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Liège, le 16 septembre 2026

À l’occasion du centième anniversaire de la Fédération des Associations belges d’Ingénieurs (FABI), l’Association des Ingénieurs de Liège et la Faculté des Sciences appliquées de l’Université de Liège ont organisé une conférence consacrée à La problématique des terres rares, géopolitique et recyclage, passé, présent et futur. Celle-ci s’est tenue à la Salle académique de l’ULiège, le 16 septembre 2026.

 C’est au titre de prospectiviste que j’y suis intervenu avec la double mission d’évoquer à la fois les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels et d’identifier les défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques, ce que j’ai tenté de faire en me plaçant dans un cadre européen.

 

Introduction : une formidable expérience de jeunesse

Une formidable expérience de jeunesse, dans le domaine qui nous préoccupe, m’a durablement marqué.

1972-1973. Je suis rhétoricien en latin-sciences à l’Athénée de Châtelet et je prépare l’examen dit de maturité destiné à entrer dans l’enseignement supérieur, actuel CESS. Je fais d’ailleurs depuis des années passer ce CESS chaque année à l’UMONS pour les élèves qui n’ont pas suivi le cursus classique, les étrangers ou les candidats ingénieurs.

En 1973, pour cet examen de maturité, je dois choisir deux cours : je les prends parmi mes préférés : histoire et chimie. Je me propose de les traiter en un seul sujet : l’évolution des procédés de la sidérurgie. C’est très ambitieux. J’y suis incité par la curiosité de découvrir l’embrasement qui, depuis des années, illumine chaque soir mon ciel. Je dispose de deux atouts : un formidable professeur d’histoire dénommé Albert Teygeman et mon voisin de rue, Michel Grandjean. J’habite alors la commune d’Acoz avant sa fusion dans Gerpinnes et il en est le bourgmestre. C’est un ingénieur civil, cadre de Hainaut-Sambre à Couillet. Tous deux casqués et dûment équipés, il m’emmène avec lui dans l’entreprise pendant trois jours successifs de congés scolaires. Le moment est bien choisi, même si je l’ignore : nous sommes juste avant la désaffection de l’aciérie Thomas qui sera démantelée dès l’année suivante. Je visite, hall par hall, les installations, encore grouillantes d’hommes, qui, après la fusion de l’entreprise avec Thy-Marcinelle et La Providence, allaient, en 1981, devenir Cockerill-Sambre.

Je n’oublierai jamais les images de ces jours fascinants. Elles évoquent à la fois les plus belles fééries et les pires enfers. C’était assurément la première fois que je menais, avec une passion que je découvrais, une enquête conséquente, que je rédigeais une analyse interdisciplinaire, certes bien modeste, et que je faisais un exposé devant un petit jury. Les professeurs de l’Athénée m’ont dit à l’époque que ce croisement d’approches constituait également, pour eux aussi, une certaine innovation. Je la devais, sans nul doute, à la disponibilité et à la pédagogie de l’ingénieur Grandjean, trop tôt disparu.

Cet intérêt pour l’industrie, la science, les techniques et l’histoire constituait également, de loin, une main tendue vers celles et ceux avec qui j’allais, à l’avenir, pouvoir échanger sur le sujet : les Marinette Bruwier, Marcella Colle, Robert Halleux, Georges Hansotte, Étienne Hélin, Pierre Lebrun, Jacques Lesourne, pour ne citer que celles et ceux d’une génération qui m’a précédé.

C’est trop rapidement que, le 16 septembre 2026, j’ai abordé, les deux sujets qui m’avaient été dévolus : d’une part, les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels et, d’autre part, les défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques, en ce compris les terres rares [1]. Ces deux derniers concepts sont différents. Comme l’a bien rappelé le professeur Éric Pirard, le premier est un terme de stratégie, le second relève de la géologie.

 

1. Les enjeux de long terme des nouveaux paradigmes industriels

J’ai utilisé pour la première fois le concept de Nouveau Paradigme industriel – New Industrial Paradigm en 2014 lors d’un keynote présentée au vingtième anniversaire de l’IMA-Europe, l’Association européenne des Matériaux industriels [2]. Et je caresse depuis ce moment l’idée de publier sous ce titre l’ensemble des textes que j’ai écrit sur le sujet depuis les années1980 [3].

Par Nouveau Paradigme industriel, je voulais évidemment signifier que nous vivons une transformation et un renouvellement du système de référence et de représentation qui avait été fondé au XVIIIe siècle en Angleterre et importé dans le bassin Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, berceau de la Révolution industrielle continentale. C’est le modèle des sociétés industrielles. Mais, contrairement à d’autres observateurs, j’affirmais et persiste à soutenir que nous n’avons pas quitté ce modèle. Même si les évolutions sont profondes depuis près de trois siècles, les sociétés dans lesquelles nous vivons n’ont pas changé de nature. Certes, je ne nie pas la mutation en cours que certains ont justement appelée la Révolution cognitive (Knowledge Revolution), qui, depuis le développement de la cybernétique dans les années 1940, valorise l’intelligence, l’information, la communication comme matière première. De même, je prends en compte la recherche d’une nouvelle harmonie au travers du développement durable, dont l’implantation progressive depuis les années 1960, constitue, elle aussi, une mutation fondamentale. Ainsi que je le rappelais déjà, nos politiques industrielles sont en train d’être reformatées par la transition vers une société basse carbonée. Les nouvelles approches industrielles, comme l’économie circulaire et toutes ses composantes, répondent à ces nécessités nouvelles [4].

En tout ceci, les grilles de lecture de l’historien des techniques Bertrand Gille (1920-1980) et des prospectivistes Thierry Gaudin et André-Yves Portnoff (1941-2022) sont toujours éclairantes. Ainsi, les transformations contemporaines restent marquées par les mutations dans les quatre pôles que constituent les matériaux, l’énergie, la structure du temps et la relation avec le vivant, activés en même temps :

– l’hyperchoix des matériaux et leur percolation horizontale, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles ;

– la tension entre, d’une part, la puissance de l’énergie électrique nucléaire et bien sûr des énergies fossiles et, d’autre part, l’économie des ressources énergétiques renouvelables, dans un contexte de recyclage ;

– la relation avec le vivant et l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique ;

– la nouvelle structure du temps rythmé en nanosecondes par les microprocesseurs [5].

Ainsi, et contrairement à ce que nous martèlent les consultants à la petite semaine, toujours à la recherche d’une nouvelle révolution technologique pour en brader le concept [6], nous n’avons pas quitté les sociétés industrielles, toujours en mutations continues, toujours balayées par des vagues d’innovations, certes. En effet, nous savons que ce n’est pas la technique qui génère la société, elle n’en est qu’une composante, comme l’a montré l’historienne américaine Elizabeth Eisenstein (1923-2016) en étudiant la transition entre l’ère du manuscrit et celle de l’imprimerie [7]. Quant à la formation d’un système technique, elle peut être conçue en deux temps : celle de l’émergence de technologies nouvelles et celle de leur mise en cohérence au sein d’un système [8]. La métamorphose des sociétés industrielles pourrait encore durer plusieurs siècles, ce qui n’empêche que chaque jour appelle son accompagnement sinon sa conduite dans l’innovation permanente. Tout en se souvenant que les innovations majeures ont émergé en bénéficiant de dispositifs transverses plutôt que ciblés sur des secteurs… [9]

Ce Nouveau Paradigme industriel est porteur d’au moins cinq défis de long terme que, suivant mon habitude, j’ai formulé sous forme de questions, afin d’y appeler des réponses aussi concrètes que possible :

– comment renforcer l’industrie avec les innovations de la Révolution cognitive ?

– comment pouvons-nous appliquer les principes de l’économie circulaire à toutes les activités de la chaîne de valeur pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie de l’avenir ?

– comment pouvons-nous réduire la consommation d’énergie afin d’améliorer la compétitivité de l’industrie ?

– comment pouvons-nous préparer les différents acteurs, et en particulier les entreprises, à l’économie sans carbone ?

– comment peut-on construire un réel partenariat entre politiques, société civile et entreprises pour créer une gouvernance multiniveaux positive et dans laquelle tous sont gagnants ?

Questions difficiles, mais essentielles à une époque où le discours sur la réindustrialisation se généralise [10]. Or, l’objectif principal d’une politique industrielle ne consiste-t-il pas précisément à anticiper le changement structurel, à le rendre possible en levant les obstacles et en corrigeant les erreurs du marché ? [11]

Un de ces obstacles est aujourd’hui, n’en doutons pas, la question des métaux critiques, et parmi ceux-ci, des terres rares.

 

2. Défis géopolitiques, industriels et environnementaux des métaux critiques

2.1. L’étude du JRC sur les flux de matières premières critiques et stratégiques

Le chercheur qui veut aborder les enjeux géopolitiques, industriels et environnementaux des matières premières critiques et stratégiques [12] dans un cadre européen pourra, fort heureusement, disposer de l’étude de prospective (Foresight) menée en 2023 par le Joint Research Centre (JRC) de la Commission européenne [13]. Ce travail avait vocation à apporter des données scientifiques à l’appui du Critical Raw Material Act (CRMA), qui a été publié en 2024, portant précisément sur les matières premières non énergétiques et non agricoles, avec des objectifs précis en matière d’extraction, de raffinage, de recyclage et de diversification d’approvisionnement [14].

Cette étude, qui a rassemblé un grand nombre de chercheurs et d’experts, présente une analyse systématique et détaillée des chaînes de valeur [15] mobilisées pour atteindre les objectifs européens de transition énergétique et numérique, en particulier celui de la neutralité carbone à l’horizon 2050. Dans la trajectoire de l’Union, cet objectif nécessite de produire au moins 42,5 % de l’énergie européenne à partir de sources renouvelables d’ici à 2030. Cette transition verte implique le déploiement à grande échelle de technologies renouvelables : éoliennes, photovoltaïque, batteries, etc. La recherche du JRC envisage quinze technologies clefs réparties dans cinq secteurs stratégiques : énergies renouvelables, électromobilité, industrie, numérique ainsi que dans le secteur de l’aérospatiale et de la défense. L’analyse porte tant sur les matières premières [16] et les matériaux transformés que sur les composants, les assemblages et les systèmes. Elle évalue les besoins, dépendances et vulnérabilités au sein des chaînes d’approvisionnement et estime la demande de matières premières jusqu’en 2050 dans l’Union européenne, mais aussi dans d’autres régions du monde. Ce travail constitue une base solide et un premier diagnostic prospectif, certes à actualiser, pour aborder les questions d’approvisionnement en relation avec la demande de matériaux dans les technologies et secteurs stratégiques de l’Europe.

Le rapport du JRC montre d’abord que les transitions énergétique et numérique provoquent et continueront à provoquer une croissance forte et simultanée de la demande de matières jugées critiques en raison de leur importance économique et du risque élevé de pénurie qui y est identifié. Or, si la vulnérabilité de l’Europe est grande, elle ne se situe pas seulement dans le domaine minier, mais aussi dans le raffinage des métaux, les composants et la fabrication des technologies. À différentes étapes de la chaîne de valeur, l’Union européenne est fortement dépendante de pays tiers. Dans toutes les technologies analysées par le JRC, on observe une forte dépendance vis-à-vis des importations en provenance de la Chine. Parfois, elle ne concerne que les matières premières (par exemple, les électrolyseurs), parfois, elle porte sur les matières transformées ainsi que sur les composants (par exemple, les éoliennes et les aimants pour moteurs électriques), voire elle couvre l’ensemble de la chaîne de valeur (par exemple, le photovoltaïque solaire). Cette dépendance, combinée à une demande accrue et à la concurrence mondiale, augmente considérablement le risque de perturbations environnementales et géopolitiques. De plus, la concentration géographique des chaînes de valeur constitue un risque stratégique, même lorsque les marchés mondiaux semblent ouverts.

Ensuite, le rapport du JRC montre que les choix technologiques peuvent réduire certaines dépendances, mais aussi les déplacer vers d’autres matériaux. Le recyclage est indispensable, mais ne suffirait pas à satisfaire la croissance européenne à l’horizon 2030. En effet, la dimension temporelle est essentielle : les nouveaux projets d’exploitation minière et de traitement nécessitent beaucoup de temps, tandis que le recyclage dépend de la disponibilité de volumes suffisants de produits en fin de vie.

Enfin, une stratégie robuste doit associer diversification internationale, capacités européennes, innovation, circularité et maîtrise de la demande. Le principal apport de la prospective du JRC consiste à montrer que la question européenne ne peut pas être réduite à ouvrir ou non de nouvelles mines [17]. Elle doit porter simultanément sur les volumes consommés, les choix technologiques, le raffinage, la fabrication des composants, les partenariats commerciaux, le recyclage, la durée de vie des produits, ainsi que sur l’acceptabilité environnementale et sociale par la population. Ainsi, la plus ou moins grande souveraineté minérale européenne dépendra moins, à l’horizon 2035, de la possession de toutes les ressources qu’à notre capacité à maîtriser les dépendances critiques sur l’ensemble des chaînes de valeur. Cette situation nécessite un travail de veille des chaînes d’approvisionnement afin de mieux gérer les risques et de les atténuer [18].

 

2.2. Un blueprint d’exercice de prospective sur les terres rares à l’horizon 2035

Répondre en prospectiviste à la question initiale portant sur les terres rares, posée par les organisateurs du centième anniversaire de la FABI, n’est pas chose aisée. En effet, la prospective consiste avant tout en un processus d’innovation et de transformation, fondé sur la systémique et le long terme, pour mettre collectivement en œuvre des actions présentes et opérationnelles. La prospective, ce n’est pas dire le futur, comme le ferait, après méditation, un vieux chef indien. La prospective, c’est réfléchir ensemble – donc pas seul dans son coin –  pour comprendre le présent et construire un avenir dans lequel nous pouvons toutes et tous nous impliquer.

S’interroger sur l’approvisionnement de l’Europe en terres rares à l’horizon 2035 nécessite donc de réunir un panel d’experts en énergie, en environnement, en industrie, en géopolitique et géoéconomie, d’ingénieurs – bien sûr –, de géologues, de chefs d’entreprises, de citoyens, etc. pour pouvoir construire une pensée tournée vers l’action, une intelligence collective. À défaut, il est bien sûr possible de s’essayer à des blueprints, à l’instar de la Commission européenne [19]. On pourrait définir ce blueprint comme la description de l’architecture d’un processus permettant de représenter un futur souhaitable et les moyens concrets pour l’atteindre. Il s’agit donc, d’un canevas d’exercice de prospective qui pourrait être réalisé à partir d’un groupe de référence comme la Faculté des Sciences de l’Université de Liège l’avait réuni le 16 septembre 2026 dans la salle académique de l’Université de Liège, avec une densité d’ingénieurs impressionnante… mais pas que.

Après avoir visité la littérature scientifique [20], et avant tout l’étude prospective du JRC et toutes les références qu’il contient, pour constituer une base de connaissance, il s’agit comme le fait tout chercheur de formuler les problématiques, les enjeux de long terme auxquels il s’agira ensuite de tenter de répondre. Les prospectivistes mettent un soin particulier à identifier ces enjeux. C’est la vocation de méthodes comme celles – nombreuses – des scénarios exploratoires ou moins courants, des bifurcations. En l’occurrence, j’ai décidé d’utiliser la méthode de mon collègue allemand, Sascha Meinert de l’Institut für Prospektive Analysen (IPA) à Berlin, utilisée dans ses travaux pour l’European Trade Union Institute (ETUI) bien décrite dans son guide Worker Participation 2030 project [21]. Elle a été adaptée et utilisée de longue date par la Cellule indépendante de Prospective régionale (CiPré) de l’Institut Destrée.

 

Une précieuse boussole et des enjeux

Cette méthode, que nous appelons de la boussole, appelle un important travail d’identification des variables du système, puis le choix de deux axes structurant quatre quadrants qui vont permettre de décrire quatre scénarios exploratoires dans des trajectoires 2026-2035. Les deux axes que j’ai choisis sont, d’une part, la prise de conscience de la nécessité d’une souveraineté européenne dans le domaine des terres rares, avec une tension entre les réticences de la population (NIMBY) à l’égard de l’exploitation de mines et du travail de raffinage contre une mobilisation européenne autour de la souveraineté et une acceptation de l’exploitation par les citoyens. D’autre part, un second axe est constitué par le degré d’ouverture des marchés mondiaux, tension entre le libre-échange amical et des relations agressives et contractées. Pour affiner ces scénarios, quelques autres variables devront être activées et faire l’objet d’hypothèses dans chacun des quadrants. J’ai choisi les quatre suivantes que j’ai considérées comme pertinentes :

– le rythme de la transition énergétique ;

– la vitesse de consommation des technologies numériques ;

– l’évolution technologique dans les moteurs électriques ;

– les impacts environnementaux de l’exploitation et du raffinage des métaux rares.

 

 

Puisque, pour faire cet exercice, je ne disposais pas du panel évoqué, je me suis rabattu sur l’IA pour construire et rédiger les scénarios, ainsi que pour y identifier les enjeux de long terme. L’essentiel du travail étant déjà réalisé – puisque les variables et drivers avaient été identifiés après plusieurs jours de travail –, il restait à dresser l’IA à utiliser la méthode, s’assurer de sa bonne compréhension puis contrôler ses productions. À cet effet, j’ai utilisé en parallèle, avec le même dressage et les mêmes prompts, d’une part, l’agent VIBE construit par Mistral AI sur le modèle GLM développé par Z.ai (Université de Tsinghua) et, d’autre part, ChatGPT 5.6 Sol, d’Open AI.

Dès lors qu’elles produisent des travaux de qualité, le fait de disposer de deux AI permet d’enrichir la démarche comme on le ferait avec deux groupes de travail humains en parallèle. Ainsi, j’ai pu disposer, après le rapide travail des machines, de huit scénarios contrastés. D’un côté : le confort importé, la souveraineté en réseau, la forteresse minière verte, la disette sous tension ; et de l’autre : l’Europe en confiance, l’arsenal stratégique, la double impasse, la douceur insouciante. Outre une description des scénarios et une rédaction de qualité, les IA m’ont toutes les deux construit un tableau récapitulatif identifiant les quatre hypothèses retenues sur chacune des quatre variables complémentaires dans chacun de ces scénarios. À mes yeux, le contenu de ces scénarios a peu d’importance puisqu’ils constituent seulement des outils – jetables – destinés à identifier les enjeux de long terme, beaucoup plus utiles.

Après contrôle et quelques petites corrections, j’ai dressé les deux IA à identifier des enjeux de long terme à l’horizon 2035 sur base de ma définition et du format de ces enjeux : une problématique qui porte un potentiel de changement (occasion ou risque) et qu’il va falloir anticiper (agir avant que cela ne survienne ou pour que cela survienne). J’ai également fourni à l’IA plusieurs exemples d’enjeux de long terme dans le format que je préconise: une question commençant par un comment, marquant une tension entre des variables clefs. Dès lors, j’ai demandé à chacune des IA de formuler six enjeux de long terme en explorant les scénarios qu’elles avaient respectivement construits. Elles ont produit deux fois six enjeux à l’horizon 2035, soit douze. Je les ai moi-même consolidés en cinq enjeux :

  1. Comment relocaliser et développer en Europe les capacités d’extraction, de raffinage, de transformation et de recyclage nécessaires à une plus grande souveraineté, tout en limitant leurs impacts sur l’eau, les sols, la biodiversité, la santé et les territoires, et en évitant que les oppositions locales ne conduisent au blocage des projets ?
  2. Comment ajuster le rythme de déploiement de la transition énergétique européenne – éolien, véhicules électriques, réseaux intelligents – aux contraintes d’approvisionnement en métaux rares, de manière à ne ni ralentir excessivement la décarbonation par prudence, ni l’accélérer au point de créer des ruptures d’approvisionnement insurmontables ?
  3. Comment poursuivre la transition numérique européenne et tirer parti de l’intelligence artificielle, du cloud et des objets connectés tout en maîtrisant l’accélération de la consommation d’équipements, d’énergie et de métaux critiques qu’elle pourrait entraîner ?
  4. Comment orienter l’innovation pour accélérer le développement et l’industrialisation de moteurs électriques et d’autres technologies moins dépendants des terres rares sans compromettre leur performance, leur coût, leur efficacité énergétique et la compétitivité des industries européennes ?
  5. Comment faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages des leviers de sécurité d’approvisionnement, tout en répondant aux besoins de la transition énergétique, du numérique, de l’industrie, de la santé et de la défense, notamment en cas de rupture des marchés mondiaux ?

 Ainsi, sur base de mon balisage initial et de quelques manipulations numériques, je disposais, à moindre temps, des cinq questions me permettant non pas de franchir toutes les étapes suivantes du processus prospectif (vision, axes stratégiques, plan d’actions concrètes), mais de pouvoir esquisser une stratégie visant à atteindre les objectifs européens de transition à l’horizon 2035. Il restait à trouver un champ fertile vers où orienter mon questionnement tout en me permettant de contrôler la qualité des résultats obtenus.

 

 Un champ fertile vers où orienter le questionnement

Pour apporter des réponses à la fois robustes et rapides à ces enjeux de long terme, je me suis saisi du rapport de la Cour des comptes européenne d’avril 2026 portant sur les Matières premières essentielles pour la transition énergétique [22]. L’objectif de cet audit était de déterminer si les actions menées au niveau de l’Union garantissent sur le long terme la sécurité de l’approvisionnement en matières premières critiques pour sa transition énergétique. C’est dans ce but que la Cour a examiné la clarté et la solidité de la politique européenne relative aux matières premières, les résultats de la politique de diversification des importations, la persistance ou la suppression des goulets d’étranglement qui freinent la production intérieure ; le niveau d’exploitation du potentiel que représente la gestion durable des ressources. La Cour a également examiné si les projets stratégiques de l’Union étaient susceptibles d’accroître la sécurité de son approvisionnement en matières critiques [23]. L’intérêt de ce travail, outre sa réalisation récente, est qu’il examine les politiques européennes menées depuis 2011 telles qu’actualisées en 2024 dans le cadre du règlement sur les matières critiques [24]. Le rapport se réfère également aux initiatives prises par le Commission au printemps 2025, sans toutefois encore en évaluer les effets compte tenu de leur proximité temporelle : plan d’action européen pour l’acier et les métaux, pacte pour une industrie propre et plan d’action pour une énergie abordable [25]. De plus, le rapport établit des recommandations en fonction des enjeux qu’il identifie. Certes, il se focalise sur la transition énergétique alors que notre recherche a intégré à la fois les transitions énergétiques et numériques, mais les interactions entre les deux domaines sont tangibles et constantes.

Après avoir communiqué aux IA le rapport de la Cour des comptes d’avril 2026 et m’être assuré de leur appropriation, j’ai obtenu les réponses suivantes aux cinq enjeux de long terme consolidés auxquels je leur ai demandé de répondre.

1. Exploitation européenne, impacts environnementaux et acceptabilité sociale

Comment relocaliser et développer en Europe les capacités d’extraction, de raffinage, de transformation et de recyclage nécessaires à une plus grande souveraineté, tout en limitant leurs impacts sur l’eau, les sols, la biodiversité, la santé et les territoires, et en évitant que les oppositions locales ne conduisent au blocage des projets ?

Il s’agit d’accélérer et de sécuriser les projets tout en construisant l’acceptabilité :

– mettre en place les guichets uniques et renforcer les administrations chargées des permis ;

– clarifier les interactions entre réglementations minières, directive-cadre sur l’eau et Natura 2000 ;

– réduire les délais sans réduire les exigences environnementales ;– intégrer les recours et les risques de contentieux dans les calendriers ;

– mobiliser des financements publics pour l’exploration à haut risque et faciliter l’accès au financement privé ;

– associer les populations en amont et rendre publiques les données sur les risques ;– prévoir des garanties financières de remise en état ;

– organiser un suivi indépendant de l’eau, des sols et de la biodiversité ;

– partager les bénéfices économiques avec les territoires ;

– favoriser les projets intégrés extraction-traitement-recyclage ;

– appliquer des exigences environnementales comparables aux importations.

 L’Europe ne pourra obtenir une souveraineté minérale ni par le refus systématique des projets ni par leur imposition administrative : elle devra construire une exploitation encadrée, démontrable et démocratiquement légitime.

 

2. Rythme de la transition énergétique et ressources

 Comment ajuster le rythme de déploiement de la transition énergétique européenne – éolien, véhicules électriques, réseaux intelligents – aux contraintes d’approvisionnement en métaux rares, de manière à ne ni ralentir excessivement la décarbonation par prudence, ni l’accélérer au point de créer des ruptures d’approvisionnement insurmontables ?

L’Europe devrait articuler ses objectifs climatiques avec une véritable planification matérielle :

– relier les objectifs de renouvelables et de neutralité carbone aux besoins par matière ;

– réviser régulièrement les projections de demande ;

– intégrer les réseaux électriques et les infrastructures de stockage dans les stratégies ;

– identifier les technologies présentant les meilleurs rapports entre bénéfices climatiques et intensité matérielle ;

– hiérarchiser les usages en cas de tension ;

– distinguer les besoins indispensables à la décarbonation des usages que l’on peut plus facilement différer ;

– transformer les objectifs agrégés en objectifs spécifiques par matière.

Un objectif global de 25 % de recyclage peut en effet être atteint grâce à quelques matières facilement recyclables, tout en délaissant les terres rares, le lithium, le gallium ou le silicium métal.

 La transition énergétique doit être planifiée non seulement en gigawatts, en tonnes de CO₂ évitées et en euros investis, mais aussi en tonnes de matières critiques disponibles, transformées et recyclées.

 

3. Croissance numérique et maîtrise de la demande matérielle

Comment poursuivre la transition numérique européenne et tirer parti de l’intelligence artificielle, du cloud et des objets connectés tout en maîtrisant l’accélération de la consommation d’équipements, d’énergie et de métaux critiques qu’elle pourrait entraîner ?

Même si la Cour traite principalement de la transition énergétique, son analyse est directement applicable au numérique. Les matières premières critiques sont communes à plusieurs secteurs. L’Europe devrait :

– intégrer les besoins numériques dans les projections globales de matières critiques ;

– distinguer la demande directe de l’Union de la demande incorporée dans les importations ;

– mesurer l’intensité matérielle des centres de données, réseaux et équipements ;

– prolonger la durée de vie des terminaux et composants ;

– renforcer la réparabilité, la réutilisation et l’écoconception ;

– améliorer la collecte des déchets électroniques ;

– créer des obligations de traçabilité des matières critiques contenues dans les produits ;

– éviter que l’efficacité technologique ne conduise à une croissance illimitée des usages.

 Le rapport de la Cour montre que la collecte des déchets électroniques est très insuffisante : l’Union n’atteint pas les objectifs existants et vingt-quatre États membres faisaient encore l’objet de procédures d’infraction en 2024.

 La souveraineté numérique suppose de mesurer la matérialité du numérique et de déterminer quels usages justifient la consommation de ressources critiques qu’ils impliquent.

 

4. Innovation technologique et réduction de la dépendance

Comment orienter l’innovation pour accélérer le développement et l’industrialisation de moteurs électriques et d’autres technologies moins dépendants des terres rares sans compromettre leur performance, leur coût, leur efficacité énergétique et la compétitivité des industries européennes?

L’Europe devrait :

– intégrer explicitement la substitution dans les politiques industrielles et climatiques ;

– financer davantage les démonstrateurs et la mise à l’échelle industrielle ;

– favoriser les moteurs électriques utilisant moins de terres rares ;

– soutenir des architectures technologiques diversifiées plutôt qu’une solution unique ;

– mesurer les effets de substitution sur les autres matériaux, l’énergie, les coûts et le recyclage ;

– introduire des critères d’intensité matérielle dans les marchés publics et les aides industrielles ;

– relier les programmes de recherche aux débouchés industriels européens.

 La Cour recommande notamment d’intégrer la substitution des matières critiques dans le champ du Net-Zero Industry Act de juin 2024 [26], en particulier par l’innovation dans la conception des produits.

L’innovation ne doit pas seulement produire des technologies plus efficaces ou moins carbonées ; elle doit aussi produire des technologies moins vulnérables aux ruptures d’approvisionnement.

 

5. Circularité, substitution et arbitrage entre usages

Comment faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages des leviers de sécurité d’approvisionnement, tout en répondant aux besoins de la transition énergétique, du numérique, de l’industrie, de la santé et de la défense, notamment en cas de rupture des marchés mondiaux ?

L’Europe ne pourra faire de l’écoconception, du recyclage, de la réparation, de la substitution et de la priorisation des usages de véritables leviers de sécurité d’approvisionnement qu’en les intégrant dans une politique coordonnée de gestion des matières critiques : objectifs spécifiques par matériau, données fiables, produits conçus pour durer et être démontés, collecte et recyclage organisés à l’échelle du marché européen, soutien à la substitution technologique, stocks stratégiques et règles transparentes d’allocation en cas de rupture.

 Le rapport de la Cour conduit toutefois à souligner une condition essentielle : il ne suffit pas d’adopter des objectifs ; il faut pouvoir démontrer leur contribution effective à la sécurité d’approvisionnement européenne. Cela implique de suivre non seulement les tonnes recyclées ou les projets annoncés, mais aussi :

– la réduction effective de la demande primaire ;

– les volumes de matières réellement récupérés par élément ;

– les équipements effectivement réparés ou réemployés ;

– la dépendance évitée grâce à la substitution ;

– les capacités industrielles opérationnelles ;

– la durée pendant laquelle les stocks et les matières disponibles peuvent soutenir les secteurs prioritaires.

 

Wildcards sur la trajectoire prospective

Loin de constituer ni les éléments suffisants pour décrire une stratégie complète destinée à permettre l’approvisionnement de l’Europe en terres rares à l’horizon 2035, ce rapide exercice peut en devenir une base pour être discuté entre chercheurs, experts et acteurs. Néanmoins, le prospectiviste sait que toute trajectoire comporte des surprises et qu’il devra y faire face.

Ainsi, des wildcards – ou jokers en français – devront être attendus sur le chemin de 2035. Une wildcard est un événement ou facteur inattendu qui, s’il se produit, peut bouleverser radicalement – positivement ou négativement – une trajectoire et son environnement. Elle est souvent utilisée en prospective pour explorer des futurs alternatifs. En m’appuyant sur les IA, qui ont identifié vingt wildcards qui pourraient affecter l’approvisionnement (exploitation minière, raffinage, importations) de l’Europe en métaux rares à l’horizon 2035, j’en ai retenu cinq qui me paraissent les plus pertinentes et appropriables. Elles peuvent faire l’objet de réponses dans la stratégie ou être réintroduites dans les scénarios exploratoires, en amont de la démarche.

1. Un choc géopolitique sur les terres rares

 Ainsi, un embargo, une crise autour de Taïwan ou une restriction durable des exportations chinoises pourrait affecter simultanément les terres rares séparées, les aimants permanents, les moteurs électriques, les éoliennes, les équipements industriels, la défense ainsi que certains composants électroniques. Ce serait un choc particulièrement puissant parce que la vulnérabilité ne se situe pas seulement au niveau de l’extraction, mais surtout au niveau du raffinage et de la fabrication des aimants.

2. La rupture d’un grand centre de raffinage

Un incendie majeur, une catastrophe naturelle, une cyberattaque ou une décision politique pourrait interrompre une capacité mondiale de raffinage. Cette wildcard montrerait une limite importante des politiques de diversification : l’Europe peut diversifier les pays miniers tout en restant dépendante d’un même pays ou d’une même région pour la transformation. Cela pourrait être le cas de Baotou, en Mongolie intérieure (République populaire de Chine).

3. Une percée technologique dans la substitution ou le recyclage

Une innovation inattendue permettant de produire : des moteurs sans terres rares, des batteries utilisant peu ou pas de lithium, des aimants à base de matériaux abondants, un recyclage rentable des terres rares en faibles concentrations pourrait transformer rapidement les rapports de dépendance. Cette wildcard pourrait rendre obsolètes certaines projections de demande, mais aussi fragiliser des investissements miniers récemment engagés. Par exemple, chez Comet…

4. Le succès ou l’échec social d’un projet minier européen emblématique

Un grand projet européen pourrait devenir soit une preuve de possibilité, s’il respecte ses engagements environnementaux et bénéficie aux territoires ; soit un contre-exemple, en cas de pollution, de dépassement des coûts ou de conflit local. Dans le second cas, un seul accident pourrait provoquer un effet domino politique sur de nombreux projets miniers européens.

5. La collision entre transition numérique et transition énergétique

Une croissance beaucoup plus rapide que prévu de l’intelligence artificielle, des data centers et des équipements connectés pourrait détourner des métaux et terres rares ainsi que les capacités électriques et industrielles. Cette évolution provoquerait une concurrence directe entre plusieurs transitions stratégiques.

En fait, chacune de ces wildcards peut constituer une opportunité de rebond stratégique, une bifurcation sur la trajectoire dont les acteurs peuvent se saisir pour contribuer à atteindre les objectifs initiaux.

 

3. Conclusion : l’anticipation au centre de l’art de gouverner

N’oublions jamais que si, en 2026, la Chine est largement maîtresse du jeu, c’est parce que, depuis la fondation de leur République populaire de Chine en 1949, leurs dirigeants ont une véritable obsession de leur souveraineté, de leur indépendance à l’égard de toutes les matières premières : anticipation… Depuis les années 1980, la Chine détient un quasi-monopole sur les terres rares [27]. Au-delà, depuis les années 2010, les Chinois ont amplifié leur politique extractive et de raffinage au travers de leur stratégie Made in China 2025 [28] qu’ils ont mise en œuvre avec l’efficacité qui les caractérise.

À l’heure où les besoins explosent dans le numérique, l’économie bas-carbone et la défense, la Chine représente plus de 60 % de la production mondiale dans 13 des 34 matières premières identifiées comme critique par l’Union européenne en 2023. C’est le cas pour le germanium utile dans les semi-conducteurs avancés. Elle dépasse 70 % dans 9 de ces matières. Et atteint même 90 % pour le gallium. Néanmoins, la Chine est également vulnérable : sa dépendance au lithium, cobalt, fer et cuivre dépasse les 70 %. En découle sa politique de partenariat avec des pays étrangers notamment africains et la rivalité qu’elle entretient avec les États-Unis dans ce domaine [29]. Cette rivalité s’est accrue depuis le retour du président Donald Trump à la Maison-Blanche et son activisme dans ce domaine : on sait ses accords d’accès miniers privilégiés signés en 2025 avec des garanties de sécurité avec l’Ukraine, le Pakistan puis la République démocratique du Congo. Ce qui n’a pas empêché Kinshasa de signer aussi un accord avec la Chine au printemps 2026. L’extraction n’est évidemment pas tout. Ainsi, si la Chine n’extrait que 21 % du lithium mondial (le Triangle du lithium est formé de la Bolivie, du Chili et de l’Argentine [30]) et 2 % du manganèse, elle en assure 68 et 95 % de la transformation chimique [31].

En 2020, c’était également un consortium chinois (Shenghe Resources) qui contrôlait, via une entreprise australienne, le plus grand gisement connu de terres rares hors de Chine : la mine de Kvanefjeld (ou Kuannersuit) au sud du Groenland où on trouve aussi de l’uranium. Mais aucune autorisation d’exploitation ne lui a été accordée [32]. On ne s’étonne donc pas que le président des États-Unis s’y intéresse…

C’est l’ancien président de la Banque centrale européenne puis du Conseil des ministres d’Italie, Mario Draghi qui, en 2024, rappelait notre vulnérabilité européenne, nous appelant à renouer en cette matière avec l’art de gouverner :

L’Europe est particulièrement exposée. Nous dépendons d’une poignée de fournisseurs pour les matières premières critiques, notamment la Chine, alors même que la demande mondiale pour ces matières premières explose en raison de la transition vers les énergies propres. (…)

Dans ce contexte, nous aurons besoin d’une véritable « politique économique extérieure » de l’UE pour préserver notre liberté – ce que l’on appelle l’art de gouverner. L’UE devra coordonner les accords commerciaux préférentiels et les investissements directs avec les pays riches en ressources, constituer des stocks dans certains domaines critiques et créer des partenariats industriels pour sécuriser la chaîne d’approvisionnement des technologies clés. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons créer l’influence nécessaire sur le marché pour y parvenir. [33]

Quant à Ursula Von der Leyen, c’est à la coopération internationale que la présidente de la Commission en appelait dans son discours sur l’état de l’Union, ce 16 septembre 2026 :

Et un autre aspect est important. Nous demeurons excessivement dépendants dans des domaines à risque. Nous dépendons à plus de 80 % de la Chine pour bon nombre de matières premières critiques. À 90 % pour certaines terres rares. Nous avons beaucoup avancé. Mais nous ne sommes pas les seuls qui essayons de nous diversifier. Nous devons trouver des approvisionnements de toute urgence et renforcer nos réserves.

 Aucun pays ne peut réaliser cela seul. Nous devons donc penser différemment. Voilà pourquoi nous établirons une nouvelle coopération européenne sur les matières premières critiques. Elle nous aidera à obtenir ce dont nous avons besoin et constituer les réserves nécessaires. Pour les voitures électriques, les semi-conducteurs et les batteries, les technologies propres et la défense. Et bien plus encore.

 Nos industries en dépendent, mais notre indépendance et notre sécurité aussi [34].

Assurément, anticipation, art de gouverner et partenariats internationaux constituent les nécessités de l’Europe pour sécuriser ses approvisionnements.

Plutôt que de tenter d’atteindre une souveraineté à tout prix dans un monde où les rapports de force tendent à dangereusement dominer.

 

Philippe Destatte

 

[1] Les terres dites « rares » sont dénommées ainsi parce que les éléments métalliques qu’elles contiennent et qui couvrent les lanthanides, numérotés dans le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, de 57 (le lanthane) à 71 (le lutécium), plus le scandium (21) et l’yttrium (39), ont été découverts à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle dans des gisements scandinaves où ces éléments étaient disséminés et ont été difficilement identifiés. Véronique CABIAUX & Thierry DE PUTTER, Les métaux critiques, Que(s) chemin(s) pour l’Europe ?, p. 11-12, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2025.

[2] Ph. DESTATTE, The New Industrial Paradigm, Keynote at The Industrial Materials Association (IMA-Europe) 20th Anniversary, IMAGINE event, Brussels, The Square, September 24th, 2014, Blog PhD2050, September 24, 2014. https://phd2050.org/2014/09/26/nip/

[3] Philippe DESTATTE, Les Wallons pionniers de l’industrie allemande, Compte rendu de l’ouvrage de Hans Seeling, dans Feuillets de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, Mai 1984, p. 6. – Ph. DESTATTE, Mutations, dans Actualquarto, Spécial Opération Athena sur les technologies nouvelles, n° 355, 6 septembre 1984, p.  8-9. https://phd2050.org/2018/10/05/mutations-1984/

[4] Ph. DESTATTE, L’économie circulaire : produire plus avec moins, Blog PhD2050, 1er juin 2014 https://phd2050.org/2014/06/01/ec1/ – Voir Règlement (UE) 2024/1781 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 établissant un cadre pour la fixation d’exigences en matière d’écoconception pour des produits durables, modifiant la directive (UE) 2020/1828 et le règlement (UE) 2023/1542 et abrogeant la directive 2009/125/CE.

[5] Bertrand GILLE, Histoire des Techniques, coll. Bibliothèque de la Pléade, Paris, Gallimard, 1978. – B. GILLE, La notion de « système technique » (essai d’épistémologie technique), dans Culture technique, CNRS, 1979, 1-8. – Thierry GAUDIN et André-Yves PORTNOFF, Rapport sur l’état de la technique : la révolution de l’intelligence, Paris, Ministère de la Recherche, 1983 et 1985.

[6] J’aime assez la formule Fatigues de la disruption de Philippe BIHOUIX, Le Bonheur était pour demain, Les rêveries d’un ingénieur solitaire, p. 137sv, Paris, Seuil, 2022. – Voir également L’insoutenable abondance, Faut-il croire les prophètes du progrès ?, coll. Tracts, Paris, Gallimard, 2025.

[7] Elizabeth EISENSTEIN, The Printing Press as an Agent of Change: Communications and Cultural Transformations in Early-Modern Europe, New York, Cambridge University Press, 1980.

[8] François CARON, Les deux révolutions industrielles du XXe siècle, p. 19, Paris, Albin Michel, 1997.

[9] Xavier JARAVEL, Emmanuel MONNET, Mathieu PERUYO et Vincent PONS, Les politiques économiques à l’épreuve des faits, p. 248, Paris, Odile Jacob, 2026.

[10] Voir le remarquable rapport d’Olivier LlIANSI, Réindustrialiser, le défi d’une génération, Cohésion, souveraineté, décarbonation : les solutions existent, Paris, Les Déviations, 2024. – et aussi : Vincent VICARD, Faut-il réindustrialiser la France ?, coll. Défis Économie, Paris, PUF, 2024. – Anaïs VOY-GILLIS, Pour une Révolution industrielle, Paris, Les Presses de la Cité, 2025.

[11] Moshe SYRQUIN, Structural Change and Development, in International Handbook of Development Economics, Vol. 1, A.K. Dutt and Ros. J. Cheltenham, UK. Edward Elgar Publishing, 2007.

[12] Nous suivons le glossaire de la Cour des comptes européenne pour définir une matière première comme une substance, autre qu’une denrée alimentaire ou un combustible, utilisée comme intrant dans la fabrication. Une matière première critique est une matière première importante sur le plan économique et exposée à un risque élevé pour l’approvisionnement. Une matière première stratégique est une matière première jugée particulièrement importante en raison de son utilisation dans certaines technologies vertes ou numériques, ou dans des applications relevant de la défense ou de l’aérospatiale. Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026, p. 77, Luxembourg, Cour des comptes européenne, 2026.

[13] Samuel CARRARA ea, Supply chain analysis and material demand forecast in strategic technologies and sectors in the EU, A Foresight Study, Commission européenne, JRC, 2023. https://publications.jrc.ec.europa.eu/repository/handle/JRC132889

[14] Règlement (UE) 2024/1252 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlement (UE) n°168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1724 et (UE) 2019/1020, Journal officiel de l’Union européenne, 3 mai 2024. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=OJ:L_202401252 – Voir aussi : l’Avanced Matérials for Industrial Leadership de février 2024 : Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions, Advanced Materials for Industrial Leadership, Strasbourg, 27.02.2024, COM(2024) 98 final. https://research-and-innovation.ec.europa.eu/document/download/0fcf06ea-c242-44a6-b2cb-daed39584996_en?filename=com_2024_98_1_en_act_part1.pdf

[15]  La Cour des comptes européenne définit la chaîne de valeur comme l’ensemble des activités menant à la fourniture de produits aux consommateurs finaux, y compris toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement, mais aussi les activités telles que la vente et la commercialisation. Dans le cas des matières premières, cette chaîne comprend toutes les étapes allant de l’extraction et de la transformation aux activités de fin de vie telles que la valorisation et le recyclage, en passant par la vente et l’utilisation dans la fabrication. Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026, p. 77, Luxembourg, Cour des Comptes européenne, 2026.

https://www.eca.europa.eu/ECAPublications/SR-2026-04/SR-2026-04_FR.pdf

[16] 87 matières premières ont été envisagées et organisées en trois catégories : stratégiques, critiques et non-critiques (voir annexe 1 du rapport).

[17] V. CABIAUX & Th. DE PUTTER, Les métaux critiques, Que(s) chemin(s) pour l’Europe ?…, p. 49-58.

[18] Samuel CARRARA ea, Supply chain analysis and material demand forecast in strategic technologies and sectors in the EU, A Foresight Study…, p. 10-11.

[19] Liam DOWNEY, Peter HEYDEBRECK, Hugues de JOUVENEL, Foresight ant the Transition to Regional Knowledge-based Economies, Synthesis report of the expert group « Blueprints for Foresight Actions in the Regions« , Brussels, European Commission, Directorate-General for Research, Unit Scien & Technology Foresight, 2004. – Ph. DESTATTE, Blueprints for Foresight Actions in the Regions, Transvision for bridging neighbouring regions belonging to different juridictions, A European Commission DG RTD K2 Initiative, Luxembourg, Representation of the European Commission, 2004.

[20] Notamment : Savannah CARR-WILSON, Subhrendu K. PATTANAYAK, Erika WEINTHAL, Critical mineral mining in the energy transition: A systematic review of environmental, social, and governance risks and opportunities, in Energy Research & Social Science, vol. 116, October 2024, 103672. Guillaume PITRON, La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, Les Liens qui libèrent, 2024. – Bernadette MERENNE, Métaux rares et métaux précieux : une multiplicité de productions, d’acteurs et de besoins, dans Questions internationales, n°117, Février-mars 2023, p. 56-68. – Philippe BIHOUIX et Benoît de GUILLEBON, Quel futur pour les métaux : un nouveau défi pour la société, EDP Sciences, 2010, p. 33. https://stm.cairn.info/quel-futur-pour-les-metaux–9782759809011?lang=fr – The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions, IEA, 2021. – Report on Critical Raw Materials for the EU: Report of the Ad hoc Working Group on defining critical raw materials, EC – Directorate General Enterprise and Industry, 2014. – Vincent VICARD et Pauline WIBAUX, Les dépendances stratégiques de l’Union européenne sur longue période, dans Futuribles, 457, Paris, 2023, p. 33-48. – Michael FRANCZAK & Irfana KHATOON, Governing Critical Minerals, Histories, Gaps, Actions and Innovative Models, United Nations University, Centre for Policy Research, 2026.

[21] Sascha MEINERT, Field manual Scenario building, Berlin, IPA – European Trade Union Institut, 2014. https://www.etui.org/sites/default/files/2014_Scenario_Building_DEF.pdf

[22] Critical Raw Materials for the Energy Transition, Not a rock-solid policy, Special Report 04/2026, Luxembourg, European Court of Auditors, 2026.

[23] Matières premières critiques pour la transition énergétique, Une politique d’une solidité relative, Rapport spécial 04/2026…, p. 7.

[24] Règlement (UE) 2024/1252 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 établissant un cadre visant à garantir un approvisionnement sûr et durable en matières premières critiques et modifiant les règlements (UE) n° 168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1724 et (UE) 2019/1020. https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1252/oj/fra

[25] Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Un plan d’action européen pour l’acier et les métaux, Bruxelles, Commission européenne, 19 mars 2025, COM(2025) 125 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52025DC0125&qid=1762877240399 –Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Le pacte pour une industrie propre: une feuille de route commune pour la compétitivité et la décarbonation, Bruxelles, Commision européenne, 26 février 2025, COM(2025) 85 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52025DC0085 – Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions, Plan d’action pour une énergie abordable Exploiter pleinement la vraie valeur de notre union de l’énergie pour garantir à tous les Européens une énergie abordable, efficace et propre, Bruxelles, Commission européenne, 26 février 2025, COM (2025) 79 final. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52025DC0079&qid=1762877579815

[26] Regulation (EU) 2024/1735 of the European Parliament and of the Council of 13 June 2024 on establishing a framework of measures for strengthening Europe’s net-zero technology manufacturing ecosystem and amending Regulation (EU) 2018/1724 (Text with EEA relevance) – Consolidated text: Regulation (EU) 2024/1735 of the European Parliament and of the Council of 13 June 2024 on establishing a framework of measures for strengthening Europe’s net-zero technology manufacturing ecosystem and amending Regulation (EU) 2018/1724 (Text with EEA relevance).

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=CELEX%3A02024R1735-20250817

[27]  Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 72, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020.

[28] John SEAMAN, Métaux critiques : pour l’hégémonie technologique mondiale, Pékin/Washington, et au-delà, dans Thierry DE MONTBRIAL et Dominique DAVID dir., Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies 2027, p. 166-169, Pris, Dunod-IFRI, 2026.

[29] Ibidem.

[30] Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 15, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020.

[31] J. SEAMAN, op. cit., p. 167.

[32]  Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Atlas mondial des matières premières, Incertitudes et défis, p. 73 et 87, Paris, Autrement-Flammarion, 3e éd., 2020. Heather A. CONLEY, The Artic Spring, Washington is sleeping through changes at the top of the world, in Foreign Affairs, 24 septembre 2019. HEATHER A. CONLEY is Senior Vice President for Europe, Eurasia, and the Arctic and Director of the Europe Program at the Center for Strategic and International Studies. En 2016, la société minière chinoise Shenghe Resources a commencé à exploiter Kvanefjeld, un gisement situé sur la côte sud-ouest du Groenland qui abriterait le deuxième plus grand gisement mondial d’oxydes de terres rares et le sixième plus grand gisement d’uranium. Le gouvernement danois a discrètement cherché à savoir si les États-Unis avaient des réserves concernant cet investissement, mais Washington est resté silencieux. https://www.foreignaffairs.com/articles/commons/2019-09-24/arctic-spring – CASSINI Conseil, Dario SALINAS PALACIO, Thoma CATTIN, Carte commentée. Le Groenland dans le viseur de Trump : menace chinoise ou course aux minéraux critiques, Diploweb, 10 janvier 2026. https://www.diploweb.com/Carte-commentee-Le-Groenland-dans-le-viseur-de-Trump-menace-chinoise-ou-course-aux-mineraux.html

[33] Mario DRAGUI, The future of European competitiveness, Part A, A competitiveness strategy for Europe, p. 3, September 2024.

[34] Discours sur l’état de l’Union 2026 de la présidente von der Leyen, Commission européenne, 16 septembre 2026. https://france.representation.ec.europa.eu/informations-et-evenements/informations/discours-sur-letat-de-lunion-2026-de-la-presidente-von-der-leyen-2026-09-16_fr?prefLang=en – Merci à ma collègue Coline Generet de m’avoir communiqué l’extrait de ce texte peu de temps avant mon intervention à Liège.