archive

Archives de Tag: Jules Destrée

.

Europe : l’Union, de Rome (1957) à Rome (2017) – (1)

 

Namur, le 25 mars 2017

La signature du Traité de Rome, le 25 mars 1957, n’est pas un acte isolé. Il s’inscrit d’abord dans une série de projets conçus à la fin du XIXème siècle et dans la première moitié du XXème [1], puis dans le cadre de décisions ambitieuses de l’immédiate Après-Guerre, destinées à restaurer la confiance, stabiliser les relations politiques, économiques, sociales et financières entre les nations et à faire renaître, ou peut-être même naître, une véritable logique d’interdépendance.

Une logique d’interdépendance entre nations

Ce concept déjà ancien d’interdépendance économique et sociale était alors opposé par le journaliste Emery Reves au mythe de l’indépendance politique totale qui, à ses yeux avait eu – et pourrait avoir à nouveau – comme conséquence le mal qui ravageait le globe [2]. Comme l’écrivait voici peu François Bayrou, nous, Européens, (…) pour être allés au bout de la haine, y avoir laissé nos villes et nos garçons, et nos filles violentées, et nos villes brûlées, et les morts-vivants dans les camps, à bout de forces et déshonneur, nous avons conclu qu’il fallait rebrousser chemin, et choisir l’autre route, la paix et la chaîne humaine qui permet d’éteindre des incendies et de construire, aussi bien des maisons que des usines et des cathédrales [3]. Au sortir de la guerre, l’ambition réelle est d’abord d’exister. Dès lors, la volonté de réaffirmer ou de recouvrer la souveraineté se mêle au désir de coopération ainsi qu’à la volonté de bâtir et de réguler un monde que l’on espère meilleur, mais dont on ne distingue bien pas les limites ni les frontières.

Dès juillet 1944, les accords de Bretton Woods (New Hampshire) tentent de mettre fin à la désorganisation monétaire et financière née de la Seconde Guerre mondiale. Les conférences internationales de la fin du conflit aboutissent à la rédaction de la Charte de Nations Unies, signée par cinquante États lors de la Conférence de San Francisco le 25 juin 1945. De même, l’effort de reconstruction de l’Europe réalisé par l’European Recovery Program, lancé par le général US George C. Marshall en 1947, nécessite en 1948 la mise en place d’un organisme de collaboration économique qui, en 1961, prend le nom d’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE). De 1950 à 1958, l’Union européenne des Paiements (UEP) s’inscrit également dans le cadre de ce Plan dit Marshall. En 1949, c’est l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord (OTAN) qui est fondée avec, comme objectif d’assurer la sécurité de ses membres. Quant au Conseil de l’Europe, créé à Londres le 5 mai 1949 par dix pays européens, il s’attache à promouvoir les droits de l’être humain selon la Convention européenne des Droits de l’Homme, ainsi qu’à éclairer et à définir de manière intergouvernementale des politiques convergentes en matière d’éducation, de culture, etc. Son Assemblée consultative peut être considérée comme la première assemblée parlementaire européenne.

Un contexte institutionnel multilatéral se met donc en place, intégrant à nouveau l’Europe de l’Ouest dans un cadre de mondialisation, tentant de chasser les périls internes anciens et essayant de se prémunir des nouveaux : comme l’a dit Churchill à la BBC le 5 mars 1946 : an iron curtain has descended across the Continent [4]. On a fait remarquer aussi parfois que Staline était le vrai père fondateur de la construction européenne … peut-être faudrait-il y ajouter le président Dwight D. Eisenhower, compte tenu de son regard déterminant sur le continent, de 1942 à 1961 ?

Depuis le premier Congrès de l’Europe à La Haye des 8-10 mai 1948, réunissant de nombreux militants européens et des personnalités politiques de premier plan, l’idée grandit d’ailleurs de donner quelque consistance aux concepts d’États-Unis d’Europe, chers à Victor Hugo, Winston Churchill et quelques autres. Le discours de l’ancien Premier ministre britannique, à l’Université de Zurich le 19 septembre 1946 a, en effet marqué les esprits de toutes et de tous en ce qu’il s’inscrit dans la voie de ses prédécesseurs Richard Coudenhove-Kalergi et Aristide Briand – pour ne pas citer Jules Destrée [5] et tant d’autres- afin de trouver un remède à la guerre et aux malheurs qui ont frappé l’Europe : en quoi consiste ce remède souverain ? demandait l’ancien Premier ministre britannique. Il consiste à reconstituer la famille européenne, ou tout au moins la plus grande partie possible de la famille européenne, puis de dresser un cadre de telle manière qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la liberté. Nous devons ériger quelque chose comme les États-Unis d’Europe. C’est la voie pour que des centaines de millions d’êtres humains aient la possibilité de s’accorder ces petites joies et ces espoirs qui font que la vie vaut la peine d’être vécue. On peut y arriver d’une manière fort simple. Il suffit de la résolution des centaines de millions d’hommes et de femmes de faire le bien au lieu du mal, pour récolter alors la bénédiction au lieu de la malédiction [6].

Il suffit, bien sûr… Personne, néanmoins, sauf les Etats, ne semble en mesure d’exprimer cette résolution assez puissamment, de parler réellement et légitimement au nom de ces hommes et de ces femmes, ainsi que d’ouvrir un dialogue constructif sur ces questions. De plus, le clivage entre fédéralistes et unionistes européens est alors bien marqué [7]. Et il ne va jamais vraiment se résorber.

Un processus volontariste et pragmatique

Partout, néanmoins, des milieux économiques, politiques et sociaux sont conscients de la nécessité d’élargir leur champ d’action à l’espace international. Comme l’indique le Conseil économique wallon – qui est alors une association sans but lucratif – dans son fameux rapport de 1947 au Gouvernement belge, il est devenu, maintenant, indispensable de le faire, et cet élargissement ne peut être opéré que par des accords nombreux, voire des unions économiques. Il est indispensable que notre pays s’intègre dans un espace économique plus important et qu’il puisse y trouver un marché qui assure un écoulement stable d’un fort pourcentage de sa production [8]. Les étapes d’un processus volontariste et pragmatique peuvent être rappelées. Elles passent par la déclaration – inspirée par Jean Monnet [9] – du ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman du 9 mai 1950 de démarrer par une entente franco-allemande, ouverte aux autres pays d’Europe [10], la signature, le 18 avril 1951, du Traité de Paris instaurant la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) entre six partenaires afin de contribuer, pendant 50 ans, à l’expansion économique, au développement de l’emploi et au relèvement du niveau de vie dans les États membres [11], la fondation de la Communauté européenne de Défense (CED), le 27 mai 1952, ainsi que la volonté des Six, de créer une Communauté politique européenne, comme coupole de portage politique pour la CECA et la CED. Altiero Spinelli est en effet parvenu à faire intégrer dans le traité CED un article 38 qui a pour objet de confier à l’Assemblée de ladite Communauté l’étude de la constitution d’une nouvelle assemblée élue sur une base démocratique de manière à pouvoir constituer un des éléments d’une structure fédérale ou confédérale ultérieure, fondée sur le principe de la séparation des pouvoirs et comportant en particulier un système représentatif bicaméral [12]. On a peine à croire qu’une telle volonté ait pu être manifestée dans un cénacle de cette importance à un tel moment et, en tout cas, si peu de temps après la Guerre.

L’ambition précoce d’une Communauté politique européenne

Le 10 septembre 1952, sur base d’une proposition de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe, les six ministres des Affaires étrangères de la CECA, réunis à Luxembourg, demandent à l’Assemblée de cette institution, présidée par l’ancien Premier ministre belge Paul-Henri Spaak, également président du Mouvement européen, d’élaborer un projet de traité instituant cette Communauté politique européenne (CPE). L’Assemblée commune CECA-CED n’est pas encore constituée, mais neuf délégués supplémentaires, membres de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe, sont cooptés au sein de l’Assemblée CECA, pour atteindre 87 membres. Cette nouvelle assemblée, présidée par Spaak, prend le nom d’Assemblée ad hoc et se réunit en séance plénière au siège du Conseil de l’Europe à Strasbourg. Elle désigne en son sein une commission constitutionnelle, présidée par le député allemand Heinrich von Brentano, alors vice-président de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe [13]. Les travaux se nourrissent de ceux réalisés au sein du Comité d’Action pour la Constituante européenne, et plus particulièrement du Comité d’études pour la Constitution européenne, initiative prise par Altiero Spinelli et Spaak depuis février 1952 dans le but de promouvoir la réunion d’une assemblée constituante européenne [14]. C’est Fernand Dehousse, professeur de droit international à l’Université de Liège qui va permettre que les rapports du Comité d’études, présentés – suivant l’exemple américain – sous forme de résolutions [15], servent de documents de travail pour la commission constitutionnelle.

Le projet de traité prend la forme d’un projet de Constitution européenne ou plutôt plus prudemment de Statut, en reprenant probablement l’appellation utilisée pour le Conseil de l’Europe. Le texte résonne néanmoins à la façon de la Constitution américaine :

            Nous, les Peuples de la République fédérale d’Allemagne, du Royaume de Belgique, de la République française, de la République italienne, du Grand-duché de Luxembourg et du Royaume des Pays-Bas,

            Considérant que la paix mondiale ne peut être sauvegardée que par des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent ;

            Convaincus que la contribution qu’une Europe organisée, libre et vivante peut apporter à la civilisation et à la sauvegarde de notre patrimoine spirituel commun est indispensable au maintien des relations pacifiques ;

            Soucieux de recourir, par l’expansion de nos productions, au relèvement du niveau de vie et au progrès des œuvres de paix ;

            Décidés à sauvegarder ensemble la dignité, la liberté et l’égalité fondamentale des hommes, quelle que soit leur condition, leur race ou leur religion ;

            Résolus à substituer à nos rivalités séculaires une fusion de nos intérêts essentiels, en établissant les institutions capables d’orienter un destin désormais partagé ;

            Déterminés à accueillir parmi nous les autres Peuples d’Europe animés du même idéal ;

            Avons décidé de créer une Communauté européenne.

 Les articles du traité rappellent le caractère supranational de la Communauté politique, fondée sur l’union des peuples et des États, le respect de leur personnalité, l’égalité des droits et des obligations. Elle est indissoluble. Sa mission et les buts généraux qu’elle s’assigne visent d’abord à contribuer à la sauvegarde, dans les États membres, des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ensuite à coopérer, avec les autres nations libres, à garantir la sécurité des États membres contre toute agression, à assurer, dans les questions susceptibles d’engager l’existence, la sécurité ou la prospérité de la Communauté, la coordination de la politique extérieure des États membres, à promouvoir, en harmonie avec l’économie générale des États membres, l’expansion économique, le développement de l’emploi et le relèvement du niveau de vie dans ces derniers, notamment en établissant progressivement un marché commun tout en évitant, par des dispositions d’un caractère transitoire ou par d’autres mesures, de provoquer des troubles fondamentaux et persistants dans l’économie des États membres, à participer à l’action poursuivie par les États membres, en liaison avec les autres États parties à ces traités, en vue d’atteindre les objectifs généraux fixés par le Statut du Conseil de l’Europe, la Convention européenne de coopération économique et le traité de l’Atlantique Nord.

En outre, le texte dispose que la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950, ainsi que celles du protocole additionnel, signé à Paris le 20 mars 1952, sont parties intégrantes du présent Statut. [16] Le document affiche des conceptions fédéralistes : un parlement bicaméral composé d’une Chambre des Peuples élue au suffrage universel direct et un Sénat dont les membres sont désignés par les parlements nationaux. Le Parlement contrôle l’Exécutif et possède une véritable fonction législative, qui était jusqu’alors du ressort du Conseil des ministres de la CECA. Le pouvoir exécutif est exercé par un Conseil en étant responsable devant la Chambre des Peuples. Son président est choisi par le Sénat européen. La Constitution comprend aussi la création d’une Cour européenne de Justice ainsi que d’un Conseil économique et social consultatif. Les compétences portent sur la coordination des politiques étrangères, économiques et financières des Six.

Adopté à la quasi-unanimité par l’Assemblée ad-hoc le 10 mars 1953, le projet de traité est remis aux ministres des Affaires étrangères qui lui réservent un accueil mitigé [17]. Le manque d’engagement manifeste de Pierre Mendès France et le rejet du traité portant création de la Communauté européenne de Défense par l’Assemblée nationale française le 30 août 1954 conduit à l’abandon du projet de Communauté politique [18]. Les efforts des États-Unis, qui souhaitaient voir l’Europe prendre en charge sa défense et mobiliser le potentiel militaire allemand dans celle-ci, aboutiront finalement dans la mise en place de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) dont le traité est signé à Paris le 23 octobre 1954 entre les Six et le Royaume-Uni (le siège sera installé à Londres) [19], ainsi que dans le cadre de l’OTAN à laquelle l’Allemagne adhère le 9 mai 1955, ce que la France avait jusque là toujours obstinément refusé [20].

Vers le Traité de Rome du 25 mars 1957

A la conférence de Messine, le 3 juin 1955, sur proposition de Jean Monnet, les ministres des Affaires étrangères des Six confient à un comité de personnalités politiques indépendantes sous la présidence de Paul-Henri Spaak la tâche de réfléchir à une relance du processus sur base de l’idée d’une Europe de l’énergie atomique ainsi que de la création d’un grand marché commun. La conférence diplomatique de Val Duchesse (Bruxelles) en juillet 1955 ouvre la porte de la création de la Communauté économique européenne.

C’est donc dans un contexte politique européen plus favorable, mais aussi à l’heure de graves tensions internationales dans lequel, outre bien sûr Jean Monnet, le Chancelier allemand Konrad Adenauer et le président du Conseil français Guy Mollet jouent un rôle déterminant, que le Traité de Rome, instituant la Communauté économique européenne, peut être signé le 25 mars 1957. Les six États signataires – Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas – donnent comme finalités à leur projet le progrès économique et social de leur pays ainsi que l’amélioration constante des conditions de vie et d’emploi de leurs peuples. Leur action devra se mener en commun et consistera en l’élimination des barrières qui divisent l’Europe. C’est par une politique concertée qu’ils veulent garantir la stabilité dans l’expansion, l’équilibre dans les échanges et la loyauté dans la concurrence. Ils affirment également être soucieux de renforcer l’unité de leurs économies et d’en assurer le développement harmonieux en réduisant l’écart entre les différentes régions et le retard des moins favorisés. Ces pays affirment vouloir mener une politique commerciale commune, et contribuer à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux. Enfin, les signataires entendent confirmer la solidarité qui lie l’Europe et les pays d’outre-mer, et assurer le développement de leur prospérité, conformément aux principes de la Charte des Nations Unies, s’affirment résolus à affermir, par la contribution de cet ensemble de ressources, les sauvegardes de la paix et de la liberté, et appellent les autres peuples de l’Europe qui partagent leur idéal à s’associer à leur effort [21].

Ainsi, le Traité de Rome donne naissance à un espace plurinational nouveau, doté d’institutions propres produisant des normes juridiques applicables aux États membres signataires, à leurs gouvernements et à leurs citoyens. Les institutions qui se mettent alors en place montrent néanmoins la distance qui s’est créée avec l’idée churchillienne d’États-Unis d’Europe, mais aussi avec l’expérience de la CECA. La Haute Autorité est devenue Commission. Même si elle continue à exprimer un point de vue commun, un intérêt européen et aussi indépendant que possible, avec le monopole des initiatives, elle a cédé son pouvoir de décision au Conseil des ministres nationaux qui est tenu de statuer sur les propositions qui lui sont faites par la Commission et dont il se méfie souvent, les voyant produites par une sphère qu’il juge souvent technique, sinon technicienne ou technocratique. L’Assemblée parlementaire, quant à elle, voit son rôle limité au processus délibératif ainsi qu’à la faculté de déposer une motion de censure envers la Commission, la Haute Autorité CECA ou encore les Commissions Euratom (Communauté économique européenne de l’Énergie atomique), qui ont été instituées en même temps que le Marché commun.

Les rythmes de l’intégration européenne s’inscrivent évidemment dans les temps longs. Près de vingt ans séparent le rapport de Fernand Dehousse du 30 avril 1960 relatif à l’élection de l’Assemblée parlementaire européenne au suffrage universel direct, nouveau rebond du Statut de 1953, de la mise en œuvre de cette étape essentielle. Le Conseil européen, dernière incarnation des déviations de l’esprit communautaire – comme le qualifiait le professeur liégeois [22] -, réuni à Bruxelles en 1976, décide malgré les réticences françaises et anglaises, de faire un pas dans la voie de la démocratisation de l’Europe. Ce premier vote se produit en juin 1979. Dans la troisième édition de son ouvrage sur le régime politique de l’Union européenne, Paul Magnette y voit la seule véritable « rupture de régime » dans l’histoire de la construction européenne, par la création d’un espace réel à l’expression parlementaire et à la confrontation des visions du monde [23].

 Conclusion : l’Europe, force mondiale positive

Geneviève Duchenne nous rappelait en 2000 la capacité d’anticipation de Jules Destrée lorsque l’ancien ministre écrivait qu’il défendait une intégration économique européenne plutôt que politique, dénonçant le risque d’illusion romantique et la difficulté du chemin politique : on peut, écrivait-il, croire que des réalisations économiques ne sont pas impossibles. Il est assez singulier que les rédacteurs du traité de Versailles, en créant de nouvelles nationalités n’aient pas vu qu’ils hérissaient l’Europe de barrières douanières. Les abaisser, les supprimer entre tous les peuples d’Europe, c’est diminuer le coût de la vie, augmenter la production et les salaires [24] . Qu’on l’apprécie ou non, c’est ce chemin qui a été choisi depuis 1951, et plus encore depuis 1957, sans toutefois que les finalités initiales ne se soient nécessairement estompées.

Au fil du temps, les trop faibles éléments de supranationalité que contenait le Traité de Rome ont été considérablement renforcés par la jurisprudence de la Cour européenne de Justice qui, comme l’indiquait en 1993 Fernand Herman, a fini par faire accepter, non sans réticence ni résistance, la supériorité hiérarchique de l’ordre juridique communautaire sur l’ordre juridique national, la possibilité pour les citoyens d’obtenir directement la reconnaissance et le respect des droits qui leur sont conférés par le traité ou la législation communautaire, l’application directe des droits contenus dans les directives, même en l’absence de leur transposition en droit national, le caractère préemptif de la législation communautaire, le contrôle de la compatibilité des lois nationales avec l’ordre juridique communautaire [25]. Le député européen notait de surcroît que l’Acte unique de février 1986 et le Traité de Maastricht du 7 février 1992 ont été plus loin en accroissant les pouvoirs du Parlement européen, mais surtout en introduisant le concept de citoyenneté européenne et en garantissant aux citoyens une série de droits fondamentaux comme dans une constitution véritable [26].

À vrai dire, le Traité de Maastricht ouvrait aussi un débat majeur sur l’avenir de l’Europe et une période chaotique de laquelle les Européens ne sont assurément pas encore sortis. En 1994, selon un de ses anciens collaborateurs de la Cellule de Prospective, Jacques Delors aurait dit que, si dans les dix ans qui viennent nous ne sommes pas parvenus à donner un souffle, une âme à l’Europe, nous aurons perdu la partie [27]. Près de vingt-cinq ans plus tard, le débat reste ouvert. L’Union a-t-elle perdu la partie ? Jamais probablement autant de citoyennes et de citoyens ne se sont élevés contre le fonctionnement de l’Union européenne, jamais le projet européen n’a été aussi peu défendu par les leaders politiques, notaient Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt en 2012, alors qu’on ne parlait encore ni de crise aiguë des réfugiés, ni de Brexit. Ils appelaient probablement avec raison à désamorcer la rhétorique mensongère des ennemis de l’Europe, ceux qui recyclent de vieilles rengaines nationalistes, conservatrices et populistes [28]. Mais on ne répond pas à ceux qui doutent par des diatribes. Il en faut probablement davantage pour les convaincre.

Dans son ouvrage Europe : le continent perdu ?, Philippe Maystadt a bien montré que l’Union européenne, et en particulier la zone euro, est l’échelon de coordination le plus approprié pour les trois raisons qu’il explicite longuement : d’abord parce qu’elle constitue un espace économique et un marché pertinent, ensuite parce qu’elle offre un périmètre efficient de politique monétaire, enfin, parce qu’elle est en mesure de créer avec le reste du monde un rapport de forces plus équilibré que ne pourraient le faire les pays qui la composent [29]. Comme l’indique l’ancien président de la BEI, la question est essentiellement une affaire de choix politiques. On peut jouer sur la sémantique, éviter l’expression « fédéralisme », on ne peut escamoter la réalité : il n’y a pas d’union monétaire qui fonctionne sans harmonisation des politiques économiques et budgétaires – donc sans union politique [30].

Le rappel de l’essai de lancement d’une Communauté politique européenne dès avant 1957, fondée sur les valeurs libérales et démocratiques européennes – et américaines – qui a été réalisé m’apparait utile. Guy Verhofstadt avait raison de souligner récemment l’importance de cette expérience [31]. Néanmoins, malgré cet échec de la CPE, on aurait tort de trop voir dans le Traité de Rome un recul fondamental par rapport à l’élan qui fut porté par Fernand Dehousse, Altiero Spinelli, Heinrich von Brentano et quelques autres particulièrement attachés à ces valeurs. Comme l’écrivaient quelques chercheurs rassemblés autour du secrétaire général de la Commission des Communautés européennes et président de l’Institut européen de Florence Émile Noël, si l’on prend en considération le saut qualitatif que représente le pouvoir législatif conféré aux institutions communautaires, le Traité de Rome est un progrès substantiel et correspond à une augmentation plutôt qu’à une dilution des pouvoirs communautaires [32]. Pendant ces soixante-dix ans, ces valeurs n’ont cessé – quoi qu’en disent certains – de s’inscrire au centre des préoccupations européennes ainsi que de son processus d’intégration. Les débats sur la Charte européenne de 2000, le Traité de Rome de 2004 et la Constitution européenne l’ont bien montré : la démocratie des gouvernements des États n’est pas celle des Européennes et Européens représentés dans le Parlement de l’Union. Nous y reviendrons assurément bientôt.

Contrairement à ce que certains candidats à la présidence française essaient de nous faire croire, mais même aussi quelques ami(e)s ou élu(e)s qui nous sont proches en Wallonie, ni l’Europe, ni nos pays ne se développeront dans le repli sur soi, l’autarcie, la mobilité restreinte, le patriotisme exigu, le campanilisme. Qu’ils constituent des Etats, des Régions, fédérés ou non, on doit toujours avoir à l’esprit la formule que l’ancien commissaire européen Jean Rey avait faite sienne et partagée en 1976 avec ses amis politiques : sans l’unité européenne, les régionalismes ne sont que des séparatismes toujours inachevés qui s’épuisent dans leur exaspération [33]. L’intégration européenne est la seule et la bonne voie à suivre pour les Pays de l’Union et ceux qui pourraient encore lui être associés, affirmait beaucoup plus récemment le ministre allemand des Affaires étrangères Sigmar Gabriel [34]. Certes, beaucoup reste à construire et nous aurions tort de considérer que seuls les Français sont dans cette situation de se plaindre régulièrement de Bruxelles, de l’Allemagne, du monde entier parfois, mais de ne pas faire de proposition publique et précise permettant de mettre en place une Europe plus démocratique et plus sociale [35]. L’expérience qui est la mienne depuis plus de vingt ans montre que loin d’être le mur lisse, froid et sans prise souvent décrit, le Parlement européen, la Commission dans ses différentes directions générales, le Conseil économique et social, le Comité des Régions, le Conseil européen même, ouvrent des espaces de gouvernance et de concertation qui ne sont pas fondamentalement différents que ceux que nous connaissons dans nos pays, régions et territoires. Certes, ni d’un côté ni de l’autre la démocratie n’y est optimale. Mais je ne crois pas que la bureaucratie ou la technocratie soit pire au niveau européen qu’aux autres niveaux de gouvernement, tout en ayant la conviction que l’arbitraire, notamment politique, y est moindre, ou en tout cas mieux contrôlé. La faiblesse majeure des différents côtés est, fondamentalement, l’incompréhension des citoyens et également de certains élus à l’égard du fonctionnement des institutions. Il est d’ailleurs reconnu que la méconnaissance des institutions européennes atteint probablement des sommets qu’aucune pédagogie ou presque ne vient combler [36].

eu60

Ce n’est pas une provocation de citer aujourd’hui la présidence de la Commission européenne qui écrivait, à l’occasion du soixantième anniversaire du Traité de Rome que la prospérité de l’Europe, force mondiale positive, continuera de dépendre de son ouverture et des liens forts qu’elle entretiendra avec ses partenaires [37]. Pour moi, Européen convaincu de la justesse du chemin parcouru et marqué par la volonté de continuer à l’entreprendre, il s’agit simplement d’une piste de bon sens.

Assurément, dans le monde d’aujourd’hui, comme au sortir de la guerre, on ne peut sûrement pas s’engager aux côtés de femmes ou d’hommes qui seraient timidement européens… Malheur aux tièdes, ainsi que Diderot le proclamait en citant L’Apocalypse. Ceux dont il n’y a pas assez d’étoffe pour en faire d’honnêtes gens ou des fripons [38], ajoutait le philosophe des Lumières…

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Voir par exemple Geneviève DUCHENNE, Visions et projets belges pour l’Europe, De la Belle Epoque aux Traités de Rome (1900-1957), Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes, 2001.

[2] Emery REVES, Anatomy of Peace, New York, Harpers and Brothers, 1945. –  Anatomie de la paix, p. 210, Paris, Taillandier, 1946. – Le concept d’interdépendance est évidemment plus ancien. On le trouve notamment un siècle auparavant chez Marx et Engels : A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. Les oeuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle. K. MARX & Fr. ENGELS, Manifeste du Parti communiste (1848), p.18, Paris,1994.

[3] François BAYROU, Résolution française, p. 273, Paris, L’Observatoire / Humensis, 2017.

[4] Discours de Fulton, Westminster College, Missouri, 5 mars 1946. (BBC Archives) http://www.winstonchurchill.org

[5] Sans doute, les socialistes sont internationalistes, et je pense, avec mes amis, qu’il est bon de multiplier les ententes entre les peuples, de généraliser les conquêtes de la civilisation, de resserrer les liens entre tous les membres de la grande famille humaine. Mais l’Internationale, par définition, suppose des nations. Plus ces nations seront logiquement constituées, fortement organisées, indépendantes et libres, plus les conventions qu’elles formeront entre elles seront fécondes et solides. Un despotisme centralisateur qui supprimerait par la force la vie propre des nationalités serait exactement le contre-pied de l’Internationale. On peut donc rêver aux États-Unis d’Europe et chérir sa patrie. Lettre au Roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, dans Journal de Charleroi, 24 août 1912, p. 2. – En 1916, le député de Charleroi écrit : Et l’on voit mieux la grandeur des conséquences de la guerre présente : elle nous mènera – ou bien (ce qui ne paraît pas probable) à l’hégémonie despotique d’un peuple souverain par la Force, – ou à une Fédération des États-Unis d’Europe par la Liberté et le Droit. J. DESTREE, Les socialistes et la guerre européenne, 1914-1915, p; 130, Bruxelles-Paris, Librairie nationale d’art et d’histoire, G. Van Oest & Cie, 1916. Voir Geneviève DUCHENNE, Jules Destrée diplomate, de la Grande Guerre à l’idée d’Europe, dans Patricia VANERCK dir., Musée Jules Destrée, p. 145-171, Charleroi, Echevinat de la Culture, 2000.

[6] What is this sovereign remedy? It is to recreate the European fabric, or as much of it as we can, and to provide it with a structure under which it can dwell in peace, safety and freedom. We must build a kind of United States of Europe. In this way only will hundreds of millions of toilers be able to regain the simple joys and hopes which make life worth living. The process is simple. All that is needed is the resolve of hundreds of millions of men and women to do right instead of wrong and to gain as their reward blessing instead of cursing. Zurich, 19 septembre 1946 : http://churchill-society-london.org.uk/astonish.html

[7] Bertrand VAYSSIERE, Vers une Europe fédérale ? Les espoirs et les actions fédéralistes au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes, Peter Lang, 2007.

[8] Économie wallonne, Rapport présenté au Gouvernement belge par le Conseil économique wallon, le 20 mai 1947, p. 210, Liège, Ed. CEW, 1947.

[9] Jean Monnet (1888-1979), économiste français, ancien secrétaire général adjoint de la Société des Nations, auteur du premier Plan de Modernisation et d’équipement français est l’initiateur du pool charbon-acier et inspirateur du Plan Schuman. Après avoir présidé la conférence qui élabore le traité de la CECA, il est dirige la Haute Autorité. Il en démissionne en 1954 pour mettre en place le Comité d’Action pour les États-Unis d’Europe et pour préparer le Traité de Rome.

[10] L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. L’action entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne. Dans ce but, le gouvernement français propose immédiatement l’action sur un point limité mais décisif. Le gouvernement français propose de placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe. La Déclaration Schuman du 9 mai 1950. https://europa.eu/european-union/about-eu/symbols/europe-day/schuman-declaration_fr

[11] par Paul Van Zeeland (BE), Konrad Adenauer (DE), Robert Schuman (F), Carlo Sforza (I), Joseph Bech (LU), Dirk Uipko Stikker (N). Jean-Claude ZARKA, Traités européens, p. 6, Issy-les-Moulineaux, Gualino, 2016.

[12] Résolution adoptée le 10 septembre 1952, à Luxembourg, par les six ministres des Affaires étrangères  sur l’élaboration d’un projet de traité instituant une Communauté politique européenne. Assemblée ad hoc. Débats – compte rendu in extenso des séances, Documents relatifs à la création de l’Assemblée ad hoc, Luxembourg: Service des Publications de la Communauté européenne, 1954. 584 p. p. 6-8. http://www.cvce.eu

[13] Heinrich von Brentano (1904-1964), député au Bundestag, il devient ministre fédéral des Affaires étrangères de Konrad Adenauer, en prenant sa succession lorsque ce dernier devient chancelier (1955-1961).

[14] Comité d’études pour la Constitution européenne, Projet de statut de la Communauté politique européenne, Travaux préparatoires, p. 9sv, Bruxelles, Mouvement européen, 1952. – Claudi Giulio ANTA, Les pères de l’Europe, Sept portraits, p. 110, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes – Peter Lang, 2007. – B. VAYSSIERE, Vers une Europe fédérale ? Les espoirs et les actions fédéralistes au sortir de la Seconde Guerre mondiale…, p. 306-308. Le Comité d’études pour la Constitution européenne est composé de P-H Spaak (président), Fernand Dehousse (secrétaire général), Altiero Spinelli, Piero Calamandrei et Hans Nawiasky, ainsi que de quatre députés, Max Becker et Hermann Pünder (Bundestag), Pierre de Félice (Assemblée nationale française), Lodovico Benvenuti (Chambre des députés italienne), d’un avocat, Cornelis Van Rij, et d’un conseiller à la Cour suprême de Justice du Luxembourg, Arthur Calteux, auxquels se joint Henri Frenay. Ce comité va en outre s’adjoindre l’assistance de deux juristes américains, Robert Bowie et Carl Friedrich, spécialistes du fédéralisme.

[15] Résolutions du Comité d’études pour la Constitution européenne, Bruxelles, novembre 1952. Première résolution : Préambule et propositions générales. Il est institué, par le présent Statut, une Communauté européenne indissoluble. Cette Communauté, née de l’initiative des États membres de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier et de la Communauté Européenne de Défense, est conclue entre leurs peuples. Elle a pour but, par une cohésion étroite entre les dits peuples, de garantir leur bien-être commun, l’existence et la sécurité extérieure des États membres et de sauvegarder l’ordre constitutionnel, les institutions démocratiques et les libertés fondamentales. Comité d’études pour la Constitution européenne, Discussion sur le préambule, Séance du 30 septembre 1952, dans Bernard BRUNETEAU, Histoire de l’idée européenne au second XXème siècle à travers les textes, n°28, coll. U, Paris, A. Colin, 2008. – Comité d’études pour la Constitution européenne, Projet de statut de la Communauté politique européenne, Travaux préparatoires…, p. 234. – Juriste de premier plan, Fernand Dehousse est né à Liège en 1906 et y décédé en 1976. Auteur avec Georges Truffaut de L’Etat fédéral en Belgique dès 1938, il s’est investi dans de nombreuses initiatives internationales tant à l’ONU qu’au niveau européen. Sénateur de 1950 à 1971, il a été ministre belge de l’Éducation nationale (1965-1966) et des Relations communautaires (1971-1972).

[16] Communauté politique européenne, Projet du 10 mars 1953. mjp.univ-perp.fr/europe/1953cpe.htm – Richard T. GRIFFITHS, Europe’s First Constitution: the European Political Community (1952-54), Londres, Federal Trust, 2000 & 2005.

[17] Étienne DESCHAMPS, La Communauté politique européenne, cvce.eu, 8 juillet 2016.

http://www.cvce.eu/obj/la_communaute_politique_europeenne-fr-8b63810a-

e5bd-4979-9d27-9a21c056fc8d.html

[18] Christophe REVEILLARD, Les premières tentatives de construction d’une Europe fédérale. Des projets de la Résistance au traité de CED (1940-1954), Paris, F.-X. de Guibert, 2001.

[19] L’Union de l’Europe occidentale constitue aussi un élargissement à l’Allemagne et à l’Italie du Traité de Bruxelles de 1948 unissant déjà les autres partenaires mais les compétences militaires incluses dans ce traité avaient été transférées à l’OTAN en 1950.

[20] Paul-Henri SPAAK, Combats inachevés, De l’indépendance à l’Alliance, p. 292, Paris, Fayard, 1969.

[21] Traité instituant la Communauté européenne, signé à Rome le 25 mars 1957,dans Union européenne, Recueil des Traités http://europa.eu.int/abc/obj/treaties/fr/frtoc05.htm

[22] Fernand DEHOUSSE, Élection du Parlement européen au suffrage universel dans Eur-Info, Août-septembre 1976.

[23] Paul MAGNETTE, Le régime politique de l’Union européenne, p. 14, , Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 2009.

[24] Jules DESTREE, Les États-Unis d’Europe, dans Pour en finir avec la guerre, p. 54-55, Bruxelles, L’Eglantine, 1931. – G. DUCHENNE, Jules Destrée, diplomate…, p. 168.

[25] Fernand HERMAN, Une constitution pour l’Europe, dans L’Echo de la Bourse, 8 octobre 1993, reproduit dans Fernand HERMAN, Europa Patria Mea, Chronique de 15 années de vie politique, économique et sociale européenne, p. 67-68, Bruxelles, Didier Devillez Editeur, 2006. – Paul Magnette paraît plus nuancé sur l’évolution des positions de la Cour depuis le Traité de Maastricht, P. MAGNETTE, Le régime politique de l’Union européenne…, p. 205sv. – voir aussi Renaud DEHOUSSE, La fin de l’Europe, Paris, Flammarion, 2005.

[26] Ibidem.

[27] Marc LUYCKX, Réflexions prospectives sur l’identité européenne, dans Nathalie TOUSIGNANT dir., Les identités de l’Europe : repères et prospective, p. 129, Louvain-la-Neuve, UCL, Institut d’Etudes européennes, 1998.

[28] Daniel COHN-BENDIT et Guy VERHOFSTADT, Debout l’Europe !, p. 8 et 36, Bruxelles, Actes Sud – André Versailles, 2012.

[29] Philippe MAYSTADT, Europe, le continent perdu ? , p. 66sv, Waterloo, Ed. Avantpropos, 2012.

[30] Ibidem, p. 128.

[31] Guy VERHOFSTADT, Le mal européen, p. 36-37 et 382sv, Paris, Plon, 2016.

[32] Lambros COULOUBARITSIS, Marc DE LEEUW, Emile NOEL, Claude STERCKX, Aux sources de l’identité européenne, p. 123, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes, 1993.

[33] CRéER, Manifeste, Liège, Club pour les Réformes, l’Europe et les Régions, s.d. (1976), p. 4.

[34] Sigmar GABRIEL, Pour une Europe plus forte !, dans Le Figaro, 23 mars 2017, p. 16.

[35] Stéphanie HENNETTE, Thomas PIKETTY, Guillaume SACRISTE, Antoine VAUCHEZ, Pour un traité de démocratisation de l’Europe, p. 42, Paris, Seuil, 2017.

[36] Institutions, Democracy and its dilemmas, The EU institutions need reforms, in The Economist, Special Report, The Future of the European Union, March 25th-31st 2017, p. 14. National politicians in many countries remain shamefully ignorant of the EU and its rules, and too few MEPS see it as a part of their role to help educate them.

[37] La Commission présente le livre blanc sur l’avenir de l’Europe : les voies de l’unité pour l’UE à 27, Commission européenne , Communiqué de presse, Bruxelles, le 1er mars 2017.

[38] Lettre à mademoiselle Volland, 18 octobre 1760, cité dans Pierre HERMAND, Les idées morales de Diderot, coll. Biblothèque de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris, Paris, PuF, 1923.

Hour-en-Famenne, le 8 novembre 2014

Invités par Eddy Caekelberghs à la RTBF radio, ce 27 octobre 2014, pour parler de la Belgique, de ses institutions et de son identité, Hervé Hasquin et Marc Uyttendaele évoquent tout à coup Jules Destrée qui, pour le constitutionnaliste, serait un personnage moins honorable qu’il n’y paraît, notamment à cause des considérations de l’avocat carolorégien – sorti de l’ULB, membre du Barreau de Bruxelles et collaborateur au Soir – à l’égard des Bruxellois. Le Secrétaire perpétuel de l’Académie royale se laisse alors aller à affirmer que Destrée appelait les Bruxellois « des métèques », ce que le Professeur Uyttendaele confirme gaiement. L’intelligence et la notoriété des élites leur permettent-elles de dire n’importe quoi ? A ma connaissance, Jules Destrée n’a jamais utilisé ce terme à l’égard des Bruxellois. Un coup d’œil au Dictionnaire Robert (2008) permet de confirmer que métèque est une injure raciste tandis que le mot métis, employé par Destrée dans La Lettre au roi, a un sens précis. J’avais, à ce sujet, écrit un petit papier à la demande de la revue Politique, qui l’avait publié en octobre-novembre 1998, p. 40-42. Je vous le livre car… teveel is te veel…. Que cela ne vous empêche pas de vous interroger sur les raisons réelles pour lesquelles certains passent leur temps à salir la mémoire du député de Charleroi…

PhD

Philippe-Destatte_Meteques_2014-11-08

Charleroi, le 9 septembre 1998

Alors que, si souvent, ce sont les observateurs bruxellois qui pontifient sur l’identité wallonne, ce serait piquant d’inverser les rôles pour une fois. Porter un regard sur l’identité bruxelloise : l’idée d’Henri Goldman est assurément séduisante. Elle implique en tout cas une certaine reconnaissance de l’extériorité du regard du Bruxellois sur la Wallonie et vice-versa. Cette idée, simple d’apparence, ne l’est pourtant pas d’évidence. Plusieurs fois ces derniers mois, dans les rapports entre la Wallonie et Bruxelles, la question s’est posée de l’implication de l’observateur à l’égard du sujet. En sciences sociales en effet, il n’est pas indifférent de savoir qui parle.

Qu’est-ce que dès lors qu’un Bruxellois ou qu’un Wallon ? Se poser les deux questions en même temps apparaît de nature à décrisper le débat. La définition qui consiste à considérer qu’il s’agit de l’habitant de la région peut poser problème si on considère la qualité de Bruxellois ou de Wallon comme exclusive. Dans un débat récent, Hervé Hasquin s’est dit Carolorégien – donc Wallon – et Bruxellois à la fois. Historien wallon, ministre bruxellois : les rôles sont précisés et croisés. De même, régulièrement, nous avons pu entendre la sociologue namuroise de résidence Denise Van Dam se dire et militante wallonne et militante flamande, tout en se voulant observatrice, croisée également, des deux réalités. La dimension temps est également à prendre en compte : Wallon hier à Charleroi, Hervé Hasquin – comme Jules Destrée entre 1919 et 1936 – est devenu progressivement Bruxellois en y résidant depuis vingt ans. Dans le même temps, on pourrait difficilement nier que Hervé Hasquin ait apporté sa part de Wallonie à Bruxelles, ne fut-ce que par ses écrits ou par le fait qu’il créa le premier cours d’histoire de la Wallonie dans une université francophone, au début des années quatre-vingt. Identités wallonne et bruxelloise continuent donc à coexister dans une même personnalité, se complètent mais entrent également en conflits l’une avec l’autre ainsi qu’avec les autres identités que nous nous partageons et générons sans cesse, géographiquement, intellectuellement, affectivement. Dans notre exemple, gageons que l’homme politique ne donne pas toujours raison à l’historien, et vice-versa.

La réforme de l’État, toutefois, a apporté une dimension supplémentaire. En effet, à côté de la citoyenneté belge, en vigueur depuis 1830, des citoyennetés se construisent autour des entités fédérées. En effet, depuis 1970 et plus encore depuis 1993, des normes légales, administratives et juridiques, des droits et des devoirs, s’attachent aux qualités de Flamands, de Germanophones, de Bruxellois, ou de Wallons, compris dans le sens d’habitants d’entités territoriales précisément définies. A Bruxelles, particulièrement depuis 1989, ces qualités s’articulent.

Mais l’histoire de Bruxelles ne commence pas l’année de la chute du mur de Berlin. Sous-capitale dans l’Ancien Régime – la formule est de Robert De Vleeshouwer -, une préfecture parmi bien d’autres sous l’Empire, Bruxelles est devenue depuis 1830 un lieu de centralisation et de concentration politique, administrative et financière qui s’est donné pour vocation de structurer l’espace belge et d’utiliser cet espace, et ceux qui y vivent, au profit d’une bourgeoisie, issue de toutes les régions, mais qui s’y est également concentrée. Ce rôle, que le professeur Pierre Lebrun a bien décrit, a généré de vifs ressentiments contre Bruxelles, tant en Flandre qu’en Wallonie dont les populations, à plusieurs reprises, ont rêvé ou menacé d’en découdre avec Bruxelles : Bruxelles pouvoir politique, Bruxelles centre administratif, Bruxelles cœur du capitalisme de ce pays, Bruxelles tout entier symbole du sort fait aux ouvriers ou aux prisonniers de guerres wallons, ou encore au peuple flamand.

Bourgeoisie capitaliste, agents de l’État belge : militaires, gendarmes, fonctionnaires, localisés à Bruxelles, ont été historiquement les premiers ralliés à l’identité politique belge et à sa construction idéologique et culturelle. Bruxelles a été cette polarisation stérilisante, niant les spécificités sociales, culturelles, régionales – provinciales. En cela, Flamands des faubourgs – ceux qui pourtant avaient donné leur sang pour la Révolution – et immigrés wallons ont été écartés et se sont écartés du modèle. Le Bruxellois était Belge, sans plus. Et c’est ce Belge bruxellois que Destrée fustige dans La Lettre au Roi (1912) ou dans Wallons et Flamands (1924). A noter qu’au moment du premier texte le député de Charleroi travaille dans la capitale du royaume, au moment du deuxième, il y habite, rue des Minimes.

Le reproche que Destrée adresse aux Bruxellois – et dont on ne cesse à Bruxelles de faire grand cas – relève moins de la zoologie que de l’esprit de fausse médiation qu’il perçoit chez ceux qu’il appelle les endormeurs nationaux ou les conciliateurs nationalistes et qu’il qualifie de métis. Aux yeux de Destrée et de nombreux autres Wallons, – Albert Mockel avait utilisé le mot de métis dès 1897 – et aujourd’hui encore, Bruxelles est cet être hésitant entre deux moyens, entre deux partis, conforme à une des définitions de métis dans le Dictionnaire universel de Maurice Lachâtre : se tenir chancelant et métis (Montaigne). Comme l’écrit Destrée : cela permet à ces messieurs de la capitale de faire les sages à peu de frais. Ils se déclarent gravement aussi éloignés des excès wallingants que des excès flamingants.

En dehors de la réforme de l’Etat, déjà évoquée et que je ne développerai pas, deux évolutions au moins me semblent avoir marqué Bruxelles depuis ces premiers constats et mériter notre attention. La première évolution : le rôle de capitale internationale et de ville d’accueil à des populations du monde entier avait été perçue par Destrée, dès 1924, et il est regrettable – mais non innocent – qu’on ne cite jamais les conclusions de son chapitre sur la cité des métis :

Ainsi Bruxelles, dont la prospérité récente est magnifique, devient, pour les idées, ce que sa situation géographique indiquait, un centre du monde, un point de contact des grandes civilisations du siècle. […] La cité des métis devient de cette façon l’ardent foyer d’une civilisation européenne ; c’est un rôle assez beau pour que nous puissions beaucoup lui pardonner  1 .

La deuxième évolution touche aux Wallons. S’ils ne sont certainement pas les seuls immigrés à Bruxelles, même au XIXème siècle, ils en constituent la plus grande masse. Or, cette population a connu au niveau de sa troisième ou quatrième grande génération, un phénomène d’intégration classique qui l’a majoritairement transformée en francophones de Bruxelles, probablement au gré du déclin de l’économie wallonne et du développement des luttes linguistiques des années soixante. Ce phénomène a probablement été accentué par l’incompréhension des Bruxellois à l’égard du choix de Namur comme capitale de la Wallonie, événement révélateur d’un constat auquel aux pieds de Saint-Michel on n’était jamais parvenu à aboutir : celui selon lequel si Bruxelles est le centre géographique de l’Europe, de la Belgique et de la Flandre, Bruxelles n’est pas le centre de la Wallonie, n’est même pas en Wallonie, comme le constatait Xavier Mabille en 1982.

De ces évolutions serait née une nouvelle identité bruxelloise. En est-on si sûr ? On voudrait, certes, voir Bruxelles s’assumer comme entité fédérée et capitale multiple. Mais est-on persuadé qu’il existe aujourd’hui dans la patrie de Pitje Schramouille un espace réellement occupé entre le modèle de la belgitude et du fédéralisme non assumé d’une part, et, d’autre part, la ghettoïsation espérée de ceux qui n’ont pas encore voulu ou pu adhérer à la norme de l’assimilation : ghetto nocturne des Flamands de Bruxelles (Waar Vlamingen thuis zijn) dont les écoles ne font plus recettes, ghetto des dernières rondes du gala du folklore wallon (Bruxelles, mon chez moi wallon), ghetto des saveurs maghrébines et des couleurs de Matonge. Ainsi, le métissage constaté par Destrée ne serait pas celui que tout démocrate est en droit aujourd’hui d’espérer pour Bruxelles.

Car enfin, les multiples appels au secours de Bruxelles ne nous paraissent pas toujours sérieux. Quand on entend évoquer les partenariats culturels douteux avec la Flandre, peut-on imaginer le rejet d’un dynamisme que chacun doit reconnaître aux créateurs flamands ? Au nom de quoi peut-on répudier un financement complémentaire proposé par la Flandre à l’égard du théâtre de la Monnaie quant on sait le nombre de ses abonnés de la dorsale anversoise ? Mais aussi, on s’étonnera en Wallonie, de certaines distances, sinon tiédeurs, bruxelloises sur des enjeux de citoyenneté à l’égard des populations immigrées. Puis-je avouer, en ce qui me concerne, que c’est avec ces Bruxellois-là, que je me sens, comme Wallon, le plus solidaire ?

Le discours sur la solidarité ne pouvait pas manquer à cette évocation. Ce discours est idéologique. Il marque avec une certaine constance la volonté de Bruxelles d’exister, y compris au détriment de la Wallonie. En 1982, lors du colloque organisé à Bruxelles en 1982 par l’Institut Destrée sur Le statut de Bruxelles et ses relations futures avec la Wallonie, Henri Simons pouvait encore s’étonner du discours de certains orateurs jetant résolument leur regard vers la Wallonie et il estimait que Bruxelles devait se tourner autant vers une région que vers l’autre. Quant à François-Xavier de Donnea, il prônait bien sûr la fusion de la Région wallonne et de la Communauté française tout en soulignant – sans sembler se rendre compte qu’il niait la Wallonie – que cette fusion n’excluait en rien la possibilité pour la Région de Bruxelles d’être simultanément dotée d’un statut de région à part entière.

Pourtant, n’y a-t-il pas un rêve pour Bruxelles ? Si, et il me semble proche de celui qui occupe nos nuits wallonnes : l’espoir d’une forte identité politique régionale pour une société pluriculturelle qui valorise les expériences et les potentialités culturelles de ses populations. Ainsi, la ville-frontières n’en aurait plus et en oublirait le gordel qui l’obsède. Que les Turcs de Bruxelles puissent ouvrir Bruxelles à la Turquie et la Turquie à Bruxelles, de même pour les Marocains, pour les Italiens, pour les Grecs, pour les Portugais, pour les Flamands et pour les Wallons. Faite d’ambassadeurs de tous les coins d’Europe et du monde, Bruxelles comprendrait alors que dans la stratégie de développement ouverte qu’elle mettrait en place, elle pourrait elle-même représenter dans la capitale de l’Europe les valeurs et les projets de ceux et de celles qui l’ont faite.

A Henri Simons qui actualisait dernièrement sa pensée sur la décentralisation de la culture en soulignant qu’à Charleroi, ils ne sont pas plus cons qu’à la capitale, on pourrait gentiment répondre qu’à Bruxelles, ils ne devraient pas être moins métis qu’à Charleroi.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Jules DESTREE, Wallons et Flamands, La querelle linguistique en Belgique, p. 133, Paris, Plon, 1923. – Pour la bonne forme, Marc Uyttendaele traite aussi Jules Destrée de « raciste » et d' »antisémite ». On se référera, je l’espère avec intérêt, à mon papier Jules Destrée, de l’antisémitisme de principe au philosémitisme humaniste, Blog PhD2050, 11 août 2014, http://phd2050.org/2014/08/11/destree/

Charleroi, le 11 août 2014

Des amis ont attiré mon attention sur un récent ouvrage rassemblant d’anciens articles de Jean Stengers concernant la Guerre 1914-1918, dans lequel l’historien évoque l’attitude de Jules Destrée pendant l’Affaire Dreyfus, simplifiant un positionnement complexe et provoquant à nouveau de douteux amalgames. La question de l’antisémitisme chez Destrée est comme celle de l’existence du monstre du Loch Ness : elle réapparaît régulièrement, surtout en été, quand les médias n’ont guère de sujet de politique intérieure à traiter ou quand certains polémistes préparent la rentrée en tentant de discréditer une des personnalités wallonnes les plus emblématiques du XXème siècle. Jeune historien, j’avais abordé cette problématique dans une conférence à la société Dante Alighieri, au Musée du Verre à Charleroi en février 1986, intitulée Jules Destrée et l’’Italie : à la rencontre du national-socialisme. Ce premier texte a été édité dans la Revue belge d’Histoire contemporaine, à l’initiative de José Gotovitch, dans le volume XIX, 1988, 3-4, p. 543-585. Cette problématique a rebondi quelques années plus tard, en 1995, après la publication du livre d’Anne Morelli sur « Les grands mythes de l’histoire de Belgique », contenant un article de son collègue Jean-Philippe Schreiber qui reprenait des thèses de Marcel Liebman sur le député de Charleroi. J’y ai répondu à l’époque (voir note 29). En 2000, la Fondation américaine Beitler, le Centre d’Action laïque de Charleroi et les Territoires de la Mémoire de Liège, ont fait tourner une exposition sur l’Affaire Dreyfus et m’ont demandé un article concernant la position de Jules Destrée à l’égard de la question juive, afin de le publier dans le catalogue de l’exposition : L. Beitler (dir.), L’Affaire Dreyfus, Les voix de l’honneur, Catalogue de l’exposition des œœuvres et des documents de la Fondation Beitler (Charleroi, 4 avril-5 mai 2000, Liège, 15 mai-15 juin 2000, p. 33-46, Charleroi, Centre d’Action laïque / Liège, Territoires de la Mémoire, 2000). Je publie cet article ici, afin qu’il soit à le disposition de chacune et chacun. Il me paraît en effet que dans le contexte international actuel, il est bon de rappeler que Jules Destrée a eu des positions remarquables qu’on ne saurait réduire à celle de l’année 1898. Autant le rappeler ici.

1. La Révolution dreyfusienne

L’affaire Dreyfus fut une révolution analogue à 89 et 48, c’est-à-dire un cyclone emportant les gens là où ils ne se doutaient pas qu’ils allaient [1]. Cette formule, datée du 12 avril 1910, du théoricien socialiste révolutionnaire français Georges Sorel est particulièrement pertinente tant elle illustre le bouleversement politique qu’a constitué La Révolution dreyfusienne, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Sorel, publié l’année précédente [2]. Ainsi, l’affaire Dreyfus va être à l’origine d’un débat d’une ampleur considérable qui, comme l’a indiqué l’historien Zeev Sternhell, va s’élever, du moins en France, jusqu’à une réflexion sur les principes généraux de la philosophie politique.

Pendant plusieurs années le pays tout entier vit avec intensité un débat de portée universelle. Peu nombreuses sont les nations qui peuvent inscrire à leur actif le fait d’avoir transformé, au-delà des considérations politiques, une iniquité judiciaire en un cas de conscience national. Moins nombreuses encore sont celles qui peuvent s’enorgueillir d’avoir fait reculer la raison d’État au nom d’un certain nombre de principes universels [3].

En 1894, l’officier juif français Alfred Dreyfus est condamné par le Conseil de Guerre à la déportation perpétuelle, accusé d’avoir livré des documents à l’Allemagne. La France se divise sur la question de sa culpabilité. L’antisémitisme qui s’affirme alors est un mouvement profond, déjà installé, populaire et anticapitaliste. Edouard Drumont et ses amis nationalistes établissent la distinction entre deux capitalismes de nature différente : celui du Juif, spéculateur en Bourse, du capital financier, et celui du Français, créateur du capital-travail, facteur-clef de la production, de la richesse collective, créateur d’emplois. Cet antisémitisme social se trouve une fonction d’intégration et de mobilisation de toutes les classes de « bons Français », pour refaire l’unité de la France contre le Juif « payé par l’Allemagne et source de discorde », dit-on. Cette analyse doit permettre au nationalisme d’apparaître comme la doctrine du consensus national : c’est la doctrine du « faisceau », ainsi nommé dès 1894, par le marquis de Morès.

Un rapprochement s’opère, dans une même révolte contre l’ordre établi, ressentie par une grande coalition dans la lignée du boulangisme de Maurice Barrès, qui désire l’éclatement des cadres politiques traditionnels et l’effacement des vieilles divisions. De nombreux socialistes, continuateurs de Proudhon, blanquistes et anciens communards, vont développer l’idée d’un antisémitisme progressiste. Le choc a lieu au moment où Jean Jaurès et la social-démocratie, après des hésitations, prennent parti pour Dreyfus et volent au secours de la République bourgeoise en péril, face à l’agitation des nationalistes.

Pourquoi ces hésitations du socialisme à venir au secours de Dreyfus ? Premièrement, car l’antisémitisme y est presque une tradition depuis Proudhon – qui s’est déchaîné contre les Juifs après que Karl Marx a écrit Misère de la Philosophie, pour attaquer les idées contenues dans la Philosophie de la Misère du premier. Marx est le « ténia du socialisme », dit Proudhon. Deuxièmement, cet antisémitisme vient de Marx lui-même. Zeev Sternhell note que le problème de l’antisémitisme chez Marx n’est pas simple [4] et que sa conception du judaïsme est indissociable de sa conception de l’Etat libéré de la religion, de son désir de voir disparaître l’aliénation religieuse et de voir l’homme s’émanciper. Pour l’historien israélien, on a tort d’imaginer que ce sont les Juifs qu’il pourfend, quand Marx n’a pour but que sa volonté de démolir à coups de marteau l’idéalisme hégélien. Car c’est incontestablement à la société bourgeoise que Marx s’attaque. Il est vrai que, ce faisant, il a plus que sérieusement contribué à enraciner l’amalgame judaïsme-bourgeoisie. Cet amalgame qui n’est pas de son invention, constituait alors le thème constant de la littérature progressiste de l’époque et était l’arme essentielle du combat contre l’argent [5] Et Zeev Sternhell note que c’est dans cette perspective que les collaborateurs de la revue l’Humanité nouvelle, Sorel, Vandervelde et d’autres, jugent opportun d’éditer, en novembre 1898, le texte de Marx sur La Question juive [6].

2. Zola, Jaurès et Jules Destrée

Le 1er décembre 1897, Emile Zola peut écrire, dans Le Figaro, que Pas un homme de nos Assemblées n’a eu un cri d’honnête homme, ni un modéré, ni un radical, ni un socialiste. Aucun de ceux qui ont la garde des libertés publiques ne s’est encore levé contre, pour parler selon sa conscience [7]. A ce même moment, l’ex-capitaine Alfred Dreyfus est pourtant au bagne de l’île du Diable, au large de Cayenne, depuis près de trois ans. On a oublié aujourd’hui le temps où Jean Jaurès et Georges Clémenceau regrettaient qu’on n’ait pas fusillé Dreyfus, on a oublié qu’il fallut les convaincre un à un, les chapitrer à part [8]. L’historienne Madeleine Rebérioux soulignait en 1985 que, sur le plan du socialisme international, on ne dispo­sait d’aucun relevé sérieux des prises de position et des ana­lyses pendant l’Affaire, ce qui, écrivait-elle, facilite évidemment les indignations et les enthousiasmes [9].

Jean Jaurès, lui-même, n’évolua progressivement que dans les dernières semaines de 1897 [10]. C’est le 13 janvier qu’Émile Zola écrit son J’accuse !, dans L’Aurore de Georges Clémenceau. Le 18 janvier, trente-deux députés socialistes français – dont Jaurès – publient un manifeste dans lequel ils se désintéressent du sort de Dreyfus, qu’ils considèrent essentiellement comme bourgeois. Le 22 janvier, Jaurès écrit encore, dans La Petite République, que derrière Zola, derrière son initiative hardie et noble, toute la bande suspecte des écumeurs juifs marche, sournoise et avide, attendant de lui je ne sais quelle réhabilitation indirecte, propice à de nouveaux méfaits [11]. C’est l’abstention que prône aussi Jules Destrée, le jeune député socialiste de Charleroi, dans une lettre qu’il adresse à Zola et qu’il fait publier par Le Peuple du 29 janvier 1898 [12].

S’adressant à Emile Zola, Jules Destrée annonce d’emblée que le défenseur de Dreyfus ne verra pas son nom parmi les écrivains, les avocats et les étudiants enthousiastes qui vont le soutenir. Ensuite, le député de Charleroi précise que, d’une part, ce n’est pas Zola qu’il met en cause – puisque, souligne-t-il, il a, à de nombreuses reprises, magnifié son talent – et, d’autre part, Jules Destrée s’est lui-même, comme avocat, fait le défenseur des persécutés. Destrée rappelle d’ailleurs que l’affaire Falleur, pour ne parler que de celle-là, m’a laissé peu de confiance sur l’infaillibilité des décisions judiciaires et que son premier acte à la Chambre belge fut de présenter un projet de loi sur la réparation de ces lamentables erreurs.

Venant à l’action de Zola dans l’affaire Dreyfus, Destrée commence par rendre hommage au courage de l’écrivain, avant de s’interroger sur l’opportunité de la démarche de l’auteur des Rougon-Macquart:

Je ne méconnais point la beauté de votre attitude ; il y a eu une indéniable crânerie, à se jeter dans la lutte, au moment où la bataille semblait perdue et à faire converger brusquement sur soi tant de sottes colères et de menaçantes tempêtes. Ce fut, au moment où vous l’avez fait, d’une telle bravoure que le monde entier, habitué aux platitudes et aux veuleries contemporaines, fut saisi d’étonnement.

Les âmes chevaleresques s’exaltèrent ; et, par ce coup d’éclat, la cause de Dreyfus fit de précieuses conquêtes qu’elle n’aurait jamais pu espérer. Mais, une fois passée la séduction qu’exerce tout acte viril, il est permis de se demander si un tel courage, un tel talent, ne se sont point, quand même, mépris.

Soulignant qu’il n’a pas encore d’idée bien arrêtée sur la culpabilité de Dreyfus, Jules Destrée estime toutefois que la condamnation elle-même de l’officier français constitue une probabilité assez forte de cette culpabilité : car étant donné la puissance incontestée des Juifs, l’intérêt énorme qu’ils avaient à l’acquittement, la facilité d’obtenir d’un Conseil de Guerre jugeant à huis clos tout ce que veut le pouvoir, l’esprit de corps des officiers qui les incite à cacher leurs méfaits mutuels, il me paraît très vraisemblable que, si l’acquittement eût été possible, on l’eût prononcé. Je concède, d’autre part, très volontiers, que l’acte d’accusation est d’un bête à faire pleurer et que toute preuve résultant d’une expertise en écritures est extrêmement fragile et suspecte.

Destrée, qui s’étonne des soutiens acquis à Dreyfus – qui n’auraient pas été apportés à tant d’anarchistes condamnés dans des conditions scandaleuses – s’interroge sur les efforts extraordinaires déployés pour sauver le capitaine et, du même coup, justifie son abstention, avec une virulence et des termes, qui, en d’autres temps et détachés de leur contexte, lui auraient assurément – et fort heureusement – valu à lui-même un procès et une condamnation. L’extrait suivant, pour ces raisons, mérite d’être cité tout entier.

C’est qu’il y a dans la cause que vous avez entrepris de défendre, autre chose que le salut du Droit et le trophée de la Justice. Ceux qui paient les frais énormes de cette campagne, ceux qui, usant de la vénalité de la presse, lancent chaque jour les plus fantastiques nouvelles à l’opinion désorientée, se soucient fort peu des nobles conceptions qui vous ont enflammés d’ardeur!

La vérité est que les Juifs sentent leur influence, leur prestige, leur caisse, en péril, et qu’ils cherchent à la sauver. Et c’est à cette besogne-là que je ne veux contribuer d’aucune manière.

Ne m’accusez point, pour ces paroles, d’antisémitisme sectaire. Je n’en veux point aux Juifs à raison de leur religion; ce serait assurément monstrueux. Ce que j’ai pu étudier de l’histoire me porte à penser que leur race a des facultés opposées et nuisibles à la nôtre, qu’elle ne paraît pas lui être assimilable aisément, si ce n’est à très longue échéance.

Je dois sans doute aimer l’humanité entière, mais cet amour ne peut m’empêcher de voir les inconvénients qui résultent de la juxtaposition de deux fractions, non identiquement évoluées, de cette humanité.

Mais ce que je vois surtout dans le mouvement qui se lève, malgré des erreurs, des déviations, des apparences superficielles qui peuvent égarer, c’est la guerre à L’ARGENT ACQUIS SANS TRAVAIL. Et dans ce sens, je suis antisémite, résolument. Le Juif a de merveilleux dons d’enrichissement. La spéculation est son triomphe, cette spéculation qui déplace stérilement les richesses, sans en créer jamais. Je ne suis pas fâché que cela soit mis en évidence. Je considère comme très salutaire que la classe ouvrière puisse comprendre qu’une combinaison de bourse peut amener de terribles baisses de salaire et des grèves comme des désastres. Je suis très heureux de voir dénoncer à l’opinion l’immoralité de ces richesses colossales, leur abominable emploi, la nécessité de restitutions prochaines.

L’antisémitisme a cela de bon. Il a même ceci d’excellent : c’est qu’au jour des liquidations qui s’approchent, le peuple ne distinguera pas entre le banquier juif et le financier catholique, et fera rendre gorge indistinctement à toutes les sangsues avides qui se sont gorgées de son sang, à tous les capitalistes rapaces, qui sans travailler, auront amassé des fortunes en faisant travailler les autres.

L’antisémitisme porte dans ses flancs l’anticapitalisme, et c’est pourquoi les conservateurs cléricaux se montrent si réservés : ils admettraient bien qu’on exproprie les Juifs, mais ils appréhendent justement ce jour-là, en vertu des prémisses posées par eux-mêmes, où on leur demandera des comptes analogues.

Voilà ce que je voudrais signaler à mes amis socialistes qui sont tentés à vous acclamer, ne fut-ce que par esprit de réaction contre vos insulteurs de sacristie : il faut qu’ils se gardent de transformer ce passionnant débat en une question cléricale : c’est autrement profond et autrement intéressant pour nous! Il faut se méfier des emballements généraux car, on l’a remarqué depuis longtemps, les Juifs, lorsqu’ils ne peuvent acheter les consciences, savent admirablement faire appel aux profits de leurs intérêts, aux sentiments altruistes et nobles de ceux qu’ils veulent exploiter. Nous ne devrions jamais oublier qu’ils sont pour les principes de 89 – mais de 89 pour cent!

Excusez la longueur de cette lettre trop courte néanmoins pour toucher à de si graves problèmes et, quelque mince que soit mon opinion, pardonnez moi d’avoir cru, comme un devoir nécessaire de la dire ici.

Jules Destrée.

Cette prise de position, qui fait l’amalgame entre l’antisémitisme et l’anticapitalisme, est une faute politique de Jules Destrée. Ce faisant, le député de Charleroi reste attaché à la tradition d’antisémitisme social de tout le mouvement ouvrier – y compris de la démocratie chrétienne [13] –, depuis Pierre-Joseph Proudhon, Charles Fourier, Karl Marx, Gustave Defnet, Louis Bertrand, Jean Volders et tant d’autres, au moment où certains ont mesuré que cette doctrine était dépassée et ont entamé – souvent timidement – un changement de cap. Du reste, Jules Destrée, à la suite d’Edmond Picard et de Léon Hennebicq, prend le risque d’être assimilé à la grande partie de la droite catholique qui, depuis longtemps, se déchaîne contre les Juifs, particulièrement La Gazette de Liège, le Journal de Bruxelles et, à Namur, L’Ami de l’Ordre [14]. Sa position lui vaut également d’être mis en porte-à-faux à Charleroi même, où La Gazette de Charleroi a mis en évidence les appuis à l’auteur de J’accuse ! et qui souligne que ces manifestations consoleront facilement M. Zola de la défection des citoyens Picard et Destrée [15].

Au moment où, en France, se constitue la Ligue des Droits de l’Homme, le 9 février 1898, et en réponse à certaines prises de position au sein du Parti ouvrier – particulièrement sa Fédération bruxelloise –, Jules Destrée écrit un nouveau texte, publié dans Le Peuple le 12 février, sous le titre de Discipline et Liberté, article qui lui permet de préciser sa pensée :

Au sujet de l’antisémitisme, j’ai exprimé une conviction sincère et réfléchie ; je l’ai fait, comme un devoir, car il est toujours pénible de se séparer de ses amis. Je n’ai rien à y retrancher. Mais j’aimerais aussi que l’on n’y ajoutât rien. J’ai pu constater depuis dix jours, qu’on m’avait gratuitement prêté, pour les réfuter plus aisément, une série d’opinions que je n’avais jamais émises. L’ardeur de mes adversaires a été telle qu’aujourd’hui, lorsque je rapporte, sans y changer un mot, des phrases de cette lettre, j’ai l’air de reculer. Je n’aime pas avoir cet air-là, mais il faut pourtant bien que je demande à être jugé sur ce que j’ai dit, et non pas sur ce que l’on a cru, avec plus ou moins de bonne foi, que j’avais voulu dire.

Ainsi, mes amis du Parti ouvrier qui m’avez opposé la phrase qui nous proclame les défenseurs de tous opprimés, sans distinction de culte, sexe ou race, quand ai-je écrit, je vous prie, une ligne en opposition avec cette phrase? Ai-je eu un mot contre les opprimés juifs  (1)? Ai-je voulu exclure de votre sympathie et de votre solidarité les prolétaires d’Amsterdam ou de New-York, les révolutionnaires de Pologne? Où avez-vous vu cela?

J’ai parlé des Juifs en tant qu’OPPRESSEURS, en tant que détenteurs d’un capital gagné sans travail. Qu’il y ait à côté d’eux, des chrétiens ou des aryens grevés de la même tare, je ne l’ai point nié. Je n’ai pas demandé d’exproprier plutôt ceux-ci que ceux-là. Ni proposé des mesures d’exception. Ni crié, ni approuvé – comme m’en accuse la Gazette de Charleroi –, le cri sauvage de : « Mort aux Juifs! ». Mais j’ai dit à ceux qui ont compris l’importance historique de la lutte des classes qu’ils avaient tort de fermer les yeux sur la lutte des races. Jaurès, qu’on m’a opposé, se garde bien de nier qu’il y ait une question juive et Guesde, en comparant l’antisémitisme et l’anticléricalisme, me fournit un argument d’analogie : être exclusivement anti-clérical est étroit et absurde, mais refuser de propos délibéré de voir le péril clérical, est une absurdité pareille.

Je persiste donc à considérer l’antisémitisme, en tant que mouvement populaire comme une forme de socialisme, de même que, par exemple, la démocratie chrétienne. Formes inférieures, je ne le conteste pas, et que nous devons combattre pour ce qu’elles ont de rudimentaires, mais que nous pouvons approuver pour la part de vérité qu’elles apportent. Et c’est la complexité des aspects de ces phénomènes sociaux qui fera que, longtemps encore sans doute, des esprits, d’accord au fond, auront quelque peine à constater cet accord.

Jules Destrée.

(1) Qu’on ne m’objecte pas Dreyfus, puisque j’ai dit précisément que je ne le croyais pas opprimé. Ma manière de voir se modifierait toutefois, à cet égard, si les prétendues révélations de Mme Demange venaient à être confirmées. Et je soutiendrais alors l’opprimé, sans plus m’inquiéter de sa race [16].

Ce texte confirme donc, en le nuançant, un antisémitisme de principe et un refus de voir en Alfred Dreyfus la victime d’un nationalisme ancré tant à droite qu’à gauche et qui, après la mise en place temporaire d’un « front républicain » avec les socialistes français, va pousser une partie de ceux-ci, déçus, dans une dérive nationaliste révolutionnaire. Il faut, toutefois, être prudent dans les conclusions que l’on tire : l’historien Michel Winock souligne que l’Affaire Dreyfus ne met pas aux prises des citoyens honnêtes et des racistes, mais, comme le dit Maurice Paléologue, deux sentiments sacrés, l’amour de la Justice et la religion de la Patrie. De même, les engagements des dreyfusards – comme des antidreyfusards – ont des origines diverses, mimétisme, arrivisme, intimidation, reconnaissance envers un maître, hostilité envers un rival, relève Michel Winock [17].

3. Mars 1899 : le revirement de Jules Destrée

Dans L’Avenir social, l’hebdomadaire du Parti ouvrier belge, de mars 1899, Jules Destrée a dénoncé sa propre attitude à l’égard de l’Affaire Dreyfus :

[…] qu’on érige en principe la nécessité de l’opposition des intérêts de classe, qu’on proclame anathème tout ce qui vient de la bourgeoisie, qu’on déclare ne vouloir rien de commun avec elle, la théorie, ainsi poussée à l’extrême, devient funeste et rétrograde. On en a vu l’aboutissement étrange dans la décision d’ailleurs éphémère des marxistes de se désintéresser de l’Affaire Dreyfus, sous prétexte que les prolétaires français n’avaient pas à se préoccuper de ce débat entre bourgeois [18].

Ainsi, en parallèle avec de nombreux socialistes français, Jules Destrée a fait preuve d’antisémitisme pendant quelques mois, de janvier 1898 jusqu’en mars 1899, date à laquelle il notifie lui-même l’évolution de sa pensée. Il tire toutefois, dans le même article, des leçons plus générales de tolérance.

[…] Quant à nous, qui n’avons point de révélation divine à propager, mais seulement des révélations humaines, sans cesse révisables et perfectibles, gardons-nous sérieusement de ce travers. Ne créons point de dogmes et d’articles de foi. Admettons la discussion des maîtres les plus vénérés et des principes les moins contestés. Contrôlons-les sans cesse par l’observation des faits. N’oublions jamais qu’ils sont soumis, comme nous, à la loi de l’évolution, que tout arrêt est un recul ! Restons ouverts à toutes nouveautés, attentifs à toutes les rumeurs annonciatrices des temps à venir. Qu’il n’y ait point un socialisme fermé, sectaire, orthodoxe. Soyons tolérants pour ceux d’entre nous qui errent, puisque nous pouvons errer nous-mêmes. […] [19]

Ainsi, Jules Destrée avait-il erré de janvier 1898 à mars 1899 !

Les conférences qu’il allait donner lors de ses missions en Italie pendant la guerre 1914-1918 lui permettront d’aborder une nouvelle fois l’Affaire Dreyfus. Un de ces textes sera publié en conclusion de l’ouvrage Les Socialistes et la Guerre européenne, 1914-1915, édité en 1916 [20] et reproduit en 1929 dans un chapitre intitulé Socialisme et Internatio­nalisme, de son livre Introduction à la vie socialiste.

[…] Si le socialisme se réduisait à la question du salaire, ce serait une assez misérable doctrine, et l’on ne comprendrait plus le prestige qu’elle exerce sur les masses et l’élite. En France, lors de l’affaire Dreyfus, on a entendu des controverses ana­logues. Certains théoriciens farouches proclamaient que c’était une affaire de bourgeois, devant laisser indifférents les travail­leurs. Ils n’ont pas été suivis. Les travailleurs ont répondu qu’il ne pouvait leur être indifférent que fussent violées la Justice et la Vérité. A l’heure actuelle, il ne peut de même leur être indifférent de voir violer le Droit et la Liberté [21].

On peut certes regretter que Jules Destrée ne rappelle pas qu’il s’est trouvé, un temps, parmi ces théoriciens farouches. Cette prise de position est cependant importante, car elle montre que, contrairement à de nombreux dreyfusards, Destrée ne va pas suivre ceux qui, au sein du mouvement socialiste, vont voir dans l’Affaire Dreyfus une immense mystification et regretter d’avoir apporté leur secours à la République en péril. Ceux-là et d’autres vont dériver vers un socialisme national et révolutionnaire [22].

4. De Dreyfus à Auschwitz ?

On ne peut pas clore ici le dossier visant à établir une liaison entre Jules Destrée et l’antisémitisme sans évoquer une réponse précise à une question que posait René Henoumont en 1984 dans Pourquoi Pas ?, après avoir rendu compte du livre polémique consacré par Pol Vandromme au député de Charleroi [23] : L’antisémitisme de Destrée est de son époque. Il y a quasi un siècle. La seule vraie question est de savoir si Destrée aurait approuvé la déportation des petits-fils de Dreyfus à Auschwitz. Il y a des mots qui changent de sens au prix de millions de morts [24].

La question est pertinente. A ce jour, trois textes importants permettent de lui apporter une réponse.

D’abord, cette prise de parole du 26 mars 1933 à Charleroi où, devant les fédérations socialiste et intersyndicale du bassin, Jules Destrée manifeste à la fois son angoisse et sa volonté :

Ce qui se passe en Allemagne m’inquiète à un double point de vue. On tue nos amis parce que socialistes, les communistes parce que communistes. Le danger est que cette dictature s’étende par la force. […] Soyons de cœur avec tous les opprimés, communistes et autres. On massacre les Juifs, parce que juifs. Ils ont droit à notre appui. Quelles que soient la couleur, la race, la langue des hommes, ils ont droit à la liberté [25].

Ensuite, l’historienne de l’Université de Liège Isabelle Karolinski a mis en évidence le patronage que Jules Destrée apporte à un ouvrage – publié à Paris en 1934 – : cet ouvrage dénonce les persécutions des Israélites allemands par les hitlériens et met en évidence les dangers de la logique nazie de Mein Kampf. L’éditeur de La question juive, vue par 26 éminentes person­nalités y publie d’ailleurs la lettre de Jules Destrée du 19 janvier 1934, que Isabelle Karolinski reproduit elle aussi dans son travail :

J’ai bien reçu votre lettre du 18 janvier. Je ne puis qu’approuver la publication que vous annoncez. Avec un pareil Comité de patronage, ce volume ne pourra être que fort intéressant. Il vient à son heure, car les mouvements d’opinion que nous avons constatés en Allemagne rendent la question actuelle et de nature à faire réfléchir le monde entier [26].

Enfin, en Tribune libre du journal Le Soir du 7 septembre 1935, Jules Destrée lance un appel intitulé Pour les Juifs. Il y dénonce d’abord l’usage péjoratif qui est fait du nom Juif, en se portant en faux contre ce qu’il appelle des plaisanteries faciles et des accusations injustes. N’attendez pas de moi que je fasse chorus avec ces déclamations antisémites. Au contraire, je voudrais provoquer une réaction.

Dès lors, le député de Charleroi évoque le sort qui est réservé aux Juifs en Allemagne :

Ce qui se passe en Allemagne fait bondir d’indignation. Des hommes, des femmes, des vieillards sont boycottés, ridiculisés, insultés, frappés, poursuivis, traqués parce que Juifs. Une fausse science prétend réserver aux Allemands aryens les Droits de l’Homme et du citoyen. Les Juifs en sont exclus. Ils vivent dans l’insécurité perpé­tuelle. Ils sont sans droits, et s’ils se plaignent, aucune autorité protectrice ne les écoute – Au contraire !

Chose étrange : dans ce peuple germanique, dont on ne contestera pas la civilisation, pas une voix ne s’élève pour protester et rappeler les règles d’humanité et de liberté. Devant ces tristes événements, comme il est consolant le souvenir de l’abbé Grégoire, défenseur, à la Convention des Juifs et des Nègres, de tous les opprimés de l’époque ! Comment ne se trouve-t-il pas en Allemagne de voix de la même géné­rosité ! Cette comparaison suffit pour mesurer la valeur morale des deux peuples.

Ce qui surprend, c’est l’absence de protestation et de révolte. Le Juif, traqué et persé­cuté, n’a pas de défenseur et ne songe pas à se défendre. Une opinion publique égarée par la théorie absurde de la pureté de la race leur est plutôt hostile. Les professeurs d’université qui ont répandu ces idées néfastes sur la nécessité de purifier la race allemande de tout apport étranger sont, à l’origine, les auteurs respon­sables de tant d’injustices et de violences.

Récemment, à Berlin, un Juif qui avait eu une maîtresse allemande a été condamné à de la prison « pour avoir souillé la race allemande » et on l’a menacé, s’il recommençait, de stérilisation ! O honte !

Ces choses-là, qui font songer aux affreux pogroms russes, sont en contradiction avec l’enseignement du Christ, qui proclamait la fraternité et l’égalité de tous les hommes, avec la noble parole antique de Térence : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». C’est, au milieu d’une civilisation étonnante par ses progrès techniques, la négation des principes immémoriaux de la morale humaine.

En présence d’une pareille humiliation du monde moderne, tout homme ayant le cœur à sa place devrait s’indigner et protester […]

Et Jules Destrée d’évoquer un livre de Pierre Goemaere intitulé Quand Israël rentre chez soi, enquête menée en Palestine sur le Foyer national juif, qui lui donne l’occasion d’aborder la question de l’antisémitisme. Jules Destrée commente :

De la part d’un écrivain catholique, ce qui a été écrit par M. Goemaere est courageux et constitue une juste réaction contre la haine et le mépris du Juif. Je ne sais ce que les antisémites pourront répondre de valable à ce loyal et franc examen de conscience.

J’en dirai autant de ses observations sur la façon dont la classe moyenne – lisez la bourgeoisie – considère le Juif. Elle proclame « qu’elle combat Israël parce qu’il est le destructeur de l’ordre établi, dont elle est, elle, la gardienne la plus sûre. A cette soif incessante de modifier, de remplacer, de [réinventer] qui est le caractère saillant d’Israël dans nos sociétés, elle oppose ses pondérations bourgeoises, son goût de la norme, sa méfiance des innovations. Le Juif est un perpétuel révolutionnaire ».

Ce grief de la bourgeoisie est pour nous un motif d’admiration et de sympathie. Car cette aspiration constante d’Israël vers un « temps – Dieu où le bonheur du genre humain sera réalisé dans l’égalité intégrale des individus » témoigne d’un idéalisme magnifique, nourri sans doute de chimères, comme le dit M. Goemaere, mais aussi de générosité.

Générosité, j’insiste sur ce mot de M. Goemaere. Il contredit l’accusation courante dirigée contre les Juifs d’être astucieux, intrigants, dénués de scrupules. M. Goemaere observe avec raison que le même reproche peut être fait à de nom­breux non-juifs. Au fond, ce reproche n’est qu’une manifestation de basse envie de médiocres qui n’ont pas réussi [27].

Conclusion : Destrée, philosémite humaniste de premier plan

Ainsi, Jules Destrée qui, lui-même, avait pris, au moment de l’Affaire Dreyfus, une position d’antisémitisme de principe, au nom même d’une position doctrinale proche d’un courant important du socialisme français, a exprimé dans les années trente des positions particulièrement fermes – si on les compare à l’opinion publique belge du moment – au profit de la communauté juive. Jetant au fossé ses propres formules douteuses anciennes sur le terme de juif – ou perçues comme telles par nos contemporains [28] il apparaît dès lors comme un philosémite humaniste de premier plan.

De nombreux auteurs ou publicistes ont, depuis vingt ans, analysé – souvent avec légèreté, parfois avec mauvaise foi [29] –, la position de Jules Destrée sur la question juive, en marquant souvent leur intention de le discréditer dans son engagement wallon, postérieur pourtant à l’Affaire Dreyfus. Dernièrement encore, dans un chapitre intitulé L’âge d’or, 1940-1944, de sa biographie d’Hergé publiée chez Plon à Paris, Pierre Assouline, traitant avec raison et sans ambages de l’antisémitisme du dessinateur de Tintin et de sa contribution au quotidien Le Soir « volé » pendant la guerre, n’hésitait pas à écrire à la page 157 de son texte et dans un raccourci intellectuel sans précédent :

Il est vrai que même Destrée, père spirituel du patriotisme wallon, prônait un antisémitisme racial, pour ne rien dire de l’avocat Edmond Picard, sénateur socialiste, chantre de l’Ame belge et théoricien violemment raciste. Avec tous les relents suspects qu’elle charrie, cette nouvelle aventure de Tintin correspond à l’air du temps.

Il est des mots qui changent de sens, écrivait René Hénoumont… En effet. Outre le fait que la position de Jules Destrée sur l’antisémitisme n’était pas la même en 1898 qu’en 1897, et que celle de 1935 était exemplaire, il faut rappeler, au delà de cet anachronisme flagrant, que Jules Destrée est décédé en janvier 1936, bien avant la Seconde Guerre mondiale. Humaniste, et philosémite.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

 

[1] Lettre de Georges Sorel à Giuseppe Prezzolini, citée par Bruno SOMALVICO, Sorel et ses contemporains, dans Jacques JULLIARD et Schlomo SAND dir., Georges Sorel et son temps, p. 304, Paris, Seuil, 1985.

[2] Georges SOREL, La Révolution dreyfusienne, Paris, Bibliothèque du Mouvement socialiste, 1909.

[3] Zeev STERNHELL, Ni droite ni gauche, L’idéologie fasciste en France, p. 42, Paris, Seuil, 1983.

[4] Zeev STERNHELL, La Droite révolutionnaire, 1885-1914, Les origines françaises du fascisme, p. 187-188, Paris, Seuil, 1978.

[5] Ibidem.

[6] Zeev STERNHELL, La Droite révolutionnaire…, p. 187-188..

[7] Pierre MIQUEL, L’Affaire Dreyfus, p. 45, Paris, Presses universitaires de France, 1979.

[8] Charles ANDLER, La Vie de Lucien Herr (1864-1926), p. 148-149, Paris, Maspero, 1977.

[9] Madeleine REBERIOUX, La Place de Georges Sorel dans le socialisme au tournant du siècle, dans Jacques JULLIARD et Shlomo SAND dir., Georges Sorel…, p. 44.

[10] Madeleine REBERIOUX, Classe ouvrière et intellectuels dans L’Affaire Dreyfus : Jaurès, dans Les Ecrivains et l’Affaire Dreyfus, p. 189, Paris, PUF, 1983.

[11] Jean JAURES, La Petite République, 22 juin 1898, cité dans Un drame en cinq actes, dans L’Histoire, L’Affaire Dreyfus, Vérités et Mensonges, n° 173, janvier 1994, p. 8.

[12] L’Affaire Dreyfus, dans Le Peuple, 29 janvier 1898, p. 1. – Philippe DESTATTE, Jules Destrée et l’Italie, A la rencontre du national-socialisme, Conférence donnée le 25 février 1986 à l’ini­tiative de l’Association « Dante Alighieri » de Charleroi, sous les auspices de l’Institut italien de Culture de Bruxelles, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, XIX, 1988, 3-4, p. 557.

[13] J.M. MAYEUR, Les Congrès nationaux de la démocratie chrétienne à Lyon (1896, 1897, 1898), dans J.M. MAYEUR, Catholicisme social et démocratie chrétienne, Principes romains, expériences françaises, p. 188-192, Paris, 1986.

[14] Isabelle KAROLINSKI, L’Antisémitisme en Belgique francophone, de « La France juive » d’Edouard Drumont au procès de Rennes, 1886-1899, , p. 202-213, Université de Liège, Faculté des Philosophie et Lettres (Histoire), Année académique 1981-1982. Lieven JAERENS, L’Attitude du clergé catholique belge à l’égard du judaïsme (1918-1940), dans Les Juifs de Belgique, De l’immigration au génocide, 1925-1945, p. 11-56, Bruxelles, Centre de Recherches et d’Etudes historiques de la Seconde Guerre mondiale, 1994.

[15] Les adresses à Emile Zola, dans Gazette de Charleroi, 31 janvier 1898, p. 2. A noter la présence d’Hector Chainaye et d’Albert Mockel parmi les signataires. – Pour le droit ! , dans Gazette de Charleroi, 2 février 1898, p. 1. – voir aussi Au Trio de la Resucée, dans Gazette de Charleroi, 7 février 1898, p. 1. – voir aussi MM. Mouton, Warnant et Bodart, dans La Meuse, 4 février 1898, p. 2. – L’Antisémitisme et le Parti ouvrier, dans La Meuse, 7 février 1898, p. 1.

[16] Jules DESTREE, Discipline et Liberté, dans Le Peuple, 12 février 1898, p. 2.

[17] Michel WINOCK, Une Question de principe, dans Pierre BIRNBAUM dir., La France de l’Affaire Dreyfus, p. 551-559, Paris, Gallimard, 1994.

[18] Jules DESTREE, Socialismes, dans L’Avenir social, n° 3, mars 1898, reproduit dans Semailles, p. 69, Bruxelles, Lamertin, 1913. – Philippe DESTATTE, Jules Destrée et l’Italie…, p. 557.

[19] Jules DESTREE, Socialismes, dans L’Avenir social, n° 4, avril 1899, reproduit dans Semailles, …, p. 83.

[20] Jules DESTREE, Les Socialistes et la Guerre européenne, 1914-1915, p. 134, Paris, Van Oest, 1916. – Jules DESTREE, Souvenirs des temps de guerre, édition annotée par Michel DUMOULIN, p. 212, Louvain, Nauwelaerts, 1980.

[21] Jules DESTREE, Introduction à la vie socialiste, p. 110-111, Bruxelles, L’Eglantine, 1929.

[22] Zeev STERNHELL, Ni droite, ni gauche, L’idéologie fasciste en France, p. 66sv., Paris, Seuil, 1983. – Philippe DESTATTE, Socialisme national et nationa­lisme social, Deux dimensions essentielles du national-socialisme, dans Cahiers de Clio, 93-94, p. 22, Liège, Printemps-Eté 1988.

[23] Pol VANDROMME, Destrée, La Lettre au Roi, p. 81-83, Bruxelles, Legrain, 1984.

[24] René HENOUMONT, Pol Vandromme, Destrée : la lettre au Roi, dans Pourquoi Pas ?, 12 décembre 1984, p. 170 et 175. – voir aussi A.M. [André MEAN], Destrée : la lettre au Roi, Un livre de Pol Vandromme qui risque de faire du bruit dans les milieux socialistes et les cercles wallons, dans La Libre Belgique, 20 novembre 1984, p. 3.

[25] Les fédérations socialiste et intersyndicale du Bassin de Charleroi ont consacré un grand débat sur la situation politique générale, Un discours de Jules Destrée, dans Journal de Charleroi, 27 mars 1933, p. 1.

[26] La question juive, vue par 26 éminentes personnalités, p. 209, Paris, E.I.F., Librairie Lipschutz, 1934. – Isabelle KAROLINSKI, L’Antisémitisme en Belgique francophone…p. 217.

[27] Jules DESTREE, Pour les Juifs [Tribune libre], dans Le Soir, 7 septembre 1935, p. 1.

[28] Par exemple en 1885, dans son journal : Est venu la semaine dernière passer la soirée avec moi le jeune peintre hollandais Is[aac] Israëls. Singulier petit bonhomme ! Très lettré, très artiste, mais Hollandais, mais juif… Il a un grand mérite : aimer Huysmans et admirer Zola. Jules Destrée, Journal, 1882-1887, Texte établi et annoté par Raymond TROUSSON, p. 371, Bruxelles, Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 1995. – En 1920 : A Smolny, au Congrès des Soviets, Trotzky, le juif rusé, triomphe […] ; Il a vraiment grand air, ce juif famélique, au profil sarcastique. C’est un beau spectacle que de le voir vivre en ces semaines : il fait chaque jour un discours ou un article de journal, inspire un décret, décide mille affaires petites et grandes, avec une audace et une énergie infatigables. Il est le Souverain, dans Jules DESTREE, Les fondeurs de neige, Notes sur la révolution bolchevique à Pétrograd pendant l’hiver 1917-1918, p. 89 et 276, Bruxelles et Paris, Van Oest, 1920.

[29] Marcel LIEBMAN, Les Socia­listes belges, 1885-1914, La Révolte et l’organisation, coll. Histoire du Mouvement ouvrier en Belgique, p. 214-215, Bruxelles, Vie ouvrière, 1979. – Jean-Claude HENROTIN, La Pensée politique de Jules Destrée, Mémoire en Sciences politiques sous la dir. du Professeur M. LIEBMAN, p. 43-44, Université libre de Bruxelles, Année académique 1976-1977. – Jean-Philippe SCHREIBER, Jules Destrée entre séparatisme et nationalisme, dans Anne MORELLI, Les Grands mythes de l’histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, p. 243-254, Bruxelles, Vie ouvrière, 1995. – Bernard PADOAN, Jules Destrée, patriote et raciste, dans Le Soir, 12 et 13 août 1995, p. 3. – Manuel ABRAMOWICZ, Wallon, socialo et antisémite, dans Regards, Revue juive de Belgique, n° 363, Bruxelles, 21 septembre 1995, p. 89. – Sur ces textes : Philippe DESTATTE, Jules Destrée, l’antisémitisme et la Belgique, Lettre ouverte à tous ceux qui colportent des mythes éculés sur les Wallons et leur histoire, Charleroi, Institut Jules Destrée, 1995, 30 p.