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Eupen, le 18 mai 2021

Avant d’aborder les recommandations qui constituent le cœur et le message principal du Groupe d’Experts 5G (GE5G dans ce qui suit) institué par le Gouvernement de Wallonie, et cornaqué par l’Agence wallonne du Numérique, je voudrais faire trois remarques générales qui permettent à mon sens d’aborder aussi sereinement que possible le déploiement de la 5G qui est, n’en doutons pas, une problématique complexe [1].

 

1. Trois remarques générales

1.1. Une technologie développée pour les professionnels et les entreprises

On ne comprend pas bien la 5G  si on n’intègre pas l’idée qu’elle a été conçue tel un système de communication destinée aux professionnels et aux entreprises [2]. Cinquième génération de réseaux mobile depuis le début des années 1980, la 5G n’apparaît pas comme une simple évolution des générations précédentes qui se succèdent à un rythme plus ou moins décennal.

La conception de cette technologie part du constat que les services offerts par la 4G ne correspondent plus aux besoins des entreprises. L’objectif de la 5G consiste donc à remplacer les accès terrestres vétustes, par câble, par des accès hertziens, sans fil, vers des centres de données en utilisant des logiciels professionnels adaptés aux différents métiers. Ainsi, contrairement aux générations précédentes de téléphonie mobile qui ne prenaient en charge que le transport de données d’un utilisateur vers un autre, la 5G se préoccupe des applications. C’est en cela qu’on se risque parfois à souligner qu’il s’agit d’une transformation profonde ou, comme le disent les Anglo-saxons, a GPT: General Purpose Technology. On peut définir ce GPT comme une technologie générique simple, reconnaissable en tant que telle sur toute sa durée de vie. Elle dispose dès l’origine de nombreuses possibilités d’amélioration et finit par être largement utilisée, permettant de nombreuses applications et porteuse d’un grand nombre d’effets d’entraînement [3].

Dreamstime – Nmedia

Ainsi, un des éléments les plus novateurs de la 5G est l’utilisation du cloud computing, des centres de données regroupant de nombreux serveurs en un lieu physique unique et permettant non seulement le stockage, mais le traitement des données – calcul notamment – par des applications dédiées. L’edge computing permet d’optimiser ce traitement, en développant un cloud non au centre du réseau, mais à sa périphérie, dans une architecture proche des antennes, donc à la source des données, en s’appuyant sur des délais d’accès très courts [4].

Si on observe donc un saut technologique, c’est pour les professionnels et les entreprises, les particuliers s’inscrivant dans la continuité des réseaux précédents. Ainsi, l’ambition de la 5G est-elle d’augmenter la productivité des entreprises et non celle des utilisateurs de smartphone, dans trois grandes directions :

– l’augmentation des débits lors des déplacements professionnels : trains, avions, voitures ;

– le renforcement de la réactivité et de la fiabilité du système dans les missions critiques grâce entre autres à une latence réduite au minimum :  automatisation des véhicules connectés, pilotage automatique des usines, chaînes de production, imprimeries (Industrie 4.0), internet tactile pour commandes de robots et de drones à distance, etc.

– la connectivité des objets du monde professionnel (IoT) : matériel médical, capteurs et actionneurs d’usines, d’immeuble intelligent, de villes intelligentes, etc. [5]

Il faut noter que le temps de latence des missions critiques est de l’ordre d’une milliseconde, soit le temps de parcours de l’émetteur au centre de données près de l’antenne 5G, le traitement, puis le retour à l’émetteur [6]. La force de la technologie 5G est qu’elle possède au niveau des antennes des points de synchronisation entre les équipements, assurant l’arrivée d’un message dans un temps déterminé, ce que la WIFI ne permet pas.

L’idée la plus importante qui a été défendue au sein du GE5G est que cette technologie, avant tout conçue pour les entreprises et non pour le grand public, devrait prioritairement être déployée au profit de celles-ci. Je le dis autrement : la raison pour laquelle plus de deux tiers des experts du GE5G appuient la volonté du Gouvernement de Wallonie, inscrite dans la Déclaration de Politique régionale 2019-2024, de déployer la 5G est le surcroît de compétitivité que les entreprises devraient en tirer. Certes, il est possible et même probable que le grand public pourra en tirer avantage. Il est possible que l’on puisse télécharger des films dans un ascenseur ou s’approvisionner de ses barres de chocolat préférées dans les appareils distributeurs, mais là n’est évidemment pas l’enjeu pour lequel nous préconisons de déployer la 5G rapidement, mais de manière conditionnelle, en Wallonie et en OstBelgien.

 

1.2. Des facteurs sanitaires et environnementaux à prendre en compte

Comme les évolutions précédentes, le passage à la 5G nous réinterroge sur nos pratiques numériques ainsi que sur les impacts que cette technologie peut avoir sur les grands enjeux que nous avons placés à l’agenda de nos préoccupations : enjeux environnementaux, enjeux climatiques, enjeux énergétiques, enjeux démocratiques, enjeux de sécurité, etc.

Les dangers de la 5G pour la santé sont liés aux champs électromagnétiques. On les mesure au travers du Débit d’absorption spécifique (DAS). Cet indice mesure la puissance d’un flux d’énergie véhiculée par les ondes électromagnétiques qu’absorbe l’utilisateur d’un équipement de réception comme un smartphone à pleine puissance et dans les pires conditions d’utilisation, par exemple dans un wagon de chemin de fer, faisant partiellement cage de Faraday. Ainsi, cette mesure correspond aussi à la quantité d’énergie absorbée par le corps par unité de temps et de masse. Il existe plusieurs façons de calculer le DAS : mesure du courant dans les tissus, calcul du champ électrique, mesure de l’élévation de la température du corps. À noter qu’il n’existe pas d’harmonisation sur le mode de calcul du DAS en particulier entre l’Europe et les États-Unis, ce qui rend les comparaisons très difficiles alors que les mêmes équipements circulent de chaque côté de l’Atlantique, mais parfois avec des performances différentes. Plus le DAS d’un équipement est faible, moins cet appareil sera dangereux pour la santé. La majorité des smartphones actuels ont un DAS inférieur à 1 watt par kilo sur 10 grammes de tissu. Ce que j’ai personnellement découvert lors des travaux du GE5G, c’est que les experts considèrent que la dangerosité de l’antenne de notre téléphone est plus grande que celle de toute antenne relais, se trouvant à plusieurs centaines de mètres de l’utilisateur. Évidemment, lorsque l’on plaque son smartphone contre son oreille, c’est comme si on collait sa tête à une antenne WIFI vingt fois plus puissante que le maximum actuel. La puissance des ondes émises par un portable collé à l’oreille est 1000 fois supérieure à celle d’une installation WIFI à un mètre de son visage [7]. Comme l’ont souligné Olivier Bonaventure et Michaël Vandroogenbroeck dans leur partie technique du rapport GE5G, il faut noter que les routeurs d’accès internet à large bande par câble, xDSL ou fibres optiques fournis par les opérateurs possèdent un accès WIFI permettant de connecter les smartphones. Ces 4 millions d’accès utilisant des ondes électromagnétiques dans les bandes de fréquences de 2,4 GHz et 4 GHz  peuvent être utilisés sans licence [8].

Dans leur analyse des effets sur la santé et l’environnement, Isabelle Lagroye, Anne Perrin et Benjamin Vatovez, membres du GE5G, concluent que, concernant le risque, les rapports d’expertise scientifiques du monde entier sont concordants. Ils n’indiquent pas d’effets sanitaires avérés des radiofréquences en dessous des limites recommandées par les instances internationales et la communauté européenne. Néanmoins, selon les pays, les autorités incitent plus ou moins à la prudence (utilisation du kit mains libres, usage raisonné), en raison des incertitudes sur un possible effet à long terme [9] . Concernant les risques de tumeurs, ils concluent qu’un effet cancérigène lié à l’usage des technologies des communications sans fil n’est pas prouvé. L’hypothèse d’un risque accru en cas d’utilisation régulière très intensive du téléphone mobile reste difficile à vérifier ou à réfuter compte tenu de la rareté de ces pathologies [10]. Seules de longues expérimentations et d’innombrables mesures sauront dire si la 5G ne représente effectivement aucun danger. Néanmoins, nous en sommes à bientôt quarante ans d’expérimentations et de mesures, et les résultats demeurent plus que rassurants [11], comme l’a encore montré la très récente étude de l’ANSES en France [12] .

Ceci dit, comme l’indique dans une note minoritaire le Docteur Jacques Vanderstraeten, référent du Groupe de travail Santé et Environnement du GE5G, la possibilité d’effets non thermiques n’est pas exclue à ce jour, sans qu’il soit possible cependant d’en déduire l’existence d’éventuels effets sur la santé. Une autre experte, Marie-Christine Dewolf, a également avancé des arguments qui, bien que minoritaires, plaident pour la poursuite et l’approfondissement du suivi et des recherches scientifiques en particulier sur les zones inexplorées des effets des ondes millimétriques sur la santé [13]. C’est ainsi que, des recommandations ont été formulées au Gouvernement de Wallonie, non seulement pour prévenir les usages problématiques de ces technologies, en particulier chez les jeunes, mais aussi en l’invitant à contribuer à financer un programme de recherche scientifique visant à améliorer l’état des connaissances sur les effets biologiques et sanitaires des radiofréquences, notamment les fréquences spécifiquement allouées à la 5G (3,4-3,8 GHz et autour de 26 GHz). Une surveillance de la faune et de la flore devrait aussi être opérée en collaboration avec les instances européennes et internationales.

Il faut remarquer que la 5G utilise des antennes directives, c’est-à-dire propageant essentiellement le signal dans une direction précise plutôt que d’émettre, comme les générations précédentes à 360° sur une cellule. Or, plus l’antenne est directive, moins elle requiert de puissance et donc moins le système est dangereux pour la santé [14]. Les techniques plus sophistiquées des stations de base (beamforming [15] et MIMO) permettent à cette station d’estimer la position du mobile qu’elle désert et d’adapter sa puissance d’émission en fonction de la distance qui les sépare [16].

Toutes ces informations fondent le fait que, comme l’a dit le Docteur Jacques Vanderstraeten en Commission Environnement du Parlement de Wallonie, il ne faut pas repousser la mise en œuvre de la 5G pour des raisons sanitaires.

 

1.3. Des facteurs énergétiques et climatiques difficiles à mesurer

La question énergétique est sensible, car nous avons tous souscrit aux accords de Paris de 2015, et nos États ont signé à New York le 22 avril 2016 la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique.

Or, émettre des comparaisons valides de consommations entre la 5G et les générations précédentes est particulièrement difficile, car il faut prendre en compte le traitement des données dans des centres de données qui prennent en charge plusieurs antennes simultanément. Une antenne 5G consomme moins d’énergie qu’une antenne 4G, à la fois grâce à sa technologie moins énergivore et à son type de gestion de type start & stop, plus attentive à la consommation électrique. Néanmoins, le nombre d’antennes est nettement plus important : il faut environ quatre antennes 5G pour remplacer une antenne 4G. Le calcul établi par l’ingénieur et professeur à la Sorbonne Guy Pujolle en prenant en compte tous ces paramètres et quelques autres conclut qu’il y a approximativement égalité dans la consommation entre les deux technologies [17].

On sait bien sûr que l’on observera un effet rebond si la 5G obtient le succès attendu auprès des entreprises et professionnels et, au-delà, si cette technologie séduit les particuliers. Mais les conséquences énergétiques de cet effet sont elles-mêmes très difficiles à mesurer. Si je prends l’exemple d’une réunion partiellement à distance et partiellement en présence physique comme cette commission parlementaire, il est évident que ceux qui nous suivent et interviennent par Zoom consomment de l’énergie. Mais cette consommation est probablement moindre que l’énergie qui aurait été consommée s’ils s’étaient déplacés physiquement vers le Parlement.

 

 2. Les recommandations du GE5G Wallonie

Le rapport du GE5G et ses recommandations ont été adressées à votre Parlement. De même, avez-vous reçu le résumé que j’ai pu en faire et que j’avais présenté devant vos collègues à Namur. J’insisterai donc sur quelques points seulement. Aucune réponse simple et univoque n’était possible dans ce GE5G qui représentait la diversité des opinions défendues aussi bien au sein du Gouvernement de Wallonie que probablement du Parlement et de la société wallonne. Une convergence a pourtant abouti. 30 recommandations rédigées à l’intention du Gouvernement ont été approuvées par deux tiers des membres du GE5G. Le dernier tiers ne constituant pas une seule opinion, mais des positions diverses, différentes, minimalistes ou maximalistes.

Ces recommandations expriment fondamentalement trois séries d’idées. Elles sont indissociables dans leur expression tout comme elles le sont dans leur mise en œuvre. Elles constituent le système de réponse à l’enjeu posé du déploiement de la 5G en Wallonie. Loin d’être faible ou fade, cette réponse constitue un triple appel – volontariste – au Gouvernement.

 

2.1. Une technologie à fort potentiel de développement socio-économique

La préoccupation du GE5G porte aussi sur le risque que la Wallonie ne se fasse distancier technologiquement par d’autres pays et régions, sur celui de délocalisations d’entreprises et celui d’une perte d’attractivité en matière d’investissements étrangers. À cet effet, le Gouvernement est invité à travailler par étapes successives.

La première étape du déploiement que préconise le GE5G est une phase immédiate destinée à soutenir l’adoption et le déploiement de la 5G auprès du secteur industriel et économique : il s’agit d’identifier et d’appuyer les premiers tests de la 5G dans les zones clefs qui présentent un potentiel de développement de « proof of concept » (POC), –  qui ont vocation à montrer la faisabilité et la pertinence de l’innovation que constitue la 5G -, dans les zones d’intérêt économique ou dans les ZAE (les zones d’activité économique). Cela permettra à nos universités, centres de recherche, villes et communes, start-ups, PME’s et grandes entreprises de tester et de mettre au point des applications (cas d’usages) valorisant la 5G. Nous préconisons que l’Agence du Numérique réalise une évaluation de ces premiers tests pour éclairer le gouvernement. Des soutiens au déploiement devraient être organisés par le gouvernement : formations au numérique, y compris sur les impacts environnementaux, l’écoconception et la responsabilité numériques, soutiens financiers aux entreprises pour développer leurs POC, appel à projets Smart Region Digital Wallonia orientés 5G pour permettre aux villes, communes et collectivités territoriales wallonnes de développer des applications Smart City liées à la 5G, programme d’actions SPW Digital orienté vers cette technologie, avec des volets Open data et Shared Data, etc.

Cette première étape permettra également de préparer la deuxième en répondant aux enjeux des phases suivantes. Outre les dispositifs d’appui au déploiement, le Groupe d’experts a préconisé de consacrer ce temps à la question de la révision des normes d’exposition encadrant les bandes de fréquences existantes et futures et de leur éventuelle convergence avec les régions et pays voisins.

 

2.2. Une information transparente et pédagogique sur l’implémentation de la 5G

Le GE5G invite le Gouvernement à construire une stratégie claire de communication avec l’Union des Villes et Communes de Wallonie afin de fournir à la population une information complète et objective sur les enjeux de ce déploiement, en développant un portail unique en concertation avec le Fédéral et les autres entités fédérées. Ce portail devrait permettre d’accéder facilement aux données concernant les mesures d’exposition, la localisation et le statut des antennes, l’état des connaissances scientifiques, la réglementation, les nécessaires recommandations, etc., afin que chaque citoyenne et chaque citoyen de Wallonie puisse définir ses usages en connaissance de cause. L’ISSeP et son site internet devraient évidemment être associés à ce travail d’information.

De même, le Gouvernement est appelé à encourager l’exécutif fédéral à étendre l’affichage des valeurs des débits d’absorption spécifique (DAS) actuellement préconisé sur les lieux de ventes des téléphones portables pour tous les équipements concernés (tablettes, montres digitales, etc.).

D’autres recommandations ont été faites par le GE5G concernant l’utilisation et la protection des données (2.5, 2.7 et 2.8) ainsi que la sécurité du réseau (2.6). Je ne m’y étends pas, mais elles sont, vous l’avez compris, importantes car en relation directe avec ce qui a été souligné ici sur le rôle des centres de données liés à la 5G et qui ne sont pas sans risque. La partie du rapport rédigée par le Professeur Yves Poullet peut être éclairante à cet égard.

 

2.3. L’anticipation des risques et le suivi du déploiement en matière de santé, d’environnement et de climat

C’est dans le même mouvement que le GE5G souhaite que le Gouvernement de Wallonie déploie sans tarder la 5G pour couvrir les besoins économiques les plus criants exprimés par les entreprises, déploie une information aussi objective et transparente que possible envers les citoyennes et citoyens, sur base des connaissances actuelles, et également porte la plus grande attention à la prévention, à l’anticipation des risques et au suivi du déploiement en matière de santé, d’environnement et de climat, donc d’attention à la consommation d’énergies carbonées.

Ainsi, le Gouvernement est-il invité à financer des campagnes de mesures ponctuelles du champ électromagnétique généré par des sites d’antennes-relais et des relevés réguliers des niveaux d’exposition en des lieux choisis, à l’extérieur et à l’intérieur des bâtiments. Le Gouvernement pourrait, avec le Fédéral, contribuer à des études internationales de grande ampleur pour suivre sur le long terme l’état de santé d’une large partie de la population et en particulier des populations plus vulnérables aux expositions générées par les équipements radioélectriques.

Le GE5G s’est préoccupé de l’empreinte écologique, carbone et matérielle des infrastructures et usages de la 5G. Il invite donc le Gouvernement à inciter les acteurs du numérique à développer des alternatives moins consommatrices d’énergie et à encourager les investissements dans des infrastructures peu polluantes.

 

Conclusion : la 5G, une ambition à laquelle nous devons toutes et tous nous atteler

Le 3 février 2021, la Commission européenne a lancé une procédure en manquement contre la Belgique pour non-transposition du Code des Communications électroniques européen dans les délais impartis, en ce compris quant à l’octroi des droits définitifs d’utilisation des fréquences destinées à la 5G.

Je rappelle que l’article 54 de la Directive 2018/1972/UE du Parlement et du Conseil datée du 11 décembre 2018 dispose que, au plus tard le 31 décembre 2020, les États membres doivent prendre toutes les dispositions appropriées en matière de fourniture de services à haut débit sans fil pour faciliter le déploiement de la 5G, d’une part, en procédant à une réorganisation de blocs suffisamment larges de la bande 3,4 – 3,8 GHz et autoriser leur utilisation. D’autre part, les États membres doivent autoriser l’utilisation d’au moins 1 GHz de la bande 24,25 – 27,5 GHz, pour autant que des éléments de preuve démontrent clairement l’existence d’une demande du marché et l’absence de contraintes significatives concernant la migration des utilisateurs existants ou la libération de la bande [18].

Je rappelle aussi que cette directive vise à faire en sorte que toutes les citoyennes et tous les citoyens, ainsi que toutes les entreprises au sein de l’Union européenne puissent profiter d’une connectivité de haute qualité, d’un niveau élevé de protection du consommateur et d’un large choix de services numériques innovants.

C’est à cette ambition, me semble-t-il, que nous devons toutes et tous nous atteler.

 

Philippe Destatte

Président du Groupe d’experts 5G de Wallonie

 

[1] Ce texte constitue la mise au net de ma présentation du Rapport du Groupe d’experts 5G de Wallonie  au Parlement de l’OstBelgien, Commission  de la Culture, de l’Emploi, et du Développement économique, à Eupen, le 18 mai 2021.

[2] Voir notamment : What is 5G/IMT-2020, 40 years of mobile generations, European 5G Observatory http://5gobservatory.eu/about/what-is-5g/

[3] Richard G. LIPSEY, Kenneth I. CARLAW, and Clifford T. BEKAR, Economic Transformations: General Purpose Technologies and Long-Term Economic Growth, p. 98, Oxford, Oxford University Press, 2012. A GPT is a simple generic technology, recognizable as such over its whole lifetime, that initially has much scope for improvement and eventually comes to be widely used, to have many uses, and to have many spillover effects. – Thomas HEMPELL, Computers and Productivity, How Firms Make a General Purpose Technology Work, Heidelberg, Physica -Verlag, 2006. (ZEW, Zentrum für Europäische Wirtschaftsforschung GmbH).

[4] Bruce KELLEY, La 5G a la tête dans le cloud : une meilleure visibilité pour s’y préparer, ZDNet, 5 octobre 2020.

https://www.zdnet.fr/actualites/la-5g-a-la-tete-dans-le-cloud-une-meilleure-visibilite-pour-s-y-preparer-39910553.htm

[5] Guy PUJOLLE, Faut-il avoir peur de la 5G ?, Tout savoir sur le réseau de demain, p. 51-53 et 56-57, Paris, Larousse, 2020.

[6] Ibidem. Par comparaison, le temps de réaction d’un conducteur qui voit s’allumer des stops devant lui est de 500 millisecondes, s’il est à jeun d’alcool…

[7] G. PUJOLLE, op. cit., p. 35.

[8] Olivier BONAVENTURE & Michaël VANDROOGENBROECK, Introduction aux techniques de communications sans fil, dans Rapport GE5G, p. 15/124.

[9] Isabelle Lagroye, Anne Perrin et Benjamin Vatovez, Questions en lien avec la santé, l’environnement et la biodiversité – GT Santé et Environnement, dans Rapport de synthèse du Groupe d’Experts 5G de Wallonie, Phase 1, p. 79/124, Namur, Agence du Numérique, 11 février 2020.

[10] Ibidem, p. 80/124.

[11] G. PUJOLLE, op. cit., p. 86-87.

[12] ANSES, 5G : pas de risques nouveaux pour la santé au vu des données disponibles, Paris, 20 avril 2021. https://www.anses.fr/fr/content/5g-pas-de-risques-nouveaux-pour-la-santé-au-vu-des-données-disponibles

[13] GE5G, Rapport de synthèse…, p. 80/124.

[14] Ibidem, p. 7.

[15] Le beamforming (BF, filtrage spatial) consiste à focaliser un signal sans fil à partir d’une antenne radio vers un dispositif de réception spécifique, au lieu de le diffuser en faisceau dans toutes les directions. La connexion est plus directe, plus rapide et plus fiable.. Suvra Sekhar DAS & Ramjee PRASAD, Evolution of Air Interface Towards 5G, Radio Access Technology and Performance Analysis, p. 143-144, Delft, River Publishers, 2018.

[16] Olivier BONAVENTURE & Michaël VANDROOGENBROECK, Introduction aux techniques de communications sans fil, dans Rapport GE5G, p. 13/124.

[17] G. PUJOLLE, op. cit., p. 120.

[18] RICHTLINIE (EU) 2018/1972 DES EUROPÄISCHEN PARLAMENTS UND DES RATES vom 11. Dezember 2018 über den europäischen Kodex für die elektronische Kommunikation (Neufassung) https://eur-lex.europa.eu/legal-content/DE/TXT/HTML/?uri=CELEX:32018L1972&from=fr

Après avoir analysé les dérives sémantiques du concept de Révolution industrielle, rappelé comment l’idée de changement sociétal s’est construite au travers de la Révolution machiniste, et envisagé la Révolution cognitive du XXème siècle, notre réflexion porte sur la place du numérique dans ces mutations…

3. L’idée de Nouvelle Révolution industrielle au XXIème siècle

Au XXIème siècle, l’abus de l’utilisation du concept de révolution industrielle nous apparaît flagrant. Après la révolution numérique – qui suivant Jean Viard a même plus d’impact que le train [1] – puis la même mutation que l’on nomme digitale, celle des imprimantes 3D, celle du Big Data – qui sont sans nul doute fondamentalement liées -, il est même jusqu’à l’exploration de Mars qui aurait déjà provoqué une nouvelle révolution industrielle [2]. Nous avions d’ailleurs à peine tenté d’expliquer pourquoi la Troisième Révolution industrielle proclamée – et déjà revendue plusieurs fois – par Jeremy Rifkin [3] ne nous paraissait pas un modèle crédible, que nous étions confrontés à une nouvelle annonce. Comme aime à le rappeler Michel Godet, la mode a la mémoire courte…

3.1. Industrie 4.0.

Une quatrième révolution industrielle, avec le sigle moderniste d’Industrie 4.0, renvoyait à l’idée de l’usine numérisée et donc dite intelligente. La chronologie se fonde ici sur une trajectoire qui irait de la machine à vapeur (1784), de ce qui est nommé première révolution industrielle, mue par l’énergie hydraulique et fossile [4], au convoyeur (1870) d’une deuxième révolution industrielle portée par l’énergie électrique [5] et la production de masse, à l’automate programmable (1969) d’une troisième révolution industrielle fondée sur la logique programmable et les techniques de masse. Enfin, les logiciels de modélisation et l’internet industriel caractériseraient la quatrième révolution industrielle basée – depuis 2013 – sur la conception virtuelle et la modernisation [6]. Ce modèle trouverait son origine dans un des dix projets d’avenir de la stratégie high-tech lancée par le gouvernement fédéral allemand en 2006 [7]. Cette version initiale d’Industrie 4.0 se fonde sur une analyse prospective à l’horizon 2020 qui donne une grille de lecture inspirée par l’Institut Fraunhofer-IAO (Stuttgart) [8]. Quatre révolutions industrielles y sont recensées :

  1. Révolution industrielle par introduction de la production mécanique au moyen de l’eau et de la puissance de la vapeur (fin du XVIIIème s.) ;
  2. Révolution industrielle grâce à l’introduction du travail de masse par le biais de l’énergie électrique (début du XXème siècle) ;
  3. Révolution industrielle par l’utilisation de l’électronique et de l’informatique pour automatiser davantage la production (début des années ’70 du XXème siècle) ;
  4. Révolution industrielle basée sur la cyberphysique (aujourd’hui) [9].

En novembre 2014, le Comité économique et social européen (CESE) a organisé une conférence intitulée la Quatrième Révolution industrielle, une occasion pour l’Union européenne de prendre le leadership ? Le CESE y estime que, au-delà de la « servicisation » de l’industrie, un nouveau paradigme émerge, fondé sur l’internet des objets et des services. Dans ce modèle, le changement constituerait une nouvelle révolution industrielle qui ouvrirait une nouvelle ère succédant à l’automatisation : ce prodigieux bond en avant résulte d’une coopération verticale et horizontale entre la machine et l’internet, la machine et l’humain, la machine et la machine, tout au long de la chaîne de valeur et en temps réel. Des îlots d’automatisation seront interconnectés dans une multitude de réseaux et de variations. Les logiciels et les réseaux connecteront produits intelligents, services numériques et clients aux nouveaux « produits » innovants du futur [10]. Selon McKinsey, cette nouvelle révolution industrielle se fonderait sur l’idée que la moitié des douze technologies potentiellement de ruptures pour la prochaine décennie seraient numériques et auraient des vocations industrielles : l’internet mobile, l’automatisation de la recherche heuristique, l’internet des objets, la technologie du cloud, la robotique avancée, les véhicules intelligents, les imprimantes 3D [11]. Lorsqu’elle se pose, elle aussi, la question de savoir si Industrie 4.0 constitue un slogan marketing ou une vraie révolution industrielle ?, la Fabrique d’Industrie renvoie aux réseaux de production permettant l’interaction instantanée entre les outils industriels, la vitesse de conception des produits par intégration des cycles du design et des process de fabrication, ainsi qu’une plus grande flexibilité de la production grâce aux systèmes cyber-physiques (CPS), permettant une production de masse spécialisée, permettant la personnalisation des objets [12].

3.2. Distinguer changement dans le système et changement de système

La Fabrique d’Industrie aurait été plus précise ou davantage nuancée dans son titre en relisant l’article de François Bourdoncle dans le remarquable ouvrage intitulé L’industrie, notre avenir, que cette même Fabrique a publié en janvier 2015 sous la direction de Pierre Veltz et Thierry Weil. En effet, le président de FB&Cie et co-fondateur d’Exalead y avait décrit La révolution Big Data, en tant que troisième révolution numérique, c’est-à-dire troisième révolution dans l’histoire de l’informatique. Ce qui est assez différent d’une troisième ou quatrième révolution industrielle… Cette troisième période viendrait après une première transformation, de 1980 à 2000 qui est celle de l’avènement de l’informatique d’entreprises, avec ses formidables gains de productivité, et une deuxième, de 2000 à nos jours, qui serait celle des moteurs de recherche, des réseaux sociaux et de l’internet sur les téléphones mobiles, étendus du grand public aux entreprises. Nous avions identifié ce changement de paradigme lors des travaux La Wallonie au Futur [13], dès 1987, et décrit le lancement de cette phase d’économie numérique dans le travail de prospective de la Mission Prospective Wallonie 21 [14], dès 2000. Pour François Bourdoncle, la troisième révolution informatique vient de commencer, elle repose sur la capacité des entreprises à accumuler des quantités colossales de données, de les analyser et d’en tirer un profit commercial. Les exemples sont connus : Google, Facebook, Amazon, Apple-iTunes, Netflix, etc. Le président de FB&Cie voit quatre marqueurs de cette révolution Big Data : l’hybridation des métiers autour des usages, la convergence entre industrie et services, le déplacement de la valeur vers l’aval, au profit de la relation client et, enfin, l’accès massif au capital pour prendre le contrôle de l’ensemble de la chaîne de valeur [15].

L’intérêt de cette dernière approche, on l’aura compris, est qu’elle limite la révolution à la sphère numérique et ne fait pas d’un changement au sein d’un système technique, voire d’un sous-système, une mutation de l’ensemble du système, comme c’est le cas pour une révolution industrielle. Regarder l’évolution de cette manière ne sous-estime pas l’ampleur des changements actuels, inscrits dans la Révolution cognitive et marqués par les contraintes que nous nous imposons pour assurer la durabilité du système. Ce regard ne préjuge pas non plus l’ampleur des investissements humains et financiers nécessaires pour faire face à ces mutations. Ce que les Allemands appellent Industrie 4.0, et que, après les Français, nous essayons d’importer à notre tour, est une stratégie d’alliance lancée en 2011 entre l’Etat et les entreprises pour accélérer l’intégration entre le monde des TIC et celui de l’industrie. Là aussi, comme l’indiquent Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz, une course contre la montre est engagée : celle de la redéfinition des modes d’apprentissage des savoirs. Comme l’écrit France Stratégie, qui a lancé fin 2015 un séminaire mensuel sur le sujet, le numérique ne nous attendra pas [16]. Ainsi, l’avenir du travail est-il devenu un enjeu de compétitivité au point que, à l’initiative du BMBF, le ministère de la Formation et de la Recherche, les Allemands ont lancé une réflexion réunissant tous les acteurs majeurs de cette problématique [17]. Cela nous rappelle que le changement technico-économique est souvent plus rapide que le changement social.

Conclusion : c’est l’être humain en société qui doit constituer la référence de tout horizon à construire

 D’abord, quatre idées peuvent résumer notre propos sur les révolutions industrielles.

  1. Les représentations du monde (macro-systèmes techniques, paradigmes, etc.) sont des concepts, modèles et systèmes. Ils sont donc construits par les êtres humains comme éléments intellectuels, pédagogiques, explicatifs. Ils n’existent pas en tant que réalités. Ils peuvent apparaître comme exploratoires ou stratégiques, et chaque fois pertinents ou fantaisistes. Il est assez vain de vouloir prouver qu’ils seraient – ou non – fondés sur le plan scientifique.
  1. La technique ne génère pas la société, elle en est une composante. Comme le rappelle François Caron, la formation d’un système technique peut-être analysée au travers de deux temps : d’abord, celui de l’émergence de technologies nouvelles, ensuite, celui de leur mise en cohérence au sein d’un système [18]. Cette observation peut expliquer certains décalages temporels. Les processus de transformations sont des processus dynamiques et complexes qui vivent des temporalités multiples.
  1. A chaque passage d’un type de société à un autre, quatre changements fondamentaux s’opèrent dans les pôles que constituent les matériaux, le temps, l’énergie et le vivant. (Gille, Portnoff, Gaudin). A chacun de ces pôles correspondent des innovations dans la troisième mutation : les polymères, l’intelligence artificielle, le nucléaire et le solaire, ainsi que la génétique. Il s’agit d’une grille de lecture particulièrement utile. Mais il en est d’autres, bien entendu.
  1. Si on les considère comme des mutations sociétales profondes et systémiques, des changements de civilisation, comme le fut la Révolution industrielle qui s’est effectuée dans nos pays, de 1700 à 1850 environ, ces transitions sont au nombre de trois : d’abord, la Révolution industrielle déjà mentionnée, ensuite, la Révolution cognitive que nous connaissons et, enfin, la transition vers le développement durable qui est une conséquence des limites et excès générés par l’industrialisation. Cette transition accompagne la dernière mutation. Je les vois comme les trois composantes du Nouveau Paradigme industriel [19] qui est à la fois notre héritage et le moment dans lequel nous vivons et pourrions vivre encore pendant un siècle ou davantage.

L’idée que ce n’est pas la technique qui fait le futur, mais que ce sont les femmes et les hommes qui le font, pourrait constituer notre conclusion. Elle est en filigrane de l’ouvrage que le physicien Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired, a consacré à La Nouvelle Révolution industrielle : celle des Makers. Ainsi qu’il l’indique, l’ère de l’information, de l’informatique et de la communication, qui aurait commencé fin des années 1950, s’est poursuivie avec l’ordinateur personnel dans les années 1970 et 1980, puis avec internet dans les années 1990, n’aurait pas donné ses effets avant la démocratisation et l’amplification sur l’industrie manufacturière qu’elle produit seulement aujourd’hui. Dans cette révolution de fabricants, Anderson estime que ce sont les femmes et les hommes qui vont transformer la société, par leurs nouvelles pratiques permises par la technique numérique [20].

Les référents que nous avons cités ne disaient pas autre chose. Jacques Ellul estime dans Le système technicien que, aucune technique ne peut se développer hors d’un certain contexte économique, politique, intellectuel, si autonome qu’elle soit. Et là où ces conditions ne sont pas réalisées, la technique avorte [21]. Une technique n’est jamais un simple savoir-faire, expliquait-il quelques années plus tard, c’est tout ce qui l’a conditionné : nos mœurs, notre culture, notre organisation sociale, et un certain mode de raisonnement sur les relations entre l’homme et la société [22]. Quant au système technique de Bertrand Gille, Pierre Musso rappelle qu’il est autant technique que culturel, que les techniques elles-mêmes sont inscrites dans une culture. Musso affirme d’ailleurs que lui-même ne part jamais de la technique pour penser le futur, ce qui est aussi a priori notre cas. On pourrait d’ailleurs ajouter qu’à ce réseau d’interdépendance technologique, correspond une interdépendance générale [23]. Ainsi, le professeur à Telecom ParisTech rappelle-t-il avec raison que ce n’est pas l’imprimerie qui a fait la Renaissance, mais bien l’inverse [24], ni d’ailleurs l’ordinateur et l’internet qui généré la Guerre froide et les affrontements géopolitiques qui y sont liés. Mettons au crédit du président du World Economic Forum, Klaus Schwab, d’écrire dans son ouvrage sur The Fourth Industrial Revolution, qu’il la voit comme systémique et que – note-t-il – la technologie n’y est pas considérée comme une force exogène. Cela n’empêche que toute sa démonstration, comme beaucoup d’exercice du genre, soit technology-pushed [25].

Comme aurait pu le faire Jean-Paul Sartre, Musso qualifie le numérique de « baillon sonore » : un baillon médiatique, qui empêche de comprendre où se produit réellement la « grande transformation » contemporaine entamée dans les années 1980. Il faut, écrit-il, passer de mots emblèmes à la compréhension d’un processus industriel profond, « l’informatisation », et même la « téléinformatisation », comme nouvelle phase de l’industrialisation. La téléinformatisation est caractérisée par deux mutations anthropologiques de longue période. D’une part, une extension, un élargissement de toutes les activités et une augmentation des choses et des êtres par la téléinformatisation. (…) D’autre part, une « Grande Transformation », profonde, marquée par l’informatisation et l’automatisation qui oblige pour la première fois dans l’histoire à concevoir, à explorer et à s’aventurer dans des mondes artificiels, construits [26].

L’analyse rejoint celle que développait Gérard Valenduc près de trente ans auparavant lorsqu’il dénonçait les miracles californiens ou japonais dont la Wallonie se saisissait à son sens trop rapidement comme autant de mythes et de fantasmes technologiques. Le chercheur à la Fondation Travail-Université mettait fortement en doute la capacité de la Région wallonne de guérir les structures industrielles de la Wallonie, frappées d’obsolescence, par une cure intensive de nouvelles technologies inspirées d’une Silicon Valley, berceau du microprocesseur et des manipulations génétiques. Pour une région comme la nôtre, écrivait Valenduc, il n’y a pas de remède miracle. Aucun scénario de modernisation technologique ne pourra faire table rase d’un passé économique et social aussi riche que pesant [27]. Pierre Chaunu, déjà cité, aurait pu compléter en répétant ce qu’il écrivait deux ans plus tard en préface de l’ouvrage de François Caron : les phantasmes pseudo-scientifiques qui nous assiègent découragent l’effort. Il n’y a de destin implacable qu’en nous-mêmes [28]. Ainsi, la Révolution technologique ne saurait remplacer le récit commun, apte à rassembler, producteur de loyautés, que Jean Viard déplore ne plus exister chez ceux qui, selon le sociologue français, administrent plus qu’ils ne gouvernent [29].

C’est la raison essentielle pour laquelle nous nous devons de rester lucide. Avec Jean Tirole, nous pensons que le numérique représente de réelles occasions de faire progresser la société, mais aussi qu’il introduit de nouveaux dangers et en amplifie d’autres [30]. Gardons au numérique la place qui doit être la sienne dans le système d’innovation, mais ne pensons pas que la technologie constitue l’alpha et l’omega de notre avenir. Dans le présent, c’est l’être humain en société qui doit constituer la référence de tout horizon à construire.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Ce qui est sûr, écrit Jean Viard à notre grande surprise, c’est que la révolution numérique est une partie de la solution à nos problèmes nouveaux, mais avec des constructions culturelles neuves. Jean VIARD, Le moment est venu de penser à l’avenir, p. 34sv, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2016.

[2] Mars, La nouvelle Terre promise, dans Le Vif-L’Express, 30 octobre 2015.

[3] Jeremy RIFKIN, The Third Industrial Revolution, How Lateral Power is transforming Energy, The Economy and the World, New York, Palgrave MacMillan, 2011. – Sur ces questions de changement de paradigmes sociétaux, voir Philippe DESTATTE & Pascale VAN DOREN, Foresight as a Tool to Stimulate Societal Paradigm Shift, European and Regional Experiences, in Martin POTUCEK, Pavel NOVACEK and Barbora SLINTAKOVA ed., The First Prague Workshop on Futures Studies Methodology, p. 91-105, CESES Papers, 11, Prague, 2004.

[6] Muriel DE VERICOURT, Usines intelligentes : la quatrième révolution industrielle, dans Industrie et technologies, 6 mars 2014, http://www.industrie-techno.com/usines-intelligentes-la-quatrieme-revolution-industrielle.28373 – voir aussi Michèle DEBONNEUIL, Et si on entrait dans la quatrième révolution industrielle ? Tribune, dans Variances, n° 50, ENSAE, ParisTech, Mai 2014. http://www.ensae.org/global/gene/link.php?doc_id=1275&fg=1

[7] Dorothée KOHLER & Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, ou l’avenir de l’industrie en Allemagne : vision, enjeux, méthodes, Notes d’analyse, Kohler C&C, 31 mai 2013, p. 6.

[8] Dieter SPATH, Oliver GANSCHAR, Stefan GERLACH, Moritz HÄMMERLE, Tobias KRAUSE, Sebastian SCHLUND, Produktionsabeit der Zukunft – Industrie 4.0, Stuttgart, Fraunhofer-Institut für Arbeitwirtschaft und Organisation – IAO, 2013.

[10] 4th Industrial Revolution, An Opportunity for EU to take the lead ?, Brussels, European Economic and Social Committee,14/11/2014.http://www.eesc.europa.eu/?i=portal.fr.events-and-activities-fourth-industrial-revolution

[11] Eric LABAYE (McKinsey Global Institute Analysis), Perspectives on Manufacturing, Disruptives technologies, and Industry 4.0, Brussels, EESC, Consultative Commission on Industrial Change, Nov. 14, 2014.http://www.eesc.europa.eu/resources/docs/labaye.pdf

[12] Industrie 4.0 : slogan marketing ou vraie révolution industrielle ? Paris, La Fabrique d’industrie, 2 juin 2015.http://www.la-fabrique.fr/Actualite/industrie-4-0-slogan-marketing-ou-vraie-revolution-industrielle

[13] La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Charleroi, Institut Destrée, 1989.

[14] Philippe DESTATTE dir., Mission prospective Wallonie 21, La Wallonie à l’écoute de la prospective, Charleroi, Institut Destrée, 2003.

[15] François BOURDONCLE, La révolution Big Data, dans Pierre VELTZ et Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 64-69, Paris, Eyrolles-La Fabrique de l’Industrie, Colloque de Cerisy, 2015.

[16] Tirer parti de la Révolution numérique, Enjeux, 2017-2027, Paris, France-Stratégie, p. 2, Mars 2016.

[17] Dorothée KOHLER et Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, p. 11, Paris, La Documentation française, 2016.

[18] Fr. CARON, Les deux Révolutions industrielles du XXème siècle…, p. 19.

[19] Ph. DESTATTE, Le Nouveau Paradigme industriel, Blog PhD2050, Namur, 19 octobre 2014.

Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture

[20] Chris ANDERSON, Makers, The New Industrial Revolution, New York, Crown Business, 2012.

[21] J. ELLUL, Le système technicien…, p. 42.

[22] Intervention à Bordeaux en 1985, rapportée par Pierre DROUIN, Que transfère-t-on avec les techniques, dans Le Monde Economie, 20 mars 1985, p. 19.

[23] Wassily LEONTIEF, The structure of American economy, 1919-1929, An empirical application of equilibrium analysis, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1941. – F. CARON, op. cit., p. 21.

[24] Elizabeth EISENSTEIN, The printing press as an agent of change: communications and cultural transformations in early modern Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1979.

[25] Klaus SCHWAB, The Fourth Industrial Revolution, p. 4 & 9, Geneva, World Economic Forum, 2016.

[26] Pierre MUSSO, « Révolution numérique » et « société de la connaissance », dans Ena Hors Les Murs, 1er avril 2014, p. 47-49.

[27] Gérard VALENDUC, Wallonie et nouvelles technologies : du phantasme à la reconversion, dans Le Soir, L’Economie aujourd’hui, 19 août 1983, p. A.

[28] Fr. CARON, Le résistible déclin des sociétés industrielles…, p. 13.

[29] Jean VIARD, Le moment est venu…, p. 66.

[30] Jean TIROLE, Economie du bien commun, p. 563, Paris, PuF, 2016.