L’art de la paix : instituer le bien commun en armant la sagesse…
Bruxelles, le 1er juin 2024
Ce texte est la traduction française du document de référence de mon intervention dans la session » Causes profondes et remèdes à la montée de l’insécurité, des troubles sociaux, de la guerre et de la violence et des turbulences mondiales » lors de la 64e Conférence et Assemblée générale de l’Académie mondiale des Arts et des Sciences, le 16 mai 2024.
1. Introduction: épouser sans cesse la complexité du monde
Il est toujours extrêmement difficile d’objectiver une tendance à l’accroissement de la violence dans le monde ou des risques de conflagration qui nous guettent. On affirme aujourd’hui le retour aux rapports de forces et aux initiatives brutales comme des marques du XXIe siècle. Sans les minimiser, l’historien doit constater qu’il s’agit plutôt de la caractéristique de l’humanité depuis plus de 40 siècles.
Néanmoins, comme en témoignent les données recueillies par l’Uppsala Conflict Data Program (UCDP) de l’Université suédoise d’Uppsala, alors que le nombre de guerres reste assez constant depuis 1946, les conflits mineurs sont en accroissement sensible depuis 2010, après une diminution dans la période qui a suivi la chute du Mur de Berlin et ses conséquences sur le reste du monde.
Conflits étatiques par niveau d’intensité (1946-2022) [1]
Comme le constate Peter Wallensteen, pour l’ensemble du monde, le nombre total de conflits armés est stupéfiant. Malgré les efforts considérables déployés pour les résoudre, il semble que, pour chaque conflit résolu entre les parties grâce aux efforts internationaux, un nouveau émerge, souvent prolongé par des groupes dissidents, nécessitant le même mélange d’improvisation et de procédures opérationnelles normalisées de la part de la communauté internationale [2].
La nature même de ces conflits évolue au point qu’à la distinction classique entre guerre interétatique et guerre civile, se substitue une trichotomie pour l’analyse. La première catégorie comprend les conflits interétatiques autour du territoire et du gouvernement. Dans la deuxième, on identifie les conflits intraétatiques autour du gouvernement et une troisième catégorie contient les conflits intraétatiques autour du territoire [3]. Il faut observer que, alors que pendant la période 2000-2010, ils n’étaient que 4 sur 73, de 2011 à 2021, les conflits interétatiques représentent 7 conflits sur un total de 110. Sur l’ensemble de la période 1989-2021, les conflits interétatiques s’élèvent à 14 sur 190 [4].
Quant au professeur de prospective, il répète depuis longtemps que considérer la chute du mur de Berlin ou l’effondrement de l’URSS comme des événements marquant définitivement la fin de la Guerre froide ne pourrait être établi que sur une longue durée que nous n’avons manifestement pas atteinte. Nous connaissons aujourd’hui en Ukraine une guerre de haute intensité. Une de ses issues possibles est qu’elle débouche sur un partage de ce pays le long du Dniepr – ou d’une démarcation plus à l’Est ou à l’Ouest – et qu’un nouveau rideau de fer sépare à terme et pour longtemps le continent européen. Que l’on soit par contre, actuellement face à une bifurcation porteuse d’un nouveau bouleversement géopolitique du monde, il apparaît difficile d’en douter [5].
Dès lors, constatons seulement que, en 2024, dans certaines régions – comme en Europe – la pression médiatique s’accroît autour des difficultés et s’ajoute à la mise en cause de notre modèle de vie depuis la prise de conscience du changement climatique, ainsi que les ravages de la pandémie de Covid-19. Cette dernière a, rappelons-le, jusqu’ici causé plus de 6,7 millions de morts.
Déterminer une cause sous-jacente à l’ensemble de ces symptômes paraît assez vain et pourrait même relever d’une linéarité que notre conscience de la complexité du monde n’accepterait pas. Comme écrivent justement les auteurs rassemblés en mars 2024 autour de Garry Jacobs et Janani Ramanathan : une focalisation fragmentaire sur des questions isolées serait inadéquate à un moment où les liens et les interdépendances entre les questions, les disciplines, les secteurs, les régions et les cultures d’un monde de plus en plus globalisé sont devenus si évidents et si déterminants [6].
Il reste que, précisément, tous les efforts et initiatives, notamment menés par la World Academy of Art & Science (WAAS) et aussi par le Millennium Project, en particulier en matière d’éducation, pour mettre en évidence cette complexité et les interrelations entre les différentes problématiques qui nous préoccupent, sont salutaires.
Mais cette complexité nous rappelle qu’il n’existe pas de réponse simple aux freins qui affectent la mise en œuvre de l’Agenda 2030 et qu’il faudra poursuivre les efforts dans un ensemble de directions variées pour permettre des accélérations salutaires et des issues favorables.
2. Le manque d’intérêt général et de bien commun au niveau international
Celles et ceux qui sont acculturés à la prospective stratégique ou opérationnelle savent combien il est difficile d’avancer ensemble vers un but collectif comme la paix, la sécurité, l’harmonie ou la soutenabilité, sans inscrire l’idée de bien commun comme finalité dans une vision partagée.
Or, ainsi que le rappelle le juriste suisse Robert Kolb, la société internationale est marquée par un déficit flagrant et une faiblesse structurante de bien commun. Ce concept est, en droit international, la recherche d’un équilibre harmonieux des intérêts généraux et des intérêts individuels, entre l’individuel et le collectif à chaque moment de l’histoire… Concrétisé dans l’ordre social, ce bien commun devient un principe qui est pertinent pour l’application du droit : il régente l’interprétation des normes en leur indiquant une finalité suprême vers laquelle elles doivent tendre [7].
L’idée de véritable communauté internationale fondée sur des valeurs communes est constamment challengée par une souveraineté exacerbée des États. Ainsi, la société internationale ne semble pas réellement exister ou prendre une forme concrète et active, n’étant qu’une société de sociétés, et ses sociétés composantes croient très largement pouvoir se suffire à elles-mêmes. Pour le professeur de droit international à l’Université de Genève, cette primauté régulière du bien particulier sur le bien collectif se manifeste par une distorsion grave du spectre du bien commun. Dans les domaines vitaux, ce spectre frise l’anarchie et laisse libre carrière à la puissance. Et, en effet, souveraineté, nationalisme, particularisme règnent en maître dans notre monde. Le bien commun universel n’est encore que l’aspiration de quelques cercles éclairés [8].
Quel pourrait être ce bien commun ? Peut-être, comme l’imaginait ou l’observait le philosophe et historien français Raymond Aron : un intérêt suprême ? Durant les années soixante, l’auteur de Paix et guerre entre les nations voyait cet intérêt dans la solidarité des deux Grands contre la guerre totale [9], solidarité à ne pas s’autodétruire. C’était, pour les États-Unis et la Russie un moyen de dépassement de conceptions du monde et d’idéologies apparemment inconciliables. La menace réciproque du feu nucléaire et l’ombre de la mort pour tous qui en auraient découlé constituaient cet intérêt, à défaut d’un bien commun. Mais le bien commun était bien présent : c’était – et cela reste dans une certaine mesure – la sauvegarde de la civilisation, ou l’aspiration à la civilisation harmonieuse.
D’autres puissances majeures ont émergé depuis l’époque de la Guerre froide : la Chine, l’Inde, etc. D’autres facteurs d’autodestruction également : si l’apocalypse nucléaire n’est pas écartée, le changement climatique a pris de l’ampleur et constitue une menace supplémentaire dans un monde où la population est passée de 3 à 8 milliards d’êtres humains en soixante ans.
La lutte contre le changement climatique a vocation à constituer l’intérêt suprême des nations et le bien commun de la civilisation. Ce, au nom de quoi, toute guerre et crise entre pays du monde devraient être bannies. Ainsi, la paix et la justice internationales pourraient être réalisées par la prise en compte réelle par l’ensemble des États du bien commun que représentent la société universelle, la nature, la biosphère. Comme l’annonce Robert Kolb, cette communauté internationale pourrait générer une espèce de droit constitutionnel [10], à l’échelle de la planète. La solidarité collective l’emporterait sur la souveraineté étatique et les ambitions particulières démesurées.
Disposant dès lors d’une finalité commune, comment appliquer cette volonté collective ?
3. Armer la sagesse ? La faillite de la diplomatie et de la dissuasion
Nous tâcherons demain d’armer la sagesse, mais nous ne laisserons pas prescrire les valeurs humaines qu’il nous enseigna et dont il fut le vivant modèle, affirmait Raymond Aron le 27 janvier 1945 en hommage au philosophe français Léon Brunschvicg (1869-1944) [11].
3.1. Les Nations unies
Armer la sagesse, c’est l’espoir et la nécessité de cette Après-Guerre. Les buts et principes de la Charte des Nations Unies incarnent cet espoir. Bien connu, l’article premier marque l’ambition de l’organisation :
- Maintenir la paix et la sécurité internationales et à cette fin : prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d’agression ou autre rupture de la paix, et réaliser, par des moyens pacifiques, conformément aux principes de la justice et du droit international, l’ajustement ou le règlement de différends ou de situations, de caractère international, susceptibles de mener à une rupture de la paix;
- Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde;
- Réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d’ordre économique, social, intellectuel ou humanitaire, en développant et en encourageant le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinctions de race, de sexe, de langue ou de religion;
- Être un centre où s’harmonisent les efforts des nations vers ces fins communes [12].
Malheureusement, les articles 45 et 47 de la Charte sont moins connus, puisqu’ils sont restés jusqu’ici lettre morte [13] :
Sculpture aux Nations Unies à New York – Photo Dreamstime, Palinchak
Article 45
Afin de permettre à l’Organisation de prendre d’urgence des mesures d’ordre militaire, des Membres des Nations Unies maintiendront des contingents nationaux de forces aériennes immédiatement utilisables en vue de l’exécution combinée d’une action coercitive internationale. Dans les limites prévues par l’accord spécial ou les accords spéciaux mentionnés à l’Article 43, le Conseil de sécurité, avec l’aide du Comité d’état-major, fixe l’importance et le degré de préparation de ces contingents et établit des plans prévoyant leur action combinée.
Article 47
- Il est établi un Comité d’état-major chargé de conseiller et d’assister le Conseil de sécurité pour tout ce qui concerne les moyens d’ordre militaire nécessaires au Conseil pour maintenir la paix et la sécurité internationales, l’emploi et le commandement des forces mises à sa disposition, la réglementation des armements et le désarmement éventuel.
- Le Comité d’état-major se compose des chefs d’état-major des membres permanents du Conseil de sécurité ou de leurs représentants. Il convie tout Membre des Nations Unies qui n’est pas représenté au Comité d’une façon permanente à s’associer à lui, lorsque la participation de ce Membre à ses travaux lui est nécessaire pour la bonne exécution de sa tâche.
- Le Comité d’état-major est responsable, sous l’autorité du Conseil de sécurité, de la direction stratégique de toutes forces armées mises à la disposition du Conseil. Les questions relatives au commandement de ces forces seront réglées ultérieurement.
- Des sous-comités régionaux du Comité d’état-major peuvent être établis par lui avec l’autorisation du Conseil de sécurité et après consultation des organismes régionaux appropriés [14].
Ces articles constituent les bras armés de la sagesse dont devrait être porteuse la communauté internationale ainsi que les institutions qui la soutiennent.
Si Raymond Aron affirmait que la force militaire demeure le fondement de l’ordre international, il reconnaissait qu’elle n’est ni partout ni en tout point décisive » [15]. Le Vietnam de son époque ou l’Afghanistan de la nôtre nous le rappellent.
Mais, pour ne prendre que quelques exemples récents : le Congo, le Yémen, le Soudan, l’Ukraine et Gaza montrent la faillite à la fois de la diplomatie et de la dissuasion internationales. Autant d’exemples de notre incapacité à assumer la paix et à protéger les personnes.
Incapacité dans la gouvernance mondiale, incapacité également dans la gouvernance du continent européen pour ce qui concerne la guerre en Ukraine.
3.2. L’Europe
Je m’attarderai quelque peu sur l’incapacité de l’Europe tant il est nécessaire de plutôt balayer devant sa porte plutôt que de fustiger encore une fois les Nations unies. Outre l’OTAN, trois institutions sont, à des degrés divers, en charge de cette tâche de sécurité dans ses différentes dimensions : l’Union européenne, le Conseil de l’Europe et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, que l’on oublie souvent, mais qui fut un des artisans des Accords de Minsk de septembre 2014 [16].
Depuis le rejet de la Communauté européenne de Défense par l’Assemblée nationale française le 30 août 1954 et la création dans la foulée de l’Union de l’Europe occidentale, les efforts n’ont pas manqué pour tenter de construire une défense européenne qui permette d’armer la sagesse diplomatique affirmée de l’Europe [17]. En dehors ou au sein de l’OTAN. Ces efforts ont finalement débouché sur peu.
Ainsi, lors de la dislocation de la Yougoslavie, l’Union européenne a pris conscience de son incapacité tant diplomatique que militaire d’intervenir sur son propre continent et a dû s’effacer à deux reprises devant l’OTAN : en 1995 en Boznie-Herzégovine et en 1999 au Kosovo [18]. De conseils européens (notamment Cologne et Helsinki en 1999) en révision des traités (notamment Maastricht en 1992, Nice en 2001, Lisbonne en 2007), les initiatives pour mettre en place des programmes, créer des institutions et rassembler des fonds se sont multipliées en vue de construire une Politique européenne de Sécurité et de Défense (PESD). L’Union a établi un Comité politique et de Sécurité (COPS) et institué un Comité militaire (CMUE) et un État-major (EMUE) en vue de déploiement préventif de forces militaires. Elle a décidé de créer une force de réaction rapide de 60.000 hommes, décision jusqu’ici peu suivie d’effets. Qu’on en juge : en avril 2024, le président français Emmanuel Macron plaidait à nouveau à la Sorbonne pour atteindre la taille critique de 5000 soldats sous drapeau européen…
Alors que le Traité de Maastricht avait placé la Politique étrangère et de Sécurité commune (PESC) entre les mains du président du Conseil européen, le Traité de Lisbonne a institué le Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (art 18 du TUE) qui dispose d’une administration, donc d’une sorte de ministère des Affaires étrangères de l’Union.
La représentation extérieure de l’Union se trouve donc exercée par trois acteurs : le président du Conseil européen, la Commission et le Haut représentant, ce qui – cela n’a échappé à personne – crée quelques tensions et ne facilite pas l’action diplomatique [19].
A la suite de l’agression russe sur l’Ukraine de 2022, l’Union a adopté une stratégie commune (la Boussole stratégique) et a créé un Fonds européen de Défense doté de près de 8 milliards d’euros d’ici 2027. Ce montant peut toutefois encore paraître dérisoire compte tenu des enjeux géopolitiques et de la comparaison avec les moyens mobilisés par certains pays européens pour moderniser leur armée : 100 milliards d’euros pour l’Allemagne, 120 milliards pour la Pologne [20]. Ces initiatives européennes communes n’ont pas toujours été encouragées par les États-Unis et ont été parfois freinées par les États européens eux-mêmes, en particulier ceux qui avaient adopté un statut international de neutralité tout en étant membres de l’Union (Finlande, Suède, Danemark, Autriche) [21]. Mais ne nous voilons pas la face : c’est le particularisme et la souveraineté étatique, corollaires de l’absence de conscience d’un bien commun qui reste le frein principal. Comme l’écrivait en 1976 ce grand promoteur de l’intégration européenne, Jean Monnet : les nations souveraines du passé ne sont plus le cadre où peuvent se résoudre les problèmes du présent [22].
Il est temps de construire une autonomie stratégique, donc aussi militaire, de l’Union européenne permettant de peser sur le théâtre diplomatique mondial et de contribuer à promouvoir les valeurs de paix et de solidarité qui ont présidé à la fondation de l’Union.
Ainsi, si on ne peut pas suivre le président Macron sur ce qu’il qualifie d‘ambiguïté stratégique en parlant d’envoi de troupes européennes sur le front ukrainien, il faut saluer son idée volontariste de faire émerger un paradigme nouveau en matière de défense : la défense crédible du continent européen. Pour l’Europe, a-t-il rappelé, prendre ses responsabilités, c’est décider elle-même et piloter sa propre action en matière de défense. Cette puissance de défense s’appuie évidemment sur une diplomatie permettant de continuer d’avoir des partenariats avec les pays tiers, c’est-à-dire bâtir une Europe en capacité de montrer qu’elle n’est jamais le vassal des États-Unis d’Amérique et qu’elle sait aussi parler à toutes les régions du monde, aux émergents, à l’Afrique, à l’Amérique latine. Pas simplement par des accords commerciaux, mais avec de vraies stratégies de partenariat équilibré et réciproque [23].
Conclusion : une diplomatie plus préventive
Cinq pratiques de Droit international se sont développées au cours des siècles avant de s’inscrire à l’article 33 de la Charte des Nations Unies en 1945 :
Les parties à tout différend dont la prolongation est susceptible de menacer le maintien de la paix et de la sécurité internationales, doivent rechercher, avant tout, par voie de négociation, d’enquête, de médiation, de conciliation, d’arbitrage, de règlement judiciaire, de recours aux organismes ou accords régionaux ou par d’autres moyens pacifiques de leur choix.
La négociation, voie diplomatique traditionnelle a une vocation préventive. Prenant la forme de bons offices, elle permet d’œuvrer à la mise en place d’une négociation sans y prendre part ni imposer de solution.
L’enquête internationale, instituée par la convention de La Haye du 29 juillet 1899, en même temps que l’arbitrage, permet, par différents moyens d’investigation, de rechercher des faits à l’origine d’un litige et d’en faire rapport aux parties.
La médiation propose les bases de la négociation et intervient dans son déroulement.
La conciliation ne se contente pas d’examiner les faits constitutifs du différend : les commissions de conciliation doivent parvenir à une solution.
L’arbitrage est un procédé juridictionnel de prévention et de résolution des différents internationaux qui s’est développé depuis le XIXe siècle [24].
Comme nous le rappelle l’historienne française Laurence Badel, la diplomatie peut prendre la forme, aux Nations unies comme dans les instances européennes, d’un instrument de négociation avant d’être un lieu de débat [25]. La diplomatie préventive active, chère à Dag Hammarskjöld (1905-1961) [26], apparaît être très éloignée de la diplomatie de l’apaisement marquée par l’ombre de la crise de Munich en 1938. Combien de fois n’y a-t-on pas fait référence ces dernières années : évoquer la négociation diplomatique avec le Kremlin équivalant à se faire traiter de « munichois ». Selon Peter Wallenstein, professeur bien connu et ancien directeur du Peace and Conflict Departement de l’Université d’Uppsala, le concept de diplomatie préventive comprend les actions constructives entreprises pour éviter la menace, l’utilisation ou la diffusion probable de la force armée par les parties à un différend politique [27].
Si cette approche a été revitalisée par Boutros Boutros-Ghali dans son Agenda pour la Paix de janvier 1992, les organisations européennes ont tenté d’en faire un fondement essentiel de leur pratique au lendemain de la chute du Mur de Berlin [28]. Sans probablement parvenir à la rendre crédible, pour les raisons que nous avons mentionnées.
L’importance pour la World Academy of Art and Science (WAAS) de cultiver les valeurs qui fondent ses principes est essentielle : la coexistence pacifique, la convivialité, l’humanité partagée, la solidarité universelle et la coresponsabilité pour des avenirs communs [29]. Elles sont de nature à fonder ce bien commun universel dont nous avons tant souligné la nécessité. Celui-ci, c’est trivial de le rappeler, ne peut se faire que par le dialogue des personnes éduquées à ces valeurs, mais aussi à la compréhension du monde et au dialogue lui-même. Apprendre à se comprendre et à se parler n’est pas anodin. La culture européenne fait de la négociation l’art de la connaissance de l’Autre, rappelle Laurence Badel. Connaître sa culture et réfléchir au mode de communication le meilleur pour traiter avec lui sont considérées comme des facteurs déterminants de la négociation [30]. Dès lors, bien sûr, l’éducation doit rester centrale dans tout effort de construction du monde. Cette éducation doit être celle qui nous dégage de nos certitudes pour, comme l’affirme si bien le pédagogue Philippe Meirieu, faire dialoguer convictions et connaissances [31]. Ces connaissances passent évidemment par la compréhension de l’autre et des trajectoires de temporalités : rétrospectives, présentes et prospectives. Personne ne devrait s’étonner que je le rappelle.
La WAAS sait aussi à quel point toute approche d’enjeu comme celui de la sécurité et de la paix ne peut uniquement trouver de réponse dans les domaines diplomatiques et militaires, de la négociation et de la violence. On a beaucoup souligné dans les rapports avec la Russie la faillite d’un modèle de paix fondé sur le commerce et la circulation des biens et des capitaux. Les dimensions systémiques et complexes à la fois des relations mondiales nous imposent de prendre en considération ces dimensions économiques et sociales. S’interrogeant en 2001 sur les relations entre l’European Security and Defense Policy et l’OTAN, le National Defense Research Institute de la RAND Corporation notait bien que, à l’avenir, elle dépendrait également des relations économiques transatlantiques [32]. L’ambition de faire de l’OTAN un système global après le 9/11 n’a évidemment pas changé cette problématique, dont d’ailleurs, à cette époque, la Russie paraissait encore partie prenante.
De surcroît, des méthodes et techniques de gouvernance mises en avant par la WAAS dans ses ambitions pourront être creusées et cultivées. La diplomatie préventive passe effectivement par les analyses d’impact préalable des décisions à prendre [33]. Le monde ne saurait se construire par des coups de dés. La rationalité des décisions se pense et s’élabore.
C’est encore Raymond Aron qui l’affirmait : la conduite raisonnable de la politique est la seule rationnelle si l’on donne pour fin au commerce des États la survie des uns et des autres, la prospérité commune et l’économie du sang des peuples [34].
Le sang des peuples – des hommes, des femmes et des enfants -, c’est évidemment ce qui est en jeu lorsqu’on parle de sécurité. Et c’est une raison essentielle pour se saisir de cet enjeu avec toute l’intelligence et la volonté requises.
C’est tout l’art de la paix.
Philippe Destatte
@PhD2050
[1] Davies SHAWN, Therese PETTERSSON & Magnus ÖBERG, Organized violence 1989-2022 and the return of conflicts between states?. in Journal of Peace Research, 2023. https://ucdp.uu.se/downloads/charts/
[2] Peter WALLENSTEEN, Understanding Conflict Resolution, p. 38, Los Angeles, Sage, 2023. For the world as a whole, the total number of armed conflicts is staggering. Despite great efforts at conflict resolution, it appears that, for each conflict solved between parties with international efforts, a new one emerges, often pursued by splinter groups, requiring the same mix of improvisation and standard operating procedures by the international community.
[3] P. WALLENSTEEN, Understanding Conflict Resolution…, p. 82-83.
[4] Source UCDP, March 2022, in P. WALLENSTEIN, Understanding Conflict Resolutions…, p. 76.
[5] Emmanuel TODD et Baptiste TOUVEREY, La défaite de l’Occident, p. 19, Paris, Gallimard, 2024.
[6] a piecemeal focus on single issues would be inadequate at a time when the inter-linkages and interdependencies between issues, disciplines, sectors, regions and cultures of an increasingly globalized world had become so evident and determinative Garry JACOBS, Janani RAMANATHAN e.a., Origines and Pathways for the Future of the World Academy of Art & Science Strategic Perspectives and Opportunities, in Cadmus, March 6, 2024. https://cadmusjournal.org/article/volume5-issue3-p1/origins-and-pathways-future-of-waas
[7] Robert KOLB, Théorie du Droit international, 3ed., p. 421-424 et 429, Bruxelles, Bruylant, 2022.
[8] Ibidem, 431.
[9] Raymond ARON, Paix et Guerre entre les nations, Préface de la quatrième édition, p. 7, Paris, Calmann-Lévy, 1966.
[10] R. KOLB, Théorie du Droit international…, p. 440.
[11] Raymond ARON, La philosophie de Léon Brunschvicg, dans Revue de métaphysique et de morale, t. LV, n° 1-2, 1945, pp. 127-140, p. 140. https://www.jstor.org/stable/40899141
[12] Charte des Nations Unies, Paix, dignité et égalité sur une planète saine, Version intégrale : https://www.un.org/fr/about-us/un-charter/full-text
[13] R. KOLB, Théorie du Droit international…, p. 433.
[14] United Nations Charter, Peace, dignity and equality on healthy planet, United Nations, https://www.un.org/en/about-us/un-charter/full-text.
[15] R. ARON, Paix et guerre entre les nations… p. 11.
[16] Laurence BADEL, Diplomaties européennes, XIXe-XXIe siècles, p. 433-434, Paris, Presses de Science Po, 2021.
[17] Voir Daniel MÖCKLI, European Foreign Policy during the Cold War, Health, Brandt, Pompidou and the Dream of Political Unity, London-New York, Tauris, 2009. – Sylvain KAHN, Histoire de la construction de l’Europe depuis 1945, Paris, PUF, 2021. – Pierre HAROCHE, Dans la forge du monde, Comment le choc des puissances façonne l’Europe, Paris, Fayard, 2024.
[18] Ibidem, p. 434.
[19] Federica BICCHI & Nikla BREMBERG, European Diplomacy in Practice, Interrogating Power, Agency and Change, London-New York, Routledge, 2018.
[20] Francisco Juan GOMEZ MARTOS, La défense commune européenne : ambition légitime ou vœu pieux ? dans Pascale JOANNIN dir., L’État de l’Union, Rapport Schuman 2023 sur l’Europe, p. 164, Paris, Fondation Robert Schuman, Éditions Marie B, 2024.
[21] Nicolas BADALASSI, Histoire de la sécurité européenne depuis 1945, De la Guerre froide à la guerre en Ukraine, p. 182, Paris, A. Colin, 2024.
[22] Jean MONNET, Mémoires, p. 617, Paris, Fayard, 1976.
[23] Bâtir un nouveau paradigme, Discours à la Sorbonne d’Emmanuel Macron 25 avril 2024.
[24] L. BADEL, Diplomaties européennes…, p. 427-428.
[25] L. BADEL, Diplomaties européennes…, p. 376, 406, 425, 430.
[26] Dag Hammarskjöld, Le rôle vital des Nations unies dans une diplomatie de la réconciliation., Londres, 2 avril 1958. #
[27] Peter WALLENSTEEN, Preventing Violent Conflict, Past Record and Futures Challenges, p. 34, DPCR-Uppsala University, 1998. – P. WALLENSTEEN, Understanding Conflict Resolution…, p. 286sv.
[28] L. BADEL, Diplomaties européennes…, p. 431.
[29] G. JACOBS, J. RAMANATHAN e.a., Origins and Pathways…
[30] L. BADEL, Diplomaties européennes…, p. 377.
[31] Philippe MEIRIEU, Ce que l’école peut encore pour la démocratie, Deux ou trois choses que je sais(peut-être) de l’éducation et de la pédagogie, p. 37-52, Paris, Éditions Autrement, 2020.
[32] Robert E. HUNTER, The European Security and Defense Policy, NATO’s Companion or Competitor?, p. 159-161, Arlington, Rand – Rand Europe, National Defense Research Institute, 2002.
[33] Philippe DESTATTE, Accroître la rationalité des décisions par l’analyse préalable d’impact, Namur, 4 octobre 2020, Blog PhD2050,
https://phd2050.org/2020/10/04/impact/
[34] R. ARON, Paix et Guerre des nations…, p. 57.
