Wallonie : reconfigurer l’économie régionale en boostant ses capacités européennes et anticipatrices

Namur, le 17 juin 2024

Il me revenait voici quelques jours que les négociateurs qui travaillent en vue d’élaborer un programme de législature avaient quelques difficultés à aborder la problématique de l’économie régionale. C’est une information difficile à croire notamment parce que les libéraux disposent depuis 2017 de ce département au sein du Gouvernement wallon, ensuite parce que l’Union wallonne des Entreprises (aujourd’hui dénommée AKT for Wallonia), l’Union des Classes moyennes et Agoria Wallonie possèdent des ressources utiles à fournir : un ensemble de policy papers, de notes, sans même évoquer le rapport de l’exercice de prospective opérationnelle Odyssée 2068 qui a rassemblé pas loin de 700 acteurs régionaux de 2019 à 2022.

Sur la table des négociateurs se trouve également un mémorandum particulièrement important et riche, déposé peu avant les élections par la direction générale Économie, Emploi et Recherche du  Service public de Wallonie (SPW EER). Arrivé beaucoup trop tard dans la campagne pour nourrir les programmes des partis politiques, ce document vient bien à point pour préparer les stratégies de la nouvelle législature. Loin de vouloir en faire une synthèse, notre propos sera plutôt de dire en quoi il nous semble particulièrement pertinent.

 

1. Les bases d’une stratégie de développement territorial des activités économiques

Une première ambition marquante du SPW EER est d’assumer un rôle d’anticipation des changements dans son écosystème d’acteurs en intégrant l’accélération des transformations du monde et en l’appliquant à « son rôle de régulateur, d’arbitre et de contrôleur » [1]. Cela implique évidemment une mission de veille stratégique, en connivence avec les acteurs, mais nécessite aussi un regard de long terme, probablement bien au-delà de 2030, qui n’est que l’an 1 de la prochaine législature. Notons que l’anticipation n’est pas que le regard lucide sur les choses qui surviennent, mais surtout l’action pour les éviter, s’y adapter ou les faire advenir.

La première intention que j’identifie comme particulièrement pertinente dans ce document est celle du développement d’une stratégie spatiale économique claire permettant d’objectiver le traitement des dossiers. Cette stratégie implique notamment la prise en compte de la dimension territoriale dans la conception des politiques industrielles et économiques en axant davantage leur conception sur des thématiques précises comme la motivation de l’utilité publique, la disponibilité de grands terrains, l’évaluation des besoins, etc. [2] Outre une dynamique de contractualisation entre la Région et les agences de développement territorial, il s’agit d’un pilotage blitzkrieg pour rencontrer les besoins de terrains pour une réindustrialisation rapide de la Wallonie. Cette stratégie implique – le document le mentionne – un dialogue avec des partenaires privés, mais aussi publics comme SNCB-Infrabel pour mobiliser des terrains de valeurs, souvent en friche depuis des décennies, et qui permettront non seulement de créer de l’activité, mais aussi de rencontrer les objectifs de zéro artificialisation nette. On le voit, cette dynamique construit les bases d’une stratégie de développement territorial des activités économiques.

 

2. Évaluer et, surtout, clarifier le périmètre des acteurs

Le mémorandum du SPW EER évoque également la nécessité d’évaluer le dispositif chèques-entreprises pour une optimisation de la pertinence des aides et de l’efficience du dispositif [3]. C’est en effet une nécessité tant pour les finances publiques que pour les entreprises et les consultants. On peut du reste se demander si ce n’est pas l’ensemble des aides aux entreprises qu’il faudrait à nouveau réformer en profondeur, mieux cibler et réduire : on se souvient de la formule du président de l’UWE, Pierre Mottet : la vocation d’une entreprise n’est pas d’être aidée par les pouvoirs publics. À l’heure où les investissements en recherche publique sont impératifs, il faut y songer. D’autant que la Recherche et l’Innovation, si elle est bien fléchée, bénéficie in fine aux entreprises.

À juste titre, l’économie sociale est valorisée et promue par le SPW EER comme un modèle de réponse aux défis des transitions inclusives disposant, au-delà du décret-cadre, de dispositifs et d’outils publics de financement [4]. L’ambition de définir et de piloter une nouvelle stratégie en matière d’économie sociale pour remplacer la dynamique Alternativ’ES Wallonia et moderniser les IDESS [5] pourrait être décisive – c’est moi qui l’ajoute – si le Gouvernement wallon veut enfin mettre fin au dispositif des Aides à l’Emploi (APE) et réintroduire une bonne partie de ces travailleuses et travailleurs dans le système économique.

La question centrale du paysage wallon de l’emploi et de la formation est évidemment abordée avec la nécessité impérative de clarifier le périmètre des acteurs, de les mettre davantage en synergie et de les embarquer dans une plus grande proactivité face à l’évolution du marché et des besoins des entreprises [6]. L’anticipation est là aussi un mot d’ordre avec des besoins grandissants de prospective des métiers. Ainsi s’ouvre le chantier de l’articulation entre les différentes missions du système de formation et d’emploi afin de le rendre plus cohérent et plus efficient. À lire les propositions du SPW EER, on observe néanmoins une nouvelle fois que les synergies ne pourront véritablement s’établir que par les changements institutionnels annoncés et attendus depuis longtemps entre la Communauté française et les régions. Pour ce qui concerne la récolte de données et l’anticipation de compétences des entreprises, l’Administration régionale pointe avec raison le peu de visibilité sur le travail réalisé par les différents membres de l’écosystème. La mise en place d’un réseau de veille des acteurs et opérateurs est assurément nécessaire, ainsi que la responsabilisation d’un acteur principal, tête de réseau, qui pourrait, en effet, être le SPW EER, reconfiguré selon ses ambitions.

 

3. Une rationalisation ambitieuse du paysage de la Recherche et de l’Innovation

Rappelant les différentes initiatives déjà prises dans le cadre du Plan de Relance, de Circular Wallonia, de la Stratégie de Spécialisation intelligente (S3), des Pôles de Compétitivité, ainsi que la mise en place d’un « nombre conséquent de mesures », la direction générale de l’Économie de l’Emploi et de la Recherche estime à juste titre que l’heure est venue d’évaluer « mesure par mesure » si et comment ces initiatives ont conduit à l’impact escompté [7]. Comme l’indique à L’Echo le directeur général du département, Lionel Bonjean, il faut mener une analyse d’impact des aides à la recherche, démarche véritablement pionnière, et miser sur les secteurs où la Wallonie est la plus forte. Derrière cette étude d’impact, ajoute-t-il, il faut faire en sorte que notre recherche soit toujours en avance afin de permettre à nos entreprises de continuer à faire du business [8].

Research Innovation – Nicoelnino – Dreamstime

Le SPW EER s’interroge également sur la complexité, la lisibilité et l’efficience de l’écosystème wallon de Recherche et d’Innovation, malgré les efforts de massification des centres de recherche agréés. On ne saurait mieux dire… Des évaluations de l’impact de l’ensemble des aides à la recherche et des mécanismes de R&I devraient donc permettre d’optimiser la pertinence des aides et l’efficience des dispositifs, de redéfinir le rôle et les missions des Pôles de compétitivité, de préparer la prochaine S3 post-2027 et d’accroître le fonctionnement collectif ainsi que l’impact des centres de recherche. Dès lors, une des ambitions majeures de l’Administration est-elle de rendre le Décret Recherche plus adapté aux enjeux politiques et internationaux en évolution ainsi que mieux répondre aux attentes des bénéficiaires (universités, hautes écoles, entreprises, centres de recherches agréés, etc.) en matière de simplification et de numérisation des procédures [9]. L’analyse de la DG EER met en évidence le fait que près de la moitié des centres de recherche agréés travaillent sur des thématiques proches, voire similaires. Cette situation aboutit à une dispersion des ressources et à une présence mitigée dans les programmes-cadres de recherche et d’innovation européens alors qu’ils pourraient jouer un rôle efficace pour relayer les avancées technologiques de la Wallonie et entraîner dans leur sillage ses PME [10]. On ne peut que se réjouir de la volonté de l’Administration de mettre en place une rationalisation ambitieuse du paysage des CRAs et créer un effet de levier économique d’ampleur. [11]

 

Conclusion : un acteur clé de la politique de double transition industrielle

Il ne fait pas de doute que l’ambition du SPW, dans ses différentes dimensions et départements – donc pas seulement l’EER -, est un atout majeur pour l’avenir de la Région. D’autres mémorandums du SPW méritent d’ailleurs d’être passés en revue, comme ceux de certains OIP d’ailleurs. Nous avons pu les mobiliser pour les travaux du Collège régional de Prospective 2023-2024 mis en place par l’Institut Destrée.

Au-delà de la volonté du département Économie Emploi et Recherche de trouver une meilleure articulation avec les outils d’innovation de la Région – on pense à Circular Wallonia ou Digital Wallonia –, il s’agit de trouver une nouvelle et vigoureuse efficience opérationnelle dans un nouveau partenariat avec les entreprises. À la lumière des crises récentes, des transitions nécessaires, mais aussi de l’importance de la dimension européenne mise en évidence lors de la présidence belge de l’Union, Lionel Bonjean et son équipe ont bien compris la nécessité de monter en compétence sur les outils de management du XXIe siècle : qualité et disponibilité des données, analyse préalable d’impact, sécurité et intelligence stratégiques, efficacité numérique.

Enfin, pour devenir l’acteur clé de la politique de double transition industrielle [12], le SPW EER veut développer ses capacités prospectives et anticipatrices [13]. Son dispositif apparaît double : d’une part, reconstituer les ressources de sa Cellule interdépartementale Europe et la faire évoluer en Cellule de prospective et de stratégie européenne, d’autre part, développer des connivences opérationnelles avec les parties prenantes wallonnes actives dans son périmètre de compétence.

On ne peut assurément qu’encourager cette administration wallonne ouverte et déterminée…

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Mémorandum 2024, Economie, Emploi, Recherche, Le SPW EER, moteur de la transition, p. 25, Namur, SPW-Ediwall, Juin 2024, 228 p.

[2] Mémorandum…, p. 39-41.

[3] Mémorandum…, p. 43sv.

[4] Mémorandum…, p. 61sv.

[5] Initiatives de Développement de l’Emploi Service de Proximité à finalité sociale, Mémorandum…, p. 65sv.

[6] Mémorandum… p. 79. – François-Xavier Lefèvre recense dans L’Echo 37 CEFA, 157 CISP, 13 CFISPA, 7 prestataires agréés dans l’octroi des chèques formation à la création d’entreprise, 84 opérateurs Digistart, 12 Saace, 11 MIRE, sans compter la promotion sociale, l’enseignement supérieur, l’IFAPME, le Forem, les Régies de quartier, les centres de compétences, les pôles de compétitivité, les opérateurs privés… François-Xavier LEFEVRE, L’administration élabore 38 fiches pour booster l’économie wallonne, dans L’Echo, 12 juin 2024. https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/l-administration-elabore-38-fiches-pour-booster-l-economie-wallonne/10551011.html

[7] Mémorandum.., p. 130sv.

[8] F-X LEFEVRE, L’administration élabore 38 fiches pour booster l’économie wallonne, dans L’Echo, 12 juin 2024.

[9] Mémorandum.., p. 141sv.

[10] Mémorandum…, p. 150.

[11] Mémorandum…, p. 151.

[12] Mémorandum, p. 193 sv.

[13] Mémorandum.., p. 191.

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