’hypothèse, « au sud », d’une nation francophone tout au plus en devenir ([7]). L’acuité visuelle des historiens de la nation belge semble ainsi décliner depuis Henri Pirenne, qui discernait, lui, en 1905, sous la communauté de civilisation de la Belgique, deux autres civilisations distinctes, deux autres sentiments nationaux parfaitement raisonnables : le sentiment national wallon et le sentiment national flamand [8].

On sait que, en Europe, où est née l’idée nationale, les intellectuels et plus particulièrement les historiens ont été les grands prêtres des idéologies nationales et nationalistes [9]. Ainsi, en inscrivant la réflexion sur la nation dans une perspective identitaire, les historiens ont trop souvent tendance à confondre enjeux de mémoire et enjeux de savoir, souligne Gérard Noiriel [10]. Pour l’auteur des Origines républicaines de Vichy, trois caractéristiques renouvelant la recherche doivent être prises en considération – je les reprends ci-dessous pour formuler trois principes innovants. Le premier consiste à mieux comprendre les relations complexes que l’historien entretient avec l’Etat-nation auquel il appartient. Affronter cette tension au lieu de l’ignorer, constitue une exigence méthodologique incontournable pour toute réflexion critique sur la question nationale. Le deuxième principe identifié par Gérard Noiriel consiste à replacer chaque étude dans un ensemble plus vaste permettant la démarche comparatiste : aucun système social ne se construit en vase clos. Enfin, le troisième principe active la recherche des individus, des humains, derrière la personnification de la nation, pour mesurer jusqu’à quel point l’idée nationale est parvenue à structurer peu à peu de nouvelles formes de vie sociale et de nouvelles identités collectives [11].

C’est un plan construit sur base de ces trois principes qui va structurer ma réflexion sur l’idée de nation et la Wallonie.

1. Les relations avec la nation et la question wallonne

La première fois que je me suis penché sur la question de la nation en Wallonie fut pour analyser les relations idéologiques entre socialisme national et national socialisme. Un de mes étudiants m’avait interpellé pour essayer de comprendre la signification d’un tract dénonçant le régional-socialisme de la Wallonie. Ce document daté de 1983 s’inscrivait dans le contexte de l’évolution que connaissait le Parti socialiste en rapport avec les changements institutionnels de l’État belge et le positionnement du Parti présidé par Guy Spitaels sur les thèmes jadis portés par le Rassemblement wallon. C’est donc pour des raisons pédagogiques que je tentai de clarifier cette idée dans un article. J’y considérais que l’approche historique des liaisons entre le nationalisme et le mouvement social permettait de comprendre les limites entre ce qui constituait une évolution régionale d’un parti politique et une dérive de type national [12]. La réflexion s’inspirait de l’analyse faite de l’attrait idéologique qu’avait constitué, pendant l’Entre-deux-Guerres, le rapprochement entre la jeune Droite intellectuelle de Thierry Maulnier et le révisionnisme à la Hendrik De Man, autour de l’idée de nation. Outre les marxistes orthodoxes, n’avait à ce moment résisté que cet élément qui n’est socialiste que parce qu’il est démocrate, qui reste attaché à la cause du prolétariat considérée comme intimement liée à celle de la liberté [13].

D’emblée, le contexte de mon étude a été renforcé de l’appui méthodologique des travaux de Raoul Girardet et de Zeev Sternhell, alors directeur du Centre d’Études européennes de l’Université hébraïque de Jérusalem. Ces travaux m’ont mis en contact avec la vision de la nation la plus fermée, celle du nationalisme des nationalistes, celle de La Terre et les Morts [14], avec laquelle, à tous niveaux, je ne manque pas de me distancier.

Une conférence donnée à la Dante Alighieri de Charleroi en 1986 sur le thème de Jules Destrée et l’Italie me donna l’occasion d’aborder à nouveau cette question et de poursuivre de manière expérimentale la réflexion entamée précédemment. Considérant que le rapprochement des deux concepts de nation et de socialisme, séparément attribués à Jules Destrée, pouvait être lourd de questions, j’élucidais jusqu’à quel point des préoccupations sociales et une sensibilité liée à l’idée de nation peuvent mener, chez un homme comme Destrée, hier, ou chez quiconque aujourd’hui, à tomber dans un piège idéologique [15]. La question n’était pas futile concernant un tribun qui avait connu la révolution de la pensée européenne de la fin du XIXème siècle, l’émergence des nouvelles sciences de l’homme, la critique du libéralisme et du marxisme au profit de l’exaltation de la nation comme unité de solidarité première, l’Affaire Dreyfus et l’avènement du fascisme italien.

Chez le député de Charleroi, c’est l’éthique et l’attachement à la démocratie qui constituent le rempart contre le nationalisme. Cet extrait de 1918, écrit sur base de son expérience de l’Italie et de l’exemple allemand, précise bien sa pensée :

Qu’un homme aime et exalte sa patrie, fort bien. Mais si ce patriotisme n’est point renfermé dans des limites morales, avec quelle rapidité il peut, par degrés insensibles, glisser à l’infatuation chauvine et devenir un danger d’agression à l’extérieur, de compression à l’intérieur ! Le « surpeuple » menace la liberté chez les autres et ne peut l’assurer à ses citoyens. Survienne une crise et la folie des grandeurs le mène au crime.

C’est pourquoi, tout en croyant l’action d’une minorité nationaliste un stimulant salutaire, je considèrerais comme extrêmement redoutable pour l’Europe et pour l’Italie elle-même, qu’un pareil parti fût quelque jour le maître des destinées de la nation [16].

Prenant à l’époque mes fonctions de directeur d’un institut de recherche créé par le Mouvement wallon et portant comme référence le nom de Jules Destrée, la question a pris chez moi, faut-il l’écrire, une dimension existentielle profonde.

La troisième réflexion touchant à l’idée de nation et la Wallonie fut celle de la prise de conscience, d’une part, d’un mouvement d’identification de type national en Wallonie – dépassant donc de fait la simple affirmation régionale – et, d’autre part, le rôle ambigu qui était dévolu aux historiens dans cette dynamique [17]. Cette interrogation s’inscrit à la fois dans le cadre de la fondation du Centre interuniversitaire d’Histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon et dans l’écriture d’un premier texte, à la demande de la société La Wallonne de Paris – qui fêtait alors son centième anniversaire. Sous le titre Le mouvement wallon : la constitution d’une collectivité politique, j’indiquai que, dès avant la Première Guerre mondiale, se développe une mise en question de la nation belge, et la conception d’un nationalisme wallon qui s’identifiera dans de nombreux cas avec le concept de nation française. J’y évoque également le mouvement flamand qui, à partir de 1933, évolue vers un nationalisme étroit, voire autoritaire [18].

Le titre de cet article devait beaucoup à une communication du professeur Francis Delperée faite à l’Institut Destrée le 26 février 1976 et dont la lecture avait été comme une révélation, à la fois de l’action menée par le Mouvement wallon depuis trois quarts de siècle, mais aussi comme une feuille de route à suivre par l’Institut Destrée dans le cadre de sa mission d’éducation permanente : faire comprendre aux hommes et aux femmes de Wallonie qu’ils sont à même de constituer une collectivité politique [19]. Et Francis Delperée de préciser qu’il comprend la Wallonie comme autre chose qu’une population de trois millions et demi d’habitants disséminés sur un territoire qui irait de Virton à Louvain-la-Neuve et d’Eupen à Comines. La Wallonie est plus que cela. Elle est collectivité d’hommes, c’est-à-dire qu’elle regroupe un peuple qui peut se réclamer de traditions particulières et qui est à même de poursuivre des objectifs qui lui sont spécifiques [20]. Ces traditions et objectifs sont, pour le professeur de l’Université catholique de Louvain, ceux qui se résument dans le mot liberté. Enfin, sa réflexion débouche sur le concept de collectivité politique :

Les mouvements wallons ont compris que la recherche par la Région wallonne de son identité passe par la consécration de son identité politique. En d’autres termes, la Région wallonne doit s’exprimer en termes de pouvoir [21].

La revue Wallonie Région d’Europe de mars 1990, contient, à côté de contributions plus politiques, deux textes qui explorent le concept de nation. Le premier est juridique et est dû à Jean-Maurice Dehousse qui, reprenant sa plume d’ancien chercheur à la Faculté de Droit de l’Université de Liège, a rédigé une note terminologique afin d’éclaircir des concepts fondamentaux : État, nation, région, communauté, en signalant que ces mots relèvent de plusieurs disciplines – sociologie, science politique, droit public, droit international. Après avoir souligné qu’aucune de ces sciences ne bénéficie d’un vocabulaire reconnu universellement, le premier ministre-président de la Région wallonne dresse trois définitions succinctes des mots peuple, nation et État, considérant la nation comme un peuple organisé […] disposant d’organes propres, organes qui parlent en son nom, exercent des fonctions de conduite sociale ou même de représentation [22].

Le second texte s’intitule La Wallonie, une communauté française. J’y aborde la question de l’identité de manière normative pour tenter de concilier les deux voies possibles de l’identification de la Wallonie – la wallonne et la française –, décrites par François Perin lors du premier congrès La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme [23]. D’abord, j’y propose de concevoir l’identité de la Wallonie en termes de projet dynamique. Ensuite, j’indique les limites de l’interrogation du passé pour affirmer la volonté de former une collectivité politique. Enfin, j’indique, avec Fernand Braudel, la complexité du processus d’identification, en citant l’auteur de l’Identité de la France :

Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s’opposer à autrui sans défaillance, de s’identifier au meilleur, à l’essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d’images de marque, de mots de passe connus des initiés [24].

L’Aperçu historique sur l’identité wallonne, écrit et publié en 1991 rappelait d’entrée que les Wallons n’ont pas d’unité politique commune avant 1794 : après la bataille de Fleurus, au moment où provinces des Pays-Bas autrichiens et Principauté de Liège sont amalgamées puis incorporées dans la « Grande Nation », la République française. Les facteurs de l’identification des Wallons relevés ainsi étaient classiques : le fait capital de la romanisation (Félix Rousseau), la métallurgie – et bien plus tard – l’industrialisation, les apports successifs multiples d’échange de population sur cette terre de marche celtique dont on dénommait déjà ses habitants comme des « étrangers » (Walha). Enfin, au cœur même de l’affirmation de la région par le mouvement wallon : les principes de liberté et de démocratie. Un rapide parcours de l’aperçu historique lui-même révèle plusieurs occurrences du concept de nation. Ainsi, y sont successivement évoqués la Nation franchimontoise, la Nation liégeoise, la Nation française, le nationalisme belge, le Congrès national wallon, la fête nationale wallonne (1912), l’unité nationale belge (Jacques Leclercq), le Vlaams National Verbond, le Centre de Recherches pour la Solution nationale des Problèmes politiques, sociaux et juridiques en Régions wallonne et flamande (Centre Harmel), le Conseil national de la FGTB, nos institutions nationales belges (adresse des Socialistes wallons réunis à Saint-Servais le 13 janvier 1961), l’unité nationale (André Oleffe en 1961). Un constat : à aucun moment, le concept de nation n’est utilisé pour expliquer l’évolution historique. Ce sont les acteurs eux-mêmes qui ont accolé les termes de nation ou national aux adjectifs liégeois, français, belge, flamand et wallon. La conclusion de ce petit ouvrage portait notamment sur les limites morales de l’identification, c’est-à-dire sur l’éventuelle dérive nationaliste des porteurs d’une affirmation wallonne radicale, qu’elle soit d’origine militante ou ministérielle [25]. L’analyse de Jules Destrée sur le « surpeuple » y était rappelée, tandis qu’une citation de Maurice Piron permettait de soutenir l’idée de l’absence d’un nationalisme wallon en Wallonie :

Aussi longtemps que les tâches essentielles du mouvement wallon coïncideront avec la lutte pour la liberté, pour le respect des droits de la personne contre l’accaparement de la « communauté », pour la défense de nos ouvriers et de nos industries menacées, le mouvement restera fidèle à sa vocation démocratique. Il servira au lieu de dominer. Et c’est très bien ainsi. Sur le plan intellectuel et moral, un nationalisme wallon consistant en un culte exclusif et artificiellement exalté de nos caractéristiques aboutirait à la négation, ou, du moins, à un rétrécissement considérable de la culture [26].

La couverture de l’Aperçu historique représente un paysage de Famenne [27]. Un texte, tiré d’Offrande wallonne, écrit en captivité à l’Oflag de Prenzlau en 1941-1942 par le philologue Albert Henry y figure en exergue. Ce texte, purement descriptif du paysage et sans malice, a suscité des réactions outrées [28]. Pourtant, dans ce livre, Albert Henry éclaire notre quête :

La nationalité est la consécration juridique d’un hasard de naissance. La patrie, pour qui la cherche en soi-même, là où véritablement elle existe, c’est un monde d’images, de sentiments et de souvenirs, une construction idéale bien souvent, quelque chose qui ressemble à un grand amour, lequel crée en soi et de soi, ne prenant au dehors que l’occasion ou le prétexte, la présure pour ainsi dire.

Et d’interroger :

La Belgique est-elle toujours, pour le Wallon, une patrie sereine et maternelle, un foyer où l’on se sent au chaud, où l’on devine des présences confiantes et des mains amicales ? [29]

En première page de son ouvrage, Albert Henry rappelait cette formule de Montesquieu : Tout citoyen est obligé de mourir pour sa patrie, personne n’est obligé de mentir pour elle.

Différents événements – la crise yougoslave, les prises de position de José Happart dans la question fouronnaise, la commémoration de la Grande Grève de 1960-61 [30], la décision de Guy Spitaels d’assumer les fonctions de ministre-président du gouvernement wallon [31] – ont provoqué, au début des années 1990, un large débat sur ce que d’aucuns qualifiaient de « dérive nationaliste wallonne » ou, à tout le moins, sur les risques d’une telle dérive [32]. Trois colloques illustrent ce temps des interrogations :

La Question des Nationalités, Versailles aujourd’hui, organisé par l’Inspection de l’Enseignement supérieur de la Communauté française, à Esneux, les 18 et 19 avril 1991.

Vlaamse Eigenheid – Identité wallonne, organisé par Dialoog-Dialogue, en collaboration avec l’Institut Destrée, à Anvers, le 14 décembre 1992.

Nationalisme et postnationalisme, organisé par les Facultés Notre-Dame de la Paix et l’Institut Destrée, à Namur, le 30 avril 1994.

Lors de chacune de ces trois rencontres, il m’a été demandé de traiter du nationalisme en Wallonie. J’y rappelais d’abord que, dans notre vocabulaire courant de la science politique mais aussi dans certains modèles comme celui de Zeev Sternhell et de son école [33], l’allusion au nationalisme renvoie à une doctrine structurée, organisée, représentée par certains mouvements – ce que l’historien Raoul Girardet appelle le nationalisme des nationalistes [34]. Ce nationalisme, né dans la France de la fin du XIXème siècle, vulgarisé par Barrès et Maurras, apparaît dans l’histoire comme associé à des attitudes politiques précises, conservatrices le plus souvent, toujours antilibérales et antiparlementaires. L’amour immodéré de la terre de ses ancêtres et, en son nom, la dénonciation du « tumulte parlementaire » aura un succès plus redoutable encore, mieux connu en Italie et en Allemagne.

Trois réflexions m’apparaissaient alors fondamentales.

1. D’abord, le fait qu’il existe, en Wallonie, un sentiment national français prenant parfois la forme d’un nationalisme français, qui n’a cessé de s’exprimer depuis l’insertion des provinces autrichiennes et de la Principauté de Liège dans la République puis l’Empire. Dès lors, le scénario du rattachement de la Wallonie à la France a toujours constitué, pour les forces vives wallonnes – et pas seulement le mouvement wallon – une hypothèse d’avenir, au moins aussi pertinente que l’indépendance de la Wallonie ou que le fédéralisme dans le cadre belge ou dans celui de l’Europe.

2. Ensuite, le constat que le mouvement wallon a fondé sa doctrine sur un refus du nationalisme. L’acquisition d’une meilleure connaissance du mouvement wallon et de ses ténors m’a permis d’étayer aisément cette évidence. Les positions claires de Fernand Dehousse dans L’Action wallonne de décembre 1937 [35]étaient là pour en attester. En fait, on ne pouvait que se réjouir de cet humanisme et se délecter des réponses de tribune faites par François Perin vingt-sept ans plus tard, face à la même accusation de nationalisme wallon :

Le racisme wallon, c’est une plaisanterie… La race wallonne, c’est bien connu est faite de l’assimilation de fils d’Italiens, de Polonais, et de Flamands. L’appartenance à la Wallonie est de mœurs et non de race. Le nationalisme wallon fait sourire les Wallons eux-mêmes.

Mais, dans la même intervention, le cofondateur du Rassemblement wallon allait plus loin, jetant dans les poubelles de l’histoire la nation wallonne avec le nationalisme wallon :

Il n’existe pas de nation wallonne. Où est même l’unité de corps wallonne ? Ce ne sont pas les Wallons qui, à l’unanimité des voix, ont annexé, contre leur gré, des populations, sous prétexte que le sol était germanique. Ça c’est du racisme, ou je ne m’y comprends plus! [36].

3. Enfin, l’idée que l’engagement national wallon, que le nom même de Congrès national wallon porté depuis le milieu du XXème siècle n’était pourtant pas incompatible avec cette idée de rejet du nationalisme . Ainsi, André Renard avait-il lié l’émancipation du peuple wallon et son effort de libération nationale [37]. Comparant le processus flamand avec ce qui s’était passé en Wallonie, le président du Mouvement populaire wallon notait en 1961 que la conscience de classe s’est développée avant le sentiment national […]. C’est en luttant comme classe sociale sur son propre sol, et en s’apercevant que, dans l’ensemble de la Belgique, c’était lui qui pesait le plus dans l’équilibre des forces ouvrières, que le peuple wallon prit conscience de son destin solidaire comme peuple. La lutte des classes, conclut Renard, vient ainsi de prendre, en Wallonie, un aspect de libération nationale, qui va trouver un écho profond dans tous les milieux [38].

Ces trois constats permettaient de substituer, à une conception désuète du nationalisme, une conception moderne de l’identité qui, comme le préconisait également Jean-Marie Klinkenberg [39], objective le concept, rejette toute construction substantiviste et intègre le projet à l’idée. Il ne s’agissait plus de définir le sentiment national comme l’attachement à la terre, à la langue ou à la culture mais comme une réponse historique à un défi historique lancé par l’histoire contemporaine, comme une idéologie conforme aux besoins de l’Etat-régional moderne qui, tout en intégrant l’idéologie qui l’a précédée, s’en distingue nettement [40].

C’est dans cet esprit que j’ai entrepris, dans mon Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie aux XIXème et XXème siècles [41], de rapprocher les idées de nation et d’identité, tout en les distinguant. J’y ai été fortement aidé par deux apports intellectuels majeurs.

Le premier était la lecture de La Communauté des Citoyens, Sur l’idée moderne de la nation, de la sociologue Dominique Schnapper. Ce que la fille de Raymond Aron mettait en évidence, c’est la pertinence d’un concept moderne de la nation comme unité politique dont la légitimité repose sur l’existence d’une communauté des citoyens. Ainsi, dans cette perspective, l’idée de nation implique celle de citoyen, c’est-à-dire, l’individu défini abstraitement par un ensemble de droits et de devoirs, indépendamment de toutes ses caractéristiques particulières [42]. L’idée centrale de la pensée de la sociologue est que la nation moderne est en premier lieu une forme particulière d’union politique. En ce sens, comme toute unité politique, elle se définit par sa souveraineté, à l’intérieur pour intégrer les populations et, à l’extérieur, en affirmant son existence par rapport aux autres unités politiques. Mais la nation moderne, la nation démocratique, ajoute une dimension propre, essentielle : c’est une unité politique dont la légitimité repose sur l’existence d’une communauté de citoyens [43]. Dominique Schnapper notait toutefois que cette nation démocratique lui apparaissait menacée, moins par le regain du nationalisme ou par le procès fait constamment à la nation que par l’affaiblissement du projet lui-même et de la volonté politiques.

Le second apport qui m’était donné était celui des rencontres de Pétrarque, consacrées en 1995 à l’identité de la France, et particulièrement les interventions de l’historien Pierre Nora qui récusait le concept de nationalisme, tout en estimant que, s’il fallait vraiment l’utiliser, il faudrait distinguer le nationalisme belliqueux du nationalisme amoureux. Pour l’auteur des Lieux de mémoire cet ajout change tout :

Il change complètement la nature de ce mot lui-même que j’emploie décomplexé dans la mesure où je n’y mets pas du tout ce que le nationalisme habituel y met, et que je pense profondément que la tâche que nous avons devant nous, que la mission qui nous incombe, comme historien et comme citoyen, est de fonder une nation sans nationalisme, c’est-à-dire de ne pas laisser aux extrémistes la pensée de la nation et le monopole de la France [44].

Dès lors, il était permis de conclure que les deux concepts – nation et identité – et les dynamiques qu’ils induisent peuvent répondre au problème de l’inté­gration de l’individu dans la société, question essentielle de développement social. Ce qui fait la qualité du modèle national républicain de la France, c’est la qualité des valeurs promues par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Elle a déter­miné la nation française, quels que soient les errements auxquels de mauvaises applications ont pu donner lieu, et cette réticence n’est autre que celle de la trahison des principes. De même, l’identité d’une société sera déterminée par les valeurs qui la fondent, permettant l’intégration de franges plus ou moins larges de population, selon que son projet sera plus ou moins ouvert à la tolérance. Cette conception est proche de celle du patriotisme constitutionnel cher à Jean-Marc Ferry, qui dissocie l’identité politique de l’appartenance nationale et se construit sur les principes d’universalité, d’autonomie et de responsabilité, liés à la démocratie et à l’État de droit [45].

Ces fondations conceptuelles ont conduit mon essai sur l’identité wallonne à se clôturer sur l’idée d’un régionalisme fécond puisque résous en humanisme [46] mais aussi à s’ouvrir sur la construction de l’avenir et du projet, donc sur la prospective. L’interrogation majeure y restait celle que formulait Arille Carlier en 1938 lorsque l’avocat carolorégien notait qu’il n’est pas démontré qu’un peuple de nationalité française ne puisse atteindre à la plénitude de sa vie nationale sans faire partie de l’Etat français [47]. Cette formule est d’ailleurs proche de l’analyse de Marc Ferry qui considère que l’on peut revendiquer la souveraineté politique sans affirmer une identité nationale, et inversement l’affirmation de l’identité nationale peut trouver d’autres expressions que la souveraineté politique [48].

Cet ouvrage déboucha sur la participation à une réflexion lancée dans le contexte d’un atelier des États généraux de l’Ecologie politique animé par Nicolas Bardos-Féltoronyi. L’idée des organisateurs était d’interroger les concepts de nation et d’identité en Belgique sur base de l’expérience yougoslave. C’était, bien évidemment, une manière de pousser chacun dans ses derniers retranchements. Ceux-ci tiennent en quelques phrases :

– l’identité wallonne se veut une volonté de participer plutôt qu’un sentiment d’appartenance ;

– la méfiance des habitants de la Wallonie à l’égard du phénomène national observé en Flandre et mettant en péril l’État belge commun, ainsi que l’absence de réponse au morcellement politique provincial et municipal accentué par la structure des médias et le poids de la France ont empêché l’éclosion d’une dynamique nationale wallonne tangible et durable ;

– la nation de référence, pour la Wallonie – et de concurrence pour la Belgique – , c’est la nation française. Comme l’indiquait Léopold Genicot : une région contiguë de la France, qui ne lui appartient pas mais qui partage depuis des siècles sa langue et sa civilisation, voilà le problème [49] ;

– l’avenir de la Wallonie dépendra davantage d’elle-même que du secours de Paris ou de Bruxelles ;

– la nation, modèle de représentation de l’espace politique aux XIXème et XXème siècles, est un concept dépassé pour la Wallonie [50].

Ainsi, en ouvrant le concept de nation sur celui de participation et de citoyenneté, le cheminement de la pensée débouche sur la gouvernance que balisent à la fois des valeurs et des méthodes. Nous y reviendrons.

2. Les nations et la Wallonie

Si nous acceptons l’idée de Gérard Noiriel selon laquelle aucun système social ne se construit en vase clos, admettons que rarement système fut plus ouvert dans l’espace et le temps que le système belge depuis 1830. Certes, on peut rappeler le pacte politique fondateur de la nation belge, légitimant la puissance des partis politiques – d’abord catholiques et libéraux – et assumant la domination censitaire d’une bourgeoisie francophone implantée dans toutes les villes belges, mais puisant l’essentiel de sa puissance et de sa renommée dans la Révolution industrielle wallonne. On doit toutefois convenir, avec Dominique Schnapper, du caractère tardif de l’introduction par l’Etat belge des instruments sur base desquels se construit une nation : la conscription date de 1909, tandis que l’enseignement obligatoire et le suffrage universel ne seront progressivement mis en place que dix ans plus tard [51]. C’est là que réside, avant tout, l’aggravation du déficit de 1830 [52]. On pourrait y ajouter que la contestation par le Mouvement flamand du monopole du français fut rapidement acceptée par le pouvoir central (la première loi dite linguistique date de 1873) et que les efforts fournis dans les arts et en littérature ne résistèrent pas devant les puissants courants français, anglais ou italiens.

Jules Destrée avait donc bien raison en 1912 : la faiblesse de la cohésion nationale belge était patente. Ce que l’auteur de La Lettre au roi sanctionnait, c’était l’échec de la bourgeoisie industrielle francophone – aussi bien wallonne que flamande – dans sa tentative de créer une nation belge linguistiquement homogène de 1848 à 1884. Durant cette période, la Wallonie s’était identifiée à la Belgique.

Les deux guerres ont-elles renforcé la nation belge ? Distinguons. D’une part, les deux conflits ont aiguisé les différences entre les affiliations diverses des habitants de la Belgique; d’autre part, ils ont permis de rendre omniprésent et crédible un discours national belge autour de l’unité retrouvée et d’un certain nombre de valeurs communes pour fonder une résistance, donc un avenir. De la même façon, ces guerres ont renforcé des sentiments nationaux concurrents, à côté de l’espace national belge – c’est le cas du sentiment national français en Wallonie –, ou à l’intérieur de cet espace – tels les sentiments nationaux flamand et wallon, ainsi qu’au niveau des anciennes provinces, particulièrement à Liège.

C’est donc davantage en termes de concurrence que la nation belge est apparue faible aux yeux des observateurs, au point que nombreux sont ceux qui ont pu, comme François Perin [53] ou René Swennen [54], en nier tout simplement l’existence, ou encore, comme Jean Ladrière, considérer que l’État belge ne correspondait que très relativement à une communauté nationale [55]. Pourtant, dès 1938, dans un article intitulé Qu’est-ce qu’une nation ?, Arille Carlier notait que l’État belge était un fait un fait important. Rêveur qui n’en tient pas compte [56].

Près de cent soixante-quinze ans après la Révolution belge, grâce aux efforts constants de cet État, de son exécutif – y compris la monarchie des Saxe-Cobourg-Gotha –, de son administration, ainsi que des médias inscrits dans ce système belge et le valorisant, une nation belge – collectivité politique au regard tourné vers Bruxelles, la rue de la Loi et le Palais royal –, existe assurément. On peut assurément suivre Jean-Marie Cauchies, lorsque le professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis relevait avec prudence en 1988 que le fait d’avoir entrepris et réussi quelque chose de commun – la Belgique – depuis plus d’un siècle atteste que l’on possédait indubitablement quelque chose de commun [57]. L’interrogation qui subsiste réside toutefois dans l’identité du « on ».

Évoquer le concept de nation dans cet espace renvoie d’abord à la Constitution belge, et particulièrement aux articles 33, 42 et 193, de sa nouvelle mouture. Le premier dispose que Tous les pouvoirs émanent de la Nation et qu’ils sont exercés de la manière établie par la Constitution. Le deuxième porte sur les Chambres fédérales – Chambre des Représentants et Sénat – et stipule que Les membres des deux Chambres représentent la Nation, et non uniquement ceux qui les ont élus. Le troisième article qui fait référence à la nation (art. 193) précise que La Nation belge adopte les couleurs rouge, jaune et noire, et pour armes du Royaume le Lion Belgique avec la légende : L’Union fait la force [58]. Francis Delperée a donné la clef de lecture de ces articles en rappelant la référence fondamentale au pouvoir constituant de 1831 : le fait que le Congrès national réunissait les représentants par excellence de la Nation souveraine, que c’était en son nom qu’ils avaient procédé à l’opération créatrice de l’État. La Nation désigne, dans cette perspective, la collectivité humaine qui préexistait à l’État [59]. Toutefois, partant de l’article 42, Francis Delperée note, en 2000, qu’on ne saurait soutenir que chaque parlementaire représente, aujourd’hui, cette volonté préliminaire. Pour le constitution­naliste, le parlementaire représente la Nation d’aujourd’hui, soit concrètement les dix millions de personnes qui vivent sur le territoire national [60].

Évoquer la nation belge implique ensuite de passer en revue quatre autres sentiments nationaux qui lui sont concurrents sur l’espace qu’elle ambitionne de structurer politiquement. Leur ordre de présentation ne constitue pas une hiérarchisation.

1. D’abord la nation flamande, dont le mouvement n’a cessé de se renforcer dans sa double marche vers la conquête de l’appareil d’Etat belge et vers l’autonomie. La logique nationale flamande a été très étudiée tant elle est classique. Cette logique reste portée à la fois par une vision nationaliste étroite et maurassienne qu’incarne le Vlaams Blok, et par une aile progressiste héritée de la Volksunie mais disséminée dans plusieurs formations politiques.

2. Deuxièmement la nation française. Depuis la Révolution de 1789, la Grande Nation irradie tout au long de sa frontière nord grâce à ses journaux, ses livres et ses « grands Hommes ». Elle le fait par les ondes et les câbles plus grandement encore depuis quelques dizaines d’années. La nation française bénéficie d’un capital historique de sympathie dans le monde politique et culturel wallon. Même si ce penchant s’exprime plus souvent dans la confidence que par des déclarations publiques, il subsiste souvent une impression de trahison après cet aveu. Particulièrement pour tous ceux – et ils sont nombreux – qui ont juré fidélité au Roi, à la Constitution et aux lois du Peuple belge.

Le sentiment national français trouve ses relais institutionnels par le biais de revues et d’associations wallonnes dont il ne faut pas sous-estimer l’influence. Le Manifeste pour le retour à la France, de 1986, en a été son credo. Cette affirmation nationale est relayée au sein de la République : ambassadeurs de France, députés et sénateurs, maires et présidents de Conseils régionaux et généraux s’informent, favorisent, jettent des ponts. La communauté scientifique elle-même y est attentive. Depuis le commencement des années 1990, la Belgique y est de plus en plus perçue dans toute sa complexité dichotome, dans tous ses futurs possibles.

3. Ensuite la nation wallonne. Les Wallons ne sont pas une invention de la Belgique. La conscience d’une population wallonne, distincte des populations flamandes et hollandaises existait bien dans le Royaume des Pays-Bas [61], comme elle existait dans l’Empire français, et sous le régime prussien. Le sentiment d’un ensemble wallon, sentiment diffus chez Henri Pirenne au début du XXème siècle, réaffirmé par Jules Destrée en des termes tantôt relativistes, tantôt vifs [62], porté et structuré par le Mouvement wallon dans son histoire tumultueuse faite de colères et de désespoirs, ce sentiment a progressivement fait place – depuis 1970 [63] – à la réalisation institutionnelle d’une entité fédérée et d’une société d’acteurs. Le drapeau wallon, jadis séditieux, flotte désormais naturellement au côté des emblèmes du monde entier, au gré des visiteurs accueillis à l’Elysette – siège du gouvernement wallon à Namur, capitale de la Wallonie – et des manifestations sportives. Nos enfants n’ont plus besoin de longues explications sur une réalité régionale qui s’impose à eux au même titre que l’Europe. La Wallonie devient quotidienne, non pas comme une réalité en devenir, mais comme un fait complémentaire et concurrent aux autres affiliations.

Là réside probablement la faiblesse de tous les sondages portant sur l’identité, qui opposent et hiérarchisent les affiliations au lieu de les articuler et d’en rechercher les résultantes. Car, dans la vie réelle des jeunes comme des plus âgés, tout se mêle : la Wallonie rêvée des parents; la langue wallonne des ateliers dans l’industrie, des transports en commun, des préaux et des campagnes; les journées du patrimoine, les fêtes de Wallonie et le Contrat d’avenir. Rien n’altère ce quotidien : ni la RTBF, ni Le Soir, ni les drapeaux belges hissés sur certaines résidences secondaires en Ardenne, en Hesbaye et en Famenne.

Seule l’attribution des compétences de la culture, de l’éducation et de la recherche fondamentale à la Communauté française plutôt qu’à la Région wallonne en retarde le processus, tant – comme l’avait remarqué Dominique Schnapper pour la Belgique – ces attributs impactent le développement national. Le rôle que joue l’école dans ce dossier est difficilement cernable. Les responsables de l’enseignement semblent distribuer – distiller – ce flou institutionnel tout azimut. Les hésitations sur l’appellation de la Communauté française (Wallonie – Bruxelles ?) de Belgique se répercutent dans les classes qui, au gré des professeurs, encouragent tantôt la Belgique, tantôt la Communauté française, tantôt la Wallonie et/ou Bruxelles, tantôt un marais francophone peu porteur d’une quelconque idée nationale.

La connexion entre le sentiment national quotidien de la population wallonne et une affirmation politique nationale wallonne est ténue : elle s’exprime dans les révoltes ou les provocations des partis et des hommes – ainsi Guy Spitaels dans son discours d’hommage à Freddy Terwagne prononcé à Amay en février 1991 –, ou dans certaines pages de Toudi. Le Manifeste pour la Culture wallonne peut s’inscrire dans ce cadre. Lancé par le cinéaste Jean-Jacques Andrien, le chanteur Julos Beaucarne, le professeur Jacques Dubois, le journaliste et philosophe José Fontaine, l’écrivain Jean Louvet et le professeur Michel Quévit, il a été signé par quatre-vingts personnalités au moment de sa diffusion, s’inscrivant sans aucun doute dans la lignée de la célèbre Lettre au roi de Jules Destrée [64]. Ce manifeste associait, avec une certaine naïveté, avec une certaine audace, – comme l’a écrit José Fontaine – l’identité nationale et internationale à la Wallonie [65].

4. Enfin, le sentiment national liégeois constitue toujours une donnée tangible en Wallonie. Mille ans de nation liégeoise ont laissé plus de traces que les identités namuroise, hennuyère ou luxembourgeoise, même si celles-ci sont toujours vivaces, – la situation du Brabant étant plus compliquée. Félix Rousseau faisait sienne l’analyse d’Edmond Poullet, selon lequel La nationalité était provinciale. Dans son Histoire politique nationale (1882), ce dernier notait que, dans les anciens Pays-Bas, il n’y avait pas de Belges au point de vue juridique, mais seulement des Brabançons, des Flamands, des Liégeois [66].

L’esprit principautaire est bien connu. Il ne semble pas céder davantage à la Wallonie qu’il n’a cédé à la Belgique, c’est-à-dire peu de chose. L’intérêt général liégeois reste souvent prioritaire. Liège ne se reflète que très partiellement dans les institutions namuroises qui, souvent, semblent lui être périphériques.

Comme les identités, les affiliations nationales ne sont pas incompatibles ni irréductibles l’une à l’autre. On peut être Belge et Wallon, Wallon et Liégeois, Liégeois et Flamand. Ajoutons qu’un sentiment national européen se greffe sur le tout et que, à Bruxelles, un processus semble être en formation porteur d’un sentiment national bruxellois, probablement très proche d’une affirmation belge francophone telle que valorisée par le Manifeste Choisir l’Avenir [67].

3. Les personnes derrière la nation : la nouvelle gouvernance territoriale

On ne saurait méconnaître la transformation profonde que l’idée de nation a connue lors de la Révolution française. Avec Sieyès, au travers de la Révolution même et de l’instauration de la République, le concept s’est émancipé de l’idée de fait pré-politique – la communauté d’origine, marquée par le langage, les mœurs et la tradition – pour devenir ce que Jürgen Habermas nomme le trait constitutif de l’identité politique des citoyens d’une communauté démocratique [68]. Le philosophe allemand considère toutefois que la compréhension moderne de cette liberté républicaine doit s’émanciper de la conscience de la liberté nationale qui lui a donné naissance. Ainsi, pour Habermas, les caractéristiques imputées traditionnellement à la nationalité que sont le lieu de résidence et le lieu de naissance (jus soli et jus sanguinis) ne constituent plus que des critères administratifs et ne justifient pas une soumission irrévocable à la puissance de l’Etat. Dès lors, c’est la citoyenneté qui marque l’affiliation à l’organisation étatique et son statut est défini par les droits et par les devoirs du citoyen. Habermas donne d’ailleurs une dimension particulière à cette citoyenneté lorsque, en s’interrogeant sur la politique délibérative, il dépasse l’argumentation républicaine d’Hannah Arendt où démocratie est synonyme d’auto-organisation de la société, en appelant, au travers de la théorie de la discussion, la mise en œuvre de procédures appropriées et institutionnalisées. Celles-ci se déroulent, d’une part, sous la forme de délibérations menées dans les corps parlementaires et, d’autre part, dans le réseau des communications des espaces publics politiques [69].

La Nation, écrivait Marcel Mauss, ce sont les citoyens animés d’un consensus [70]. Comme l’indique Dominique Schnapper, ce consensus signifie que les citoyens acceptent les règles qui permettent de résoudre – au moins provisoirement – leurs conflits de manière non violente. Ils le font par la discussion, le compromis et la référence, acceptée par tous, à un intérêt général, proclamé et accepté comme tel, qui ne se confond pas avec celui des individus ou des groupes particuliers [71].

Dans sa communication déjà évoquée, faite en 1976 à l’Institut Destrée, Francis Delperée appelait à la constitution d’une force d’animation et d’éducation civique pour les Wallonnes et les Wallons, à la formation d’une nouvelle génération politique – celle des dirigeants mais aussi celle des citoyens – dont la Wallonie, largement maîtresse de la définition de son destin, a un urgent besoin [72]. Cette tâche était assurément déterminante pour l’avenir. Au delà des transferts de compétences juridiques et de moyens budgétaires, la priorité à laquelle certains – notamment l’Institut Destrée – se sont attelés porte sur la création d’une société en Wallonie, une société d’acteurs, de parties prenantes d’un espace défini bien qu’encore déficitaire, tant en matière de projets que de consensus minimum. La démarche du congrès permanent La Wallonie au futur a probablement participé fortement, de 1987 à 2004, à ce rôle de construction d’une société wallonne, aux côtés – voire en face – du Gouvernement wallon.

Le quatrième congrès La Wallonie au futur, tenu à Mons en octobre 1998, en réunissant cinq cents décideurs et acteurs de Wallonie, a considéré l’évaluation, la prospective ainsi que le dialogue social et la contractualisation comme porteurs en termes stratégiques. Contractualiser, c’est d’abord engager la démarche qui apparaît aujourd’hui comme la plus adéquate pour rencontrer le déficit démocratique – constaté partout en Europe – entre la société civile et les élus. Au moment de son élaboration, le contrat rapproche les acteurs des responsables politiques, les amène à se connaître mutuellement, à ajuster leurs aspirations réciproques et à définir – pour y adhérer – un projet commun.

Contractualiser démocratiquement, c’est obliger l’ensemble des acteurs des collectivités territoriales à se fixer des objectifs, à utiliser des démarches prospectives, donc stratégiques et à pratiquer l’évaluation contradictoire des politiques menées. C’est également, au nom du principe de subsidiarité, les inciter à élaborer des partenariats, voire à construire des contrats avec d’autres niveaux de pouvoir et leurs services déconcentrés au niveau régional ou infra-régional. Enfin, contractualiser, c’est gérer les tensions ainsi que les rapports de forces et de pouvoirs, auxquels le contrat ne met pas fin, mais qu’il permet de dépasser. On substitue ainsi le droit à l’influence. On valorise le contrat comme mode de régularisation des rapports de pouvoirs dans l‘interrelation entre les acteurs. En fin de compte, c’est la légitimité du projet qui est ainsi renforcée.

La pratique des contrats de plan – ou contrats-projets, pour préférer la terminologie de Jacques Cherèque – est désormais bien intégrée dans le système politique français. Cette pratique a toutefois connu, lors de la génération de la fin des années 1990, une dynamique plus profonde et plus étendue de mobilisation et de participation des citoyens de la Région – que l’on songe ici au questionnement des quatre mille acteurs par le Président Gérard Longuet, dans le cadre de la préparation du Quatrième Plan lorrain 2000-2006; que l’on songe notamment aux Quatre Chantiers pour l’Avenir, mis en œuvre par le Président Martin Malvy et le Conseil régional Midi-Pyrénées; à la dynamique intitulée Notre région, un avenir à inventer ensemble, lancée par le Président Michel Vauzelle, en Région Provence-Alpes-Côte d’Azur; au Document d’Orientations régionales largement diffusé par le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais; au projet Horizon 2006, de la Région Centre; à Limousin 2007; à la Conférence Aquitaine

En Wallonie, avec le lancement du Contrat d’Avenir par les gouvernements conduits par Elio Di Rupo puis par Jean-Claude Van Cauwenberghe, c’est manifestement la première fois qu’une démarche participative régionale d’une telle ampleur a pu se construire. Même s’il reste beaucoup à faire pour que cette dynamique soit plus structurante que visuelle, le progrès en termes de gouvernance est tangible. Le chemin parcouru est considérable, si l’on se souvient de l’intérêt mais aussi du scepticisme qui avaient généralement accueilli, en mai 1999, la présentation de notre proposition de créer une dynamique d’excellence régionale wallonne, sur le modèle préconisé par Michèle Cascalès, et d’en faire un axe de la rédaction de la future Déclaration de Politique régionale [73].

Nous avions alors défini cette excellence territoriale comme un processus, inscrit dans le temps et dans l’espace, qui devait mettre en œuvre les instruments que nous avions considérés comme innovants dans les conclusions du quatrième congrès La Wallonie au futur : la prospective, comme outil stratégique; l’évaluation systématique, sur base d’un cahier des charges, des objectifs et des enjeux que se sont assignés les porteurs du projet de territoire; les études d’impact; la démarche qualité développée sur l’ensemble du territoire et mettant en œuvre les capacités d’écoute, de dialogue, de compréhension pour mobiliser autour du projet; l’intelligence économique, ses informations stratégiques, ses banques de données connectées en réseau.

Si la contribution de l’Institut Destrée au Contrat d’Avenir peut – parmi d’autres – déjà être perçue en aval de la démarche [74], cela ne saura suffire à dynamiser l’implication citoyenne. L’importance de l’évaluation et de la prospective, soulignés au congrès de Mons mais aussi lors de la mise en place du Gouvernement wallon, impliquent nécessairement l’apprentissage, par les Wallonnes et par les Wallons, de savoir-faire ainsi que de savoir-être nouveaux : la méthodologie, la technicité et surtout la culture de l’évaluation et de la prospective.

Pas plus que la dynamique nationale, le fédéralisme ou la décentralisation, la contractualisation et la gouvernance ne sont des fins en soi. Elles constituent un défi politique : celui d’une citoyenneté assumée et d’une gestion publique volontariste et transparente, toutes deux porteuses et portées par un projet fort. La finalité, quant à elle, reste – tout simplement – l’intérêt général…

La chute du Mur de Berlin a en effet consacré la faillite d’un type de citoyenneté qui, en tant que conscience collective chargée de l’idée républicaine de volonté générale, agit contre la société civile au nom des principes démocratiques sur lesquels elle a fondé son système. Contrairement à cette conception rousseauiste, il est possible de valoriser la citoyenneté qui affirme les droits de l’individu au sens de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, face aux pouvoirs et aux institutions, et éventuellement contre eux [75].

Cette approche revisitée du politique implique une double éthique : celle du citoyen et celle de l’édile. L’éthique de l’engagement implique que le citoyen considère qu’il peut être acteur du changement et de la construction d’un futur. Cette ambition nécessite une formation citoyenne, une information adéquate et la création d’un espace d’expression politique permettant le dialogue avec les représentants élus. Le succès de cet engagement est également lié à la capacité de renouvellement de la classe politique, grâce à son ouverture à la société civile. L’éthique de la représentation implique un effort constant de mise en concordance des valeurs proclamées, des programmes qui ont été défendus et des actions qui sont menées. C’est, en effet, par le respect scrupuleux des engagements pris que l’homme et la femme politiques pourront non seulement obtenir mais aussi conserver la confiance du citoyen. De même que l’engagement, la confiance est personnelle et contractuelle : elle ne saurait donc autoriser les reniements ou les atteintes à l’honnêteté civique en les retranchant derrière les instances de parti ou de gouvernement.

L’expérience de la gouvernance est, pour la Wallonie comme pour d’autres régions, un chemin difficile mais fructueux. Difficile car les stigmates de la vieille culture industrielle et de ses pratiques politiques ne constituent probablement pas le terreau le plus fertile pour ces initiatives. Chemin fructueux néanmoins car le besoin de changement est si vif que les moindres progrès  constituent les signaux faibles d’un renouveau que tous espèrent.

Le chemin, on le sait, constitue déjà le projet. Ainsi, le concept de projet politique permet de dépasser l’opposition simpliste entre les définitions objectives et subjectives de la nation [76].

Certaines questions restent toutefois pendantes quant à la capacité réelle de passer de la nation à la gouvernance. L’invitation à poser ces questions, adressée aux auteurs des articles par les directeurs de cet ouvrage, constitue un tremplin pour toute prolongation de cette réflexion. Trois sujets se révèlent importants :

– comment la variable économique, comprise en termes d’enjeux et de pouvoirs, s’articule-t-elle avec les visions nationales qui coexistent sur le territoire de la Wallonie ? On sait cette dimension évolutive;

– de quelle manière la gouvernance territoriale peut-elle constituer une ressource pour assurer la cohésion sociale ? Comment appréhender l’idée nationale, qui semble traditionnellement pouvoir constituer une ressource, particulièrement à l’égard de populations défavorisées ?

– l’idée nationale peut se complexifier également lorsque, aux critères territoriaux, on ajoute les critères idéologiques. L’adhésion wallonne à la France du Front populaire, n’était pas de même nature que sa relation à la France de Vichy ou à la France libre. Comment dès lors construire un modèle qui intègre toutes ces dimensions ?

Ces éléments, ébauchés ici, pourraient faire l’objet d’études ultérieures.

Conclusion : des choix qui engageront l’avenir

Évoquer la question nationale – les questions nationales – quand il s’agit de la Belgique ou de la Wallonie, c’est en assumer à la fois la complexité, le relativisme et le subjectif. Les gouvernements, tout autant que les individus, doivent se mouvoir dans des espaces, des territoires et des affiliations multipolaires, en faisant des choix temporaires, en établissant des hiérarchies instables.

Comme l’indiquait Yves de Wasseige voici près de dix ans, l’avenir de la Wallonie, dépendra de notre capacité à prendre notre place simultanément dans ces espaces différents. C’est une manière d’être et d’agir à laquelle nous avons été peu habitués jusqu’ici. Il ne suffit pas, en effet, de reproduire à l’échelon régional le modèle de l’Etat-nation. Cela ne se fait pas sans difficultés : il faut inventer [77].

L’invention est déterminante. Elle est une des composantes essentielles de la prospective dans laquelle nous sommes engagés, car celle-ci fait appel à la créativité et à l’innovation. De toute évidence, à l’aube du XXIème siècle, cette prospective exploratoire mais aussi normative est nécessaire, tant les choix que nous aurons à faire pour les prochaines années engageront l’avenir. Non seulement l’avenir de la Wallonie en tant que Région mais surtout, – ce qui est plus important encore – l’avenir de ses habitants actuels et futurs, et celui de leurs enfants.

 

Philippe Destatte

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[1] Comme l’indique Gil Delannoi, il est question d’un être qui est théorique et esthétique, organique et artificiel, individuel et collectif, universel et particulier, indépendant et dépendant, idéologique et apolitique, transcendant et fonctionnel, ethnique et civique, continu et discontinu. La nation est prose de monsieur Jourdain et énigme de Sphynx. Devant la difficulté, les théories de la nation ne s’accordent pas et semblent se trouver devant une évidence qui aveugle, une certitude qui s’évapore. Elles ne s’accordent ni sur la définition du national, ni sur la définition du nationalisme Gil DELANNOI, La théorie de la nation et ses ambivalences, dans Gil DELANNOI et Pierre-André TAGUIEFF, Théories du nationalisme, p. 9, Paris, Kimé, 1991.

[2] Jules DESTREE, Une Idée qui se meurt: la patrie, Conférence au Jeune Barreau d’Anvers, en 1906, dans Semailles, p. 45, Bruxelles, Lamertin, 1913.

[3] François PERIN, Histoire d’une nation introuvable, p. 5-6, Bruxelles, Paul Legrain, 1988.

[4] Gil DELANNOI, La théorie de la nation et ses ambivalences…, p. 13.

[5] Ibidem, p. 7.

[6] Jean STENGERS, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, t. 1, Les racines de la Belgique, p. 7-13, Bruxelles, Racine, 2000.

[7] Jean STENGERS et Eliane GUBIN, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, t. 2, Le grand siècle de la nationalité belge, De 1830 à 1918, p. 201, Bruxelles, Racine, 2002.

[8] Compte rendu analytique du congrès wallon de Liège, Journées des 30 septembre, 1er et 2 octobre [1905], dans Wallonia, t. 13, n°12, décembre 1905, p. 512. Ce sentiment national wallon et ce sentiment national flamand existent certainement tous deux sous la communauté de civilisation que nous avons constatée dans certains domaines de la vie publique et de la vie sociale, communauté dans laquelle l’apport des Wallons et l’apport des Flamands viennent se confondre de telle sorte qu’il serait bien difficile d’en faire le décompte. Sous cette communauté de civilisation, il y a certainement chez nous, deux autres sentiments parfaitement reconnaissables : le sentiment national wallon et le sentiment national flamand. Compte rendu officiel du Congrès wallon, p. 243, Liège, Exposition universelle de Liège, 1906. – Philippe CARLIER, Henri Pirenne, historien de la Wallonie ? dans Henri Pirenne, de la cité de Liège à la ville de Gand, Actes du colloque organisé à l’Université de Liège le 13 décembre 1985, p. 65-78, Liège, 1987.

[9] Dominique SCHNAPPER, La Communauté des citoyens, Sur l’idée moderne de la nation, p. 21, Paris, Gallimard, 1994.

[10] Gérard NOIRIEL, La construction historique de la nation, Conférence du 2 juin 2000, dans Yves MICHAUD, Université de tous les savoirs, t.3, Qu’est-ce que la société ? p. 739-748, Paris, Odile Jacobs, 2000.

[11] Ibidem, p. 740.

[12] Philippe DESTATTE, Socialisme national et nationalisme social, Deux dimensions essentielles de l’enseignement du national-socialisme, dans Cahiers de Clio, 93/94, p. 13-70, Université de Liège, 1988. – Le début de cette longue contribution avait été publiée dans les Mélanges René Van Santbergen, p. 154-157, Bruxelles, Liège, Centre de la Pédagogie de l’Histoire et des Sciences de l’Homme, 1984. – J’ai retrouvé plus tard le concept de régional-socialisme sous la plume de Raymond Rifflet, dès 1980 : Raymond RIFFLET, Réflexions sur les réalités et la prospective belges, dans L’Europe en formation, Numéro spécial La Réforme de l’Etat belge, n°240, Novembre-décembre 1980, p. 78.

[13] Zeev STERNHELL, Ni Droite ni Gauche, L’idéologie fasciste en France, p. 57, Paris, Seuil, 1983.

[14] Maurice BARRES, La Patrie française, La Terre et les Morts, [1899], dans Maurice BARRES, Scènes et doctrines du nationalisme, Paris, Plon, 1925. – Voir Zeev STERNHELL, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Presses de la Fondation nationale scientifique, 1972.

[15] Philippe DESTATTE, Jules Destrée et l’Italie, A la rencontre du National-socialisme, Conférence donnée le 25 février 1986 à l’initiative de l’Association « Dante Alighieri » de Charleroi, sous les auspices de l’Institut italien de Culture de Bruxelles, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, XIX, 3-4, p. 543-585, Bruxelles, 1988.

[16] Jules DESTREE, Figures italiennes d’aujourd’hui, p. 227-228, Bruxelles-Paris, G. Van Oest & Cie, 1918.

[17] Philippe DESTATTE, Questionnement de l’histoire et imaginaire politique, l’indispensable prospection, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, p. 308-310, Charleroi, Institut Jules Destrée, 1989. Cette communication, présentée au premier congrès La Wallonie au Futur a aussi été publiée dans Les Cahiers marxistes, février-mars 1988, n°157-158, p. 49-53.

[18] Philippe DESTATTE, Le mouvement wallon : la constitution d’une collectivité politique, dans La Wallonne de Paris fête son centenaire, 1887-1987, p. 5-6 Paris, 1987.

[19] Francis DELPEREE, Histoire des Mouvements wallons et avenir de la Wallonie, p. 90 dans Jacques LANOTTE éd., L’histoire du mouvement wallon, Journée d’étude de Charleroi, 26 février 1976, Charleroi, Institut Jules-Destrée, 1978.

[20] Ibidem.

[21] Francis DELPEREE, Histoire des mouvements wallons et avenir de la Wallonie…, p. 91.

[22] Jean-Maurice DEHOUSSE, Jean-Maurice DEHOUSSE, Etat, nation, région, communauté, dans Wallonie Région d’Europe, n°8, Mars 1990, p. 6-8.

[23] François PERIN, Spécificité wallonne ou Wallonie Région française ?, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, p. 454-455, Charleroi, Institut Jules-Destrée, 1989 – http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-151_Perin-Fr.htm

[24] Fernand BRAUDEL, L’identité de la France, Espace et histoire, p. 17, Paris, Arthaud-Flammarion, 1986.

[25] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne, Aperçu historique, p. 102, Namur, Région wallonne, 1991.

[26] Maurice PIRON, dans La Cité chrétienne, Bruxelles, 20 mai 1939.

[28] Philippe DESTATTE, Jules Destrée, l’antisémitisme et la Belgique, Lettre ouverte à tous ceux qui colportent des mythes éculés sur les Wallons et leur histoire, Charleroi, Institut Jules-Destrée, 1995.

[29] Albert HENRY, Offrande wallonne, p. 130, Liège, Georges Thone, 1962.

[30] Ancien leader de la FGTB de Charleroi, Ernest Davister rappelait qu’en 1960, sa régionale avait privilégié la solidarité des travailleurs à un combat nationaliste dans lequel entrèrent des hommes comme Perin, Gol ou Knoops qu’on peut difficilement qualifier d’hommes de gauche. L.F., Les Anciens Combattants de la « Grève du siècle » se souviennent, Fédéralisme et réforme de structure. dans Journal de Charleroi – Nouvelle Gazette, vendredi 21 décembre 1990, p. 28. Ernest DAVISTER pose la question dans la brochure, publiée pour le cinquantième anniversaire: « Avec la naissance du Mouvement populaire wallon, au coeur même de l’effervescence passionnée de la grève, ne risque-t-on pas des débordements d’un « nationalisme wallon« , incompatible avec la conception socialiste?« . « Hiver 60-61, La Grève du Siècle« , publiée par la Fédération des Métallurgistes FGTB de Charleroi et Sud-Hainaut », avec une préface et des conclusions de Mirello Bottin, p. 6, Charleroi, 1991.

[31] J.-P. STROOBANTS, Philippe Busquin, Face au défi nationaliste, Un regard de gauche sur le « nouveau style » à la tête du P.S., dans Le Soir, 31 janvier 1992, p.3., voir aussi, notamment l’interview dans Le Vif-L’Express du 17 janvier 1992, ainsi que la réponse de Jacques MOISSE dans le même hebdomadaire du 28 février 1992. On trouve un « Point de vue » semblable dans La Libre Belgique du 25 janvier 1992: Cl. DEMELENNE, Entre rigueur et Happartisme. ) – J. GEVERS, La Désunion francophone, éditorial de Le Vif, L’Express, du 30 octobre 1992, p. 5.

[32] A l’heure des commémorations du 50e anniversaire de la Libération, l’expression Ré-Zi fut souvent employée pour fustiger ce que d’aucuns appréhendaient comme un « régional-socialisme ».

[33] Notamment: Zeev STERNHELL, Ni Droite, ni Gauche, L’Idéologie fasciste en France, Paris, Seuil, 1983. Z. STERNHELL, Mario SZNAJDER et Maia ASHERI, Naissance de l’idéologie fasciste, Paris, Fayard, 1989.

[34] Maurice Barrès, La Querelle des Nationalistes et des Cosmopolistes, Le Figaro, 4 juillet 1892.

[35] Fernand DEHOUSSE, Y a-t-il un nationalisme wallon? dans L’action wallonne, 15 octobre 1937, p. 3

[36] François PERIN, au Congrès extraordinaire du PSB, le 16 novembre 1963, dans La Wallonie, 18 novembre 1963, p. 4.

[37] André RENARD, A propos d’une synthèse applicable à deux peuples et à trois Communautés, dans Synthèse, 16ème année, n° 186, novembre 1961, p. 28.

[38] Ibidem, p. 30.

[39] Jean-Marie KLINKENBERG, L’identité wallonne : hypothèques et faux papiers, dans La Wallonie au Futur, Vers un nouveau paradigme, Actes du Congrès, p. 208-215, Charleroi, Institut Jules Destrée, 1989. – Les blocages dans l’identification wallonne : germes d’une identité postnationale, dans Philippe DESTATTE, Jean-Charles JACQUEMIN, Françoise ORBAN-FERAUGE et Denise VAN DAM, Nationalisme et postnationalisme, Actes du colloque tenu à Namur le 30 avril 1994, p. 47-64, Namur, Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix et Institut Jules Destrée, 1995.

[40] G.M. TAMAS, Les Idoles de la Tribu, L’Essence morale du sentiment national, traduit du hongrois par G.KASSAI, p. 18 Paris, Arcantere, 1991.

[41] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne, Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie, XIX-XXèmes siècles, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

[42] Nation et démocratie, Entretien avec Dominique SCHNAPPER, dans La Pensée politique, La Nation, p. 152, Paris, Hautes Etudes-Gallimard-Le Seuil, Mai 1995. voir aussi Jacques-Yvon THERIAULT, Citoyenneté, espace public et identité, dans Options, Droit de cité, … p. 43sv.

[43] Nation et démocratie, Entretien avec Dominique SCHNAPPER, dans La Pensée politique, La Nation, p. 152, Paris, Hautes Etudes-Gallimard-Le Seuil, 1995.

[44] Pierre NORA, A propos de l’identité et de la nation françaises, dans Les Rencontres de Pétrarque, France-Culture, 9 août 1995.

[45] Jean-Marc FERRY, Les puissances de l’expérience, Essai sur l’identité contemporaine, t. 2, p. 194, Paris, Editions du Cerf, 1991.

[46] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne, Essai…, p. 432.

[47] Arille CARLIER, Qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qu’un Etat ?, dans La Wallonie nouvelle, 6 mars 1938, p. 1 & 2.

[48] Jean-Marc FERRY, Les puissances de l’expérience…, t. 2, p. 182.

[49] Léopold GENICOT, Histoire de la Wallonie, p. 5, Toulouse, Privat, Editions universitaires, 1973.

[50] Philippe DESTATTE, L’identité wallonne : une volonté de participer plutôt qu’un sentiment d’appartenance, Contribution à une réflexion citoyenne, dans De la Yougoslavie à la Belgique, Numéro spécial des Cahiers marxistes, Octobre – novembre 1997, p. 149-168.

[51] Dominique SCHNAPPER, op. cit., p. 120.

[52] José FONTAINE, Le citoyen déclassé, Monarchie belge et société, p. 46, Toudi n°8 – Contradictions n°77, 1995.

[53] Tentant de dénouer les concepts de nationalité et de citoyenneté, François Perin notait en 1962 que s’il y avait cent définitions de la Nation – phénomène difficilement saisissable de psychologie collective –, aucune n’avait de valeur juridique rigoureuse. La Nation est donc un phénomène politique récent, d’ordre affectif et collectif qui caractérise l’évolution politique des peuples au XIXème et XXème siècle.A ce point de vue, il n’y a pas de Nation belge, il n’y a qu’un Etat belge qui contient deux petites « nations », la Flandre et la Wallonie; François PERIN, La Belgique au défi, Flamands et Wallons à la recherche d’un Etat, p. 181-182, Huy, Presses de l’Imprimerie coopérative, 1962.

[54] René SWENNEN, Belgique Requiem, p. 132, Paris, Julliard, 1980. – François PERIN, Histoire d’une nation introuvable, Bruxelles, Paul Legrain, 1988.

[55] Jean LADRIERE, Philosophie et identité culturelle, Conversation avec Jean Ladrière et Jacques Dubois, dans Toudi, Culture et Société, p. 111, Quenast, Centre d’Etudes wallonnes, 1988. – voir aussi Hervé HASQUIN, La Belgique et ses nations au regard de l’histoire, dans Jacques LEMAIRE et André MIROIR, La Belgique et ses nations dans la nouvelle Europe, p. 9-19, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 1997.

[56] Arille CARLIER, Qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qu’un Etat ? dans La Wallonie nouvelle, 6 mars 1938, p. 1 & 2.

[57] Jean-Marie CAUCHIES, Y a-t-il une nation belge ?, dans Hugues DUMONT, Christian FRANCK, François OST, Jean-Louis DE BROUWER, Belgitude et crise de l’Etat belge, p. 172, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 1989.

[58] La Constitution belge, Texte coordonné du 17 février 1994 [avec les modifications jusqu’au 21 février 2002], http://www.senate.be/doc/const_fr.html. 29 juillet 2002.

[59] Francis DELPEREE, Le droit constitutionnel de la Belgique, p. 441, Paris-Bruxelles, LGDJ-Bruylant, 2000.

[60] Ibidem.

[61] Jean STENGERS, Depuis quand les Liégeois sont-ils des Wallons ?, dans Hervé HASQUIN, Hommages à la Wallonie, Mélanges offerts à Maurice-A. Arnould et Pierre Ruelle, p. 444-447, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 1981.

[62] A toute propagande de nationalisme belge, j’opposerai, en m’emparant des arguments mêmes de mon interlocuteur, mon nationalisme wallon. J’exalterai ma terre natale, la Wallonie et ma race, la française. Jules DESTREE, Une idée qui meurt : la patrie, Conférence au Jeune Barreau d’Anvers, en 1906, publiée dans la revue La Belgique artistique et littéraire de Bruxelles, dans Semailles, p. 58, Bruxelles, Lamertin, 1913.

[63] Maurice BOLOGNE, La nation wallonne, dans L’Europe en formation, n°119, Février 1970,  p. 16-20.

[64] La formule est de Guido Fonteyn dans De Standaard, 17 septembre 1983, reproduit dans La Wallonie et les intellectuels…, p. 136.

[65] José FONTAINE, La Communauté et les théories de la culture en Belgique, dans Toudi, Culture et société, t.6, p. 45, Enghien, Centre d’Etudes wallonnes, 1992.

[66] Félix ROUSSEAU, La nationalité namuroise sous l’Ancien Régime, dans Anciens Pays et Assemblées d’Etats, XXII, 1961, p. 189-205, dans Félix ROUSSEAU, A travers l’histoire de Namur, du Namurois et de la Wallonie, p. 228, Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1977.

[67] Christian FRANCK, André-Paul Frognier, Bernard REMICHE et Vincent Vagman, Choisir l’avenir, La Belgique en 1999,  Bruxelles, 1998.

[68] Jürgen HABERMAS, L’intégration républicaine, Essais de théorie politique, p. 71, Paris, Fayard, 1998.

[69] J. HABERMAS, L’intégration républicaine…, p. 73-74.

[70] Marcel MAUSS, Œuvres, p. 593, 1969, (1920?), p. 593. cité dans Dominique SCHNAPPER, La Communauté des citoyens…, p. 101.

[71] Dominique SCHNAPPER, op. cit., p. 101-102.

[72] Francis DELPEREE, Histoire des mouvements wallons et avenir de la Wallonie…, p. 97.

[73] Voir notamment Patricia DEL MARMOL, Contractualiser pour mieux baliser les décisions wallonnes, L’Institut Jules Destrée propose un « contrat-plan » wallon, facteur d’équilibre entre gouvernants et gouvernés, dans L’Echo, 22-24 mai 1999, p. 5. – Théo FAUCONNIER j., Philippe Destatte a fait un rêve, Le contrat-plan wallon de 10 ans, dans Le Matin, 22 mai 1999, p. 9.

[74] Théo FAUCONNIER j., La sortie officielle du projet de « contrat d’avenir pour la Wallonie », Consultation générale, Le gouvernement Di Rupo lance les rencontres et les débats ouverts à tous, dans Le Matin, 17 septembre 1999, p. 12.

[75] Alain TOURAINE, op. cit., p. 244.

[76] Dominique SCHNAPPER, La Communauté des Citoyens…, p. 54.

[77] Yves de WASSEIGE, Espace européen – Espace wallon (18 mars 1992), dans Toudi, Culture et société, t.6, p. 61, Enghien, Centre d’Etudes wallonnes, 1992. – Nicolas BARDOS-FELTORONYI, Géoéconomie, Etat, espace, capital, Bruxelles, De Boeck-Université, 1991.