Les ambitions de Liège … doivent dépasser Liège
Cologne, le 17 septembre 2024
La lecture, depuis la capitale des Ubiens, de quelques échos provenant des réseaux sociaux relatifs à une éventuelle fusion de Liège avec Herstal et Seraing m’autorise à publier une note adressée au président du Grand Liège le 6 juin 2023. Ce texte était une petite contribution à une réflexion interne de cette auguste institution qui, de tout temps, a été marquée par le volontarisme et les ambitions pour la capitale économique de la Wallonie. La question venant à point dans le cadre d’une réflexion politique tant liégeoise que wallonne, je livre ici ce court texte.
Les ambitions de Liège … doivent dépasser Liège
Liège, le 6 juin 2023
La conférence faite par mon collègue Paul Delforge le 23 mars 2023 sur Liège et la Wallonie depuis le Congrès de Vienne [1] est assurément source d’inspiration pour qui veut comprendre les relations particulières qu’entretiennent Liège et la Wallonie depuis quelques décennies. Comme l’indique l’historien, si les Liégeois ont largement contribué à faire de la Wallonie ce qu’elle est aujourd’hui, ils ont aussi hésité entre deux visions du futur. Dans la première, Liège s’affirmait de fait comme la capitale régionale wallonne : c’était pour faire court, la vision des deux Georges, Truffaut (1901-1942) et Thone (1897-1972), mais aussi celle de Paul Gruselin (1901-1985) dans les années soixante. Dans la seconde vision, la Cité ardente était vue comme une capitale régionale liégeoise, provinciale. C’était la doctrine de mon ancien professeur d’histoire de Belgique, Jean Lejeune (1914-1979), échevin des Travaux de Liège de 1958 à 1976, qui voit la cité ardente – comme il l’a écrit, de la Principauté à la Métropole [2].
Une autre source d’inspiration qui m’a dernièrement ouvert les yeux sur le sujet, provient d’un dialogue avec l’éminente géographe liégeoise Bernadette Mérenne dans le cadre du bilan de l’action économique de Pierre Clerdent (1909-2006) et de la manière dont ce brillant leader souhaitait, à l’instar du Grand Liège de Truffaut et Thone, articuler résolument les ambitions de Liège avec celles de la Wallonie et de l’Europe. Il n’est pas dans mon propos de rappeler son action, mais, chaque fois, dans les incroyables enjeux dont il s’est saisi et qu’il a portés pour les faire aboutir, il s’agissait de contribuer à la fois au développement de la région liégeoise et de la Région wallonne. Si le Pays de Liège avait ses préférences, la Wallonie revêtait la dimension régionale indispensable à l’étendue de ses projets.
C’est marqué par ces grilles de lecture que j’ai lu le document du Conseil d’administration du Grand Liège, Ambitions pour Liège, dans sa version du 3 juin 2023. On ne peut qu’approuver la fine analyse du contexte et des tendances globales, le diagnostic de Liège – même s’il est parfois trop aimable -, ainsi que la description des défis qui a été faite dans cette note. Elle résume sans concession la situation liégeoise lorsqu’elle affirme : la cohérence manque. La gouvernance pèche par défaut. Et l’image n’est pas bonne.
L’essentiel est dit.
Néanmoins, nous sommes toujours dans le constat. Et s’il est cruel, les ambitions qui suivent dans le texte manquent probablement… d’ambitions.
En fait, pour la Wallonie comme pour Liège, nous avons l’habitude de tourner autour du pot. Nous savons où est le problème, nous connaissons la solution, mais nous craignons de nous en saisir. Le bon exemple, le plus important peut-être, est celui de la fragmentation dans la gouvernance. Nous la constatons et nous disons qu’il faut y remédier, notamment pour fonder une métropole d’avenir, d’un poids démographique suffisant. Et nous ajoutons – je l’ai entendu – sans aller jusqu’à la fusion.
Un Liège, panoramique (Dreamstime)
Paul Delforge a rappelé dans sa conférence l’effet de la fusion des communes de 1977. C’est une bifurcation dans la trajectoire de Liège sur les deux siècles qu’il a parcourus. En effet, a rappelé l’historien liégeois, avant la fusion des communes, quand Liège discutait avec Charleroi, Mons et Namur, Liège avec ses 145.000 habitants comptait à elle seule davantage d’habitants que Charleroi, Namur et Mons. En 1977, après la fusion – ou la pauvre fusion pour Liège, malgré ses 240.000 habitants – elle fait jeu égal avec Charleroi et ne représente plus que 36% de l’ensemble des quatre cités. Il faut retourner lire le Plan du ministère de l’Intérieur de 1972 ou les discussions autour du Plan porté par le ministre Joseph Michel (1974-1975) pour se souvenir des occasions manquées [3]. De surcroît, n’ayant pu s’entendre sur les ambitions pour Liège, les Liégeois n’ont embarqué ni Verviers ni Huy dans leur projet, ces villes ayant du reste été atteintes du même mal, pas davantage que Seraing et Herstal ! De même, son étroitesse de taille et de vue a empêché Liège de polariser tant l’Euregio Meuse Rhin que la Wallonie.
Faut-il le rappeler, les causes de ce désastre n’existent plus : les apprentis Césars qui pensaient préférable d’être le premier dans leur village que le second à Liège ne sont plus. On devrait pouvoir affirmer aujourd’hui qu’une bonne partie des 24 communes associées dans la dynamique Liège Métropole [4] a vocation à s’associer rapidement pour fonder un « Liège 3.0 » de près de 600.000 habitants. Le poids de la Ville équivaudrait alors à celui de Lyon et de ses neuf arrondissements. Cette véritable métropolisation constituerait une trajectoire. Un processus de développement de facteurs et de concentration de valeurs permettrait à ce Liège 3.0 d’atteindre la masse critique des fonctions nécessaires pour être connectées et contribuer aux réseaux globaux.
Au colloque “La Fabrique des Métropoles”, organisé dans le cadre du Bicentenaire de l’Université de Liège par l’Université de Liège et Urbagora, à la salle académique de l’Université de Liège les 24 et 25 novembre 2017, je concluais mon intervention en affirmant que, poussée au bout de sa logique, si l’idée de métropolisation réinterroge fondamentalement l’avenir de Liège, elle réinterroge aussi celui de la Wallonie [5]. Ainsi, reconstruire Liège implique d’élever ses ambitions au carré. Il s’agit tout à la fois de penser ses mots et de panser ses plaies. Revitaliser les friches est un exemple : le rythme de 100 ha par an attribué à toute la Wallonie suffira à peine à Liège pour la désengluer rapidement des scories de son passé industriel. Il faut dégager davantage de budgets à court terme tant c’est important. Malgré la glorification du TGV, les connexions restent insuffisantes tant pour le fret que pour les passagers. Faut-il continuer à passer par Bruxelles pour aller à Strasbourg ? Ce n’est qu’un exemple. Qu’on le veuille ou non, Liège reste aussi sur l’axe direct Paris-Berlin. Soigner ses plaies passe aussi pour Liège par ces autres conditions de métropolisation que sont l’apprentissage des langues, une recherche et développement de niveaux wallon, belge et européen, des logements et infrastructures dignes d’un monde en profonde mutation. Les entreprises doivent être à la fois au centre de toutes les préoccupations et les vecteurs de cette transformation, aux côtés de ces atouts que sont l’Université, les Hautes Écoles et les outils dynamisants comme Noshaq, la Cité des Métiers ou, demain, le GRE.
Si Liège cultive des ambitions pour elle-même, leur réalisation restera probablement modeste. Gageons que si ses ambitions s’élèvent à la mesure de la Wallonie, elle obtiendra par rétroaction davantage d’énergie et de vitalité qu’elle n’en a jamais reçu. Structurant l’espace wallon, la métropole liégeoise sera davantage reconnue comme partenaire crédible par Anvers et Bruxelles, ainsi que dans l’Euregio Meuse-Rhin et dans la Grande Région.
Philippe Destatte
@PhD2050
Lire aussi : Ph. DESTATTE, Métropole et métropolisation : entre honneur archiépiscopal et rêve maïoral, Blog PhD2050, https://phd2050.org/2017/11/27/metropole/
[1] Paul DELFORGE, Liège – Wallonie, du Congrès de Vienne à demain, Cycle de conférences 2022-2023 Histoire de Liège, 21 mars 2023. Video sur RTC : https://www.rtc.be/article/culture/histoire-de-liege-paul-delforge_1515274.html
[2] Jean LEJEUNE, Liège, de la principauté à la métropole, Anvers, Mercator, 1967.
[3] Les fusions de communes : vers l’application de la loi du 23 juillet 1971 (IV), dans Courrier hebdomadaire du CRISP, 1976/8, n°714, pages 1 à 25, CRISP, 1977.
[4] Liège Métropole, 2023. https://liege-metropole.be/qui-sommes-nous/
[5] Philippe DESTATTE, Métropole et métropolisation : entre honneur archiépiscopal et rêve maïoral, Blog PhD2050, Liège, 24 novembre 2017, https://phd2050.org/2017/11/27/metropole/
Christophe BREUER dir., Actes du colloque La fabrique des métropoles, p. 38-43, Liège, ULIEGE, 2018.
