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Liège, le 16 septembre 2026

À l’occasion du centième anniversaire de la Fédération des Associations belges d’Ingénieurs (FABI), l’Association des Ingénieurs de Liège, l’Association des Alumni de l’Institut Montefiore et la Faculté des Sciences appliquées de l’Université de Liège ont organisé une conférence consacrée à La problématique des terres rares, géopolitique et recyclage, passé, présent et futur. Celle-ci s’est tenue à la Salle académique de l’ULiège, le 16 septembre 2026.

 C’est au titre de prospectiviste que j’y suis intervenu avec la double mission d’évoquer à la fois les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels et d’identifier les défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques, ce que j’ai tenté de faire en me plaçant dans un cadre européen.

 

Introduction : une formidable expérience de jeunesse

Une formidable expérience de jeunesse, dans le domaine qui nous préoccupe, m’a durablement marqué.

1972-1973. Je suis rhétoricien en latin-sciences à l’Athénée de Châtelet et je prépare l’examen dit de maturité destiné à entrer dans l’enseignement supérieur, actuel CESS. Je fais d’ailleurs depuis des années passer ce CESS chaque année à l’UMONS pour les élèves qui n’ont pas suivi le cursus classique, les étrangers ou les candidats ingénieurs.

En 1973, pour cet examen de maturité, je dois choisir deux cours : je les prends parmi mes préférés : histoire et chimie. Je me propose de les traiter en un seul sujet : l’évolution des procédés de la sidérurgie. C’est très ambitieux. J’y suis incité par la curiosité de découvrir l’embrasement qui, depuis des années, illumine chaque soir mon ciel. Je dispose de deux atouts : un formidable professeur d’histoire dénommé Albert Teygeman et mon voisin de rue, Michel Grandjean. J’habite alors la commune d’Acoz avant sa fusion dans Gerpinnes et il en est le bourgmestre. C’est un ingénieur civil, cadre de Hainaut-Sambre à Couillet. Tous deux casqués et dûment équipés, il m’emmène avec lui dans l’entreprise pendant trois jours successifs de congés scolaires. Le moment est bien choisi, même si je l’ignore : nous sommes juste avant la désaffection de l’aciérie Thomas qui sera démantelée dès l’année suivante. Je visite, hall par hall, les installations, encore grouillantes d’hommes, qui, après la fusion de l’entreprise avec Thy-Marcinelle et La Providence, allaient, en 1981, devenir Cockerill-Sambre.

Je n’oublierai jamais les images de ces jours fascinants. Elles évoquent à la fois les plus belles fééries et les pires enfers. C’était assurément la première fois que je menais, avec une passion que je découvrais, une enquête conséquente, que je rédigeais une analyse interdisciplinaire, certes bien modeste, et que je faisais un exposé devant un petit jury. Les professeurs de l’Athénée m’ont dit à l’époque que ce croisement d’approches constituait également, pour eux aussi, une certaine innovation. Je la devais, sans nul doute, à la disponibilité et à la pédagogie de l’ingénieur Grandjean, trop tôt disparu.

Cet intérêt pour l’industrie, la science, les techniques et l’histoire constituait également, de loin, une main tendue vers celles et ceux avec qui j’allais, à l’avenir, pouvoir échanger sur le sujet : les Marinette Bruwier, Marcella Colle, Robert Halleux, Georges Hansotte, Étienne Hélin, Pierre Lebrun, Jacques Lesourne, pour ne citer que celles et ceux d’une génération qui m’a précédé.

C’est trop rapidement que, le 16 septembre 2026, j’ai abordé, les deux sujets qui m’avaient été dévolus : d’une part, les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels et, d’autre part, les défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques, en ce compris les terres rares [1]. Ces deux derniers concepts sont différents. Comme l’a bien rappelé le professeur Éric Pirard, le premier est un terme de stratégie, le second relève de la géologie.

 

1. Les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels

J’ai utilisé pour la première fois le concept de Nouveau Paradigme industriel – New Industrial Paradigm en 2014 lors d’un keynote présentée au vingtième anniversaire de l’IMA-Europe, l’Association européenne des Matériaux industriels [2]. Et je caresse depuis ce moment l’idée de publier sous ce titre l’ensemble des textes que j’ai écrit sur le sujet depuis les années1980 [3].

Par Nouveau Paradigme industriel, je voulais évidemment signifier que nous vivons une transformation et un renouvellement du système de référence et de représentation qui avait été fondé au XVIIIe siècle en Angleterre et importé dans le bassin Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, berceau de la Révolution industrielle continentale. C’est le modèle des sociétés industrielles. Mais, contrairement à d’autres observateurs, j’affirmais et persiste à soutenir que nous n’avons pas quitté ce modèle. Même si les évolutions sont profondes depuis près de trois siècles, les sociétés dans lesquelles nous vivons n’ont pas changé de nature. Certes, je ne nie pas la mutation en cours que certains ont justement appelée la Révolution cognitive (Knowledge Revolution), qui, depuis le développement de la cybernétique dans les années 1940, valorise l’intelligence, l’information, la communication comme matière première. De même, je prends en compte la recherche d’une nouvelle harmonie au travers du développement durable, dont l’implantation progressive depuis les années 1960, constitue, elle aussi, une mutation fondamentale. Ainsi que je le rappelais déjà, nos politiques industrielles sont en train d’être reformatées par la transition vers une société basse carbonée. Les nouvelles approches industrielles, comme l’économie circulaire et toutes ses composantes, répondent à ces nécessités nouvelles [4].

En tout ceci, les grilles de lecture de l’historien des techniques Bertrand Gille (1920-1980) et des prospectivistes Thierry Gaudin et André-Yves Portnoff (1941-2022) sont toujours éclairantes. Ainsi, les transformations contemporaines restent marquées par les mutations dans les quatre pôles que constituent les matériaux, l’énergie, la structure du temps et la relation avec le vivant, activés en même temps :

– l’hyperchoix des matériaux et leur percolation horizontale, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles ;

– la tension entre, d’une part, la puissance de l’énergie électrique nucléaire et bien sûr des énergies fossiles et, d’autre part, l’économie des ressources énergétiques renouvelables, dans un contexte de recyclage ;

– la relation avec le vivant et l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique ;

– la nouvelle structure du temps rythmé en nanosecondes par les microprocesseurs [5].

Ainsi, et contrairement à ce que nous martèlent les consultants à la petite semaine, toujours à la recherche d’une nouvelle révolution technologique pour en brader le concept [6], nous n’avons pas quitté les sociétés industrielles, toujours en mutations continues, toujours balayées par des vagues d’innovations, certes. En effet, nous savons que ce n’est pas la technique qui génère la société, elle n’en est qu’une composante, comme l’a montré l’historienne américaine Elizabeth Eisenstein (1923-2016) en étudiant la transition entre l’ère du manuscrit et celle de l’imprimerie [7]. Quant à la formation d’un système technique, elle peut être conçue en deux temps : celle de l’émergence de technologies nouvelles et celle de leur mise en cohérence au sein d’un système [8]. La métamorphose des sociétés industrielles pourrait encore durer plusieurs siècles, ce qui n’empêche que chaque jour appelle son accompagnement sinon sa conduite dans l’innovation permanente. Tout en se souvenant que les innovations majeures ont émergé en bénéficiant de dispositifs transverses plutôt que ciblés sur des secteurs… [9]

Ce Nouveau Paradigme industriel est porteur d’au moins cinq défis de long terme que, suivant mon habitude, j’ai formulé sous forme de questions, afin d’y appeler des réponses aussi concrètes que possible :

– comment renforcer l’industrie avec les innovations de la Révolution cognitive ?

– comment pouvons-nous appliquer les principes de l’économie circulaire à toutes les activités de la chaîne de valeur pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie de l’avenir ?

– comment pouvons-nous réduire la consommation d’énergie afin d’améliorer la compétitivité de l’industrie ?

– comment pouvons-nous préparer les différents acteurs, et en particulier les entreprises, à l’économie sans carbone ?

– comment peut-on construire un réel partenariat entre politiques, société civile et entreprises pour créer une gouvernance multiniveaux positive et dans laquelle tous sont gagnants ?

Questions difficiles, mais essentielles à une époque où le discours sur la réindustrialisation se généralise [10]. Or, l’objectif principal d’une politique industrielle ne consiste-t-il pas précisément à anticiper le changement structurel, à le rendre possible en levant les obstacles et en corrigeant les erreurs du marché ? [11]

Un de ces obstacles est aujourd’hui, n’en doutons pas, la question des métaux critiques, et parmi ceux-ci, des terres rares.

 

2. Défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques

2.1. L’étude du JRC sur les flux de matières premières critiques et stratégiques

Le chercheur qui veut aborder les enjeux géopolitiques, industriels et environnementaux des matières premières critiques et stratégiques [12] dans un cadre européen pourra, fort heureusement, disposer de l’étude de prospective (Foresight) menée en 2023 par le Joint Research Centre (JRC) de la Commission européenne [13]. Ce travail avait vocation à apporter des données scientifiques à l’appui du Critical Raw Material Act (CRMA), qui a été publié en 2024, portant précisément sur les matières premières non énergétiques et non agricoles, avec des objectifs précis en matière d’extraction, de raffinage, de recyclage et de diversification d’approvisionnement [14].

Cette étude, qui a rassemblé un grand nombre de chercheurs et d’experts, présente une analyse systématique et détaillée des chaînes de valeur [15] mobilisées pour atteindre les objectifs européens de transition énergétique et numérique, en particulier celui de la neutralité carbone à l’horizon 2050. Dans la trajectoire de l’Union, cet objectif nécessite de produire au moins 42,5 % de l’énergie européenne à partir de sources renouvelables d’ici à 2030. Cette transition verte implique le déploiement à grande échelle de technologies renouvelables : éoliennes, photovoltaïque, batteries, etc. La recherche du JRC envisage quinze technologies clefs réparties dans cinq secteurs stratégiques : énergies renouvelables, électromobilité, industrie, numérique ainsi que dans le secteur de l’aérospatiale et de la défense. L’analyse porte tant sur les matières premières [16] et les matériaux transformés que sur les composants, les assemblages et les systèmes. Elle évalue les besoins, dépendances et vulnérabilités au sein des chaînes d’approvisionnement et estime la demande de matières premières jusqu’en 2050 dans l’Union européenne, mais aussi dans d’autres régions du monde. Ce travail constitue une base solide et un premier diagnostic prospectif, certes à actualiser, pour aborder les questions d’approvisionnement en relation avec la demande de matériaux dans les technologies et secteurs stratégiques de l’Europe.

Le rapport du JRC montre d’abord que les transitions énergétique et numérique provoquent et continueront à provoquer une croissance forte et simultanée de la demande de matières jugées critiques en raison de leur importance économique et du risque élevé de pénurie qui y est identifié. Or, si la vulnérabilité de l’Europe est grande, elle ne se situe pas seulement dans le domaine minier, mais aussi dans le raffinage des métaux, les composants et la fabrication des technologies. À différentes étapes de la chaîne de valeur, l’Union européenne est fortement dépendante de pays tiers. Dans toutes les technologies analysées par le JRC, on observe une forte dépendance vis-à-vis des importations en provenance de la Chine. Parfois, elle ne concerne que les matières premières (par exemple, les électrolyseurs), parfois, elle porte sur les matières transformées ainsi que sur les composants (par exemple, les éoliennes et les aimants pour moteurs électriques), voire elle couvre l’ensemble de la chaîne de valeur (par exemple, le photovoltaïque solaire). Cette dépendance, combinée à une demande accrue et à la concurrence mondiale, augmente considérablement le risque de perturbations environnementales et géopolitiques. De plus, la concentration géographique des chaînes de valeur constitue un risque stratégique, même lorsque les marchés mondiaux semblent ouverts.

Ensuite, le rapport du JRC montre que les choix technologiques peuvent réduire certaines dépendances, mais aussi les déplacer vers d’autres matériaux. Le recyclage est indispensable, mais ne suffirait pas à satisfaire la croissance européenne à l’horizon 2030. En effet, la dimension temporelle est essentielle : les nouveaux projets d’exploitation minière et de traitement nécessitent beaucoup de temps, tandis que le recyclage dépend de la disponibilité de volumes suffisants de produits en fin de vie.

Enfin, une stratégie robuste doit associer diversification internationale, capacités européennes, innovation, circularité et maîtrise de la demande. Le principal apport de la prospective du JRC consiste à montrer que la question européenne ne peut pas être réduite à ouvrir ou non de nouvelles mines [17]. Elle doit porter simultanément sur les volumes consommés, les choix technologiques, le raffinage, la fabrication des composants, les partenariats commerciaux, le recyclage, la durée de vie des produits, ainsi que sur l’acceptabilité environnementale et sociale par la population. Ainsi, la plus ou moins grande souveraineté minérale européenne dépendra moins, à l’horizon 2035, de la possession de toutes les ressources qu’à notre capacité à maîtriser les dépendances critiques sur l’ensemble des chaînes de valeur. Cette situation nécessite un travail de veille des chaînes d’approvisionnement afin de mieux gérer les risques et de les atténuer [18].

 

2.2. Un blueprint d’exercice de prospective sur les terres rares à l’horizon 2035

Répondre en prospectiviste à la question initiale portant sur les terres rares, posée par les organisateurs du centième anniversaire de la FABI, n’est pas chose aisée. En effet, la prospective consiste avant tout en un processus d’innovation et de transformation, fondé sur la systémique et le long terme, pour mettre collectivement en œuvre des actions présentes et opérationnelles. La prospective, ce n’est pas dire le futur, comme le ferait, après méditation, un vieux chef indien. La prospective, c’est réfléchir ensemble – donc pas seul dans son coin –  pour comprendre le présent et construire un avenir dans lequel nous pouvons toutes et tous nous impliquer.

S’interroger sur l’approvisionnement de l’Europe en terres rares à l’horizon 2035 nécessite donc de réunir un panel d’experts en énergie, en environnement, en industrie, en géopolitique et géoéconomie, d’ingénieurs – bien sûr –, de géologues, de chefs d’entreprises, de citoyens, etc. pour pouvoir construire une pensée tournée vers l’action, une intelligence collective. À défaut, il est bien sûr possible de s’essayer à des blueprints, à l’instar de la Commission européenne [19]. On pourrait définir ce blueprint comme la description de l’architecture d’un processus permettant de représenter un futur souhaitable et les moyens concrets pour l’atteindre. Il s’agit donc, d’un canevas d’exercice de prospective qui pourrait être réalisé à partir d’un groupe de référence comme la Faculté des Sciences de l’Université de Liège l’avait réuni le 16 septembre 2026 dans la salle académique de l’Université de Liège, avec une densité d’ingénieurs impressionnante… mais pas que.

Après avoir visité la littérature scientifique [20], et avant tout l’étude prospective du JRC et toutes les références qu’il contient, pour constituer une base de connaissance, il s’agit comme le fait tout chercheur de formuler les problématiques, les enjeux de long terme auxquels il s’agira ensuite de tenter de répondre. Les prospectivistes mettent un soin particulier à identifier ces enjeux. C’est la vocation de méthodes comme celles – nombreuses – des scénarios exploratoires ou moins courants, des bifurcations. En l’occurrence, j’ai décidé d’utiliser la méthode de mon collègue allemand, Sascha Meinert de l’Institut für Prospektive Analysen (IPA) à Berlin, utilisée dans ses travaux pour l’European Trade Union Institute (ETUI) bien décrite dans son guide Worker Participation 2030 project [21]. Elle a été adaptée et utilisée de longue date par la Cellule indépendante de Prospective régionale (CiPré) de l’Institut Destrée.

 

Une précieuse boussole et des enjeux

Cette méthode, que nous appelons de la boussole, appelle un important travail d’identification des variables du système, puis le choix de deux axes structurant quatre quadrants qui vont permettre de décrire quatre scénarios exploratoires dans des trajectoires 2026-2035. Les deux axes que j’ai choisis sont, d’une part, la prise de conscience de la nécessité d’une souveraineté européenne dans le domaine des terres rares, avec une tension entre les réticences de la population (NIMBY) à l’égard de l’exploitation de mines et du travail de raffinage contre une mobilisation européenne autour de la souveraineté et une acceptation de l’exploitation par les citoyens. D’autre part, un second axe est constitué par le degré d’ouverture des marchés mondiaux, tension entre le libre-échange amical et des relations agressives et contractées. Pour affiner ces scénarios, quelques autres variables devront être activées et faire l’objet d’hypothèses dans chacun des quadrants. J’ai choisi les quatre suivantes que j’ai considérées comme pertinentes :

– le rythme de la transition énergétique ;

– la vitesse de consommation des technologies numériques ;

– l’évolution technologique dans les moteurs électriques ;

– les impacts environnementaux de l’exploitation et du raffinage des métaux rares.

 

 

Puisque, pour faire cet exercice, je ne disposais pas du panel évoqué, je me suis rabattu sur l’IA pour construire et rédiger les scénarios, ainsi que pour y identifier les enjeux de long terme. L’essentiel du travail étant déjà réalisé – puisque les variables et drivers avaient été identifiés après plusieurs jours de travail –, il restait à dresser l’IA à utiliser la méthode, s’assurer de sa bonne compréhension puis contrôler ses productions. À cet effet, j’ai utilisé en parallèle, avec le même dressage et les mêmes prompts, d’une part, l’agent VIBE construit par Mistral AI sur le modèle GLM développé par Z.ai (Université de Tsinghua) et, d’autre part, ChatGPT 5.6 Sol, d’Open AI.

Dès lors qu’elles produisent des travaux de qualité, le fait de disposer de deux AI permet d’enrichir la démarche comme on le ferait avec deux groupes de travail humains en parallèle. Ainsi, j’ai pu disposer, après le rapide travail des machines, de huit scénarios contrastés. D’un côté : le confort importé, la souveraineté en réseau, la forteresse minière verte, la disette sous tension ; et de l’autre : l’Europe en confiance, l’arsenal stratégique, la double impasse, la douceur insouciante. Outre une description des scénarios et une rédaction de qualité, les IA m’ont toutes les deux construit un tableau récapitulatif identifiant les quatre hypothèses retenues sur chacune des quatre variables complémentaires dans chacun de ces scénarios. À mes yeux, le contenu de ces scénarios a peu d’importance puisqu’ils constituent seulement des outils – jetables – destinés à identifier les enjeux de long terme, beaucoup plus utiles.

Après contrôle et quelques petites corrections, j’ai dressé les deux IA à identifier des enjeux de long terme à l’horizon 2035 sur base de ma définition et du format de ces enjeux : une problématique qui porte un potentiel de changement (occasion ou risque) et qu’il va falloir anticiper (agir avant que cela ne survienne ou pour que cela survienne). J’ai également fourni à l’IA plusieurs exemples d’enjeux de long terme dans le format que je préconise: une question commençant par un comment, marquant une tension entre des variables clefs. Dès lors, j’ai demandé à chacune des IA de formuler six enjeux de long terme en explorant les scénarios qu’elles avaient respectivement construits. Elles ont produit deux fois six enjeux à l’horizon 2035, soit douze. Je les ai moi-même consolidés en cinq enjeux :

  1. Comment relocaliser et développer en Europe les capacités d’extraction, de raffinage, de transformation et de recyclage nécessaires à une plus grande souveraineté, tout en limitant leurs impacts sur l’eau, les sols, la biodiversité, la santé et les territoires, et en évitant que les oppositions locales ne conduisent au blocage des projets ?
  2. Comment ajuster le rythme de déploiement de la transition énergétique européenne – éolien, véhicules électriques, réseaux intelligents – aux contraintes d’approvisionnement en métaux rares, de manière à ne ni ralentir excessivement la décarbonation par prudence, ni l’accélérer au point de créer des ruptures d’approvisionnement insurmontables ?
  3. Comment poursuivre la transition numérique européenne et tirer parti de l’intelligence artificielle, du cloud et des objets connectés tout en maîtrisant l’accélération de la consommation d’équipements, d’énergie et de métaux critiques qu’elle pourrait entraîner ?
  4. Comment orienter l’innovation pour accélérer le développement et l’industrialisation de moteurs électriques et d’autres technologies moins dépendants des terres rares sans compromettre leur performance, leur coût, leur efficacité énergétique et la compétitivité des industries européennes ?
  5. Comment faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages des leviers de sécurité d’approvisionnement, tout en répondant aux besoins de la transition énergétique, du numérique, de l’industrie, de la santé et de la défense, notamment en cas de rupture des marchés mondiaux ?

 Ainsi, sur base de mon balisage initial et de quelques manipulations numériques, je disposais, à moindre temps, des cinq questions me permettant non pas de franchir toutes les étapes suivantes du processus prospectif (vision, axes stratégiques, plan d’actions concrètes), mais de pouvoir esquisser une stratégie visant à atteindre les objectifs européens de transition à l’horizon 2035. Il restait à trouver un champ fertile vers où orienter mon questionnement tout en me permettant de contrôler la qualité des résultats obtenus.

 

 Un champ fertile vers où orienter le questionnement

Pour apporter des réponses à la fois robustes et rapides à ces enjeux de long terme, je me suis saisi du rapport de la Cour des comptes européenne d’avril 2026 portant sur les Matières premières essentielles pour la transition énergétique [22]. L’objectif de cet audit était de déterminer si les actions menées au niveau de l’Union garantissent sur le long terme la sécurité de l’approvisionnement en matières premières critiques pour sa transition énergétique. C’est dans ce but que la Cour a examiné la clarté et la solidité de la politique européenne relative aux matières premières, les résultats de la politique de diversification des importations, la persistance ou la suppression des goulets d’étranglement qui freinent la production intérieure ; le niveau d’exploitation du potentiel que représente la gestion durable des ressources. La Cour a également examiné si les projets stratégiques de l’Union étaient susceptibles d’accroître la sécurité de son approvisionnement en matières critiques [23]. L’intérêt de ce travail, outre sa réalisation récente, est qu’il examine les politiques européennes menées depuis 2011 telles qu’actualisées en 2024 dans le cadre du règlement sur les matières critiques [24]. Le rapport se réfère également aux initiatives prises par le Commission au printemps 2025, sans toutefois encore en évaluer les effets compte tenu de leur proximité temporelle : plan d’action européen pour l’acier et les métaux, pacte pour une industrie propre et plan d’action pour une énergie abordable [25]. De plus, le rapport établit des recommandations en fonction des enjeux qu’il identifie. Certes, il se focalise sur la transition énergétique alors que notre recherche a intégré à la fois les transitions énergétiques et numériques, mais les interactions entre les deux domaines sont tangibles et constantes.

Après avoir communiqué aux IA le rapport de la Cour des comptes d’avril 2026 et m’être assuré de leur appropriation, j’ai obtenu les réponses suivantes aux cinq enjeux de long terme consolidés auxquels je leur ai demandé de répondre.

1. Exploitation européenne, impacts environnementaux et acceptabilité sociale

Comment relocaliser et développer en Europe les capacités d’extraction, de raffinage, de transformation et de recyclage nécessaires à une plus grande souveraineté, tout en limitant leurs impacts sur l’eau, les sols, la biodiversité, la santé et les territoires, et en évitant que les oppositions locales ne conduisent au blocage des projets ?

Il s’agit d’accélérer et de sécuriser les projets tout en construisant l’acceptabilité :

– mettre en place les guichets uniques et renforcer les administrations chargées des permis ;

– clarifier les interactions entre réglementations minières, directive-cadre sur l’eau et Natura 2000 ;

– réduire les délais sans réduire les exigences environnementales ;– intégrer les recours et les risques de contentieux dans les calendriers ;

– mobiliser des financements publics pour l’exploration à haut risque et faciliter l’accès au financement privé ;

– associer les populations en amont et rendre publiques les données sur les risques ;– prévoir des garanties financières de remise en état ;

– organiser un suivi indépendant de l’eau, des sols et de la biodiversité ;

– partager les bénéfices économiques avec les territoires ;

– favoriser les projets intégrés extraction-traitement-recyclage ;

– appliquer des exigences environnementales comparables aux importations.

 L’Europe ne pourra obtenir une souveraineté minérale ni par le refus systématique des projets ni par leur imposition administrative : elle devra construire une exploitation encadrée, démontrable et démocratiquement légitime.

 

2. Rythme de la transition énergétique et ressources

 Comment ajuster le rythme de déploiement de la transition énergétique européenne – éolien, véhicules électriques, réseaux intelligents – aux contraintes d’approvisionnement en métaux rares, de manière à ne ni ralentir excessivement la décarbonation par prudence, ni l’accélérer au point de créer des ruptures d’approvisionnement insurmontables ?

L’Europe devrait articuler ses objectifs climatiques avec une véritable planification matérielle :

– relier les objectifs de renouvelables et de neutralité carbone aux besoins par matière ;

– réviser régulièrement les projections de demande ;

– intégrer les réseaux électriques et les infrastructures de stockage dans les stratégies ;

– identifier les technologies présentant les meilleurs rapports entre bénéfices climatiques et intensité matérielle ;

– hiérarchiser les usages en cas de tension ;

– distinguer les besoins indispensables à la décarbonation des usages que l’on peut plus facilement différer ;

– transformer les objectifs agrégés en objectifs spécifiques par matière.

Un objectif global de 25 % de recyclage peut en effet être atteint grâce à quelques matières facilement recyclables, tout en délaissant les terres rares, le lithium, le gallium ou le silicium métal.

 La transition énergétique doit être planifiée non seulement en gigawatts, en tonnes de CO₂ évitées et en euros investis, mais aussi en tonnes de matières critiques disponibles, transformées et recyclées.

 

3. Croissance numérique et maîtrise de la demande matérielle

Comment poursuivre la transition numérique européenne et tirer parti de l’intelligence artificielle, du cloud et des objets connectés tout en maîtrisant l’accélération de la consommation d’équipements, d’énergie et de métaux critiques qu’elle pourrait entraîner ?

Même si la Cour traite principalement de la transition énergétique, son analyse est directement applicable au numérique. Les matières premières critiques sont communes à plusieurs secteurs. L’Europe devrait :

– intégrer les besoins numériques dans les projections globales de matières critiques ;

– distinguer la demande directe de l’Union de la demande incorporée dans les importations ;

– mesurer l’intensité matérielle des centres de données, réseaux et équipements ;

– prolonger la durée de vie des terminaux et composants ;

– renforcer la réparabilité, la réutilisation et l’écoconception ;

– améliorer la collecte des déchets électroniques ;

– créer des obligations de traçabilité des matières critiques contenues dans les produits ;

– éviter que l’efficacité technologique ne conduise à une croissance illimitée des usages.

 Le rapport de la Cour montre que la collecte des déchets électroniques est très insuffisante : l’Union n’atteint pas les objectifs existants et vingt-quatre États membres faisaient encore l’objet de procédures d’infraction en 2024.

 La souveraineté numérique suppose de mesurer la matérialité du numérique et de déterminer quels usages justifient la consommation de ressources critiques qu’ils impliquent.

 

4. Innovation technologique et réduction de la dépendance

Comment orienter l’innovation pour accélérer le développement et l’industrialisation de moteurs électriques et d’autres technologies moins dépendants des terres rares sans compromettre leur performance, leur coût, leur efficacité énergétique et la compétitivité des industries européennes?

L’Europe devrait :

– intégrer explicitement la substitution dans les politiques industrielles et climatiques ;

– financer davantage les démonstrateurs et la mise à l’échelle industrielle ;

– favoriser les moteurs électriques utilisant moins de terres rares ;

– soutenir des architectures technologiques diversifiées plutôt qu’une solution unique ;

– mesurer les effets de substitution sur les autres matériaux, l’énergie, les coûts et le recyclage ;

– introduire des critères d’intensité matérielle dans les marchés publics et les aides industrielles ;

– relier les programmes de recherche aux débouchés industriels européens.

 La Cour recommande notamment d’intégrer la substitution des matières critiques dans le champ du Net-Zero Industry Act de juin 2024 [26], en particulier par l’innovation dans la conception des produits.

L’innovation ne doit pas seulement produire des technologies plus efficaces ou moins carbonées ; elle doit aussi produire des technologies moins vulnérables aux ruptures d’approvisionnement.

 

5. Circularité, substitution et arbitrage entre usages

Comment faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages des leviers de sécurité d’approvisionnement, tout en répondant aux besoins de la transition énergétique, du numérique, de l’industrie, de la santé et de la défense, notamment en cas de rupture des marchés mondiaux ?

L’Europe ne pourra faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages de véritables leviers de sécurité d’approvisionnement qu’en les intégrant dans une politique coordonnée de gestion des matières critiques : objectifs spécifiques par matériau, données fiables, produits conçus pour durer et être démontés, collecte et recyclage organisés à l’échelle du marché européen, soutien à la substitution technologique, stocks stratégiques et règles transparentes d’allocation en cas de rupture.

 Le rapport de la Cour conduit toutefois à souligner une condition essentielle : il ne suffit pas d’adopter des objectifs ; il faut pouvoir démontrer leur contribution effective à la sécurité d’approvisionnement européenne. Cela implique de suivre non seulement les tonnes recyclées ou les projets annoncés, mais aussi :

– la réduction effective de la demande primaire ;

– les volumes de matières réellement récupérés par élément ;

– les équipements effectivement réparés ou réemployés ;

– la dépendance évitée grâce à la substitution ;

– les capacités industrielles opérationnelles ;

– la durée pendant laquelle les stocks et les matières disponibles peuvent soutenir les secteurs prioritaires.

 

Wildcards sur la trajectoire prospective

Loin de constituer ni les éléments suffisants pour décrire une stratégie complète destinée à permettre l’approvisionnement de l’Europe en terres rares à l’horizon 2035, ce rapide exercice peut en devenir une base pour être discuté entre chercheurs, experts et acteurs. Néanmoins, le prospectiviste sait que toute trajectoire comporte des surprises et qu’il devra y faire face.

Ainsi, des wildcards – ou jokers en français – devront être attendus sur le chemin de 2035. Une wildcard est un événement ou facteur inattendu qui, s’il se produit, peut bouleverser radicalement – positivement ou négativement – une trajectoire et son environnement. Elle est souvent utilisée en prospective pour explorer des futurs alternatifs. En m’appuyant sur les IA, qui ont identifié vingt wildcards qui pourraient affecter l’approvisionnement (exploitation minière, raffinage, importations) de l’Europe en métaux rares à l’horizon 2035, j’en ai retenu cinq qui me paraissent les plus pertinentes et appropriables. Elles peuvent faire l’objet de réponses dans la stratégie ou être réintroduites dans les scénarios exploratoires, en amont de la démarche.

1. Un choc géopolitique sur les terres rares

 Ainsi, un embargo, une crise autour de Taïwan ou une restriction durable des exportations chinoises pourrait affecter simultanément les terres rares séparées, les aimants permanents, les moteurs électriques, les éoliennes, les équipements industriels, la défense ainsi que certains composants électroniques. Ce serait un choc particulièrement puissant parce que la vulnérabilité ne se situe pas seulement au niveau de l’extraction, mais surtout au niveau du raffinage et de la fabrication des aimants.

2. La rupture d’un grand centre de raffinage

Un incendie majeur, une catastrophe naturelle, une cyberattaque ou une décision politique pourrait interrompre une capacité mondiale de raffinage. Cette wildcard montrerait une limite importante des politiques de diversification : l’Europe peut diversifier les pays miniers tout en restant dépendante d’un même pays ou d’une même région pour la transformation. Cela pourrait être le cas de Baotou, en Mongolie intérieure (République populaire de Chine).

3. Une percée technologique dans la substitution ou le recyclage

Une innovation inattendue permettant de produire : des moteurs sans terres rares, des batteries utilisant peu ou pas de lithium, des aimants à base de matériaux abondants, un recyclage rentable des terres rares en faibles concentrations pourrait transformer rapidement les rapports de dépendance. Cette wildcard pourrait rendre obsolètes certaines projections de demande, mais aussi fragiliser des investissements miniers récemment engagés. Par exemple, chez Comet…

4. Le succès ou l’échec social d’un projet minier européen emblématique

Un grand projet européen pourrait devenir soit une preuve de possibilité, s’il respecte ses engagements environnementaux et bénéficie aux territoires ; soit un contre-exemple, en cas de pollution, de dépassement des coûts ou de conflit local. Dans le second cas, un seul accident pourrait provoquer un effet domino politique sur de nombreux projets miniers européens.

5. La collision entre transition numérique et transition énergétique

Une croissance beaucoup plus rapide que prévu de l’intelligence artificielle, des data centers et des équipements connectés pourrait détourner des métaux et terres rares ainsi que les capacités électriques et industrielles. Cette évolution provoquerait une concurrence directe entre plusieurs transitions stratégiques.

En fait, chacune de ces wildcards peut constituer une opportunité de rebond stratégique, une bifurcation sur la trajectoire dont les acteurs peuvent se saisir pour contribuer à atteindre les objectifs initiaux.

 

3. Conclusion : l’anticipation au centre de l’art de gouverner

N’oublions jamais que si, en 2026, la Chine est largement maîtresse du jeu, c’est parce que, depuis la fondation de leur République populaire de Chine en 1949, leurs dirigeants ont une véritable obsession de leur souveraineté, de leur indépendance à l’égard de toutes les matières premières : anticipation… Depuis les années 1980, la Chine détient un quasi-monopole sur les terres rares [27]. Au-delà, depuis les années 2010, les Chinois ont amplifié leur politique extractive et de raffinage au travers de leur stratégie Made in China 2025 [28] qu’ils ont mise en œuvre avec l’efficacité qui les caractérise.

À l’heure où les besoins explosent dans le numérique, l’économie bas-carbone et la défense, la Chine représente plus de 60 % de la production mondiale dans 13 des 34 matières premières identifiées comme critique par l’Union européenne en 2023. C’est le cas pour le germanium utile dans les semi-conducteurs avancés. Elle dépasse 70 % dans 9 de ces matières. Et atteint même 90 % pour le gallium. Néanmoins, la Chine est également vulnérable : sa dépendance au lithium, cobalt, fer et cuivre dépasse les 70 %. En découle sa politique de partenariat avec des pays étrangers notamment africains et la rivalité qu’elle entretient avec les États-Unis dans ce domaine [29]. Cette rivalité s’est accrue depuis le retour du président Donald Trump à la Maison-Blanche et son activisme dans ce domaine : on sait ses accords d’accès miniers privilégiés signés en 2025 avec des garanties de sécurité avec l’Ukraine, le Pakistan puis la République démocratique du Congo. Ce qui n’a pas empêché Kinshasa de signer aussi un accord avec la Chine au printemps 2026. L’extraction n’est évidemment pas tout. Ainsi, si la Chine n’extrait que 21 % du lithium mondial (le Triangle du lithium est formé de la Bolivie, du Chili et de l’Argentine [30]) et 2 % du manganèse, elle en assure 68 et 95 % de la transformation chimique [31].

En 2020, c’était également un consortium chinois (Shenghe Resources) qui contrôlait, via une entreprise australienne, le plus grand gisement connu de terres rares hors de Chine : la mine de Kvanefjeld (ou Kuannersuit) au sud du Groenland où on trouve aussi de l’uranium. Mais aucune autorisation d’exploitation ne lui a été accordée [32]. On ne s’étonne donc pas que le président des États-Unis s’y intéresse…

C’est l’ancien président de la Banque centrale européenne puis du Conseil des ministres d’Italie, Mario Draghi qui, en 2024, rappelait notre vulnérabilité européenne, nous appelant à renouer en cette matière avec l’art de gouverner :

L’Europe est particulièrement exposée. Nous dépendons d’une poignée de fournisseurs pour les matières premières critiques, notamment la Chine, alors même que la demande mondiale pour ces matières premières explose en raison de la transition vers les énergies propres. (…)

Dans ce contexte, nous aurons besoin d’une véritable « politique économique extérieure » de l’UE pour préserver notre liberté – ce que l’on appelle l’art de gouverner. L’UE devra coordonner les accords commerciaux préférentiels et les investissements directs avec les pays riches en ressources, constituer des stocks dans certains domaines critiques et créer des partenariats industriels pour sécuriser la chaîne d’approvisionnement des technologies clés. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons créer l’influence nécessaire sur le marché pour y parvenir. [33]

Quant à Ursula Von der Leyen, c’est à la coopération internationale que la présidente de la Commission en appelait dans son discours sur l’état de l’Union, ce 16 septembre 2026 :

Et un autre aspect est important. Nous demeurons excessivement dépendants dans des domaines à risque. Nous dépendons à plus de 80 % de la Chine pour bon nombre de matières premières critiques. À 90 % pour certaines terres rares. Nous avons beaucoup avancé. Mais nous ne sommes pas les seuls qui essayons de nous diversifier. Nous devons trouver des approvisionnements de toute urgence et renforcer nos réserves.

 Aucun pays ne peut réaliser cela seul. Nous devons donc penser différemment. Voilà pourquoi nous établirons une nouvelle coopération européenne sur les matières premières critiques. Elle nous aidera à obtenir ce dont nous avons besoin et constituer les réserves nécessaires. Pour les voitures électriques, les semi-conducteurs et les batteries, les technologies propres et la défense. Et bien plus encore.

 Nos industries en dépendent, mais notre indépendance et notre sécurité aussi [34].

Assurément, anticipation, art de gouverner et partenariats internationaux constituent les nécessités de l’Europe pour sécuriser ses approvisionnements.

Plutôt que de tenter d’atteindre une souveraineté à tout prix dans un monde où les rapports de force tendent à dangereusement dominer.

 

Philippe Destatte

 

[1] Les terres dites « rares » sont dénommées ainsi parce que les éléments métalliques qu’elles contiennent et qui couvrent les lanthanides, numérotés dans le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, de 57 (le lanthane) à 71 (le lutécium), plus le scandium (21) et l’yttrium (39), ont été découverts à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle dans des gisements scandinaves où ces éléments étaient disséminés et ont été difficilement identifiés. Véronique CABIAUX & Thierry DE PUTTER, Les métaux critiques, Que(s) chemin(s) pour l’Europe ?, p. 11-12, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2025.

[2] Ph. DESTATTE, The New Industrial Paradigm, Keynote at The Industrial Materials Association (IMA-Europe) 20th Anniversary, IMAGINE event, Brussels, The Square, September 24th, 2014, Blog PhD2050, September 24, 2014. https://phd2050.org/2014/09/26/nip/

[3] Philippe DESTATTE, Les Wallons pionniers de l’industrie allemande, Compte rendu de l’ouvrage de Hans Seeling, dans Feuillets de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, Mai 1984, p. 6. – Ph. DESTATTE, Mutations, dans Actualquarto, Spécial Opération Athena sur les technologies nouvelles, n° 355, 6 septembre 1984, p.  8-9. https://phd2050.org/2018/10/05/mutations-1984/

[4] Ph. DESTATTE, L’économie circulaire : produire plus avec moins, Blog PhD2050, 1er juin 2014 https://phd2050.org/2014/06/01/ec1/ – Voir Règlement (UE) 2024/1781 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 établissant un cadre pour la fixation d’exigences en matière d’écoconception pour des produits durables, modifiant la directive (UE) 2020/1828 et le règlement (UE) 2023/1542 et abrogeant la directive 2009/125/CE.

[5] Bertrand GILLE, Histoire des Techniques, coll. Bibliothèque de la Pléade, Paris, Gallimard, 1978. – B. GILLE, La notion de « système technique » (essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, CNRS, 1979, 1-8. – Thierry GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[6] J’aime assez la formule Fatigues de la disruption de Philippe BIHOUIX, Le Bonheur était pour demain, Les rêveries d’un ingénieur solitaire, p. 137sv, Paris, Seuil, 2022. – Voir également L’insoutenable abondance, Faut-il croire les prophètes du progrès ?, coll. Tracts, Paris, Gallimard, 2025.

[7] Elizabeth EISENSTEIN, The Printing Press as an Agent of Change: Communications and Cultural Transformations in Early-Modern Europe, New York, Cambridge University Press, 1980.

[8] François CARON, Les deux révolutions industrielles du XXe siècle, p. 19, Paris, Albin Michel, 1997.

[9] Xavier JARAVEL, Emmanuel MONNET, Mathieu PERUYO et Vincent PONS, Les politiques économiques à l’épreuve des faits, p. 248, Paris, Odile Jacob, 2026.

[10] Voir le remarquable rapport d’Olivier LlIANSI, Réindustrialiser, le défi d’une génération, Cohésion, souveraineté, décarbonation : les solutions existent, Paris, Les Déviations, 2024. – et aussi : Vincent VICARD, Faut-il réindustrialiser la France ?, coll. Défis Économie, Paris, PUF, 2024. – Anaïs VOY-GILLIS, Pour une Révolution industrielle, Paris, Les Presses de la Cité, 2025.

[11] Moshe SYRQUIN, Structural Change and Development, in International Handbook of Development Economics, Vol. 1, A.K. Dutt and Ros. J. Cheltenham, UK. Edward Elgar Publishing, 2007.

[12] Nous suivons le glossaire de la Cour des comptes européenne pour définir une matière première comme une substance, autre qu’une denrée alimentaire ou un combustible, utilisée comme intrant dans la fabrication. Une matière première critique est une matière première importante sur le plan économique et exposée à un risque élevé pour l’approvisionnement. Une matière première stratégique est une matière première jugée particulièrement importante en raison de son utilisation dans certaines technologies vertes ou numériques, ou dans des applications relevant de la défense ou de l’aérospatiale. Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026, p. 77, Luxembourg, Cour des comptes européenne, 2026.

[13] Samuel CARRARA ea, Supply chain analysis and material demand forecast in strategic technologies and sectors in the EU, A Foresight Study, Commission européenne, JRC, 2023. https://publications.jrc.ec.europa.eu/repository/handle/JRC132889

[14] Règlement (UE) 2024/1252 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlement (UE) n°168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1724 et (UE) 2019/1020, Journal officiel de l’Union européenne, 3 mai 2024. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=OJ:L_202401252 – Voir aussi : l’Avanced Matérials for Industrial Leadership de février 2024 : Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Advanced Materials for Industrial Leadership, Strasbourg, 27.02.2024, COM(2024) 98 final. https://research-and-innovation.ec.europa.eu/document/download/0fcf06ea-c242-44a6-b2cb-daed39584996_en?filename=com_2024_98_1_en_act_part1.pdf

[15]  La Cour des comptes européenne définit la chaîne de valeur comme l’ensemble des activités menant à la fourniture de produits aux consommateurs finaux, y compris toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement, mais aussi les activités telles que la vente et la commercialisation. Dans le cas des matières premières, cette chaîne comprend toutes les étapes allant de l’extraction et de la transformation aux activités de fin de vie telles que la valorisation et le recyclage, en passant par la vente et l’utilisation dans la fabrication. Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026, p. 77, Luxembourg, Cour des Comptes européenne, 2026.

https://www.eca.europa.eu/ECAPublications/SR-2026-04/SR-2026-04_FR.pdf

[16] 87 matières premières ont été envisagées et organisées en trois catégories : stratégiques, critiques et non-critiques (voir annexe 1 du rapport).

[17] V. CABIAUX & Th. DE PUTTER, Les métaux critiques, Que(s) chemin(s) pour l’Europe ?…, p. 49-58.

[18] Samuel CARRARA ea, Supply chain analysis and material demand forecast in strategic technologies and sectors in the EU, A Foresight Study…, p. 10-11.

[19] Liam DOWNEY, Peter HEYDEBRECK, Hugues de JOUVENEL, Foresight ant the Transition to Regional Knowledge-based Economies, Synthesis report of the expert group « Blueprints for Foresight Actions in the Regions« , Brussels, European Commission, Directorate-General for Research, Unit Scien & Technology Foresight, 2004. – Ph. DESTATTE, Blueprints for Foresight Actions in the Regions, Transvision for bridging neighbouring regions belonging to different juridictions, A European Commission DG RTD K2 Initiative, Luxembourg, Representation of the European Commission, 2004.

[20] Notamment : Savannah CARR-WILSON, Subhrendu K. PATTANAYAK, Erika WEINTHAL, Critical mineral mining in the energy transition: A systematic review of environmental, social, and governance risks and opportunities, in Energy Research & Social Science, vol. 116, October 2024, 103672. Guillaume PITRON, La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, Les Liens qui libèrent, 2024. – Bernadette MERENNE, Métaux rares et métaux précieux : une multiplicité de productions, d’acteurs et de besoins, dans Questions internationales, n°117, Février-mars 2023, p. 56-68. – Philippe BIHOUIX et Benoît de GUILLEBON, Quel futur pour les métaux : un nouveau défi pour la société, EDP Sciences, 2010, p. 33. https://stm.cairn.info/quel-futur-pour-les-metaux–9782759809011?lang=fr – The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions, IEA, 2021. – Report on Critical Raw Materials for the EU: Report of the Ad hoc Working Group on defining critical raw materials, EC – Directorate General Enterprise and Industry, 2014. – Vincent VICARD et Pauline WIBAUX, Les dépendances stratégiques de l’Union européenne sur longue période, dans Futuribles, 457, Paris, 2023, p. 33-48. – Michael FRANCZAK & Irfana KHATOON, Governing Critical Minerals, Histories, Gaps, Actions and Innovative Models, United Nations University, Centre for Policy Research, 2026.

[21] Sascha MEINERT, Field manual Scenario building, Berlin, IPA – European Trade Union Institut, 2014. https://www.etui.org/sites/default/files/2014_Scenario_Building_DEF.pdf

[22] Critical Raw Materials for the Energy Transition, Not a rock-solid policy, Special Report 04/2026, Luxembourg, European Court of Auditors, 2026.

[23] Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026…, p. 7.

[24] Règlement (UE) 2024/1252 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlements (UE) n° 168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1724 et (UE) 2019/1020. https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1252/oj/fra

[25] Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Un plan d’action européen pour l’acier et les métaux, Bruxelles, Commission européenne, 19 mars 2025, COM(2025) 125 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52025DC0125&qid=1762877240399 –Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Le pacte pour une industrie propre: une feuille de route commune pour la compétitivité et la décarbonation, Bruxelles, Commision européenne, 26 février 2025, COM(2025) 85 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52025DC0085 – Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Plan d’action pour une énergie abordable Exploiter pleinement la vraie valeur de notre union de l’énergie pour garantir à tous les Européens une énergie abordable, efficace et propre, Bruxelles, Commission européenne, 26 février 2025, COM (2025) 79 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52025DC0079&qid=1762877579815

[26] Regulation (EU) 2024/1735 of the European Parliament and of the Council of 13 June 2024 on establishing a framework of measures for strengthening Europe’s net-zero technology manufacturing ecosystem and amending Regulation (EU) 2018/1724 (Text with EEA relevance) – Consolidated text: Regulation (EU) 2024/1735 of the European Parliament and of the Council of 13 June 2024 on establishing a framework of measures for strengthening Europe’s net-zero technology manufacturing ecosystem and amending Regulation (EU) 2018/1724 (Text with EEA relevance).

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=CELEX%3A02024R1735-20250817

[27]  Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 72, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020.

[28] John SEAMAN, Métaux critiques : pour l’hégémonie technologique mondiale, Pékin/Washington, et au-delà, dans Thierry DE MONTBRIAL et Dominique DAVID dir., Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies 2027, p. 166-169, Pris, Dunod-IFRI, 2026.

[29] Ibidem.

[30] Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 15, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020.

[31] J. SEAMAN, op. cit., p. 167.

[32]  Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 73 et 87, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020. Heather A. CONLEY, The Artic Spring, Washington is sleeping through changes at the top of the world, in Foreign Affairs, 24 septembre 2019. HEATHER A. CONLEY is Senior Vice President for Europe, Eurasia, and the Arctic and Director of the Europe Program at the Center for Strategic and International Studies. En 2016, la société minière chinoise Shenghe Resources a commencé à exploiter Kvanefjeld, un gisement situé sur la côte sud-ouest du Groenland qui abriterait le deuxième plus grand gisement mondial d’oxydes de terres rares et le sixième plus grand gisement d’uranium. Le gouvernement danois a discrètement cherché à savoir si les États-Unis avaient des réserves concernant cet investissement, mais Washington est resté silencieux. https://www.foreignaffairs.com/articles/commons/2019-09-24/arctic-spring – CASSINI Conseil, Dario SALINAS PALACIO, Thoma CATTIN, Carte commentée. Le Groenland dans le viseur de Trump : menace chinoise ou course aux minéraux critiques, Diploweb, 10 janvier 2026. https://www.diploweb.com/Carte-commentee-Le-Groenland-dans-le-viseur-de-Trump-menace-chinoise-ou-course-aux-mineraux.html

[33] Mario DRAGUI, The future of European competitiveness, Part A, A competitiveness strategy for Europe, p. 3, September 2024.

[34] Discours sur l’état de l’Union 2026 de la présidente von der Leyen, Commission européenne, 16 septembre 2026. https://france.representation.ec.europa.eu/informations-et-evenements/informations/discours-sur-letat-de-lunion-2026-de-la-presidente-von-der-leyen-2026-09-16_fr?prefLang=en – Merci à ma collègue Coline Generet de m’avoir communiqué l’extrait de ce texte peu de temps avant mon intervention à Liège.

Namur, Assemblée générale de l’Institut Destrée,  le 28 juin 2022

Depuis plus de trente ans, lorsqu’on m’interroge sur ma profession, je réponds généralement que je suis chercheur. Chercheur à l’Institut Destrée, un centre de recherche indépendant en développement régional. Chercheur, historien, prospectiviste, enseignant…

 

Comment devient-on chercheur ?

Comment devient-on chercheur ? Certainement par des errances et des fulgurances. Des écoutes et des lectures. Même si, personnellement, j’ai toujours été plus prompt à lire qu’à écouter. Ceux qui m’ont marqué en face à face et assurément façonné s’appellent Jules Boulard, Maurice Devaux et Albert Teygeman à l’Athénée de Châtelet, Robert Demoulin, Étienne Hélin, Charles Hyart, Pierre Lebrun, et aussi Georges Duby lors de son séjour à l’Université de Liège. Ils m’ont transmis à la fois la curiosité, l’exigence et la passion, car ils étaient curieux, exigeants et passionnés. Je n’oublie pas non plus René Van Santbergen, Francine Faite et Minna Azjenberg qui, parallèlement à la recherche, m’ont si bien coaché sur les voies d’un certain type d’enseignement dont le virus ne m’a jamais quitté.

Mais mon chemin heuristique et méthodologique doit surtout aux grands classiques de la critique historique de Léon-E Halkin [1], de la philosophie critique de l’histoire de Raymond Aron [2], des méthodes des sciences sociales de Madeleine Grawitz [3], dont j’ai acquis en 1975 les trois maîtres ouvrages, et aussi, près de dix ans plus tard, de la théorie générale du système social d’Henri Janne [4] et de la synthèse écologique de Paul Duvigneaud [5]. Tous les cinq sont toujours restés à portée de main.

Les fulgurances ont été nombreuses, mais trois m’ont marquées davantage : Hervé Hasquin en 1981, Dominique Schnapper au début des années 1990 et Jacques Lesourne dix ans plus tard.

1. Je l’ai souvent rappelé : je dois à Hervé Hasquin ma découverte de l’Institut Destrée. Lors d’une conférence à l’Association des Historiens de l’Université de Liège, à laquelle j’assistais le 27 novembre 1980, il mit en application, de manière brillante, l’appareil critique des historiens, en démontant le modèle d’une histoire finaliste de la Belgique. Celle-ci n’était autre que celle qui m’avait été encore enseignée à l’Université, à côté bien sûr, de l’histoire de la Principauté de Liège. En faisant immédiatement l’acquisition des volumes La Wallonie le Pays et les Hommes, j’ai découvert, d’une part, l’histoire de la Wallonie et son caractère underground, et d’autre part, que certains de mes professeurs, comme Léon-E Halkin, Robert Demoulin, Jacques Stiennon ou Étienne Hélin en étaient également des pionniers.Lors de sa conférence, puis dans l’échange que j’ai ensuite eu avec le professeur de l’ULB, Hervé Hasquin avait largement évoqué l’Institut Destrée, dont je n’avais alors jamais entendu parler. Ainsi, je découvre l’institution à l’origine du premier cours d’histoire de la Wallonie que donne précisément Hervé Hasquin à Bruxelles. Quelques mois plus tard, je reçois l’ouvrage Historiographie et Politique, dont le futur recteur avait déjà largement évoqué le contenu lors de son exposé.  Mieux, au sortir de cette conférence, j’adhère à l’Institut Destrée puis en parle à ma collègue historienne à l’École normale de l’État à Liège (aujourd’hui, Haute École Charlemagne) où j’enseigne. Surprise : France Truffaut, fille de l’auteur de l’État fédéral en Belgique (1938), était également membre de l’Institut Destrée et fort proche du président Jacques Hoyaux. France me fait rejoindre la section de Liège de l’Institut Destrée dont je deviens vite – prérogative du jeune intellectuel fraîchement arrivé, secrétaire d’un président haut en couleur, Dieudonné Boverie [6]. Dès le 15 mars 1981, je participe à l’Assemblée générale de l’Institut Destrée à Hôtel de Ville de Charleroi. De même, le 21 mars 1982, selon mes agendas de l’époque. Mes interventions ne sont pas toujours bien comprises dans une association où je viens chercher « du Hasquin » et où je trouve souvent « du Charles-François Becquet » [7], c’est-à-dire de la littérature historique plus militante que professionnelle. J’ai évoqué dans mon introduction à l’Encyclopédie du Mouvement wallon, comment, avec l’appui de France Truffaut, puis plus tard celui de Michèle Libon, à partir l’AG du 13 mars 1983, nous avons ouvert un chemin vers ce qui deviendra, au sein de l’Institut Destrée, le Centre interuniversitaire d’Histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon dont Paul Delforge fut le premier chercheur recruté [8]. Comme administrateur de l’Institut Destrée, puis directeur des travaux, donc des éditions, j’ai dû mener pendant de longs mois un combat difficile pour refuser la publication du troisième tome de Le Différend wallo-flamand de Becquet, en trouvant d’ailleurs en Christiane Hoyaux, historienne, un soutien dont je ne disposais pas chez Jacques Hoyaux, ni d’ailleurs chez mon prédécesseur, Guy Galand.

Faut-il dire que Hervé Hasquin est resté pour moi une référence professionnelle comme historien, et un soutien plus qu’intellectuel ? Nous avons toujours gardé d’ailleurs, ce que j’appellerais une « connivence distante », avec quelques complicités… et beaucoup de respect de ma part.

2. J’ai entendu la voix claire de Dominique Schnapper, sur France Culture, au tournant des années 1990, peut-être à l’époque de la sortie de son livre sur La France de l’intégration dans lequel la sociologue française revenait et développait, en les nuançant très fortement, sur les deux types-idéaux, les deux conceptions traditionnelles de la Nation, française et allemande afin, ensuite d’ajouter aux définitions historiques et philosophique, une définition sociologique. Ces questions étaient d’ailleurs bien présentes, non seulement dans le débat wallon, mais aussi dans celui de la conférence des communautés de langue française dans lesquelles je m’étais d’emblée investi dès mon arrivée comme directeur de l’Institut Destrée en 1988. Par sa clarté, la directrice d’études à l’École nationale des Hautes Études en Sciences sociales à Paris élargissait un champ de réflexion dans une problématique trop longtemps fermée, même si des conceptions très riches, à la fois fortes et nuancées, avaient également été apportées par un autre sociologue, le professeur Michel Molitor de l’UCL, dans le cadre des travaux La Wallonie au Futur. Les enseignements de Dominique Schnapper sur les questions d’identité et de citoyenneté ont été déterminants dans ma manière d’appréhender ces questions aussi difficiles que brûlantes. Peu d’amis savent d’ailleurs l’ampleur du débat qui me fit plier pour nommer mon livre de 1997 L’Identité wallonne, Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie aux XIXe et XXe siècles plutôt que La Citoyenneté wallonne, avec le même sous-titre.

La fulgurance en fait, est venue du livre de Dominique Schnapper consacré à La Communauté des citoyens, Sur l’idée moderne de nation [9], dans lequel la sociologue montre avec force comment les approches ethniques peuvent être transcendées par la citoyenneté tout en montrant le risque pour nos démocraties de redevenir des groupes humains unis par un sentiment de communauté historique et d’identité collective et non plus par la volonté proprement civique de participer à une vie politique commune, en dépassant les enracinements particuliers. J’ai abondamment puisé mon inspiration dans ce travail [10] ainsi que dans les suivants : Qu’est-ce que la citoyenneté ? [11] et L’esprit démocratique des lois [12]. Ces travaux ont aussi constitué autant de passerelles vers ceux de son collègue historien, plus médiatisé, Pierre Rosanvallon…. Il m’a été donné d’échanger avec Madame Schnapper, après son départ du Conseil constitutionnel, de la rencontrer dans son bureau de l’EHSS à Paris, de l’inviter et l’accueillir à Namur le 17 novembre 2015, jour où la fille de Raymond Aron a fait une mémorable conférence à la tribune du Parlement de Wallonie, à l’initiative de l’Institut Destrée.

3. C’est à l’Université Paris-Dauphine, Salle Raymond Aron précisément, que j’ai entendu puis rencontré Jacques Lesourne. S’y tenaient, les 8 et 9 décembre 1999 les Assises de la Prospective, à l’initiative de Futuribles International et du laboratoire LESOD de cette université. Jacques Lesourne, polytechnicien et économiste, est alors professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers et président de Futuribles International. Son discours sur la prospective est robuste, exigeant, structuré. Lorsque je me présente à lui pour la première fois, la réponse de ce disciple de Maurice Allais est immédiate : la prospective a besoin d’historiens : leur rigueur dans la recherche et l’analyse des sources, leur déontologie, leur perception des temporalités les y appellent et il me cite Braudel, Chaunu, Furet.

Je vais, ces années-là, m’inscrire systématiquement à la plupart des formations et conférences qu’il donne et puis le rencontrer plus régulièrement de 2004 à 2012, souvent au côté d’Hugues de Jouvenel, lorsque je rejoins le Conseil d’administration de Futuribles. D’emblée, il me raconte ses expériences de consultant pour la Société d’Économie et de Mathématiques appliquées (SEMA), ses visites dans le Borinage lors des fermetures des charbonnages, ses relations avec la Société générale de Belgique et ses jugements à l’égard de la matrone belge, que j’insérerai d’ailleurs dans La Nouvelle Histoire de Belgique [13]. Ses encouragements dans mon appréhension de la prospective sont constants. Le 27 avril 2000, il me dédicace son ouvrage Un homme de notre siècle [14], en m’adressant tous ses vœux pour la réussite de mes efforts de développement de la prospective wallonne. J’en déduis ainsi qu’une telle dynamique est vue positivement par un maître à penser de la prospective. Son influence sur ma réflexion méthodologique est considérable : il me fait appréhender sérieusement la systémique au travers de son ouvrage Les Systèmes du Destin [15], que j’acquière en 2003 et qui m’ouvrira les portes des systèmes complexes, avec Edgar Morin, Jean-Louis Le Moigne [16]  et, paradoxe, une redécouverte de Jean Ladrière [17], dont Michel Quévit, Gérard Fourez et Riccardo Petrella nous avait tant parlé. Lesourne, c’est aussi l’homme d’Interfuturs, cette opération Overlord de la prospective, qu’il réalisa pour l’OCDE, en complément du Rapport Meadows [18]. Jacques Lesourne, c’est aussi l’auteur de Ces avenirs qui n’ont pas eu lieu [19], qui m’inspirera l’idée de la méthode des bifurcations, un des atouts de terrain de l’Institut Destrée. Le message de Jacques Lesourne reste constamment présent dans ma mémoire. Lorsque j’ai eu l’occasion de l’accueillir à la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective pour une conférence à Gembloux, nous avions non seulement longuement échangé, mais j’avais eu l’occasion de lui poser, à la fin de sa conférence, la question de savoir quelle devait être la plus grande qualité du prospectiviste. Il nous avait répondu comme le fait un chercheur : cette qualité doit être la modestie devant la fragilité des réponses que l’on peut apporter et face à l’ampleur des enjeux qui sont posés.

 

Les trois forces et qualités du chercheur de l’Institut Destrée

Hasquin, Schnapper, Lesourne. On me dira que ces choix sont bien francophones pour le chercheur d’une institution qui se veut européenne et internationale. C’est vrai que d’autres références et affinités auraient pu être évoquées, de Eleonora Barbieri Masini à Rome, Emilio Fontela à Madrid, Paraskevas Carakostas à Athènes, de Peter Bishop à Houston, à Ted Gordon ou Jerome Glenn ou Bill Halal à Washington, Verna Alle à San Francisco, Günter Clar à Stuttgart, Karlheinz Steinmüller à Berlin, etc.  Les trois cités en exergue sont ceux qui ont le plus marqué le chercheur dans ses pratiques comme dans ses contenus. Ils sont aussi, chacune et chacun porteur d’un axe parmi les préoccupations majeures de l’Institut Destrée : l’histoire, l’heuristique [20] et en particulier la critique des sources pour Hervé Hasquin, la citoyenneté, l’identité et la démocratie pour Dominique Schnapper, la prospective, l’analyse des systèmes complexes, la décision et l’auto-organisation pour Jacques Lesourne.  Les trois forces et qualités du chercheur de l’Institut Destrée.

Je pense être resté trop éloigné de ces qualités. Elles restent pour l’avenir, et pour les jeunes chercheuses et chercheurs des qualités à acquérir, des exigences à cultiver, des vigilances à activer entre les membres de l’équipe.

Ainsi, mes collègues ne s’en étonneront pas. Il nous faut sans cesse revenir à la tri-fonctionnalité de la pensée créatrice chère à Thierry Gaudin [21] pour organiser le processus de travail : une recherche des données pertinentes, l’évaluation de leur robustesse, leur traitement, leur critique rigoureuse ; ensuite leur mise en débat en confrontation entre collègues, experts, praticiens, enfin, un effort de conceptualisation qui constitue, par l’imagination bien balisée [22], la véritable plus-value du chercheur, celle qui ouvre les portes de l’innovation. Au cœur de ce système réside évidemment la vérification au sens que lui a donné Gilles-Gaston Granger : l’établissement de la solidité d’un énoncé provisoire concernant le réel, sans toutefois fixer de manière immuable l’essence connaissable des choses et des faits [23]. C’est le professeur Maurits Van Overbeke qui, dans une belle leçon de critique rappelait que, si l’avenir reste ouvert, – ce dont aucun prospectiviste ne doute -, pour l’historiographie aussi « le passé reste ouvert », tant il est vrai qu’elle répugne au prononcé de verdicts irrévocables [24].

Mais la chercheuse ou le chercheur à l’Institut Destrée n’est pas un chercheur de cantonnement ou de garnison. C’est un corsaire qui doit longtemps chercher ses sujets comme des proies et les conquérir de haute lutte : sur le plan budgétaire d’abord, sur le plan académique ensuite. Lorsqu’il tient son butin, il est rare qu’on ne tente de le lui arracher en lui contestant sa légitimité. Si, si, les exemples sont nombreux, tant en histoire qu’en prospective…

Aussi, le chercheur de l’Institut Destrée est-il un entrepreneur, celui qui prend tous les risques, qui les prend pour lui-même, ou avec son équipe.

 

Avons-nous été à la hauteur de nos chercheuses et de nos chercheurs ?

Dans une Wallonie que nous avons souvent décrite comme économiquement, socialement et surtout culturellement meurtrie, l’Institut Destrée a souvent cherché à construire une voie nouvelle. Pour les autres. Avec des succès relatifs d’ailleurs. Il l’a fait sur le plan local, parfois, territorial et régional souvent, en Wallonie, en France, en Europe. Son action a souvent été plus reconnue à l’international, notamment grâce à l’initiative Millennia2025, portée par Marie-Anne Delahaut, et qui a ouvert nos reconnaissances comme statut consultatif à l’UNESCO et au Conseil économique et social des Nations Unies.

Néanmoins, quand je vois le grand nombre de chercheuses et de chercheurs qui se sont investis si formidablement depuis 1986 : les Pascale Van Doren, les Marie-Anne Delahaut, les Paul Delforge, les Jean-François Potelle, les Michaël Van Cutsem, les Didier Paquot, les Sophie Jaminon, les Marie Dewez, les Coumba Sylla, et tant d’autres, je ne suis pas sûr que l’Institut Destrée, les administrateurs et moi-même, ayons toujours été à la hauteur de ce qu’ils ont donné et donnent encore à ce qui est plus que leur métier. Et quand je dis que je ne suis pas sûr, chacun peut comprendre qu’il s’agit d’un artifice et que je suis sûr que nous n’avons pas été à la hauteur.

Cet esprit timoré, défaitiste, confortable même, que Marc Bloch n’a que trop bien décrit dans L’étrange défaite [25], en parlant d’un autre pays et d’une autre époque, frappait et frappe encore la Wallonie. N’en doutons pas, il a aussi parfois atteint notre institution. Ainsi que je l’ai rappelé récemment, lorsqu’en octobre 1980, le ministre de la Région wallonne Jean-Maurice Dehousse propose de confier à l’Institut Destrée des études et des recherches, le Conseil d’administration ne veut pas répondre positivement, compte tenu de l’emprunt de 5.000.000 de FB alors nécessaire pour payer les chercheurs [26]…

Je ne peux non plus m’empêcher de me rappeler les conditions de mon propre engagement à l’Institut Destrée. Quand je dis engagement, je ne veux pas le dire dans le sens de recrutement. Voyant l’institution dans une impasse tant par rapport au nouveau centre de recherche historique, qui allait perdre la plupart de ses chercheuses et chercheurs, que de l’éducation permanente dont l’animatrice était en voie d’exfiltration, que du congrès La Wallonie au futur, programmé pour octobre 1988, officiellement annoncé, sans qu’une équipe puisse en assumer l’organisation, j’ai été amené à proposer de quitter l’enseignement pour assumer cette charge à partir du 1er juin 1988, sur base de mon salaire de professeur du Secondaire. Il faut reconnaître que cela s’est fait dans une forme d’indifférence, les administrateurs qui m’avaient encouragé étant absents lors de ma désignation, aucun contrat ne m’étant proposé – je n’en ai finalement jamais eu -, aucune assurance, aucune stabilité. Mes parents m’ont cru devenu fou, et encore, ils étaient largement dans l’ignorance de la situation. Tout le risque fut pour moi. Peut-on appeler cela l’esprit d’entreprendre dont on souligne tant le déficit ? Jacques Lanotte s’en souviendra à qui je m’étais confié à l’époque, lui-même étant alors très en retrait d’une institution en perdition.

Mon propos n’est pas celui d’un reproche adressé à quiconque. C’est un appel au Conseil d’administration que je viens rejoindre pour que nous prenions, ensemble, les initiatives nécessaires afin que la nouvelle directrice générale et l’équipe puissent, dans les mois et les années qui viennent trouver, un paysage de travail plus serein. Celui-là, j’en suis sûr, ne nuira pas à l’esprit combattif et pionnier de nos chercheuses et chercheurs.

 

Remerciements sincères

 

Philippe Destatte et Philippe Suinen, 28 juin 2022

Au moment où je quitte mes fonctions de directeur général, je veux bien sûr remercier cette équipe de choc, leur dire que je reste à leur écoute et même davantage. Dire aussi au Conseil d’administration, ainsi qu’aux présidents Jean-Pol Demacq, Jacques Brassinne, Philippe Suinen, mais aussi à Micheline Libon et à Bernadette Mérenne, que je les remercie pour la confiance qu’ils ont mise en moi. C’est la même confiance que je placerai en Pascale Van Doren et en son équipe rapprochée, avec Paul Delforge et Didier Paquot, bien sûr.

Jacques Lanotte et Marie-Anne Delahaut ont été mes coaches et confidents pendant toutes ces années. Marie-Anne l’a été à tout instant – parfois tard dans la nuit -, toujours disponible pour suggérer, relire, conseiller, impulser. J’ai souvent retrouvé en elle l’esprit de la Wallonne farouche et déterminée, rebelle aussi souvent, mais tellement profond, qui m’avait fasciné chez Aimée Lemaire lors de nos longues conversations de Nalinnes.

C’est à l’esprit d’indépendance, de résistance, de combattivité et d’intelligence subtile d’Aimée que je voulais confier mes derniers mots de ce jour. En espérant que cette grande Dame vous inspire pour le nouvel avenir que vous avez à construire.

Je vous remercie toutes et tous !

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Léon-E HALKIN, Initiation à la critique historique, coll. Cahiers des Annales, 6, Paris, Armand Colin, 1973.

[2] Raymond ARON, La philosophie critique de l’histoire, Essais sur une théorie allemande de l’histoire, Paris, J. Vrin, 1964. – Dimensions de la conscience historique, Paris, Plon, 2e éd., 1964.

[3] Madeleine GRAWITZ, Méthodes des Sciences sociales, Paris, Dalloz, 2e éd., 1974. – Ibidem, 9e éd., 1993.

[4] Henri JANNE, Le système social, Essai de théorie générale, Bruxelles, Edition de l’Université libre de Bruxelles, 1972. – Voir aussi le travail pionnier : Henri JANNE dir., Europe 2000, General Prospective Studies, The Future is Tomorrow, 17 Prospective Studies, The Hague, Martinus Nijhoff, 1972.

[5] Paul DUVIGNEAUD, La synthèse écologique, Populations, communautés, écosystèmes, biosphère, noosphère, Paris, Doin, 2e éd., 1980.

[6] Paul DELFORGE, Dieudonné Boverie, Site Connaître la Wallonie, Institut Destrée, Mai, 2016. http://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/wallons-marquants/dictionnaire/boverie-dieudonne#.YrglvZBBzao

[7] P. DELFORGE, Charles-François Becquet, dans P. DELFORGE, Ph. DESTATTE, M. LIBON, Encyclopédie du Mouvement wallon, t. 1, p. 135-137, Charleroi, Institut Destrée, 2000.

[8] Philippe DESTATTE, L’Encyclopédie du Mouvement wallon (1983-2000), une obstination scientifique, budgétaire, citoyenne, dans P. DELFORGE, Ph. DESTATTE, M. LIBON, Encyclopédie du Mouvement wallon, t. 1, p. 7-9, Charleroi, Institut Destrée, 2000.

[9] Dominique SCHNAPPER, La communauté des citoyens, Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard 1994.- Voir aussi Nation et démocratie, Entretien avec Dominique Schnapper, dans La Nation, La pensée politique, p. 151-165, Paris, Hautes Etudes, Gallimard, Le Seuil, 1995.

[10] Ph. DESTATTE, L’identité wallonne, Essai sur l’affirmation de la Wallonie, XIXe-XXe siècle, p. 28, Charleroi, Institut Destrée, 1997. –  Ph. DESTATTE, Des nations à la nouvelle gouvernance territoriale, dans Marc GERMAIN et Jean-François POTELLE dir., La Wallonie à l’aube du XXIème siècle, Portrait d’un pays et de ses habitants, p. 487-500,Charleroi, Institut Destrée, 2004.

[11] D. SCHNAPPER, avec la collaboration de Christian Bachelier, Qu’est-ce que la citoyenneté ?, Paris, Gallimard, 2000.

[12] D. SCHNAPPER, L’esprit démocratique des lois, Paris, Gallimard, 2014.

[13] Marnix BEYEN et Ph. DESTATTE, Nouvelle Histoire de Belgique, 1970-2000, p. 23 , Bruxelles, Le Cri, 2009.

[14] Jacques LESOURNE, Un homme de notre siècle, De polytechnique à la prospective et au journal Le Monde, Paris, Odile Jacob, 2000.

[15] Jacques LESOURNE, Les systèmes du destin, Paris, Dalloz, 1976.

[16] Jean-Louis LE MOIGNE, La théorie du système général, Théorie de la modélisation, Paris, Presses universitaire de France, 1984.

[17] Jean LADRIERE, Les enjeux de la rationalité, Le défi de la science et de la technologie aux cultures, Paris, Aubier – Montaigne / Unesco, 1977. Et surtout Système (Epistémologie), dans Encyclopaedia Universalis, vol. 15, p. 686 sv, Paris, 1978.

[18] INTERFUTURS, Face aux futurs, Pour une maîtrise du vraisemblable et une gestion de l’imprévisible, Paris, OCDE, 1979.

[19] Jacques LESOURNE, Ces avenirs qui n’ont pas eu lieu, Paris, Odile Jacob, 2001.

[20] Ph. DESTATTE, Les opinions partiales altèrent la rectitude du jugement, Heuristique et critique des sources dans les sciences, Conférence présentée à la Salle académique de l’Université de Mons, dans le cadre du Réseau EUNICE, le 21 octobre 2021, Blog PhD2050, 1er novembre 2021. https://phd2050.org/2021/11/01/heuristique/

[21] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Ose savoir – Le Relié, Avril 2003.

[22] Philippe DESTATTE, Questionnement de l’histoire et imaginaire politique, l’indispensable prospection, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, p. 308-310, Charleroi, Institut Destrée, 1989. Cette communication, présentée au premier congrès La Wallonie au Futur a aussi été publiée dans Les Cahiers marxistes, février-mars 1988, n°157-158, p. 49-53.

[23] Gilles-Gaston GRANGER, La vérification, p. 299, Paris, Odile Jacob, 1992. – Dans ce domaine, ce sont évidemment les historiens qui excellent, voir la bible : Guy THUILLIER, La pratique de l’histoire, Introduction au métier d’historien, Paris, Economica, 2013, 865 p.

[24] Maurits VAN OVERBEKE, Berchtesgaden : un dîner avec le diable, p. 128, Louvain-la-Neuve, Academia-L’Harmattan, 2021.

[25] Marc BLOCH, L’étrange défaite, Témoignage écrit en 1940, Paris, Gallimard, 1990.

[26] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Conseils d’administration, Conseil d’administration du 26 octobre 1980 , p. 3.

Namur, le 8 août 2016

A l’heure où, comme le rappelaient Étienne Klein et Vincent Bontemps, l’innovation – terme polysémique s’il en est -, semble devenue l’horizon ultime de toutes politiques, dans une période dans laquelle on nous proclame une nouvelle révolution industrielle de manière quasi annuelle, il est bon de se souvenir que le changement n’est pas une finalité… [1] Comme l’écrivait Jean Baudrillard, à la fois cité par Hartmut Rosa et par Bruno Cazin, en l’absence d’une direction ou d’un but déterminé, le changement rapide est perçu comme une immobilité fulgurante [2]. Une autre façon de rappeler qu’il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va…

 Certes, sur le plan politique, l’idée peut poser problème à ceux qui font du statu quo leur fonds de commerce. Culturellement, pourtant, cette idée de changement semble ancrée dans nos sociétés. Au point que John Roberts et Odd Westad indiquent que, avoir répandu sur toute la surface du globe l’idée que le changement était non seulement possible, mais souhaitable, est probablement le trait le plus important et le plus déstabilisant de l’influence culturelle européenne [3].

1. Les dérivations sémantiques du concept de Révolution industrielle

1.1. La Révolution industrielle : un mot-clef

Le cycle de l’Extension de l’Université de Mons consacré aux Révolutions et piloté par la très dynamique professeure Anne Staquet, a été l’occasion de rappeler ce qu’est le concept de Révolution industrielle et de tenter de clarifier son usage contemporain [4]. Comme le rappelait déjà le Professeur Etienne Hélin voici vingt-cinq ans, aucune définition de la Révolution industrielle ne s’impose avec autorité [5]. Néanmoins, l’appellation de Révolution industrielle est bien devenue, au début du XXème siècle, un keyword, dans le sens que lui donnait Raymond Williams : une de ces expressions-clefs autour desquelles se structure le vocabulaire social et politique d’une époque, et qui prend sens au sein d’un réseau de notions sœurs [6]. Car la volonté de Williams était bien, lors de son retour à l’Université de Cambridge en 1945, de relever l’ambiguïté du langage, la polysémie et l’incertitude qu’il induit dans la compréhension des idées. Ses efforts sont éclairants en ce qui concerne la Révolution industrielle. Ainsi qu’il le rappelle [7], le sens que l’on donne à l’industrie a été profondément marqué par deux dérivations sémantiques : d’une part, l’industrialisme, introduit par l’historien Thomas Carlyle dans les années 1830 (et, il l’omet, par l’économiste Saint-Simon dès 1823 [8], nous y reviendrons), pour indiquer l’avènement d’un nouvel ordre sociétal fondé sur la production mécanique organisée et, d’autre part, le concept de Révolution industrielle, d’abord essentiellement perçu comme des changements techniques dans la production. Dès les années 1830 pourtant, l’idée que c’est la Révolution industrielle qui détermine le nouvel ordre sociétal s’impose avec John Wade [9] (1833), Alphonse de Lamartine [10] (1836), Jean-Adolphe Blanqui [11] (1837), Friedrich Engels [12] (1845), John Stuart Mill (1848) [13], etc. Pour compléter, nous ajouterions bien sûr Natalis Briavoinne qui s’inscrit dès 1839, et avec une précision exemplaire, dans cette logique [14].

Ainsi, Williams montre-t-il que, d’emblée, et dès son apparition, deux sens se développent autour de l’idée de Révolution industrielle et que, même s’ils se recouvrent parfois, ils ont survécu jusqu’à nos jours. Le premier est celui d’une série d’innovations, d’inventions ou d’évolutions dans les techniques – dans le système technicien, comme aurait dit Jacques Ellul [15], ou dans le système technique aurait préféré Bertrand Gille [16]. Ces innovations justifient le fait que l’on pourrait, dans ce cas précis, parler de Première, Deuxième, voire de Troisième Révolution industrielle si on se limite à regarder ce système ou ce sous-système voué à la technique. Le second sens, beaucoup plus large, est celui d’un changement social, voire sociétal, historique et spécifique, qui institue l’industrialisme ou le capitalisme industriel.

1.2. Vers une lecture systémique de la Révolution industrielle

C’est ici d’ailleurs que Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, joue véritablement un rôle pionnier par sa lecture politique et sociale. En effet, dès 1823-1824, le philosophe et économiste écrit dans Catéchisme des industriels que : l’époque actuelle est une époque de transition. Il émet alors une remarquable considération de l’avenir :

Les industriels, écrit-il, se constitueront première classe de la société ; les industriels les plus importants se chargeront gratuitement de diriger l’administration de la fortune publique ; ce sont eux qui feront la loi, ce sont eux qui fixeront le rang que les autres classes occuperont entre elles ; ils accorderont à chacune d’elles une importance proportionnée aux services que chacune d’elles rendra à l’industrie ; tel sera inévitablement le résultat final de la révolution actuelle ; et quand ce résultat sera obtenu, la tranquillité sera complètement assurée, la prospérité publique marchera avec toute la rapidité possible, et la société jouira de tout le bonheur individuel et collectif auquel la nature humaine pourrait prétendre.

Voilà notre opinion sur l’avenir des industriels et sur celui de la société. (…) [17].

Véritable théoricien du changement social, Saint-Simon argumente ensuite son analyse en rappelant que, historiquement, la classe industrielle n’a cessé de prendre de l’importance sur les autres, que les hommes tendent vers l’établissement d’un ordre social piloté par la classe occupée des travaux utiles, que la société se composant d’individus, le développement de l’intelligence sociale ne peut être que celui de l’intelligence individuelle sur une plus grande échelle, et enfin, que grâce à l’accroissement de l’éducation, les industriels les plus importants étant ceux qui font preuve de la plus grande capacité en administration, ce sont eux qui, en définitive, seront nécessairement chargés de la direction des intérêts sociaux [18].

Ainsi, l’économiste français vient-il compléter la démonstration de Williams, sur les deux niveaux de la mutation, mais aussi sur l’ampleur du changement de société qui fait passer l’humanité du régime qu’il qualifie de féodalo-militaire, au nouveau système d’industriel, avec entre les deux, un système intermédiaire, de passage ou de transition. Comme l’écrit Pierre Musso, Saint-Simon est ainsi le premier à analyser la Révolution (française) en termes systémiques, cherchant à définir ce qu’est le changement social qui était l’enjeu même de la Révolution. Le changement de système n’ayant pas été réalisé à ce moment-là, il est formulé comme objet d’analyse par Saint-Simon [19]. C’est à Etienne Bonnot de Condillac, et à son Traité des systèmes (1749), qu’il empruntera cette notion et sa définition [20].

1.3. Ruptures et continuités

La Révolution industrielle, même si elle trouve son origine dans les transformations de la technique, les dépasse en instaurant, puis en généralisant le système industriel, dont Adam Smith a bien décrit les mécanismes dès 1776 [21]. On dénommera bientôt son produit, le capitalisme, terme popularisé en France par Pierre Leroux (1848), Louis Auguste Blanqui (1869) et puis progressivement par les marxistes, à la suite de Friedrich Engels puis de Karl Marx [22]. Comme l’a enseigné Fernand Braudel, le capitalisme dépasse lui aussi la sphère économique : la pire des erreurs, écrivait l’historien français, c’est encore de soutenir que le capitalisme est « un système économique », sans plus, alors qu’il vit de l’ordre social (…) [23]. Ainsi, le capitalisme étend son emprise sur un système plus large que l’économique et qui couvre au moins les champs du social, de l’idéologique, du politique, de l’éthique [24]. Les deux dérivations sémantiques que nous avons identifiées persistent dans des décennies de débats entre historiens et économistes, dont notamment Patrick Verley a largement rendu compte [25].

Même si le capitalisme ne naît pas avec la Révolution industrielle, c’est à ce moment que, comme l’industrie, il devient civilisation. C’est en cela que, comme l’indique Ronald Hartwell, de tous les changements historiques, la Révolution industrielle est une des grandes ruptures en histoire ; il n’est pas impossible en fait d’affirmer que cela a été la plus importante [26]. Arnold Toynbee le confirme encore en 1976-1977 : lorsqu’il évoque cette Révolution technologique et économique : quiconque jette un regard sur ses origines doit admettre que la révolution industrielle a renversé le rapport entre l’Homme et la biosphère [27]. On sait que Pierre Chaunu et François Caron ont nuancé cette idée de rupture en soulignant certaines continuités et en mettant en évidence l’accomplissement que constitue la mutation, le concept de révolution gardant son sens compte tenu des accélérations statistiques qu’il reflète, notamment en termes d’innovations scientifiques et techniques [28]. Pour ces historiens, la société industrielle ne s’est pas construite contre la société moderne : elle a été enfantée par elle. (…) la société industrielle est née d’un projet collectif, à dimension nationale, puis internationale, qui est apparue à l’époque moderne [29]. Ainsi, l’industriel entrepreneur et l’artisan innovateur apparaissent-ils comme des héritiers [30]. Loin de l’idée que l’invention ait été confiée pendant cette époque à des praticiens incultes et pratiquement illettrés, Caron et Chaunu – et en particulier ce dernier -, rappellent que l’innovation ne pousse que sur le terreau des cerveaux, dès le plus jeune âge malaxés, câblés, rompus à l’abstraction par un couplage neuronique multiple et réussi [31].

Ainsi, les progrès et les innovations techniques se succèdent de manière continue alors que les révolutions industrielles sont de vraies et rares mutations, sinon des ruptures. En 1956, Pierre Lebrun, historien et économiste de l’Université de Liège, demandait que l’on réserve l’appellation de Révolution industrielle à des phénomènes inscrits dans la longue durée, constituant de véritables changements de civilisation, des ruptures de rythme majeures vers un mouvement fortement accéléré, ainsi que des mutations totales, étendues à toutes les sphères de la société. Pour l’historien liégeois, les soi-disant révolutions successives des XIXème et XXème siècles doivent être envisagées comme le produit de l’évolution rapide qu’a engendrée cette rupture originelle, méritant seule le nom de révolution [32]. Près de trente ans plus tard, Pierre Lebrun précisera, avec Marinette Bruwier, Jan Dhondt et Georges Hansotte, qu’il semble inutile et dangereux de galvauder le terme de Révolution industrielle. Nous préférons le réserver au changement de civilisation qui s’est effectué dans nos pays de 1700 à 1850 environ. Les confusions et les extensions indues sont ainsi évitées ; les effets de l’accélération du rythme économique qu’entraîna la seule révolution industrielle sont mieux mis en lumière dans les « renouveaux » techniques qui se succèdent après elle (…) ; enfin le terme ainsi réservé a l’avantage de désigner le « cœur » d’une des grandes transformations économiques de l’humanité, d’un de ses grands changements de civilisation [33]. Ainsi, Pierre Lebrun se fondait-il explicitement sur l’analyse du philosophe Louis Althusser. L’auteur de Lire le Capital (1968 et 1969) considérait en effet que le mode de production capitaliste se caractérise par « une révolution ininterrompue dans les moyens de production », avant tout dans les instruments de production » [34]. C’est en se fondant sur la même veine de pensée, celle d’Etienne Balibar, que l’Académicien liégeois voyait la Révolution industrielle comme la structure originale d’un changement de structure. Balibar avait en effet considéré que l’intelligence du passage ou de la transition d’un mode de production à un autre ne peut donc jamais apparaître comme un hiatus irrationnel entre deux « périodes » qui sont soumises au fonctionnement d’une structure, c’est-à-dire qui ont leur concept spécifié. La transition ne peut pas être un moment, si bref soit-il, de déstructuration. Elle est elle-même un mouvement soumis à une structure qu’il faut découvrir. (…) Les périodes de transition sont donc caractérisées, en même temps que par les formes de la non-correspondance, par la coexistence de plusieurs modes de production. Ainsi la manufacture n’est pas seulement en continuité, du point de vue de la nature de ses forces productives, avec le métier, mais elle suppose sa permanence dans certaines branches de production et même elle le développe à côté d’elle [35].

Le mot transition, plusieurs fois utilisé, signifie le passage d’un régime à un autre, ou d’un ordre de choses à un autre [36]. Dans un modèle de changement systémique, il s’agit de la période pendant laquelle un système déstructuré et en rupture de sens voit les transformations se réaliser dans l’ensemble de ses sous-systèmes, jusqu’à provoquer la mutation de l’ensemble du système lui-même. Si le regard n’est que technique, il contribue à supprimer le sens. Car tout, dans le développement technique, est moyen, et uniquement moyen, et les finalités ont pratiquement disparu [37].

Comme d’autres modèles de transformation ou de transition, celui-ci devrait continuer à nous inspirer en tant que grille de lecture des mutations en cours.

(à suivre)

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] De quoi l’innovation est-elle le nom ? La conversation scientifique, sur France Culture, avec Vincent Bontemps (LARSIM-CEA), 28 novembre 2015. http://www.franceculture.fr/emission-la-conversation-scientifique-de-quoi-l-innovation-est-elle-le-nom-2015-10-03 – Vincent Karim BONTEMPS, What does Innovation stand for? Review of a watchword in research policies, Journal of Innovation Economics & Management 2014/3 (n° 15), p. 39-57.

[2] Jean BAUDRILLARD, L’an 2000 ne passera pas, dans Traverses, n° 33-34, 1995. – Harmut ROSA, L’accélération, Une critique sociale du temps, Théorie critique, p. 330, Paris, La Découverte, 2010. – Bruno CAZIN, Corps et âme !, dans Pierre GIORGINI, La transition fulgurante, Vers un bouleversement systémique du monde ?, p. 303, Montrouge, Bayard, 2014.

[3] John M. ROBERTS & Odd A. WESTAD, Histoire du monde, vol. 3, L’âge des révolutions, p. 395, Paris, Perrin, 2016.

[4] Philippe DESTATTE, Révolutions et transitions industrielles dans le Cœur du Hainaut (XIX-XXIèmes siècles), Conférence faite dans le cadre de l’Extension de l’UMONS, Cycle Révolutions, 9 novembre 2015. Ce texte constitue la mise au net, développée, de l’introduction de la conférence.

[5] Etienne HELIN, La Révolution industrielle : les mots ont-ils précédé les réalités?, dans L’idée de révolution, Colloque organisé par le Centre d’Histoire des Idées de l’Université de Picardie et dans le cadre du CERIC – ENS Fontenay / Saint-Cloud, Septembre 1991.

[6] Julien VINCENT, Cycle ou catastrophe ? L’invention de la « Révolution industrielle » en Grande-Bretagne, 1884-1914, dans Jean-Philippe GENÊT et François-Joseph RUGGIU dir., Les idées passent-elles la Manche ?, Savoirs, représentations, pratiques (France-Angleterre, X-XXème siècle), p. 66, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2007.

[7] The sense of industry as an institution was radically affected, from the period of its main early uses, by two further derivations: industrialism, introduced by Carlyle in the 1830s to indicate a new order of society based on organized mechanical production, and the phrase Industrial revolution, which is now so central a term. Industrial revolution is especially difficult to trace. It is usually recorded as first used by Arnold Toynbee, in lectures given 1881. (…) Most of the early uses referred to technical changes in production – a common latter meaning of industrial revolution itself – and this was still the primary sense as late as « Grande Révolution industrielle » (1827). The key transition, in the developed sense of revolution as instituting a new order of society, was in the 1830s, notably in Lamartine : « the 1789 du commerce et de l’industrie », which he described as the real revolution. Wade (History of the Middle and Working Classes, 1833) wrote in similar terms of « this extraordinary revolution ». This sense of a major social change, amounting to a new order of life, was contemporary with Carlyle’s related sense of industrialism, and was a definition dependent on a distinguishable body of thinking, in English as well as in French, from the 1790s. The idea of a new social order based on major industrial change was clear in Southey and Owen, between 1811 and 1818, and was implicit as early as Blake in the early 1790s and Wordsworth at the turn of the century. In the 1840s, in both English and French (« a complete industrial revolution », Mill, Principles of Political Economy, III, xvii; 1848 – revised to « a sort of industrial revolution »; ‘l’ère des révolutions industrielles », Guibert 1847) the phrase become more common. (…) Blanqui, Engels – in German… (…) It is interesting that it has survived in two distinct (though overlapping) senses: on the series of technical inventions (from which we can speak of Second or Third Industrial Revolution); and of a wider but also more historically specific social change – the institution of industrialism or industrial capitalism. Raymond WILLIAMS, Keywords, A vocabulary of Culture and Society, p. 166-167, Oxford, Oxford University Press, Rev. 1983 (1976).

[8] Alain REY dir., Dictionnaire historique de la langue française, t. 2, p. 1824, Paris, Le Robert, 2006. – Henri de SAINT-SIMON, Deuxième appendice sur le libéralisme et l’industrialisme, dans Oeuvres, vol. 8, p. 178, Paris, Dentu, 1875. Nous invitons tous les industriels qui sont zélés pour le bien public et qui connaissent les rapports existants entre les intérêts généraux de la société et ceux de l’industrie, à ne plus souffrir plus longtemps qu’on les désigne par le nom de libéraux, nous les invitons d’arborer un nouveau drapeau et d’inscrire sur leur bannière la devise : Industrialisme.

[9] In this way, the progress of manufactures led to a salutary revolution in the manners of the great landowners, and through them to the subordinate ranks of the community. » John WADE, History of the Middle and Working Classes, with a Popular Exposition of the Economical and Political Principles which have influenced the Past and Present Condition of the Industrious Orders also an Appendix of Prices, Rates of Wages, Population, Poor-Rates, Mortality, Marriages, Crimes, Schools, Education, Occupations, and other statistical information, illustrative of the former and present state of society and of the agricultural, commercial, and manufacturing classes, p. 20, London, Effingham Wilson, 1835.

[10] « Les principes absolus, les conséquences inflexibles, sont du domaine de la théorie. Les vérités expérimentales et les applications progressives sont le devoir et l’œuvre du législateur. Les préopinans peuvent donc se tranquilliser. Sans doute c’est une grande lutte que celle de deux intérêts aussi immenses, le monopole et la liberté. Je ne le nie pas ; c’est une révolution tout entière, c’est le 1789 du commerce et de l’industrie. Mais c’est une révolution dont votre main tient les rênes, c’est une révolution dont vos lumières et votre sagesse peuvent modérer la marche, tempérer l’excès, graduer les résultats, et qui, grâce à ces tempérens (sic) législatifs, au lieu des perturbations et des ruines que toute révolution sème autour d’elle, ne produira, si elle est comprise et acceptée par vous, que l’égalité des industries et la prospérité sans bornes de tous les intérêts. » Alphonse de LAMARTINE, Sur la liberté du commerce, (14 avril 1836), dans Discours prononcés à la Chambre par M. de Lamartine, député du Nord, 1835-1836, p. 66-67, Paris, Librairie de Charles Gosselin et Cie, 1836.

[11] Tandis que la Révolution française faisait de grandes expériences sociales sur un volcan, l’Angleterre commençait les siennes sur le terrain de l’industrie. La fin du XVIIIème siècle y était signalée par des découvertes admirables, destinées à changer la face du monde et à accroître de manière inespérée la puissance de leurs inventeurs. Les conditions du travail subissaient la plus profonde modification qu’elles aient éprouvées depuis l’origine des sociétés. Deux machines, désormais immortelles, la machine à vapeur et la machine à filer, bouleversaient le vieux système commercial et faisaient naître presque au même moment des produits matériels et des questions sociales, inconnus à nos pères. Les petits travailleurs allaient devenir tributaires des gros capitalistes ; le chariot remplaçait le rouet, et le cylindre à vapeur succédait aux manèges. (…) A peine éclose du cerveau de ces deux hommes de génie, Watt et Arkwright, la révolution industrielle se mit en possession de l’Angleterre. Adolphe BLANQUI, Histoire de l’économie politique en Europe depuis les Anciens jusqu’à nos jours, suivie d’une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages d’économie politique, t. 2, p. 207-209, Paris, Guillaumin, 1837.

[12] Engels écrit en 1845 : L’histoire de la classe ouvrière en Angleterre commence dans la seconde moitié du siècle passé, avec l’invention de la machine à vapeur et des machines destinées au travail du coton. On sait que ces inventions déclenchèrent une révolution industrielle  qui, simultanément, transforma la société bourgeoise dans son ensemble et dont on commence seulement maintenant à saisir l’importance dans l’histoire du monde.

L’Angleterre est la terre classique de cette révolution qui fut d’autant plus puissante qu’elle s’est faite plus silencieusement. C’est pourquoi l’Angleterre est aussi la terre d’élection où se développe son résultat essentiel, le prolétariat. C’est seulement en Angleterre que le prolétariat peut être étudié dans tous ses tenants et ses aboutissants.

Pour le moment, nous n’avons pas à nous préoccuper ici de l’histoire de cette révolution, de son immense importance pour le présent et l’avenir. Cette étude, il faut la réserver à un travail ultérieur plus vaste. Provisoirement, nous devons nous limiter aux quelques renseignements nécessaires à l’intelligence des faits qui vont suivre, à l’intelligence de la situation actuelle des prolétaires anglais. F. ENGELS, La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845), p. 24, Paris, Ed. sociales, 1960.

[13] A country which produces for a larger market than its own, can introduce a more extended division of labor, can make greater use of machinery, and is more likely to make inventions and improvements in the processes of production. Whatever causes a greater quantity of anything to be produced in the same place, tends to the general increase of the productive powers of the world. There is another consideration, principally applicable to an early stage of the industrial advancement. A people may be in a quiescent, indolent, uncultivated state, with few wants and wishes, all their tastes being either fully satisfied or entirely undeveloped, and they may fail to put forth the whole of their productive energies for want of any sufficient object of desire. The opening of a foreign trade, by making them acquainted with new objects, or tempting them by the easier acquisition of things which they had not previously thought attainable, sometimes works a complete industrial revolution in a country whose resources were previously undeveloped for want of energy and ambition in the people, inducing those who were satisfied with scanty comforts and little work, to work harder for the gratification of their new tastes, and even to save, and accumulate capital, for the still more complete satisfaction of those tastes at a future time. John Stuart MILL, Principles of Political Economy, with some of their Applications to Social Philosophy, vol. 2, p. 121-122, Boston, Charles C. Little & James Brown, 1848.

[14] Dans la seconde moitié du siècle dernier, une marche plus rapide fut imprimée à l’esprit humain ; les connaissances reçurent une direction tout à la fois plus vive et plus pratique. Phénomène remarquable ! A l’époque même où toutes les classes et presque tous les peuples en Europe se précipitaient avec furie les uns contre les autres, accumulant d’immenses efforts pour s’entre-détruire, partout en même temps on se montra saisi d’un plus grand désir d’améliorer. Cette passion prit alors un si grand empire parmi les hommes; elle les doua de ressources si fécondes, qu’une guerre de vingt-cinq ans, accompagnée de convulsions intérieures ne put arrêter le progrès dans toutes les branches de l’organisation matérielle de la société. C’est qu’au milieu de cet immense désordre, la sphère du travail s’agrandissait ; les moyens d’exécution allaient en se multipliant et en se simplifiant chaque jour davantage. L’on vit en conséquence la population s’accroître par la diminution des chances de la mortalité. Les trésors que la terre renferment furent mieux et plus abondamment exploités ; l’homme produisit et consomma davantage; il devint plus riche. Tous ces changements constituent la révolution industrielle. Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[15] Jacques ELLUL, Le Système technicien, Paris, Calman-Levy, 1977. – Le Cherche Midi, 2012.

[16] Toutes les techniques sont, à des degrés divers, dépendantes les unes des autres, et il faut nécessairement entre elles une certaine cohérence : cet ensemble de cohérences aux différents niveaux de toutes les structures de tous les ensembles et de toutes les filières compose ce que l’on peut appeler un système technique. Bertrand GILLE, Histoire des techniques, p. 19, Paris, Gallimard, 1978. – Bertrand GILLE, La notion de « système technique », Essai d’épistémologie technique, dans Culture technique, Paris, CNRS, 1979, 1-8.

[17] Catéchisme des industriels, dans Oeuvres…, vol. 8, p. 41-42. – Sur ces aspects, voir Pierre MUSSO, Saint-Simon, L’industrialisme contre l’Etat, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2010. – Ghita IONESCU, La pensée politique de Saint-Simon, Textes précédés d’une introduction, Paris, Aubier-Montaigne, 1979. – The Political Thought of Saint-Simon, Oxford University Press, 1976.

[18] Ibidem, p. 43-44.

[19] P. MUSSO, Saint-Simon, l’industrialisme contre l’Etat…, p. 20.

[20] Ibidem, p. 20-21. Un système n’est autre chose que la disposition des différentes parties d’un art ou d’une science dans un ordre où elles se soutiennent toutes mutuellement et où les dernières s’expliquent par les premières. Celles qui rendent raison des autres s’appellent principes, et le système est d’autant plus parfait que les principes sont en plus petit nombre : il est de même à souhaiter qu’on les réduise à un seul. CONDILLAC, Traité des Systèmes, p. 1 et 2, La Haye, Neaulme, 1749. (Google Books)

[21] Adam SMITH, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (1776), p. 48-49, New-York, The Modern Library, 1937. – Sur la Révolution industrielle des XVIII et XIXèmes siècles, voir Ph. DESTATTE, La Révolution industrielle, une accélération de l’esprit humain, dans Anne STAQUET éd., XIXème siècle : quand l’éclectisme devient un art, coll. Approches, p. 7-24, Mons, Editions de l’Université de Mons, 2013.

[22] Alain REY, Dictionnaire historique…, vol. 1, p. 614-615.

[23] Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XV-XVIIIème siècle, t. 3, p. 540, Paris, Armand Colin, 1979.

[24] Michel BEAUD, Histoire du capitalisme, 1500-2010, p. 17, Paris, Seuil, 2010.

[25] Patrick VERLEY, L’échelle du monde, Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Paris, Gallimard, 2013.

[26] Ronald Max HARTWELL, The Causes of the Industrial Revolution, An Essay in Methodology, in The Economic History Review, vol. 18, 1, p. 164-182, August 1965.

[27] Arnold TOYNBEE, La Grande aventure de l’humanité (Mankind and Mother Earth, A Narrative history of the world, Oxford University Press, 1976), p. 532, Paris-Bruxelles, Elsevier, 1977.

[28] François CARON, Le résistible déclin des sociétés industrielles, p. 13, Paris, Perrin, 1985. Préface de Pierre Chaunu.

[29] Ibidem, p. 21 et 33.

[30] Ibidem, p. 33.

[31] Ibidem, p. 31 pour Caron et 16 pour la formule lyrique de Chaunu.

[32] Pierre LEBRUN, Ashton (T. S.), La Révolution industrielle, 1760-1830, dans Revue belge de Philologie et d’Histoire, t. 34, fasc. 3, 1956. p. 813-817, p. 814.

[33] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle…, p. 28, n° 2 . – Notons que, par la périodisation longue qu’il décrit et le fait plonger jusqu’au cœur du XVIème siècle pour l’émergence du capitalisme, sinon à la fin du néolithique pour les tours de main dans la métallurgie, Pierre Lebrun pourrait argumenter l’idée d’accomplissement de François Caron. D’autres aspects sont davantage divergents que convergents.

[34] Ibidem. – (L. ALTHUSSER, 1969, p. 15.)

[35] Etienne BALIBAR, Eléments pour une théorie du passage, dans Louis ALTHUSSER et Etienne BALIBAR, Lire le Capital, II, p. 178, 224-225, Paris, Maspero, 1969.

[36] Maurice LACHÂTRE, Dictionnaire français illustré, p. 1453, Paris, Librairie du Progrès, 1890. – Alain REY, Dictionnaire historique…, t.3, p. 3893-3894.

[37] Jacques Ellul à Radio-Canada en 1979. J. ELLUL, Ellul par lui-même, Paris, La Table ronde, 2008.