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Namur, le 22 juin 2024

Ce texte est une version longue, complétée à partir de mes notes, de l’interview donnée au journaliste Christophe Degreef, que je remercie, et publiée dans Doorbraak le 24 juin 2024 [1].

 

Christophe Degreef : quel regard portez-vous sur les élections du 9 juin 2024 et sur la nouvelle dynamique de centre droit à l’œuvre en Wallonie depuis lors ?

Philippe Destatte : nous avons évité la fragmentation politique. Mon espoir était grand de voir se créer une majorité composée de deux partis politiques au plus. Il est préférable qu’un gouvernement compte le moins de belles-mères possible. C’est la première façon d’améliorer la gouvernance. Plus le nombre de partis est grand autour de la table du Conseil des ministres, davantage chacun reste sur ses positions et défend son programme bec et ongles. Ce n’est pas ainsi que l’on crée et met en œuvre un projet politique ambitieux et commun. Le soir des élections, il était clair que le MR et Les Engagés avaient fait un score important et que, grâce aux choix des électrices et des électeurs, il serait possible de former une coalition avec seulement deux partenaires. C’est une bonne chose, avec ou sans le PS du reste. Désormais, il faut viser l’intérêt régional et travailler au redressement. Et l’opposition doit jouer le jeu en donnant sa chance à la nouvelle majorité. La Wallonie est aujourd’hui à la croisée des chemins. Le changement est dans l’air. Mais la question est de savoir s’il sera profond et durable. Ce narratif de changement se retrouve aujourd’hui dans les slogans, mais il reste encore à le concrétiser.

 

Christophe Degreef : comment amener ce changement ?

On ne peut pas nier qu’il existait depuis très longtemps une sorte de flemme wallonne, une forme d’indolence, une disposition à mesurer ses efforts. Dans une certaine mesure, la Région s’est étouffée elle-même. Et je n’évoque pas nécessairement son gouvernement, mais tous les acteurs. J’ai souvent répété la formule de Jules Destrée : qui donc éveillera la Wallonie qui dort ? [2] Peut-être est-ce le moment de le faire. La Région se situe à un point de bifurcation. Mais elle en a connu d’autres qui n’ont débouché sur rien, ou presque. Voici plus de trente ans, dans un texte adressé au Conseil d’administration de l’Institut Destrée, j’avais déjà repris cette belle formule de l’écrivain Jean Louvet tirée de sa pièce L’homme qui avait le soleil dans sa poche : on va voir ce qu’on va voir, on n’a rien vu du tout [3].

L’impact du nouveau gouvernement va se mesurer à sa capacité de mobiliser les acteurs, non dans une logique féodale de clientélisme, mais dans une dynamique de contractualisation et d’additionalité des moyens entre acteurs publics et privés, y compris associatifs. Les Wallonnes et les Wallons devront apprendre à faire davantage par eux-mêmes. Georges-Louis Bouchez, président du MR, et Maxime Prévot, président des Engagés, entrent à présent en négociation pour conclure un nouveau contrat wallon de cohabitation avec la population. Ils n’ont pas à le faire dans une logique destinée à contenter une partie des électeurs, mais pour que la société wallonne – entreprises, société civile, citoyennes et citoyens – apporte et porte elle-même des solutions avec eux. Ce qui remonte du terrain, c’est une très grande envie de transformation, de redressement de la Wallonie, assortie toutefois d’une peur des conséquences de cette transformation. Les exigences des entrepreneurs sont grandes également et ce qu’ils demandent, c’est davantage une vision commune, des objectifs clairs, de la simplification institutionnelle et administrative, une rigueur budgétaire que des aides et des moyens financiers.

Aujourd’hui, l’argent public manque : paradoxalement, cela peut faire avancer naturellement les choix de société vers un monde plus durable et décarbonné, mais aussi plus productif de valeur économique pour y parvenir. La question de la trajectoire budgétaire est au coeur de la gouvernance wallonne. C’est elle qui impose aussi les trajectoires politique et économique. Elle constitue également une opportunité pour transformer la Région. La fin progressive des transferts entre la Vlaamse Gewest et la Région wallonne à partir de 2025 représente une diminution des recettes de 3,3 milliards sur dix ans, l’effort de 1% cumulé de la trajectoire Hilgers (limiter la dette à 230 % des recettes en 2030 au lieu de 280% si on ne fait rien) représente lui 8,25 milliards de 2022 à 2031 [4], donc 7,75 milliards puisque 500 millions ont déjà été épargnés en trois ans. Il faut y ajouter les amortissements des chocs passés et les dépenses qui se pousuivent du plan de relance. Ce dernier reste essentiel pour rassurer les agences de notation sur l’avenir de la région. De plus, la crédibilité et les nouvelles exigences budgétaires de l’Europe imposeront probablement d’accentuer cette trajectoire d’assainissement. Tout cela ne sera pas simple mais constitue le paysage et peut être un vecteur de la transformation.

Le nouveau gouvernement wallon devra apprendre à compenser chaque euro dépensé par des recettes réelles et structurelles et réduire un certain nombre de dépenses tout en maintenant – et même en développant – des capacités d’innovation et de R&D qui sont beaucoup trop faibles actuellement. La société wallonne devra sans nul doute recevoir moins et contribuer plus. Le MR et Les Engagés ont d’ailleurs des propositions en ce sens dans leurs programmes. Il faudra aussi multiplier les partenariats public-privé. Il faudra intervenir dans les politiques de l’emploi. Non pas avec la chicotte et le bâton, mais par un discours enthousiasmant et mobilisateur. Je pense qu’ils en sont capables.

La question budgétaire wallonne passe aussi par la clarification et la transparence du budget. Une réforme des aides à l’emploi (APE) peut contribuer à augmenter le nombre d’emplois productifs et à relever le taux d’emploi wallon (seulement de 65,8 %), inférieur de 11 points à celui de la Flandre. N’oublions pas que cette enveloppe des APE (un milliard d’euros) existe au détriment des emplois qui manquent dans la recherche, l’innovation, l’éducation ou l’industrie. La réorientation des moyens financiers vers ces secteurs est essentielle. Un nouveau et plus participatif Budget Base Zéro (BBZ) est annoncé. Il faut le voir comme une opportunité pour réorienter les dépenses, notamment vers l’innovation, comme inscrit dans les programmes du MR et des engagés. La recherche wallonne et francophone doit être défragmentée, rassemblée, les universités également. Alors que selon les derniers chiffres d’Eurostat, la Wallonie dépensait 1136,5 euros par habitant en recherche, la Flandre en dépensait 1623 euros, soit 43% en plus. Mais en Wallonie ce chiffre de dépenses en R&D est favorablement accru par l’ampleur des dépenses de la recherche privée, notamment GSK, localisée dans le Brabant wallon. Cette province atteint 5901,5 euros par habitant pour 503 euros par habitant consacrés à la recherche dans le Hainaut. Je prône depuis longtemps une dynamique comme celle menée en Flandre avec l’IMEC [5]. Le Wallonia Institute of Technology pourrait nécessiter un milliard d’euros supplémentaires, que l’on pourrait aller chercher dans les aides directes et parfois trop clientélistes aux entreprises [6]. J’ai déjà également parlé des APE.

De nombres observateurs évoquent la nécessité de remettre la Wallonie toute entière au travail, notamment les chômeurs de longue durée, mais aussi d’activer certains malades de longue durée : pas loin de 200.000 personnes en Wallonie. J’observe également une volonté de dépilariser, désidéologiser le paysage associatif, qui est trop souvent au service des partis, des groupes et des idéologies, qui ont loti l’État et ont créé des relations incestueuses avec le pouvoir. Il faut aussi oublier les logiques de partage du gâteau que des mécanismes comme la clef D’Hondt ont favorisé. Il n’est pas normal que, dans des domaines comme la formation, on puisse identifier à ce point des acteurs aussi pilarisés. Que l’on regarde à qui on a attribué des APE et on verra se dessiner ce paysage…

Christophe Degreef : qu’en est-il des administrations wallonnes ? Peuvent-elles bloquer une politique de centre droit ?

Les élections ont provoqué un réel espoir chez de nombreux fonctionnaires wallons. Ils disent avoir vécu une expérience intéressante de 2017 à 2019 : les ministres libéraux avaient été à leur écoute, avaient travaillé avec l’Administration et avaient rendu du sens à leur métier. Parce que le MR avait besoin de la fonction publique pour faire avancer les dossiers et découvrir les nouveaux enjeux. De cette manière, les fonctionnaires avaient le sentiment que leur travail était vraiment utile. Une machine de guerre comme le PS dispose d’un grand département d’études et de cabinets chevronnés. Dès lors, un tel parti pense qu’il sait tout mieux que les autres et ne fait souvent pas appel à l’administration. Ce n’est pas très agréable pour un fonctionnaire. On préfère alors un adversaire idéologique qui écoute, plutôt qu’un système politique qui ignore. De nombreux fonctionnaires ont su montrer leur loyauté à l’intérêt général. D’ailleurs, j’entends dans les couloirs du Service public de Wallonie, un changement de mentalité. Je suis aussi frappé par la qualité des différents mémorandums déposés par le SPW avant les élections et qui aideront à construire des feuilles de route. Beaucoup parmi ceux-là cherchent et proposent un nouveau modèle de développement.

La responsabilisation des citoyennes et citoyens est au coeur du programme du MR, comme finalité de l’action politique. Les Engagés veulent placer l’humain et son bien-être au coeur de ses priorités, ce n’est pas incompatible, mais cela nécessitera des ajustements et donc des discussions. Ils veulent rendre du sens, et cela, c’est au coeur des aspirations. Le MR a probablement une approche assez pragmatique, que l’on retrouve d’ailleurs aussi chez certains sociaux-démocrates.

 

Christophe Degreeef : en fait, comment se fait-il que la Wallonie veuille soudain changer, après avoir freiné le bateau pendant des années ?

Soyons particulièrement prudents. Toutes les Wallonnes et tous les Wallons n’ont pas voté pour le MR ou pour Les Engagés. Certains acteurs sont également très contrariés et déçus par le résultat des élections et les réductions budgétaires annoncées. À ce stade, rien n’est joué pour le nouveau gouvernement en matière de capacité de transformation.

Nous devons attendre que des mesures concrètes soient prises. Les syndicats réagiront probablement à certaines. Mais il en va de même pour les chefs d’entreprise qui ont reçu ou attendent de l’argent public pour s’engager dans certains projets. N’oublions pas qu’en 2020 encore, j’ai échangé avec des ministres MR qui ne voulaient pas réformer le système en place parce que leurs électeurs recevaient des subsides des caisses régionales. Les Engagés permettront-ils des réformes ou des réductions budgétaires dans les soins de santé, alors qu’ils disent d’emblée que pour eux ce n’est pas possible ? Pour eux, il existe des dossiers sensibles : les allocations familiales représentent une masse budgétaire d’environ 3 milliards d’euros – pas loin de 20% du budget régional – à laquelle le précédent gouvernement n’a pas voulu toucher, contrairement à la Flandre qui a réduit l’indexation. Pourquoi la Wallonie ne fait-elle pas comme la France : ne rendre les allocations familiales accessibles qu’à partir du deuxième enfant ? Cela permettrait non seulement de diminuer l’enveloppe budgétaire qui y est consacrée, mais aussi de réaliser des péréquations au profit des plus démunis. Une aide linéaire en cette matière, comme dans d’autres, n’a guère de sens au XXIe siècle. On se préoccupe davantage des équilibres à la belge – un enfant francophone égale un enfant flamand – que d’une politique sur mesure et bien réfléchie. Je pense que Georges-Louis Bouchez a compris que la Wallonie ne peut mener que des politiques fondées sur la situation économique et budgétaire de la région, et non sur une logique politique flamande ou belge. Mais j’ai des doutes sur Les Engagés concernant cette question qui constituait le core-business du PSC et du cdH.

Anibal Trejo, Parlement de Wallonie, Dreamstime

Christophe Degreef : comment évaluez-vous le rôle de Bart De Wever dans cette nouvelle dynamique wallonne ? Il bénéficie d’une presse francophone remarquablement meilleure qu’auparavant et a également mené une campagne fédérale avec des listes francophones. Cela a-t-il contribué à convaincre la Wallonie de la nécessité d’un changement ?

Je pense que l’impact de la N-VA en Wallonie a été plutôt faible. Certains candidats choisis ont d’ailleurs positionné ce parti bien plus à droite que ne l’est le bourgmestre d’Anvers. Mais l’attitude de Bart De Wever le soir des élections a fait la différence. Il s’est montré conciliant, ouvert, non dogmatique. Ce n’est qu’à ce moment-là que certains Wallons ont compris à quel point il était différent de Tom Van Grieken. La différence entre la NVA et le Belang est quelque chose que j’ai du mal à expliquer en Wallonie depuis des années. Même si quelqu’un comme le député Théo Francken brouille parfois, par ses discours, l’image et la frontière entre ces deux formations politiques. J’ai toujours cru Bart De Wever quand il affirmait qu’il ne s’allierait jamais au Vlaams Belang. Mais beaucoup de Wallons pensaient et pensent encore qu’il fait semblant et qu’il finira par faire cette alliance.

 

Christophe Degreef : les réformes promises aujourd’hui au niveau fédéral sont principalement socio-économiques. Qu’en est-il de la réforme de l’État visant à faire de la Belgique un confédéralisme à quatre, que vous préconisez depuis longtemps ?

Je préconise un fédéralisme à quatre États fédérés. Mais, dans les circonstances actuelles, la réforme de l’État ne me paraît pas vraiment un problème. Du côté francophone, ma préoccupation va à la simplification des institutions au profit du Parlement et du gouvernement de Wallonie. Au niveau fédéral, j’ai l’impression qu’on se focalise exagérément sur la majorité parlementaire des deux tiers, une des conditions nécessaires à une loi spéciale et donc à une réforme constitutionnelle de l’État. Mais les réformes de l’État se sont déroulées différemment dans la Belgique des années 1960. On avait longuement préparé le terrain, notamment grâce aux travaux du Centre Harmel. Et puis, le travail s’est fait par étapes. Par exemple, en créant d’abord deux ministères de l’Education nationale : l’un francophone et l’autre néerlandophone, décision du gouvernement de Théo Lefèvre en 1961, mise en œuvre par l’arrêté royal du 4 janvier 1963 et renforcée par deux arrêtés royaux en mars 1963 et en septembre 1969 [7]. Ce mécanisme a quand même tenu jusqu’en 1988-1989, plus de vingt-cinq ans ! On pourrait aussi évoquer l’ingénierie de la loi Perin-Vandekerckhove de régionalisation préparatoire [8], en attendant la réforme constitutionnelle enfin réalisée par le gouvernement Martens-Spitaels en 1980, puis par le gouvernement Martens-Moureaux en 1988-1989.

Si Bart De Wever se mettait à parler systématiquement de « fédéralisme étendu » au lieu de « confédéralisme », ce qui est juste un toilettage sémantique compte tenu de son programme, je pense que les francophones pourraient avoir une attitude plus constructive par rapport à la réforme de l’État. Il me semble qu’il pourrait également convaincre le PS dans l’opposition de s’orienter vers une Belgique à quatre États fédérés. En 2011, lorsque Johan Vande Lanotte a dû sortir les négociations gouvernementales du marasme, il a également prôné quatre États fédérés [9]. La balle est maintenant dans le camp du président de la NVA pour former un gouvernement. En soi, une réforme de l’État n’est donc pas un problème insurmontable.

C’est aussi ce positionnement constructif que doivent adopter les Wallons pour ouvrir le dialogue et mettre sur la table un projet aussi clair que celui de la NVA. Aujourd’hui, le projet des quatre États fédérés, reconfiguré par l’Institut Destrée en 2022 est le plus élaboré du côté francophone [10].

J’aimerais aussi que l’on prenne davantage en compte la Wallonie dans les institutions actuelles. Un exemple qui est flagrant : le cas du Conseil des ministres. Alors que la Constitution dispose en son article 99 de la nécessité d’une parité au gouvernement fédéral entre ministres d’expression française et d’expression néerlandaise, aucune disposition n’impose la présence de Wallonnes et de Wallons. Ainsi, demain, vous pourriez découvrir un Conseil des ministres composé uniquement de Flamands et de Bruxellois francophones. Ce n’est pas une mince anomalie.

Comme le disait Elie Baussart, La Flandre et la Wallonie ne sont pas faites pour la Belgique ; la Belgique est faite pour la Flandre et la Wallonie. Comme l’État est fait pour le citoyen et non le citoyen pour l’État [11]. J’ajoute évidemment Bruxelles et l’OstBelgien. C’est depuis longtemps la logique qui sous-tend les réformes de l’État. La finalité ce n’est pas le nationalisme belge, c’est le bien-être de toutes et tous, l’équilibre entre les populations des quatre collectivités politiques, leur cohésion dans le cadre européen. Nous pouvons poursuivre ce modèle avec quatre États fédérés. Non pas par nationalisme, mais parce qu’un tel modèle reste la meilleure garantie de la paix et de la prospérité au sein de la Belgique.

On pourrait bien sûr tenir un discours belliqueux comme Jules Destrée avant la Première Guerre mondiale en disant qu’à tout nationalisme flamand, on opposera notre nationalisme wallon. Mais cela ne mène pas loin. Je préfère le Destrée de 1929 qui travaille avec son homologue Kamiel Huysmans à un compromis des Belges et abolit le bilinguisme en Flandre et en Wallonie pour construire les bases d’un fédéralisme régional.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Christophe DEGREEF, Philippe Destatte: ‘Wallonië moet eindelijk af van zijn wafelijzerlogica’, in Doorbrak, 24/6/2024.

https://doorbraak.be/philippe-destatte-walloni-moet-af-van-de-wafelijzerlogica-die-er-nog-altijd-bestaat/?dbcode=e7770321472&u=263532186

[2] Jules DESTREE, Comme le fit Siegfried en la forêt germaine, dans Wallonia, 13 décembre 1912, n°12, p. 647-648.

[3] Jean LOUVET, L’Homme qui avait le soleil dans sa poche, Textes pour Didascalies, p. 34, Bruxelles, Ensemble théâtral mobile, 1982.

[4] Ph. DESTATTE, Finances wallonnes :  il faut poursuivre et accentuer la trajectoire Hilgers…, Blog PhD2050, Namur, 12 mai 2024 https://phd2050.org/2024/05/12/hilgers/

[5] L’IMEC, Institut de micro-électronique et composants, est un institut de recherche inter-universitaire flamand en micro-électronique et nanotechnologies situé à Leuven. Il emploie environ 3 500 personnes de 75 nationalités.

https://www.imec-int.com/en/about-us

[6] Ph. DESTATTE, Le Wallonia Institute of Technology au cœur de l’Université de Wallonie, Namur, Blog PhD2050, 22 décembre 2021. https://phd2050.org/2021/12/23/wit/

[7] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Nouvelle Histoire de Belgique, 1970-2000, Un autre Pays, p. 282-283, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[8] Philippe DESTATTE, La Région wallonne a (presque) 50 ans (1974-2024), Blog PhD2050, Namur, 24 février 2024. https://phd2050.org/2024/02/25/1974-2024/

[9] Johan VANDE LANOTTE, De Belgische Unie bestaat uit vier deelstaten, 2011, 24p.

[10] Un fédéralisme fort et simplifié, Contribution de l’Institut Destrée au débat public sur l’avcenir institutionnel de la Belgique, Namur, 13 juin 2022, 14p. https://www.institut-destree.eu/wa_files/institut-destree_gtri_federalisme_fort-et-simplifie_2022-06-13.pdf

[11] Elie BAUSSART, 1930 verra-t-il la faillite de 1830 ?, dans La Terre wallonne, Octobre 1928, p. 24.

Namur, 5 octobre 2022

Christophe Degreef : pour Philippe Destatte, une Belgique à quatre constitue l’avenir du pays. Un avenir dans lequel chacune et chacun doit pouvoir se retrouver. Une Belgique avec quatre États fédérés implique que la Belgique reste un État fédéral, mais composé d’États fédérés exerçant la majorité des compétences politiques encore fédérales à l’heure actuelle. Seules la politique étrangère, la défense et la sécurité sociale restent dans le giron fédéral. Dans cette constellation, la Flandre réduit sa présence à Bruxelles en faveur d’une Communauté bruxelloise parfaitement bilingue dotée d’institutions correspondantes. La Belgique francophone cesse d’exister : on est soit Wallon, soit Bruxellois. Quant aux germanophones, ils élèvent leur petit territoire au rang d’État fédéré distinct ne faisant plus partie de la Wallonie [1].

Philippe Destatte : nous pouvons à tout le moins négocier à ce sujet. La fiscalité peut être cédée dans une large mesure aux États fédérés. Une Belgique dans laquelle les Flamands ne se sentent pas menacés, les Bruxellois se concentrent sur le bilinguisme et les Wallons cessent de réserver leur solidarité à Bruxelles, a encore du sens. La Wallonie ne va pas aussi mal qu’on s’empresse de le dire en Flandre, surtout en comparaison européenne.

Christophe Degreef : sur le papier, la Belgique à quatre est une belle idée. Mais n’est-il pas trop tard ? Bientôt, la Belgique ne sera peut-être plus en mesure de continuer à payer les intérêts de la dette publique. Les réformes seront difficiles pour tous, même pour les Flamands, qui feront dès lors peu de concessions. L’époque des réformes douces est révolue, avons-nous laissé passer notre chance ?

Philippe Destatte : en 2020, la situation financière de la Belgique s’est considérablement détériorée. La dette publique fédérale belge s’élève à 430 milliards d’euros, la dette publique flamande à 31 milliards d’euros, celle de la Wallonie à 31 milliards d’euros également. Il faut ajouter à cela la dette de la Communauté française : 10 milliards d’euros. Qu’en est-il des communes flamandes ? Leur dette cumulée atteint 11 milliards d’euros. Et les communes wallonnes ? Leur dette s’élève à 8 milliards d’euros. Ce que je veux dire, c’est que nous sommes tous dans le même bateau. Si on additionne le tout, notre dette est considérable.

 Le problème de la Wallonie est que les emplois productifs sont beaucoup trop peu nombreux et cela fait déjà trente ans que ça dure. Ces emplois productifs ne dépendent pas des pouvoirs publics. Ce sont des emplois qui créent de la valeur ajoutée pour la collectivité, ne nécessitant pas ou peu de fonds publics et dont la valeur ajoutée peut aussi être taxée. Néanmoins, trop de travail est soutenu avec des finances publiques. Quand les CPAS engagent beaucoup de personnel, comme des infirmières à domicile, par exemple, elles deviennent alors de fait des fonctionnaires. Ainsi, en Wallonie, 60 000 équivalents temps plein sont employés par les pouvoirs publics dans le cadre des aides à l’emploi, ce qui représente une dépense de plus d’un milliard d’euros par an. La Wallonie recourt à des APE (aides à la promotion de l’emploi, NDLR), comme les préposés dans un parc à conteneurs. Même si ces personnes travaillent, elles ne créent aucune valeur ajoutée au sens de la TVA. Elles travaillent parce que les pouvoirs publics leur donnent du travail, au nom d’une certaine forme de compassion. Cela coûte à l’État plutôt que de rapporter.

 

La Wallonie va déjà réaliser une économie de 8 milliards d’ici la prochaine décennie

Je ne suis toutefois pas pessimiste concernant les finances wallonnes. Désormais, le Gouvernement wallon est conscient que les dépenses qui rapportent peu doivent être réduites. Il s’agit d’une prise de conscience historique, consécutive aux inondations et à la crise sanitaire, qui peut être attribuée à l’actuel gouvernement wallon d’Elio Di Rupo. Au cours de cette années 2022, des économies de 150 millions d’euros seront déjà réalisées. Elles s’élèveront à 300 millions l’an prochain et à 450 millions l’année suivante, et ainsi de suite pendant dix ans. D’ici la prochaine décennie, ces économies totaliseront plus de 8 milliards d’euros. Avec les inondations catastrophiques de l’an dernier, l’excuse était toute trouvée pour ne pas réaliser d’économies cette année, mais cela a été fait malgré tout. Cela illustre le changement de mentalité.

Les inondations ont montré au Gouvernement wallon qu’il devait se débrouiller seul, qu’il n’y avait pas grand-chose à attendre du niveau fédéral ni des autorités flamandes. Ce n’est toutefois pas une mauvaise chose, car cela vous oblige à trouver vous-même une solution. C’est un enseignement important pour la révision en profondeur du mécanisme de solidarité.

En 2024, les transferts financiers vont de toute façon se tarir, comme prévu par la loi spéciale sur le financement de 2014. L’avenir de la Wallonie passe par une Belgique à quatre, une Belgique synonyme d’État résolument et pleinement fédéral. Un État fédéral fondé sur la transparence. Pour autant que la solidarité interpersonnelle belge, la sécurité sociale, continue d’exister. Sinon, la Belgique n’a tout simplement plus aucun sens.

Christophe Degreef : en 2024, une large fraction de la N-VA visera la collaboration avec le Vlaams Belang si les deux partis obtiennent la majorité en Flandre. Une partie croissante de la population souhaite une déclaration de souveraineté de la Flandre, car elle ne croit pas que Bart De Wever pourra mener une réforme de la Belgique avantageuse pour la Flandre avec le PS.

Philippe Destatte : Oh…Bart De Wever finira par faire ce que le VOKA lui souffle à l’oreille.

Christophe Degreef : le VOKA fait peut-être déjà ses comptes au cas où une majorité PS et PTB très à gauche verrait le jour en Wallonie…

 Philippe Destatte : Le risque est réel, en effet. C’est précisément pour cette raison que le gouvernement wallon doit réussir, car sinon, les gens voteront massivement pour le PTB et Paul Magnette fera pencher le PS vers l’extrême gauche.

 Si je voulais convaincre Bart De Wever de l’utilité de la Belgique en 2024, je privilégierais les chiffres du PIB par habitant de la Wallonie en les comparant à ses voisins.

Ici, vous voyez que ce sont surtout Bruxelles et le Grand-Duché de Luxembourg qui ont un PIB par habitant élevé, soit en moyenne plus de 50 000 euros par habitant. Les autres régions voisines jouent dans une division nettement inférieure, avec un PIB de 20 000 euros par habitant voire moins. Bruxelles et le Grand-Duché de Luxembourg génèrent donc de grandes richesses, bien plus que les provinces voisines ou les Länder allemands. La Flandre occupe le milieu du classement : elle est plus riche que les États fédérés allemands comme la Rhénanie-Palatinat ou la Rhénanie du Nord-Westphalie. Ensuite, vous avez la moyenne européenne suivie de la Wallonie. La Wallonie s’en sort nettement mieux que les anciennes régions françaises limitrophes : mieux que la Picardie, la Lorraine, la Champagne-Ardenne ou le Pas-de-Calais.

De même, si on regarde ce même indicateur pour chacun des provinces belges, on peut en Flandre être surpris du résultat : c’est le Brabant wallon qui performe le mieux, devant la province d’Antwerpen et aussi celle de du Vlaams-Brabant.

N’en déplaise à certains, le Brabant wallon, c’est la Wallonie. C’est aussi un modèle pour tous les territoires wallons.

Christophe Degreef : mais la Wallonie a sa place en Belgique, pas en France ou en Allemagne…

 Philippe Destatte : la Wallonie a sa place dans une Belgique fédérale moderne. Je défends à cet égard certains aspects du modèle de la N-VA. Il témoigne en effet d’une confiance certaine dans la construction belge. En fait, quand la N-VA parle de confédéralisme, ce n’est guère plus que du fédéralisme, et à l’Institut Destrée, nous sommes favorables à un fédéralisme avancé. La proposition confédérale de la N-VA comprend donc certains éléments intéressants. La N-VA va même jusqu’à introduire la parité dans le futur parlement « confédéral » belge, ce que nous ne proposons pas, car les Flamands sont majoritaires d’un point de vue démographique et que cette majorité peut être reproduite dans une assemblée.

Notre proposition de fédéralisme tient compte de l’argument selon lequel les Flamands craignent une Belgique avec quatre États fédérés dans laquelle ils ne pourraient peser que pour 25 % sur la politique fédérale. J’explique toujours à mes étudiants que les Flamands ont fait beaucoup de concessions pour accepter la parité au gouvernement fédéral, en tant que majorité démographique, pour que la Belgique puisse continuer à fonctionner. La Belgique francophone n’en tient pas suffisamment compte. Répondons donc à cette crainte en octroyant aux Flamands suffisamment de poids au Parlement fédéral dans une Belgique à quatre.

Christophe De Greef : l’histoire récente nous montre que dans les conflits communautaires, la Communauté germanophone et la Région de Bruxelles-Capitale prennent toujours parti pour la Belgique francophone. Même dans un dossier d’équilibres fédéraux comme B-H-V qui ne relève même pas du conflit communautaire au sens strict du terme. En recourant aux procédures de sonnette d’alarme, les autres entités fédérées ont fait de leur mieux pour que les Flamands se méfient d’une Belgique à quatre…

 

Bruxelles ne fait preuve d’aucune solidarité envers la Wallonie

Philippe Destatte : Bruxelles ne fait preuve d’aucune solidarité envers la Wallonie. Du moins, je n’en vois aucune. Le contraire est pourtant vrai : les Wallons paient pour l’enseignement et la culture des Bruxellois francophones. Cette tension entre francophones et Wallons remonte déjà à 1929, à l’époque où Jules Destrée et Camille Huysmans ont posé les fondements prudents de ce qui allait devenir la Belgique fédérale avec leur « Compromis des Belges ». À l’époque, Destrée a affirmé que l’on exigeait de la Wallonie qu’elle reste solidaire avec les Flamands francophones, mais que les Flamands francophones n’avaient jamais témoigné la moindre solidarité à la classe ouvrière wallonne, bien au contraire.

Les facilités accordées aux francophones de la périphérie flamande doivent cesser, c’est aussi simple que cela. C’est aussi la base d’une Belgique à quatre : le respect de la territorialité linguistique. Les francophones doivent comprendre que Rhode-Saint-Genèse est en Flandre, et qu’en Flandre, il faut parler néerlandais. La mentalité des francophones qui consiste à vouloir parler leur langue partout est simplement attisée par la politique. En période électorale, tous les hommes politiques francophones sont partisans des fronts francophones et de l’élargissement de Bruxelles.

En 1954, quand l’agglomération bruxelloise est passée de 16 à 19 communes, les politiques francophones ont en effet promis aux Flamands que ce serait la dernière fois. Ils reviennent sans cesse sur cette promesse. Vu sous cet angle, il est toujours surprenant que tous les partis politiques francophones, à l’exception d’Ecolo, aient leur siège à Bruxelles, et pas à Namur, qui est le cœur de la démocratie wallonne.  Le fond du problème est que de nombreux Bruxellois francophones sont antiflamands. Vous pouvez faire le test très facilement, en demandant un journal flamand en néerlandais à un marchand de journaux bruxellois. Le minimum qu’un vendeur de journaux dans la ville bilingue de Bruxelles puisse faire, ne fût-ce que pour des raisons commerciales, c’est de pouvoir aider un client dans sa langue. Mais on le lui refuse le plus souvent. C’est peut-être pour cela que les Flamands veulent croire à une Belgique à quatre, mais à condition que la Communauté flamande reste présente à Bruxelles. Les Flamands n’ont pas confiance, car Bruxelles, dont le bilinguisme est consacré par la Constitution, n’est pas du tout bilingue.

Christophe Degreef : l’un des obstacles au fédéralisme à quatre n’est-il pas que la Wallonie se considère encore trop peu comme une nation ?

Philippe Destatte : la Wallonie est une nation au sens valorisé par la sociologue Dominique Schnapper : une communauté de citoyennes et de citoyens, une entité politique avec une citoyenneté partagée. Mais elle est aussi animée par d’autres identités nationales beaucoup plus anciennes. Pendant plus de mille ans, Liège a été une nation fière, dotée de sa propre identité forte, et a longtemps considéré que la Wallonie était à part, avait quelque chose de plus rustique que Liège. Il reste fort à faire en Wallonie pour œuvrer à une identité commune.

Une partie du défi tient à la façon dont les médias se font l’écho de la Wallonie. Des journalistes francophones me posent souvent la question de ce qu’il adviendra de la RTBF dans une Belgique à quatre. Ma réponse est, c’est très simple : à Bruxelles, il y aura une RTBF bilingue, en Wallonie, une RTBF wallonne qui diffusera en français et les germanophones continueront à avoir leur propre petite chaîne. Une chaîne publique wallonne contribuera à renforcer l’identité wallonne.

À l’heure actuelle, des médias locaux liégeois couvrent Liège, des médias namurois Namur et des médias luxembourgeois le Luxembourg. Nous avons aussi besoin d’une chaîne qui relate aux Liégeois ce qu’il se passe à Mons, car Mons est aussi en Wallonie.

Christophe De Greef : un canon wallon ?

Philippe Destatte : je pense que l’introduction d’un « canon wallon », comme en Flandre ou aux Pays-Bas, serait une bonne chose. Quand il a été introduit en Flandre, le canon a fait scandale, mais n’est-ce pas la logique même ? En Wallonie, il serait d’autant plus utile de mettre certains points d’ancrage historiques en exergue ou d’oser analyser l’histoire belge sous un angle wallon. Prenez la Question royale. Le fait que la plupart des soldats flamands qui ont été faits prisonniers par les Allemands après la campagne des 18 jours ont été rapidement libérés, alors que bon nombre de soldats wallons ont été prisonniers de guerre pendant plus de quatre ans, a joué un rôle important dans la manière dont la Wallonie a répondu à la Question royale. On ne peut pas blâmer les Flamands, mais cela joue dans le psychisme wallon. Après la guerre, les prisonniers wallons sont rentrés d’Allemagne pour constater que les Flamands étaient au travail, comme si rien ne s’était passé. Imaginons qu’un Wallon entende alors dire que le roi s’est marié pendant la guerre et s’est rendu chez Hitler, il pense : « Le roi a dû être retenu prisonnier, tout comme nous ». Cela devrait aussi faire partie d’un canon historique sérieux. Cela explique comment un sentiment partagé naît dans une nation de valeurs.

La Wallonie a également vécu le traumatisme de ne pas avoir écouté ceux qui, après la Seconde Guerre mondiale, disaient que l’industrie sidérurgique et houillère n’était pas compétitive par rapport à l’étranger. Il était prévisible depuis longtemps que la Flandre, avec sa population plus jeune, allait devenir le moteur économique de la Belgique. La Wallonie a refusé de l’admettre, mais elle a tiré la courte paille. À l’époque, certaines personnalités ont accusé la Flandre d’avoir causé le déclin de la Wallonie, alors qu’un discours pédagogique invitant la Wallonie à se prendre en main aurait pu être une option. Le mythe selon lequel les liens entre Bruxelles et la Wallonie doivent être renforcés date de l’époque. Ce qui en fait, n’avait rien à voir avec cette question.

 

Réduire les aides publiques aux entreprises et, en même temps, les impôts sur les sociétés

Christophe Degreef : voilà pour la culture. L’aversion de la Flandre pour la Belgique actuelle avec la classe politique francophone actuelle est principalement fondée sur le fait que la Flandre veut une politique économique de droite. Ce n’est pas une perspective dans une constellation avec la Belgique francophone. Une majorité des Flamands n’acceptera pas que la sécurité sociale reste une matière fédérale dans votre proposition de Belgique à quatre.

Cela fait des années que je dis qu’il faut réduire les aides publiques aux entreprises et, parallèlement, les impôts sur les sociétés. Pour commencer, je m’adresserais d’abord à Bart De Wever avec notre projet de Belgique fédérale à quatre. Les Wallons devraient accepter la logique confédérale et la fin des facilités et les Flamands accepteraient que chaque entité – Flandre, Bruxelles, OstBelgien et Wallonie – soit un État fédéral à part entière dans cet ensemble constitutionnel. Dans cette logique, Bruxelles ne doit plus être la capitale de la Flandre et Namur peut devenir la capitale de l’État fédéré wallon, ce qui implique que la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a plus de raison d’être. C’est une bonne base de négociation. Ensuite, les États fédérés peuvent se voir doter d’une autonomie fiscale aussi large que possible. Si les Flamands sont d’accord avec ce principe, il y aura encore matière à discussion sur le maintien de la sécurité sociale belge.

 

[1] Cette interview a été réalisée le 10 août 2022 à Namur et publiée dans le magazine Doorbraak de septembre 2022. Christophe DEGREEF, Philippe Destatte (Institut Destrée): op zoek naar de contouren van het confederale België met vier, Wallonië bespaart wel al 8 miljiard tegen, volgend decennium, in Doorbraak Magazine, September 2022, p. 60-63.