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Prospective

Namur, le 10 avril 2013

Au début des années 2000, un consensus sémantique et méthodologique s’est fondé à différents niveaux, se construisant dans le cadre de la convergence intellectuellement créative entre la prospective latine ou française et le foresight anglo-saxon, particulièrement les initiatives prises par l’Unité K2 de la DG Recherche de la Commission européenne sous l’impulsion notamment de Paraskevas Caracostas, Günter Clar, Elie Faroult et Christian Svanfeldt [1]. Une définition formelle en a émergé : de la nature de celle qu’on espère parce que notre rationalité les désire mais qu’on craint également, parce que notre liberté risque d’en souffrir. Cette formalisation, nourrie des travaux de Futuribles (Paris), du LIPSOR (CNAM, Paris) et de PREST (Manchester), a été successivement adoptée par la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective de Wallonie, la Mutual Learning Platform de la Commission européenne et par le Collège européen de Prospective, né au sein de et soutenu par la DATAR dans la deuxième partie des années 2000. C’est grosso modo cette définition qui figure dans le Glossaire de la Prospective territoriale qui constitue le fruit des travaux de ce Collège :

La prospective est une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire et collective et destinée à éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au delà de l’historicité, dans la temporalité.

Elle se complète par deux paragraphes, placés en commentaires dans le glossaire, qui éclairent la discipline :

Exploratoire, la prospective permet de déceler les tendances et contre-tendances d’évolution, d’identifier les continuités, les ruptures et les bifurcations des variables de l’environnement (acteurs et facteurs), ainsi que de déterminer l’éventail des futurs possibles.

Normative, la prospective permet de construire des visions de futurs souhaitables, d’élaborer des stratégies collectives et des logiques d’intervention possibles et, dès lors, d’améliorer la qualité des décisions à prendre [2].

Une définition riche mais insatisfaisante

D’une part, il s’agit d’une définition riche parce qu’elle insiste sur le positionnement d’une démarche qui s’affranchit des pouvoirs et doctrines pour s’inscrire dans une logique de pensée libre, d’échanges avec autrui et de délibération ouverte, de travail en équipe, tout en affirmant ces exigences que sont la rigueur méthodologique, la transdisciplinarité et l’intelligence collective, si difficiles à réaliser. La prospective moderne intègre ces pensées systémiques et complexes qui, de Teilhard de Chardin [3] à Edgar Morin [4], en passant par Jacques Lesourne [5], Joël de Rosnay [6], Pierre Gonod [7]  et Thierry Gaudin [8], ont modelé ou renouvelé la prospective. L’essentiel est dit par l’auteur de La Méthode, lorsqu’il souligne que l’interaction des variables dans un système complexe est tel qu’il est impossible à l’esprit humain de les concevoir analytiquement ou de tenter de procéder par isolement de ces variables si l’on veut concevoir l’ensemble d’un système ou même d’un sous-système complexe [9] .

D’autre part, cette définition de la prospective m’apparaît aujourd’hui insatisfaisante et porteuse d’une faiblesse manifeste dans la mesure où elle n’indique pas clairement que la prospective est résolument tournée vers l’action. Encore faut-il noter que celle-ci doit être orientée vers un but : l’action pour l’action, notait Gaston Berger, le saut dans l’absurde qui conduit à n’importe quoi n’est pas non plus une action véritable. Celle-ci est une série de mouvements tendant à une fin ; elle n’est pas l’agitation par laquelle on cherche à faire croire aux autres qu’on est puissant et efficace [10].

L’action qui résulte de la prospective a pour finalité le changement, c’est-à-dire la transformation d’une partie ou de la totalité d’un système [11].  Peter Bishop et Andy Hines ne s’y trompent pas : les premiers mots de l’ouvrage de référence de ces professeurs de Strategic Foresight à l’Université de Houston sont : Foresight is fundamently about the study of change [12]. Ce changement, on le sait depuis les travaux de Gregory Bateson [13], ne peut être que le résultat d’un processus collectif, mobilisateur. Loin de n’être que celui qui pensait que, simplement en regardant le futur, on pouvait le modifier, Gaston Berger voyait le changement comme une dynamique lourde à mettre en œuvre et difficile à mener, ainsi que l’avaient montré les chercheurs américains de la psychologie sociale dont les modèles l’inspiraient [14]. Les théories du changement et les processus de transformation décrits par Kurt Lewin [15] – une des figures les plus importantes de la psychologie du XXème siècle –, ou encore de Lippitt, Watson et Westley [16], jusqu’à ceux d’Edgar Morin [17] ou de Richard Slaughter – évoqué ci-après –, montrent tous la difficulté du changement des rapports de force, de la rupture de l’inertie et de la mise en mouvement du système.

Encore faut-il distinguer la profondeur des changements opérés. C’est en s’appuyant sur les travaux de Chris Argyris et de Donald A. Schön [18] que Jean-Philippe Bootz a montré que la prospective opérait selon des modèles d’apprentissage organisationnel en double boucle, c’est-à-dire que sa vocation était de porter des stratégies de rupture, d’opérer des changements structurels, intentionnels et non-routiniers [19]. Les travaux des prospectivistes australiens Richard Slaughter et Luke Naismith, utilisés par le Collège régional de Prospective de Wallonie depuis dix ans déjà, ont bien montré la différence entre un simple changement comme variation d’une situation donnée, répétitive et cyclique par nature tandis qu’une transformation consiste en une altération essentielle. La transformation assume le besoin d’un passage fondamental à un autre niveau de pensée et d’action, un changement dans la conscience [20]. Ainsi, pour constituer une transformation, le changement doit-il être systémique, d’une magnétude qui affecte tous les aspects du fonctionnement institutionnel, davantage qu’un simple changement qui n’en toucherait qu’une partie.

Une prospective du regard ou une prospective de la transformation ?

Dans le trépied qui soutient la prospective – long terme, approche systémique de la complexité, processus de changement –, les deux premiers sont en fait des moyens tandis que le dernier relève des fins.

À une prospective du regard, porteuse de régulation cosmétique, se substitue une prospective de la transformation. Celle-ci, pourtant, ne va pas de soi. Comme l’indiquent Crozier et Friedberg, même dans le plus humble contexte, l’élément décisif du comportement, c’est le jeu du pouvoir et d’influence auquel l’individu participe et à travers lequel il affirme son existence sociale malgré les contraintes. Or tout changement est dangereux, car il met en question immanquablement les conditions de son jeu, ses sources de pouvoir et sa liberté d’action en modifiant ou en faisant disparaître les zones d’incertitude pertinentes qu’il contrôle [21]. On comprend mieux pourquoi la prospective fait peur à tous ceux qui veulent voir se perpétuer le système des valeurs, attitudes, comportements et pouvoirs anciens. Et si, d’aventure, ils se sentent obligés de s’y investir, ils n’auront de cesse de tenter de la contrôler. Tâche insurmontable, bien sûr, car cette indiscipline, comme l’indique Michel Godet, ne s’exerce que dans un cadre de liberté [22]. De surcroît, et c’est la pierre angulaire de ce classique L’Acteur et le système, qui ne devrait jamais quitter la table de chevet du chef d’entreprise et du décideur politique : le changement réussi ne peut être la conséquence du remplacement d’un modèle ancien par un modèle nouveau qui aurait été conçu à l’avance par des sages quelconques ; il est le résultat d’un processus collectif à travers lequel sont mobilisées, voire créées, les ressources et capacités des participants nécessaires pour la constitution de nouveaux jeux dont la mise en œuvre libre non contrainte permettra au système de s’orienter ou de se réorienter comme un ensemble humain et non comme une machine [23]. Nous en avons, du reste, fait plusieurs fois l’expérience en Wallonie… [24]

Une définition de la prospective qui tiendrait mieux compte de ces considérations pourrait s’écrire comme suit. La prospective est une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire en s’appuyant sur la longue durée. Elle peut éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au delà de l’historicité, dans la temporalité. Résolument tournée vers le projet et vers l’action, la prospective a vocation à provoquer une ou plusieurs transformation(s) au sein du système qu’elle appréhende en mobilisant l’intelligence collective.

Quant à la distinction entre prospective normative et exploratoire, même si elle paraît éclairante sur la méthode qui sera utilisée – on explore les avenirs possibles avant de s’interroger sur les enjeux de long terme, de construire une vision du futur souhaitable et de construire les chemins pour répondre aux enjeux et atteindre la vision –, elle peut laisser penser que l’on pourrait s’en tenir à l’une sans activer l’autre. La prospective exploratoire se confondrait dès lors avec une sorte de prévision qui se maintiendrait à distance du système à activer. Epistémologiquement séduisant peut-être, mais contraire à l’ambition de la  prospective…

Certes, beaucoup reste à dire au delà de cette définition qui n’est jamais qu’une parmi celles qui sont possibles. La mise en débat ne peut être que fructueuse. On pourrait ajouter que la prospective s’inscrit dans la gouvernance qui est désormais son terrain de prédilection, pour les entreprises, les organisations ou les territoires. On devrait peut-être également signaler qu’elle est probablement la méthode de prédilection pour aborder le développement durable qui, par nature, appelle le changement, et pour piloter en cette période dite de transition [25]. Celle-ci, constitue d’ailleurs une des phases du processus de changement intégré au cœur du modèle de Kurt Lewin, déjà évoqué… Ces considérations peuvent, du reste, nous paraître abstraites. Mais le psychologue germano-américain ne répétait-il pas qu’il n’y avait rien de si pratique qu’une bonne théorie ? [26]

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

 


[1] Voir par exemple, et parmi beaucoup d’autres productions : A Practical Guide to Regional Foresight, FOREN Network, December 2001.

[2] Philippe DESTATTE et Philippe DURANCE dir., Les mots-clefs de la prospective territoriale, p. 43, coll. Travaux, Paris, La Documentation française – DATAR, 2009.

[3] Pierre TEILHARD de CHARDIN, Écrits du temps de la Guerre,1916-1919, Paris, Seuil, 1976. – André DANZIN et Jacques MASUREL, Teilhard de Chardin, visionnaire du monde nouveau, Paris, Editions du Rocher, 2005.

[4] Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 2005.

[5] Jacques LESOURNE, Les systèmes du destin, Paris, Dalloz, 1976.

[6] Joël DE ROSNAY, Le macroscope, Vers une vision globale, Paris, Seuil, 1975.

[7] Pierre GONOD, Dynamique des systèmes et méthodes prospectives, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international – LIPS – DATAR, Mars 1996.

[8] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Ose savoir-Le Relié, 2003.

[9] Edgar MORIN, Sociologie, p. 191, Paris, Fayard, 1994.

[10] Gaston BERGER, Le chef d’entreprise, philosophe en action, Extraits d’une conférence faite à la Section d’Études générales du Centre de Recherches et d’Études des Chefs d’Entreprises, le 8 mars 1955, dans Prospective 7, PuF-Centre d’Études prospectives, Avril 1961, p. 50.

[11] S’il nous fallait écrire une définition du changement, elle serait proche de celle que Guy Rocher applique au changement social : toute transformation observable dans le temps, qui affecte, d’une manière qui ne soit pas que provisoire ou éphémère, la structure et le fonctionnement de l’organisation sociale d’une collectivité donnée et modifie le cours de son histoire. Guy ROCHER, Introduction à la sociologie générale, 3. Le changement social, p. 22, Paris, Editions HMH, 1968.

[12] Peter BISHOP & Andy HINES, Teaching about the Future, p. 1, New York, Palgrave Macmillan, 2012.

[13] Gregory BATESON, Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Antropology, Psychiatry, Evolution and Epistemology, University of Chicago Press, 1972. – Notamment La double contrainte (1969), dans G. BATESON, Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1980.

[14] Gaston BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54, , reproduit dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[15] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, dans Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002. – Voir aussi Karl E. WEICK and Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[16] Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[17] Edgar MORIN, La méthode, 1. La Nature de la Nature, p. 158sv., Paris, Seuil, 1977.

[18] Chris ARGYRIS & Donald A. SCHON, Organizational Learning, A Theory of Action Perspective, Reading, Mass., Addison Wesley, 1978.

[19] Jean-Philippe BOOTZ, Prospective et apprentissage organisationnel, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international, LIPSOR, Datar, Commissariat général du Plan, 2001.

[20] Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle : a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[21] Michel CROZIER & Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, p. 386, Paris, Le Seuil, 1977.

[22] Pierre SEIN, Prospective, Réfléchir librement et ensemble, dans Sud-Ouest basque, 10 juin 1992, p. 1. – Voir aussi Michel GODET, Prospective et dynamique des territoires, dans Futuribles, Novembre 2001, p. 25-34.

[23] M. CROZIER et E. FRIEDBERG, L’acteur et le système…, p. 391.

[24] Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, n° 3, Juin 2001, p. 139-153.

[25] Denis STOKKINK dir., La transition : un enjeu économique et social pour la Wallonie, Bruxelles, Pour la Solidarité, Mars 2013.

[26] « There is nothing so practical as a good theory », Kurt LEWIN, Problems of research in social psychology in D. CARTWRIGHT, éd., Field Theory in Social Science, London, Social Science Paperbacks, 1943-1944.

 

Namur, le 2 mars 2013

La mémoire, où puise l’histoire qui l’alimente à son tour, ne cherche à sauver le passé que pour servir au présent et à l’avenir, affirmait Jacques Le Goff. Faisons en sorte, poursuivait l’historien français, que la mémoire collective serve à la libération et non à l’asservissement des hommes [1]. Le souvenir trop fugace laissé par l’importante personnalité wallonne que fut Jacques Hoyaux, décédé ce 11 février 2013 à Boitsfort, a encore montré que la vision des disparus se laisse aisément modeler…

Jacques Hoyaux (1974)

Jacques Hoyaux (1974)

Vision collective et engagements personnels

Si Jacques Hoyaux, Wallon né à Uccle, fut porteur d’une vision de l’avenir, ce fut avant tout une vision collective à plusieurs horizons et de nombreux contenus. D’abord, parce que, par définition, une vision est une image de l’avenir que l’on tente de partager. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, chez les lycéens puis les étudiants wallons de Bruxelles, au Congrès national wallon puis à Wallonie libre et au Mouvement populaire wallon, ce militant socialiste wallon, comme il aimait qu’on le qualifie, s’inscrit assurément dans ces visions collectives qui revendiquèrent, non sans ambiguïté, à la fois une appartenance française de la Wallonie et l’instauration du fédéralisme en Belgique. Ensuite, parce que les discours et les commentaires partagés au moment de son décès ont permis de rappeler que Jacques Hoyaux, carolorégien d’adoption, fut le premier, au début des années 1970 à défendre, de manière argumentée, l’idée d’implanter l’administration wallonne à Namur. On se souviendra aussi que, en tant que renardiste, c’est-à-dire disciple du syndicaliste wallon André Renard, après avoir été longtemps marginal au sein du Parti socialiste belge (PSB) – sans toutefois être rebelle -, il fut le ministre wallon qui prépara les accords d’Egmont ainsi que du Stuyvenberg (1977-1978) et les transforma en textes de lois, avec son homologue flamand Ferdinand de Bondt. Il fut en première ligne lors de la dérobade de Léo Tindemans du 11 octobre 1978, avant de poursuivre sa carrière comme éphémère ministre de l’Éducation nationale et enfin contrôleur financier à l’Agence de Coopération culturelle et technique de la Francophonie. Enfin, parce que son rôle à l’Institut Destrée fut considérable, pendant sa présidence (1975-1985) et après celle-ci, notamment lors de la création du Centre René Lévesque, centre d’études des communautés de langue française, dont il présida le Comité scientifique en mettant aussi à la disposition de cette initiative, de 1988 à 1999, son carnet d’adresses [2].

La propre conception de Jacques Hoyaux se marquait par un caractère bien trempé et la place qu’il accordait aux affiliations dont il fut fait état lors de ses funérailles ainsi que dans la presse : son engagement socialiste, ainsi que son engagement laïc et maçonnique. Je n’y reviendrai pas. Le premier relève d’un parti qui, à ma connaissance, n’a jusqu’ici rendu aucun hommage public à cet homme qui lui était resté fidèle toute sa vie et pendant très longtemps, est revenu de Bourgogne, chaque année, commémorer le 1er mai à Charleroi ; le second engagement m’a toujours semblé relever de la sphère privée.

Le Manifeste de 1983 comme révélateur

Comme pour de nombreux Wallons, le Manifeste pour la Culture wallonne de 1983 fut un révélateur du positionnement institutionnel de Jacques Hoyaux. Affirmant la Wallonie haut et fort, ce texte pourfendait la Communauté française dans laquelle les auteurs du texte disaient ne pas se reconnaître et qui, à leurs yeux, aggravait la dépendance culturelle des Wallonnes et des Wallons par rapport à Bruxelles mais aussi à Paris, et ne pouvait que réduire le pays wallon à une province culturelle francophone.

Jacques Hoyaux n’en fut pas signataire. Or, tant Maurice Bologne et Aimée Lemaire que Guy Galand – qui lui étaient très proches sur le plan des affiliations wallonne et de gauche – avaient été parmi les premiers à apporter leur soutien au Manifeste. Lorsque Jacques Hoyaux, alors président de l’Institut Destrée, fut interpellé par des administrateurs puis par l’ensemble de la Section de Liège de l’Institut Destrée, afin que l’Institut Destrée fasse siens les objectifs du Manifeste, il réfuta les uns après les autres les arguments développés. Faut-il s’en étonner puisqu’il avait été l’un des premiers à défendre la Communauté française et plus particulièrement l’appellation Wallonie-Bruxelles  [3] ? Il exigea d’ailleurs que les discours de Philippe Moureaux, alors ministre-président de l’Exécutif de la Communauté française, prononcés à la Convention de l’Action culturelle à Morlanwelz en 1983 et au Centre d’Action culturelle de la Communauté d’expression française (CACEF) en 1984, soient publiés dans l’ouvrage Culture et Politique [4]. Cela constituait, à ses yeux, une compensation – sinon une expiation – pour l’annexe de l’ouvrage qui reproduisait le Manifeste, les noms de ses signataires et les suites que cette réflexion induisait. Lors des conseils d’administration de l’Institut Destrée consacrés à ces débats, la discussion avait été très vive, sinon l’une des plus vives que cette institution ait connues en presque 75 ans d’existence. Soutenu par le vice-président socialiste bruxellois, Claude Remy, alors directeur général du Conseil de la Communauté française, Jacques Hoyaux avait fustigé le repli wallon que constituait à ses yeux le Manifeste, invoquant la nécessaire solidarité Wallonie-Bruxelles face à la menace flamande. Son radicalisme sur la question avait été tel qu’aucun consensus n’avait été trouvé.

Tout comme son ancien et proche collègue hennuyer au Sénat Guy Spitaels, au milieu des années 1990, Jacques Hoyaux s’était progressivement rallié à une vision plus régionale et moins communautaire, faisant lui-même référence au contenu du Manifeste de 1983. Son déménagement depuis la Bourgogne, où il était domicilié depuis le milieu des années 1980, à Bruxelles, depuis ces dernières années, allait toutefois à nouveau l’amener à défendre une approche plus linguistique de la question « communautaire », à s’agacer du bilinguisme bruxellois, jusqu’à interpeller, courtoisement certes, Elio Di Rupo en septembre 2011 sur le fait que le Parti socialiste aurait cédé aux Flamands sur BHV et la périphérie bruxelloise. Les arguments que Jacques Hoyaux avait déployés dans les années 1970 sur l’importance de la localisation des fonctionnaires wallons en Wallonie pour favoriser une prise de décision bénéfique à cette région s’appliquaient désormais à ses propres points de vue.

L’essentiel n’était pourtant pas là en ce qui concerne Jacques Hoyaux.

Être Wallon, c’est être Français

Comme il l’écrivait en 2006 dans une sorte de testament politique, luttant pour le fédéralisme depuis les années 1950 jusqu’y compris pendant son secrétariat d’État à la Réforme des institutions, il lui était vite apparu que la réforme institutionnelle était le moyen et l’appartenance française l’essentiel. Dans son esprit, il ne s’agissait ni de francophilie ni d’attachement à une communauté francophone, mais de la conviction qu’être Wallon, c’était être Français. C’est pour concrétiser cette volonté que, dès la fin de sa carrière ministérielle, il prit la route de la France, incita ses trois enfants à s’y installer également et à devenir Français. Sa fierté était alors de dire que ses dix petits-enfants avaient la nationalité française.

Indiquant que le temps écoulé invitait à réfléchir, Jacques Hoyaux concluait que le fédéralisme est une réforme insuffisante, elle ne favorise pas l’affirmation de l’appartenance française de la plupart des Wallons et des Bruxellois de langue française. Regrettant la disparition des « ondes wallonnes », il estimait que le transfert des compétences de la Communauté française Wallonie-Bruxelles à la Région wallonne pourrait faire évoluer ce contexte. Bruxelles, circonscription européenne aurait sa propre vie tout en restant géographiquement proche de la Wallonie.

Jacques Hoyaux considérait néanmoins en 2006 mais aussi en 2012 – ses amis pourraient en témoigner – que ce serait insuffisant. La Belgique fait obstacle à l’affirmation par les Wallons de leur personnalité : être Wallon c’est être Français (Wallon donc Français). Et il poursuivait que l’absence de conscience wallonne et donc française leur fait considérer comme normal l’état de dépendance vis-à-vis de la Flandre. C’est un comportement indigne. Et si, écrivait-il, être Français, comme le dit le Président de la République, est une chance. Pour les Wallons (et les Bruxellois qui le souhaitent), ce devrait d’abord être un fait, des devoirs, des solidarités, une fierté [5].

Un miroir de nos convictions et de nos contradictions

Jacques Hoyaux fut un miroir de nos convictions fédéralistes mais aussi de nos contradictions, en tant que Wallonnes et Wallons, de nos hésitations et de nos doutes. Wallon né à Bruxelles, il a cru longtemps en l’idée de Communauté française Wallonie-Bruxelles, avant de défendre le projet de transfert de toutes les compétences de cette institution vers les régions. Profondément attaché à la langue française, il ne pouvait que difficilement se résoudre à limiter Bruxelles à ses dix-neuf communes. Mais, surtout et avant tout, il avait la conviction que la Wallonie est un morceau de France et qu’elle en ferait partie tôt ou tard.

Telle était la vision de Jacques Hoyaux.

Celle-ci n’engage évidemment pas l’Institut Destrée dont il était président d’honneur. Cet organisme est avant tout un générateur d’idées et un lieu de débats. Comme Jacques Hoyaux aimait l’écrire, lorsqu’il était circonspect, sa réflexion alimente la nôtre.

A titre personnel, je n’ai jamais émis de doute sur le fait que Bruxelles était bruxelloise, donc à la fois flamande et francophone. Ma conviction est faite depuis quelques décennies que les frontières de Bruxelles resteront, quoi qu’il arrive, limitées aux dix-neuf communes. Par contre, mon sang ne se glace pas en portant mon regard sur les coteaux de Champagne ni en remontant la vallée de la Meuse jusqu’à sa source. Au contraire, mon pied se fait plus léger. Je reste néanmoins convaincu de la nécessité pour la Wallonie de se refaire une beauté démocratique et une santé économique avant de négocier avec la France, s’il nous arrivait de considérer notre position dans la Belgique fédérale – ou confédérale – par trop insupportable. Ce serait alors l’affaire du Parlement wallon, seul porteur de la souveraineté wallonne.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] Jacques LE GOFF, Histoire et mémoire, p. 177, Paris, Gallimard, 1988.

[2] Voir la notice de Paul DELFORGE, extraite de L’Encyclopédie du Mouvement wallon, t.4, Parlementaires et ministres de la Wallonie (1974-2009), Namur, Institut Destrée, 2010.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Encyclopedie/Biographies/Hoyaux_Jacques.htm

[3] Jacques HOYAUX, L’autonomie culturelle, Nalinnes-lez-Charleroi, Institut Destrée, 1965. – Jacques Hoyaux avait fait renommer les Feuillets de la Wallonie de l’Institut Destrée, Feuillets de la Communauté française Wallonie-Bruxelles en février 1976.

[4] Guy GALAND éd., Culture et Politique, Charleroi, Institut Destrée, 1984.

[5] ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Fonds Jacques Hoyaux, Option personnelle et familiale, Déc. 2005-Juillet 2006, 4 pages (5 novembre 2006).

Namur, le 11 décembre 2012

Rendre les femmes actrices de développement pour les enjeux mondiaux, construire un plan d’action pour l’autonomisation des femmes : au delà de ses objectifs très ambitieux, la deuxième conférence Millennia2015, organisée à Paris au siège de l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO [1]) du 3 au 6 décembre 2012 m’a à la fois surpris par son ampleur et enthousiasmé par la très forte motivation des participantes et participants. Cet événement constituait le temps fort de la deuxième phase du processus lancé au Palais des Congrès de Liège par l’Institut Destrée en mars 2008.

Fondatrice et pilote du projet, Marie-Anne Delahaut, directrice de recherche à l’Institut Destrée, responsable de son pôle Société de l’Information, ainsi que présidente de la nouvelle Fondation d’utilité publique Millennia2025 « Femmes et Innovation » a su, depuis le lancement de la démarche en 2007, s’entourer de personnalités de premier plan qui l’ont soutenue dans son ambitieuse entreprise. Ainsi a-t-elle rassemblé au sein d’un comité stratégique Eleonora Barbieri Masini (professeure émérite de Prospective à l’Université grégorienne à Rome), Françoise Massit-Folléa (chercheure, responsable du programme scientifique « Vox Internet » de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme à Paris, présidente du Comité de Pilotage de Millennia2015), Véronique Thouvenot (responsable du Groupe de travail international Millennia2015 « Femmes et eSanté » « WeHealth ») et Coumba Sylla, chargée de recherche au pôle Société de l’information de l’Institut Destrée et pour Millennia2015,). Elle y a associé Ted Gordon (scientifique et prospectiviste américain mondialement connu, une des chevilles ouvrières du Millennium Project) et de nombreuses personnalités telles Jocelynne Scutt, Lois Herman, Marcia Cohen, Irene Sullivan, Fahima Nasrin ou Kristie Holmes, (http://www.millennia2015.org/Programme_Conference_UNESCO) ainsi que des expertes renommées en prospectives et questions de genre comme Leena-Maija Laurén (Finland Futures Research Centre), et Hélène von Reibnitz (Scenario+Vision). Mais l’appui le plus important se construit depuis 2008 avec les  communautés Millennia2015 (Niger, Sénégal, Haïti, Goma-RDC, Côte d’Ivoire, Bénin, Pérou, Bangladesh, Mauritanie, Népal, Mali, Mongolie, Éthiopie, Femmes africaines actives de la Diaspora) qui travaillent sans relâche en appliquant la méthodologie prospective de Millennia2015 au contexte particulier de leur pays ou de leur région.

Le processus d’émancipation des femmes : le fait majeur inachevé du XXème siècle

Le fait majeur du XXème siècle est sans nul doute l’enclenchement du processus d’émancipation sociale et juridique des femmes. Ce mouvement est loin d’être abouti. Mené au sein des cellules familiales, dans les entreprises mais aussi dans les quartiers et au niveau des États, il s’est inséré également dans l’agenda global des droits de l’être humain, malgré l’ampleur des différences de situations d’un pays ainsi que d’un continent à l’autre. Alors que l’autonomisation des femmes autant que l’égalité des femmes et des hommes s’inscrivaient dans l’évolution d’un monde qui s’ouvrait à des aspirations communes, il semble que, depuis la conférence de Pékin en décembre 1995, le processus d’émancipation rencontre trop d’obstacles. Génocides, épurations ethniques, guerres et rebellions ont profondément affecté la trajectoire positive que beaucoup pensaient acquise, tandis que les enquêtes sur le quotidien des pays développés ou en développement mettaient en évidence des réalités bien dommageables : les femmes sont encore trop souvent considérées comme secondaires par rapport aux hommes. Elles sont méprisées, rabaissées, violentées, maltraitées, violées, battues, assassinées. En situation de guerre, elles sont utilisées comme arme de guerre et doivent surmonter des situations atroces pour elles et pour leur famille. Et, en situation de paix, elles bénéficient trop rarement de la reconnaissance qu’elles méritent. Au Sud plus que partout ailleurs mais au Nord aussi. En novembre 2012, le secrétaire général de l’Onu Ban Ki-moon rappelait que, sur le champ de bataille, dans leur propre foyer, dans la rue, à l’école, sur leur lieu de travail ou au sein de leur communauté, la proportion de femmes qui subissent des sévices physiques ou sexuels à un moment de leur vie peut atteindre 70%, et jusqu’à un quart de l’ensemble des femmes enceintes [2].

 La Déclaration universelle des Droits humains (Human Rights), votée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies, a confirmé l’égalité des droits des hommes et des femmes. Elle a rejeté toute distinction de droits ou de libertés qui pourrait être fondée sur le sexe, comme d’ailleurs sur la race, la couleur, la langue, la religion. Les Nations Unies ont poursuivi leurs efforts pour soutenir les femmes dans la conquête de leurs droits. L’Assemblée générale a adopté le 7 novembre 1967 la Déclaration sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes. Ce texte a été complété le 18 décembre 1979 par la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Parallèlement, et depuis l’Année internationale de la femme, décrétée en 1975, plusieurs conférences dédiées au progrès des droits des femmes ont été organisées par les Nations Unies, notamment à Mexico (1975), Copenhague (1980), Nairobi (1985), où ont été adoptées les Stratégies prospectives d’Action pour la promotion des femmes à l’horizon 2000, Pékin (1995) et New York (2005).

En fait, une des motivations majeures de l’organisation de la conférence de Pékin provenait de l’inquiétude exprimée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1990 mais aussi  manifestée par le Conseil économique et social et d’autres instances, devant le rythme très inégal de la mise en œuvre des Stratégies prospectives d’action adoptées à Nairobi. En dépit de quelques progrès dans certains domaines, on restait très loin d’atteindre les objectifs d’égalité des droits entre êtres humains, de prévention de la violence à l’égard des femmes, de progression de leur participation aux efforts de promotion de la paix et à la prise de décisions dans les domaines économique et politique. La Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement du 14 juin 1992 a rappelé que les femmes ont un rôle vital dans la gestion de l’environnement et le développement, et que leur pleine participation est donc essentielle à la réalisation d’un développement durable. En 1995, les accords de Pékin ont été marqués par un volontarisme visant à relancer le processus de Nairobi et, par la mise en œuvre du nouveau Programme d’action destiné à « entraîner des changements fondamentaux« . Si c’est aux gouvernements qu’incombe pour l’essentiel la responsabilité de leur exécution, les Nations Unies estiment que celle-ci dépend également des institutions des secteurs public, privé et non gouvernemental aux échelons local, national, régional et international. Les gouvernements ont été invités à préparer immédiatement des plans nationaux d’action, avec la collaboration de la société civile. De même, en septembre 2000, les responsables des États ont décidé, d’un commun accord, de concrétiser ces engagements dans la Déclaration du Millénaire et se sont engagé à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement.

La Conférence régionale africaine sur les femmes, organisée à Addis-Abeba en octobre 2004 dans le cadre du processus d’évaluation de Pékin + 10, a constitué un intéressant bilan des efforts fournis ces dernières décennies. Ce texte souligne que, malgré la mobilisation des femmes et leur reconnaissance aux différents niveaux, les progrès normatifs ne se traduisent pas encore par des changements majeurs dans leur vie quotidienne. Les femmes africaines, en particulier les femmes rurales et les femmes handicapées, rencontrent encore de graves problèmes. Leur faible accès aux ressources productives, comme la terre, l’eau, l’énergie, le crédit, les moyens de communication, l’éducation et à la formation, la santé, et l’emploi rémunéré et décent a contribué à ce que davantage de femmes africaines qu’il y a 10 ans vivent aujourd’hui dans la pauvreté, voire dans l’extrême pauvreté. Les effets cumulés du VIH/sida, de la tuberculose et du paludisme, de l’insécurité alimentaire, de la faiblesse de la productivité économique et de faibles niveaux d’éducation, ainsi que la recrudescence de la violence sexuelle sont autant de problèmes considérables qui rendent les femmes et les filles africaines plus vulnérables [3]. Ainsi que le souligne le rapport de la Conférence régionale africaine sur les femmes, les gouvernements ont reconnu que l’adoption de lois et de politiques spécifiques ne suffisait pas pour garantir une véritable égalité et équité entre les sexes et le respect des droits des femmes. Plus que jamais, le besoin de réduire l’écart entre les engagements pris et leur concrétisation dans la réalité se fait sentir.

La Conférence de New York de février-mars 2005 a bien sûr réaffirmé son attachement aux principes du processus de Pékin et sa volonté à le faire aboutir. Mais elle a surtout alimenté le document final du Sommet mondial (Assemblée générale des Nations Unies) qui a réaffirmé dans son article 58 qu’un progrès pour les femmes est un progrès pour tous, ainsi que la volonté des nations de l’Onu de promouvoir l’égalité entre les sexes et d’éliminer le sexisme qui est omniprésent, a) en éliminant les disparités entre les garçons et les filles, le plus tôt possible, dans l’enseignement primaire et secondaire et d’ici à 2015 à tous les niveaux d’enseignement ; b) en garantissant aux femmes le droit de posséder des biens ou d’en hériter, et en leur assurant la sécurité d’occupation des terres et du logement; c) en assurant l’égalité d’accès à la médecine de la procréation ; d) en améliorant la situation des femmes sur le plan de l’égalité d’accès aux marchés du travail et à un emploi durable, ainsi que sur celui de la protection des travailleurs ; e) en assurant aux femmes l’égalité d’accès aux moyens de production, y compris la terre, le crédit et la technologie ; f) en éliminant toutes les formes de discrimination et de violence à l’égard des femmes et des filles, notamment en mettant fin à l’impunité et en assurant la protection des civils, en particulier les femmes et les filles, pendant et après les conflits armés, comme le droit international humanitaire et le droit international relatif aux droits de l’homme en imposent l’obligation aux États; g) en favorisant une meilleure représentation des femmes dans les organes décisionnaires de l’État, y compris en veillant à ce que les femmes aient les mêmes chances que les hommes pour ce qui est de participer pleinement à la vie politique [4].

 

L’UNESCO à Paris, étape  sur le chemin de Millennia2015 entre Liège et New York (2008-2015)

En recevant plus de cent cinquante d’intervenantes en séances plénières et en travaux de commissions au Palais des Congrès de Liège les 7 et 8 mars 2008, les organisatrices de Millennia2015 ont pu dresser un diagnostic prospectif de la situation des femmes partout dans le monde (http://www.millennia2015.org/Actes_2008) et lancer le processus de recherche nécessaire pour renforcer la connaissance des 37 variables-clefs qui ont été identifiées à partir de ces travaux (http://www.millennia2015.org/KP2010_37_variables_FR). Celles-ci portent sur des sujets aussi divers que l’accès à l’information et au savoir, les situations de conflits et de guerres, le climat, écologie et respect de l’environnement, l’éducation et la formation tout au long de la vie, les droits de l’être humain, les violences faites aux femmes, les migrations, la créativité et la culture, les sciences et les technologies, etc. Mais, ainsi que Marie-Anne Delahaut l’avait annoncé d’emblée, l’objectif de Millennia2015 ne consiste pas à produire simplement une analyse portant sur les questions de genre mais à faire progresser le statut des femmes, tant aux niveaux global que local. La valorisation des travaux de la conférence de Liège a donc permis de construire un socle informationnel impressionnant autour duquel un réseau mondial de plusieurs centaines puis milliers de chercheuses et chercheurs volontaires s’est activé. Fin novembre 2012, ce réseau comptait un centre bouillonnant d’intelligence collective de 1.178 chercheurs et acteurs réunis en thinktank, avec, au delà, 2.936 membres et 9.498 contacts relais répartis selon un ratio de 70% de femmes et 30 % d’hommes provenant de 117 pays ou régions.

Lorsque le processus de prospective s’est remis en route, au lendemain de la conférence de Liège et suite au lancement de l’exercice à l’Unesco le 8 décembre 2010, 213 enjeux ont été identifiés par le réseau, regroupés ensuite en sept macro-enjeux destinés à interroger de manière innovante et précise les dynamiques de changement et d’élaborer les stratégies qui mèneront à la réalisation d’un avenir souhaitable pour les femmes du monde entier (http://www.millennia2015.org/7_macro_enjeux_fr). Un peu partout, des groupes et communautés Millennia2015 se sont constitués pour répondre aux enjeux et produire de la connaissance par processus d’intelligence collective. Ces travaux ont été complétés par des contributions individuelles. Vision commune à l’horizon 2025, axes stratégiques et déjà plusieurs dizaines d’actions concrètes ont été identifiées lors de la conférence organisée par l’Institut Destrée et la Fondation Millennia2025 Femmes et Innovation avec le patronage de l’Unesco en son siège à Paris les 3 et 4 décembre 2012 (http://www.millennia2015.org/millennia2015_unesco_conference_2012_fr). Ainsi, c’est la véritable trame d’un plan d’action pour l’autonomisation des femmes qui a été produit lors de la conférence. Ce programme d’action sera encore augmenté et renforcé dans les mois qui viennent, puis décliné au niveau local. D’ailleurs, dans la foulée, en renforcement de l’ensemble de la dynamique, un travail de formation à l’autonomisation des femmes par la prospective a été lancé au travers de séances d’initiation à la prospective, organisées sous l’égide du Millennium Project et de l’Institut Destrée. L’Université de Houston pourrait également y être associé dans les mois qui viennent.

Lors de la conférence, Madame Irina Bokova, directrice générale de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture, a rappelé l’importance qu’elle accordait au partenariat entre Millennia2015 et l’Unesco : elle a conclu en affirmant sa conviction que le Plan d’action de Millennia2015 sur l’autonomisation des femmes sera une contribution essentielle pour accélérer la réalisation des objectifs du Millénaire d’ici 2015 et au delà, pour définir l’agenda du développement où l’égalité des genres doit occuper une place centrale (http://unesdoc.unesco.org/images/0021/002186/218617m.pdf).

Avec ses nombreux et importants partenaires, Millennia2015 renforce sa démarche dans la ligne du gender mainstreaming des grandes organisations et des États concernés par la mise en œuvre des objectifs du Millénaire et du processus engagé à Pékin. De plus, le noyau de femmes et d’hommes qui se sont engagés à travailler ensemble hier à Liège, aujourd’hui à Paris et, demain à New York, constitue un renfort tangible s’il aide à la mise en mouvement concrète des initiatives portées par tous les réseaux et plateformes dont ils constituent les têtes et les relais. Comme l’indiquait la Communauté Millennia2015 Haïti, très dynamique à Paris, c’est ensemble que nous pouvons réussir. Ces Haïtiennes écrivent d’ailleurs en conclusion d’un petit livre sur Femme et citoyenneté politique : nous cherchons à frayer le chemin pour d’autres jeunes comme nous, afin de leur faire comprendre qu’elles et qu’ils peuvent réussir ensemble [5]. C’est également l’idée de tracer un chemin que Françoise Massit-Folléa a mentionnée dans sa conclusion de la conférence à l’Unesco : certes, soulignait-elle, les conditions des femmes sont plurielles, mais l’un des enjeux de Millennia2015 consiste bien à construire des ponts entre le Nord et le Sud, le local et le global, la vie de famille et la vie publique, les genres et les générations.

Un engagement construit en partenariat égalitaire par les femmes et les hommes

Car enfin, de nos jours, et à l’heure des discours autour du développement durable, il n’est plus possible, en Wallonie, en Flandre, en France, en Europe ou ailleurs, de concevoir un projet de société sans y intégrer, au cœur même de nos propres enjeux, de nos propres visions et de nos propres stratégies, un engagement central et puissant : contribuer à construire, avec les pays du Sud, et pour nous tous, un bien commun. Celui d’un monde meilleur basé sur la paix, l’harmonie et le co-développement.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] Rappelons que la mission de l’UNESCO est de contribuer à l’édification de la paix, à l’élimination de la pauvreté, au développement durable et au dialogue interculturel par l’éducation, les sciences, la culture, la communication et l’information.L’Organisation se concentre, en particulier, sur deux priorités globales : l’Afrique et l’égalité entre les sexes

[2] Message du Secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-Moon, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, 25 novembre 2012. (SG/SM/14662 – OBV/1162 – FEM/1930.

http://www.un.org/News/fr-press/docs/2012/SGSM14662.doc.htm

[3] Septième Conférence régionale africaine sur les femmes (Beijing + 10) : Évaluation décennale de la mise en œuvre de la Plateforme d’action de Dakar et du Programme d’action de Beijing,
Résultats et Perspectives, p. 3, Addis-Abeba 12-14 octobre 2004.

[4] ORGANISATION DES NATIONS UNIES, Sommet mondial de 2005, Soixantième Session de l’Assemblée générale des Nations Unies, 15 septembre 2005, Article 58, p. 18 et 19. (A/60/L.1.).

[5] Marie Nélège BYRON e.a., sous la direction de Hérold TOUSSAINT,  Femme et Citoyenneté politique, Lettre à la jeunesse haïtienne, p. 107, Port-au-Prince, Collectif des Universitaires citoyens, 2012.