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Prospective

Hour-en-Famenne, le 16 février 2014

 C’est un message salutaire que celui qui consiste à vouloir inscrire le redéploiement d’une région dans des politiques de long terme, en montrant qu’une telle transformation ne pourra être que profonde, systémique et volontariste. Giuseppe Pagano, brillant économiste, vice-recteur au développement institutionnel et régional de l’Université de Mons, et Vincent Reuter, administrateur délégué de l’Union wallonne des Entreprises, s’y sont attelés ce 11 février 2013 lors d’une belle soirée organisée à l’Université de Namur par le Forum financier (FOFI) de la Banque nationale. Cette rencontre faisait d’ailleurs suite à une première du genre tenue à Liège le 19 décembre 2013 sur la même question de savoir si les plans stratégiques du gouvernement wallon (Horizon 2022) et de l’UWE (Ambition 2020) sont convergents et/ou complémentaires.

Cette dernière question n’était évidemment pas centrale : à partir des mêmes prémisses des argumentaires de ces deux intellectuels, chacun pourrait plaider une thèse de convergence, une thèse de complémentarité voire une thèse qui montrerait en quoi un des plans constitue une rupture profonde par rapport à l’autre approche. L’essentiel était ailleurs. Je vais tenter de l’éclairer en trois points.

1. Largués mais revenants…

D’abord, un constat commun que Giuseppe Pagano exprime généralement dans une formule devenue désormais célèbre et dont on peut intervertir les termes selon l’humeur ou l’évolution des indicateurs : la Wallonie va mieux mais elle ne va pas bien. Elle va mieux, dit-il, car son indice du PIB par habitant, comparé à la Belgique, à prix constants, est passé de 71,9 en 2003 à 74,2 en 2011[1]. Elle ne va pas bien parce que, à titre de comparaison, et dans le seul cadre belge, ce même indice s’élevait en Flandre à 99,2 pour cette même année 2011, soit 25 points de différence… L’approche comparatiste avec les indicateurs belges en matière de PIB par habitant sur la longue durée a toutefois amené le professeur d’économie à utiliser une métaphore cycliste qui lui rappelle ses escapades dans les Hautes Pyrénées : nous sommes lâchés, la Wallonie voudrait bien revenir. Mais c’est très dur… Les efforts structurels entamés par le gouvernement régional, et notamment les mesures phares des différents Plans Marshall sont de nature à permettre à la Wallonie un rattrapage non pas de la Flandre mais de la moyenne belge – qu’elle contribue à tirer vers le bas – aux environs de 2040.

 La partie la plus intéressante de l’exposé de Giuseppe Pagano me paraît résider dans son analyse de la chaîne causale qui handicape l’économie de la Wallonie, plombe son redressement mais permet également d’identifier les facteurs sur lesquels il faut activer les remèdes. Dans sa démonstration, le professeur Pagano montre que, contrairement aux idées reçues, la capacité des Wallons à capter de la valeur ajoutée produite en dehors de la région est réelle, notamment par une mobilité de l’emploi vers Bruxelles, la Flandre et l’étranger, et joue favorablement puisque, au delà du PIB wallon (73,66 % de la moyenne belge en 2009), l’indice du revenu primaire s’élève à un niveau supérieur au PIB : 87,2 % de la moyenne belge. La différence entre ce niveau et le revenu disponible des Wallons (90,7 % de la moyenne belge en 2010) est constituée de la solidarité implicite. Toutefois, c’est le cumul de la faiblesse de la productivité et le bas niveau du taux d’emploi (84% de la moyenne belge) qui continue à handicaper le PIB par habitant en Wallonie. Si la productivité régionale est plus faible que la moyenne belge (88%) c’est à la fois à cause de la relative petitesse de la taille des entreprises wallonnes (97,21 % de la moyenne belge) et du manque de vigueur de la dynamique entrepreneuriale wallonne (86% de la moyenne belge), le taux de création des entreprises étant élevé (104,26 % en 2012) mais contrecarré par un taux de disparition plus élevé que la moyenne belge (109 %).

 Outre le fait que la comparaison avec la Belgique, et donc surtout avec la Flandre, connaît des limites certaines, l’intérêt de cette démonstration conforte l’importance, difficilement contestable, et la nécessité de garder le cap du redressement économique wallon et même d’accélérer sa trajectoire. C’est bien le mot d’ordre d’Elio Di Rupo. Le Premier-ministre fédéral – ou le président du Parti socialiste ? -, à l’instar de Franklin D. Roosevelt en 1942 (Germany First !), insistait sur les priorités futures de la Région wallonne à l’Opéra de Liège pour la rentrée du Cercle de Wallonie le 15 janvier 2014 : Economy First !

 Vincent Reuter partage assez largement ce diagnostic économique et souligne l’urgence d’une action radicale et ambitieuse qu’incarne bien le plan Ambition 2020, médiatisé le 18 juin 2012. Devant le FOFI, le représentant des patrons wallons insiste sur deux aspects qui lui tiennent plus particulièrement à cœur et qui touchent directement à la compétitivité des entreprises : les différentiels de coûts salariaux et surtout les différentiels de coûts énergétiques avec nos concurrents, soulignant d’ailleurs que les seconds sont devenus plus handicapants que les premiers pour les entreprises wallonnes. L’administrateur délégué de l’UWE rappelle par ailleurs que, pour 2019, le déficit budgétaire pour l’ensemble constitué par la Région wallonne et la Communauté française Wallonie-Bruxelles s’élèverait selon les prévisions à 880 millions d’euros. Personnellement, je ne sais d’ailleurs si le plus effrayant est d’en considérer le montant ou bien la permanence de cet ensemble institutionnel inapproprié auquel on semble, comme pour un péché originel, lier le sort de la Wallonie…

 La formule cycliste de Giuseppe Pagano était donc la bienvenue. Ni le contexte budgétaire difficile lié à la nouvelle loi de financement des communautés et des régions, ni la participation de la Wallonie aux coûts du vieillissement de la population et à la sauvegarde des retraites, ni sa contribution à l’effort général d’assainissement des dépenses publiques ne rendront aisée la transition de la Région Wallonie vers une croissance intelligente, durable, inclusive et créatrice d’emplois requise par l’Europe à l’horizon 2020.

2. Des stratégies transversales bienvenues, salutaires, mais fondamentalement insuffisantes

Notre objet n’est pas d’émettre un avis circonstancié sur les axes stratégiques d’Horizon 2022 ou d’Ambition 2020. Les axes stratégiques de la première démarche peuvent difficilement être contestés à ce stade tant ils sont généraux et, comme l’a souligné Giuseppe Pagano, attendent encore d’être habités par des actions concrètes et chiffrées. Oui, il faut certainement renforcer la compétitivité, la politique industrielle, la recherche et l’innovation. Assurément, il apparaît nécessaire de renforcer l’éducation, la formation et l’emploi. Sans doute faut-il mobiliser les communautés de territoires et rencontrer les défis démographiques et énergétiques. Nous ne pouvons qu’adhérer aux volontés de réduire la pauvreté et la précarité, d’améliorer la qualité de l’enseignement obligatoire comme de l’enseignement supérieur ou de la formation continue. Nous pouvons également souscrire aux trois lignes de forces organisationnelles que sont la gouvernance, l’ouverture sur le monde et les finances publiques. La difficulté est, évidemment, que tout ceci étant considéré, la mise en œuvre de ces axes en actions concrètes est bien plus difficile, dès lors que l’enveloppe budgétaire sera en repli et qu’il faudra faire des choix.

Ambition 2020 est porté, rappelons-le, à la fois par l’UWE, l’Union des Classes moyennes et par l’ensemble des Chambres de Commerce et d’Industrie de Wallonie qui se sont engagées à œuvrer un renouveau de la Région wallonne selon trois axes : accélérer le développement économique pour garantir l’autonomie financière de la Région, tendre vers le plein emploi et renforcer la cohésion sociale. Quatre conditions ont été reconnues par ces partenaires comme leviers du développement économique et de la prospérité : la croissance des entreprises, l’efficacité du marché du travail, la construction d’un climat social de qualité ainsi que la modernisation de l’appareil public. Il faut également relever la constance de l’Union wallonne des Entreprises dont l’administrateur délégué évoque ces mêmes priorités qui étaient mises en avant par l’UWE en 2003 lors des travaux de prospective menés sous l’égide de Serge Kubla avec l’Institut Destrée dans le cadre de la redéfinition des politiques d’entreprises et du programme 4X4 pour entreprendre : l’enseignement technique et professionnel, la connexion entreprises – centres de recherche pour booster une R & D orientée vers l’innovation ainsi qu’un aménagement du territoire attentif aux demandes d’espace et de mobilité des entreprises. Ces priorités, que Didier Paquot de l’UWE avait qualifiées en 2003 de « tabous » wallons, restent au centre de tout processus de redéploiement et semblent bien constituer le cœur de notre incapacité, en tant que Wallonnes et Wallons, de nous réformer et transformer, ainsi que d’agir de manière efficiente.

Certes, c’est à juste titre que Vincent Reuter et Giuseppe Pagano ont souligné l’intérêt de construire et de mettre en œuvre des plans stratégiques structurés. Le Contrat d’avenir pour la Wallonie et le Plan prioritaire wallon (dit Plan Marshall) ont, sous l’impulsion d’Elio Di Rupo puis de Jean-Claude Marcourt, esquissé des politiques transversales en mobilisant des moyens, certes trop faibles, mais inégalés jusque-là. Ces politiques ont ceci de remarquable – et beaucoup ne l’ont pas compris – qu’il s’agit d’investissements sur le long terme. Création de filières entre les entreprises, les centres de recherches, les universités et les centres de formation sous la forme de pôles de compétitivités ou renforcement de l’apprentissage des langues chez les Wallonnes et les Wallons n’ont évidemment pas d’impacts immédiats en termes de création de valeurs et d’emplois. Il est d’ailleurs dérisoire de défendre des returns sur ces actions à des fins politiques, d’avancer des chiffres auxquels personne ne croira réellement puisque l’essentiel n’est pas là mais bien dans la transformation intrinsèque du système régional d’innovation et du tissu entrepreneurial. Ne nous y trompons pas : ces mesures sont salutaires et elles peuvent contribuer à construire l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Sont-elles suffisantes ? Aujourd’hui, assurément non. Ni en qualité, ni en intensité. Nous y reviendrons par ailleurs mais c’est sans doute un débat fondamental pour la campagne électorale régionale d’une région telle que la Wallonie, qui tend vers plus d’autonomie financière. Il est d’ailleurs assez surprenant que, lors de la soirée organisée par la Banque nationale, la perspective des élections du mois de mai et d’une nouvelle déclaration de politique régionale n’aient pas été réellement évoquées alors qu’il s’agit d’une bifurcation majeure [2].

3. La gouvernance… et la fonction publique

C’est avec raison encore que, à Namur, Vincent Reuter fustigeait l’idée que la gouvernance wallonne semblait se limiter, chez quelques élus de Wallonie, à des problématiques du niveau de la réduction du cumul des mandats. Sans nier personnellement la difficulté de cette seule question, l’idée de gouvernance évoque pour moi trois enjeux plus fondamentaux dans le contexte wallon.

 Le premier est celui de la réforme des institutions dites « francophones ». Il s’agit à mes yeux, et ce depuis le début des années 1980, d’une des réformes les plus urgentes à mener pour assurer les conditions du redéploiement de la Wallonie. L’urgence est grande en effet de mobiliser une bonne partie des moyens disponibles – ou rendus disponibles – en Wallonie pour mener les réformes attendues depuis plus de trente ans en décloisonnant la culture, la recherche, l’enseignement, la formation, l’activité économique et l’emploi. Il s’agit d’activer toute cette chaîne de valeurs tant en Wallonie qu’à Bruxelles, au service de la jeunesse, de l’intelligence et de l’activité économique et sociale. Le message est clair : il faut transférer en 2014 toutes les compétences de la Communauté française aux deux régions Wallonie et Bruxelles. Si le combat entre régionalistes et communautaristes est dépassé aujourd’hui, comme on aime le répéter, c’est par les faits. Sauf à encore agiter un nouvel épouvantail flamand à Bruxelles. L’objectif est clairement d’accorder une place réelle aux Flamands et non de les bouter dehors comme certains en rêvent encore.

 Le second enjeu est celui du processus de décision en Wallonie. Celui-ci doit être restauré et clairement localisé dans la Région. Pour des raisons parfaitement compréhensibles et légitimes, liées notamment au processus d’instauration du fédéralisme, les partis politiques ont pris un poids démesuré dans l’Etat fédéral belge. Dans un fédéralisme naissant, il s’agissait à la fois d’organiser les niveaux de pouvoir, de leur donner de la cohérence, de mettre de l’huile dans les rouages et de suppléer au déficit d’intérêt général belge, relatif au bien commun, de ce que la France appelle la République et les États-Unis l’Amérique. Ce faisant, les partis politiques se sont substitués – en termes de conception des politiques, de prise de décisions et de mise en œuvre – à ces deux organes essentiels de la démocratie que sont le Parlement et l’Administration. Et les partis politiques n’ont eu de cesse de les affaiblir en les contournant, de les dévaloriser au profit de l’Exécutif dont ils ont pris le contrôle absolu, notamment par l’intermédiaire de Cabinets ministériels hypertrophiés. Rétablir la démocratie en Wallonie requiert donc à la fois de renforcer le Parlement et l’Administration, de leur rendre leur liberté et de leur redonner confiance dans les pouvoirs démocratiques légitimement exercés. Ce chemin passe par une réduction drastique du nombre de collaborateurs des ministres – nous pensons à un grand maximum de dix pour sept ministres soit 70, tous niveaux confondus, – ainsi que par une meilleure articulation des organismes d’intérêt public (OIP) avec le SPW. La Wallonie doit (re)devenir une démocratie parlementaire efficace, sûre d’elle-même et transparente !

Le troisième enjeu de la gouvernance wallonne, c’est de remettre une société en mouvement vers un but commun en l’impliquant dans le redéploiement wallon. Qui ne sait qu’aucune politique ne peut être mise en œuvre si elle n’est fondée sur la conviction des acteurs et les citoyens sur le fait que cette politique sera bénéfique pour son avenir et pour celui de ses proches et de ses enfants ? On observe parfois quelque gesticulation dérisoire à présenter des plans conçus en chambre close et non-appropriés, par ceux-là, acteurs, citoyennes et citoyens qui en seront non seulement les bénéficiaires mais aussi les porteurs. Cet aspect, pourtant central, n’a pu être abordé lors de la soirée du Forum financier mais les deux orateurs maîtrisent trop bien la dynamique des organisations et des entreprises pour que les auditeurs aient pu, un seul moment, penser qu’ils ignoreraient que les sociétés se transforment de l’intérieur et que les portes de l’avenir s’ouvrent par la base.

Conclusion : le nouveau leadership en Wallonie

 Le nouveau leadership en Wallonie et pour la Wallonie ne viendra pas de femmes ou d’hommes providentiels au charisme écrasant, s’appuyant sur des Richelieu de partis et des Cabinets ministériels autoritaires. Le nouveau leadership se construira, en Wallonie et pour la Wallonie, au départ d’une ou d’un ministre-président avec son équipe de ministres et de collaborateurs aussi respectueux qu’attentifs au travail du Parlement, qui auront à cœur de replacer l’Administration wallonne d’abord, et les acteurs de la gouvernance ensuite, au cœur de l’action publique.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 


[1] Notons que nos propres calculs du PIB brut par habitant à prix courants (donc sans correction de l’inflation), chiffres absolus, selon les comptes régionaux 2012 de la Banque nationale au 31.01.2014, s’ils donnent bien un PIB/habitant en Wallonie de 71,9% du PIB/habitant belge en 2003, aboutissent à 73,058 en 2011 et 73,055 en 2012. Selon ces calculs, l’indice de la Flandre en 2011 serait de 99,898 et en 2012 de 101,146 en 2012.

[2] J’appelle bifurcation le moment où soit une variable soit un système peut évoluer vers plusieurs possibilités et réalise une seul de ces alternatives.

Dunkerque, le 30 janvier 2014

Le contexte de la préparation de la loi sur la transition énergétique de la France, qui fait suite à un très stimulant débat national, a donné aux quinzième Assises de l’énergie des collectivités territoriales, organisées par la Communauté urbaine de Dunkerque en collaboration étroite avec Energy Cities, un caractère assurément très politique [1].

Mon intervention sur ce sujet est balisée par sept convictions.

1. Première conviction : la transition que nous vivons est systémique et non sectorielle

 Nous sommes effectivement dans une transition entre deux systèmes suivant le modèle décrit par l’historien des sciences et des techniques Bertrand Gille (1920-1980) dans les années 1970 [2] et que le prospectiviste Thierry Gaudin n’a cessé d’expliquer autant que d’actualiser. Cette transition est une lame de fond qui nous fait passer de sociétés dites industrielles dans lesquelles nous sommes ancrés depuis le XVIIIème siècle, vers des sociétés que l’ancien directeur du Centre de Prospective et d’Évaluation du ministère de la Recherche et de la Technologie (1982-1992) a qualifiées de sociétés cognitives. La transition que nous connaissons est donc lourde, c’est une mutation : un changement de civilisation et pas une simple nouvelle vague d’innovations au sein de la société industrielle. On ne peut donc la qualifier de nouvelle Révolution industrielle que si on veut en montrer l’ampleur par rapport à celle qui a métamorphosé progressivement tous les domaines de la société aux XIXème et XXème siècle. Ce n’est pas seulement l’industrie ni l’économie que cette transition transforme, c’est le monde et l’être humain lui-même. Et cette mutation, entamée dès les années 1960 et observée aux Etats-Unis par des Daniel Bell, John Naisbitt, Alvin Toffler ou Verna Allee, s’étendra certainement sur deux siècles, comme les précédentes. C’est dire que, si nous avons conscience de l’ampleur des changements réalisés depuis cinquante ans, nous pouvons difficilement imaginer ceux que la Révolution cognitive induira tout au long du XXII siècle, notamment par ce mariage fascinant et terrifiant à la fois entre les sciences du vivant et celles de l’information, ce que nous appelons la génomique.

2. Deuxième conviction : puisque nous ne connaissons pas l’avenir, notre devoir est de l’anticiper

 Si, de manière exploratoire, nous devons renoncer à connaître l’avenir tel qu’il sera – ce qui n’empêche de tenter de l’imaginer tel qu’il pourrait être et, surtout, tel que nous souhaiterions qu’il soit -, notre devoir est de l’anticiper. Cela signifie bien entendu qu’il nous appartient de préparer cet avenir, en construisant des visions prospectives et en mettant en place des stratégies qui nous permettent d’atteindre ces visions tout en répondant, dès aujourd’hui, aux enjeux de long terme que nous aurons identifiés. C’est là que les stratégies collectives nous aident. Ces valeurs, principes, balises que nous affirmons ou décrivons, nous servent de guides et nous les mettons en œuvre dans notre quotidien. Au Collège régional de Prospective de Wallonie, de 2004 à 2014, mais aussi dans le cadre des réflexions intitulées La Wallonie au futur, fin des années 1990 – pour ne prendre qu’un exemple qui m’est cher -, nous avons fait nôtre l’idée qu’un projet pour la Wallonie, c’est l’exigence partagée de plus de démocratie et d’un meilleur développement [3].

 Ces principes constituent une interpellation pour une région mais aussi un chemin pour chacune et chacun. Ils constituent également une interpellation universelle. Elle se décline, d’une part, par un renforcement du pouvoir des assemblées régionales et parlementaires ainsi que par une gouvernance démocratique, telle que prônée par le Club de Rome et le PNUD depuis les années 1990, qui permet, des territoires à l’Europe voire au monde, d’impliquer les acteurs dans la co-construction des politiques présentes et futures, publiques ou non-publiques, notamment par l’intelligence collective. D’autre part, la recherche d’un meilleur développement trouve, dans le concept et les stratégies de développement durable, les principes et les voies d’une transformation systémique et volontariste de la planète. Cette mutation va au delà de l’articulation simplificatrice, sinon simpliste, de trois piliers ancrés dans l’économique, le social et l’environnemental [4].

3. Troisième conviction : le développement durable constitue une réponse fondamentale aux enjeux de l’avenir

 La notion de développement durable offre bien davantage aux décideurs et aux acteurs que la définition dont ils se contentent généralement : elle est limitée aux trois premières lignes de l’excellent rapport réalisé pour les Nations Unies en 1987 par l’ancienne Première Ministre norvégienne Gro Harlem Bruntlandt. Pourquoi, après avoir indiqué que le développement durable est celui qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs, néglige-t-on quasi systématiquement la ligne quatre où Mme Bruntlandt indique que le concept de besoin est inhérent à cette notion, et plus particulièrement les besoins essentiels des plus démunis, à qui – dit le rapport – il convient d’accorder la priorité. Inhérente aussi à cette notion, l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale (nous y insistons) imposent à la capacité de l’environnement de répondre aux besoins actuels et à venir.

Dans son ensemble, le rapport Bruntlandt reste aujourd’hui fondamental [5].

3.1. D’abord parce que, dans le paragraphe suivant, il établit une finalité d’action : favoriser un état d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature. Cette harmonie, je l’ajoute, se définit comme une combinaison heureuse entre les éléments d’un système qui fait que ces éléments concourent au même effet d’ensemble lui permettant d’atteindre ses finalités.

 3.2. Ensuite parce qu’il renoue avec l’approche systémique balisée précédemment par les travaux du Club de Rome et Jacques Lesourne, en particulier Interfuturs réalisé pour l’OCDE, en estimant que la poursuite du développement soutenable exige les éléments suivants :

– un système politique qui assure la participation effective des citoyens à la prise de décisions,

– un système économique capable de dégager des excédents et de créer des compétences techniques sur une base soutenue et autonome,

– un système social capable de trouver des solutions aux tensions nées d’un développement déséquilibré,

– un système de production qui respecte l’obligation de préserver la base écologique en vue du développement,

– un système technologique toujours à l’affût de solutions nouvelles,

– un système international qui favorise des solutions soutenables en ce qui concerne les échanges et le financement, et

– un système administratif souple capable de s’autocorriger.

 3.3. Enfin parce que le Rapport Brundtland indique que :

Les pays industrialisés doivent admettre que leur consommation d’énergie pollue la biosphère et entame les réserves de combustibles fossiles qui existent en quantités finies. De récentes améliorations dans le rendement énergétique et l’évolution vers des secteurs à moindre intensité d’énergie ont aidé à freiner la consommation. Mais il faudrait accélérer ce processus, continuer de réduire la consommation par habitant et favoriser les sources d’énergie et les techniques moins polluantes. Il n’est ni souhaitable, ni même possible, que les pays en développement adoptent le même mode de consommation que les pays industriels. Il faut en effet procéder à des changements, ce qui signifiera de nouvelles politiques d’urbanisation, d’emplacement des entreprises industrielles, de conception des logements, de transports, de choix des techniques agricoles et industrielles.

Sachons-le : il n’y a pas une transition vers le développement durable et une autre, énergétique, vers une société décarbonée. C’est de la même transition qu’il s’agit.

4. Quatrième conviction : la problématique énergétique n’est qu’une des problématiques essentielles de la transition

 Dans la transition que nous vivons, la problématique énergétique constitue un élément essentiel mais un élément essentiel parmi d’autres. S’appuyant toujours sur l’analyse du changement de système technique, Thierry Gaudin voit la transition porter sur quatre pôles : l’énergie certes, mais aussi les matériaux, le temps et le vivant. Les sociétés industrielles dans lesquelles nous nous inscrivons ont fait peser sur l’écosystème le poids considérable de l’axe matériaux-énergie (l’acier, le ciment, la combustion), mettant fondamentalement en péril l’harmonie et menaçant non seulement tous les modèles de développement mais aussi ceux de la simple survie de l’espèce humaine [6]. Dans la transition vers la société cognitive, c’est sur l’autre axe que l’avenir se construit : le temps, la vitesse de l’information (optoélectronique) et le vivant, qui fondent les projets génomiques et écologiques, remplacent le chronométrage et la microbiologie pasteurienne de la société industrielle. L’axe secondaire est celui des polymères (pôle matériaux) et de l’électricité (pôle énergie). La civilisation industrielle apparaît fondamentalement matérialiste dans sa technique comme dans ses idéologies tandis que la civilisation qui pourrait émerger de la Révolution cognitive pourrait être caractérisée par une empathie nouvelle entre les humains et toutes les formes de vie sur Terre [7].

 5. Cinquième conviction : le temps ne joue pas pour nous

 Dans la longue durée qui, comme l’écrivait Fernand Braudel, est le temps des sages, la période de l’industrialisation fondée sur les énergies fossiles pourrait demain, si nous le voulons, apparaître comme une époque parenthèse, une époque de rupture dans la continuité séculaire marquée par des énergies renouvelables, une période d’exception. Qui se souvient en effet que la puissance de l’énergie vapeur en France n’a dépassé l’énergie hydraulique qu’en 1884, c’est-à-dire au moment où celle-ci allait reprendre vie grâce à l’électricité [8]. Mais, on le sait, la période actuelle porte ses propres interrogations sur le monde, qui sont des interrogations sur le temps, comme l’écrivait Jean Chesneaux. Le professeur à Paris-Diderot rappelait en 1996 que la redoutable longévité des déchets nucléaires sera une menace permanente, après l’avoir été pour nous, sur des dizaines, sinon des centaines de générations futures [9]. Nous aurions tort de croire que le temps joue toujours pour nous. Les années 1960 et 1970 nous ont fait prendre conscience à la fois des limites de notre planète, de ses ressources, et donc de notre propre croissance en tant qu’espèce. On estime que, selon l’Agence internationale de l’Energie, la demande énergétique mondiale devrait augmenter d’un tiers d’ici 2035 [10]. Et rien, depuis un demi-siècle, ne nous a permis de changer véritablement de cap. Nous sommes en fait, martelait Jean Chesneaux, très mal préparés au virage, à la césure que représente l’avènement d’une société responsable devant les générations futures, donc capable de maîtriser son développement technique [11].

6. Sixième conviction : le passage à l’action ne se fera que par des politiques subversives

Le passage à l’action ne se fera que par des politiques que, dans les années 1970, l’ancien Résistant et entrepreneur italien Aurelio Peccei (1908-1984), fondateur du Club de Rome avec Alexander King, appelait « subversives » car elles se voulaient systémiques, globales, diachroniques (prospectives) et normatives [12]. Subversif en français signifie qui renverse, détruit l’ordre établi, qui est susceptible de menacer les valeurs reçues (Petit Robert 2008). Ces approches peuvent encore apparaître comme telles dans certains milieux, notamment académiques ou technocratiques, où se célèbrent encore certains jours les grandes certitudes. De nombreux élus, entrepreneurs, chercheurs, fonctionnaires ou décideurs associatifs ont appris à voir large, comme disait Gaston Berger [13], à construire ou co-construire des politiques transversales, structurantes, pragmatiques, capables de rencontrer les enjeux énergétiques en même temps que les enjeux environnementaux, d’innovation, de créativité ou cohésion sociale. Certes, le défi de la transition nous paraît titanesque. Alain Touraine vient une fois encore à notre secours. Dans un livre récent qu’il a intitulé La fin des sociétés, il pourrait nous sembler quelque peu pessimiste : n’écrit-il pas, en évoquant la science et la technologie – que nous ne serons plus jamais des dieux ? Néanmoins, le sociologue de l’action avance l’idée que la vie sociale, culturelle et politique, loin de se fixer sur des problèmes limités, concrets, susceptibles de solutions rapides, est dominée par des enjeux de plus en plus vastes, ceux qui mettent le plus profondément en cause les droits fondamentaux des êtres humains [14]. La reconnaissance de la précarité fondamentale de notre civilisation s’affirme chaque jour davantage. Le besoin de métamorphose de la société et le nécessaire changement de nos comportements s’imposent aujourd’hui à nous comme des évidences et nous invitent à l’action.

7. Septième conviction : les territoires sont les lieux concrets de l’action

Les territoires sont à la fois les lieux des transformations salutaires et les lieux des replis funestes. Le principe de subsidiarité nous rappelle que les problèmes doivent être abordés et résolus au niveau où ils se produisent. La gouvernance multiniveaux a tout son intérêt pour transformer le monde, du local au global. Le niveau territorial et en particulier régional a toute sa pertinence car il constitue un espace raisonnable pour mobiliser les acteurs, leur permettre de s’approprier les enjeux et de se mettre en mouvement [15]. Nous observons avec intérêt tous ces territoires qui, sous l’impulsion d’un maire, d’un président de Communauté urbaine, d’un SCOT, d’un Conseil régional, d’une DDT, d’une DREAL ou d’une CCI, fondent autour d’un noyau de convictions partagées, une démarche de transformation prospective et stratégique pour porter la transition vers le développement durable. La problématique énergétique est bien sûr au centre de ces démarches.

Cependant, à côtés des expériences, efforts de R&D, investissements d’équipements plus ou moins lourds dans l’éolien, la géothermie, le photovoltaïque, l’hydraulique, la valorisation de la biomasse, l’efficacité énergétique, la mobilité douce, l’intermodalité, la dématérialisation et la décarbonation de l’économie, ou encore la création d’écoquartiers, ce sont surtout des changements de comportements industriels et citoyens qui inscrivent le territoire dans l’avenir : économie de la fonctionnalité [16], économie circulaire, transformation des modes alimentaires, circuits courts, agriculture respectueuse, etc. Il suffit pour s’en convaincre de regarder, comme je le fais quotidiennement, les efforts de redéploiement de l’espace wallon Mons-Borinage – La Louvière Centre, menés par le Conseil de Développement et l’agence de développement territoriale IDEA dans le bassin du Cœur du Hainaut, Centre d’énergies, le bien nommé. De même, je sais depuis longtemps le dynamisme de la Communauté urbaine de Dunkerque Grand Littoral, très en pointe sur ces questions. Plus largement, les travaux du Collège régional de Prospective du Nord Pas-de-Calais travaillent à la réalisation d’une vision 2040 de la transition vers une bioéconomie qui rejoint concrètement nos préoccupations[17]. Mais, je me permets de le souligner, les territoires peuvent aussi constituer des lieux de replis funestes si d’aucuns pensent que la civilisation durable sera celle de l’enfermement immobile dans le cocooning stérile de phalanstères villageois. Les citoyennes et citoyens ont besoin d’espace. Leur territoire, c’est aussi l’Europe et le monde. Les enjeux énergétiques ne sauraient les empêcher de s’affranchir des frontières.

Conclusion

Faire de la France la nation de l’excellence environnementale en engageant la République dans une transition énergétique fondée sur la sobriété, l’efficacité et le développement des énergies renouvelables constitue une ambition de premier plan qu’on ne peut que saluer. Les travaux du Débat national sur la transition énergétique de la France ont débouché sur la vision d’un avenir volontariste qui articule fort heureusement les échelles de gouvernance. La lecture de la synthèse des travaux du Débat national laisse penser qu’il est impossible d’isoler la problématique de la transition énergétique, de la transition vers le développement durable. De même, on ne peut isoler la France de l’Europe et du monde. Les territoires pourraient jouer dans cette transition un rôle central, en particulier si on leur étend le droit à l’expérimentation en l’appliquant aux domaines de l’efficacité énergétique et de la production d’énergie [18].

Nous savons toutefois que les visions des autres, fût-ce celle de nos élus, ne sauraient être plaquées sur nos propres regards d’avenir ni s’y substituer. Chacun doit défricher le chemin, même si nous l’empruntons ensemble. Et ni la consultation, ni la concertation n’ont jamais suffi à créer l’implication. Seule la co-construction pourra y mener efficacement et permettre, comme le préconisait le président de la CUD Michel Delebarre, d’aller ensemble et résolument dans la même direction.

A mes yeux, il ne fait aucun doute que, en toute matière, les transitions passeront par des décentralisations profondes des pouvoirs et des capacités d’initiatives, ainsi que par des dynamiques de contractualisation impliquant les acteurs publics et privés aux différents niveaux.

Toute politique, disait en substance Paul Valery, implique une certaine idée de l’être humain et même une opinion sur le destin de l’espèce.

Face aux limites de nos ressources, aux changements climatiques, aux défis démocratiques, aux menaces et périls de toutes sortes, à la formidable soif de savoir et d’éducation, aux incommensurables besoins mondiaux d’équité et de cohésions sociales et territoriales, nous ne pouvons que prendre conscience que ce destin est entre nos mains. Et que si nous le laissons échapper, personne ne pourra nous le pardonner.

Philippe Destatte

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[1] Ce texte a constitué le cadre de mon intervention aux Quinzième Assises nationales de l’Energie dans les collectivités territoriales tenues à Dunkerque les 28, 29 et 30 janvier 2014. Energy-Cities, l’association européenne des autorités locales en transition énergétique, qui regroupe un millier d’autorités locales provenant de trente pays européens a été fondée et est pilotée depuis le début des années 1990 par Gérard Magnin. Cette organisation de tout premier plan est parvenue à une reconnaissance de niveau européen dans le domaine de la transition énergétique des territoires

[2] Bertrand GILLE, La notion de système technique (Essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, Paris, CNRS, 1979, 1-8, p. 8-18. http://irevues.inist.fr/culturetechnique

[3] Philippe DESTATTE, Rapport général du quatrième Congrès La Wallonie au futur, Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective, dans La Wallonie au futur, Actes, p. 436, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

[4] On retrouve cette trifonctionnalité concernant les enjeux de la transition énergétique : écologique, économique, social : http://www.transition-energetique.gouv.fr/transition-energetique/progres-economique-social-et-ecologique-0

[5] Voir : Foresight: A major tool in tackling sustainable development, Technological Forecasting and Social Change, 77, 2010, 1575-1587.

[6] Thierry GAUDIN, De la reconnaissance à l’intelligence collective, dans Prospective d’un siècle à l’autre (II), Expertise, débat public : vers une intelligence collective, p. 333-337, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2001.

[7] Th. GAUDIN, L’impératif du vivant, Suggestions pour la réorganisation du monde, p. 161sv, Paris, L’Archipel, 2013. – Nous franchissons le mur du temps, Entretien de Dominique Lacroix avec Thierry Gaudin, Blog Le Monde, 1er février 2013, http://reseaux.blog.lemonde.fr/2013/02/01/revolution-cognitive/

[8] Bertrand GILLE, La notion de système technique…, p. 11.

[9] Jean CHESNEAUX, Habiter le temps, Passé, présent, futur : esquisse d’un dialogue politique, p. 11, Paris, Bayard, 1996.

[10] Myriam MAESTRONI e.a., Comprendre le nouveau monde de l’Energie, p. 20-21, Paris, Maxima, 2013.

[11] J. CHESNEAUX, op. cit., p. 301.

[12] Aurelio PECCEI, L’heure de la vérité, p. 65, Paris, Fayard, 1975.

[13] Gaston BERGER, L’attitude prospective, dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 273, Paris, PUF, 1964.

[14] Alain TOURAINE, La fin des sociétés, p. 73 et 251, Paris, Seuil, 2013.

[15] Bernard MAZIJN et Nadine GOUZEE (réd.), La société en mouvement, La Belgique sur la voie du développement durable ?, p. 21, Academic & Scientific Publishers, 2012.

[16] Le modèle de l’Economie de la Fonctionnalité répond à l’exigence de nouvelles formes de productivité fondées sur une performance d’usage et territoriale des productions. Il consiste à produire une solution intégrée de biens et de services, basée sur la vente d’une performance d’usage et/ou d’une performance territoriale, permettant de prendre en compte les externalités sociales et environnementales et de valoriser les investissements immatériels dans une économie désormais tirée par les services (Atemis, Analyse du Travail et des Mutations de l’Industrie et des Services, 28 janvier 2014).

[17] Visions 2040, Région Nord – Pas de Calais, Cahier #5, Reconquérir l’environnement et améliorer le cadre de vie, Avril 2013.

[18] Débat national sur la transition énergétique, Synthèse des travaux, Conseil national du Débat, Juillet 2013, p. 36.

Hour-en-Famenne, le 31 décembre 2013

From anticipation to action est un livre fondateur de la prospective, dû à la plume de Michel Godet en 1994 [1]. Préfacé par le prospectiviste américain Joseph F. Coates, ce texte constituait la première mouture de ce qui allait devenir, au fil de nouvelles expériences du terrain, le manuel bien connu de prospective stratégique [2]. Ainsi, cet ouvrage, publié par l’UNESCO, valorisait une des marques de fabrique du disciple de Jacques Lesourne et son successeur à la chaire de Prospective industrielle du Conservatoire national des Arts et Métiers à Paris (CNAM) : le fameux triangle grec qui figurait d’ailleurs sur la couverture de l’édition française de ce texte (1991). Ce schéma pédagogique met en évidence et en interrelation trois composantes essentielles de l’attitude et du processus de la prospective : l’anticipation que favorise la réflexion prospective, l’appropriation intellectuelle et affective des enjeux et des réponses à y apporter, la volonté stratégique qui se décline en actions collectives et adéquates. La leçon enseignée par Michel Godet est que le passage de l’anticipation à l’acte stratégique ne peut se passer du sens, de la mobilisation et de l’appropriation du processus prospectif par les parties prenantes.

Anticipation, appropriation et action sont des concepts-clefs que les entreprises et les organisations attentives à l’intelligence stratégique, et donc à la prospective, ont intérêt à avoir à l’esprit.

L’anticipation de mon avenir est constitutive de mon présent

Comme le relevait le pionnier de la prospective Gaston Berger (1896-1960) citant l’académicien Jules Chaix-Ruy, l’anticipation de mon avenir est constitutive de mon présent : on ne saurait dans sa vie se couper de cet amont que constitue le passé et de cet aval que sera  le futur. Cet isolement rendrait le présent absurde [3]. La faculté d’anticipation permet non seulement de se représenter une évolution ou un événement ainsi que ses conséquences avant qu’ils ne se réalisent, mais aussi et surtout d’agir, en prévenant ou en devançant ce moment favorable ou fatidique. L’action, voire la réaction, à cette connaissance générée, est indissociable de l’anticipation. En prospective, à l’initiative semble-t-il de Hasan Ozbekhan (1921-2007) [4], on parle de préactivité lorsque l’acteur prend en considération les changements possibles et qu’il s’y prépare, et de proactivité lorsque, ayant identifié l’intérêt de cet événement ou de cette évolution, il mène une action volontariste destinée à le ou la provoquer. C’est aussi ce professeur à l’Université de Pennsylvanie qui a popularisé le terme d’anticipation dans le monde de la prospective, y voyant un modèle construit logiquement et concernant un avenir possible, assorti d’un degré de confiance non encore défini [5]. L’astrophysicien autrichien Erich Jantsch (1929-1980), qui s’en est considérablement inspiré, assimilait les anticipations aux futuribles chers à Bertrand de Jouvenel ou les alternative world futures d’Herman Kahn [6].

Le concept d’anticipation fait actuellement l’objet d’un effort tangible de clarification et d’approfondissement par les prospectivistes Riel Miller (UNESCO), Roberto Poli (UNESCO Chair of Anticipatory Systems, University of Trente) et Pierre Rossel (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne). Se basant notamment sur les travaux des Américains Robert Rosen (1934-1997) [7] et John W. Bennett (1915-2005) [8], ces chercheurs réunis autour de la direction de la prospective de l’UNESCO s’interrogent sur la possibilité de fonder explicitement l’anticipation comme une discipline constituant un ensemble de compétences qui permettent aux êtres humains de prendre en compte et d’évaluer des évolutions futures [9]. Cette réflexion est assurément stimulante sur le plan de la prospective d’autant qu’elle rejoint l’effort de la Commission européenne de désenclaver les recherches prospectives. Ainsi, la direction générale de la Recherche et de l’Innovation s’investit-elle de son côté, et depuis plusieurs années, dans les Forward Looking Activities (FLA), les activités à vocation prospective  [10], comme jadis l’Institut européen de Séville l’avait fait en développant, autour de la prospective, les outils d’intelligence stratégique en politiques publiques (Strategic Policy Intelligence – SPI) [11].

L’anticipation, si elle s’écarte résolument de la simple imagination prophétique ou de la prévision sans vocation stratégique, pour intégrer des méthodes de veille et de recherche prospectives et en faire un outil d’intelligence économique ou territoriale, constitue une ressource de premier choix pour l’entreprise.

L’appropriation des enjeux et des réponses à y apporter, premier facteur de changement

Intuitivement mais aussi par expérience, le responsable de toute organisation sait que le pilotage de l’entreprise ne saurait se faire à partir d’une tour de contrôle coupée des laboratoires, des ateliers et de l’ensemble des services qui contribuent à son fonctionnement, pas plus que de ses bénéficiaires extérieurs. Toute dynamique d’évolution, de changement est fondée sur l’interaction, la communication, l’implication de chaque acteur. Comme le rappelait Michel Crozier, les moyens, surtout quand ils sont humains, ne se plient pas aussi facilement aux objectifs et bloquent finalement – et heureusement – la belle ordonnance rationnelle [12]. Ce sont donc le pragmatisme et la réalité du terrain qui prévalent.

Philippe Bernoux a montré que, dans une vision du changement non imposé (différent du loyalty or exit de Hirshman [13]…), deux principes sont prépondérants : l’autonomie des acteurs et la légitimité qu’ils accordent aux décisions les concernant, et qu’ils exprimeront par leur « voice », la prise de parole protestataire [14]. Pour l’auteur de Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, le changement constitue bien un apprentissage de nouvelles manières de faire, de nouvelles règles, un apprentissage par assimilation de nouvelles régulations. Le changement ne peut être que coproduit, fabriqué par tous les acteurs [15]. Le changement ne peut avoir lieu que s’il y a construction de nouvelles relations : changer, c’est rendre possible le développement de nouveaux jeux de relations. Cet ajustement ne peut d’ailleurs être que le fait des personnes en interrelations ainsi que des systèmes de relations qu’elles contribuent à créer [16]. Bernoux rappelle que, plus que les structures des organismes et des institutions, l’interaction entre les acteurs est centrale. Elle suppose l’autonomie réelle des acteurs, même s’ils ne peuvent tout faire puisqu’il y a des règles : sans leur capacité d’action, le changement ne peut avoir lieu. Ainsi, ces acteurs sont-ils de vrais acteurs et ne peuvent être réduits à un rôle d’agents agis [17]. Et même davantage : comme l’indique le psychologue du management Harold J. Leavitt (1922-2007), quel que soit le pouvoir que possède le l’acteur- « changeur », quel que soit son rang dans la hiérarchie, l’acteur « changé » reste maître de la décision finale [18]. Cette observation est valable pour l’entreprise qui, bien qu’institution, est aussi actrice : elle conserve toujours la capacité d’influer sur un environnement auquel elle n’est pas soumise, de participer à la construction sociale du marché, de garder en partie la maîtrise de ses interactions avec la société [19]. Ainsi, les changements ne réussissent que s’ils sont acceptés, légitimés et transformés par les acteurs chargés de les mettre en œuvre [20].

Arrêtons donc de penser que l’on puisse transformer en restant extérieur au système ou en se cantonnant dans un rôle de grand architecte. C’est parce que les acteurs seront concernés et impliqués qu’ils porteront la stratégie du changement. Cela induit qu’ils co-construisent et partagent la vision de l’entreprise, ses finalités, les enjeux de l’environnement et les bonnes réponses à y apporter. Collectivement.

L’action : des finalités au processus de transformation

Dans une célèbre conférence donnée au Centre de Recherches et d’Etudes des Chefs d’Entreprises, Gaston Berger définissait l’action véritable comme une série de mouvements tendant à une fin; elle n’est pas, disait-il, l’agitation par laquelle on cherche à faire croire aux autres qu’on est puissant et efficace [21]. Comme l’avait bien observé l’ancien directeur général de l’Enseignement supérieur français [22], ces finalités sont d’abord celles du changement et des processus de transformation étudiés en psychologie sociale. Ces théories ont été décrites par le chercheur américain d’origine allemande Kurt Lewin (1890-1947) [23]. Celui-ci a développé la science expérimentale de la dynamique des groupes, avant de s’intéresser au changement social. Lewin a travaillé sur la notion d’équilibre des forces égales et opposées permettant d’atteindre un état quasi stationnaire. La recherche d’un nouvel équilibre se fait après modification des forces pour provoquer un changement vers cet objectif. Trois périodes marquent ce processus : d’abord, une période de décristallisation pendant laquelle le système remet en question ses perceptions, habitudes et comportements. Les acteurs se motivent. Ensuite, une période de transition, pendant laquelle les comportements et attitudes deviennent instables et contradictoires. Les acteurs en expérimentent puis en adoptent certains. Enfin, une période de recristalisation pendant laquelle le système généralise les comportements pilotes adaptés à la nouvelle situation et harmonise les nouvelles pratiques.

PhD2050_Lewin_2013-12-31Comme le décrivent Didier Anzieu et Jacques-Yves Martin : comment surmonter la résistance initiale qui tend à ramener l’équilibre au niveau supérieur ? En « décristallisant » peu à peu les habitudes par des méthodes de discussion non directives, jusqu’au point de rupture, de choc, où une recristallisation différente peut s’opérer. Autrement dit, abaisser le seuil de résistance et amener le groupe à un degré de crise qui produit une mutation des attitudes chez ses membres, puis, par influence, dans les zones voisines du corps social [24].

Berger le rappelle : les Américains Lippitt, Watson et Westley [25] ont poursuivi cette réflexion. Ainsi, ont-ils découpé ce processus en sept phases qui s’articulent assez bien avec les étapes d’un processus prospectif : 1. développement d’un désir de changement, 2. création d’un cadre de relations orienté changement, 3. établissement du diagnostic des enjeux du système, 4 examen des chemins alternatifs et choix du plan d’action, 5. transformation des intentions en efforts de changement, 6. généralisation et stabilisation du changement, 7. détermination des relations finales avec les agents de changement. D’autres modèles existent, largement utilisés par les prospectivistes qui puisent dans la psychologie sociale et la sociologie comportementale pour mieux comprendre les processus de transformation qu’ils observent et les optimaliser lorsqu’ils veulent les mettre en œuvre eux-mêmes [26].

Conclusion : volonté et leadership

Les plans stratégiques ne se mettent pas en œuvre d’eux-mêmes, rappelle souvent le professeur Peter Bishop de l’Université de Houston. Ce sont des gens qui les mettent en œuvre. Et ces gens s’appellent des leaders [27].

Dans un débat récent portant sur le décret dit paysage, tenu au Salon du Livre politique le 10 novembre 2013 à Liège, Jean-Claude Marcourt, vice-président du gouvernement de Wallonie, en charge de l’Économie, des Technologies nouvelles et de l’Enseignement supérieur, estimait que l’on peut être progressiste sur le plan des idées et conservateur quand on vous propose le principe du changement. Hors de toute considération sur la droite, la gauche ou le centre, cette formule est particulièrement heureuse. Dans le landerneau politique comme dans le monde de l’entreprise ou des organisations, la capacité stratégique ne peut exister sans réelle volonté de transformation. Celle-ci peut et doit être portée par un leadership qui, de nos jours, ne peut être que collectif pour être puissant, même si, de l’anticipation à l’action, il s’organise sous la houlette de femmes ou d’hommes dont on reconnaît les capacités effectives à impulser et catalyser ce changement.

Ce qui rapproche la ou le responsable d’un gouvernement et celle ou celui d’une entreprise, c’est le même défi à activer les parties prenantes pour favoriser l’anticipation et faire en sorte que, s’appropriant les enjeux et la stratégie, elles passent à l’action.

Philippe Destatte

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[1] Michel GODET, From anticipation to action, A handbook of strategic prospective, coll. Futures-oriented Studies, Paris, Unesco Publishing, 1994. – En 1991 était parue chez Dunod la version française de ce livre : De l’anticipation à l’action, Manuel de prospective et de stratégie.

[2] M.GODET, Manuel de prospective stratégique, 2 tomes, Paris, Dunod, 3e éd., 2007.

[3] Gaston BERGER, Le temps (1959) dans Phénoménologie et prospective, p. 198, Paris, PUF, 1964. Jules CHAIX-RUY, Les dimensions de l’être et du temps, Paris-Lyon, Vitte, 1953.

[4] Selon Michel Godet, aux Assises de la prospective, organisées par Futuribles à Paris Dauphine, les 8 et 9 décembre 1999.-  M. GODET, La boîte à outils de la prospective stratégique, Problèmes et méthodes, coll. Cahier du Lips, p. 14, Paris, CNAM, 5e éd., 2001.

[5] Cité par Eric JANTSCH, La prévision technologique : cadre, techniques et organisation, p. 16, Paris, OCDE, 1967.

[6] « The possibility of acting upon present reality by starting from an imagined or anticipated future situation affords great freedom to the decision maker while at the same time providing him with better controls with which to guide events. Thus, planning becomes in the true sense « future-creative » and the very fact of anticipating becomes causative of action. (p. 89 & 139)  » Hasan OZBEKHAN, The Triumph of Technology: « can implies ought », in Joseph P. MARTINO, An Introduction to Technological Forecasting, p. 83-92, New York, Gordon & Breach Science publishers, 1972. – Eleonora BARBIERI MASINI, Why Futures Studies?, p. 56, London, Grey Seal, 1993. – Erich JANTSCH, Technological Planning and Social Futures, p. 17 & 37, London, Associated Business Programmes, 2nd éd., 1974. Anticipations are « intellectively constructed models of possible futures ».

[7] Robert ROSEN, Anticipatory Systems, Philosophical, Mathematical and Methodological Foundations, Oxford, Pergamon Press, 1985. – R. ROSEN, Essays on Life itself, New York, Columbia University Press, 2000.

[8] John W. BENNETT, Human Ecology as Human Behavior: Essays in Environmental and Development Anthropology, New Brunswick, NJ, Transaction Publishers, 1993.

[9] Riel MILLER, Roberto POLI & Pierre ROSSEL, The Discipline of Anticipation: Exploring Key Issues, Unesco Working Paper nr. 1, Paris, May 2013. http://www.academia.edu/3523348/The_Discipline_of_Anticipation_Miller_Poli_Rossel_-_DRAFT

[10] Domenico ROSSETTI di VALDALBERO & Parla SROUR-GANDON, European Forward Looking Activities, EU Research in Foresight and Forecast, Socio-Economic Sciences & Humanities, List of Activities, Brussels, European Commission, DGR, Directorate L, Science, Economy & Society, 2010. http://ec.europa.eu/research/social-sciences/forward-looking_en.htmlEuropean forward-looking activities, Building the future of « Innovation Union » and ERA, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, 2011. ftp://ftp.cordis.europa.eu/pub/fp7/ssh/docs/european-forward-looking-activities_en.pdf

[11] Alexander TÜBKE, Ken DUCATEL, James P. GAVIGAN, Pietro MONCADA-PATERNO-CASTELLO éd., Strategic Policy Intelligence: Current Trends, the State of the Play and perspectives, S&T Intelligence for Policy-Making Processes, IPTS, Seville, Dec. 2001.

[12] Michel CROZIER, La crise de l’intelligence, Essai sur l’impuissance des élites à se réformer, p. 19, Paris, InterEditions, 1995.

[13] A.O. HIRSCHMAN, Exit, Voice and Loyalty, Paris, Editions ouvrières, 1973.

[14] Philippe BERNOUX, Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, p. 10-11, Paris, Seuil, 2010.

[15] Ph. BERNOUX, Sociologie du changement..., p. 191.

[16] Ibidem, p. 11, 85 et 308.

[17] Ibidem, p. 11 et 13.

[18] Harold J. LEAVITT, Psychologie des fonctions de direction dans l’entreprise, Paris, Editions d’Organisation, 1973. Cité par Ph. BERNOUX, op. cit., p. 15-16.

[19] Ph. BERNOUX, Sociologie du changement…, p. 144.

[20] Ibidem, p. 51.

[21] Gaston BERGER, Le chef d’entreprise, philosophe en action, 8 mars 1955, dans Prospective n°7, Gaston Berger, Un philosophe dans le monde moderne, p. 50, Paris, PUF, Avril 1961.

[22] G. BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54, , reproduit dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[23] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, dans Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002. – Voir aussi Karl E. WEICK and Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[24] Didier ANZIEU et Jacques-Yves MARTIN, La dynamique des groupes restreints, p. 86, Paris, PuF, 2007.

[25] Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[26] Chris ARGYRIS & Donald A. SCHON, Organizational Learning, A Theory of Action Perspective, Reading, Mass. Addison Wesley, 1978. – Gregory BATESON, Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Antropology, Psychiatry, Evolution and Epistemology, University of Chicago Press, 1972. – Notamment La double contrainte (1969), dans G. BATESON, Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1980. – Jean-Philippe BOOTZ, Prospective et apprentissage organisationnel, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international, LIPSOR, Datar, Commissariat général du Plan, 2001. – Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle : a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[27] Peter C. BISHOP and Andy HINES, Teaching about the Future, p. 225, New York, Palgrave Macmillan, 2012.


 Namur, 29 octobre 2013

Dans la plupart des territoires en reconversion industrielle, bénéficiant pourtant d’une grande attention des acteurs majeurs autant que d’atouts indéniables, de nombreux chefs d’entreprises et un certain nombre de patrons universitaires manifestent, dans leur approche quotidienne, un certain scepticisme qui tranche avec l’ambition collective de porter leur région vers le renouveau [1]. Alors qu’une bonne part des efforts mettent l’accent sur les liens, synergies et interfaces entre la recherche et l’industrie, la question des circuits de diffusion et d’intégration de l’innovation [2] reste sensible. On sait que les outils existent, qu’ils sont disponibles, souvent performants, mais on ne les visualise pas réellement… Tel patron de PME hainuyère estime toujours que, bien que vivant dans l’environnement d’une université parmi les plus brillantes, il ne bénéficie guère de cette proximité, ni en termes de brevet ni en terme de qualité de recrutement. Il est néanmoins lui-même issu de cette université… et y connaît tout le monde, ou presque. Tel directeur de laboratoire liégeois ou de centre de recherche normand, de son côté, s’étonne du peu d’intérêt du monde économique pour les travaux – pourtant remarquables – menés dans son domaine de prédilection et continue de penser que, s’il quittait sa région pour des cieux plus dynamiques, il y serait accueilli à bras, sinon à portefeuille, ouverts.

 Quel est donc le problème, alors que les initiatives positives et les discours volontaristes se multiplient ? L’analyse révèle une réelle difficulté de certains acteurs de distinguer clairement tant l’environnement actuel que le paysage futur du développement et de l’innovation. Ce constat ne signifie bien sûr pas que le-dit paysage ne soit pas pertinent dans le présent, ni qu’il n’ait pas la capacité de se développer de manière concurrentielle et au profit de tous dans l’avenir. De nombreux territoires et régions ont probablement besoin d’une meilleure représentation, d’une meilleure image, d’une meilleure compréhension – actuelles et futures –  de leur système [3] territorial d’innovation.

 Développer une vision claire du système d’innovation et de ce qu’il s’y passe

Comprendre le système territorial d’innovation impose bien sûr d’étudier les filières construites par et au profit des entreprises. Il s’agit donc de décrire, dans la durée et le mouvement, l’organisation du système de production des produits considérés et d’analyser la succession d’actions menées ou à mener par les acteurs pour concevoir, produire, transformer, vendre et consommer un produit, qu’il soit agricole, industriel, artistique, informatique, etc. [4]. Ces actions peuvent être menées successivement, parallèlement ou complémentairement et sont organisées en sous-systèmes comme la conception, la production, la transformation, la commercialisation, la consommation. Chacun de ces ensembles englobe une série d’actions plus ou moins importantes qui permettent de passer d’un ensemble à l’autre, dans une suite logique d’interventions ; on parle ainsi d’actions situées à l’amont ou à l’aval de la filière. On sait depuis les travaux de Michaël Porter que l’ensemble de ces activités peut être représenté par une chaîne de valeur [5].

Cette étude de filière et/ou de chaîne de valeur permet de mettre en évidence tant les points forts et les points faibles du système que les acteurs qui interviennent d’une manière directe ou indirecte, les synergies, les effets externes, les relations de coopération et/ou d’influence ainsi que les nœuds stratégiques dont la maîtrise assure la domination par certains agents, les goulets d’étranglement et les liaisons intersectorielles, le degré de concurrence et de transparence des différents niveaux d’échanges, la progression des coûts, etc. Si une des démarches généralement réalisée pour anticiper les secteurs et filières d’avenir consiste à s’appuyer sur l’identification des technologies-clefs émergentes et porteuses à l’horizon choisi [6], analyse qui devrait être faite secteur par secteur, il s’agit avant tout de prendre en compte les potentialités du territoire lui-même, sa capacité de capter l’innovation et de la valoriser dans des dynamiques entrepreneuriales.

Les travaux réalisés dans le cadre de la plateforme de prospective FutuRIS [7], à l’initiative de l’Association nationale française de la Recherche et de la Technologie (ANRT), ont rappelé que le champ de l’innovation technologique s’est aujourd’hui très largement élargi, au delà de la recherche-développement traditionnelle des produits et des processus, en englobant toutes les composantes de l’entreprise, marchande ou non-marchande, et en s’intéressant à la commercialisation, au management des organisations, à la formation des ressources humaines, aux modes de financement, à la logistique et, plus généralement, à toute activité qui mène à bonne fin une nouvelle idée ou un nouveau savoir-faire et améliore une partie ou l’ensemble du système. La mondialisation a fortement accéléré l’ampleur des besoins de compétitivité des entreprises. Alors que la performance se mesurait par la qualité, les coûts et les délais, un nouvel environnement concurrentiel s’est développé dans lequel, notait FutuRIS en 2009, l’innovation se révèle la seule stratégie de percée sur les marchés qui soit efficace dans la durée. De même, dans l’ensemble des facteurs qui interfèrent pour constituer le processus d’innovation – le climat social, la facilité d’accès et de sortie par rapport au marché, l’environnement de marché favorable, l’acceptation de l’expérimentation, la flexibilité face aux changements économiques, sociaux, technologiques, des entrepreneurs qui prennent des risques, etc. – la recherche-développement n’apparaît être qu’un élément parmi d’autres même si c’est un élément sur lequel on peut agir au niveau d’un territoire. Cette constatation a un double effet :

– elle relativise l’importance de la recherche-développement par rapport à l’ensemble des facteurs du processus d’innovation, montrant que son développement est une condition nécessaire mais non suffisante au redéploiement ;

– elle place la recherche-développement au centre du processus d’innovation en montrant qu’il s’agit d’une variable sur laquelle on peut agir directement.

Facteur du processus d'innovation

En effet, c’est tout particulièrement au plan local, notent les chercheurs de FutuRIS, qu’il est important d’agir pour développer les relations de proximité entre la recherche publique et le milieu économique.

 Apprendre à modéliser les Systèmes territoriaux d’Innovation

 Les Systèmes territoriaux d’Innovation (STI) sont des modèles désormais mieux connus : constitués de l’ensemble des acteurs et des ressources interagissant plus ou moins efficacement en vue de susciter l’innovation dans un territoire, ils permettent d’optimiser l’apprentissage collectif ainsi que les collaborations entre les différents acteurs du développement [8]. En s’inspirant des travaux de Jean-Claude Prager [9] sur les systèmes régionaux d’innovation, et en l’appliquant à un territoire du niveau d’une agglomération ou d’un bassin de vie, on peut identifier quatre espaces modélisés :

– l’environnement mondial dont l’importance est considérable mais sur lequel on a peu de prise lorsqu’on travaille au niveau local ;

– l’environnement européen, national et régional qui constitue le cadre des politiques et actions en matières juridique, fiscale, technologique, culturelle, financière et scientifique ;

– le Système territorial d’Innovation lui-même et ses fondamentaux physiques : les structures de spécialisations, les ressources financières, la dynamique locale d’innovation, les ressources humaines, etc.

– le système d’interaction des acteurs et de leurs réseaux, qui est celui de l’efficience et du dynamisme local, appelé à jouer un rôle déterminant dans le long terme.

Le Système territorial d'innovation

Plus on s’avance vers le cœur du système, plus on va du global au ponctuel et plus on touche à la réelle marge de manœuvre des acteurs publics et privés. C’est dire l’importance du cœur du STI dans la dynamique de recherche, de développement et d’innovation locale.

Le cœur du STI

Dans le cœur du système s’activent des organismes publics ou semi-publics très hétérogènes en termes de statuts et de moyens et des entreprises très différentes par leur nature, de la multinationale à la start-up dont les patrons sont eux-mêmes de jeunes chercheurs.

 La prospective du Système territorial d’Innovation

 L’effort pour construire une vision claire du Système territorial d’Innovation futur dans un territoire passe par un certain nombre d’étapes. La première vise à décrire le cœur du STI tel qu’il existe actuellement, en réalisant un panorama modélisé qui fasse apparaître les acteurs, les interactions et les réseaux, les capacités actuelles de recherche et développement tant des laboratoires et centres de recherche publics et privés que des entreprises, ainsi que la logique d’innovation ouverte qui existe sur le bassin et vers l’extérieur. Une grande attention sera réservée à la typologie des acteurs qui mettent le système en mouvement. Manfred Fischer en identifie quatre types :

– les acteurs du domaine manufacturier : ce sont les entreprises, donc les acteurs centraux, porteurs de R&D au travers de leurs laboratoires,

– les acteurs du domaine scientifique : d’une part, les organisations d’éducation et de formation ainsi que, d’autre part, les composantes de la recherche que sont les universités et les diverses organisations de recherche gouvernementales, sans but lucratif, grandes écoles, etc.

– les acteurs du domaine des services marchands d’assistance et de soutien aux entreprises industrielles dans les secteurs financiers, du conseil, de l’expertise, du marketing, de la formation, etc.

– les acteurs du domaine institutionnel qui coordonnent le marché ou non, comme ceux qui régulent les relations entre les acteurs eux-mêmes, tels les associations d’employeurs, les institutions qui fixent des cadres légaux, ou les organisations informelles [10].

La seconde étape permet d’expliquer, à partir de travaux comparatifs internationaux comment ce système pourrait évoluer à moyen terme (5 à 10 ans), compte tenu des données actuelles (Pôles de compétitivité, Programme-cadre européen de recherche, Fonds structurels européens, etc.). Enfin, la troisième étape permet d’élaborer un modèle volontariste de construction du cœur du STI en innovation ouverte à l’horizon de long terme choisi : 2030, 2040… Il s’agit de montrer comment le territoire pourrait raisonnablement faire évoluer son système tant technologique que culturel, créatif, et économique d’ici cet horizon et à quel résultat concret il pourrait parvenir en fonction des stratégies déterminées. Le panorama doit être construit en intégrant l’ambition collective des acteurs majeurs à cet horizon.

La description d’un nouveau modèle de Système territorial d’Innovation ancré dans un avenir plus ou moins proche permet dès lors de travailler sur la description d’un passage, d’une transition d’un modèle à un autre sur des axes stratégiques définis qui peuvent être habités par des actions précises et concrètes permettant le changement structurel rêvé, attendu ou envisagé collectivement.

Conclusion : une étape vers l’analyse ITA et la spécialisation intelligente

 Un récent décalogue pour la politique d’innovation rappelait avec raison qu’il n’existe aucune relation automatique entre la quantité de technologie procurée et le succès d’une entreprise ou sa propension à innover. On sait en effet depuis quelques décennies que l’efficacité des facteurs technologiques est étroitement liée à celle des facteurs non technologiques (milieu économique, stratégies commerciales, normes culturelles, compétences en gestion, etc.) [11].

Tout comme le Système régional d’Innovation, le Système territorial d’Innovation (STI) permet d’éclairer les relations entre les acteurs essentiels de l’innovation dans un territoire donné, ainsi que leurs évolutions possibles. L’analyse met en outre en évidence les conditions d’une meilleure organisation du territoire considéré au profit d’un développement plus performant de l’entreprise, des filières et chaînes de valeur. Ainsi, l’analyse de innovation et de la technologie (ITA – Innovation and Technology Analysis), développée avec succès par le Ministère fédéral allemand de l’Education et de la Recherche (BMBF) montre que ce type d’approche permet de rendre disponible de la connaissance utile afin que les acteurs impliqués dans les processus d’innovation puissent améliorer leur qualité de décision dans les domaines de la recherche, la technologie et l’innovation [12].  Une meilleure connaissance du STI favorise de surcroit la spécialisation intelligente comme cadre d’action renforçant les capacités scientifiques, techniques et industrielles des entrepreneurs, ainsi que de tous les agents impliqués dans le développement économique du territoire.

Ces modèles ne constituent pas des alternatives aux dynamiques valorisées par ailleurs : régions apprenantes, territoires créatifs, régions de la connaissance [13], villes durables, cities of tomorrow, etc. mais s’y additionnent, s’y imbriquent. Aux acteurs du Système territorial d’Innovation, s’ajoutent également des facteurs structurants nés des intentions stratégiques individuelles ou collectives : les exemples de Lille 2004, voire de Liège 2017 ou Mons 2015, tout comme les initiatives de prospective territoriale qui génèrent la mise en commun des intelligences et des projets, suscitent la création de conseil de développement, contrats de villes ou de pays, et constituent autant d’accélérateurs de l’innovation et de ferments pour le terreau entrepreneurial. Comme le suggérait Thomas Froehlicher (HEC-Liège), en réagissant adéquatement à une première version de ce texte, les polarités créatives et internationales sont fondamentales pour développer le STI et en faire un système ouvert. La première polarité parce qu’elle introduit la capacité à transversaliser, se ré-inventer dans de nouveaux business-models, de nouveaux usages et fonctionnalités et à utiliser les compétences des « créateurs ». La seconde, car elle renforce notre capacité à nouer des liens avec d’autres territoires : la circulation des talents et des idées nouvelles constitue un moteur de transformation essentielle de l’écosystème. Il s’agit alors de « partir pour mieux revenir ». On ne saurait mieux dire.

 A l’heure d’un nouveau tournant dans les politiques régionales, largement interpellées par la stratégie Europe 2020, par la nouvelle programmation FEDER et la préparation d’un nouveau programme cadre de recherche, il serait à la fois heureux et urgent de s’en souvenir…

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] Une première et plus courte version de cet article a été publiée dans Veille Magazine, n°132, Juillet – Août 2012, Spécial Liège 2017 et Cahier spécial Wallonie, p. 35-37.

[2] L’innovation peut être ici comprise comme une ressource en information rare, circulant au cœur d’une dynamique systémique mobilisant des acteurs hétérogènes. Yves AUNEAU, Construire un système d’innovation régionalisée : propositions à partir d’exemples bretons, p. 40, Rennes, Université de Rennes 2, 2009 (Thèse de doctorat en géographie et aménagement du territoire). – Voir aussi Bengt-Ake LUNDVALL éd., National Systems of Innovation: Towards a Theory of Innovation and Interactive Learning, London, Pinter, 1992.

[3] Rappelons toutefois avec Pierre Bitard que « systémique » signifie que traiter des services ne se résume pas à considérer la somme des secteurs classés par la nomenclature NACE et qu’innovations de produits et de services sont souvent complémentaires. Pierre BITARD, Les innovations de modèle d’activité, dans Jacques LESOURNE et Denis RANDET, La recherche et l’innovation en France, FutuRIS 2011, p. 191, Paris, Odile Jacob, 2011.

[4] Noëlle TERPEND, Guide pratique de l’approche filière, Le cas de l’approvisionnement et de la distribution des produits alimentaires dans les villes, p. 2, Rome, FAO, 1997.

[5] Michael PORTER, Competitive Advantage, Creating and Sustaining Superior Performance, p. 52, New York, The Free Press, 1985.

[6] Voir par exemple Les 40 technologies-clés pour la Wallonie, Les domaines technologiques du futur pour la Wallonie à l’horizon 2010, Une étude réalisée dans le cadre du projet RIS / Prométhée avec le soutien de la Commission européenne, Namur, MRW-DGTRE, 2001.

[7] En 2001, le conseil d’administration de l’ANRT a lancé l’exercice de prospective FutuRIS. L’objectif était de donner un nouvel élan au système français de recherche et d’innovation (SFRI). L’opération a mobilisé entreprises, pouvoirs publics, monde de la recherche et personnalités de la société civile. L’ambition était de construire une vision partagée des perspectives d’avenir pour la recherche et l’innovation françaises. En 2005, FutuRIS devenait une plateforme permanente hébergée et animée par l’ANRT, en conservant sa mission initiale : éclairer la prise de décision et accompagner le déploiement de stratégies concertées.

[8] Voir aussi la définition de Manfred Fischer : un système d’innovation peut être pensé comme un ensemble d’acteurs comme des entreprises, d’autres organisations et d’institutions qui interagissent dans la production, la diffusion et l’utilisation de savoirs nouveaux – et utiles sur le plan économique – destinés au processus de production (notre traduction). Manfred M. FISCHER, Innovation, knowledge, creation and systems of innovations, Paper presented at the 40th European Congress of the Regional Science Association, Barcelona, August 29 – Sept. 1, 2000. Voir aussi Annals of Regional Science, vol. 35/2, 2000, p. 199-216.

[9] Jean-Claude PRAGER, Méthode de diagnostic du système d’innovation dans les régions françaises, p. 26, Paris, Agence pour la Diffusion de l’Information technologique, 2009.

[10] Manfred M. FISCHER, Innovation, knowledge creation and systems of innovations…, p. 11-12.

[11] L’avenir du Canada en tant que société novatrice, Décalogue pour la politique d’innovation, p. 8, Ottawa, ISSP, 2013.

[12] Nora WEINBERGER, Michael DECKER, Torsten FLEISCHER, Jeno SCHIPPL, A new monitoring process of future topics for innovation and technological analysis: informing Germany’s innovation policy, in European Journal of Futures Research, vol. 1, Issues 19, October 2013, p. 3-9.

[13] Philippe DESTATTE, Les concepts de « régions de la connaissance, apprenantes et créatives », comme outils de développement régional, Mission prospective Wallonie 21, 3 mai 2004, 19p.

Cliquer pour accéder à MPW21_R2004_02_Philippe-Destatte_Vision-Wallonie21_2004-05-03.pdf

Namur, le 11 juin 2013
 

Nous avions, depuis plusieurs années, associé ces différents événements qui marquaient et marquent encore les années 2012 et 2013 : centième anniversaire de la Lettre au roi de Jules Destrée, centième anniversaire de la création de l’Assemblée wallonne, 75ème anniversaire de la création de l’Institut Destrée, ici à Namur, le 11 juin 1938, jour pour jour [1].

Mais, avec l’Institut Destrée, chacun sait depuis longtemps que le souvenir et l’histoire ne sont que des tremplins pour mieux comprendre le présent et pour préparer l’avenir.

Le souvenir et l’histoire ne sont que des tremplins pour mieux préparer l’avenir

L’évocation de La Lettre au roi nous a permis de redire l’actualité de ce texte, au moins sur le fond, ainsi que notre souhait de voir se poursuivre l’expérience du fédéralisme. De nos jours, ce n’est pas innocent à souligner. Un fédéralisme, voire un confédéralisme – système dans lequel nous sommes probablement déjà inscrits – plus évolué certes, plus avancé, parce que plus raisonnable et simplifié. Ce nouveau fédéralisme sera exclusivement fondé sur les régions, parce que dans la société dite de la connaissance, nous ne pouvons plus nous permettre de séparer l’économie, l’emploi, la formation, l’éducation, la culture et la recherche. Et ces régions, nous en verrions volontiers quatre, égales en droits et en compétences, parce que beaucoup de Germanophones le revendiquent, parce que beaucoup de Bruxellois le demandent, parce que beaucoup de Wallons le souhaitent et parce que les Flamands, je le pense vraiment, feront de toute manière ce qu’ils voudront…

Le centième anniversaire de la création de l’Assemblée wallonne, fondée le 20 octobre 1912, nous a donné l’occasion de sortir, d’une part, en co-édition avec le Parlement wallon, le beau livre de Paul Delforge, mais surtout de lancer, d’autre part, un appel aux députés wallons, pour leur dire que, à l’heure de tous les défis pour la Wallonie – qu’il s’agisse de son redéploiement économique et social, des transitions climatiques, énergétiques et environnementales, de son avenir institutionnel ou du renouveau de la gouvernance régionale –, l’Institut Destrée veut saluer le travail de terrain des parlementaires wallons d’aujourd’hui et les inviter à s’unir pour assumer avec vigueur le rôle, collectif et considérable à la fois, que la population attend d’eux dans les années qui viennent.

Ce salut, bien entendu, n’était pas ni purement formel, ni circonstanciel. Il renvoie plus largement à l’appel que nous avions lancé en mars 2011, au départ d’une vingtaine de membres de notre Collège régional de Prospective, présidé par Pierre Gustin, directeur Entreprises et Institutionnels Wallonie de la Banque ING. Appel destiné à sensibiliser le monde politique wallon, et en particulier le Gouvernement wallon, à la nécessité d’anticiper les résultats des réformes institutionnelles, surtout les effets de la loi de financement, en ouvrant un dialogue entre les différentes sphères de la société wallonne en vue de la rédaction d’un nouveau contrat social ou sociétal. Faut-il dire que l’accord institutionnel d’octobre 2011 n’a évidemment rien changé à cette nécessité.

Le 75ème anniversaire de l’Institut Destrée, enfin, était lui aussi moins destiné à évoquer le passé comme vain et prétentieux ressassement qu’à implanter des jalons pour l’avenir. Les intervenants d’aujourd’hui au Parlement wallon, comme Philippe Suinen lors du dîner officiel d’anniversaire de ce 10 juin au Cercle de Wallonie, y ont d’ailleurs largement contribué. Le Comité du futur de l’Institut Destrée a indiqué des directions qui sont claires en ce qui nous concerne et qui nous permettront de travail à l’avenir.

Ce que nous a dit le Comité du futur, c’est que les acteurs wallons continuent à nous attendre sur les problématiques majeures qui sont les nôtres. Ils nous invitent à le faire en lien avec les universités,en tout cas les universités de Liège et de Namur qui étaient représentées chacune par leur Recteur, exprimant un double besoin, une double nécessité, que Mme Annick Castiaux a utilement rappelé(e) ce matin : d’une part, voir l’Institut Destrée apporter ses compétences en prospective aux acteurs wallons, y compris les universités, pour renforcer leurs capacités d’anticipation, notre capacité commune ; voir l’Institut Destrée, d’autre part, participer au foisonnement intellectuel et scientifique, lié à l’innovation remarquable, qui existe aujourd’hui dans les universités, dans un certain nombre de centres de recherches et dans les entreprises wallonnes qui y sont associées. Le modèle que Mme Léna-Maija Laurèn de l’Université de Turku nous a exposé d’une Finland Futures Academy, passerelle vers un Comité de l’Avenir du Parlement de Finlande, est un modèle que nous pouvons explorer au travers de l’idée d’une Wallonia Futures Academy, réseau commun orienté vers la prospective, tourné vers le Parlement wallon. L’Assemblée wallonne étant effectivement la clef de voûte du système,parce que, dans une démocratie, le Parlement est le lieu indépendant de pensée et de préparation de l’action.

Prospective et prospective, gouvernance et gouvernance

Ce qui me paraît important aujourd’hui, et c’est une ambiguïté que je vais m’efforcer de lever, c’est qu’il y a prospective et prospective, comme il y a gouvernance et gouvernance.

Quand je dis qu’il y a prospective et prospective, c’est bien connu des prospectivistes qui savent qu’il existe une prospective qu’on appelle en anglais forecasting, qui est une prospective de prévision, d’observation du système, auquel on ne touche pas, qu’on n’essaie pas de mettre en œuvre, que l’on regarde, que l’on observe, que l’on examine, et sur lequel on fait des études et écrit des rapports. Parallèlement, il existe ce foresight, c’est-à-dire une prospective qui se veut stratégique, une prospective qui est évidemment orientée vers un long terme plus lointain,qui permet de rendre des marges de manœuvres aux acteurs, c’est-à-dire d’intégrer les idées de changement, qui sont fondamentales. Philippe Maystadt a rappelé le nom d’Egard Morin. Ainsi, avec l’auteur de La Méthode, il s’agit de faire des approches qui ne sont pas sectorielles, mais systémiques,qui sont, de plus, porteuses d’une volonté de changement,qui touchent donc au système et essaient de mettre ce système en mouvement, ou, comme le disait un prospectiviste portugais à l’OCDE, qui créent une movida, une mise en mouvement, comme on en a connu dans un certain nombre de territoires. Et c’est tout différent parce que la première s’habille d’une vision très scientifique, d’un regard épistémologique : on regarde et on ne touche pas. Elle sert à légitimer les décisions et les actions des élus qui diront : « j’ai un rapport de prospective éminent ici et je vais vous en dire les conclusions ». L’autre veut quant à elle faire bouger le système :  elle va mobiliser les acteurs  – pensons à Michel Crozier, L’Acteur et le Système : concevons le système ensemble, et puis travaillons, essayons de le connaître et activons ensemble le système, co-construisons. On voit que le positionnement de la prospective est différent. Le positionnement des élus est différent dans ce jeu-là aussi.

La gouvernance et la gouvernance sont deux mots différents. Il y a une première gouvernance dont on parle souvent, qui est celle de la procédure, du bon gouvernement, celle qui s’occupe du problème du cumul des élus et de choses semblables. Et puis il existe une autre gouvernance, celle qui est promue par le Programme des Nations Unies pour le Développement, d’abord orientée vers le Sud puis appliquée au Nord par la Commission européenne notamment, qui est une vision trifonctionnelle de la société, qui considère que les responsables politiques ne sont plus, dans le monde complexe et incertain dans lequel nous vivons, à même de prendre tous seuls les décisions qui modifient fondamentalement l’évolution de la société. Cette gouvernance s’articule sur au moins trois sphères. Je dis au moins trois, car la place des universités dans ce modèle n’est pas claire. Ces trois sphères sont : un monde de l’entreprise, un monde public, avec des élus et des fonctionnaires, et une société civile avec des citoyens et des associations. Une interaction doit être créée entre ces trois sphères. Une implication des entreprises est nécessaire dans l’action publique, une modestie qui est affirmée par les élus, qui sont, à ce moment-là, les maîtres des horloges, ceux qui donnent les impulsions. Cfr. les efforts en 1999, du Gouvernement arc-en-ciel, cette tentative d’Elio Di Rupo de dire : « nous vous tendons la main, qu’est-ce que vous voulez ? Faisons-le ensemble », avec l’idée de lancer un contrat d’avenir, et, à l’époque, il faut le reconnaître, une forme d’incompréhension d’un bon nombre des élus, de membres de la société civile et des entreprises ne comprenant pas ce qu’Elio Di Rupo voulait et pensant, probablement, qu’il faisait du marketing. Mais cette ouverture n’a malheureusement duré que quelques mois en Wallonie et s’est refermée après trois mois. Mais dans d’autres pays elle continue à s’ouvrir. Cela, c’est la gouvernance dans son deuxième sens.

Nous sommes aujourd’hui dans un pays qui vit des moments très difficiles. Très difficiles mentalement, très difficiles institutionnellement. C’est en tout cas, l’explication que l’on peut trouver sur la difficulté de remettre en place cette gouvernance. Le fait que, pour les Francophones – comme on dit –, mais surtout aussi pour les Wallons, se développe une crainte de voir l’État belgique disparaître par la volonté des Flamands. Le leitmotiv majeur est devenu : « il faut sauver la Belgique ». Un autre aspect, parallèle, qui se marque au niveau régional, sauf si je me trompe très fort, est de se plaindre qu’on crée des coalitions à trois, et de dire que c’est très difficile. Ces raisons sont des excuses, ou de bons motifs, pour créer une logique de gouvernement d’exception, en disant « nous devons absolument atteindre ces objectifs, notamment sauver la Belgique », ce qui est fondamental. Il n’est plus l’heure, il n’est plus temps d’avoir ou de créer une gouvernance ouverte telle que le prône le Programme des Nations unies pour le Développement.

Le sentiment que j’ai c’est que ces raisons, ces circonstances, nous poussent aujourd’hui à avoir un gouvernement plus fort, des partis plus prégnants, des acteurs plus contrôlés, des consultants plus disciplinés, et une prospective plus scientifique, c’est-à-dire non liée à la gouvernance.

Nous ne sommes pas les seuls dans cette situation. Je lis un témoin peu suspect et à distance des problématiques wallonnes, écrire que « s’il n’y avait que les tyrans à ne pas aimer la démocratie, le monde irait mieux« . Ce témoin, c’est François Bayrou, dans son ouvrage De la vérité en politique. Et il poursuit : « les ennemis les plus retors, les plus dissimulés, les plus difficiles à débusquer, ce sont les gouvernants ordinaires, ordinairement cyniques, ceux qui considèrent, depuis l’origine pour ainsi dire de fondation, qu’il est inévitable de décider à la place du peuple obtus » [2]. C’est un discours que l’on entend aujourd’hui en Wallonie : « nous avons un peuple obtus. Nous avons des entreprises qui ne pensent qu’à elles. Nous avons une société civile qui revendique, une administration qui n’est plus à la disposition des élus ».

La Wallonie a besoin, je crois, d’une démocratie renforcée, c’est-à-dire, d’une part, d’un Parlement plus libre de l’Exécutif, un Parlement plus respecté par l’Exécutif, où les parlementaires sont respectés, et, d’autre part, où les partis politiques sont des lieux de renforcement de la démocratie et non des outils de lotissement de l’État.

La Wallonie a besoin d’une gouvernance renforcée où la sphère publique, l’Administration, sont valorisées pour leurs compétences, leur indépendance et le rôle de conseil, apprécié, qu’elles donnent aux élus,où les entreprises sont respectées, entendues, appréciées, non seulement dans une logique de concertation, comme on le voit au Conseil économique et social, avec des corps intermédiaires, mais aussi dans leur implication en tant qu’entreprises, comme parties prenantes du développement, au niveau régional comme au niveau territorial, c’est-à-dire, dans les intercommunales de développement – les agences de développement territorial comme on les appelle aujourd’hui. La Wallonie a également besoin d’une gouvernance dans laquelle la société civile est impliquée, avec des citoyennes et des citoyens en tant que tels, mais aussi des associations, des universités et des centres de recherche qui peuvent contribuer, ensemble, à des projets communs. Cette approche, je le répète, appelle la reconnaissance des acteurs entre eux. D’abord, évidemment les élus, que je n’ai pas cités dans ces dernières catégories, en les considérant, non pas avec mépris, mais comme les maîtres des horloges, ceux qui vont donner l’impulsion, même s’ils ne sont pas les seuls à la donner,mais surtout ceux qui vont prendre les décisions le moment venu. Tous doivent respecter les décisions qui sont prises dans les enceintes comme celles-ci, comme ce Parlement, qui est un lieu de démocratie représentative. C’est d’ailleurs ce que Philippe Maystadt nous a dit lorsqu’il a parlé des processus d’implication des acteurs dans le développement durable et le développement durable offre pour moi une chance réelle de pratiquer une prospective stratégique et une gouvernance délibérative.

Et je salue les représentants du Cabinet du Ministre Jean-Marc Nollet qui construisent les stratégies wallonnes de développement durable, parce qu’elles sont fondamentales sur les questions d’élaboration d’un pouvoir commun d’action, c’est-à-dire d’une gouvernance participative.

C’est dans ce cadre-là que nous avons offert par l’intermédiaire du rapport du Comité du Futur notre disponibilité à travailler avec les élus et en premier chef avec le Parlement wallon.

Au delà de l’avenir de l’Institut Destrée, celui de la Wallonie

Pour conclure, je voudrais vous remercier.

Je voudrais remercier ceux qui nous ont fait ou nous font confiance, nous ont encouragés, non pas depuis 75 ans mais depuis dix ou vingt ans ; avec qui l’Institut Destrée a œuvré dans des logiques vraiment partenariales. Un certain nombre d’entre eux sont dans cette salle. Beaucoup sont à l’extérieur. Robert Collignon quand il était ministre-président puis président du Parlement a été un interlocuteur très respectueux de notre positionnement et avec qui nous avons eu beaucoup de plaisir à travailler. Anne-Marie Straus nous a fait confiance, tant comme chef de Cabinet du Ministre Serge Kubla que comme directrice générale de la Recherche. Olivier Vanderijst nous a profondément encouragés dans notre travail sur la prospective à un moment, en 2004, où les relations avec le ministre-président qui était le sien était dans un contexte beaucoup plus difficile. Dans l’Administration, Angelo Antole qui a longtemps suivi nos dossiers au Secrétariat général, Florence Hennart dans notre exercice de prospective sur les politiques d’entreprises, Luc Maréchal, pour l’Aménagement du territoire et ses collègues de la direction de l’Aménagement et de l’Urbanisme, Christian Bastin, Claude Baleux avec qui l’Institut Destrée accompagne toujours les territoires en partenariat avec la DGO4 dans cet outil partenarial remarquable qu’est la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne pour lequel Ghislain Géron disait encore au Cercle de Wallonie sa satisfaction de le voir fonctionner. Philippe Suinen a rappelé nos collaborations depuis vingt ans, Olga Zrihen qui nous a fait confiance lorsqu’elle siégeait au Parlement européen et que nous retrouvons régulièrement sur le chantier du Cœur du Hainaut, Freddy Joris, qui était en première ligne comme chef de Cabinet de Robert Collignon, Philippe Adam, patron de la SPAQuE, plus ponctuellement mais avec beaucoup de plaisir, et bien d’autres, évidemment.

Je voudrais remercier le président de l’Institut Destrée, Jacques Brassinne, et les membres du Conseil d’Administration, nos deux vice-présidents, Micheline Libon et Paul Ficheroulle. Tous ceux qui nous font confiance, car changer de métier au sein même d’une organisation, dans une logique de rupture-filiation est toujours très difficile. Machiavel a écrit des choses terribles là-dessus. Remercier aussi Jacques Lanotte et Yves de Wasseige, la génération précédente de l’Institut Destrée, toujours présente sur le pont, et avec qui on garde la main serrée.

Et puis, remercier cette équipe d’élite qui est la nôtre : Marie-Anne Delahaut, Paul Delforge, Michaël Van Cutsem, les trois responsables des Pôles, Coumba Sylla et, en particulier, Marie Dewez et Jonathan Collin, ma garde rapprochée, qui ont magistralement organisé ces deux jours.

Remercier aussi Philippe Suinen et les membres du Comité du futur : Bernadette Mérenne, Denis Mathen, Pierre Gustin, Olivier Vanderijst, qui sont à nouveau parmi nous ce matin. Ils ont participé à un questionnement de nous-mêmes, en nous penchant vers le futur. Avec, vous en conviendrez, un risque énorme que nous avons pris et assumé. L’idée qui en est sortie est un renforcement de nos activités en prospective. Mais ce n’était pas la seule alternative.

Je voudrais aussi dire notre gratitude au Président du Parlement wallon, M. Patrick Dupriez, les parlementaires – ils étaient nombreux au Cercle de Wallonie et sont encore présents aujourd’hui. Grand merci aussi aux services du Parlement, en particulier Madame Bénédicte Lebrun et Monsieur Dany Olemans, pour leur accueil.

Nos vœux enfin, Monsieur le Président Dupriez, pour que, comme vous l’avez souligné, nous continuions le dialogue que nous avons entamé. Ce qui peut se passer sur ces questions de prospective et de gouvernance dépasse vraiment la question de l’avenir de l’Institut Destrée. Ne doutons pas que les choix qui devront être faits touchent à l’avenir de l’ensemble de la Wallonie. Et cela, c’est exaltant pour vous tous comme pour nous.

Philippe Destatte

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[1] Ce texte constitue la mise au net du discours prononcé au Parlement wallon le 11 juin 2013 à l’occasion du 75ème anniversaire de l’Institut Destrée.

[2] François BAYROU, De la vérité en politique, p. 57-58, Paris, Plon, 2013.

Namur, le 21 juin 2013

 La compréhension du monde passe par des modèles explicatifs, pédagogiques, qui peuvent être opératoires pour comprendre les mutations en cours, les accélérer ou les appeler de ses vœux. Philosophies, idéologies, théories scientifiques ou business models sont agrémentés de ces grands récits qui éveillent tantôt l’enthousiasme, tantôt le scepticisme des intellectuels et des acteurs. On y évoque les changements de paradigme, on y décrit des transformations sociétales ou des changements civilisationnels. Dans ces modèles, ce sont les révolutions qui souvent constituent les rites de passage et qui rythment ou scandent les grandes périodes de l’histoire. Si les regards se portent sur le passé, ce sont les historiens qui généralement officient. Si c’est le présent ou l’avenir qui doit être lu, les prospectivistes se font les grands prêtres qui invoquent ces transformations. Il y a peu, Jeremy Rifkin, président de la Foundation on Economic Trends (Washington DC), bel écrivain, excellent orateur, habitué des grandes messes de la World Futures Society, nous livrait ainsi une Troisième Révolution industrielle, dont il n’a de cesse de faire la promotion [1].

Une Révolution industrielle est une mutation de tous les domaines de la société

 Certes, ce n’est pas la première fois qu’on nous annonce un tel avènement. Dans les années 1980, forte de sa nouvelle autonomie économique et de son dynamisme industriel, la Région Flandre annonçait, à l’occasion de grandes expositions intitulées Flanders Technology, sa volonté d’entrer dans la « DIRV », la Derde Industriële Revolutie in Vlaanderen. Professeur d’économie à la KUL et ancien Premier ministre belge, Marc Eyskens décrivait ces changements, en 1985, comme une révolution industrielle permanente, dont les innovations et les technologies débordent de toute part [2]. Cette annonce s’inscrivait dans la mutation décrite depuis la fin des années 1960, notamment par le sociologue américain Daniel Bell, ce grand précurseur qui concevait l’ère post-industrielle [3]. En France, et dix ans plus tard, dans un rapport célèbre adressé au Président Valéry Giscard d’Estaing, les inspecteurs des Finances français Simon Nora et Alain Minc décrivaient les principes de la révolution informatique [4]. Raymond Rifflet, président du cinquième congrès des Economistes belges de Langue française en novembre 1982, préférait déjà parler de transition d’une ère à l’autre, d’une évolution qui, notait-il, n’était ni simple ni linéaire : il faut donc organiser la transition de la société industrielle et para-industrielle (le tertiaire dépendant du secondaire) vers la société post-industrielle dont les lois de développement seront très différentes [5]. Au même moment, le prospectiviste américain John Naisbitt exprimait cette idée d’époque parenthèse entre deux ères [6]. Dans son Rapport sur l’état de la technique, publié en 1983 sous la direction de Thierry Gaudin et Marcel Bayen, André-Yves Portnoff évoquait déjà une révolution de l’intelligence. Il y décrivait une mutation profonde des structures, transformation pendant laquelle l’Europe passerait d’une industrie de masse, organisée en hiérarchies, avec du personnel moyennement qualifié, à une industrie de petites unités, structurées en réseaux, à haute densité de matière grise et de talents ([7]). S’inspirant des travaux de l’historien Bertrand Gille, les auteurs du Rapport sur l’état de la technique montrent que, à chaque passage d’un type de société à un autre, quatre changements fondamentaux s’opèrent dans les pôles que constituent les matériaux, le temps, l’énergie et le vivant. A chacun de ces pôles correspondent des innovations dans la troisième mutation : les polymères, l’intelligence artificielle, le nucléaire et le solaire, ainsi que la génétique.

Autant à l’époque l’idée de mutation vers une Révolution de l’information, voire Révolution cognitive comme l’appellera plus tard Thierry Gaudin, me séduisait – John Naisbitt la décrit de façon précise en 1982 dans Megatrends –, autant l’idée d’une Troisième Révolution industrielle me paraissait inadéquate.

Bien sûr, le concept de Révolution industrielle, telle qu’elle se déroula, d’abord en Angleterre, ensuite en Belgique, particulièrement en Wallonie, à partir de la fin du XVIIIème et début du XIXème siècles, apparaît bien connu. Cette mutation profonde de tous les domaines de la société a d’ailleurs été décrite par de nombreux contemporains – on pense notamment au remarquable mémoire de Natalis Briavoinne présenté devant l’Académie royale de Belgique en 1839. Qui a lu ce texte a compris ce qu’est une Révolution industrielle. En voici l’extrait le plus marquant :

Dans la seconde moitié du siècle dernier, une marche plus rapide fut imprimée à l’esprit humain; les connaissances reçurent une direction tout à la fois plus vive et plus pratique. Phénomène remarquable ! A l’époque même où toutes les classes et presque tous les peuples en Europe se précipitaient avec furie les uns contre les autres, accumulant d’immenses efforts pour s’entre-détruire, partout en même temps on se montra saisi d’un plus grand désir d’améliorer. Cette passion prit alors un si grand empire parmi les hommes; elle les doua de ressources si fécondes, qu’une guerre de vingt-cinq ans, accompagnée de convulsions intérieures ne put  arrêter le progrès dans  toutes les branches de l’organisation matérielle de la société. C’est qu’au milieu de cet immense désordre, la sphère du travail s’agrandissait ; les moyens d’exécution allaient en se multipliant et en se simplifiant chaque jour davantage. L’on vit en conséquence la population s’accroître par la diminution des chances de la mortalité. Les trésors que la terre renferment furent mieux et plus abondamment exploités; l’homme produisit et consomma davantage; il devint plus riche. Tous ces changements constituent la révolution industrielle [8].

Le côté systémique, holistique, des effets de la transformation est flagrant. Il fonde, bien davantage que ne le fait le texte de l’économiste et professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers Jérôme-Adolphe Blanqui (1798-1854), pourtant souvent cité comme l’inventeur du concept de Révolution industrielle, l’idée de mutation globale chère à Bertrand Gille lorsqu’il parlait de changements du système technique et non d’une série d’inventions indépendantes les unes des autres, de progrès techniques partiels [9]. Mieux, Natalis Briavoinne montre que la Révolution industrielle n’est pas seulement une révolution de la technologie, mais un changement profond de toutes les sphères de la société. C’est ce que n’avait pas compris Jérôme-Adolphe Blanqui lorsqu’il écrivait qu’il limitait son énumération des découvertes à celle qui concernait la fabrication des étoffes de coton, parce que ce sont elles qui ont opéré la révolution industrielle qui a changé les rapports des nations entre elles, qui ont fait pénétrer notre civilisation et nos connaissances dans tous les pays où nos tissus trouvaient une place, qui ont enfin donné à un grand nombre de travailleurs l’occupation et le salaire dont ils ont besoin pour vivre et soutenir leur famille [10]. Comme l’écrivait Patrick Verley en 1997, toute la société et toute l’économie, dont l’agriculture et les services, furent directement ou indirectement concernées [11]. Les travaux d’histoire quantitative menés sous la direction de Pierre Lebrun ont montré que la structure de changement de structure que constitue ce phénomène doit bien être lu en termes systémiques quant à son impact multi-dimensionnel sur l’ensemble de la société [12]. Les travaux qui ont suivi, avec des approches plus qualitatives, ont certes davantage insisté sur les relations sociales mais ont aussi renforcé la nécessité de ce regard systémique [13].

Qui a compris cela, comprend que ce qu’on appelle parfois la Deuxième Révolution industrielle n’est pas de la même nature. D’ailleurs, ne souligne-t-on pas qu’il s’agit d’abord et surtout d’une révolution technologique ? [14] La Révolution du tournant des XVIIIème et XIXème siècles constitue bien un changement systémique de la structure de la société. Il est marqué par l’avènement généralisé de l’entrepreneuriat, du capitalisme et du prolétariat, avec de nouveaux modes de production, qu’Adam Smith, d’abord, Karl Marx ensuite, ont précisément décrits. Ce qu’on appelle Deuxième Révolution industrielle constitue plutôt un processus de substitution partielle du charbon par le pétrole et l’électricité avec le passage aux moteurs à explosion et électriques. Contrairement aux changements qui ont marqué la Révolution industrielle, ceux-ci ne me sont jamais apparus ni systémiques ni porteurs d’une transformation de la nature même du capitalisme généralisé, moteur de l’Europe de l’Ouest depuis le début du siècle. Et donc, selon moi, ces transformations techniques ne méritent assurément pas l’appellation de « Deuxième Révolution industrielle… »

Une convergence entre une nouvelle technologie des communications et un nouveau système énergétique

Jeremy Rifkin ne partage sûrement pas cet avis. Sa thèse, son fil conducteur, sa théorie est que les grandes transformations économiques de l’histoire se produisent quand une nouvelle technologie des communications converge avec un nouveau système énergétique. Pour Rifkin, les nouvelles formes de communication permettent alors d’organiser et de gérer les civilisations plus complexes que rendent possibles les nouvelles sources d’énergie [15]. La Première Révolution industrielle est dès lors lue au travers de l’introduction de la technologie de la vapeur dans l’imprimerie, faisant de celle-ci un moyen de communication permettant de gérer la mutation. Les perfectionnements de l’impression, la réduction des coûts qui ont permis de faire proliférer les imprimés en Amérique et en Europe, encourageant l’alphabétisation de masse, créant, grâce à l’école publique instaurée entre 1830 et 1890, une main-d’œuvre alphabétisée qui a pu organiser les opérations complexes d’une économie fondée sur le rail, l’usine, le charbon et la vapeur phrase incomplète [16]. Jeremy Rifkin voit une deuxième Révolution industrielle dans la conjonction de l’électricité centralisée, de l’ère du pétrole, de l’automobile ainsi que de la construction de banlieues pavillonnaires. Elle aurait connu deux stades de développement. D’une part, une première période entre 1900 et le début de la Crise de 1929, et, d’autre part, une période de développement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et au rythme de la construction des autoroutes et de l’immobilier résidentiel. Cette ère serait en déclin depuis la fin des années 1980 [17]. Le problème que souligne Rifkin est que le téléphone, la radio et la télévision, ces types de communications centralisées qui auraient dû jouer un rôle majeur, n’ont pu le faire par une sorte de décalage temporel. Le secteur des technologies de l’information, y compris l’internet, n’ont pas pu constituer, pour Rifkin, une Révolution industrielle faute d’avoir pu converger avec un nouveau régime énergétique. Pour l’auteur de Biotech, c’est la mise en place d’une infrastructure d’énergie-communications sur une période de plusieurs décennies qui instaure la courbe de croissance à long terme d’une nouvelle ère économique [18].

C’est donc la jonction de la communication par internet et des énergies renouvelables (qui) engendre une Troisième Révolution industrielle. Celle-ci, est fondée par Rifkin sur base d’un récit puissant, qui jusqu’ici manquait tant à l’Amérique qu’à l’Europe, qui soit capable de raconter l’histoire d’une nouvelle révolution économique et d’expliquer comment toutes ces initiatives technologiques et commerciales, apparemment aléatoires, s’inscrivaient dans un vaste plan stratégique [19]. Ce récit est marqué par l’adhésion, décrite en long et en large, des grands Européens de ce monde, politiques et entrepreneurs, à l’idée d’entrer en 2050 dans une ère post-carbone à émissions zéro [20]. Pour l’économiste américain, cinq piliers fondent cette Troisième Révolution industrielle :

– le passage aux énergies renouvelables ;

– la transformation du parc immobilier mondial en un ensemble de microcentrales énergétiques qui collectent sur leur site des énergies renouvelables ;

– le déploiement de la technique de l’hydrogène et d’autres techniques de stockage dans chaque immeuble et dans l’ensemble de l’infrastructure pour stocker les énergies intermittentes ;

– l’utilisation de l’internet pour transformer le réseau électrique de tous les continents en inter-réseaux de partage de l’énergie ;

– le passage aux véhicules électriques connectables ou à la pile à combustible, capables d’acheter et de vendre de l’électricité sur un réseau électrique interactif continental intelligent [21]. Pour Rifkin, un effort mondial pour installer cette infrastructure à cinq piliers de Troisième Révolution industrielle créera des centaines de milliers de nouvelles entreprises et des centaines de millions de nouveaux emplois [22].

On peut être tout sauf naïf lorsqu’on parle de démocratie…

Mon objet n’est évidemment pas de faire un compte rendu de cet ouvrage mais de mesurer dans quelle mesure le modèle de Jeremy Rifkin constitue une alternative aux changements de paradigme qui nous ont été décrits jusqu’ici. Ce qui est frappant, c’est que derrière un discours général qui passe constamment du messianique au stratégique, en dehors de quelques fantaisies et libertés sur le plan de la connaissance historique, le récit sur la Troisième Révolution industrielle recycle globalement ceux sur la transition énergétique et sur le Greentech auxquels Rifkin a du reste largement contribué depuis vingt ans. Il répond d’ailleurs partiellement à notre interrogation sur le changement de nature du capitalisme, en indiquant que nous entrons dans l’ère du capitalisme distribué (p. 155), où les pratiques d’affaires seront coopératives (p. 179), en soulignant la nature coopérative de la nouvelle économie et en évoquant l’entrepreneuriat social (p. 181). Ainsi, cette troisième mutation sonnerait le glas du modèle industriel lui-même puisque, observe Rifkin, la Troisième Révolution industrielle est, indissociablement, la dernière phase de la grande saga industrielle et la première de l’ère coopérative émergente [23].

Les critiques les plus fortes qui peuvent être adressées au récit de Rifkin m’apparaissent de trois natures : écologiques, politiques et philosophiques. D’abord parce que son discours très technologico-centré entretient la confusion entre, d’une part, la gratuité relative de la communication internet – relative, car les coûts de la Révolution numérique se traduisent bien en factures mensuelles tangibles pour les entreprises comme pour les familles – et, d’autre part, la pseudo gratuité potentielle de la production énergétique domestique dite distribuée. En fait, cette production domestique ne peut se construire que par des investissements substantiels – selon un modèle qui reste très capitalistique – et en accroissant les prélèvements de matières premières naturelles de plus en plus rares [24]. Ensuite, parce que la nouvelle feuille de route que propose Rifkin, si elle reprend utilement à son compte un modèle de gouvernance impliquant les acteurs, tel que promu aujourd’hui par les institutions internationales [25], ne peut être suivi dans l’idée que les régimes énergétiques détermineraient les régimes politiques et que, en l’occurence, une démocratie latérale pourrait émerger de ce modèle, à l’instar de l’internet démocratique. Chacun sait qu’il y a beaucoup à dire et à écrire sur la gouvernance de l’internet et sur les modes de démocratie directe qu’il induirait. On peut être tout sauf naïf lorsqu’on parle de démocratie… Enfin, et le débat organisé le 13 février 2012 sur France Culture entre Luc Ferry et Jeremy Rifkin [26] fut à cet égard éclairant, les présupposés de « l’homme qui parle à l’oreille des grands de ce monde » [27] sur l’homo empathicus et la conscience biosphérique, fondée sur le concept de biophilie du biologiste Edward Osborne Wilson [28], ajoute au scepticisme à l’égard du modèle rifkinien.

Certains ont vu dans La Troisième Révolution industrielle un moyen pertinent et assez facile de faire progresser les idées de la transition vers le développement durable, du GreenTech ou des changements nécessaires face aux défis énergétiques et climatiques, voire de l’écologie politique, avec un véhicule plus présentable que ne pourraient le faire les travaux de Tim Jackson [29] ou de Thierry Gaudin. L’auteur de L’avenir de l’esprit rappelle dans son dernier ouvrage que le storytelling est la réponse à la désorientation, à l’hyperchoix, au choc du futur – autre récit d’Alvin Toffler –-  que nous fait subir la rapidité des machines qui génèrent et font circuler l’information à des vitesses que nos neurones ne peuvent ni suivre ni maîtriser [30]. Mais, dans son ouvrage L’impératif du vivant, Gaudin nous invite moins à lire un récit ou à découvrir un plan stratégique conçu verticalement qu’à travailler ensemble. Il nous invite à la socio-analyse destinée à nous accompagner, individus, institutions, sociétés, dans notre évolution, comme outil de fonctionnement continu de la conscience collective. En effet, écrit-il, si les humains craignent de changer leurs références mentales parce qu’ils anticipent le risque d’un vertige conceptuel et identitaire, alors on ne peut espérer qu’ils évoluent sans une activité permanente soutenue et rassurante de délibération analytique. Aucune représentation du monde ne saurait du reste en être exclue. Bien au contraire, observe très justement le prospectiviste français, la reconnaissance des visions du monde des acteurs constitue un préalable à l’approche cognitive et une condition nécessaire pour l’organiser [31].

Le monde durable, soutenable, viable est à construire, rappelait-on il y a peu [32]. Concrètement, tout reste à déterminer et probablement à redéfinir. Il importe de le faire ensemble, en sortant du chemin qui se trace de lui-même, ou de celui que l’on nous trace. Et de le faire par le dialogue et en toute liberté. Evitons les stratégies calquées et plaquées qui enferment, mais construisons les nôtres à partir des acteurs qui devront les mettre en œuvre, en fondant notre intelligence sur la reconnaissance des autres, et en s’ouvrant à la délibération démocratique. C’est ce que le Ministre d’Etat Philippe Maystadt, ancien président de la BEI, est venu dire récemment au Parlement wallon, à l’occasion des 75 ans de l’Institut Destrée [33].

Finalement, la démocratie délibérative est la seule stratégie qui vaille pour transformer le monde.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] Jeremy RIFKIN, The Third Industrial Revolution, How Lateral Power is transforming Energy, The Economy and the World, New York, Palgrave MacMillan, 2011. – Sur ces questions de changement de paradigmes sociétaux, voir Philippe DESTATTE & Pascale Van Doren, Foresight as a Tool to Stimulate Societal Paradigm Shift, European and Regional Experiences, in Martin POTUCEK, Pavel NOVACEK and Barbora SLINTAKOVA ed., The First Prague Workshop on Futures Studies Methodology, p. 91-105, CESES Papers, 11, Prague, 2004.

[2] Marc EYSKENS, La source et l’horizon, Le redresseemnt de la société européenne, p. 85sv, Paris-Gembloux, Duculot, 1985. – Hugo DE RIDDER, Sire, Donnez-moi cent jours, p. 14, Paris, Duculot, 1989.

[3] Daniel BELL, The Coming of Post-industrial Society, New York, Basic Books, 1973.

[4] Simon NORA & Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, Paris, La Documentation française – Seuil, 1978.

[5] Raymond RIFFLET, Discours de clôture, dans Cinquième congrès des Economistes belges de Langue française, Alternatives économiques et sociales : choix et responsabilités, Actes, p. 186, Charleroi, CiFoP, 1984.

[6] John NAISBITT, Les Dix commandements de l’avenir (Megatrends), p. 341-342, Paris-Montréal, Sand-Primeur, 1982. – John NAISBITT, Megatrends, p. 249-250, New-York, Warner Books, 1984.

[7] Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, dans Sciences et Techniques, numéro spécial, mars 1985, Paris, ISF, Paris. – Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, dans Sciences et Techniques, numéro spécial, octobre 1983, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche. ,.

[8] Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[9] Bertrand GILLE, Histoire des techniques, p. 773-774, Paris, Gallimard, 1978.

[10] Jérôme-Adolphe BLANQUI, Cours d’économie industrielle, t. 2, p. 42-43, Paris, Hachette, 1838.

[11] Patrick VERLEY, La Révolution industrielle, Histoire d’un problème, p. 120, Paris, Gallimard, 1997.

[12] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Parlais des Académies, 2ème éd., 1981.

[13] M. BERG & P. HUDSON, Rehabilitating the Industrial Revolution, in The Economic History Review, vol. 45, n°1, 1992.

[14] Andrew ATKESON, Patrick J. KEHOE, The Transition to a New Economy after the Second Industrial Revolution, NBER Working Paper Series 8676, Cambridge MA, National Bureau of Economic Research, 2001.

[15] Jeremy RIFKIN, La Troisième Révolution industrielle…, p. 55.

[16] Ibidem, p. 56.

[17]  Ibidem, p. 35-36.

[18] Ibidem, p. 37.

[19] Ibidem, p. 101.

[20] Ibidem, p. 105.

[21] Ibidem, p. 58-59.

[22] Ibidem, p. 372.

[23] Ibidem, p. 365.

[24] Voir Jean GADREY, Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen, 2, 12 mai 2013.

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/12/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-2/

[25] J. RIFKIN, op. cit., p. 151-152.

[26]  La Troisième Révolution industrielle sera-t-elle démocratique ? Du grain à moudre, Une émission d’Hervé Gardette avec Jeremy Rifkin et Luc Ferry, France Culture, 13 février 2012.

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-la-troisieme-revolution-industrielle-sera-t-elle-democratique-2012-02-13

[27] Voir Jean GADREY, Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen, 1, 9 mai 2013.

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/09/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-1/

[28] J. RIFKIN, op. cit., p. 336.

[29] Tim JACKSON, Prosperity without Growth, Economics for Finite Planet, London, Earthscan, 2009

[30] Thierry GAUDIN, Le choc du vivant, Suggestions pour la réorganisation du monde, p. 173, Paris, L’Archipel, 2013.

[31] Thierry GAUDIN, Le choc du vivant…, p. 209sv.

[32] Philippe DESTATTE, Une Transition… mais vers quoi ?, Blog PhD2050, 12 mai 2013.

Une Transition… mais vers quoi ?

[33] Philippe MAYSTADT, Pour une stratégie régionale de Développement durable, Namur, Parlement wallon, 11 juin 2013. www.institut-destree.org/Publications

Brussels, May 30, 2013

At the beginning of the 2000s, a semantic and methodological consensus was established at various levels, built upon the framework of the intellectually creative convergence between the Latin or French prospective and the Anglo-Saxon foresight, especially the initiatives taken by the K2 Unit of the Research Directorate-General of the European Commission under the impetus of Paraskevas Caracostas, Günter Clar, Elie Faroult and Christian Svanfeldt in particular [1]. A formal definition emerged from this, of the sort that we hope for, because our rationality wants it, but that we also fear, because our freedom may suffer from it. This formalisation, fostered by the work of Futuribles (Paris), LIPSOR (CNAM, Paris), PREST (Manchester) and The Destree Institute (Namur, Wallonia), has been successively adopted by the Wallonia Evaluation and Foresight Society, the Mutual Learning Platform of the European Commission and the European Foresight College, originating in and supported by the DATAR in the second half of the years 2000. It is, roughly speaking, this definition that appears in the Regional Foresight Glossary that constitutes the outcome of the work of this College:

Foresight is an independent, dialectical and rigorous process conducted in a cross-disciplinary and collective way and intended to shed light on questions of the present and the future, on the one hand by considering them in their holistic, systemic and complex setting and on the other hand by relating them, over and above their historicity, to temporality.

This is supplemented by two paragraphs, placed in the comments in the glossary, which elucidate the field:

Exploratory foresight allows evolving trends and counter-trends to be detected, continuities, discontinuities and bifurcations of the environmental variables (actors and factors) to be identified, and the spectrum of possible futures to be determined.

Normative foresight allows visions of desirable futures to be constructed, possible collective strategies and rationales for action to be developed and, consequently, the quality of the necessary decisions to be improved [2].

A rich but unsatisfactory definition

On the one hand this is a rich definition, as it emphasises a process that frees itself from powers and doctrines to involve a perspective of free thought, exchanges with others, open deliberation, and teamwork, all while affirming the requirements of methodological rigour, a cross-disciplinary approach and collective intelligence, usually so difficult to achieve. Modern foresight incorporates these systemic and complex reflections which, from Teilhard de Chardin [3] to Edgar Morin [4], including Jacques Lesourne [5], Joël de Rosnay [6], Pierre Gonod [7] and Thierry Gaudin [8], have modelled or reinvigorated foresight. The author of La Méthode (Method) states the essence when he stresses that the interaction of the variables in a complex system is such that it is impossible for the human mind to conceive of them analytically or to attempt to proceed by isolation of these variables if one wants to understand an entire complex system, or even a sub-system [9].

On the other hand, this definition of foresight now appears unsatisfactory to me and has a manifest weakness insofar as it does not clearly indicate that foresight is resolutely oriented toward action. It must also be noted that it should be oriented toward an aim: action for action’s sake, noted Gaston Berger, the leap into the absurd that leads to anything whatsoever, is not genuine action either. This is a series of movements tending toward an end; it is not the agitation by which one seeks to make others believe that one is powerful and efficient [10].

The action that results from foresight aims for change, that is, transformation of a part or all of a system. Peter Bishop and Andy Hines were not mistaken: the first words of the reference work of these professors of Strategic Foresight at the University of Houston are: Foresight is fundamentally about the study of change [11]. This change, as has been known since the work of Gregory Bateson [12], can only be the result of a collective, motivational process. Far from just thinking that one could modify the future simply by looking at it, Gaston Berger saw change as a dynamic that is hard to implement and difficult to conduct, as the American researchers in social psychology whose models inspired him had shown [13]. The theories of change and transformation processes described by Kurt Lewin[14], one of the most important figures in 20th century psychology, or of Lippitt, Watson and Westley[15], up to those of Edgar Morin [16] or Richard Slaughter cited below, all show the difficulty of changing the balances of power, of breaking through inertia and putting the system in motion.

The profundity of the changes to be realized must also be distinguished. Making use of the work of Chris Argyris and Donald A. Schön [17], Jean-Philippe Bootz has shown that foresight operates according to double-loop models of organisational learning, meaning that its mission is to convey innovative strategies, to make structural, intentional and non-routine changes [18]. The work of Australian foresight experts Richard Slaughter and Luke Naismith, used by the Regional Foresight College of Wallonia for the past ten years, has in fact shown the difference between a simple change as a variation in a given situation, repetitive and cyclic by nature, while a transformation consists of an essential alteration. Transformation assumes the need for a fundamental transition to another level of thought and action, a change in awareness [19]. Thus, to constitute a transformation, change must be systemic, of a magnitude that affects all the aspects of institutional functioning, rather than a simple change that affects only a part of it.

Observational foresight or transformational foresight?

In the tripod that supports foresight – long term, systemic approach to complexity, and change process – the first two features are in fact means, while the last involves ultimate aims.

Foresight for transformation is substituted for observational foresight, involving cosmetic regulation. However, this cannot be taken for granted. As Crozier and Friedberg indicate, even in the most humble context, the decisive factor in behaviour is the play of forces and influence in which the individual participates, and through which he affirms his social existence despite the constraints. But all change is dangerous, as it inevitably brings into question the terms of his operation, his sources of power and his freedom of action by modifying or eliminating the relevant areas of uncertainty that he controls [20]. One understands better why foresight frightens all those who want to see the system of former values, attitudes, behaviours and powers perpetuated. And if, by chance, they feel obliged to become involved, they will constantly attempt to control it. Of course, the insurmountable task, of this indiscipline, as Michel Godet indicates, can only be practised in a context of freedom [21]. Moreover, and this is the cornerstone of the classic L’Acteur et le système (The Actor and the System), which should never leave the bedside table of the corporate manager and the political decision maker: successful change cannot be the consequence of replacement of a former model by a new model that has been designed in advance by sages of some sort; it is the result of a collective process through which are mobilised, or even created, the resources and capacities of the participants necessary for developing new methods, free not constrained implementation of which will allow the system to orient or reorient itself as a human ensemble and not like a machine[22]. Indeed, we have experienced this in Wallonia several times…[23]

A definition of foresight that better takes these considerations into account could be written as follows. Foresight is an independent, dialectical and rigorous process, conducted in a cross-disciplinary way and based on the long term. It can elucidate questions of the present and of the future, on the one hand by considering them in their holistic, systemic and complex setting and, on the other hand, by relating them, over and above historicity, to temporality. Resolutely oriented toward projects and action, foresight aims at bringing about one or more transformations in the system that it comprehends by mobilising collective intelligence.

As for the distinction between normative and exploratory foresight, even if it seems enlightening as to the method that will be used – one explores possible futures before considering long-term issues, constructing a vision of the desirable future and building the pathways to resolve the issues and achieve the vision – it can lead to believe that one can confine oneself to one without stimulating the other. Exploratory foresight consequently becomes confused with a sort of forecast that keeps its distance from the system to be stimulated. Epistemologically attractive perhaps, but contrary to the ambition of foresight…

Certainly, much remains to be said beyond this definition, which is only just one among those that are possible. Openness to discussion is fruitful. Foresight is also a part of governance, which is now its particular field, of businesses, organisations or regions. It is probably the preferred method for approaching sustainable development, which by its nature calls for change, and for managing in this so-called transition period [24]. Moreover, this constitutes one of the phases of the change process incorporated into the model of Kurt Lewin, already cited… These considerations may seem abstract. But didn’t the German-American psychologist say that there is nothing so practical as a good theory? [25]

Philippe Destatte

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[1] See for example and among many other productions: A Practical Guide to Regional Foresight, FOREN Network, December 2001.

[2] Philippe DESTATTE et Philippe DURANCE dir., Les mots-clefs de la prospective territoriale, p. 43, coll. Travaux, Paris, La Documentation française – DATAR, 2009.

[3] Pierre TEILHARD de CHARDIN, Écrits du temps de la Guerre, 1916-1919, Paris, Seuil, 1976. – André DANZIN et Jacques MASUREL, Teilhard de Chardin, visionnaire du monde nouveau, Paris, Editions du Rocher, 2005.

[4] Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 2005.

[5] Jacques LESOURNE, Les systèmes du destin, Paris, Dalloz, 1976.

[6] Joël DE ROSNAY, Le macroscope, Vers une vision globale, Paris, Seuil, 1975.

[7] Pierre GONOD, Dynamique des systèmes et méthodes prospectives, coll. Travaux et recherches de foresight, Paris, Futuribles international – LIPS – DATAR, Mars 1996.

[8] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Ose savoir-Le Relié, 2003.

[9] Edgar MORIN, Sociologie, p. 191, Paris, Fayard, 1994.

[10] Gaston BERGER, Le chef d’entreprise, philosophe en action, Conference done on the 8th March 1955, in Prospective 7, PuF-Centre d’Études prospectives, Avril 1961, p. 50.

[11] Peter BISHOP & Andy HINES, Teaching about the Future, p. 1, New York, Palgrave Macmillan, 2012.

[12] Gregory BATESON, Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Antropology, Psychiatry, Evolution and Epistemology, University of Chicago Press, 1972.

[13] Gaston BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54, in Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[14] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, dans Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002. – See also Karl E. WEICK and Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[15] Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[16] Edgar MORIN, La méthode, 1. La Nature de la Nature, p. 158sv., Paris, Seuil, 1977.

[17] Chris ARGYRIS & Donald A. SCHON, Organizational Learning, A Theory of Action Perspective, Reading, Mass., Addison Wesley, 1978.

[18] Jean-Philippe BOOTZ, Prospective et apprentissage organisationnel, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international, LIPSOR, Datar, Commissariat général du Plan, 2001.

[19] Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle : a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[20] Michel CROZIER & Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, p. 386, Paris, Le Seuil, 1977.

[21] Pierre SEIN, Prospective, Réfléchir librement et ensemble, dans Sud-Ouest basque, 10 juin 1992, p. 1. – Voir aussi Michel GODET, Prospective et dynamique des territoires, dans Futuribles, Novembre 2001, p. 25-34.

[22] M. CROZIER et E. FRIEDBERG, L’acteur et le système…, p. 391.

[23] Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, n° 3, Juin 2001, p. 139-153.

[24] Philippe DESTATTE, Une transition…. mais vers quoi ? Blog PhD2050, 12 mai 2013, http://phd2050.org/2013/05/12/une-transition/

[25] Kurt LEWIN, Problems of research in social psychology in D. CARTWRIGHT, ed., Field Theory in Social Science, London, Social Science Paperbacks, 1943-1944.

Paris – Liège, le 9 mai 2013

Un séminaire européen organisé à Paris par la Mission Prospective du Ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, avec l’appui de la Fondation Prospective 2100, s’interrogeait ces 25 et 26 avril 2013 sur la « Transition vers une économie écologique« . L’ambition de cette réflexion, pilotée par la responsable de la Mission Prospective Nathalie Etahiri, appuyée notamment par les prospectivistes de renom Thierry Gaudin et Elie Faroult, consistait à approcher ces concepts de manière comparative et transdisciplinaire, de tenter de retenir une définition de travail fondée sur les expérimentations européennes en cours. De même s’agissait-il de s’interroger d’une part sur les articulations entre les innovations technologiques, l’efficacité économique et les contraintes environnementales et, d’autre part, de tenter de mesurer quel impact la transition vers une économie écologique peut avoir sur les territoires.

Question délicate, débat passionnant. La littérature, autant que les informations quotidiennes ne manquent pas pour nous rappeler les enjeux majeurs que constituent le changement climatique, l’épuisement progressif des énergies fossiles ainsi que de bon nombre des éléments de notre bon vieux tableau de Mendeleïev, la croissance et le vieillissement de la population mondiale, les risques liés à la biodiversité ou encore l’ensemble des défis associés qui interpellent les habitants de notre planète bleue. Un page sur trois du fameux rapport Brundtland (Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987) nous invite – depuis maintenant 25 ans ! – à changer nos pratiques tandis que, tous les dix ans, l’on commémore, avec chaque fois plus d’éclat le Meadows Report, The Limits to Growth, les limites à la croissance, réalisé sous l’égide du Club de Rome en 1972. Il est en effet courant aujourd’hui de rappeler qu’une transition est en cours au niveau mondial, qu’il s’agit de l’accompagner, d’en prévenir les effets négatifs voire de l’orienter pour atteindre une société plus durable. Sans cultiver le goût théologique de la définition – pour reprendre une formule de Fernand Braudel -, on peut quand même se demander ce qu’est cette Transition ? Et, de surcroît, vers quoi transite-t-on en fait ?

La transition dans un modèle de changement

Définir ce qu’est une transition dans un modèle de changement ne pose pas trop de difficulté. Nous avons évoqué par ailleurs le modèle de Kurt Lewin qui faisait de la transition le cœur du processus de transformation, entre décristallisation et recristallisation, en identifiant dans la transition cette période pendant laquelle les comportements et attitudes deviennent instables et contradictoires, pendant laquelle les acteurs en expérimentent puis en adoptent certains [1]. La définition de cette transition, avec un petit t, pourrait donc être la suivante : dans un modèle de changement systémique, la transition est la période pendant laquelle un système déstructuré et en rupture de sens voit les transformations majeures se réaliser dans l’ensemble de ses sous-systèmes, jusqu’à provoquer la mutation de l’ensemble du système lui-même. Cette phase de transition est suivie d’une étape finale de recherche et de recouvrement d’un nouvel équilibre (que l’on peut appeler harmonie) au cours de laquelle la mutation peut devenir irréversible.

Mais, les mots ont leur histoire, rappelait à Paris Notis Lebessis, cheville ouvrière de l’ancienne cellule de prospective de la Commission européenne. En effet, depuis au moins le milieu du XIXème siècle, le concept de transition porte l’idée de passage d’un état stationnaire, d’un ordre des choses, d’un type de société à un autre. C’est ce que Marx, puis les marxistes ont tenté de théoriser, jusqu’à la fin du XXème siècle [2]. Maurice Godelier, professeur à l’École des Hautes Etudes en Sciences sociales, observe que la notion de transition (en allemand Ubergang), « passage », désigne chez l’auteur du Capital, les formes et les processus de transformation d’un mode de production en un ou plusieurs autres, et d’une formation économique et sociale en une ou plusieurs autres. Une transition serait donc, en théorie marxiste, une époque de révolution sociale et politique correspondant à des révolutions dans le développement des forces productives et des rapports de production. C’est l’époque de l’arrivée à terme du développement des contradictions d’un système socio-économique, l’achèvement d’un développement contradictoire [3]. Godelier voit dans cette théorie de la transition une série de processus qui peuvent s’enchaîner pour déboucher sur un nouveau modèle historique :

– décomposition générale d’un mode de production et d’une formation économique et sociale;

– dissolution locale et de plus en plus générale des anciens rapports dont les éléments libérés se combinent en un rapport social nouveau;

– développement de ce rapport social nouveau sur une base ancienne;

– création dans la dynamique d’un nouveau rapport social d’une base matérielle nouvelle qui lui correspond et qui, en se développant, entrera elle-même en contradiction avec ce rapport.

Dès lors, trois moments apparaissent dans l’évolution du système : d’abord, naissance et essor du nouveau mode social de production ainsi que déclin de l’ancien; ensuite, maturation, épanouissement et domination du nouveau mode de production; enfin, période de déclin, de dissolution de ce mode de production et d’apparition de nouvelles formes sociales de production [4]. Ce modèle n’est évidemment pas unique et les débats sur la transition au capitalisme débordent largement les cercles marxistes pour se poser en termes épistémologiques en histoire, en sociologie ou en économie [5]. C’est toutefois, rappelait à Paris le prospectiviste hongrois Attila Havas, dans la même logique que, par un retour de l’histoire, on a parlé d’économie de la transition lorsque les anciennes économies planifiées, y compris la Chine, ont entamé plus ou moins rapidement leur chemin vers l’économie libérale, l’économie de marché. Ainsi, se sont-elles rapprochées, voire sont entrées dans la sphère du système capitaliste. C’est cette mutation-là que, en ce qui concerne la Russie, Joseph Stiglitz a décrit en 2002, dans son ouvrage intitulé La Grande Désillusion, comme une des plus importantes transitions de tous les temps [6].

Transition vers le socialisme ou transition vers l’économie de marché portent en elles deux travers qu’il nous faudra garder à l’esprit. Le premier est idéologique : la transition mène-t-elle à un progrès philosophique voire politique ? Le bonheur, le bien, le mieux, le progrès, la prospérité sont-ils au bout de la transition ? Le second nous renvoie à notre capacité d’agir sur la trajectoire historique : la transition est-elle inéluctablement en cours ? Peut-on faire autrement que de la subir, peut-on l’accompagner ? C’est la question du déterminisme évolutionniste que l’on a tant dénoncé dans le marxisme mais aussi lorsqu’on a abordé dans les années soixante les problématiques des sociétés postindustrielles puis de la société de l’information ou celle de la connaissance… Ne sommes-nous pas les jouets des forces qui nous dépassent ? S’adapter ou mourir ? Questions classiques de l’analyse du changement… [7]

La transition vers le développement durable

Le Rapport Meadows, déjà évoqué, abordait d’emblée ce sujet, et dès 1972, en appelant le lecteur à rejoindre les auteurs, chercheurs au MIT, dans la compréhension et la préparation en vue d’une période de grande transition (« great transition ») – la transition de la croissance vers l’équilibre global [8]. Dans leurs conclusions, les auteurs de Limits to Growth revenaient sur cette question pour exprimer leur difficulté à expliciter cette transition : nous pouvons dire très peu de chose à ce stade quant aux étapes pratiques qui, jour après jour, devront être mises en œuvre pour atteindre un état souhaitable, soutenable, d’équilibre global. Jamais le modèle mondial ni nos propres réflexions n’ont été développées suffisamment en détail pour comprendre toutes les implications de la transition qui va de la croissance à l’équilibre. Avant qu’une partie quelconque de la société mondiale ne s’engage délibérément dans une telle transition, il doit y avoir davantage de débats, davantage d’analyses précises, et de nombreuses nouvelles idées produites par beaucoup de gens différents. La société équilibrée aura à négocier les compromis provoqués par un monde limité non seulement en prenant en compte les valeurs humaines actuelles mais aussi en considérant les générations futures. Des objectifs de long terme doivent être spécifiés et des objectifs de court terme mis en concordance avec ceux-là [9]. On voit à quel point l’édifice était fragile à un moment où le concept de développement durable n’était pas encore établi sémantiquement. On n’en était pourtant guère loin si l’on se rappelle que le fondateur du Club de Rome, l’entrepreneur italien Aurelio Peccei, expliquait en 1976 que, d’une part, le concept de croissance soutenable apparaissait tandis que le concept de développement était en train de remplacer rapidement le concept de croissance… [10] La concurrence des mots sera d’ailleurs très vive avec l’idée d’écodéveloppement, chère à Ignacy Sachs et à Maurice Strong, intellectuels actifs aux Nations Unies, qui renverront eux aussi aux stratégies de la transition [11].

Le rapport Interfuturs de l’OCDE, mené quelques années plus tard sous la direction de Jacques Lesourne et conçu pour contrer Les Limites à la croissance, fera également largement appel à la notion de transition, notamment comme passage – pendant un demi-siècle au moins – entre le système énergétique en vigueur en 1978, basé sur le pétrole, et les systèmes énergétiques futurs [12]. Progressivement, bien sûr, la question de la transition énergétique [13] va devenir aussi familière que ne l’étaient les modèles de la transition démographique ou de la transition démocratique.

C’est probablement avec le rapport Brundtland du 20 mars 1987 – dont on peut souvent se demander si ceux qui en parlent l’ont lu – que l’idée d’une transition vers le développement durable va s’affirmer le plus nettement, parallèlement à des mutations plus spécifiques, énergétiques, par exemple, également présentées sous ce vocable [14]. Rappelons que le rapport, demandé à la Première ministre norvégienne par l’Assemblée générale des Nations Unies, se veut un programme global de changement, même s’il est orienté vers des stratégies de long terme en matière d’environnement. Ce texte évoque clairement la transition collective et concertée vers le développement durable.

Les mécanismes précis de la coopération internationale nécessaires pour assurer le développement durable varieront d’un secteur à l’autre et d’une institution à l’autre. Cela dit, il est indispensable que la transition vers ce développement durable soit gérée conjointement par toutes les nations du monde. L’unité des besoins de l’être humain nécessite un système multilatéral qui s’appuie sur le principe démocratique du libre consentement et qui admette que la planète, certes est une, mais que le monde aussi est un [15].

De même, le rapport considérait inconcevable qu’une transition vers un développement durable puisse être menée à bien sans que les politiques et les pratiques soient réorientées vers des objectifs de développement durable (p. 189). Les auteurs observaient que la façon de réaliser un développement durable variera selon le contexte politique et économique de chaque pays mais que malgré la diversité des mises en œuvre, plusieurs caractéristiques devraient néanmoins se retrouver dans la plupart des pays. Ainsi, les réformes institutionnelles et juridiques que la Commission Brundtland préconisait aux niveaux national, régional et international portaient sur six domaines prioritaires : aller aux sources des problèmes, s’occuper des répercussions sur l’environnement et les ressources naturelles, évaluer les risques mondiaux macro-écologiques, choisir en connaissance de cause en informant le public et en s’appuyant sur l’expertise, fournir les moyens légaux notamment en préparant sous les auspices des Nations Unies une Déclaration universelle puis une Convention sur la protection de l’environnement et le développement durable, et investir dans notre avenir en s’appuyant sur la Banque mondiale, les banques régionales de développement et le Fonds monétaire international. Prises ensemble, ces six priorités correspondent aux principales orientations de la réforme institutionnelle et juridique qui doit opérer la transition vers un développement durable. Une action concertée est désormais nécessaire dans chacune de ces directions (p. 257).

Ainsi, tout en s’inscrivant dans l’ordre institutionnel mondial ainsi que dans le cadre économique et social défini – ce qui lui sera parfois reproché [16] -, le rapport préparatif à la conférence de Rio se voulait, sinon un instrument du ruptures, un outil de changement et de réorientation des politiques aux différents niveaux de gouvernance. La définition systémique qu’il donnait du développement durable en constituait le levier essentiel même si le concept fut bien vite caricaturé dans un triptyque stérilisant.

Après Stockholm (1972), Nairobi (1982), Rio (1992), Johannesburg (2002), Rio à nouveau (2012), quarante ans de suivi des Sommets de la Terre, un certain désenchantement s’installe progressivement chez les uns, s’accroît chez les autres. Comme le rappelait Pierre Calame à Paris, en paraphrasant les textes qu’il a écrits, les changements introduits jusqu’à présent ne sont pas à l’échelle des défis qui nous attendent. Pour les concevoir et les conduire, il faut oser mettre en question les concepts, les acteurs et les politiques qui ont été élaborés au cours des deux derniers siècles [17]. Selon le président de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme, il nous faut changer de concept et passer de l’économie à l’œconomie, c’est-à-dire à l’art de gérer les ressources rares au profit de l’humanité. L’œconomie désigne exactement le contenu de la grande transition. A maints égards, la nouvelle économie que nous devons créer pour le XXIème siècle ressemble beaucoup, mais à une échelle globale, à celle qui se déployait dans les siècles passés à une échelle locale, aux situations que nous connaissions avant la révolution industrielle, à l’époque où chaque communauté locale devait veiller à préserver sa viabilité à long terme dans un contexte de ressources naturelles limitées. Ainsi, l’œconomie suppose de parvenir à un véritable équilibre entre les individus, les sociétés et entre l’humanité et la biosphère [18].

Le mérite majeur de la réflexion conceptuelle de Pierre Calame est de montrer que le résultat de la transition bien plus qu’une économie d’une nature nouvelle. Est-ce une économie teintée d’écologie ou unie à celle-ci comme pourrait le suggérer le terme économie écologique ? Elie Faroult en a proposé une définition rédigée par Aurélie Maréchal, économiste et conseillère d’un eurodéputé écologiste belge : l’économie écologique est une approche originale de l’économie qui a la particularité de tenir compte des limites naturelles de la planète et de la réalité sociale dans ses analyses et équations. Par son approche radicalement différente des théories économiques classiques, l’économie écologique – souvent présentée comme une « transdiscipline » – propose un cadre théorique et des outils analytiques pour comprendre, analyser et créer les conditions d’un futur soutenable pour tous [19].

Cette définition est interpellante à deux égards. Le premier est que la fonction affirmée de la chercheuse qui l’a produite nous renvoie dans le champ idéologique des partis politiques. Certes, il existe un écologisme scientifique comme il existe un marxisme scientifique mais convenons que, dans un cas comme dans l’autre, cela ne favorise pas l’adhésion unanime des acteurs au modèle qui serait défendu. C’est une remarque qui fut entendue à Paris, tout en rappelant dans le même temps que Madame Brundtland n’était pas, non plus, apolitique. Le second aspect nous ramène au modèle lui-même d’un futur souhaitable pour tous et à cette question existentielle de savoir si cet avenir existe de fait, en lui-même, voire scientifiquement [20]. A force d’entendre et de lire à tout vent le messianique Jeremy Rifkin, on pourrait s’en convaincre [21]. Ajoutons la question de savoir si l’on se trouve toujours dans le champ de l’économie ou bien si, comme nous y invitait Pierre Calame et Paul-Marie Boulanger [22], nous abordons la question du changement sociétal, la question systémique de la transition sociétale [23].

Une transition sociétale vers un modèle qui reste à imaginer ?

C’est à l’initiative du think tank européen Pour la Solidarité et du ministre wallon de l’Économie, des Technologies nouvelles et de l’Enseignement supérieur que cette réflexion entamée à Paris a pu se poursuivre – au moins dans mon esprit – ce 8 mai 2013 à Liège. En ouverture du colloque consacré à l’économie sociale : l’avant-garde pour une société en transition, le ministre Jean-Claude Marcourt notait judicieusement que tout le monde parle de transition, mais avec des significations différentes. De même, posait-il la question de savoir quel est le prix que nous sommes prêts à payer pour passer d’une économie productiviste à une situation plus respectueuse de l’environnement et où les émissions de carbone sont considérablement réduites.

La réponse de l’économiste Sybille Mertens, titulaire de la Chaire Cera en Social Entrepreneurship à HEC-Université de Liège, était volontariste, pour souligner à la fois que nous sommes responsables de la manière dont le système fonctionne, que nous avons des marges de manœuvre mais que nous devons toutefois reconnaître que le système économique de marché est incapable de répondre aux inégalités, ni de gérer le bien commun ou ses externalités. S’appuyant sur le cadre théorique du Management de la Transition, notamment sur les travaux du réseau hollandais Knowledge Network for system Innovations and Transitions [24], la professeure Mertens doutait que des transformations à la marge, fondées notamment sur l’économie sociale, puissent avoir des effets suffisants pour permettre d’atteindre une société durable et observait que la reconfiguration du système capitaliste est probablement nécessaire. Cette reconfiguration ne peut passer que par la construction d’une vision partagée d’un avenir alternatif souhaitable… Cette tension entre développement durable et l’économie de marché était palpable aussi chez les acteurs invités à témoigner dans une table ronde. Coordinateur de l’asbl Barricade et membre actif du collectif Liège en transition, Christian Jonet rappelait que la notion de transition éveille des imaginaires différents et qu’il paraît vain d’évoquer la résilience, la croissance stationnaire ou la transition juste quand, finalement, le système économique capitaliste ne connaitrait que deux évolutions possibles : la croissance ou l’effondrement… Se basant sur l’analyse de Tim Jackson [25], il estimait que l’on ne sait pas où on va mais que lorsqu’on y sera arrivé, le capitalisme sera probablement tellement transfiguré qu’on ne le reconnaîtra plus. Coordinatrice de la Cellule RISE (Réseau intersyndical de sensibilisation à l’environnement) à la FGTB wallonne, Lydie Gaudier se référait elle aussi au modèle de l’auteur de Prosperity without Growth pour revendiquer des normes sociales et environnementales suffisantes mais en s’en distanciant pour observer que la société est aujourd’hui dans une situation défensive, inconfortable, avec un sentiment d’impuissance face aux enjeux mondiaux : l’utopie attendue tarde à se dessiner, on cherche le projet de société commun et il faut reconnaître qu’on ne sait pas de quoi sera fait le modèle nouveau, même si on peut y mettre quelques balises telles que bien commun ou contrôle public. Lydie Gaudier concluait avec raison que, face à la mondialisation, l’investissement dans des projets locaux rend du pouvoir aux acteurs. Sébastien Perreau, secrétaire général de ConcertES, la plateforme de l’économie sociale en Wallonie et à Bruxelles, s’interrogeait sur les rapports entre le capitalisme et la démocratie, et en particulier sur le type de capital compatible avec le développement durable dans une logique de transition. Notons que savoir si le développement durable renouvelle ou met en cause le capitalisme, est une question essentielle que deux chercheurs, Sandrine Rousseau et Bertrand Zuindeau, posaient déjà en juin 2007 [26]. Organisateur de la journée, l’économiste Denis Stokkink, président de Pour la Solidarité, qui a dirigé le rapport qui était présenté sur l’économie sociale et la transition [27], a conclu par l’absence de vision globalisante anticipant l’aboutissement d’un processus de transition. Comme il l’a bien indiqué, ce travail reste à faire par les acteurs, en pratiquant l’intelligence collective aux différents niveaux et avec l’appui des prospectivistes et des experts, non tant pour explorer mais pour co-construire l’avenir.

Ce questionnement sur la transition et l’économie sociale et ce tour de table étaient saisissants. En quelques formules, les participants du tour de table à Liège ont cerné, complémentairement au panel de prospectivistes réunis à Paris, la difficulté d’échapper à la trajectoire catastrophiste dans laquelle nous enferment les menaces qui pèsent sur la planète. Il a montré aussi l’importance, comme le remarque Jean-Pierre Le Goff, de réinscrire le pays, l’Europe, le monde, dans un récit historique [28]. Le monde durable, soutenable, viable est à construire. Certes, il devra être fait d’équilibre et d’harmonie, prendre en compte les limites des ressources, être parcimonieux et plus équitable. Mais, concrètement, tout reste à déterminer et probablement à redéfinir [29]. Il importe de le faire ensemble, en sortant du chemin qui se trace de lui-même, par le dialogue, et en toute liberté. En trouvant les voies politiques qui dépassent les débats idéologiques [30] , en générant un accord, comme l’indique Pierre Calame, sur des principes éthiques globaux et des textes fondateurs permettant de construire une communauté mondiale. Thierry Gaudin y apporte d’ailleurs sa pierre en contribuant à une nouvelle Déclaration des droits de l’homme et de la nature qui prenne en compte l’impératif du vivant [31]. Ainsi, la question de la transition vers le développement durable est-elle avant tout, une question de gouvernance, idée qui constituait la conclusion du séminaire parisien. Non dans le sens de la dégradation du gouvernement, y notait Françoise Roure, présidente de la section « Technologies et Société » du Conseil général des Technologies de l’Information, mais dans le sens de partage du pouvoir avec les acteurs.

Qu’attendons-nous encore pour avancer à la vitesse supérieure ? Probablement moins d’idéologie et davantage de jeu collectif et d’horizon commun.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] Philippe DESTATTE, Qu’est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, 10 avril 2013, http://phd2050.org/2013/04/10/prospective/

[2] Maurice LACHÂTRE, Dictionnaire français illustré, p. 1453, Paris, Librairie du Progrès, 1890. – Maurice GODELIER, La théorie de la transition chez Marx, dans Sociologie et société, vol. 22, 1, 1990, p. 53-81. – Sur la vigueur du débat, voir par exemple Maurice DOBB, Christopher HILL, Paul SWEEZY e.a., Du féodalisme au capitalisme, Problème de la transition, Paris, Maspero, 2 vol. , 1977.

[3] M. GODELIER, La théorie de la transition chez Marx…, p. 57. Il faut noter que, dans le même article, Maurice Godelier indique en introduction – nous sommes en 1990, c’est-à-dire dans une période pendant laquelle on évoque la transition des anciens pays de l’Est, dits socialistes, vers l’économie de marché – ce qu’on désigne alors par transition : une phase très particulière de l’évolution d’une société, la phase où celle-ci rencontre de plus en plus de difficultés, internes et / ou externes, à reproduire le système économique et social sur lequel elle se fonde et commence à se réorganiser, plus ou moins vite ou plus ou moins violemment, sur la base d’un autre système qui finalement devient à son tour la forme générale des conditions nouvelles d’existence.

[4] M. GODELIER, op. cit., p. 72.

[5] voir par exemple Frédérick-Guillaume DUFOUR, Les débats de la transition au capitalisme : une défense de l’approche qualitative, dans Cahiers de recherche sociologique, Janvier 2008, n°45, p. 73-91.

Cliquer pour accéder à 1002500ar.pdf

[6] Joseph E. STIGLITZ, Globalization and its Discontents, New York, WW Norton & Cie, 2002. – J. STIGLITZ, La Grande désillusion, p. 219sv, Paris, Fayard, 2002.

[7] Philippe BERNOUX, Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, p. 22-23, Paris, Seuil, 2010.

[8] Donella H. MEADOWS, Dennis L. MEADOWS, Jørgen RANDERS, William W. BEHRENS III, The Limits to Growth, A report of the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, p. 24, New York, Universe Books, 1972.

[9] Ibidem, p. p. 180.

[10] Aurelio PECCEI, La qualité humaine, p. 258-261, Paris, Stock, 1976.

[11] Ignacy SACHS, La troisième rive, A la recherche de l’écodéveloppement, p. 251sv , Paris, Bourin, 2007. – Ignacy SACHS, Le Développement durable ou l’écodéveloppement : du concept à l’action, Paris, 1994. – I. SACHS, Stratégies de l’écodéveloppement, Paris, Édtions ouvrières, 1980. – L’écodéveloppement, Stratégies de transition vers le XXIème siècle, Paris, Syros, 1993.

[12] INTERFUTURS, Face aux futurs, Pour une maîtrise du vraisemblable et une gestion de l’imprévisible, p. 28, Paris, OCDE, 1979. Voir à ce sujet : Ph. DESTATTE, Foresight: A major tool in tackling sustainable development, TFSC, 77, 2010, p. 1575-1587. http://www.institut-destree.eu/Documents/Chantiers/ID-EP-2010/EP_A09_PhilippeDestatte-Prospective_Outil_Developpement_durable_2010-04-27.pdf

[13] WORLD BANK, The Energy Transition in Developing Countries, Washington, DC,  1983. – N.J.D. LUCAS, The Influence of Existing Institutions on the European Transition from Oil, The European, p. 173-89, 1981.

[14] La Première ministre norvégienne considérait par ailleurs qu’il fallait voir dans les années à venir une période de transition, faisant suite à une période où l’on a fait un usage abusif de l’énergie (p. 137), elle évoquait ceux qui voient dans leur capacité nucléaire actuelle une nécessité pendant une période de transition limitée en attendant une solution de rechange plus sécuritaire (p. 150). Harlem Gro Brundtland avait perçu dans la chute des prix du pétrole un risque de voir réduire les investissements dans les énergies renouvelables, les procédés industriels, les véhicules de transport et les services à haut rendement énergétique. La plupart, écrivait-elle, sont nécessaires pour faciliter la transition vers un avenir plus sûr et plus stable de l’énergie, au-delà de ce siècle. Seule une action constante et de longue durée permettra d’atteindre cet objectif (p. 161). Le rapport Brundtland envisageait également un scénario de basse consommation énergétique permettant de maintenir le niveau de services tout en mobilisant la moitié de l’énergie primaire alors utilisée. Pour atteindre cet objectif, le texte appelait à de profonds remaniements socio-économiques institutionnels. Ces efforts donneraient le temps de mettre sur pied de vastes programmes portant sur les sources d’énergie renouvelables et d’assurer la transition vers une ère énergétique plus sûre, plus durable (p. 162). Harlem Gro BRUNDTLAND, Notre avenir à tous, New York, Nations Unies, 1987.

[15] Harlem Gro BRUNDTLAND, Notre avenir à tous, New York, Nations Unies, 1987.

Cliquer pour accéder à rapport_brundtland.pdf

[16] Catherine FIGUIERE et Michel ROCCA, Un développement véritablement durable : quelle compatibilité avec le capitalisme financier ? Intervention au colloque La problématique du développement durable vingt ans après : nouvelles lectures théoriques, innovations méthodologiques et domaines d’extension, Lille, Novembre 2008.

http://creg.upmf-grenoble.fr/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?ID_FICHIER=1343379276182

[17] Pierre CALAME, Les leviers de la grande transition économique, Traduction française du texte Leverage points for the great transition in the field of economy, Note de réflexion, Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme, 29 mars 2011, 11 pages (bip 4267), p.3.

[18] Ibidem, p. 6 et 10.

[19] Aurélie MARECHAL, Économie écologique, Principes de bases, dans Revue Etopia, n°8, Autour de Tim Jackson, Inventer la prospérité sans croissance, 27 janvier 2011, p. 137-148.

[20] Cette question est d’autant plus nécessaire qu’Aurélie Maréchal précise que l’économie écologique a comme point de départ une vision du monde qualifiée de pré-analytique par Herman Daly, concevant l’économie comme un sous-système ouvert d’un système fermé, l’écosystème (op. cit., p. 138).

[21] Jeremy RIFKIN, La Troisième Révolution industrielle, Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde, Paris, LLL, 2011.

[22] voir Paul-Marie BOULANGER, Une gouvernance du changement sociétal : le transition management, dans La Revue nouvelle, 2008, n°11, p. 61-73. P-M Boulanger note que dans le Transition Management, la transition est définie comme un processus de transformation au cours duquel un système complexe passe d’un état d’équilibre dynamique (un régime) à un autre régime. De façon générale, cette transition résulte de l’apparition de multiples changements qui se produisent simultanément à différents niveaux  et dans différents secteurs de la société (la technologie, l’économie, les institutions, les comportements, la culture, l’écologie…) et qui se renforcent et s’amplifient mutuellement jusqu’à entraîner – en cas de transition réussie – une configuration globale du système (p. 61-62). – Aurélien BOUTAUD, La transition : l’après-développement durable, dans M3, Grand Lyon-Prospective, n°4, Hiver 2012-2013, p. 16-19. – Vicky DE MEYERE & Peter TOM JONES, Terra Reversa, De Transitie naar Rechtvaardige Duurzaamheid, EPO-Jan Van Arkel, 2009.

[23] Miklos ANTAL, Jeroen C.J.M. van den BERGH, Macroeconomics, financial and the environment: strategies for a sustainability transition, in Environmental Innovation and Societal Transitions, 6 (2013) p. 47-66. – Marina FISCHER-KOWALSKI and Jan ROTMANS, Conceptualizing, observing, and influencing social–ecological transitions in Ecology and Society 14 (2), 2009, 3. http://www.ecologyandsociety.org/vol14/iss2/art3/

[24] Knowledge Network for System Innovations and Transitions, http://www.ksinetwork.nl/home

[25] Tim JACKSON, Prosperity without Growth, Economics for Finite Planet, London, Earthscan, 2009. – Voir aussi Prosperity without Growth ? The transition to a sustainable economy, London, UK Sustainable Commission, 2009.

[26] Sandrine ROUSSEAU et Bertrand ZUINDEAU, Théorie de la régulation et développement durable, dans Revue de la Régulation, Capitalisme, Institutions, Pouvoirs, n°1, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, Juin 2007.

http://regulation.revues.org/1298?&id=1298

[27] Denis STOKKINK dir., La transition : un enjeu économique et social pour la Wallonie, Bruxelles, Pour la Solidarité, Mars 2013.

[28] Jean-Pierre LE GOFF, Réinscrire le pays dans un récit historique, dans Millénaire 3 (M3), Société urbaine et action publique pour penser les mutations, Hors-Série, Grand Lyon – Prospective, Avril 2013, p. 5-13.

[29] Isabelle CASSIERS dir., Redéfinir la prospérité, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2013.

[30] Les sciences sociales sont toujours plus ou moins entachées de prise de position idéologique et c’est particulièrement vrai en ce qui concerne les écrits sur l’environnement, car toute réaction dans ce domaine suscite forcément l’action de larges couches de la population. Ignacy SACHS, Pour une économie politique du développement, p. 289, Paris, Flammarion, 1977.

[31] Thierry GAUDIN, L’impératif du vivant, coll. Géographie du futur, p. 271sv, Paris, L’Archipel, 2013.

Namur, le 10 avril 2013

Au début des années 2000, un consensus sémantique et méthodologique s’est fondé à différents niveaux, se construisant dans le cadre de la convergence intellectuellement créative entre la prospective latine ou française et le foresight anglo-saxon, particulièrement les initiatives prises par l’Unité K2 de la DG Recherche de la Commission européenne sous l’impulsion notamment de Paraskevas Caracostas, Günter Clar, Elie Faroult et Christian Svanfeldt [1]. Une définition formelle en a émergé : de la nature de celle qu’on espère parce que notre rationalité les désire mais qu’on craint également, parce que notre liberté risque d’en souffrir. Cette formalisation, nourrie des travaux de Futuribles (Paris), du LIPSOR (CNAM, Paris) et de PREST (Manchester), a été successivement adoptée par la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective de Wallonie, la Mutual Learning Platform de la Commission européenne et par le Collège européen de Prospective, né au sein de et soutenu par la DATAR dans la deuxième partie des années 2000. C’est grosso modo cette définition qui figure dans le Glossaire de la Prospective territoriale qui constitue le fruit des travaux de ce Collège :

La prospective est une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire et collective et destinée à éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au delà de l’historicité, dans la temporalité.

Elle se complète par deux paragraphes, placés en commentaires dans le glossaire, qui éclairent la discipline :

Exploratoire, la prospective permet de déceler les tendances et contre-tendances d’évolution, d’identifier les continuités, les ruptures et les bifurcations des variables de l’environnement (acteurs et facteurs), ainsi que de déterminer l’éventail des futurs possibles.

Normative, la prospective permet de construire des visions de futurs souhaitables, d’élaborer des stratégies collectives et des logiques d’intervention possibles et, dès lors, d’améliorer la qualité des décisions à prendre [2].

Une définition riche mais insatisfaisante

D’une part, il s’agit d’une définition riche parce qu’elle insiste sur le positionnement d’une démarche qui s’affranchit des pouvoirs et doctrines pour s’inscrire dans une logique de pensée libre, d’échanges avec autrui et de délibération ouverte, de travail en équipe, tout en affirmant ces exigences que sont la rigueur méthodologique, la transdisciplinarité et l’intelligence collective, si difficiles à réaliser. La prospective moderne intègre ces pensées systémiques et complexes qui, de Teilhard de Chardin [3] à Edgar Morin [4], en passant par Jacques Lesourne [5], Joël de Rosnay [6], Pierre Gonod [7]  et Thierry Gaudin [8], ont modelé ou renouvelé la prospective. L’essentiel est dit par l’auteur de La Méthode, lorsqu’il souligne que l’interaction des variables dans un système complexe est tel qu’il est impossible à l’esprit humain de les concevoir analytiquement ou de tenter de procéder par isolement de ces variables si l’on veut concevoir l’ensemble d’un système ou même d’un sous-système complexe [9] .

D’autre part, cette définition de la prospective m’apparaît aujourd’hui insatisfaisante et porteuse d’une faiblesse manifeste dans la mesure où elle n’indique pas clairement que la prospective est résolument tournée vers l’action. Encore faut-il noter que celle-ci doit être orientée vers un but : l’action pour l’action, notait Gaston Berger, le saut dans l’absurde qui conduit à n’importe quoi n’est pas non plus une action véritable. Celle-ci est une série de mouvements tendant à une fin ; elle n’est pas l’agitation par laquelle on cherche à faire croire aux autres qu’on est puissant et efficace [10].

L’action qui résulte de la prospective a pour finalité le changement, c’est-à-dire la transformation d’une partie ou de la totalité d’un système [11].  Peter Bishop et Andy Hines ne s’y trompent pas : les premiers mots de l’ouvrage de référence de ces professeurs de Strategic Foresight à l’Université de Houston sont : Foresight is fundamently about the study of change [12]. Ce changement, on le sait depuis les travaux de Gregory Bateson [13], ne peut être que le résultat d’un processus collectif, mobilisateur. Loin de n’être que celui qui pensait que, simplement en regardant le futur, on pouvait le modifier, Gaston Berger voyait le changement comme une dynamique lourde à mettre en œuvre et difficile à mener, ainsi que l’avaient montré les chercheurs américains de la psychologie sociale dont les modèles l’inspiraient [14]. Les théories du changement et les processus de transformation décrits par Kurt Lewin [15] – une des figures les plus importantes de la psychologie du XXème siècle –, ou encore de Lippitt, Watson et Westley [16], jusqu’à ceux d’Edgar Morin [17] ou de Richard Slaughter – évoqué ci-après –, montrent tous la difficulté du changement des rapports de force, de la rupture de l’inertie et de la mise en mouvement du système.

Encore faut-il distinguer la profondeur des changements opérés. C’est en s’appuyant sur les travaux de Chris Argyris et de Donald A. Schön [18] que Jean-Philippe Bootz a montré que la prospective opérait selon des modèles d’apprentissage organisationnel en double boucle, c’est-à-dire que sa vocation était de porter des stratégies de rupture, d’opérer des changements structurels, intentionnels et non-routiniers [19]. Les travaux des prospectivistes australiens Richard Slaughter et Luke Naismith, utilisés par le Collège régional de Prospective de Wallonie depuis dix ans déjà, ont bien montré la différence entre un simple changement comme variation d’une situation donnée, répétitive et cyclique par nature tandis qu’une transformation consiste en une altération essentielle. La transformation assume le besoin d’un passage fondamental à un autre niveau de pensée et d’action, un changement dans la conscience [20]. Ainsi, pour constituer une transformation, le changement doit-il être systémique, d’une magnétude qui affecte tous les aspects du fonctionnement institutionnel, davantage qu’un simple changement qui n’en toucherait qu’une partie.

Une prospective du regard ou une prospective de la transformation ?

Dans le trépied qui soutient la prospective – long terme, approche systémique de la complexité, processus de changement –, les deux premiers sont en fait des moyens tandis que le dernier relève des fins.

À une prospective du regard, porteuse de régulation cosmétique, se substitue une prospective de la transformation. Celle-ci, pourtant, ne va pas de soi. Comme l’indiquent Crozier et Friedberg, même dans le plus humble contexte, l’élément décisif du comportement, c’est le jeu du pouvoir et d’influence auquel l’individu participe et à travers lequel il affirme son existence sociale malgré les contraintes. Or tout changement est dangereux, car il met en question immanquablement les conditions de son jeu, ses sources de pouvoir et sa liberté d’action en modifiant ou en faisant disparaître les zones d’incertitude pertinentes qu’il contrôle [21]. On comprend mieux pourquoi la prospective fait peur à tous ceux qui veulent voir se perpétuer le système des valeurs, attitudes, comportements et pouvoirs anciens. Et si, d’aventure, ils se sentent obligés de s’y investir, ils n’auront de cesse de tenter de la contrôler. Tâche insurmontable, bien sûr, car cette indiscipline, comme l’indique Michel Godet, ne s’exerce que dans un cadre de liberté [22]. De surcroît, et c’est la pierre angulaire de ce classique L’Acteur et le système, qui ne devrait jamais quitter la table de chevet du chef d’entreprise et du décideur politique : le changement réussi ne peut être la conséquence du remplacement d’un modèle ancien par un modèle nouveau qui aurait été conçu à l’avance par des sages quelconques ; il est le résultat d’un processus collectif à travers lequel sont mobilisées, voire créées, les ressources et capacités des participants nécessaires pour la constitution de nouveaux jeux dont la mise en œuvre libre non contrainte permettra au système de s’orienter ou de se réorienter comme un ensemble humain et non comme une machine [23]. Nous en avons, du reste, fait plusieurs fois l’expérience en Wallonie… [24]

Une définition de la prospective qui tiendrait mieux compte de ces considérations pourrait s’écrire comme suit. La prospective est une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire en s’appuyant sur la longue durée. Elle peut éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au delà de l’historicité, dans la temporalité. Résolument tournée vers le projet et vers l’action, la prospective a vocation à provoquer une ou plusieurs transformation(s) au sein du système qu’elle appréhende en mobilisant l’intelligence collective.

Quant à la distinction entre prospective normative et exploratoire, même si elle paraît éclairante sur la méthode qui sera utilisée – on explore les avenirs possibles avant de s’interroger sur les enjeux de long terme, de construire une vision du futur souhaitable et de construire les chemins pour répondre aux enjeux et atteindre la vision –, elle peut laisser penser que l’on pourrait s’en tenir à l’une sans activer l’autre. La prospective exploratoire se confondrait dès lors avec une sorte de prévision qui se maintiendrait à distance du système à activer. Epistémologiquement séduisant peut-être, mais contraire à l’ambition de la  prospective…

Certes, beaucoup reste à dire au delà de cette définition qui n’est jamais qu’une parmi celles qui sont possibles. La mise en débat ne peut être que fructueuse. On pourrait ajouter que la prospective s’inscrit dans la gouvernance qui est désormais son terrain de prédilection, pour les entreprises, les organisations ou les territoires. On devrait peut-être également signaler qu’elle est probablement la méthode de prédilection pour aborder le développement durable qui, par nature, appelle le changement, et pour piloter en cette période dite de transition [25]. Celle-ci, constitue d’ailleurs une des phases du processus de changement intégré au cœur du modèle de Kurt Lewin, déjà évoqué… Ces considérations peuvent, du reste, nous paraître abstraites. Mais le psychologue germano-américain ne répétait-il pas qu’il n’y avait rien de si pratique qu’une bonne théorie ? [26]

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

 


[1] Voir par exemple, et parmi beaucoup d’autres productions : A Practical Guide to Regional Foresight, FOREN Network, December 2001.

[2] Philippe DESTATTE et Philippe DURANCE dir., Les mots-clefs de la prospective territoriale, p. 43, coll. Travaux, Paris, La Documentation française – DATAR, 2009.

[3] Pierre TEILHARD de CHARDIN, Écrits du temps de la Guerre,1916-1919, Paris, Seuil, 1976. – André DANZIN et Jacques MASUREL, Teilhard de Chardin, visionnaire du monde nouveau, Paris, Editions du Rocher, 2005.

[4] Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 2005.

[5] Jacques LESOURNE, Les systèmes du destin, Paris, Dalloz, 1976.

[6] Joël DE ROSNAY, Le macroscope, Vers une vision globale, Paris, Seuil, 1975.

[7] Pierre GONOD, Dynamique des systèmes et méthodes prospectives, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international – LIPS – DATAR, Mars 1996.

[8] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Ose savoir-Le Relié, 2003.

[9] Edgar MORIN, Sociologie, p. 191, Paris, Fayard, 1994.

[10] Gaston BERGER, Le chef d’entreprise, philosophe en action, Extraits d’une conférence faite à la Section d’Études générales du Centre de Recherches et d’Études des Chefs d’Entreprises, le 8 mars 1955, dans Prospective 7, PuF-Centre d’Études prospectives, Avril 1961, p. 50.

[11] S’il nous fallait écrire une définition du changement, elle serait proche de celle que Guy Rocher applique au changement social : toute transformation observable dans le temps, qui affecte, d’une manière qui ne soit pas que provisoire ou éphémère, la structure et le fonctionnement de l’organisation sociale d’une collectivité donnée et modifie le cours de son histoire. Guy ROCHER, Introduction à la sociologie générale, 3. Le changement social, p. 22, Paris, Editions HMH, 1968.

[12] Peter BISHOP & Andy HINES, Teaching about the Future, p. 1, New York, Palgrave Macmillan, 2012.

[13] Gregory BATESON, Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Antropology, Psychiatry, Evolution and Epistemology, University of Chicago Press, 1972. – Notamment La double contrainte (1969), dans G. BATESON, Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1980.

[14] Gaston BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54, , reproduit dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[15] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, dans Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002. – Voir aussi Karl E. WEICK and Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[16] Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[17] Edgar MORIN, La méthode, 1. La Nature de la Nature, p. 158sv., Paris, Seuil, 1977.

[18] Chris ARGYRIS & Donald A. SCHON, Organizational Learning, A Theory of Action Perspective, Reading, Mass., Addison Wesley, 1978.

[19] Jean-Philippe BOOTZ, Prospective et apprentissage organisationnel, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international, LIPSOR, Datar, Commissariat général du Plan, 2001.

[20] Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle : a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[21] Michel CROZIER & Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, p. 386, Paris, Le Seuil, 1977.

[22] Pierre SEIN, Prospective, Réfléchir librement et ensemble, dans Sud-Ouest basque, 10 juin 1992, p. 1. – Voir aussi Michel GODET, Prospective et dynamique des territoires, dans Futuribles, Novembre 2001, p. 25-34.

[23] M. CROZIER et E. FRIEDBERG, L’acteur et le système…, p. 391.

[24] Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, n° 3, Juin 2001, p. 139-153.

[25] Denis STOKKINK dir., La transition : un enjeu économique et social pour la Wallonie, Bruxelles, Pour la Solidarité, Mars 2013.

[26] « There is nothing so practical as a good theory », Kurt LEWIN, Problems of research in social psychology in D. CARTWRIGHT, éd., Field Theory in Social Science, London, Social Science Paperbacks, 1943-1944.