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Mons, le 20 août 2026

 

Conclusions : une domination systémique

Pour ce qui concerne la Belgique, la colonisation a pris la forme d’une domination systémique – politique, économique, sociale, culturelle, religieuse, notamment – sur le Congo de 1885 à 1960, ainsi que sur le Ruanda-Urundi de 1916 à 1961. Malgré les statuts différents des deux territoires, les modes de gouvernance et d’exploitation n’ont guère été fondamentalement différents [1].

L’objectif affirmé de la politique de la Belgique au Congo est double : d’une part, faire progresser le bien-être des populations indigènes (…) pour leur faire comprendre et  apprécier les avantages de la civilisation, d’autre part, assurer le développement économique, normalement commun, des colonisateurs et des indigènes [2]. En fait, comme les organisations non gouvernementales et les institutions internationales, de même que de nombreux parlementaires et intellectuels l’ont montré, la colonisation est à la fois mise en valeur (pour qui, pour quoi ?) et exploitation des pays devenus colonies. Le Congo n’apparaît que très peu comme une colonie de peuplement pour les Belges. Quant à la mise en valeur, on doit véritablement s’interroger tant sur la volonté que sur la capacité du système colonial belge de répondre à la misère du pays conquis [3].

Les critiques des crimes et sévices liés à l’exploitation par le roi Léopold II, ses agents et ceux des entreprises à qui il a concédé des territoires mettent fin à l’État indépendant du Congo en 1908. Malgré les principes affirmés, le contrôle parlementaire et certaines actions individuelles, le système colonial mis en place, qui s’étend à partir de 1916 au Ruanda-Urundi, reste fondamentalement prédateur vis-à-vis des populations autochtones. Celles-ci, du reste, sont privées des avancées démocratiques et sociales qui se déroulent dans la métropole : droit de suffrage, droit sociaux, syndicalisme, émancipation des femmes, notamment. En fait, jusqu’en 1955-1956, l’ordre colonial – économique, social, spirituel, psychologique – qu’impose la Belgique au Congo est si écrasant qu’il semblait impossible de l’affronter ouvertement. [4]

Quatre traits essentiels et persistants du système colonial belge au Congo ont été mis en évidence par les directrices et directeur de l’ouvrage Le Congo colonial (2020 et 2023). Ils portent sur la violence, le racisme, le profit économique ainsi que la volonté de remodeler les autochtones au profit des colonisateurs. Ils peuvent nous servir de guide.

 

1. La violence est inhérente au système colonial instauré au Congo depuis 1885

La colonisation du Congo était basée sur la pénétration violente, puis la soumission forcée d’une société par une autre [5]. Un manque structurel de moyens dégagés par l’État belge face à l’ambition initiale est également un facteur de cette violence qui n’est évidemment pas générée uniquement par les colons, mais aussi par tous ceux qui, notamment par le biais de l’administration indirecte, participent au système, Noirs comme Blancs. Néanmoins, ce qui frappe, c’est, comme l’a souligné l’historien congolais Elikia M’Bokolo lors de la Commission spéciale de 2021, la mobilisation constante, continue, multiforme par le colonisateur de brutalités qui fondent un système durable de domination qui a toujours des effets : les sociétés issues d’une telle colonisation se sont trouvées dans un tout autre état, disons-le plus clairement et plus franchement, en un fort mauvais état, sans relation aucune avec ce qu’elles avaient été auparavant et ce qu’elles étaient en train de devenir au moment de la mainmise coloniale sur elles [6].

Et pourtant, dès 1886, une question avait été pertinemment posée par l’avocat, libre penseur libéral progressiste Adolphe Van Cauwergh (1849-1891). Sous le titre de Civilisation et civilisateur,  ce dernier écrivait :

Et nous nous sommes demandé si, au Congo, la barbarie, la sauvagerie et la férocité se manifestent avec l’intensité que nous constatons chez nous.

Et nous remémorant les récits des explorateurs impartiaux, qui ont retracé l’histoire de ces dernières années consacrées à la civilisation du continent noir, nous avons lu dans nos souvenirs que les exemples de barbarie, de sauvagerie et de férocité avaient été fournis, non par les nègres, mais par leurs prétendus civilisateurs.

Et, mettant en parallèle les mœurs et les tendances des Congolais avec celles d’un fort grand nombre de Belges, « jouissant des bienfaits d’une civilisation avancée », nous avons dû, à notre grande honte, reconnaître que ce n’était pas nous qui l’emportions en qualités.

La conclusion à tirer de ces réflexions est, tout naturellement, que le pays qui a besoin d’être civilisé, ce n’est pas le Congo, mais bien le nôtre [7].

Néanmoins, ainsi qu’il faut bien le constater, si elle s’est relativement apaisée en Belgique, cette violence se poursuit au Congo, au-delà du XXe siècle.

 

2. Le Congo belge, comme toute société coloniale, était structurellement raciste [8]

Le Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, particulièrement les Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, montrent tout le racisme non seulement déployé dans le système colonial belge, mais perpétué sur le long terme au sein de son administration. À côté du paternalisme qui y est affiché, on trouve à la fois un discours sur la primitivité [9] et sur des normes fondant la ségrégation. Comme l’écrivait l’historienne Gillian Mathys (UGent) dans les travaux de la Commission spéciale, les motifs racistes et les idées spécifiques sur la « primitivité » et d’autres caractéristiques supposées des Noirs ont joué un rôle central dans la légitimation du projet colonial. Les Africains étant considérés par les Européens comme fondamentalement différents et inférieurs, ils étaient traités et gouvernés en conséquence [10]. Au plan normatif, comme l’a montré Anne Cornet, chercheuse au Musée royal d’Afrique centrale à Tervueren, les juristes et fonctionnaires de la colonie belge ont employé le mot indigène. Ainsi, le docteur en droit de l’Université de Liège Albert Gohr (1871-1936), secrétaire général du ministère des Colonies, précisait-il en 1936 que ce mot était employé pour différencier les races qui, de temps immémorial, se sont établies dans les Colonies, par opposition aux personnes qui ne les habitent que depuis peu de temps. Dans ce sens, les “indigènes du Congo” sont des personnes nées de parents appartenant à une des races noires qui peuplent le Congo, même si ces personnes elles-mêmes n’y sont pas nées [11].

Cette conception se retrouve clairement dans le Recueil à l’usage des fonctionnaires, au moins dans l’édition de 1930 :

  1. Les Noirs au point de vue anthropologique.

Opposée à la race blanche ou à la race jaune, la race noire paraît d’abord homogène. Mais, à l’étude, on y découvre rapidement la même hétérogénéité.

Les Congolais se répartissent en trois races secondaires : (…)

Le mot race, que nous venons d’employer, désigne un groupe biologique basé sur des caractères physiques transmissibles par l’hérédité. Nous réservons le terme peuples aux groupements caractérisés par les langues [12].

Certes, ces descriptifs racistes s’inscrivent dans une approche soi-disant théorique, relevant fondamentalement, comme l’a noté Jean-Pierre Chrétien, d’un imaginaire social et d’une gestion politique [13] . Néanmoins, lorsqu’on parcourt les témoignages de l’époque ou même ceux plus tardifs, on est frappé par la forme d’un discours utilisé par les anciens colons, fonctionnaires ou militaires. Un discours que l’on devrait qualifier au XXIe siècle de fondamentalement raciste [14].

Du reste, les expositions universelles et leurs pavillons congolais, construits à la gloire de la colonisation, exhibant des Africains devant des millions de visiteurs, constituent plus que des symptômes du racisme et de la croyance en la supériorité fondamentale de leur civilisation qui animaient alors les autorités belges. Ils ont notamment attiré les curieux à Anvers en 1885 et 1894, à Bruxelles en 1897, ainsi qu’encore en 1958, sur le plateau du Heysel [15].

 

3. Le facteur économique et la quête insatiable du profit

Derrière des mobiles soi-disant fondés sur la civilisation, le progrès ou le développement, le facteur économique et la quête insatiable du profit constituent un élément central de la présence belge en Afrique centrale, même si le mode d’exploitation évolue au cours de la période, passant de la prédation ultraviolente de la main-d’œuvre noire à une exploitation davantage inscrite dans une tradition industrielle capitaliste [16]. C’est ce que l’économiste Frans Buelens montre lorsqu’il étudie les grands conglomérats au Congo et met en évidence le fait que, tant l’administration coloniale que la force publique, servent les intérêts du monde économique. Pour le chercheur à l’Université d’Anvers, tandis que les Congolais sont soumis à un arbitraire total, les coloniaux jouissent, eux, d’une impunité presque absolue. Le Congo est une colonie qui exerce une emprise quasi totalitaire sur ses habitants. Cette situation s’inscrit par ailleurs dans une vision utilitaire et raciste de la population. L’État colonial, en symbiose avec le monde des affaires, peut traiter la population comme il l’entend, sans la moindre pitié. Cela se traduit par un système d’apartheid et par le refus de tout développement du capital humain [17].

Cet asservissement se fait dans le cadre d’une économie congolaise fermée, malgré tous les engagements pris par les colonisateurs depuis la Conférence de Berlin. Sauf pour des raisons stratégiques impératives, les investisseurs non belges sont systématiquement écartés. Comme le rappelle Isidore Ndaywel, entre 1887 et 1953, 46,5 % des capitaux investis au Congo sont d’origine belge ; 49,2 % étaient d’origine congolaise, aux mains des Belges pour la plupart, et seulement 4,3 % étaient d’origine étrangère [18].

 

4. La volonté de remodeler les autochtones

Les colonisateurs sont animés par une volonté de remodeler les esprits et les comportements des autochtones. La société colonisée est  porteuse de tensions, voire de contradictions, à cause des trois premiers éléments rappelés ci-dessus [19]. De plus, les finalités des actions du colonisateurs peuvent être constamment mises en doute, qu’elles soient le fait de l’évangélisation, de l’éducation ou de la formation des travailleurs.

Se pose aussi la question du réel développement. Dans les années 1950, et notamment sous l’effet de la guerre de Corée (1950-1953) et du Plan Wigny, comme le rappelle Guy Vanthemsche, la croissance économique est impressionnante, les infrastructures sont développées. L’effet d’entraînement dans le domaine social est également incontestable : un certain nombre de Congolais vivaient mieux qu’avant la guerre. Tant leur niveau de consommation que leur cadre de vie s’étaient améliorés. Tout cela grâce à la colonisation. (…) Mais, avant la fin de la décennie, l’éveil du colonisateur fut brutal. La dette publique avait explosé, précisément à cause de la politique belge. La campagne et les villes n’étaient plus en mesure de se nourrir avec la production vivrière autochtone [20].

Ces facteurs économiques et sociaux sont essentiels. Moins comme bilan de la colonisation que pour contribuer à expliquer – nous n’y avons probablement pas assez insisté – les frustrations, mais aussi les craintes de l’avenir qui ont marqué l’été 1960, et contribué à ouvrir une longue période de chaos et de misères en tout genre.

Enfin, la colonisation du Congo avait été d’emblée marquée par un phénomène d’internationalisation, avant de disparaître plus ou moins de l’actualité en 1908. Toutefois, le processus de décolonisation et, en particulier, les événements de juillet 1960 font émerger non seulement le Congo mais la réalité de l’Afrique entière dans le regard du monde [21].

 

Faire mentir Patrice Lumumba

 

Patrice Lumumba à Bruxelles, 26 Janvier 1960. Collection Anefo NL-HaNA 2.24.01.05 0 910-9740 (Wikimedia)

 

Dans la dernière lettre adressée par Patrice Lumumba à son épouse Pauline, le leader congolais écrivait :

L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera aux Nations-Unies, Washington, Paris ou Bruxelles, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au Nord et au Sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. (G. HEINZ et H. DONNAY, Lumumba Patrice, Les cinquante derniers jours de sa vie, p. 195, Bruxelles, CRISP – Paris, Le Seuil, 1966.)

L’histoire de la colonisation belge au Congo est d’autant plus indigne qu’elle est encore mal présentée en 2026 au Certificat d’études de base (CEB), épreuve externe certificative organisée en fin de 6e année primaire dans toutes les écoles de la Communauté française de Belgique. 

Cette indignité est d’autant plus inacceptable que, depuis très longtemps, les historiennes et historiens professionnels ont réalisé des travaux solides. C’est sans concession qu’ils ont analysé cette problématique de notre histoire. Ils l’ont souvent fait en dialogue avec des collègues congolais ou étrangers, dont les capacités critiques ne sont pas moindres. Citons notamment Jean Stengers, Michel Dumoulin, Jean-Luc Vellut, Guy Vanthemsche, Idesbald Godderis, Amandine Lauro.

C’est pour cette raison que j’ai voulu mettre en exergue un des chapitres essentiels de l’enseignement de l’Histoire de la Belgique contemporaine que je dispense à l’Université de Mons. Vous pouvez retrouver une version plus avancée de ce texte dans mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll. de l’Ecole de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

Les arches du Cinquantenaire qui figurent sur la couverture de ce livre ne rappellent pas seulement l’indépendance de la Belgique. Elles témoignent également de l’exploitation violente et scandaleuse des populations congolaises, soumises à Léopold II. C’est cette exploitation qui a financé la construction de ce monument. Ce n’est pas pour rien que, le 28 février 1905 à la Chambre, le député Emile Vandervelde y faisait référence en disant qu’on appellera peut-être ce symbole de la Belgique les arcades des mains coupées…

Il est plus que temps de faire mentir Patrice Lumumba sur la manière d’enseigner, à Bruxelles, l’histoire de la colonisation belge au Congo.

 

Philippe Destatte

 

Bibliographie succincte

Pierre-Alain TALLIER, Marie VAN EECKENRODE et Patricia VAN SCHUYLENBERGH dir., Belgique, Congo, Rwanda et Burundi, Guide des sources de l’histoire de la colonisation (19e-20e siècle), 2 vol., Bruxelles, Brepols, 2021.

Open access: https://www.brepolsonline.net/doi/epdf/10.1484/M.STMCH-EB.5.127294

Frans BUELENS, Congo 1885-1960, Een finantieel-economische geschiedenis, Berchem, EPO, 2007.

Jean-Pierre CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs, Deux mille ans d’histoire, Paris, Flammarion, 2011.

Anne CORNET et Françoise GILLET, Congo Belgique (1955-1965) : entre propagande et réalité, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 2012.

Robert CORNEVIN, Histoire du Congo (Léopoldville), Paris, Berger-Levrault, 1963.

Maarten COUTTENIER, Anthropology and race in Belgium and Congo (1839-1922), New-York, Routledge, 2024.

Michel DUMOULIN, Anne-Sophie GIJS, Pierre-Luc PLASMAN et Christian VAN de VELDE dir., Du Congo belge à la République du Congo 1955-1965, Bruxelles, Peter Lang, 2012.

Clémentine FAIK-NZUJI, Tu le leur diras, (Congo 1890-2000), Braine-l’Alleud, Alice Editions, 2005.

Jules GERARD-LIBOIS et Benoit VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP, CRISP, no 1077,‎ 1985.

Idesbald GODDEERIS, Amandine LAURO & Guy VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2023 (1e éd. 2020).

Nancy Rose HUNT, A Nervous State, Violence, Remedies, and Reverie in Colonial Congo, Durham NC, Duke University Press, 2016.

Émile LAMY & Louis DE CLERCK éd., L’ordre juridique colonial belge en Afrique centrale, Éléments d’histoire, Bruxelles, ARSOM, 2004.

Elikia M’BOKOLO dir., L’Afrique entre l’Europe et l’Amérique : le rôle de l’Afrique dans la rencontre de deux mondes, 1492-1992, Paris, Unesco, 1995.

Isidore NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo, Des origines à la République démocratique, Bruxelles – Tervuren, Africa, Le Cri, Buku, 2012.

Ernest NYS, L’Etat indépendant du Congo en Droit international, Bruxelles, Castaigne, 1903.

François PERIN, Les institutions politiques du Congo indépendant au 30 juin 1960, Léopoldville, Institut politique congolais, 1960.

Pierre-Luc PLASMAN, Léopold II, potentat congolais, L’action royale face à la violence coloniale, Bruxelles, Racine, 2017.

Jean STENGERS, La Belgique et le Congo. L’élaboration de la charte coloniale, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1963.

Jean STENGERS, Congo, Mythes et réalités, 100 ans d’histoire, Paris – Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989.

Robert SENELLE et Émile CLEMENT, Léopold II et la Charte coloniale, De l’État indépendant du Congo à la Colonie belge, Bruxelles, Mols, 2009.

Éric VAN DEN ABEELE, Ekoki ! (Ça suffit !), La colonisation belge au Congo à travers l’image, Bruxelles, Walden & Whitman, 2022.

Jacques VANDERLINDEN, La crise congolaise, Bruxelles, Complexe, 1985.

Guy VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo, Empreintes d’une colonie (1885-1980), Nouvelle Histoire de Belgique, vol. 4, Bruxelles, Complexe, 2007.

Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960, Paris, Karthala, 2e éd., 2021.

Benoît VERHAEGEN, La colonisation et la décolonisation dans les manuels d’histoire en Belgique, in Marc Quaghebeur & Emile VAN BALBERGHE dir., Papier blanc, encre noire : cent ans de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi), vol. 2, p. 333-379, Bruxelles, Labor, 1992.

 

 

 

 

[1] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, … p. 35.

[2] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 7-8,

[3] J-L VELLUT, Détresse matérielle et découvertes de la misère dans les colonies belges d’Afrique centrale, ca 1900-1960, p. 177, dans Michel DUMOULIN et Eddy STOLS dir., La Belgique à l’étranger aux XIXe et XXe siècles,  p. 147-186, Louvain-la-Neuve, Collège Erasme – Bruxelles, Nauwelaerts, 1887.

[4] J-L. VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960…, p. 484.

[5] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25. Voir également Nancy Rose HUNT, A Nervous State, Violence, Remedies, and Reverie in Colonial Congo, p. 27sv, Durham NC, Duke University Press, 2016.

[6] Elikia M’BOKOLO, Brutalisation et brutalités coloniales : la formation de la société congolaise dans l’État indépendant du Congo et au Congo belge, dans Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo …, Rapports des experts, p. 44.

[7] Adolphe VAN CAUBERGH, Civilisation et civilisateur, dans Le Peuple, 7 février 1886, p. 1. – Jean PUISSANT, Adolphe Van Caubergh dans Le Maitron, 2020. https://maitron.fr/spip.php?article230236

[8] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25.

[9] Notes sur les institutions, mœurs et usages des Congolais, Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge…, p. 85-86.

[10] Gillian MATHYS, Traces profondes d’une politique identitaire coloniale dans l’État indépendant du Congo et au Congo belge, dans Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo …, Rapports des experts, p. 324.

[11] Albrecht GOHR, De la compétence judiciaire des tribunaux coloniaux, Les Novelles. Corpus Juris Belgici. Droit colonial, t. II, p. 196, Bruxelles, 1936. Cité par Anne CORNET, Punir l’indigène : les infractions spéciales au Ruanda-Urundi (1930-1948) dans Afrique & histoire, 2009/1 (vol. 7), p. 49-73.

https://www.cairn.info/revue-afrique-et-histoire-2009-1-page-49.htm

[12] Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du Service territorial au Congo belge, p. 62-63, Bruxelles, Ministère des Colonies – Weissenbruch, 5e éd., 1930.

[13]  J-P. CHRETIEN, L’Afrique des Grands Lacs…, p. 62.

[14] Voir par exemple les témoignages dans P. DE VOS, op. cit.

[15] Matthew G. STANARD, Apprendre à aimer un fantôme : propagande pro-impériale, mémoire de Léopold II et culture coloniale en Belgique (1880-1960), dans A. LORIN et Chr. TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes…, p. 57.

[16] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 25-26.

[17] Frans BUELENS, Les grands conglomérats, ou comment l’économie capitaliste s’est implantée au Congo, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 138.

[18] I. NDAYWEL è NZIEM, Nouvelle Histoire du Congo…, p. 373.

[19] I. GODDEERIS, A. LAURO & G. VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions…, p. 26.

[20] Guy VANTHEMSCHE, Le Congo, une colonie « en voie de développement » ?, dans I. GODDEERIS ea dir., Le Congo colonial…, p. 206-207.

[21] P. BOHANNAN et Ph. CURTIN, L’Afrique et les Africains…, p. 9-10.

Hour-en-Famenne, le 31 juillet 2026

Le parcours académique d’Hervé Hasquin fut fulgurant. Franz Bierlaire (1944-2023), collaborateur des professeurs Léon-E Halkin (1906-1998) puis de Jean-Pierre Massaut (1933-2023) en Histoire moderne à l’Université de Liège, la résumait à peu près comme suit, avec le cynisme qui caractérisait ce spécialiste d’Érasme : ah ! Hasquin ! Hervé… J’étais en rhéto avec lui à l’Athénée de Charleroi. Nous avions la même passion de l’histoire. Hervé est allé à l’ULB, moi à Liège.

En 1969, nous étions tous les deux assistants.

En 1970, il était chargé de recherche, moi assistant.

En 1974, il était adjoint du recteur, moi assistant.

En 1975, il était professeur extraordinaire, moi toujours assistant.

En 1979, Hervé était nommé professeur ordinaire et doyen de la faculté, puis deux ans plus tard, recteur. Je venais à peine de passer chargé de cours associé… On reconnaît toute de suite les grands hommes…

Les facettes du brillant intellectuel wallon que fut Hervé Hasquin (1942-2026) sont évidemment multiples. Je ne veux évoquer ici que le professeur et ministre que j’ai connu au travers de l’Institut Destrée…

 

Hervé Hasquin au Château de La Hulpe le 29 mai 2000 – Photo Robert Vanden Brugge (Belgaimage)

Figure de proue de l’historiographie wallonne

Il nous a semblé opportun de rendre à l’histoire la fonction critique qu’elle ne devrait jamais cesser d’avoir. Voici certainement un des grands leitmotive de la pensée et de l’action concrète d’Hervé Hasquin, volonté qu’il aura manifestée durant toute sa vie d’historien, depuis son ouvrage sur la Révolution industrielle dans le pays de Charleroi en 1971 [1], jusqu’à celui consacré à Léopold III en 2023 et 2024 [2]. La citation susmentionnée figure dans le court avant-propos que le professeur à l’Université libre de Bruxelles avait écrit dans l’ouvrage Histoire et historiens depuis 1830 en Belgique, qu’il avait composé et publié en 1981 dans la foulée du 150e anniversaire de l’indépendance de la Belgique. Hervé Hasquin a en outre signé un chapitre de cet ouvrage, Le mouvement wallon : une histoire qui reste à écrire [3], qui allait servir de premier guide aux chercheuses et chercheurs du Centre interuniversitaire d’Histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon qu’il allait contribuer à mettre en place cinq ans plus tard. Le professeur y faisait notamment référence à un livre qu’il venait de publier à l’Institut Destrée : Historiographie et politique, Essai sur l’histoire de Belgique et la Wallonie [4]. Il le présentait comme suit :

Traitant la question en détail, nous avons essayé de montrer combien l’écriture et l’enseignement de l’histoire avaient été conditionnés par une certaine idée du patriotisme fondée sur la croyance d’une unité foncière de la Belgique et du « peuple belge » ; les réactions wallonnes à cette histoire « belgiciste » sont également passées en revue. [5]

Cet ouvrage, édité en avril 1981 par Jacques Lanotte, alors directeur des travaux de l’Institut Destrée, trouvait lui-même son origine dans l’initiative prise par Jacques Hoyaux (1930-2013), président de cette institution. Celui-ci avait écrit aux universités francophones afin d’y susciter la création d’un cours d’histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon. Hervé Hasquin, qui venait de concevoir et de diriger les deux volumes La Wallonie, le Pays et les Hommes : histoire – économies – sociétés [6], véritable ouvrage de référence, était tout à fait légitime pour porter cette initiative. Le 24 novembre 1978, le professeur en fait accepter la proposition au Conseil facultaire de Philosophie et Lettres de l’Université libre de Bruxelles. Désigné pour donner le cours, Hervé Hasquin rédige le schéma suivant:

  1. De la place réservée à la Wallonie dans les diverses conceptions de l’histoire de Belgique.
  2. De l’attitude des dirigeants du Mouvement wallon à l’égard des thèses de Pirenne et de quelques autres.
  3. Un bilan de l’historiographie wallonne.
  4. Un survol historique relatif aux régions qui constituent aujourd’hui la Wallonie : qu’est-ce qui explique le phénomène « Wallonie » ?
  5. Naissance et développement du Mouvement wallon ; différence avec le Mouvement flamand. [7]

Comme l’a rappelé dans ses mémoires le titulaire de ce premier cours d’Histoire de la Wallonie dans une université belge, ce cours libre et à option est donné pour la première fois le 6 février 1980, en présence de Jacques Hoyaux, devenu ministre de l’Éducation nationale (F) et toujours président de l’Institut Destrée [8]. L’initiative réjouit profondément le doyen des historiens wallons Félix Rousseau (1887-1981) qui la considère comme un événement qui fera date et qui est capital dans l’histoire du mouvement wallon [9]. Félix Rousseau préface du reste Historiographie et politique avant de décéder quelques mois plus tard. La seconde édition de l’ouvrage, en 1982, fait d’ailleurs l’objet d’une dédicace de Hervé Hasquin à l’archiviste namurois et professeur à l’Université de Liège, qui est qualifié dans la préface du 10 décembre 1981 de figure de proue de l’historiographie wallonne [10]. Cette formule pourrait, aujourd’hui, être également attribuée à l’historien carolorégien.

Le cours, comme le livre d’ailleurs, ont été mûris depuis de nombreuses années. Dès 1976, à la suite de la publication de La Wallonie, le Pays et les Hommes, le texte de la partie Genèse de la Wallonie, a fait l’objet d’un article dans le périodique L’actuel [11], mais aussi d’une conférence à Charleroi en septembre de la même année [12], parmi tant d’autres exposés donnés par le professeur à cette époque lors d’une véritable campagne de valorisation de la collection encyclopédique qui réunira finalement six volumes, avec ceux dirigés par Rita Lejeune (1906-2009) et Jacques Stiennon (1920-2012). Le 18 octobre 1980, le professeur Hasquin intervient également sur l’histoire de la Wallonie et son enseignement lors d’une journée d’étude organisée à Mariemont par l’Institut Destrée [13]. Il fait de même à l’École normale de Jonfosse [14], le 27 novembre 1980, lors d’une conférence organisée par l’Association des Historiens de l’Université de Liège, exposé auquel le jeune historien que j’étais, à peine sorti de l’Université et du service militaire, a eu le plaisir d’assister. J’ai écrit ailleurs la dette intellectuelle et scientifique que j’ai contractée ce jour-là à l’égard de Hervé Hasquin [15]. En cette année 1981, il édite également des mélanges consacrés à Maurice Aurélien Arnould (1914-2001), qui l’avait tant inspiré, et à Pierre Ruelle (1911-1993), sous le titre d’Hommages à la Wallonie. Hasquin y traite du Rapport Sauvy et de la préoccupation démographique dans le Mouvement wallon [16].

 

Toujours clair dans ses positions, très avisé dans ses conseils

Administrateur investi de la fonction de directeur des travaux de l’Institut Destrée par l’Assemblée générale de l’Institut Destrée du 27 avril 1985, avec la mission de mettre en place une équipe de chercheurs au sein de cette institution, de la recruter, de la financer en vue de la réalisation d’une encyclopédie du Mouvement wallon – ou à tout le moins d’un dictionnaire biographique – mon premier réflexe fut de me tourner vers Hervé Hasquin. Je savais trouver chez lui une oreille favorable pour un tel projet. Il fut un véritable allié. Depuis ce moment et longtemps encore, nous allions nous retrouver régulièrement dans les différents bureaux qu’il occupait à Bruxelles, généralement dès potron-minet… Moments propices à la réflexion et, pour moi à l’écoute attentive d’un homme à l’accueil très souvent particulièrement chaleureux, toujours clair dans ses positions, très avisé dans ses conseils.

Ainsi, Hervé Hasquin, par ailleurs membre de l’Institut Destrée, a soutenu la création et les recherches du Centre d’Histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon qui répondaient au moins partiellement aux ambitions qu’il avait formulées dans son article de 1981 : Le mouvement wallon : une histoire qui reste à écrire… C’est activement qu’il s’est engagé dans le conseil scientifique du Centre dès septembre 1986, s’est porté garant de l’initiative pionnière Mémoires de la Communauté française Wallonie Bruxelles. Dans le même temps, en charge du Dictionnaire d’Histoire de Belgique, Hervé Hasquin me confiait la tâche d’y traiter du Mouvement wallon en une quarantaine de notices portant sur des institutions ou des personnalités wallonnes [17]. Avec son collègue Claude Desama de l’Université de Liège, il a ensuite soutenu, durant de longues années, le projet de recherche que nous avions introduit auprès du Fonds de la Recherche collective d’initiative ministérielle (FRSFC-IM) et dont nous avons ensemble, assumé la gestion [18]. Cette subvention de recherche fut heureusement maintenue, avec des variations, par les ministres Yvan Ylieff, Michel Lebrun, Jean-Pierre Grafé et William Ancion. Il a fallu qu’une ministre bruxelloise, Françoise Dupuis, arrive au département, pour que le soutien s’arrête…

Lors de l’inauguration du Centre interuniversitaire d’Histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon, le 3 juin 1987, au Château de Namur, Hervé Hasquin pouvait affirmer que tous les anciens complexes sont abandonnés et plus aucun historien n’a le sentiment de faire de l’histoire anti-scientifique, reproche qu’on formulait encore à leur égard il y a vingt ans, quand ils s’occupaient spécifiquement de problèmes d’histoire wallonne [19].

Nos contacts ne se sont pas atténués pendant mes années passées au Cabinet du ministre de la Politique scientifique fédérale, au contraire. Appelé à préparer des dossiers de nomination au sein des établissements scientifiques fédéraux, je pris l’habitude de solliciter Hervé Hasquin pour obtenir de lui des conseils sur les capacités professionnelles des personnes liées à l’ULB, laissant de côté le fait qu’il était alors sénateur de l’arrondissement de Bruxelles et membre de l’opposition parlementaire au gouvernement Dehaene. Ainsi, alors que mon ministre avait exigé qu’une décision, qui n’avait que trop tardé, soit prise pour le lundi pour une fonction dirigeante d’une institution renommée, je me décidai à appeler l’ancien recteur et président de l’ULB le dimanche soir assez tard. Il répondit à mes excuses et à la motivation de mon appel par un grand rire, comme si je lui avais fait une farce. Lorsque je lui dis les noms des deux personnes qui exerçaient des fonctions dans son université et qui restaient en lice, il me répondit simplement : c’est en réalité simple, l’alternative est entre Margaret Thatcher et Érasme. L’historien doit faire le choix aisément… Je fis la proposition d’Érasme à Jean-Maurice Dehousse qui la valida, avec un sourire caractéristique, car il savait que ce n’était pas le candidat du Boulevard de l’Empereur…

Historien et homme politique de premier plan

Historien et homme politique de premier plan sont des tâches difficiles à concilier. Hasquin s’y confronte. L’engagement n’est pas incompatible avec la fonction, souligne-t-il : on peut être historien, avoir des préoccupations scientifiques et avoir des convictions [20].

Intervenant ensemble lors d’un colloque à Spa, en octobre 1995, celui qui est désormais ministre du gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale se laisse interpeller par ma proposition, que je caresse depuis 1992 [21], d’une nouvelle édition, revue, mise à jour et augmentée, d’Historiographie et politique en Belgique. Il accepte, mais suggère de changer le format de la collection Notre histoire de l’Institut Destrée, qui compte alors cinq titres – pour un format plus large 24 X16 cm, qui se poursuit aujourd’hui encore. Mode blitzkrieg, le livre de 240 pages sort en mars 1996, après quelques réunions au Cabinet bruxellois et de nombreuses interactions avec ma collègue Marie-Anne Delahaut, conseillère chargée des éditions à l’Institut Destrée. Ce livre est aussi l’occasion pour Hervé Hasquin de fustiger les démystificateurs qui inondent à l’époque la presse anti-wallonne :

Des mythes en remplacent souvent d’autres même si certains ont la vie plus longue. La Belgique et ses régions en sont abondamment pourvues, encore est-il souhaitable que les historiens de métier qui s’érigent en « démystificateurs » ne commettent pas d’anachronisme, ne dégonflent pas des baudruches devenues inexistantes ou tout simplement n’élèvent pas à leur tour de contre-mythes.

Et Hasquin de faire notamment référence à l’ouvrage alors dirigé par Anne Morelli sur Les grands mythes de l’histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie (1995), et aux réponses et commentaires que l’historien liégeois Philippe Raxhon et moi-même y avions apportés [22]. Enfin, Hervé Hasquin, développe fortement la partie sur la genèse de la Wallonie : La Wallonie, d’où vient-elle ? en s’appuyant sur la contribution qu’il a écrite l’année précédente pour l’ouvrage Wallonie. Atouts et référence d’une Région, dirigé par Freddy Joris, historien et alors chef de Cabinet du ministre-président Robert Collignon, et Natalie Archambeau, publié par le Gouvernement wallon en 1995.

 

Présentation à la presse de la troisième édition d’Historiographie et politique en Belgique, Bruxelles, Avril 1996. De gauche à droite : Michèle Mat, Hervé Hasquin, Philippe Destatte et Marie-Anne Delahaut – Photo Institut Destrée – Droits SOFAM

Les lourdes tâches du gouvernement bruxellois (Aménagement du territoire, Travaux publics et du Transport), ainsi que celles de président du Collège de la Commission communautaire française, chargé du Budget, des Relations avec la Communauté française et la Région wallonne, ainsi que des Relations internationales, n’empêchent pas le travailleur infatigable de se lancer dans une nouvelle synthèse de l’histoire de la Wallonie. Intitulé Wallonie, son histoire, cet ouvrage, à vocation pédagogique, apparaît également curieusement comme un support de la campagne électorale de 1999. Il est tiré à 40.000 exemplaires [23]. Sans manquer d’objectivité, comme le rappelle son président de parti, Louis Michel, dans sa préface, on a du mal, dans ce livre, probablement écrit trop vite et fait de micro-explorations, à retrouver la pensée claire qui caractérise généralement les travaux de Hervé Hasquin [24].

Campagne achevée, Hervé Hasquin devient ministre-président de la Communauté française, chargé des Relations internationales. Il nous rejoint une première fois au Lycée Vauban à Charleroi où c’est avec lui que nous apposons la plaque en hommage à l’ancienne préfète et résistante, Aimée Bologne-Lemaire, le 20 décembre 1999. En visite officielle à l’Institut Destrée, le 24 mai 2000 [25], il y préconise le renforcement de la recherche, en particulier du projet à l’étude sur une histoire économique de la Wallonie. Il annonce vouloir renforcer l’action de l’Institut Destrée en inscrivant un article budgétaire à son nom dans le budget du ministre-président. Même s’il ne s’agit que de l’équivalent d’un chercheur, c’est un apport appréciable qui va renforcer l’équipe. Le volume 2 de l’Encyclopédie du Mouvement wallon (F à N) est d’ailleurs présenté à la presse dans son Cabinet. Hasquin s’étonne d’ailleurs publiquement de la perspicacité de l’historien Paul Delforge qui a débusqué les écrits d’Oliver Deleval puis d’Olivier Derival, pseudonymes derrière lesquels se cachaient les écrits régionalistes du futur ministre-président dans le périodique carolorégien Métro dans les années 1970… Ce sont les ministres-présidents Marie Arena et Rudy Demotte qui mettront fin à ce soutien structurel de la Communauté française à l’Institut Destrée…

Je n’ai jamais compris la mouche qui a piqué Hervé Hasquin, alors député fédéral et membre de l’Académie, de lancer une campagne dénonçant ce qu’il qualifie d’omerta [26]. L’apport à l’historien d’une mystérieuse valise contenant des archives inédites attribuées à Georges Thone (1897-1972) n’explique ni l’enthousiasme de Hervé Hasquin à faire le buzz ni sa propension à assimiler cette personnalité liégeoise et militant wallon à la collaboration [27]. Ni surtout cette volonté de dénoncer une loi du silence qui aurait permis d’occulter pendant plus d’un demi-siècle un épisode qu’il qualifie de peu glorieux du Mouvement wallon pendant la Seconde Guerre mondiale. Après l’historienne Marie-Françoise Gihousse dans un ouvrage publié en 1984 à l’Institut Destrée [28] et quelques autres, j’avais moi-même mis en évidence en 1997 et 1998 les relations du Mouvement wallon avec le Bureau Sarrien à Vichy [29]. Publiée en 2001, la notice de Paul Delforge dans l’Encyclopédie du Mouvement wallon, évoquait également l’activité de Thone et de son réseau dans la France de Vichy… [30] Pas d’omerta donc… Quant à Micheline Libon, docteure en histoire et vice-présidente de l’Institut Destrée, elle a, dans un texte pertinent, enlevé tout fondement aux accusations de duplicité et de trahison de Thone à l’égard de son ami Georges Truffaut [31]. Ce livre a été beaucoup évoqué au sein de l’Institut Destrée, il a permis d’ouvrir un chantier de recherche consacré aux deux conflits mondiaux [32].

Je me suis réjoui à l’époque de ne pas être sollicité pour répondre à Hervé Hasquin… Quand nous nous sommes revus ensuite, nous en avons ri, comme souvent. Nos contacts sont restés chaleureux même si nous n’avons plus eu l’occasion de partager de projets communs. Néanmoins, chacune des sorties de ses livres d’histoire ou des miens, voire de nos considérations sur le fédéralisme [33], était l’occasion d’un signe ou d’un bref échange. Le dernier fut croisé : en 2024, autour de son Léopold III de Belgique [34] – approfondissement bienvenu et moins diplomatique d’un maître ouvrage de Jean Stengers [35] – et de la seconde édition de mon Histoire de la Belgique contemporaine… Sans jamais d’ostentation inutile…

 

L’intellectuel libéral et wallon que je m’efforce d’être…

Nous avions plaisanté, en 2017, à l’occasion du 350e anniversaire de la Ville de Charleroi, pour lequel, il m’avait demandé de prendre le relais de la présidence du colloque qu’il devait normalement assumer. Nous avions évoqué son parcours de Carolo d’origine modeste et j’avais partagé avec lui l’anecdote de Franz Bierlaire datant du début des années 1980, ce qui l’avait fait beaucoup rire. Parlant d’ambition, il m’avait rappelé une formule qui peut paraître assassine, mais qui lui était chère : la médiocrité ne fait jamais recette. Il en avait fait un signe de volontarisme pour ses initiatives : à l’ULB, comme ministre ou ministre-président, au Centre Jean Gol, à l’Académie royale, etc.

Regardant la fresque de René Magritte, La fée ignorante, qui orne le dessus de la salle de congrès du Palais des Beaux-Arts de notre ville de naissance, Hasquin me dit son espoir que Charleroi et la Wallonie se reprennent, après que tant d’espoirs et d’ambitions aient été gaspillés.

C’est le propos d’un libéral wallon, ajouta-t-il.

Un libéral wallon, assez fédéraliste [36] , admirateur, comme il l’écrivait dans le journal Le Soir du 19 avril 2009, de Jules Destrée, d’André Renard – aux obsèques duquel il avait assisté [37] – et de François Perin.

Ils n’ont jamais pactisé avec le populisme nauséabond. C’étaient trois tribuns. Ils touchaient aux tripes et vous rendaient fiers d’être wallons. L’intellectuel libéral et wallon que je m’efforce d’être leur en saura toujours gré [38].

Nous avions, assurément, des références communes.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Hervé HASQUIN, Une mutation : le « Pays de Charleroi » aux XVIIe et XVIIIe siècles, Aux origines de la Révolution industrielle en Belgique, Bruxelles, Éditions de l’Institut de Sociologie de l’ULB, 1971.

[2] H. HASQUIN, Léopold III de Belgique, Le roi de l’aveuglement (1934-1945), Éditions du CEP, 2023. – H. HASQUIN, Effacement de Léopold III (1945-1951) : comédie politique belge et frères ennemis, Bruxelles, CEP, 2024.

[3] H. HASQUIN, Le Mouvement wallon, une histoire qui reste à écrire, dans Histoire et historiens depuis 1830 en Belgique, Revue de l’Université de Bruxelles,1981 /1-2, p. 147-155.

[4] H. HASQUIN, Historiographie et politique, Essai sur l’histoire de Belgique et la Wallonie, p. 111, Charleroi, Institut Destrée, 1981.

[5] Ibidem, p. 148-149.

[6] H. HASQUIN dir., La Wallonie, le Pays et les Hommes, Histoire, économies, sociétés, Bruxelles, La Renaissance du Livre, dont la première édition était publiée en 1975 et 1976, la seconde en 1979 et 1980.

[7] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Hervé HASQUIN, Lettre à Jacques Hoyaux du 4 décembre 1978.

[8] Hervé HASQUIN, Les « bleus » de la mémoire, Parcours d’un homme libre, p. 95, s. l., Absolute Books, 2019. L’Institut Jules Destrée et l’histoire de la Wallonie, dans Feuillets de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, Mai 1980, p. 2-3. – INSTITUT  DESTREE, Papiers Aimée Lemaire, 4, Institut Jules Destrée 1976-1980, (Lettre de Jacques Hoyaux aux administrateurs le 16 janvier 1980). – Olivier COLLOT, L’Institut Jules Destrée : des objectifs au service de la Wallonie et de la francité, dans Le Soir, 29 janvier 1980.

[9] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Félix ROUSSEAU, Lettre à Jacques Lanotte du 30 juin 1980.

[10] H. HASQUIN, Historiographie et politique, Essai sur l’histoire de Belgique et la Wallonie, p. 9, Charleroi, Institut Destrée, 1982.

[11] L’actuel, vol. 1, n°3, 1976, p. 10-16. –

[12] Paul DELFORGE, Hervé Hasquin, dans Encyclopédie du Mouvement wallon, t. 2, p. 787, Charleroi, Institut Destrée, 2000.

[13] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, 1830… Belgique, 1980… 3 régions : La Wallonie, Bruxelles et la Flandre, 2 communautés : la française, la flamande. Quelles constantes, quelles différences ? 1980.

[14] Institut d’Enseignement supérieur pédagogique (IESP Jonfosse), aujourd’hui Haute École de la Ville de Liège. La professeure Maggy Hodeige, qui y enseignait, était une des chevilles ouvrières de l’AHLG et des Cahiers de Clio, édités par le Centre de la Pédagogie de l’Histoire et des Sciences de l’Homme.

[15] Philippe DESTATTE, Chercheur à l’Institut Destrée, Namur, Assemblée générale de l’Institut Destrée, 28 juin 2022. Blog PhD2050. https://phd2050.org/2022/07/01/chercheur-a-linstitut-destree/ – Le texte de cette conférence d’Hervé Hasquin était plus ou moins celui qu’il publia dans Marc UYTTENDAELE éd., A l’enseigne de la Belgique nouvelle, Revue de l’Université de Bruxelles, 1989 3-4,  sous deux titres : Quelle révolution en 1830 ? (p. 35-39) et Les Wallons, la Belgique et Bruxelles, Une histoire de frustrations, (p. 41-58), en tout cas jusqu’à la page 49. On retrouvera ces pages dans la troisième édition d’Historiographie et politique…

[16] H. HASQUIN éd., Hommages à la Wallonie, Mélanges d’histoire, de littérature et de philologie wallonnes offerts à Maurice A. Arnould et Pierre Ruelle, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 1981.

[17] H. HASQUIN dir., Dictionnaire d’histoire de Belgique, Vingt siècles d’institutions, Les hommes, les faits, Bruxelles, Didier Hatier, 1988.

[18] Ph. DESTATTE, L’Encyclopédie du Mouvement wallon (1983-2000), Une obstination scientifique, budgétaire, citoyenne, dans Paul DELFORGE, Ph. DESTATTE, Micheline LIBON, Encyclopédie du Mouvement wallon, t. 1, p. 7-9, Charleroi, Institut Destrée, 2000.

[19] H. HASQUIN, Interview accordée à la RTBF, Ce Soir, 3 juin 1987, reproduit dans Ph. DESTATTE, Questionnement de l’histoire et imaginaire politique : l’indispensable prospection, dans Actes du Congrès La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, p. 308, Charleroi, Institut Destrée, 1992.

[20] H. HASQUIN, Il y a un nationalisme flamand. Y a-t-il un nationalisme wallon ou francophone ?, Conférence au Palais provincial de Liège dans le cadre du Collège Belgique, Notes de Ph. Destatte, 13 novembre 2013. La présentation sur le site de l’Académie royale précise :  La Belgique a-t-elle jamais formé une nation ? On peut raisonnablement en douter. Comment et pourquoi s’est développé un « nationalisme » flamand depuis le XIXe siècle ? Le Mouvement wallon est-il comparable au Mouvement flamand ? Y a-t-il eu des liens privilégiés entre Bruxelles et la Wallonie ? Quel est leur avenir ? À propos des hésitations wallonnes : Fédération Wallonie-Bruxelles ? Wallonie indépendante ? Rattachement à la France ? Ne confond-on pas « nationalisme » et « patriotisme » ? Voici quelques-unes des questions auxquelles s’efforcera de répondre l’historien Hervé Hasquin, spécialiste entre autres de la Wallonie et de son histoire. https://academieroyale.be/fr/le-college-belgique-lecons-detail/dates-heures-lieux/il-y-a-un-nationalisme-flamand.-y-a-t-il-un-nationalisme-wallon-ou-francophone-13-11-2013-17-30/ (31 juillet 2026)

[21] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Conseil d’administration du 4 avril 1992.

[22] H. HASQUIN, Historiographie et politique en Belgique, p. 16, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles et Charleroi, Institut Destrée, 1996.

[23] H. HASQUIN, Il y a un nationalisme flamand. Y a-t-il un nationalisme wallon ou francophone ?, Conférence au Palais provincial de Liège dans le cadre du Collège Belgique…, 13 novembre 2013.

[24] H. HASQUIN, La Wallonie, son Histoire, Bruxelles, Éditions Luc Pire, 1999.

[25] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Ph. DESTATTE, Visite du Ministre Hervé Hasquin, Président du Gouvernement de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, à l’Institut Destrée, le 24 mai 2000, L’Institut Destrée, ses atouts, ses faiblesses, ses enjeux et ses interpellations de la Communauté française Wallonie-Bruxelles pour 2001, Charleroi, Institut Destrée, 23 mai 2000, 7 p.

[26] H. HASQUIN, Les séparatistes wallons et le gouvernement de Vichy (1940-1943), Bruxelles, Académie de Belgique, 2004.

[27] Alain COLIGNON, Hervé Hasquin, Les séparatistes wallons et le gouvernement de Vichy (1940-1943), Une histoire d’Omerta, dans Revue belge de Philologie et d’Histoire, 2005, 83-2, p. 523-527. https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_2005_num_83_2_4932_t1_0523_0000_2 – Fabrice BOUTHILLON, Compte rendu, Hervé Hasquin, Les séparatistes wallons et le Gouvernement de Vichy (1940-1943), Une histoire d’Omerta, dans Revue du Nord, 2006/2 n°365, p. XXI. https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2006-2-page-XXI?lang=fr

[28] Marie-Françoise GIHOUSSE, Mouvements wallons de Résistance, mai 1940-septembre 1944, p. 35, 52-55, Charleroi, Institut Destrée, 1984.

[29] Ph. DESTATTE, L’identité wallonne, Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie (XIX-XXème siècles), p. 201-202, Charleroi, Institut Destrée, 1997. – voir également : Ph. DESTATTE, Actualité politique de Charles Plisnier sur la question wallonne, dans Francophonie vivante, Fondation Charles Plisnier, n°4, décembre 1996, p. 245-250.

[30] Paul DELFORGE dans Encyclopédie du Mouvement wallon, t. III,. p. 1529-1530. – Voir également, A. COLIGNON, M. LIBON, Politique extérieure et Mouvement wallon dans l’Entre-deux-Guerres  dans Encyclopédie du Mouvement wallon, t. III, p. 1288-1292, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[31] Micheline LIBON, Georges Thone et Georges Truffaut de 1940 à 1942. Et la Wallonie dans tout cela : un autre regard, dans Images et paysages mentaux des XIX et XXème siècle, de la Wallonie à l’outremer, Hommage au professeur Jean Pirotte, Louvain-la-Neuve, Academia, 2008.

[32] P. DELFORGE, La Wallonie et la Première Guerre mondiale, Pour une histoire de la séparation administrative, coll. Notre histoire, Namur, Institut Destrée, 2008. – P. DELFORGE, La Wallonie et la Première Guerre mondiale (la suite), Nouveaux éclairages sur la Wallonenpolitik, coll. Notre histoire, Namur, Institut Destrée, 2020.

[33] H. HASQUIN, Déconstruire la Belgique ? Pour lui assurer un avenir ?, coll. L’Académie en poche, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2014. – Ph. DESTATTE, Le confédéralisme, spectre institutionnel, coll. Notre Histoire, Namur, Institut Destrée, 2021.

[34] H. HASQUIN, Léopold III de Belgique, op. cit. – Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions, (1790-2020), 2e éd. revue et complétée, Bruxelles, Larcier, 2024.

[35] Jean STENGERS, Léopold III et le gouvernement : les deux politiques belges de 1940, Paris-Gembloux, Duculot, 1980.

[36] Je suis assez fédéraliste… La formule m’avait frappé. H. HASQUIN, Conférence au Palais provincial de Liège dans le cadre du Collège Belgique, 13 novembre 2013.

[37] H. HASQUIN, Il y a un nationalisme flamand. Y a-t-il un nationalisme wallon ou francophone ?, Conférence au Palais provincial de Liège dans le cadre du Collège Belgique, 13 novembre 2013.

[38] H. HASQUIN, Déconstruire la Belgique ?…, (Graty 15 septembre 2014), p. 124.

Mons, le 6 juillet 2026

Les réactions qui viennent de suivre les questions, à tout le moins légères, posées aux élèves du Certificat d’études de base (CEB), épreuve externe certificative organisée en fin de 6e année primaire dans toutes les écoles de la Communauté française de Belgique, ne sont que le symptôme de la difficulté persistante à aborder le sujet de la colonisation du Congo par la Belgique. Ce constat est d’autant plus surprenant que les historiens professionnels ont, depuis très longtemps, consacré des travaux analysant sans concession cette problématique de notre histoire : on peut citer Jean Stengers, Michel Dumoulin, Jean-Luc Vellut, Guy Vanthemsche, Idesbald Godderis ou Amandine Lauro, etc., souvent en dialogue avec des collègues congolais ou étrangers, dont les capacités critiques ne sont pas moindres.

Dans mes enseignements en Histoire de la Belgique contemporaine à l’Université de Mons, je consacre d’ailleurs un chapitre à la colonisation et à la décolonisation du Congo (1885-1965) dont je vais livrer ici une synthèse en quelques épisodes. On peut retrouver une version plus avancée de ce texte dans mon ouvrage : Ph. DESTATTE, Histoire de la Belgique contemporaine, Société et institutions (1790-2020), coll. de l’Ecole de Droit UMONS-ULB, Bruxelles, Larcier, 2024, 442 p. https://www.larcier-intersentia.com/fr/histoire-belgique-contemporaine-9782807947436.html

 

Introduction : historicité et légitimité de la colonisation

Aborder les relations entre l’Afrique centrale et la Belgique aux XIXe et XXe siècles est porteur d’enjeux que l’on pourrait formuler de la manière suivante : pourquoi la Belgique s’est-elle embarquée dans l’aventure coloniale européenne en Afrique au XIXe siècle ? Comment a-t-elle géré cette situation ? Et ensuite fait face au processus de décolonisation encouragé par les Nations Unies puis finalement revendiqué par les populations elles-mêmes ?

Par colonisation, nous entendrons, avec l’historienne Christelle Taraud, la mise en dépendance d’un territoire, qui peut être un Etat, par une métropole coloniale, qu’elle repose sur une administration directe ou indirecte et qu’elle soit de peuplement, d’exploitation, ou les deux ensemble [1]. On peut compléter cette définition en qualifiant cette mise en dépendance de processus politique de domination et d’oppression tout en attendant nos conclusions pour voir s’il s’applique à l’histoire de Belgique et de quelle manière :

 Phénomène de domination et d’oppression, la colonisation, en tant que processus politique transcendant les frontières idéologiques, a revêtu de multiples formes selon les empires, les terrains et les populations considérés, suivant des chronologies propres à chaque territoire colonisé [2].

Pour ce qui concerne la décolonisation, dont le concept a été également très discuté, la définition du sociologue franco-tunisien Albert Memmi (1920-2020) nous paraît la plus nuancée : l’ensemble des processus qui doivent conduire un peuple colonisé de la dépendance à l’indépendance.

Au sens large, la décolonisation est l’ensemble des réponses négatives d’un peuple colonisé à la condition qui lui est faite ; en fait, un mouvement parallèle et synchrone à celui de la colonisation, qui toujours l’accompagne et le nie [3].

Au sens étroit, on peut réserver le mot de décolonisation à la phase ultime du mouvement, lorsque l’ex colonisé achève la liquidation de la relation coloniale et inaugure sa vie d’homme libre [4].

Probablement davantage encore que pour d’autres problématiques, construire ce chapitre exige une démarche heuristique particulièrement rigoureuse, faite de réflexivité et d’empathie. Le cas de la Belgique n’est évidemment pas unique face à ces dynamiques de colonisation et de décolonisation, même si le débat y est particulièrement vif entre les mémoires et l’histoire. Avec leurs qualités et leurs défauts, les heureuses initiatives parlementaires de 2000-2001 [5] et 2020-2021 [6] constituent des éléments probants de cette vivacité. Les membres de la Commission « Lumumba » avaient observé que ce poids colonial était toujours bien présent et que les populations congolaises et belges n’avaient pas exorcisé les démons du passé [7]. C’est probablement toujours vrai plus de vingt ans plus tard même si l’historiographie s’est considérablement enrichie et si, surtout, le dialogue et la collaboration entre historiens congolais et belges se sont accrus. Comme le notait en 2023 Pierre Singaravélou, directeur de l’imposant ouvrage Colonisations, Notre histoire :

L’enquête historique ne fait pas bon ménage avec la morale et l’idéologie, dont elle est le meilleur révélateur, éclairant la manière dont se forgent les légendes dorées et les romans nationaux dans les métropoles impériales et les nations nouvellement indépendantes. Elle appréhende avec lucidité et sang-froid les sujets les plus brûlants, retrace leur généalogie, propose une multiplicité d’approches et d’interprétations, excluant la doxa du récit unique [8].

Néanmoins, nous aurions tort de considérer que le débat sur la colonisation ne serait que contemporain. Ainsi que la plupart des travaux le rappellent, en particulier celui qui vient d’être cité, les abus de droit, les violences, les spoliations, les massacres nous sont connus, car ils ont été dénoncés et documentés à l’époque. Déjà en 1885, le vif échange entre Jules Ferry (1832-1893) et George Clemenceau (1841-1929) à la Chambre des Députés de la République posait parfaitement la question de la légitimité de cette colonisation fondée sur les conceptions philosophiquement et scientifiquement inexactes ­de hiérarchie de ce qu’ils nommaient races et civilisations. Cette théorie raciste a notamment été répandue notamment par le diplomate français Arthur de Gobineau (1816-1882) dans son livre Essai sur l’inégalité des races humaines, publié en 1853. Elle est alors contestée, voire réfutée, en 1885 par l’intellectuel et homme politique haïtien (Joseph) Anténor Firmin, alors membre de la Société d’Antropologie de Paris [9]. Ainsi, d’emblée la question de l’égalité et des droits de l’être humain est-elle  convoquée [10].

À cet affrontement originel entre deux grands élus français, en correspond un autre tout aussi renommé, mais portant sur un bilan de colonisation belge. C’est évidemment la divergence des discours prononcés par, d’un côté, le roi Baudouin Ier (1930-1993) et, d’un autre, le Premier ministre Patrice Lumumba (1925-1961), lors de la cérémonie d’indépendance du Congo, le 30 juin 1960 au Palais de la Nation à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

Ainsi, pour le chef de l’État belge, le bilan de 80 ans de colonisation, c’est-à-dire en remontant à 1880, semblait particulièrement positif :

Messieurs, L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. Elle marque une heure décisive dans les destinées non seulement du Congo lui-même, mais je n’hésite pas à l’affirmer, de l’Afrique tout entière. Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations ; ensuite, pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s’apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d’Afrique ; enfin, pour appeler à une vie plus heureuse les diverses régions du Congo que vous représentez ici, unies en un même Parlement...[11]

En réponse, le discours surprise du nouveau Premier ministre congolais était fondé sur un tout autre regard de l’histoire. Patrice Lumumba s’est distancié à la fois des Belges et du discours pusillanime du président de la République, Joseph Kasa-Vubu (1917-1969), même si celui-ci avait renoncé en séance à prononcer la dernière partie de son allocution, la plus aimable à l’égard du colonisateur et du roi Baudouin [12]. De surcroît, Kasa-Vubu n’avait pas joué le jeu de la responsabilité ministérielle. Dès lors, le discours de Lumumba joua-t-il un rôle déterminant dans ce moment particulier d’émancipation des Congolais. On peut en juger par cet extrait de l’intervention du Premier ministre congolais :

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort ; nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine, pour les autres [13].

Comme l’écrit l’historien Jean-Luc Vellut, ce discours n’était pas surprenant par rapport à la ligne politique que Patrice Lumumba tenait depuis des mois dans son combat pour l’indépendance de son pays. Mais, outre qu’il était inattendu, il était fondamentalement différent de celui prononcé quelques jours auparavant par le Premier ministre lors de son investiture devant le Parlement congolais [14].

Un flashback est assurément nécessaire sur l’histoire des anciennes colonies, non seulement pour établir ce qui fondait cette différence radicale de regards et de postures, mais surtout pour les comprendre. Tout en ayant constamment à l’esprit que le Congo de 1955 n’est plus celui de 1885. Mais certains traits essentiels du système colonial persistent bel et bien tout au long de la domination belge [15].

 

1. L’État indépendant du Congo, une colonie sans métropole (1885-1908)

 L’entrée visible de l’Afrique dans l’empire de la civilisation, la distribution de ses vastes territoires entre les nations de l’Europe, l’initiation, sous leur conduite, de millions de nègres à des conditions supérieures d’existence, apparaîtront à juste titre comme l’une des révolutions les plus considérables de notre temps, les plus fécondes en conséquences économiques et politiques, peut écrire en 1888 Émile Banning (1836-1898) [16]. Ce fonctionnaire au ministère belge des Affaires étrangères, diplômé de l’Université de Liège, va jouer un rôle considérable pour diffuser l’idée de colonisation et soutenir une politique coloniale belge en Afrique.

 

La conquête de l’Afrique

Au milieu du XIXe siècle, de grands explorateurs comme David Livingstone (1813-1873), Henry M. Stanley (1841-1904), Verney L. Cameron (1844-1894), Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905), Carl Peters (1856-1918), notamment, ouvrent les voies de la colonisation de l’Afrique par les nations européennes. Celles-ci entrent progressivement en concurrence. Les explorations prennent progressivement la forme de colonnes militaires qui se font face, nécessitant un développement du droit international. La Belgique va investir cette compétence : l’Institut de Droit international est fondé à Gand en 1873 à l’initiative du juriste Gustave Rolin-Jaequemyns (1835-1902), futur ministre de l’Intérieur, libéral.

En fait, les intentions des nations européennes qui proclament leurs volontés humanitaires et civilisatrices sont ambiguës. De plus, elles se fondent sur le mythe d’une Afrique sauvage, inhabitée, inexploitée, hors du temps [17]. Le cas de la Belgique est caractéristique si on observe l’ambition de Léopold II (1835-1909), qui règne de 1865 à 1909, et rêve depuis 1855 d’offrir des débouchés commerciaux extérieurs à l’industrie belge [18]. En 1876, le roi organise au Palais royal à Bruxelles une conférence géographique internationale rassemblant les principaux voyageurs africains et géographes renommés. Dans son discours d’ouverture, Léopold II appelle à une croisade pour ouvrir l’Afrique à la civilisation et faire de Bruxelles, en quelque sorte, le quartier général de ce mouvement civilisateur [19]. C’est à cet effet qu’il fonde alors l’Association internationale africaine pour l’exploration et la civilisation de l’Afrique centrale, à vocations scientifique et philanthropique. Néanmoins, comme l’écrit l’historien bruxellois Jean Stengers (1922-2002), même s’il paraît convaincant, le langage humanitaire du roi, peut être interrogé : est-il philanthrope et naïf l’homme qui, en 1877, écrit que l’heure lui paraît propice pour « nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain » – et chez qui l’idée de la « part du gâteau » est évidemment demeurée, par la suite, l’idée fondamentale, qui inspire toute son action [20].

Alors que les puissances européennes commencent à s’emparer de ces parties de l’Afrique (Tunisie en 1881, Égypte en 1882, Guinée en 1884, Soudan en 1884, Érythrée en 1885, Togo, Cameroun et Sud-Ouest africain en 1885), quatorze États se réunissent à Berlin de novembre 1884 à février 1885, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck (1815-1898). L’objectif de cette conférence internationale est de se concerter sur les questions de liberté de commerce et de culte, d’esclavagisme et de souveraineté du continent africain, afin d’éviter de futures tensions voire des conflits entre Etats participants. Comme les Anglais refusent de parler du bassin du fleuve Niger et les Français de celui du Sénégal, la conférence va se focaliser sur le bassin du Congo auquel Lisbonne et Paris, mais aussi Léopold II, s’intéressent particulièrement. L’acte général de la Kongokonferenz proclame la liberté de commerce dans le bassin du Congo et arrête des principes humanitaires en matière de traite des esclaves, de circulation d’armes et d’alcool [21].

Le bassin du Congo en 1885 dans la carte de l’Afrique selon les connaissances européennes, établie par John Bartholomew (1831-1893) – Wikimedia Commons

L’honneur de Xavier Neujean

Léopold II, qui a transformé l’Association internationale africaine en Association internationale du Congo (AIC), se voit reconnaître depuis 1884, en marge de la conférence convoquée par Bismarck, et de manière indirecte par une série d’accords bilatéraux [22], la souveraineté personnelle sur l’État indépendant du Congo (EIC). Si ce territoire ne doit pas son existence à l’Acte de Berlin, ce texte lui impose d’importantes contraintes, parmi lesquelles la neutralité. Néanmoins, comme le souligne Jean Stengers, il s’agit du cas, unique dans l’histoire contemporaine, d’un État dont la souveraineté était investie dans la personne du souverain. Ainsi, les puissances avaient délibérément reconnu à un homme le droit de créer un État dont il serait le maître [23].

La Chambre belge vote la sanction de l’acte de la Conférence de Berlin qui revêt le caractère d’un traité de commerce universel. Le 10 mars 1885, le chef du Cabinet (« le Premier ministre »), le catholique Auguste Beernaert (1829-1912) se réjouit des résultats des manœuvres diplomatiques en marge de la Conférence de Berlin où la Belgique était représentée et en informe la Chambre des Représentants.

Un nouvel État se trouve ainsi, par l’accord unanime des nations, né à la vie publique. Et, pour la première fois sans doute dans l’histoire du monde, semblable événement se produit, non par l’effet de la conquête ou de révolutions sanglantes, mais comme un gage de paix, de civilisation et de progrès.

C’est une œuvre internationale ; mais cependant, nous avons le droit de le dire avec fierté, c’est essentiellement une œuvre belge. Et c’est pour nous une satisfaction patriotique de reconnaître, avec l’Europe entière, que le mérite en revient surtout à l’initiative, à la persistante énergie et aux sacrifices de notre Roi. (Très bien! très bien! sur tous les bancs.) (…)

Puisse, messieurs, dès aujourd’hui le Congo offrir à notre activité surabondante, à nos industries de plus en plus à l’étroit, des débouchés dont elles sachent profiter ! Puisse l’esprit d’initiative du Roi encourager nos compatriotes à chercher même au loin des sources nouvelles de grandeur et de prospérité pour notre chère patrie ! (Applaudissements.) [24]

L’enthousiasme de la Chambre, qui vote une adresse de félicitations au roi, ne la dispense toutefois pas d’un débat parlementaire plus approfondi. En effet, l’article 62 (87 nouveau) de la Constitution belge dispose depuis 1831 que :

Le Roi ne peut être en même temps chef d’un autre État, sans l’assentiment des Chambres. Aucune des deux Chambres ne peut délibérer sur cet objet si deux tiers au moins des membres qui la composent ne sont présents, et la résolution n’est adoptée qu’autant qu’elle réunit au moins deux tiers des suffrages [25].

Même si, au sortir de la Révolution de 1830, cet article avait été conçu afin d’éviter l’absorption du pays sous prétexte d’union personnelle, il n’en constitue pas moins en 1885 un obstacle formel pour le roi. Dûment cornaqué par Beernaert, le 28 avril 1885, le Parlement vote une résolution autorisant le roi à devenir le Chef de l’État fondé par l’Association internationale du Congo en précisant que l’union entre la Belgique et le nouvel État du Congo sera exclusivement personnelle. 124 membres sur 126 autorisent le roi. Seul le député libéral liégeois Léonard Xavier Neujean (1840-1914), avocat à la Cour d’Appel de Liège et futur bâtonnier, s’y oppose clairement en s’interrogeant – en juriste rigoureux qu’il est – sur la légitimité de l’initiative à l’égard des populations autochtones qui pourraient avoir été spoliées.

Le gouvernement ne fait ni ne tente aucune réponse à cette question capitale, qui est sur toutes les lèvres ! Il ne nous renseigne ni sur le caractère, ni sur les religions, ni sur les besoins, ni sur la densité, ni sur les dispositions des populations du nouvel État. Il nous laisse sous l’impression plus que vague d’une carte qui indique… des immensités inexplorées ! II n’explique ni peu ni point ce que sont « ces traités conclus avec les souverains légitimes dans le bassin du Congo et de ses tributaires qui ont cédé à l’Association internationale en toute souveraineté de vastes territoires en vue de l’érection d’un État libre et indépendant. » Nous en sommes réduits à cette phrase un peu sibylline que j’extrais de la déclaration de l’Association du 25 février 1885.

 Le gouvernement a-t-il pris connaissance de ces traités qui fournissent la matière du nouvel État, qui constituent ses titres et doivent contribuer à lui assurer la tranquillité ? Je concilie difficilement l’existence de ces traités avec les vides qui remplissent les 9/10 de la carte du nouvel État. La Belgique, dont le droit est la force, est-elle donc indifférente à la légitimité de cette souveraineté du nouvel État ? Le gouvernement ne cherche nullement à nous édifier, même sommairement, sur la viabilité du nouvel État ! [26]

En fait, la volonté du gouvernement est de faire échapper la Belgique à la responsabilité morale de l’initiative royale au Congo [27]. Néanmoins, très rapidement, l’expression Congo belge est utilisée, notamment à l’étranger et dans les milieux diplomatiques pour désigner la colonie : outre la personne du roi, tous les services centraux de l’EIC ont leur siège à Bruxelles, tous les fonctionnaires sont belges tandis que, au Congo même, les Belges jouent le rôle essentiel dans l’administration, la justice et l’armée où les officiers sont des détachés de l’Armée belge. Il en est de même pour les missions catholiques. Le roi toutefois distingue bien son rôle entre les deux États : dans la monarchie constitutionnelle, il n’exerce aucune responsabilité sans ses ministres et dans l’EIC, il les exerce toutes, souverainement, sur ce qu’il considère comme un bien privé, en particulier le Domaine de la Couronne, partie considérable de la province de l’Équateur qu’il se réserve par décret en 1896 et dont les revenus lui sont attribués. Ce domaine est à distinguer du Domaine privé, établi en 1892 pour couvrir les dépenses publiques de l’EIC.  Quant à la base juridique des droits de Léopold II sur le Congo, elle demeure dans une ombre que personne n’essaya de percer [28]. Cumulant à lui seul tous les pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire –, celui que l’on désigne désormais comme le roi-souverain échappe pour ses affaires congolaises aux règles de la responsabilité ministérielle, établit des décrets secrets, et peut révoquer à tout moment tout agent qu’il désigne, dérogeant au principe de l’inamovibilité des magistrats exerçant la justice [29].

Philippe Destatte

A suivre : 2. Un régime colonial prédateur

 

[1] Christelle TARAUD, Définition, Colonisation dans Christelle TARAUD, Idées reçues sur la colonisation, La France et le monde : XVIe-XXIe siècles, , p. 9-10, Paris, Le Cavalier Bleu, 2018.

[2] Amaury LORIN et Christelle TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles), Sociétés, cultures, politiques, p. 3, Presses universitaires de France, 2013. – Dans le Dictionnaire de l’histoire, figurant sur le site d’historiens professionnels Herodote.net, il est rappelé que le concept de colonisation est polysémique selon les périodes. Au XIXe siècle, par abus de langage, le mot colonie s’est appliqué à des territoires conquis et administrés par les Européens sans que les conquérants aient eu le souci de peupler ces territoires (ce fut le cas de la plus grande partie de l’Afrique noire ainsi que de l’Asie du Sud). https://www.herodote.net/colonie_colonisation_colonialisme-mot-13.php

[3] La frontière entre guerres et résistances se révèle très mince note l’historien français Lancelot Arzel : la conquête et la pacification du Congo léopoldien se résument à une guerre de près de trente ans, du Katanga de Msiri à la marche sur le Bahr el-Ghazal (1876-1906). Les grands chocs frontaux restent alors l’exception : ils laissent place à des ripostes ponctuelles engageant, contre les colonisés révoltés, de petites expéditions et des traques à l’ennemi à la fois nombreuses et violentes. Lancelot ARZEL, Du gibier au colonisé ?, Chasse, guerre et conquête coloniale en Afrique (France, Royaume-Uni, Belgique, 1870-1914), dans A. LORIN et Chr. TARAUD dir., Nouvelle histoire des colonisations européennes… p. 22.

[4] Albert MEMMI, Décolonisation dans  Encyclopaedia Universalis, t. 5,  p. 364, Paris, 1978. – Voir aussi : A. MEMMI, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, Paris, Corréa, 1957 – Gallimard, 1985.

[5] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba et l’implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête par MM. Daniel Bacquelaine et Ferdy Willems et MME Marie-Thérèse Coenen, Vol. 1, Doc 50 0312/006, 16 novembre 2001, 574 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312006.pdf – vol. 2,  Doc 50 0312/007, 16 novembre 2001, 412 p. https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/50/0312/50K0312007.pdf

[6] Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, ses conséquences et les suites qu’il convient d’y réserver, Rapport des experts, Chambre des Représentants de Belgique, Doc. 55 1462/002, 26 octobre 2021, 689 p. https://www.dekamer.be/FLWB/PDF/55/1462/55K1462002.pdf

[7] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba…, vol. 2, p. 839.

[8] Pierre SINGARAVELOU dir., Colonisations, Notre histoire, p. 6, Paris, Seuil, 2023.

[9] Anténor FIRMIN, De l’égalité des Races humaines (Anthropologie positive), p. 230, Paris, Pichon, 1885. gallica.bnf.fr/  – Elikia M’BOKOLO dir., L’Afrique entre l’Europe et l’Amérique : le rôle de l’Afrique dans la rencontre de deux mondes, 1492-1992, p. 28, Paris, Unesco, 1995.

[10] Sur la complexité à manier les notions de race et de racisme, voir : Claude-Olivier DORON (Université Paris-Cité), Histoire épistémologique et histoire politique de la race, dans Archives de philosophie, 2018/3, p. 477-499. – Juliette GALONNIER, Patrick SIMON et Julie RINGELHEIM, Faire avec ou contre la race ? Les dilemmes des organisations internationales, dans Critique internationale, Presses de Sciences Po, n°86, 2020/1, p. 11 à 24.

[11] Baudouin, roi des Belges, Discours sur l’indépendance du Congo prononcé le 30 juin 1960 au Palais de la Nation à Léopoldville, Africa Museum,https://www.youtube.com/watch?v=dhDSFLw2Epo&t=104s

[12] Jef VAN BILSEN, Congo 1945-1965, La fin d’une colonie, p. 232, Bruxelles, CRISP, 1994.

[13] Patrice Emery Lumumba, Premier Ministre du Congo, Discours du 30 juin 1960 lors de la proclamation de l’indépendance au Palais de la Nation à Léopoldville, Africa Museum, https://www.youtube.com/watch?v=dVZ1Gz9YFHY

[14] Jean-Luc VELLUT, Congo, Ambitions et désenchantements, 1880-1960, p. 491, Paris, Karthala, 2e éd., 2021.

[15] Idesbald GODDEERIS, Amandine LAURO & Guy VANTHEMSCHE dir., Le Congo colonial, Une histoire en questions, p. 24, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2023.

[16] Émile BANNING, Le partage de l’Afrique d’après les transactions internationales les plus récentes (1885-1888), Bruxelles, Mucquardt, 1888.

[17] Paul BOHANNAN et Philip CURTIN, L’Afrique et les Africains, p. 14-15, Paris, Ed. internationales, 1973. – La Première traversée du Katanga en 1806, Voyage des « Pombeiros » d’Angola aux Rios de Sena, traduit et annoté par A. VERBEKEN et M. WALRAET, Bruxelles, Institut royal colonial belge, 1953.

[18] Complément de l’œuvre de 1830, Établissements à créer dans les pays transatlantiques, Avenir du commerce et de l’Industrie belge, p. 36, Bruxelles, Muquardt, 1860. – Léopold, Duc de Brabant, Discours au Sénat, 17 février 1860, Annales parlementaires, Sénat, 1859-1860, p. 55 et 58.

[19] Discours du roi Léopold II devant la Conférence géographique internationale convoquée par lui à Bruxelles (Palais royal) le 12 septembre 1876, reproduit dans Louis VERNIERS, Paul BONENFANT et Fritz QUICKE, Lectures historiques, Histoire de Belgique, t. 3, p. 162, Bruxelles, De Boeck, 1936.

[20] Jean STENGERS, Léopold II et le Cabinet Malou, (juin-octobre 1884), dans Emiel LAMBERTS & Jacques LORY éd., 1884 : un tournant politique en Belgique, p. 151-177, Bruxelles, Facultés universitaires St. Louis, 1986.

[21] Acte général de la Conférence de Berlin, 26 février 1885, reproduit dans E. BANNING, Le partage politique de l’Afrique…,  p. 161-181. Aussi : https://www.herodote.net/Textes/berlin-acte.pdf

[22] Voir par exemple la convention avec l’Empire allemand du 8 novembre 1884, sept jours avant l’ouverture de la Conférence de Berlin, dans E. BANNING, Le partage politique de l’Afrique…, p. 93-94. La déclaration échangée avec les Etats-Unis date du 22 avril 1884.

[23] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités, 100 ans d’histoire, p. 94, Paris – Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989.

[24] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 10 mars 1885, p. 735.

[25] Actes du Congrès national, Constitution belge, dans Théodore JUSTE, Le Congrès national de Belgique, 1830-1831, précédé de quelques considérations sur la Constitution belge par Emile de Laveleye,  t. 2, p. 395, Bruxelles, Muquardt, 1880.

[26] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 28 avril 1885, p. 1027.

[27] Annales parlementaires, Chambre, 28 avril 1885, p. 1030.

[28] J. STENGERS, Congo, Mythes et réalités…, p. 91-93.

[29] Jules GERARD-LIBOIS et Benoit VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP, no 1077, p. 5,‎ 1985.

Liège, le 24 septembre 2010

Il me faut bien reconnaître aujourd’hui que c’est probablement par goût du surréalisme que, voici quelques mois, j’ai accepté la proposition du Sénateur Alain Destexhe d’intervenir à cette tribune tant la question qui était posée « la Révolution belge était-elle une Révolution francophone » me paraissait hors de propos sous le quadruple aspect de l’institution qui organisait cette réflexion, de la réalité politique que l’on pouvait sans peine anticiper pour cette rentrée, de la pertinence scientifique du sujet ainsi que de mes propres préoccupations [1].

Je me trompais. En tous cas sur certains points.

D’abord, on ne saurait nier l’intérêt de se replonger dans la séparation complète de la Belgique et de la Hollande. En cette période d’hésitations institutionnelles, chacun conviendra de l’actualité de certains problèmes dont ont dû se saisir les membres du Congrès national et les plénipotentiaires de la Conférence de Londres : comment fixer des frontières, comment partager une dette, quel régime instaure-t-on ?, etc. Ensuite, la question posée s’adosse à la connaissance de l’amalgame avec le Royaume des Pays-Bas qui – il faut le reconnaître – n’a pas considérablement mobilisé les historiennes et historiens de Wallonie et de Bruxelles. Pour ne faire qu’une comparaison de circonstance, on a bien moins écrit sur notre vie sous le régime hollandais de 1815 à 1830 que sur la collaboration francophone et wallonne, sous le régime allemand, pendant la Seconde Guerre mondiale… Enfin, sur le plan de mes propres recherches portant sur l’affirmation politique de la Wallonie, ce retour sur quelques sources de 1830 m’a, le croirait-on, donné quelques grains à moudre…

 

Une Révolution francophone en 1830 ?

Bien sûr, poser la question provocatrice d’une « révolution francophone en 1830 », sans fard ni guillemet, ne pouvait que crisper l’historien soucieux de la pertinence des catégories qu’il emploie. Veut-on indiquer par là que la « nation francophone » dont on nous dit, depuis quarante ans, l’émergence serait née sur les barricades du Sablon et de la rue Royale ? Que la Révolution fut faite au profit d’un espace francophone belge en devenir ? Ou simplement que ce sont des Belges qui parlent le français qui ont chassé les Hollandais du Parc de Bruxelles lors des journées de septembre ?

Charles Soubre (1821-1895), L’Arrivée de Charles Rogier et des volontaires liégeois à Bruxelles, 1880 – Bruxelles, Musée royal de l’Armée et de l’Histoire militaire

Le Professeur Léon Halkin, et – j’en suis certain – ses successeurs, ont montré à des générations d’historiens, passés par cette maison, la difficulté de manier les catégories en histoire et indiqué que seule l’intelligence de la critique historique – donc d’une démarche scientifique – permettait d’échapper à leur redoutable effet dévastateur ([2]). De même, l’historien français Paul Veyne rappelait que les concepts inadéquats donnent à l’historien un malaise caractéristique qui est un des épisodes consacrés de la dramatique de son métier : tout professionnel connaît un jour ou l’autre cette impression qu’un mot ne colle pas, qu’il sonne faux, qu’il est confus, que les faits n’ont pas le style qu’on attendrait d’eux d’après le concept sous lequel on les range ; ce malaise est un signal d’alarme qui annonce que l’anachronisme ou l’à-peu-près menacent […], écrivait l’auteur de Comment on écrit l’histoire [3].

Il en est ainsi du concept de francophone. Ainsi, le chercherait-on vainement dans nos sources, ce qui n’étonnera personne puisque le mot n’apparaît que quelque cinquante ans plus tard, et encore, ne devient-il d’usage courant que dans les années 1960. Selon le Robert (2008), le mot francophone renvoie d’ailleurs à des réalités différentes qui peuvent se résumer comme suit :

– l’emploi habituel du français dans certaines circonstances de la communication comme langue première ou seconde ;

– la pratique du français dans un groupe ou une région en tant que langue maternelle, officielle ou véhiculaire, même si les individus ne parlent pas tous le français ;

– les personnes qui appartiennent à une telle communauté et, dès lors, l’illustre dictionnaire renvoie pour les francophones de Belgique au mot wallon, pour ceux de Louisiane au cajun et du Canada à acadien ou québécois ;

– enfin, la quatrième occurrence fait référence à la francophonie internationale.

Constatons que l’essai d’application des trois premières occurrences à la réalité belge d’aujourd’hui nous ouvrirait des champs de négociations dignes de la constitution d’un gouvernement fédéral et consommerait probablement un volume de temps assez semblable. Au centre des deux démarches, on retrouve la question de Bruxelles que, prudemment, les rédacteurs du Robert ont omis de citer. On sait depuis Michel Foucault que pour analyser la formation des concepts – et donc mesurer leur validité –, il ne faut les rapporter ni à l’horizon de l’idéalité ni au cheminement empirique des idées ([4]).

La question qui, dès lors, semble se poser à l’historien est celle de la place de la langue comme moteur de la Révolution belge, et de savoir si les catégories linguistiques, et en particulier les catégories s’affirmant prioritairement de la langue française, apparaissent pertinentes pour comprendre ce qui s’est passé en 1830. C’est sous cette forme seule d’ailleurs que l’idée francophone apparaît, comme en témoigne l’extrait du journal liégeois Le Politique du 28 octobre 1829, cité par Els Witte dans la Nouvelle Histoire de Belgique : Toute la civilisation est française, purement française. Dans toutes les affaires sérieuses, dans toutes les conversations un peu relevées, la langue française est exclusivement employée par la classe aisée ([5]).

D’autres catégories émergent. L’opposant brugeois Louis de Potter, dans Le Courrier des Pays-Bas du 25 septembre 1829, réclame l’égalité pour les trois groupes qui constituent la population du Royaume : Hollandais, Flamands et Wallons ([6]). Quelques semaines plus tard, aux États généraux, le député D’Omalius-Thierry considère que les mesures linguistiques ont eu pour conséquences de traiter les Wallons en vaincus ([7]). Jean Stengers a montré que, en quelques années, ce concept s’affirmait comme désignant les habitants de la partie méridionale de la Belgique, y compris sa partie liégeoise. Le comte de Celles va du reste plus loin que son collègue des États généraux puisqu’il affirme, en décembre 1829, que la politique linguistique du roi pose des problèmes à notre nationalité de Wallons ([8]).

Rappelons que la situation linguistique de l’ensemble du Royaume des Pays-Bas était d’ailleurs problématique. Alors que le frison était parlé dans le Nord, l’allemand était l’idiome d’une grande partie du Grand-duché de Luxembourg, le peuple des Flandres s’exprimait dans des dialectes flamands, le français était utilisé dans les provinces du sud aux côtés des dialectes romans ainsi que par l’ensemble de la bourgeoisie de la Flandre et du Brabant. Même si 70% de ses habitants parlent le brabançon flamand, Bruxelles ([9]) se trouve déjà dans la logique de ce que Hervé Hasquin a qualifié de basculement – c’est-à-dire de francisation complète de la vie culturelle et administrative. La réalisation de ce basculement ne sera effective qu’après 1830  ([10]).

La langue a, sans nul doute, constitué un problème dans l’amalgame désiré par Guillaume d’Orange des populations de l’État qui lui avait été confié par le Congrès de Vienne. Et si la question linguistique est apparue comme un grief important aux yeux des révolutionnaires, on peut poser comme hypothèse que la réalité, la nature et l’impact de cette oppression linguistique furent distincts en fonction des différentes populations du Royaume, ce qui aura bien évidemment des effets sur les événements de 1830.

Dans cette contribution, je m’attacherai d’abord à retracer les différentes étapes de la politique linguistique des Pays-Bas avant d’aborder, dans un second temps, la Révolution elle-même et de proposer quelques pistes de recherche pour compléter cette esquisse.

 

1. La politique linguistique du Royaume des Pays-Bas

On sait, ou on oublie, que cette politique s’articule en trois temps.

1.1. La liberté des langues (1814-1823)

En rupture avec la francisation républicaine puis impériale, dès le 18 juillet 1814, le gouverneur général de la Belgique – encore occupée par les puissances alliées –, le baron Charles de Vincent, avait pris un arrêté permettant la rédaction des actes notariés en flamand ou en français selon la volonté des parties, ou en toute autre langue connue par le notaire et les parties. Cet arrêté rendait toutefois nécessaire la traduction en français de ces actes.

Deux mois plus tard, Guillaume d’Orange, pleinement investi de la puissance publique par l’Acte des Huit articles, fait publier un arrêté royal qui rétablit l’usage de la langue flamande dans toutes les parties du pays où elle est utilisée et entendue tout en considérant qu’il est nécessaire de *tolérer* l’usage de la langue française dans quelques parties de la Belgique où le flamand n’est pas utilisé ([11]). Dès lors, les actes rédigés en flamand seront enregistrés sans qu’il soit nécessaire d’y joindre une traduction française tandis que les actes de l’état civil seront tenus dans la langue usitée dans la commune où ces actes sont rédigés.

On évalue mal, toutefois, l’impact de ces mesures, même dans les provinces flamandes. Un rapport de police du 4 octobre 1815 rapporte qu’au moment où les armées alliées entrèrent en Belgique, la haine que bien des personnes portaient aux Français leur fit désirer que la langue flamande fût la seule dont on fit usage dans les actes publics ; maintenant qu’en fréquentant les séances de la 2e chambre des États généraux elles s’aperçoivent que le flamand que l’on parle dans nos provinces méridionales n’est qu’un patois qui ne ressemble en rien au hollandais, elles ont changé de manière de voir et jettent les hauts cris contre l’usage de la langue nationale dans les actes publics des provinces méridionales, et elles exagèrent les inconvénients qui en résulteraient […] ([12]).

D’ailleurs, le ministre de l’Intérieur Roëll écrit un peu plus tard au gouverneur du Brabant méridional, le Comte F. de Mercy-Argenteau, qu’il savait que la première société ne parle que le français, mais sur les dix personnes du peuple auxquelles je me suis adressé en français, lors de mon séjour à Bruxelles, la majeure partie m’a paru ne pas comprendre cette langue, de sorte que je n’ai pu me faire comprendre dans ce cas qu’en flamand ([13]).

Cette première période est donc marquée par l’identification de deux régimes linguistiques, le flamand et le français, avec des frontières floues marquées par la tradition et une grande tolérance dans l’application de ces régimes.

 

1. 2. La politique de néerlandisation (1823-1830)

L’application de l’arrêté royal du 15 septembre 1819 va modifier cette situation.

Son article 5 dispose en effet qu’à dater du 1er janvier 1823, aucune autre langue que la langue nationale – c’est-à-dire le néerlandais – ne sera reconnue légale pour les affaires publiques dans les provinces de Limbourg, de la Flandre-Orientale, de la Flandre occidentale et à Anvers ; en conséquence les autorités administratives, financières et militaires, collèges ou fonctionnaires, sans distinction, seront tenues, à commencer de ladite époque, de se servir exclusivement de la langue nationale dans toutes les affaires qui concernent leurs fonctions.

Complémentairement, le roi Guillaume précise, à l’article suivant, que les provinces du Brabant-Méridional, de Liège, du Hainaut, de Namur et le Grand-duché de Luxembourg ne sont point compris dans les dispositions de cet arrêté. Le roi se réserve toutefois le droit d’étendre ces dispositions par un arrêté spécial :

1° Aux villes et communes de la province du Brabant-Méridional dans lesquelles un examen ultérieur nous aura démontré que la langue flamande est la langue du pays.

2° Aux villes et communes des autres provinces, lesquelles avaient été précédemment réunies à des provinces où la langue est différente de celle usitée dans les provinces dont elles font partie maintenant.

Et le roi de lancer un appel aux autorités communales dans ces dernières provinces pour que celles qui désireraient obtenir, dans l’intérêt de leurs administrés, les mêmes dispositions, l’en informent pour qu’il puisse statuer sur leur appartenance linguistique. Ou, dit en terme royal : pour y être statué par nous comme nous le jugerons appartenir ([14]). On assiste donc de la part du pouvoir royal à un effort de néerlandisation des provinces du nord de la Belgique ainsi que des communes du sud qui en feraient la demande.

L’arrêté royal du 26 octobre 1822 vient encore compléter ce dispositif en étendant la contrainte linguistique aux arrondissements de Bruxelles et de Louvain. L’interrogation qui se développe alors dans le pays wallon est de savoir quand cette législation s’appliquera aux provinces wallonnes, ce qui est perçu comme une réelle menace. Comme l’écrit Pierre Kersten dans le Courrier de la Meuse : est-il nécessaire, pour la prospérité et le bonheur d’un État que tous ses habitants ne parlent qu’une même langue ? Cette question qui ne paraît pas encore avoir été traitée, quoiqu’on ait beaucoup écrit de part et d’autre sur la langue nationale, est pour les habitants des provinces wallonnes la seule intéressante, surtout depuis qu’on a répandu le bruit, fondé ou non fondé, que, dans quatre ans d’ici, l’arrêté du 5 octobre sera adopté pour ces provinces en entier ou en partie ([15]).

Parallèlement, pour le roi Guillaume, la politique scolaire est aussi une politique linguistique. Dans le chantier gigantesque de développement d’un enseignement placé exclusivement sous l’égide du gouvernement par la Loi fondamentale du 24 août 1816 et organisé par l’arrêté royal du 25 septembre 1816, le roi fait une large place à la néerlandisation, depuis le primaire jusqu’à l’Université, en passant par les athénées et l’École normale ([16]).

Il est intéressant de constater que la difficile mise en œuvre de cette politique met en évidence le dualisme sous-jacent aux provinces belges au travers d’une typologie qui fait apparaître les catégories de flamand et de wallon, au détriment de la catégorie affirmant la langue française, à la recherche de laquelle nous étions partis. Ainsi, la circulaire du 15 septembre 1819 sur l’emploi des langues dans les établissements scolaires distingue de Waalsche provinciën, les provinces wallonnes, de la situation des athénées et collèges dans les provinces flamandes ainsi que dans les arrondissements de Bruxelles et de Louvain ([17]).

De même, une enquête a eu lieu à l’athénée de Bruxelles, fin 1822, pour mesurer l’impact de la généralisation de l’utilisation du flamand dans l’enseignement de cet arrondissement. Lorsque le ministre de l’Éducation, l’Utrechtois Anton Falck ([18]), interroge ses services le 17 avril 1823 pour savoir quel est le nombre d’élèves wallons et autre qui ne pourrait profiter de l’instruction donnée sous cette nouvelle réglementation, il lui est répondu que vingt pensionnaires ou demi-pensionnaires appartenant à des familles des provinces wallonnes, et quelques Anglais, quitteraient le pensionnat sans délai […] ([19]).

Quelques jours plus tard, le même ministre écrit en néerlandais au roi Guillaume que – je traduis – dans les écoles supérieures il y a certains cours qui, conformément au règlement, ne doivent pas être donnés en latin. Falck précise qu’on utilise souvent la langue française à Louvain et à Gand parce que ces universités enseignent tant aux jeunes des provinces wallonnes que flamandes […]. Et le ministre de considérer qu’un changement ne se ferait pas sans préjudice considérable à ces deux écoles supérieures. […] ([20]).

Début 1816, l’historien namurois Louis Dewez, ancien professeur au collège de Nivelles, est Commissaire de la Division wallonne de l’Instruction publique, des Arts et des Sciences ([21]). On s’en moque dans L’observateur politique, administratif, historique et littéraire de la Belgique où on écrit qu’il faut donc plaindre le fonctionnaire qui, comme M. De Wez, commissaire général de l’instruction publique dans les provinces wallonnes, s’en sert, peut-être sans pouvoir comprendre combien departement van ONDERWYS, enz., prononcé surtout par un Wallon, est ingénu ; mais félicitons tous ceux Wallons ou Flamands indistinctement, qui prennent le titre très sonore d’adjoint-inspecteur des administratie bij de armée ([22]). Dewez exercera également la fonction d’inspecteur des athénées et des collèges. En 1823, son homologue – ou successeur ([23]) – désigné pour les provinces flamandes, le catholique Henricus Wijnberg, écrit au même ministre Falck que l’on pourrait introduire, avec la nouvelle année scolaire, l’utilisation de la langue nationale dans la classe de sixième, s’il n’y avait pas parmi les élèves quelques Wallons. Il voit du reste aussi un problème pour les jeunes flamands, car ceux-ci n’ont pas, ou peu, ou imparfaitement, d’enseignement dans leur langue maternelle, c’est-à-dire dans son esprit, en néerlandais ([24]). Bien que, de manière satirique, le journal de Doncker fasse apparaître des distinctions régionales dans le Royaume des Pays-Bas sur lesquelles les historiens belges semblent avoir peu insisté.

 

1.3. Le retour à la liberté des langues (juin 1830)

Nombreux sont ceux qui se sont inquiétés des effets sur la société belge de la politique linguistique de Guillaume d’Orange et de ses ministres. Les pétitions vont en effet se multiplier à l’égard du gouvernement dont on critique la logique de contrainte linguistique ([25]). Le bourgmestre de Bruxelles, Louis de Wellens note, le 8 décembre 1829, que le libre usage des deux langues ferait cesser bien des clameurs, et [que] si au bout de quelques années on exigeait dans les deux sections du royaume la science des deux langues pour tous les employés, on atteindrait le but de rendre l’étude du hollandais indispensable dans le midi sans froissement ([26]).

L’Ambassadeur britannique Sir Charles Bagot estimait, le 15 décembre 1829, dans un courrier à son ministre des Affaires étrangères Lord Aberdeen que, dans les projets d’arrêté du roi Guillaume portant sur la question de l’emploi de la langue néerlandaise dans les actes publics, certains étaient de nature à l’intéresser. Ainsi, the 16th paragraph relates to the question of the national language, and promises to revoke the attempt, which was given so much discontent, to enforce the use of the Dutch language in almost all public transactions in the Country, excepting, I beleive, in the Pays Wallon ([27]). La formule est intéressante qui donne une dimension internationale à l’espace wallon, d’autant que le diplomate ne se sent pas obligé d’expliquer de quoi il s’agit à son ministre.

Ainsi, le procureur du Roi de Bruxelles Henry-Joseph Schuermans écrivait au ministre de la Justice, Cornelis Félix van Maanen, le 11 janvier 1830, que les opposants réunis autour du général baron van der Linden d’Hoogvorst disaient que les dispositions existantes étaient illégitimes, car à Bruxelles où la population est en partie wallonne, les Wallons n’avaient pas les mêmes privilèges que les étrangers, et qu’il serait convenable de laisser à chacun le choix de sa langue dans ses affaires personnelles. […] En effet, ajoutait le procureur, je pense qu’il serait très opportun que S.M. le Roi, de son propre gré, fasse savoir que les actes personnels à Bruxelles pourront être rédigés en langue française, lorsqu’un des intéressés déclarera qu’il ne comprend nullement la langue nationale, ou insuffisamment ([28]).

Le 4 juin 1830, voulant lâcher du lest, le roi modifie à nouveau la législation et autorise que tous actes, soit authentiques, soit sous seing privé, sans distinction, pourront, à l’avenir, dans toute l’étendue du royaume, être rédigés dans la langue dont les parties intéressées désirent qu’il soit fait usage, […]. De surcroît, il autorise les cours et tribunaux dans les provinces du Limbourg, de la Flandre-Occidentale et d’Anvers, ainsi que dans les arrondissements de Bruxelles et de Louvain (province du Brabant méridional) à permettre, à la demande des parties, dans toutes causes et affaires judiciaires, qu’il soit fait usage de la langue française dans les actes et plaidoiries. Il ajoute que, dans ces communes, lorsque le français ou le wallon est la langue du peuple, tous les actes et documents relatifs à l’administration publique pourront être rédigés en français.

L’article 5 de l’arrêté royal du 4 juin 1830 dispose que dans les mêmes provinces ou arrondissements, les personnes qui n’entendent pas la langue des Pays-Bas, pourront s’adresser en français aux autorités administratives et financières, pourvu que cette langue soit connue des dites autorités ; dans ce cas, les réponses et décisions pourront avoir lieu dans cette langue. Les autorités constituées dans les provinces et arrondissements mentionnés ci-dessous, auront la faculté d’employer la langue française simultanément avec celle des Pays-Bas dans toutes les annonces qui ne sont point comprises dans celles mentionnées à l’article 2 pour autant que la première de ces langues constitue pour une partie de la population la langue du peuple, ainsi que dans tous les cas où il importera que ces annonces reçoivent également de la publicité dans les provinces ou communes wallonnes.

L’usage de la langue française étant maintenu dans les provinces de Liège, du Hainaut et de Namur, ainsi que dans l’arrondissement de Nivelles (province du Brabant-méridional) pour toutes les affaires tant administratives et financières que judiciaires. L’usage des langues française et allemande est pareillement maintenu dans notre grand duché de Luxembourg ; […] ([29]).

Cette mention explicite des provinces et communes wallonnes dans un arrêté royal du Roi Guillaume, antérieurement à la Révolution, est particulièrement intéressante, car elle complète l’analyse qu’André Cordewiener faisait en 1980 dans La Wallonie, le Pays et les Hommes lorsque, constatant que le mot Wallonie n’existait pas en 1830, il ajoutait que la distinction de « provinces wallonnes » était courante dans les journaux et les correspondances privées et que, si les limites n’étaient pas très strictes dans le sens où il n’y avait pas de véritable frontière, elles correspondaient dans l’esprit des gens à des réalités linguistiques ([30]). En voici une mention dans un acte public avec, de surcroît, une délimitation claire, sauf en ce qui concerne bien sûr la frontière entre le grand duché et la province du Luxembourg, qui sera l’œuvre de la Révolution belge et dont le tracé sera délimité en application du traité du 19 avril 1839.

À la veille de l’insurrection, l’usage de la langue française est donc maintenu explicitement dans les communes des provinces de Liège, Hainaut, Namur et dans l’arrondissement de Nivelles, communes où les actes d’administration publique seront rédigés en français ou en wallon ([31]).

Ainsi, comme l’écrit naïvement le journal Le Belge du 10 juin 1830, à propos du nouvel arrêté sur les langues, un sujet de plaintes nombreuses et fondées vient d’être écarté par le gouvernement ; en autorisant le libre usage de la langue française, il ralliera à lui une foule d’hommes éclairés que des restrictions arbitraires avaient révoltés ; […] ([32])

Si la législation linguistique, telle qu’elle apparaît avant la Révolution, semble dès lors devenue plutôt libérale, on pourrait s’étonner de la place de ce grief dans les motivations des Wallons qui vont participer à l’insurrection. Ce serait sans compter sur ce que Philippe Raxhon a justement appelé le « non-dit » qui laissait accroire, depuis 1819, que la volonté des Nassau était bien de faire du néerlandais la langue de tous les Belges à long terme, même si cette ambition n’a jamais trouvé une formulation aussi abrupte dans la législation ([33]).

C’est en cela que, comme l’écrivait Robert Demoulin en 1973, la politique linguistique de Guillaume d’Orange fut la première occasion d’une prise de conscience des provinces wallonnes. L’application des lois linguistiques obligea l’État à dresser des cartes, à répartir les hommes selon des critères nouveaux. Ce ne fut pas le libre choix de la langue [,car la supériorité du français était trop nette,] mais la géographie qui figea la ligne de partage des langues ([34]).

 

2. La Révolution elle-même : se garder de toute conclusion hâtive

On sait que les événements de 1830 ont été d’une grande ampleur dans certaines villes wallonnes et que des volontaires wallons ont joué un rôle important dans l’insurrection bruxelloise ([35]).

Le témoignage de l’Anglais Charles White, juste après l’échec de la mission du Prince d’Orange auprès de son père, et consigné peu après la Révolution, est assez parlant :

Tous les yeux et tous les cœurs étaient tournés vers Bruxelles ; une sorte de levée en masse (car on peut lui donner ce nom), commença partout, mais particulièrement dans les provinces wallonnes. Le paysan abandonnait ses champs, l’ouvrier ses ateliers, le mineur sa houillère ; toutes les classes laborieuses quittaient simultanément leurs travaux, et se portaient sur la capitale, où elles s’attendaient à trouver des moyens d’existence, et à jouir sans contrainte de la vie oisive du soldat. La charge de loger et nourrir cette affluence d’étrangers exigeants, sans loi et sans discipline, finit par devenir insupportable aux Bruxellois ([36]).

Je n’aborderai pas l’image qui a été donnée de ces événements en Wallonie et, en particulier dans le mouvement wallon, puisqu’une communication doit être présentée à ce sujet par mon collègue Philippe Raxhon. J’avais estimé, en 1997, dans mon ouvrage sur l’affirmation de la Wallonie aux XIXe et XXe siècles, que ce rôle des Wallons à Bruxelles ne fut pas militairement décisif et que, pour contredire Charles Plisnier, ce ne fut pas le sang wallon qui éclaboussa les barrières dressées contre les Hollan­dais ([37]), mais,  à plus de 90%, les travailleurs manuels salariés, ouvriers ou journaliers, domiciliés à Bruxelles et répon­dant à une attaque de la ville par l’armée hollandaise. En me basant sur les travaux de l’historien américain John W. Rooney Jr., je notais que près de 60% de ces insurgés avaient le flamand comme langue mater­nelle et étaient originaires des deux Flandres et d’Anvers d’où beaucoup avaient émigré suite à la crise du textile ([38]). Rooney concluait son article dans la Revue belge d’histoire contemporaine que l‘image émergeant de l’analyse de ces données est celle d’une révolution à majorité bruxelloise écrasante. L’aide reçue du dehors par les Bruxellois fut minime, tandis que la présence d’étrangers fut virtuellement inexistante ([39]). En 2005, Els Witte, se basant sur la même source arrive à la même conclusion : le soutien des autres régions a bien existé, écrit le professeur à la VUB, mais dans une faible mesure ([40]).

Je serai aujourd’hui plus prudent, en tous cas sous réserve d’inventaire. En effet, mon excellent collaborateur Paul Delforge a, lors des travaux qu’il a réalisés en 2007 et 2008 avec Jean-Pierre Delhaye au sujet du militant wallon Franz Foulon, attiré mon attention sur les travaux menés par ce dernier concernant la Révolution de 1830 au Pays d’Ath ([41]). Jean-Pierre Delhaye a retrouvé dans les sources locales les noms des combattants originaires de l’arrondissement d’Ath présents à Bruxelles du 23 au 27 septembre 1830, parmi lesquels 80 Athois, 25 Flobecquois et des volontaires de Frasnes et de Lessines dont le nombre et l’identité restent à préciser. Or lors de leur analyse, Jean-Pierre Delhaye a constaté que ceux-ci ne sont pas tous repris dans les listes codées par J. W. Rooney. Il importe donc de se garder de toute conclusion hâtive sur la répartition des combattants en Flamands et Wallons, en Bruxellois et provinciaux, notent les auteurs des Écrits politiques wallons consacrés à Franz Foulon ([42]). Dès lors, des études me paraissent devoir être entreprises au niveau local, non seulement en Wallonie, mais aussi en Flandre du reste, afin de pouvoir mesurer réellement l’importance de la mobilisation. Robert Demoulin, dans sa vaste étude de 1934, considérait, en tous cas, que la participation de la province à la victoire de Bruxelles est considérable, qu’on envisage les effectifs de volontaires ou qu’on tienne compte des répercussions qu’a eues, sur les belligérants, l’arrivée de ces gens dans la capitale ([43]).

Contrairement à ce qu’écrivait Jean Stengers en 2000 dans son Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918 ([44]), je pense que cette étude aurait, malgré son ampleur, un intérêt certain. Moins, peut-être, pour mesurer a posteriori un sentiment national que pour tenter de déceler les motivations de ceux qui partaient au secours de Bruxelles. Ces motivations étaient diffuses et multiples, notait Robert Demoulin, et tournaient surtout probablement autour de cette idée de liberté qui avait soulevé les masses derrière la République. L’incertitude était certainement considérable quant à la forme que pourrai(en)t prendre l’espace ou les espaces politiques qui émergerai(en)t de l’insurrection ([45]).

Parallèlement à la question des volontaires, il serait probablement utile également d’analyser cet autre facteur décisif que furent les défections dans l’armée hollandaise. Robert Demoulin relève dans son ouvrage de 1934 que lorsque les premiers événements se produisent à Bruxelles, le roi, par arrêté du 28 août 1830, n° 54, rappelle les miliciens primitivement exemptés. Le 9 septembre 1830, seulement 19.771 d’entre eux sont rentrés sur un total de 38.200 ; le 13, 24.138 ; le 24, 29.131. Le professeur à l’Université de Liège note que sur les 9.069 absents, 5.701 étaient Belges et ajoute que la plupart des manquants étaient originaires des provinces du Brabant méridional, de Liège et de Namur ([46]). On sait que les défections vont être de plus en plus massives, particulièrement dans les villes où l’insurrection va réussir. Francis Balace nous a donné quelques indications à cet égard, particulièrement sur Liège, mais il reste à étendre ce travail à l’ensemble de la Belgique, ainsi qu’à mettre les deux facteurs en relation.

 

3. Conclusions : méprises et ambiguïtés d’une révolution

 Réticent à revenir sur 1830 en abordant la question linguistique au travers de l’interrogation sur l’existence d’une « révolution francophone », il me faut désormais me réjouir, car cette occasion m’a permis, non bien sûr de valider cette hypothèse – j’ai dit pourquoi d’emblée –, mais d’élargir le champ de recherche sur l’histoire de la Belgique et en particulier de la Wallonie.

Trois axes de recherche m’apparaissent devoir être réinvestis à l’avenir : d’abord, les volontaires wallons pour rejoindre les émeutiers bruxellois en 1830, question qui pourrait être mise en relation avec les défections de soldats wallons dans l’armée hollandaise, ensuite, la préfiguration d’un espace wallon avant la Belgique, enfin, la question de la conscience de cet espace.

 

3.1. Volontaires wallons pour rejoindre les émeutiers bruxellois et défections dans l’armée hollandaise

Le rôle des provinces wallonnes dans les événements de 1830 a été largement étudié. Il est évidemment significatif, surtout par le rôle insurrectionnel joué par les Wallons dans leurs provinces après l’émeute du 25 août à Bruxelles. Sauf à Namur, Tournai et surtout Mons, où l’échec des révolutionnaires est sanglant, les Wallons s’émancipent assez rapidement du pouvoir hollandais, contrairement à la Flandre où, écrit Robert Demoulin, les autorités ne cèdent pas une parcelle de leur pouvoir et ne permettent pas la moindre démonstration séparatiste ([47]). Louvain et Tirlemont constituent là aussi des exceptions : mais ces villes insurgées ont fort à faire avec les troupes hollandaises dépêchées dans le Brabant méridional. La géographie est ici déterminante : l’armée hollandaise vient du Nord, qu’elle boucle et occupe jusqu’à Bruxelles. Mais, ajoute Robert Demoulin, l’hostilité déclarée de la bourgeoisie industrielle et commerçante flamande à l’égard des rebelles bruxellois a empêché une aide immédiate ([48]).

Le chantier est vaste qui consiste, comme nous l’avons suggéré à la suite de Paul Delforge et de Jean-Pierre Delhaye, à mener des enquêtes locales sur toutes les communes de Wallonie, voire de Belgique, pour établir le nombre, la liste, ainsi que les caractéristiques sociales et professionnelles des combattants de 1830. Une recherche portant sur les défections parmi les conscrits de l’armée hollandaise pour ces mêmes communes permettrait peut-être d’établir quelques éclairantes corrélations.

 

3.2. La préfiguration d’un espace wallon avant la Belgique

Au-delà des déclarations rassurantes des historiens wallons, y compris au sein de l’Institut Destrée, sur le fait que l’on ne peut pas parler spécifiquement de Wallonie avant 1830, on voit se dessiner, à la suite des remarques d’André Cordewiener, non seulement un espace informel wallon, exprimé au travers des termes pays wallon ou provinces wallonnes, mais aussi un espace formel, de droit public, consigné dans les arrêtés du roi des Pays-Bas du 15 septembre 1819, 26 octobre 1822 et du 4 juin 1830. Le premier détermine deux ensembles de provinces, avec deux législations linguistiques différentes, dont une entité comprend le Brabant méridional, Liège, le Hainaut et le grand duché de Luxembourg, entité qui fait exception aux dispositions de l’arrêté royal. Le deuxième ampute cet espace des arrondissements de Bruxelles et de Louvain, désormais en voie de néerlandisation. La circulaire du 15 septembre 1819 sur l’emploi des langues dans les établissements scolaires appelait d’ailleurs ce nouvel espace amputé les Waalsche provinciën. L’arrêté royal du 4 juin 1830 fait explicitement référence aux provinces et communes wallonnes tandis qu’une distinction est établie, sur le plan linguistique entre, d’une part, les provinces de Liège, du Hainaut, de Namur, ainsi que l’arrondissement de Nivelles en Brabant méridional où l’usage du français (ou du wallon dit la Table analytique et raisonnée de la Pasinomie) est maintenu en matières administratives, financières ainsi que judiciaires, et d’autre part, le grand duché de Luxembourg où le français comme l’allemand sont d’usage. Ce sera l’œuvre des liquidateurs du Royaume des Pays-Bas que de fixer la frontière entre la province de Luxembourg et le grand duché.

Ainsi, au moment de l’insurrection, le grief linguistique semble-t-il écarté pour les Wallons, alors que, nous le savons, il a constitué un des moteurs majeurs de la Révolution. Il est en effet symptomatique que, lorsqu’il relate les événements au lendemain de la Révolution, l’Anglais Charles White ait encore en mémoire l’arrêté du 15 septembre 1819 : l’affinité entre les idiomes hollandais et flamand qui ont des racines communes, pouvait faciliter cet essai (présenté comme essai seulement) dans les Flandres et le voisinage d’Anvers. Mais imposer aux provinces walonnes (sic), au Brabant méridional, et aux habitants du Hainaut, comme condition sine qua non de l’exercice des professions libérales, la connaissance d’une langue si complètement différente de celle que parlent les classes moyenne et élevée dans cette partie de la Belgique, c’était consacrer une vexation légale qui devait blesser les intérêts de toutes les familles ([49]).

Au-delà de la crainte d’une néerlandisation totale de la Belgique, crainte réelle ou supposée, on doit prendre également en considération le côté hésitant pour ne pas dire brouillon de la gouvernance menée par le roi Guillaume. Celle-ci fut aussi certainement une cause de l’agacement de ses sujets. Le témoignage du représentant autrichien à Bruxelles dans un courrier adressé au chancelier Metternich le 21 juin 1830 est à ce point de vue particulièrement édifiant :

Depuis les dix années que j’habite ce pays, je n’ai vu que changement continuel de système dans toutes les branches d’administration, je n’ai vu que faire et défaire ; s’aventurer, s’opiniâtrer, puis rétrograder et céder de mauvaise grâce ; proposer, modifier, retirer, puis représenter une mauvaise loi ; imposer la mouture et l’abolir ; rendre obligatoire, puis facultatif, le collège philosophique, et ensuite le détruire ; proscrire les études à l’étranger, et les permettre ; imposer une langue prétendue nationale que la grande moitié de la nation ne comprend pas, et revenir avec mauvaise grâce sur cet acte despotique ; lâcher et ressaisir la presse ; en un mot, de la stabilité en rien […]. Tout cela ne doit-il pas déconsidérer ce gouvernement et son chef aux yeux de ses propres sujets et le discréditer auprès des autres gouvernements ? ([50])

On ne souhaite évidemment voir un tel jugement ne porter sur aucun gouvernement contemporain…

 

3.3. La conscience d’un espace wallon avant 1830 ?

Y a-t-il eu conscience de cet espace wallon avant 1830 ? Question difficile, car les recherches manquent ici encore. On peut évidemment douter d’une conscience collective, les nationalités ayant été différentes jusqu’en 1794, mais d’autres facteurs d’affinités ont pu jouer : les parlers romans, la situation de bilinguisme wallon-français, la civilisation mosane, l’opinion publique durant le Consulat et l’Empire, etc. On manque assurément de sources.

Un fort indice nous vient d’un historien, déjà évoqué dans cette communication : l’ancien Commissaire de la Division wallonne de l’Instruction publique, des Arts et des Sciences, Louis Dewez publie en 1833 un Cours d’histoire Belgique contenant les leçons publiques qu’il a données au Musée des Lettres et des Sciences de Bruxelles. Il y note que :

La Belgique est partagée entre deux peuples, les Wallons et les Flamands. Les premiers parlent la langue française ; les seconds la langue flamande. La ligne de démarcation est sensiblement tracée ; […]

Ainsi, les provinces qui sont en deçà de la ligne wallonne, savoir : la province de Liège, le Brabant wallon, la province de Namur, le Hainaut, sont wallonnes.

 Et celles qui sont au-delà de la ligne flamande, savoir : le Limbourg, le Brabant flamand, la province d’Anvers, la Flandre orientale et occidentale sont flamandes.

 Ce n’est point ici une division arbitraire ou un plan fait d’imagination pour appuyer une opinion ou créer un système ; c’est une vérité de fait, dont tous ceux qui ont la moindre connaissance des lieux peuvent aisément reconnaître l’exactitude, ou enfin dont on peut s’assurer par la seule inspection de la carte ([51]).

Cette affirmation, qui nous apparaissait jadis un peu isolée, semble prendre consistance au travers des éléments de la législation linguistique hollandaise ici rappelés, de même qu’à la lumière du regard de quelques diplomates étrangers en poste en Belgique ou même de celui de témoins flamands ([52]).

Dans son cours d’histoire de Belgique, Jean Lejeune avait bien noté un fait fondamental : la Belgique de 1830 rassemble dans ses frontières tous les « Flamands » et tous les « Wallons ». Et il est curieux de constater, poursuivait le professeur liégeois, que, des deux côtés, s’exprime la conscience de leur ancienne opposition ([53]). Et de rappeler les lignes du témoignage de l’ancien magistrat de la Cour de Bruxelles, Auguste de Wargny, dans ses esquisses historiques sur la Révolution, publiées dès 1830, où il relevait que cette vieille inimitié, cette sorte d’éloignement antipathique, existant depuis tant de siècles entre les Flamands et les Wallons, avait totalement disparu et s’était absorbé dans la haine commune contre le nom hollandais ; l’observation était frappante à Bruxelles alors encombrée d’auxiliaires wallons qui s’embrassaient en frères avec les Flamands, Belges comme eux. Cette espèce de réconciliation était franche ; elle doit être et sera éternelle ! Plus de mépris et de sarcasmes réciproques, plus de rixes ou combats de kermesse. Tous les Belges, quel que soit le langage qu’ils parlent, se rappelleront toujours le grand événement qui les a affranchis et liés plus étroitement que jamais. La forêt de Soigne et toute ligne de démarcation entre eux se sont effacées et ont disparu sous les boulets hollandais qu’ils affrontaient ensemble ; il n’y a plus que des frères parmi nous ([54]).

D’autres déclarations plus volontaristes existent qui ne manquent pas de troubler quant à la vigueur, mais aussi quant à la conscience de certains publicistes. Une menace telle que celle du Journal de Liège des 13 et 14 juin 1831 ne peut être oubliée :

Si contre toute attente, l’intrigue de quelques hommes l’emportait, si tout était sacrifié aux ridicules clameurs de Bruxelles qui veut absolument être capitale, il resterait au Pays de Liège, au Luxembourg, à Namur et au Hainaut, la faculté de s’entendre, d’assembler leurs députés et de se déterminer seuls ([55]).

 La législation qui va se mettre en place au lendemain de l’indépendance belge va évidemment gommer pour longtemps ces aspérités. Quant aux historiens, quelques générations vont passer avant qu’ils n’osent tirer les mêmes conclusions que Louis Dewez. Mais il est vrai que leur mission était tout autre…

 

 Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Cette texte constitue ma contribution au colloque organisé par le Parlement de la Communauté française 27 septembre 1830 : une révolution francophone ? tenu à la salle académique de l’Université de Liège le 24 septembre 2010. Il a longtemps figuré sur le site de la Communauté française de Belgique avant d’y constituer comme une ERREUR 404 en 2024.

[2] Léon-E. HALKIN, Initiation à la critique historique, coll. Cahiers des Annales, 6, p. 103-116, Paris, Armand Colin, 1973. – L-E. HALKIN, Les catégories en histoire, dans Les catégories en histoire, p. 11-16, Bruxelles, 1969.

[3] Paul VEYNE, Comment on écrit l’histoire suivi de Foucault révolutionne l’histoire, p. 88, Paris, Seuil, 1978.

[4] Michel FOUCAULT, L’archéologie des savoirs, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, p. 84, Paris, Gallimard, 1969.

[5] Els WITTE, La construction de la Belgique,1828-1847, dans Michel DUMOULIN, Vincent DUJARDIN, Emmanuel GERARD et Mark VAN den WIJNGAERT, Nouvelle Histoire de Belgique, p. 33, Bruxelles, Complexe, 2005.

[6] Jean STENGERS, Liégeois et Wallons, dans Hommages à la Wallonie, Mélanges d’histoire, de littérature et de philologie wallonnes offerts à Maurice-A. Arnould et Pierre Ruelle, édités par Hervé HASQUIN, p. 445, Bruxelles, ULB, 1981.

[7]  Ibid.

[8] Courrier de la Meuse, Supplément du 7 janvier 1830, cité par Léon-L. GUILLAUME, Aux origines du mouvement wallon, Sentiment liégeois et sentiment français en 1830 et 1831, dans La Vie wallonne, t. 23, n°245, 1er trimestre 1949, p. 19. – Le Comte de Celles avait été rencontrer le Pape Léon XIII à Rome le 25 mai 1826, Dans une correspondance avec le Roi Guillaume, il  note : Je continuai à faire connaître le pays, le clergé, nos lois et anciens usages et je m’appesantis sur l’ignorance des prêtres flamands plus spécialement, la fougue des Wallons et les très anciennes idées des prêtres catholiques hollandais. H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken der Algemeen Geschiedenis van Nederland, 1825-1830, 1917, Regeering Van Willem I – Tweede Stuk, De Celles aan den Koning, 7 juillet 1826, p. 228.

[9] Els WITTE, La construction de la Belgique…, p. 166.

[10] Hervé HASQUIN, op.cit., p. 208.

[11] 1er octobre 1814, Arrêté du prince souverain Guillaume d’Orange Nassau concernant l’usage de la langue flamande dans les actes civils et judiciaires, Journal officiel, t. 3, n°XCIV, p. 209, Pasinomie, 2ème série, 1814-1815, p. 297-288.

[12] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, van 1795 tot 1840, Eerste (inleidend) deel, 1815-1825 – Derde Stuk Regeering van Willem I, Politierapporten aan de Thiennes, 4-7 octobre 1815, Bruxelles, p. 2, S-Gravenhage, Martinus Nijhoff, 1905.

[13] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1815-1825 – Derde Stuk Regeering van Willem I, Roëll aan de Mercy-Argenteau, 1er novembre 1815, p. 38.

[14] 15 septembre 1819, Arrêté royal portant des dispositions à l’égard de l’usage de la langue nationale dans les actes publics pour la facilité et dans l’intérêt des habitants, Journal officiel, n°XLVIII, du 15 septembre 1819, Pasinomie, p. 384-385.

[15] Pierre KERSTEN, Langue nationale, dans Courrier de la Meuse, 14 décembre 1822, reproduit dans Paul HARSIN, Essai sur l’opinion publique en Belgique de 1815 à 1830, p. 34, Charleroi, Éditions de La Terre wallonne, 1930.

[16] Astrid von BUSEKIST, La Belgique, Politique des langues et construction de l’État, De 1780 à nos jours, p. 42-48,Paris-Bruxelles, Duculot, 1998.

[17] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1815-1825 – Derde Stuk, Regeering van Willem I, p. 260, note 1 – On dispose d’ailleurs d’autres témoignages intéressants comme ce texte intitulé La Révolution de la Belgique, Londres, Novembre 1830, qui soutient le point de vue hollandais et publié dans l’ouvrage La Révolution de la Belgique et les événements de Bruxelles en septembre 1830, p. 17-18, La Haye-Amsterdam, Les Frères Van Cleef , 1830. Sous la domination française l’usage de la langue française avait été prescrit de rigueur dans tous les actes publics à dresser, soit en Flandre, soit en Hollande ; le roi des Pays-Bas avait fait cesser cette disposition despotique en prescrivant que l’on ferait usage en chaque province de la langue qui y est générale ; mais il y avait un temps prescrit dans lequel les employés qui se vouaient à une carrière administrative devaient savoir le Hollandais quoiqu’originaires des provinces wallones (sic) (le Hollandais ou le Flammand (sic) étant l’idiome des deux tiers de la population du pays) et il arrivait que dans certains arrondissements du Brabant où la langue du peuple est le flammand (sic), les classes supérieures ont contracté l’usage plus familier de la langue française ; […].

[18] Anton Reinhard FALCK (Utrecht 1777-Brussel, 1843). http://www.parlement.com/9291000/biof/04304

[19] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1815-1825, 1916, Regeering Van Willem I, p. 257-258.

[20] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1815-1825, 1916, Regeering Van Willem I, Falck aan den Koning, 19 April 1823 [p. 259]. Op de hoogescholen zijn enkele kollegiën welke volgens het reglement niet in de Latijnsche taal behoeven gegeven te worden. Tot dezelve wordt te Leuven en te Gent bij voortduring gebruik gemaakt van de Fransche taal, en wij deze universiteiten zoowel dienen voor jongelieden uit de Waalsche als uit de Vlaamsche provinciën, zoude zulks, mijns bedunkens, niet dadelijk te veranderen zijn zonder aammerkelijk nadeel dier beide hoogescholen […].

[21] Mr. DEWEZ, Abrégé de l’Histoire de Belgique, Bruxelles, Adolphe Stapleaux, 1817. – Louis Dewez (Namur 1760-Bruxelles 1838) est ancien sous-préfet de l’arrondissement de Saint-Hubert. – Jean LEJEUNE, Belges et Liégeois aux origines d’une historiographie nationale, dans Annuaire d’histoire liégeoise, t. 21, 1980-1981, p. 50-68. – Voir Louis Dieudonné Joseph Dewez, dans Biographie nationale, Volume 5, p. 912 sv.

[22] MM. D’ELHOUNGNE, DONCKER et VANMEENEN, L’observateur politique, administratif, historique et littéraire de la Belgique, t. 6, p. 254-262, Bruxelles, P. J. De Mat, 1816.

[23] Astrid von BUSEKIST, op. cit., p. 44.

[24] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1815-1825, 1916, Regeering Van Willem I, p. 261, Wijnberg aan Falck, 15 juillet 1823. Op de zesde klasse zoude dus met het nieuwe schooljaar het gebruik der landtaal kunnen worden ingevoerd, ware het niet dat er zich onder de leerlingen eenige Walen bevonden en de Vlaamsche of geen, of niet dan gebrekkig onderwijs hunner moedertaal hadden bekomen.

[25] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1825-1830, 1917, Regeering Van Willem I, p. 660, Pétition adressée à la deuxième chambre des Etats-généraux par un grand nombre d’habitants de la ville de Tournai, 11 octobre 1829. « Notre langue maternelle est pour nous une propriété, dont la loi même ne pourrait nous ravir la jouissance ».

[26] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1825-1830, 1917, Regeering Van Willem I, p. 709.

[27] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1825-1830, 1917, Regeering van Willem I, 1825-1830, Eerste Stuk, 1916, p. 55, Bagot aan Lord Aberdeen, 15 décember 1829.

[28] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1825-1830, 1917, Regeering van Willem I, p. 746, Procureur du Roi de Bruxelles : Schuermans aan van Maanen, 11 janvier 1830. 4° La liberté de la langue française etc. De heeren d’Hoogvorst zeiden dat de bestaande besluiten onregtvaardig waren, daar namelijk te Brussel, waar de bevolking gedeeltelijk Waalsch is, de Walen niet dezelfde voorregten als de vreemdelingen hadden, en dat behooren zou, aan een ieder de taal die hem voegt in zijne persoonlijke zaken te laten gebruiken. […] Ik meen inderdaad, dat het, op dit oogenblik, zeer doelmatig zijn zou, dat Z.M. de Koning, uit eigene beweging, zich liet welgevallen dat de particuliere akten te Brussel in de Fransche taal zullen mogen worden opgesteld, wanneer een der belanghebbenden verklaren zal dat hij de landstaal geenszins of niet genoeg verstaat.

[29] 4 juin 1830, Arrêté royal contenant des modifications aux dispositions existantes au sujet des diverses langues en usage dans le royaume, Journal officiel, 7 juin 1830, n°XIX, Pasinomie, 2ème série, 9, p. 466-466.

[30] André CORDEWIENER, 1830 en Wallonie, dans Hervé HASQUIN, La Wallonie, le pays et les hommes, Histoire, économies, sociétés, t. 2, p. 11, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1980.

[31] Pasinomie… Table analytique et raisonnée, p. 155 – Table alphabétique, de janvier 1814 au 24 septembre 1830, p. 111.

[32] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1825-1830, 1917, Regeering van Willem I, p. 815.

[33] Philippe RAXHON, Le siècle des forges ou la Wallonie dans le creuset belge (1794-1914), dans Bruno DEMOULIN et Jean-Louis KUPPER dir., Histoire de la Wallonie, De la Préhistoire au XXIème siècle, p. 237, Toulouse, Privat, 2004.

[34] Robert DEMOULIN, Unification politique, essor économique (1794-1914) dans Léopold GENICOT, Histoire de la Wallonie, p. 320, Toulouse, Privat, 1973.

[35] Dans cette révolution inopinée dont est née la Belgique moderne, le rôle des Liégeois a été si essentiel que sans leur participation il est permis de croire que, peut-être, elle eût échoué. Henri PIRENNE, Préface à l’ouvrage de la CONFERENCE DU JEUNE BARREAU DE LIÈGE, Les gens de robe liégeois et la Révolution de 1830, p. 10, Liège, Thone, 1931. – Jean LEJEUNE, La principauté de Liège, p. 187-189, Liège, Éditions du Perron, 4ème éd., 1996.

[36] Charles WHITE, Révolution belge de 1830, t. 1, p. 391-392, Bruxelles, Louis Hauman et Cie, 1836.

[37] Charles PLISNIER (?), Nationalisme wallon, p. 9, Bruxelles, Union wallonne des Écri­vains et artistes, 1979 (1941).

[38] John W. ROONEY Jr., Profil du combattant de 1830, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, 1981, t. 12, p. 479-502.

[39] Ibid., p. 486 et 494. J. W. Rooney montre que, suivant les différentes sources, les participants à l’insurrection domiciliés à Bruxelles et dans les faubourgs représentaient respectivement 91,3 % le 23 septembre, 82,2% le 24, 81,9% le 25, 83,2% le 26, 89,3% le 27. Ceux domiciliés dans les provinces de Liège et du Hainaut, additionnés, constituaient, les mêmes jours, 3,2 %, 4,7 %, 5,8 %, 4,5 % et 10,3 % des combattants. Les autres provenaient du Brabant, de Flandre et de France.

[40] Els WITTE, La construction de la Belgique…, p. 59.

[41] Jean-Pierre DELHAYE, La Révolution de 1830 au Pays d’Ath, dans Les Annales du Cercle d’Histoire d’Ath, 1982-1983, t.. XLIX, p. 383-316.

[42] Jean-Pierre DELHAYE et Paul DELFORGE, Franz Foulon, La tentation inopportune, coll. Écrits politiques wallons, p. 41-42,  Namur, Institut Destrée, 2008.

[43] Robert DEMOULIN, Les journées de septembre 1830 à Bruxelles et en Province, Étude critique d’après les sources, p. 10, Paris, Droz – Liège, Faculté de Philosophie et Lettres, 1934.

[44] Jean STENGERS, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, t. 1 : Les racines de la Belgique jusqu’à la révolution de 1830, p. 203, Bruxelles, Racine, 2000.

[45] Il est éclairant de recueillir l’avis de John Kinker, professeur à l’Université de Liège, dans un courrier à an Maanen du 19 mai 1829 : Een- en andermaal heb ik er al eens de proef van genomen, welke uitwerking het op de gemoederen doet, wanneer men in de onderstelling dat het Zuiden wel eens van het Noorden gescheiden kon worden (en in zoover aan hunne uitzigten toegeeft) er tevens bijvoegt, dat in dat geval België niet weder aan Frankrijk, maar gedeeltelijk aan Ostenrijk, gedeeltelijk aan Pruissen zou gehecht worden, en dat in zulk een geval de Waalsche provinciën, en inzonderheid Luik, Pruissisch zouden worden. Traduction : Il m’est arrivé plusieurs fois de tester la réaction que pourrait avoir sur les esprits la thèse que le Sud pourrait être séparé du Nord (et dans le sens que l’on cède à leurs aspirations) en ajoutant que dans ce cas, la Belgique ne serait pas de nouveau annexée à la France, mais partiellement à l’Autriche, partiellement à la Prusse en que dans un tel cas, les provinces wallonnes, et notamment Liège, deviendraient prussiennes. H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken,… 1825-1830, 1917, Regeering van Willem I, p. 585. Kinker à van Maanen 19 mai 1829. Cette analyse rejoint en tous cas les vélléités prussiennes au Congrès de Vienne. Pirenne écrit que la Prusse se montrait décidée à englober dans ses frontières les territoires wallons de la rive droite du fleuve (la Meuse) et revendiquait obstinément le Luxembourg. Henri PIRENNE, Histoire de Belgique des origines à nos jours, t.3, p. 415, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1950.

[46]  Robert DEMOULIN, Les journées de septembre 1830 à Bruxelles et en Province…, p. 253.

[47] Ibid., p. 75.

[48] Ibid., p. 216-217.

[49] Charles WHITE, Révolution belge de 1830…, t. 1, p. 6.

[50] H. T. COLENBRANDER, Gedenstukken…, 1825-1830, Regeering van Willem I, t. 1, p. 333-334, Mier à Metternich, 21 juin 1830.

[51] Louis DEWEZ, Cours d’histoire Belgique contenant les leçons publiques données au musée des lettres et des sciences de Bruxelles, t. 2, p. 152-153, Bruxelles, J. P. Méline, 1833. – Rappelons ici la formule de Jean Stengers : L’union des Flamands et des Wallons est certes invoquée parfois à l’époque de la révolution – les Belges, Flamands ou Wallons, mais tous frères ont versé leur sang pour devenir libres, écrit en janvier 1831 un journal hennuyer –, mais de là à l’idée de l’existence de deux « peuples », il y a une distance que personne, en 1830, n’a encore franchie. Jean STENGERS, Histoire du sentiment national…, p. 203.

[52] Voir le pétionnement d’Anzegem : Vlaamsch, onze moedertaal, voor ons, Vlamingen ; Waelsch of Fransch voor de Waelen ; Duytsch voord die van het Hertogdom, en Hollandsch voor die willen praeten.  A. DE JONGHE, De taalpolitiek van Koning Willem I in de Zuidelijke Nederlanden, 1814-1830, p. 348-350, Bruxelles, 1943, cité par  J. STENGERS, op. cit., p. 178.

[53] Jean LEJEUNE, Belges et Liégeois aux origines d’une historiographie nationale…, p. 94-95.

[54] WARGNY, Esquisses historiques de la Révolution de la Belgique en 1830, p. 496-497, Bruxelles, 1830.

[55] Léon-L. GUILLAUME, Aux origines du mouvement wallon, Sentiment liégeois et senti­ment français, dans La Vie wallonne, t. 23, 1er tr. 1949, p. 32.

Dans un premier papier introductif, j’ai indiqué que le Cœur du Hainaut, c’est-à-dire les vingt-cinq communes de la zone d’action de l’Intercommunale wallonne IDEA sur l’espace Mons-Borinage-Centre-La Louvière, semblait constituer un espace pertinent pour analyser les transitions sociétales, comme le fut la Révolution industrielle qui s’est effectuée dans nos pays, de 1700 à 1850 environ [1]. Ces mutations sont au nombre de trois : d’abord, la Révolution industrielle déjà mentionnée, ensuite, la Révolution cognitive que nous connaissons actuellement et, enfin, la transition vers le développement durable qui accompagne cette dernière mutation. Je les vois comme les trois composantes du Nouveau Paradigme industriel qui est à la fois notre héritage et le moment dans lequel nous vivons et vivrons encore pendant un siècle ou davantage [2]. Je les aborderai successivement.

 

1. La Révolution industrielle et les sociétés industrielles dans lesquelles nous vivons

Le Borinage au XIXème siècle : une industrialisation sans développement

Dans l’introduction à son ouvrage sur le bassin de Mons et le charbonnage du Grand-Hornu du milieu du XVIIIème siècle au milieu du XIXème, Hubert Watelet évoque la transition de l’ère préindustrielle à l’ère industrielle. Dans la présentation qu’il fait par ailleurs du Grand-Hornu, l’historien indique, qu’outre l’avènement de l’ère du charbon, du fer et de la machine à vapeur, on peut voir la Révolution industrielle comme une transition d’une société et d’une activité essentiellement rurales, vers un monde beaucoup plus industriel et urbain [3] . Il rappelle d’ailleurs dans son ouvrage majeur que, pendant près de trois quarts de siècle, de la fin du XVIIIème jusqu’au milieu du XIXème siècles, le bassin de Mons, le Couchant de Mons ou le bassin du Flénu, selon les appellations qui lui étaient données, fut la région la plus productive en charbon de l’Europe continentale. En 1835, le bassin produisait à lui seul près de 30 % de la production de l’ensemble du bassin houiller qui va du Nord de la France aux vallées du Rhin et de la Ruhr [4]. Paradoxalement, ces années 1830 sont celles d’un renversement de compétitivité : l’industrialisation ne valorise pas suffisamment le secteur malgré la richesse et l’ampleur du gisement borain. Le Borinage se trouve dans l’incapacité de se transformer en pôle économique et social durable : c’est le titre de la thèse de Watelet : une industrialisation sans développement. Car, hors du secteur de la houille et des houillères, de leur équipement en pompes de Newcomen, il n’y eut pas de réelle diversification des activités qui se maintienne sur le long terme. Cette caractéristique, déjà été observée en 1785 par l’ancien médecin du gouverneur de Charles de Lorraine, François-Xavier Burtin, selon lequel, contrairement à Liège ou à Charleroi, Mons se borne à faire tirer sa houille, elle ne la vend et ne l’emploie [5], s’est longtemps maintenue.

Les raisons en sont multiples et complexes. Les salaires élevés des mineurs bien sûr [6], l’exportation du charbon hors du bassin dans une logique purement marchande, l’absence de conditions techniques favorables pour lancer une sidérurgie, le départ d’une partie de la décision économique et surtout financière vers Paris puis Bruxelles [7], l’absence d’entrepreneurs de haut vol à part quelques personnalités remarquables comme Henri Degorge-Legrand ou les Dorzée [8], toutes ces raisons expliquent l’absence de véritable développement de long terme du Borinage malgré le dynamisme de ses ateliers mécaniques du Grand-Hornu, de Jemappes ou de Boussu [9]. Hector Fauvieau notait également en 1924 que de nombreuses entreprises étaient nées, avaient atteint un certain degré de développement, puis avaient disparu : papeterie, fabriques de galvanisés, toiles métalliques, ateliers de construction… [10] Comme l’a bien formulé l’historien René Leboutte, le charbon omniprésent a étouffé cette diversification industrielle [11].

De la carbochimie à la chimie : une révolution ?

Cette absence de développement ne se retrouve pas dans le Centre et à La Louvière qui, outre l’œuvre des Parmentier et des Warocqué dans les charbonnages et les machines à vapeur [12], voient se construire d’autres secteurs industriels comme l’installation de la société de faïencerie Boch Frères (Jean-François et Victor) à l’ancienne poterie Keramis à Saint-Vaast, en 1844, sur cette partie de la commune qui deviendra La Louvière en 1869 [13]. De même, une puissante industrie métallurgique se développe dès les années 1840-1850 avec les Forges, Usines et Fonderies de Haine-Saint-Pierre [14], les Fonderies et Laminoirs Ernest Boucquéau, qui connaissent un surcroît de dynamisme après 1880 avec l’arrivée aux commandes de Gustave Boël et l’adoption du procédé Bessemer de fabrication de l’acier [15].

Outre les charbons, toute la zone connaît le développement d’autres exploitations du sous-sol : petit granit (Carrières du Hainaut à Soignies, 1888 [16]), marnes et craies pour les cimenteries (Cronfestu, première cimenterie belge de Portland en 1872, la Société des Ciments artificiels de et à Obourg, 1911, aujourd’hui Holcim), les argiles plastiques pour la porcelaine, la faïencerie (Faïencerie de Saint-Ghislain) et les céramiques (premier atelier de porcelaine en 1852) [17], le développement de la verrerie. Celle-ci va, du reste, connaître une croissance dans les deux bassins : à Ghlin depuis 1758, à Jemappes en 1863, à Neufvilles-lez-Mons (verrerie-gobeleterie Edmond Paul) [18], Verreries et Cristalleries du Hainaut à Manage [19], Durobor à Soignies [20], Glaverbel à Houdeng-Gœgnies, Verlipack à Ghlin [21], à Boussu également [22].

Et puis, vint la carbochimie. Née de l’utilisation du coke en sidérurgie, pour l’élaboration de la fonte dans les hauts fourneaux, elle a ensuite englobé, dans un sens plus large, la chimie des corps constituant des goudrons et des gaz, même si leur source n’était plus la houille. En 1929 pourtant, au moment où, à l’initiative de la Société générale – qui contrôlait majoritairement les charbonnages borains [23] –, l’Association charbonnière du Borinage allait édifier à Tertre, sur 30 hectares, des usines qualifiées de monstres par Hector Fauvieau, on pouvait s’imaginer être en face d’une révolution qui en très peu d’années changera complètement la face des choses ? [24] En 1956, Carbochimique utilisait 1344 travailleurs, parmi lesquels 150 chercheurs [25]. Au tournant de 1960, elle constituait encore l’espoir de poursuivre l’aventure industrielle boraine dans un domaine où les compétences des ingénieurs et des ouvriers restaient mobilisables [26]. Elle a certainement contribué à ancrer la chimie sur le territoire. Rappelons aussi l’industrie textile [27] et celle de la chaussure [28] qui faisaient réellement partie du paysage économique et social du Borinage et du Centre.

Fauvieau rappelait, en 1929, que contrairement aux autres bassins industriels, on ne rencontrait pas dans le Borinage les grandes activités de la métallurgie, de la sidérurgie, ni de la verrerie [29]. Les exemples des Hauts-Fourneaux de Longterne-Dour (1836) et des Hauts Fourneaux du Borinage à Pommerœul (1837) sont symptomatiques des échecs de développement de ce secteur [30]. Les Ateliers de construction de Boussu avaient aussi été l’œuvre des Dorzée dans la première moitié du XIXème siècle [31]. Les Forges et Laminoirs de Jemappes, fondés par Victor Demerbe en 1868, se sont maintenus jusqu’à leur faillite, au début des années 1980, après un conflit social dont on a gardé la mémoire, en même temps que l’entreprise de confection Salik à Quaregnon [32]. La partie « laminoirs » de Jemappes avait fermé auparavant, en 1957. Dès 1955, les Aciéries et Minières de la Sambre avaient fusionné avec le Groupe de Thy-le-Château. Leur division de Nimy avait fermé au profit du siège et des usines du Centre. On trouvait encore plus de soixante établissements de fabrications métalliques dans les arrondissements de Mons et Soignies en 1986, pour plus de 5000 emplois, avec l’importance des Ateliers de Braine-le-Comte et Thiriau réunis (ABT), fusionnés en 1983 mais qui avaient respectivement été créés en 1893 et 1899 pour la fabrication ferroviaire [33]. Depuis le XIXème siècle, la majeure partie des ateliers de fabrications métalliques du Centre et du Borinage a néanmoins vécu sur une double clientèle extraordinairement homogène : les charbonnages et les chemins de fer [34]. Malgré l’annonce régulière de sa fermeture, l’Arsenal de la SNCB existe toujours à Cuesmes, même s’il n’emploie plus que quelques centaines de travailleurs qui étaient encore plus de 1000 en 1956 [35]. La tentative de créer un pôle automobile à Seneffe-Manage (2430 emplois) aura été éphémère puisque British Leyland Industries Belgium, implantée progressivement dans les années 1970 fermera en 1981 [36]. Plus modestes, ni Usiflex à Bois d’Haine [37], ni les Ateliers mécaniques de Morlanwelz [38] ne pourront se maintenir. Entreprise constituée au début du XXème siècle, La Brugeoise et Nivelles (BN) à Manage, victime de la faillite du Groupe Bombardier, ne survivra pas à l’an 2000 [39]. Le défi majeur de ce secteur métallurgique né au XIXème siècle, c’est qu’il devait, disait Pierre Beaussart en 1988, alors directeur général de Fabrimetal, s’adapter à l’application, sous l’appellation de productique, de l’électronique et de l’informatique à la mécanique et l’utilisation accrue de nouveaux matériaux [40].

On aurait tort toutefois de limiter notre vision de l’industrialisation du Cœur du Hainaut aux secteurs dont le machinisme du XIXème siècle permet la valorisation et qui sont venus progressivement mourir sous nos yeux au XXème siècle. De nouvelles impulsions industrielles ont suivi, avec l’implantation, dans les années 1970, d’un véritable pôle de développement sur l’axe industriel Tertre-Feluy par l’installation d’une quinzaine d’industries chimiques et pétrochimiques, créatrices de plusieurs milliers d’emplois [41]. On peut citer la raffinerie Chevron Oil Belgium à Feluy (Standard Oil of California) [42], Belgochim (Phillip Petroleum & Petrofina), Ethyl Corporation (Feluy, 1975), Dow Corning (Seneffe, 1969), AKZO Chemie (Ghlin-Baudour), Chemviron (Feluy, 1975), Stauffer Chemical (Seneffe-Manage), Technicon Chemical, Pirelli (Ghlin-Baudour), Travenol Laboratories, Althouse (Tertre), Air liquide (Ghlin-Baudour), Sigma Coatings (Seneffe-Manage, 1969), Reilly Chemicals (Saint-Ghislain-Tertre), Virginia Chemicals (Ghlin-Baudour, 1977), Sedema (Tertre), Montefina (Feluy, 1980) [43].

Désindustrialisation, réindustrialisation, conversion, reconversion…

La mutation qu’a constituée la Révolution industrielle dans le Borinage a duré moins d’un siècle entre l’introduction des nouvelles techniques d’exhaure, permettant au bassin montois de répondre à l’accroissement de la demande en charbon, et les années 1840 où l’ensemble de la mutation capitaliste est réalisée, y compris le renouvellement du système financier [44]. Elle s’est probablement poursuivie, nous l’avons vu, plus tardivement dans le Centre. Comme l’écrivait Pierre Lebrun dans sa préface à l’ouvrage d’Hubert Watelet, le bassin de Mons constitue un des cinq grands pôles industriels de la Révolution industrielle belge, un pôle au comportement spécifique, écrivait-il [45]. Et, soulignant les qualités du travail qu’il avait entre les mains, Pierre Lebrun estimait que le livre de Watelet suscitait de nouvelles interrogations sur la combinaison des modes de production – ancien et nouveau –, sur le poids des traditionalismes, sur la permanence des formes anciennes, sur l’inachèvement des processus de modernisation. Les régions charbonnières belges en sont quasi mortes, concluait-il. Puis le professeur liégeois osait cette interrogation – nous étions en 1980 – la Wallonie n’est-elle pas en train d’en faire autant ? [46]

D’autres mutations étaient en effet nécessaires. La carte de la dynamique industrielle de la Belgique 1974-1986 fait apparaître un effondrement de l’emploi industriel dans le Borinage, le Centre et du reste aussi dans le Pays de Charleroi et les bassins liégeois [47]. Les causes en sont connues : mutations globales vers le tertiaire, déclin du sillon wallon, crises mondiales, etc. A l’aube de cette période, analysant La Seconde Révolution industrielle et la Wallonie, pour un PSC qui fut souvent très ouvert à la prospective [48], Alfred Califice soulignait l’importance du tertiaire pour nos régions de vieille industrialisation pour qui, c’était un passage obligé si on veut hisser l’économie wallonne jusqu’à un nouveau seuil de développement. Bien que formulée en 1967, sa pensée à ce sujet s’articule sur trois principes très actuels.

– Contrairement à d’autres régions le problème économique wallon n’est pas à proprement parler un problème « d’industrialisation » (d’où, soit dit en passant l’irrationalité d’une politique identique pour l’ensemble des communautés).

– Ce n’est que très partiellement un problème de « réindustrialisation » ou tout au moins cette transformation nécessaire prend-elle, une signification très particulière.

– Le problème est fondamentalement un problème de mutation de la population active, de réaffectation, de conversion, de reconversion dans toute l’acception du terme [49].

Ces différentes transformations seront au centre des ambitions, d’une part, du développement durable et, de l’autre, de la Révolution cognitive.

Philippe Destatte

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 Sur le même sujet : Transitions et reconversions dans le Cœur du Hainaut depuis la Révolution industrielle (1)

Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture

 

[1] Pierre Lebrun distinguait quatre révolutions selon la source d’énergie : vapeur, électricité, pétrole et atome, et trois révolutions selon le processus productif (mécanisation, rationalisation, automation). Il indiquait au même endroit : il nous semble inutile et dangereux de galvauder le terme. Nous préférons le réserver au changement de civilisation qui s’est effectué dans nos pays de 1700 à 1850 environ. Les confusions et les extensions indues sont ainsi évitées ; les effets de l’accélération du rythme économique qu’entraîna la seule révolution industrielle sont mieux mis en lumière dans les « renouveaux » techniques qui se succèdent après elle (ae mode de production capitaliste se caractérise par « une révolution ininterrompue dans les moyens de production », avant tout dans les instruments de production », L. ALTHUSSER, Avertissement à l’édition du Capital, éd. Garnier-Flammarion, Paris, 1969, p. 15, p. 15) ; enfin le terme ainsi réservé a l’avantage de désigner le « cœur » d’une des grandes transformations économiques de l’humanité, d’un de ses grands changements de civilisation. (…) P. LEBRUN e.a., Essai…, p. 28, n. 2.

[2] Ph. DESTATTE, Le Nouveau paradigme industriel, Une grille de lecture, Blog PhD2050, 19 octobre 2014. https://phd2050.org/2014/10/19/npi/

[3] Hubert WATELET, Le Grand-Hornu, Joyau de la Révolution industrielle et du Borinage, p. 11, Boussu, Grand-Hornu Images, 1989.

[4] Hubert WATELET, Une industrialisation sans développement, Le Bassin de Mons et le charbonnage du Grand-Hornu du milieu du XVIIIème au milieu du XIXème siècles, p. 15 et 17, Université de Louvain-la-Neuve – Université d’Ottawa, 1980. – voir aussi Jean PUISSANT, A propos de l’innovation technologique dans les mines du Hainaut au XIXème siècle ou la guerre des échelles n’a pas eu lieu, dans L’innovation technologique, Facteur de changement (XIX-XX siècles), Etudes rassemblées par Ginette KURGAN-VAN HENTENRYK et Jean STENGERS, p. 63sv , Bruxelles, ULB, 1986.

[5] Extrait du premier rapport de François-Xavier BURTIN « De la houille et des houillers« , remis au ministre plénipotentiaire Belgiojoso, Bruxelles, 28 octobre 1785, reproduit dans Pol DEFOSSE et René VAN SANTBERGEN, La Révolution industrielle dans nos régions, 1750-1850, Documents pour servir à l’enseignement de l’histoire, coll. Chantier d’histoire vivante, p. 26-28, Bruxelles, AGR, 1967.

[6] Ibidem, p. 19. – M. DEHASSE, L’industrie charbonnière, dans Le Borinage, XXIIème semaine sociale universitaire, Revue de l’Institut de Sociologie, Bruxelles, 1950, p. 230-231. – Même si les salaires de mineurs étaient traditionnellement plus bas dans le Borinage qu’ailleurs en Belgique. Assunta BIANCHI, Le bassin du Couchant à Mons, Crises et restructurations de 1920 à 1959, dans Hans-Walter HERRMANN et Paul WYNANTS, Acht Jahrhunderte Steinkohlenbergbau – Huit siècles de charbonnage, p. 201-228, p. 204, Namur, FUNDP, 2002.

[7] On peut nuancer cette analyse grâce à l’ouvrage de Jacqueline LEBRUN, Banques et crédit en Hainaut pendant la Révolution industrielle belge, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique, Bruxelles, Palais des Académies, 1999.

[8] Marinette BRUWIER, Machinistes liégeois et namurois dans le Borinage au XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle, Les Rorive, les Dorzée, les Goffint, Contribution à l’histoire industrielle et sociale, dans Revue belge d’Histoire contemporaine, n° 2, 1970, p. 1-27, p. 12sv. – Sur l’ancienneté du capitalisme industriel dans le Centre : Philippe MOUREAUX, Charbon et capital dans le Hainaut du XVIIIème siècle, dans Mémoires et publications de la Société des Sciences, Arts et Lettres du Hainaut, vol. 78, 1964, p. 37-46. – On pourrait citer également Antoine Cornez et Louis Gallez dont l’atelier, à Wasmes, a, en quinze, produit autant de machines à vapeur que ceux de Legrand. Voir Anne VAN NECK, Les débuts de la machine à vapeur dans l’industrie belge, 1800-1850, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique, p. 341, Bruxelles, Palais des Académies, 1979.

[9] Les chercheurs de l’Institut de Sociologie de l’ULB faisaient le même constat en 1958 : en dehors des charbonnage, si l’on excepte le complexe industriel de Tertre – qui lui-même fait d’ailleurs partie intégrante de l’activité charbonnière – on ne trouve guère d’entreprises industrielles importantes dans la région. Ils décrivaient l’économie boraine comme celle d’une région en perte de vitesse, en expliquant la stagnation par l‘apathie de beaucoup de chefs d’entreprises, l’insuffisance quantitative et qualitative des voies de communication, la carence d’une organisation rationnelle de la production et de la distribution. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 45 et 113. – Sur le dynamisme des ateliers de construction de machines à vapeur du Borinage, voir M. BRUWIER, L’Industrialisation en Hainaut au XIXème siècle, dans Passé et avenir des bassins industriels, p. 185-202, Luxembourg, Centre universitaire, Cahier n° 1. Reproduit dans M. BRUWIER, Industrie et société en Hainaut et en Wallonie…, p. 350.

[10] Hector FAUVIEAU, Le Borinage, Monographie politique, économique, sociale, p. 93, Frameries, Union des Imprimeries, 1929.

[11] René LEBOUTTE, Vie et mort des bassins industriels en Europe, 1750-2000, p. 85, Paris, L’Harmattan, 1997.

[12] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT et Georges HANSOTTE, Essai sur la révolution industrielle en Belgique…, p. 401. – Roger DARQUENNE, Esquisse historique du Centre industriel (1830-1914), Mémoire d’une région, Le Centre (1830-1914), Morlanwelz, Musée royal de Mariemont, 1984. – Maurice VAN DEN EYNDE, Les Warocqué, Une dynastie de maîtres-charbonniers, Bruxelles, 1989. – M. BRUWIER, L’industrialisation en Hainaut…, p. 353. –

[13] Thierry LHOTE, La Louvière : une ville de 160 ans, dans Les Cahiers de l’Urbanisme, n° 25-26, p. 82sv, Namur, Septembre 1999. – Gérard BAVAY, La Louvière… Les villes neuves ont aussi une histoire, dans Julien MAQUET dir., La Louvière, Le patrimoine d’une métropole culturelle, p. 11-31, Namur, Institut du Patrimoine wallon, 2012. – – http://www.royalboch.com/historique/ – Noviboch, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 51, 1989, p. 42. – Noviboch est né en 1985 de la faillite de Boch-Keramis. – Manufacture royale de La Louvière, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 43. – En 1988, la dernière faïencerie de Belgique a été cédée au Groupe Le Hodey : MRL Boch, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 82.

[14] Anne VAN NECK, Les débuts de la machine à vapeur dans l’industrie belge, 1800-1850…, p. 346-349.

[15] Thierry DELPLANCQ, Aux sources des anciennes usines Boël à La Louvière, dans Des usines et des hommes, 2011, p. 34. – Pol BOËL, La sidérurgie du Centre à l’horizon 1992, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 9-10.

[16] Voir l’interview de M. Lemaigre, administrateur-directeur général de la SA des carrières du Hainaut à Soignies, Christian PROVOST, Interview d’entreprises performantes : diversification et exportation, deux atouts maîtres, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 37, 1981/1, p. 27-28.

[17] Voir L. BODART, Les autres secteurs industriels du Borinage et du Centre, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 236-247.

[18] La verrerie-gobeleterie Edmond Paul, qui a fermé ses portes à la fin des années 1950, comprenait encore plus de 300 travailleurs au début de cette décennie. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 152.

[19] Verreries du Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 49, 1987, p. 62. – Eric GEERKENS, La rationalisation dans l’industrie belge dans l’Entre-deux-Guerres, coll. Histoire quantitative et développement de la Belgique aux XIXème et XXème siècles, p. 527, Bruxelles, Palais des Académies, 2004.

[20] Fondée en 1928, la Compagnie internationale de Gobeleterie inébréchable (CIGI) a été reprise en 1960 par le Groupe Owens-Illinois de Toledo avant de prendre le nom de Durobor. La sa Durobor à Soignies, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 37, 1981/1, p. 30. – Durobor Soignies, Toute la gamme des verres, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 25, 1985, p. 61.

[21] Verlipack, Restructuration en quatre sociétés, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 47. – Jean-François ESCARMELLE (avec la collaboration de Lionel MONNIER), L’Etat industriel dans les politiques de sortie de crise, Les expériences belge et française, p. 82, Louvain-la-Neuve, Cabay, 1985.

[22] Hector FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 106. – Pour un panorama plus complet des activités dans un espace hennuyer, voir Jean PUISSANT e.a., Le Hainaut contemporain dans Claire BILLEN e.a. dir., Hainaut, Mille ans pour l’avenir…, p. 115-135. – Voir aussi René LEBOUTTE, Jean PUISSANT, Denis SCUTO, Un siècle d’histoire industrielle (1873-1973), Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Paris, SEDES, 1998. – François CAMMARATA et Pierre TILLY, Histoire sociale et industrielle de la Wallonie (1945-1980), Bruxelles, EVO, 2001. – Assunta BIANCHI e.a., Les industriels et leurs demeures en Hainaut (XIXe-début du XXe siècle), s.l., Culture et Démocratie, 2004

[23] On doit l’idée de l’installation de la carbonisation centrale à Antoine Galopin, avec un projet d’envergure puisque capable de traiter 3000 tonnes de charbon par jour. La création de la Société carbochimique a induit la création de Distrigaz pour acheminer l’énergie vers Bruxelles et plusieurs grandes villes. Eric GEERKENS, La rationalisation…, p. 166. – Mais il faut aussi voir les initiatives prises dans ce domaine dès la fin du siècle précédent par Evence Dieudonnée Coppée, puis son fils Evence II, à partir de Haine-Saint-Pierre. Léon DUBOIS, Lafarge Coppée, 150 ans d’industrie, Une mémoire pour demain, coll. Histoire et vie des entreprises, p. 183-217, Paris, Belfond, 1988.

[24] Hector FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 108. – voir aussi : Albert JACQUEMIN, Terres et gens de Wallonie, p; 261-262, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1936.

[25] Parmi lesquels 25 universitaires et 40 ingénieurs techniciens. W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 139.

[26] René CYPRES, La carbochimie, base d’un essor nouveau du Borinage, dans Le Hainaut économique, Revue trimestrielle de l’Institut de Recherches économiques de la province de Hainaut, n° 1, 1961, p. 9-118. – Le député de Mons Léo Collard s’exprimait comme suit à la Chambre le 18 février 1959 : Voyons, il y a trois ans à peine, que des experts préconisaient un accroissement de production de 5 millions de tonnes. Aujourd’hui, d’autres experts, à moins que ce ne soient les mêmes, préconisent une réduction d’à peu près autant. Mesdames, Messieurs, je ne vais pas dauber facilement sur les experts et les expertises. La science n’enferme pas toutes les possibilités humaines ; qui oserait affirmer aujourd’hui que les circonstances qui justifient ce revirement — à supposer qu’il soit justifié, ce que je veux même bien admettre, étant dans l’impossibilité de prouver le contraire — que ces circonstances, dis-je, soient définitives et durables ? Je crois, au contraire, que le charbon qui est — faut-il le rappeler en passant ? — notre seule richesse naturelle, continue et continuera de représenter un potentiel considérable pour notre pays. Ne constate-t-on pas une tendance très nette à l’expansion des industries de valorisation de la houille? Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 18 février 1959, p. 24. – Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 20 janvier 1960, p. 28-29.

[27] Localisée principalement autour de Binche. En 1950, dans l’arrondissement de Mons, 146 entreprises y occupaient 1014 ouvriers (et surtout 90 % d’ouvrières). W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage…, p. 130sv. – E. GEERKENS, La rationalisation…, p. 293.

[28] La manufacture Charlemagne Quenon dans le Borinage, fondée en 1894, occupait 700 ouvriers en 1915 et produisait 2000 paires de chaussures par jour. En 1937, près de 3000 ouvriers travaillaient toujours dans ce secteur dans le Borinage. Dans ce bassin, ils n’étaient plus que 1155 en 1955 au sein de 53 entreprises, et, suivant le recensement de 1961, 500 en 1960. – W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage… p. 35 et 116-129. – H. FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 109sv. – M. BRUWIER, Connaissance historique…, p. 389.

[29] Hector FAUVIEAU, Le Borinage…, p. 84.

[30] Hubert WATELET, Une industrialisation sans développement…, p. 285.

[31] La Société anonyme des Ateliers de Construction de Machines et Mécaniques de Boussu a été créé en 1839 par les Dorzée Père et Fils. Pasinomie, Règne de Léopold Ier, 3ème série, t. 10, p. 202, Bruxelles, Société typographique belge, 1840.

[32] Pierre TILLY, Origines et évolutions des politiques et des actions d’accompagnement des reconversions en Wallonie de 1977 à 2006, p. 18, Louvain, Presses universitaires, 2007.

[33] Pierre BEAUSSART, Les fabrications métalliques, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 12.

[34] Georges VELTER (Fabrimetal), Les industries des fabrications métalliques dans le Borinage et dans le Centre, dans Les Régions du Borinage et du Centre à l’heure de la reconversion…, p. 187.

[35] W. DEGRYSE, M. FAERMAN, A. LIEBMANN-WAYSBLATT, Borinage..., p. 206.

[36] Une industrie en plein développement : la construction automobile dans le Centre, Interview de M. R.G. Van Driessche, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 27, 1977, p. 21-23. – ABT, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 47, 1987, p. 64. – Paul LAUNOIS, L’industrie chimique dans la Province de Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 50, 1988, p. 63-66.

[37] Usiflex, Automatisation et flexibilité, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 47, 1987, p. 64.

[38] Ateliers de Morlanwelz, Nouveau départ, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 46, 1986, p. 47.

[39] BN : le vent en poupe, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 53, 1990, p. 78.

[40] Pierre BEAUSSART, Les fabrications métalliques…, p. 14.

[41] R. STIEVENART, XXème anniversaire de l’IDEA…, p. 10. – Emilien VAES, Editorial, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 27, 1977, p. 3.

[42] La raffinerie Chevron à Feluy, dans Bulletin économique du Hainaut, n°15, 1972.

[43] Simon LEFEBVRE, Le développement des activités chimiques en Hainaut, dans Bulletin économique du Hainaut, n° 28, 1977/2, p. 5-7.

[44] H. WATELET, Une industrialisation sans développement…, p. 431-439.

[45] Pierre LEBRUN, préface à Hubert WATELET, Ibidem, p. 12.

[46] Ibidem. – Ailleurs, et quelques mois plus tard, Pierre Lebrun précisait que la période depuis 1975 était celle de l’ère de l’inadaptation de la force de travail aux technologies nouvelles, du dilemne emploi ou plus-value. Les contradictions du régime s’exacerbent. Le communautaire est relancé. On se bat pour Bruxelles et Bruxelles se bat pour elle-même. P. LEBRUN, Problématique de l’histoire économique liégeoise des XIXème et XXème siècles, dans Problématique de l’histoire liégeoise, A la mémoire de Jean Lejeune, p. 115, Liège, Le Grand Liège, 1981.

[47] Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER et Christian VANDERMOTTEN, L’Industrie, dans Géographie de la Belgique, p. 384, Bruxelles, Crédit communal, 1992.

[48] J’y vois l’influence directe de Gaston Berger sur un terrain probablement préparé par le teilhardisme. Elle peut être observée également sur la génération suivante : Charles-Ferdinand Nothomb, Melchior Wathelet Père, Philippe Maystadt, etc.

[49] Alfred CALIFICE, L’avenir économique de la Wallonie et les secteurs industriels, dans La Seconde Révolution industrielle et la Wallonie, Rassemblement de l’Aile wallonne du PSC, Charleroi, 20 mai 1967, p. 74.